‹ Célèbres conversions contemporainesChapitre 10 sur 13 · TESTAMENT DE SILVIO PELLICO · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE SILVIO PELLICO

Au nom de la Très-Sainte- Trinité, Père, Fils et Saint Esprit.

Je rends à Dieu, mon Sauveur, les plus vives actions de grâces de m'avoir donné la vif, et j'accepte volontiers la mort pour sa gloire, espérant que c'est pour mon bien éternel

J'ai cetto ferme espérance, appuyée sur les méiites infinis de Jésus-Christ, l'intcrcessinn de l'Immaculée Vierge Marie et celle de tous les saints an,ue> et des saints ; confiant aussi dans les prières compatissantes de quel()Ues âmes que je laisse sur la terre, parmi lesquelles je compte part cul lèrenient mon frère, ma s'cur et ma vénérée b enfaitrice, la marquise de Barolo, née Coibtrt.

, Je remercie le bon Dieu de m'avoir fait naître dans la sainte Eglise catholique, apostolique, romaine, et de parents exemplaires dans la foi et dans la vertu, que j'espère rejoindre bientôt au royaume éternel. Je le remercie aussi de m'avoir donné des frères et des sœuro meilleurs (jue moi, etdenepas avoir permis qu'il y eiît dans notre famille des cœurs malveillants, ni même dans noire parenté personne qui se soit déshonoré par une mauvaise conduite. Je L- remercie encore de m'avoir fait rencontrer plus d'amis que d'ennemis ; bien des gens m'ont «soutenu et me sont venus en aide dans le cours de ma vie; un petit nombre a cherché à me nuire : c'est de tout mon cœur que je pardonne à ces derniers et que jj prie pour eux.

En remerciant Dieu d'avoir usé envers moi de tant de miséricoide sur cette terre, j'aime à remarquer avec la plus grande reconnaissance qu'il m'ait donné pour bienfaiteur le marquis Tancrède de Barolo et pour bienfaitrice, sa pieuse mère, et de leur avoir donne a mou égard des cœurs si bons et si indulg'ents.

N'ayant rien à offrir à ma bienfaitrice qui soit digne d'elle, je la prie de vouloir accepter mon écritoiro d'argent, qui, si elle n'a d'autre mérite |>ar rapport à moi, a du moins celui de m'avoir été lais'Sée par son excellent époux, d'heureuse et vénérée métrii ire. .le la prie de choisir p rnii mes livri s de pieté ceux qui peuvent lui être a'-tréables : plusieurs m'ont été donnés par file. Je la r 'nnTcit; des consolations que j'y ai puisées; je mets air-si à sa disp.isition les autres objets de piété qui m'appirii nnent, part eu ii-remcnt «les reliques.

Je pue ma bienfaitrice de me pardonner de n'avoirpu assez répondre à ses liontés, et de l'avoir |)eut ê re affligée bien des fois par n'es défauts. (juoi(|Ue je l'aie constanmient vénérée. Ah! oui, je lai vénérée et aimée, non seulement pour le bien qu'elle m'a fait, mais, pour le bien immense que je l'ai vue faire, par la grâce de Dieu, dans ses maisons de charité, avec un zèle infatigable, pour l'avantage temporel et spirituel de tous ceux à qui elle peut donner des secours et de bons exemples.

Dans l'impossibilité où je suis de lui offrir en ce monde la moindre récompense, je l'assure que lorsque je serai dans le paradis, où j'espère avoir le bonheur tl être admis, j'élèverai à Dieu les plus ardentes prières pour elle ; mais, en attendant, je la prie de me continuer encore, après ma mort, d être ma bienfaitrice, eu maidant par ses suffrages à sortir bientôt des peines du purgatoire, que je n'ai sans doute que trop méiitées.

J'iiiiplore ce sec-ours de suffrages de toutes les personnes qui ont eu pour mol de l'amitié et de la bienveillance, entre autres le inanjuia Colb'rt de Maulevcier, trère de ma bienfaitrice, qui m'a tant édiKé par sa piété ; qu'il me soit encore permis de nommer la marquise Colbert de Maulevrier, la viciimtesse de Vibraye, son époux, mademoiselle Alix de Vibraye, et d implo.er l.urs prières.

Je deinande le même secours de prières aux personnes que je ne nomme pas, mais qui sont liées à ma bienfaitrice par amit^ié ou parenté, et je les remercie toutes d'avoir été si indulgentes pour moi et de m'avoir honore de leur estime.

Je Jais-se avant tout le peu que je possède en biens, argent ou cédules, etc., à mon unique héritière, c'est-à-dire à ma très chère sœur, afin qu'elle ait de quoi vivre. Je sais qu'il n'est pas nécessaire que je lui parle de notre très cher frère. Si les Jésuites étaient persécutés et qu'il eût besoin de secours, Joséphine le regardera toujours comme participant du peu que nous avons, et fera pour lui tout ce qu'elle pourra. Il est Si inutile que je recommande à notre excellente sœur notre frère que nous aimons tant et qui nous a toujours aimés, et qui mérite toute notre estime et une pleine confiance, que je lui demande pardon d'en avoir parlé.

La petitesse de notre fortune ne me permet pas de faire des legs de bienfaisance ; mais je me confie en toi, ma bonne sœur, persuadé que tu seras toujours compatissante envers les pauvres, et que, donnant l'aumône, ton esprit s'unira au mien, comme si nous la donnions ensemble, afin que le bon Dieu ait pitié de notre pauvre âme. Je te prie de faire célébrer à Chieri autant de m.esses que nous en avons fait célébrer à notre frère Louis, à l'époque de sa mort.

(Le testateur nomme ensuite quelques personnes à qui lia légué de petites sommes ou des souvenirs.)

Signé : SiLvio Pkllico.

On lira avec édification les détails suivants sur les dernières années de Royer-CoUard, qui exerça une grande influence sur ses contemporains, et qui n'attendit pas l'heure suprême pour recevoir les sacrements, sans ostentation et sans respect humain.

C'est ainsi qu'on voit figurer dans cette galerie les hommes les plus distingués de ce siècle dans la magistrature, les sciences, les lettres et l'armée. Malgré le malheur des temps et les efforts redoublés des sectaires, l'Église catholique compte toujours parmi ses fidèles, les cœurs les plus nobles et les esprits les plus distingués.

Royer-Collard (Pierre-Paul), né en 1763àSompuis, près de Vitry-le-Frfinçais, était avocat au parlement de Paris quand la révolution éclata. Il fut en 1792 secrétaire de la Commune de Paris, et en 1797 député au conseil des Cinq-Cents; mais il en fut expulsé au 18 fructidor, parce qu^il aurait voulu une révolution sans violence. Après avoir agi secrètement en faveur de la royauté, il se renferma djins une studieuse retraite. 11 fut nommé en 1811 professeur d'histoire et de philosophie moderne à la Faculté des lettre* de Paris, dont il devint doyen. En 1814, il fut

fait, par Louis XVIII, conseiller d'État et directeur de la librairie, et de 1815 à 1819, il fut placé à la tète de l'Université comme président de la commission de l'instruction. publique. Il siégea à la Chambre des députés depuis 1815 jusqu'aux élections de 1842. Élu par sept collèges ei 1827, il f':t a|.pelé à la présidence de la Chambie, qu il occupa jusqu'en l830. Il signa l'adresse des 221 sans en prévoir les conséquences. Il étai' entié à l'Académie française en 18j7, et il mourut en bon chrétien en 1845. En politique, il figura avec un esprit systématique et sentencieux, mais avec un caractère honorable, à la tête de la fraction des partisans du régime constitutionnel fondé sur la prépondérance exclusive de la bourgeoisie, dont les vuesdécoulaient de cellesdeMontesquieu et deNecker, et qu'on a appelés doctrinaires. En philosophie, il tenta de réagir contre le sensualisme et l'influence de Condillac, en s'appuyant sur les doctrines de l'école écossaise et sur la froide théorie d'un rigorisme rationnel. Il a caractérisé le xix® siècle, lorsqu il a dit : « Notre siècle a perdu deux choses : il a perdu dans Tordre intellectuel l'attention, dans l'ordre moral le respect (1). »

Tout le monde sait comment M. Royer-Collard a ■vécu. On ne sait pas assez comment il a fini. On connaît le métaphysicien et le publiciste, on ne connaît pasessez le chrétien qui s''en-lott dans la croyance de ses pères, et qui veut être enterré dans un cimetière de village, au milieu des pauvres, au pied même de la croix (:). Au moment où le succès scandaleux d'un

(1) Voir la note a à la fin du chapitre.

(2^ Le Monde cite un mot de Royer-Collard adressé à un médecin qui énonçait des idées de matérialiste : « Prenez garde de n'être qu'un vétérinaire! »

Le mot est juste. Dans la ihéor'iQ àes positivistes, la Faculté de médecine est une annexe de l'JÉcole d'Alfort.

livre follement vanté donne le signal de nouvelles attaques contre les fondements de la foi, quand de toutes parts la divinité du Christ est discutée avec effronterie ou niée avec impudence, on ne saurait trop mettre en li-mière les enseignements qui relèvent la conscience publique ou les exemples qui la consolent. Mgr Tévéque de Perj-iiinan, dans son mandement pour le carême de J86i, avait déjà signalé aux fidèles de son diocèse cette fin si édifiante, mais ti-op peu connue, d'un homme d">nt le nom a fait longtemps autorité, et dont tous les mots se répètent encore comme des axiomes.

Il n'est pas sans intérêt pour les fidèles d'apprendre qu'un homme qui a pris une si grande part aux affaires et aux discussions de son temps, qui a eu le malheur de prêter quelquefois des arguments aux ennemis de l'Église, a voulu, plusieurs années avant sa mort, S3 réconcilier entièrement avec elle et se montrer un ferme croyant (1).

Nous empruntons à la deuxième édition de l'ouvrage de M. de Barante, surla Vie.politique de M. Royer- CoUard{2), les pages consacrées aux derniers moments de son illustre ami :

(1) Puisqu'on a élevé une statue à Voltaire, il n'est pas inutile de citer ce que pensait M. Koyer-Collard de ce personnage. L'Académie française ayant mis l'éloge de Vuliaire au concours, il se proposait de protesti^r par la note suivante, retrouvée dans ses papiers et i)ubliée par M de Barante dans la Vie politique de M. Royer-Collnrd, t. Il, p. 530 :

« Il y a un côté de Voltaire qu'il semble qu'on n'ait point c^é considérer en face et <|Ui est une partie importanie de lui-même, celle à laque lie il attachait sa plus solide yloire. Voltaire a été. dans la seconde partie de sa vie, l'advirsaire ou plutôt l'ennemi persévérant, infatig ible du christianisme; cela ne peut pas être omis dans l'aiipiéciation de Voltaire. Si le christianisme a été une dépravation, une corruption ; s'il a a tait l'homme pire qu'il n'était, Voltaire en l'attaquant, a été un bienfaiteur du yenre humain; mais si c'est le contraire qui est vrai, le passage de Voltaire sur la terre chrétienne a été une grande calamité. »

(2> Voyez la note (6) à la fin du chapitre;

«... Pendant les dernières années de la vie de monsieur Royer-CoUard , d'autres pensées avaient pris une plus grande place dans ses méditations et fermentaient dans son âme. Il avait toujours eu plus que du respect pour la religion où il avait été élevé au milieu des tralitions et des exemples d'une famille pieuse et fervente. Il avait voulu que ses filles, suivant l'exemple 'H les intentions de leur respectable m^.re, fussent élevées dans la connaissance la plus profonde et la pratique la plus austère des devoirs religieux. La tenue de sa maison avait un aspect de scrupuleuse sévérité. Il était exact aux offices de l'Église; mais il semblait que sa religion consistât seulement dans l'accomplissement des devoirs moraux, dans la rectitude de ses intentions, dans l'instinct dune bonne conscience. Lorsqu'il avança dans la vieillesse, quand il se sentit. averti par des maladies graves, il commença à se dire en lui-même qu'il devait obéir à une loi dont il n'avait jamais cessé de respecter l'autorité et accom plir les devoirs qu'elle prescrit. La mort de sa seconde fille, qui avait passé sa vie entière dans la maladie et les souffrances, et dont la piété l'avait toujours édifié et attendri, eut sur lui une profonde influence. De ce moment un travail intérieur se fit dans son âme et le rapprocha de jour en jour davantage d'une obéissance complète aux commandements les plus essentiels de la religion. Ne manquant pas de foi, il ne voulut pas manquer d'obéissance.

(t M. Royer-Collard ne parlait de ce qui se passait dans son âme à aucun de ses amis ; ce n'était point pour lui un sujet de conversation, mais de méditations intérieures. Il était plus expansif dans ses communications avec le plus ancien compagnon de sa vie, M. Becquey, qui, avec un autre caractère, une autre disposition d^esprit, se sentait aussi disposé à

passer les dernières années de sa vie dans le calme et la résignation qui rassurent contre les approches de la mort.

c< Une lettre qu'il lui écrivait le 14 juillet 1841, quatre ans avant sa mort, témoigne de ce qui se passait alors dans sa conscience. Il faut savoir que M. Royer- Çollard et M. Becquey avaient tous deux choisi pour confesseur le vénérable abbé de Barante, du clergé de Saint-Su!pice :

« Quand j'ai reçu votre lettre, je descendais mon « escalier pour aller rue Cassette Vous savez com- « ment on y est reçu. J'y suis retourné avant-hier; et, a dans ce second entretien , tout s'est accompli de « part et d'autre. J'ai été sincère, je n'ai rien retenu, « rien déguisé, rien accommodé à ma vanité. Je ne (( triomphe pas, je n'en ai pas sujet; mais j'en éprouve « une véritable satisfaction. J'ai fait tout ce qui dé- « pend de moi ; je suis rentré dans Tordre, et je suis « résolu à n'en plus sortir. »

« Deux mois après, le 20 septembre, M. Royer-Collard écrivait, en réponse à une lettre de M. Becquey ;

«Je comprends bien, mon cher ami, que vous ne (X soyez pas content de vous, car je ne le suis pas de « moi. Nous avons été trop loin et tri)p longtemps « dans la mauvaise voie pour rentrer amoureusement « dans la bonne. Toutefois, je prends confiance dans « la résolution que nous avons prise, et dans laquelle « njus persisterons, de vivre dans l'ordre, soumis, « repentants, reconnaissants, et renvoyant l'irrépara- <i ble à la miséricorde. »

■ « En 1844, il fut très malade ; l'année suivante, le mal devint plus grave. Prévoyanû sa fin prochaine, il s'y prépara et voulut mourir sans trouble, sans bruit, dans la retraite. Avant de partir pour Chàteauvieux, il se confessa une dernière fois. Les habitants du vil-

lage et les voisins, prévenus de son arrivée, l'attendaient en foule. « Je veux moupir au milieu de vous, » leur dit-il. Puis il demanda à rester seul avec le curé, « Je viens mourir ici, lui disait-il ; j'ai pris mes préce cautions avant de partir, mis ma conscience en bon « or ire. Jaime mieux être enterré dans le cimetière « de Chàteauvieux que dans un cimetière de Paris, où « je serais conduit avec un convoi pompeux. D'ailleurs, « ce n'est pas mon affaire de me faire enterrer ; mon « aff'iire est de bien mourir, et je compte sur vous « pour m'y aider. » Le curé tâcha de le détourner de ses pensées de mort, lui disant qu'il ne semblait pas fatigué do son voyage. Je sais à quoi m'en tenir, répondit-il ; je ne puis ni ne veux me faire illusion. » Il avait pour ainsi dire réglé sa mort. De toutes ses facultés, qui n'étaient point sensiblement altérées, la mieux conservée, c'était sa volonté.

« Cependant, dès le lendemain, des symptômes alarmants se manifestèrent. Le médecin reconnut que le mal était sans remède. M, et M""® Andral partirent de Paris en apprenant cette triste nouvelle; ils arrivèrent le l^"" septembre. Le curé leur dit que M. Royer-Collard savait sa fin prochaine, qu'il l'acceptait avec résignation, et qu'il voulait voir seul M. Andral pour lui demander s'il prévoyait le moment.

« M. Andral monta dans la chambre du malade. « Monsieur, lui dit M. Royer-Collard, je vais mourir, « et je tâche de m'y préparer. Je veux être administré « et recevoir le saint Viatique, pendant que Dieu me a laisse encore la liberté de ma pensée et la complète « disposition de moi-môme. Les traditions de ma fa- « milie m'ont appris que l'esprit de la religion est de « no pas att'îndre la dernière heure, mais de s'y préce parer aussitôt que le danger se montre, en recevant « rExtréme-Onction. Je désire recevoir aussitôt après

« le saint Viatique. Suis-je en danger de mort, quoi- « que le moment ne paraisse pas devoir encore être « très prochain?» M. Andral gardait le silence. Après un instant, M. Royer-CoUard ajouta: « Monsieur, a c'est une réponse sérieuse que je vous demande. Je « suis préparé à tout. Que la volonté da Dieu s'accom- « plisse. »

« A cette interpellation aite d'un ton d'autorité imposant mais calme, M. Andral vit bien qu'il ne pouvait se taire. « Monsieur, si aucun accident ne survient, <i nous pouvons espérer que Dieu vous réserve des « jours dont lui seul connaît le nombre ; mais lui seul ce sait les suites que pourrait avoir un accident. — ce C'est bien, » reprit M. Royer-CoUard, et il ajouta avec calme: c Est-il possible qu'en employant la jour- « née de demain à me préparer, j'aurai autant de force « après-demain, à cinq heures du matin? » M. Andral répondit que si les vomissements s'éloignaient, il y avait lieu d'espérer que les forces se relèveraient. M. Royer-Collard ajouta : « Ne dites pas le moment à « ma fille que j'ai laissée si affaiblie. »

cr,.. Le surlendemain, à cinq heures du matin, monsieur Royer-ColIard reçut les sacrements; il n'avait pas voulu que M'"« Royer-Collard et M'"^ Andral fussent présentes, il craignait leur émotion; son petit-fils, Paul Andral, assistait seul à cette triste cérémonie. II accomplit ce dernier devoir avec un grand sentiment de piété, répondant lui-même à toutes les prières, ainsi que son petit-fils, à qui il donna sa bénédiction. « Soyez « chrétien, lui dit-il ; ce n'est pas asspz, soyez catlio- « lique. Il n'y a de solide dans ce monde que les idées « religieuses ; ne les abandonnez jamais, ou, si vous « en sortez, renfrez-y. »

« Il demanda au curé de réciter les prières des agonisants : « Il ne faut pas, dit-il , trop attendre pour

(( méditer ces belles prières. Je veux les repasser sans « cesse en moi-même et m'en pénétrer. »

« Cependant les forces déclinaient avec une rapidité désespérante. Le malade gardait toujours la pleine possession de lui-même. Il recommanda les charités qu^il voulait faire ; il répéta sa volonté d'être enterré dans le cimetière^ loin des pDmpes funèbres et des discours prononcés sur sa tombe. S^s souffrances étaient affreuses ; il 'es supportait avec une patience admirable, sans laisser échapper une plainte. Et comme le curé demandait à Dieu le soulagement de ses douleurs, il lui dit : « Monsieur le curé, priez Dieu de « m'accorder la force de supporter mes souffrances « avec patience. » Il souhaita qu'on répétât les prières des agonisants, et il faisait arrêter lorsque quelques paroles faisaient impression sur lui. La chambre était remplie de tous les gens de la maison agenouillés, qui répondaient aux prières, mais avec un calme respectueux que ne troublaient pas les larmes et les sanglots étouff3s. Le curé lui demanda de donner une bénédiction. « Ce n'est pas à moi de donner une bô- « nédiction ; c'est moi qui demnnde la bénédiction de « Dieu. )) Un crucifix, qui avait appartenu à sa mère, qu'il avait toujours gardé, qui avait reçu le dernier soupir de sa fille, lui fut présenté par le curé, qui le posa sur ses lèvres ; peu de moments après, la respiration s'éteignit paisiblement : les douleurs et la vie avaient cessé. »

442 CÉLÈBRES CONVERStONâ ÔONTEMPORAINES.

NOTE (a).

Nous ne n«us charfïeons pas de justifier toutes les irlées politii[ue3 (le Royer-Collard ; elles se ressentent de l'époque et du milieu dans Irjael il a vécu. Malgré cela, ses discours sont renii)lis de biilles sentences, dignes de ce génie grave et élevé, en vuici plusieurs :

— - Les crimes de la Kévolutinn n'étaient pas nécessaires. Ils ont été l'obstacle, non le moyen. »

— « Le beau se sent, et ne se définit pas. Il est partout, en nous et hors de nous ; dans les ijerfections de notre nature et dans les merveilles du monde sensible; dans l'énergie-indépendante de la pensée solitaire et dans l'ordre public des sociétés ; dans la vertu et dans les passions ; dans la joie et dans les pleurs, dans la vie et dans la mort. »

— « D'^s bibliotlièrpips, les livres ont passé dans les esprits. C'est de là qu'il faut les chasser. »

— « Les sociétés humaines naissent, vivent et meurent sur la terre. Mais elles ne contiennent pas l'homme tout entier. Il lui reste la plus noble partie de lui-même, ces hautes facultés par lesquelles il s'élève à Dieu, à une vie future, à des biens inconnus dans un monde in>isible. ' 'e sont les croyances religieuses, grandeur de l'homme, charme de la faiblesse et du malheur, recours inviolable contre les tyrannies d'ici bas.

Comme son éloquence s'agrandit avec son sujet !

« f,a religion est en elle-même et par elle-même. Elle est la vérité sur laquelle les lois ne décident point. La religion n'a d'humain que ses ministres; faibles hommes comme nous, soumis aux mêmes be-soins, sujets aux mêmes passif)ns, organes mortels et corruptibles de la vétiié incorruptible et immortelle. »

— « Nous avons traversé des temps criminels ; nous n'avions pas cherché la règle d ; nos actions «tans la loi, mais dans nos consciences. Nous avons obéi à Dieu plutôt qu'aux hommes. »

— « Le gouvernement, au lieu d'exciter l'énergie commune, relègue tristement chacun au fond de sa faiblesse individuelle. INJos pères n'ont pas connu cette profonde humiliation. Ils n'ont pas vu la corruption placée dans le droit public et donnée en spectacle à la jeunesse étonnée, comme la leçon de l'âge mûr. »

NOTE (b).

Déjà, en 1856, M. le baron de Barante ne craignait pas de faire entendre, en pleine Académie française, un langage évidemment chrétien . On peut s'en convaincre par le passage

suivant, que nous détachons de son Discours sur le prias de vertu, prononcé dans la séance du 28 août :

Le secours accordé au malheur et à la misère ne suffît pas pour que le bienfaiteur soit charitable. «Quand Je distribuerais tout mon bien aux pauvres, cela ne me servira a rien devant Dieu, si je n'ai point la charité. » Ainsi parle l'Apôtre. 11 faut qua l'aumône soit inspirée, non point par la compassion. n)n point pan un sentiine it de convenance ou de justice, m lis par sympathie, par affection, par obéissance à la loi divine. « Aimez votre prochain comme vousmême. » C'est le second commandement égal au premier : « Vous aimerez Dieu de toute votre âme. »

Depuis l'Évangile, aimer et secourir son prochain est devenu un acte de religieuse adoration ; le divin Rédempteur s'est identifié avec la nature humaine, ayant accepté ses souffrances et ses misères, on a pu écrire sur la porte d'un hôpital : « Christo in pauperibus, au. Christ dans les pauvres. »

Qui se conforme le mieux au précepte évangélique, si ce n'est l'indigent, quand il retranche sur ses ressources nécessaires pour nourrir son frère en pauvreté; quand il consacre une part de son travail à le secourir; quand il emploie une part de son temps à le soigner?

M. de Barante, comme son illustre ami, Royer-Collard, a couronné sa vie laborieuse par une fin bien chrétienne.

Voici les dernières lignes d'un article de M. A. Boullée sur la vie et les ouvrages de M. Barante :

« Cette existence si digne- et si utile approchait de son terme. Des deuils intimes de famille, que n'avaient pu guérir les plus florissantes compensations, des souffrances continues vinrent altérer sérieusement une santé que les glaces de l'âge défendaient mal contre de telles atteintes. L'hiver de 1865 et de 1866 ne ramenèrent point à Paris M. de Barante, si scrupuleux dans l'accomplissement de ses devoirs académiques. Ses nombreux amis en tirèrent un fâcheux augure, qui ne devait que trop tôt se réaliser. Le mal s'aggrava rapidement en effet pendant l'hiver de 18)6. Le vénérable malade reçut avec ferveur les derniers sacrements, et, dans la soirée du 21 novembre, il expira au milieu des prières de sa famille et dans les bras de la sainte compagne qui avait embelli ses jours prospères et répandu les plus douces consolations sur ses années d'adversité.

(Le Correspondant, janvier 1867).

§ I*'. — Les premiers souvenirs de son enfance.

Le P. Lacordaire a raconté lui-même, dans ses Mémoires les premiers souvenirs de son enfance. On a lu déjà ces pages admirables dans les Lettres à des jeunés gens, publiées par M. l'abbé Perreyve; mais c'est leur place ici, et l'on nous pardonnera sans peine de les reproduire :

a Mes souvenirs personnels commencent à se débrouiller vers l'âge de sept ans.

ce Deux actes ont gravé cette époque dans ma mémoire. Ma mère m'introduisit alors dans une petite école pour y commencer mes études classiques, et elle me conduisit près du curé de sa paroisse pour y faire mes premiers aveux. Je traversai le sanctuaire et je trouvai seul, dans une vaste et belle sacristie, un vieillard vénérable, doux et bienveillant. C'était la première fois que je m'approchais du prêtre, je ne Tavais vu jusque-là qu'à Pautel, à travers les pompes ôt l'encens. M. l'abbé Deschamps, c'était son nom, e'assit sur un banc, et me fit mettre à genoux près de lui. J'ignore ce que je lui dis et ce qu'il me dit luimême ; mais le souvenir de cette première entrevue

HENRI LA.CORDAIRE 445

entre mon âme et le représentant de Dieu me laissa une impression pure et profunde. Je ne suis jamais rentré dans la sacristie de Samt-Michel de Dijon, je n'en ai jamais respiré l'air, sans que ma première confession ne me isoit apparue sous la forme de ce beau vieillard et de l'ingénuité de mon enfance. L'église tout entière de Saint-Michel a, du reste, participé à ce culte pieux, etje ne l'ai jamais revue sans une certaine émotion, qu'aucune antre église n'a pn m'inspirer depuis. Ma mère^ Sain. -Michel et ma religion naissante font dans mon âme une sorte d'édifice, le premier, le plus touchant et le plus durable de tous. « A dix ans, ma mère obtint pour moi une demibourse au lycée de Dijon. J'y entrai trois mois avant la fin de l'année scolaire. Là, pour la première fois, la main de la douleur vint me saisir, et, en se révélant à moi, me tourner vers Dieu par un mouvement plus affectueux, plus grave et plus décisif. Mes camarades, dès le premier jour, me prirent comme une sorte de jouet ou de victime. Je ne pouvais faire un pas sans que leur brutalité ne trouvât le secret de m'atteindre. Pendant plusieurs semaines je fus même privé par violence de toute autre nourriture que ma soupe et mon pain. Pour échapper a ces mauvais traitements, je gagnais pendant les récréations, quand cela m'était possible, la salle d'étude, et je m'y dérobais sous un banc, à la recherche de mes maîtres ou de mes condisciples. Là seul, sans protection, abandonné de tous, je répandais devant Dieu des larmes religieuses, lui offrant mes souffrances précoces comme un sacrifice, et m'élevant vers la croix de son Fils par une union très tendre (l). »

(1) Le Journal de Paris, rédigé par des universitaires,

faisait dernièrement ce tableau de la vie du lycée : « Nous avons connu , dit-il, le séjour de ces lycées froids,

Nous suspendons ici la narration pour recueillir avec piété ces premières larmes religieuses , cette première révélation de Dieu à cet enfant par la douleur, cette première vision de son salut dans la croix de Jésus-Christ. Cette petite victime, cachée sous un banc dans le collège dont elle sera l'honneur, et se réfugiant aux pieds de la grande Victime, c'est toute la vie du Père Lacordaire. Dieu ne relèvera qu'après l'avoir abaissé. Il connaîtra la gloire, mais au prix des plus dures humiliations, des plus amères déceptions ; et, dans le succès comme dans le revers, son refuge, son remède, sa vie, sa passion, ce sera la croix, la croix de Celui qui était venu le chercher petit écolier sous son banc, dit le Père Chocarne.

<c Elevé par une mère chrétienne, courageuse et

malsains et tristes, placés dans le centre des villes... Oh I je me souviendrai toujours des longs couloirs sombres que l'on parcourait en emboîtant le pas f Jamais prison ne m'a paru plus triste que celle où s'écoula une partie de mon enfance, ployée sous un régime de terreur.

« L'enfant qui, ailleurs, appre id à aimer la liberté, comme l'a dit excellemment M. Haentjens, contracte au collège, à la fois la crainte et la haine, également exa'^érées toutes deux, de l'autorité. Un ciractère pissionné et délicat met dix ans à se relever d? l'aplatissement et de la siurnoiserie que lui impose facilement la tyrannie de l'internat; pour moi, au souvenir de ce que j'y ai souffert, mon sang bouillonne, et je me souviens que j'ai prononcé jadis un serment d'Annibal que je tiendrai.

« L'intelligence suimenée par trop de travail, par un travail le même pxir tous, léger, il est vrai, pour les natures d'élite, mais écrasant pour les autres et vitr! abandonné, le caractère avili, yi maintiens le mot, poussé tantôt aux révoltes, tantôt aux tristesses, le plus so ivent à une résignation rancunière et basse, ne sont pas les seuls résultats du régime de l'internat

les mœurs s'y corrompent, et il ne saurait en être autrement avec la promiscuité de vie qu'on impose à de certains fanfarons de vice de quinze ans et d'irresponsables enfants de dix à douze. Mais passons. En admettant que, par grand miracle, un interne échappe à la corruption précoce, surtout dans les lycées de province, échappera-t-il aux inconvénients de cette vie sans air, sans exercices, sans émotion, sans nature î »

forte, la religion avait passé de son sein dans le mien comme un lait vierge et sans amertume. La souffrance transformait cette liqueur précieuse en un sang déjà mâle qui me la rendait propre, et faisait d'un enfant une sorte de martj'r. Mon supplice cessa aux vacances et à la rentrée scolaire, soit qu'on fut las de me poursuivre, soit que peut-être j'eusse mérité ce pardon par une moindre innocence et une moindre candeur.

« En même temps arrivait au lycée un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cmq ans, qui sortait de l'École normale, d'où il avait été appelé pour diriger une classe élémentaire: Bien que je ne fusse pas de ses élèves, il me rencontra et me prit en affection. Il habitait deux chambres isolées dans un coin de l'établissement, on me permit d'aller y travailler sous sa garde pendant une partie des études. Là, durant trois années, il me prodigua gratuitement les soins littéraires les plus assidus. «Quoique je ne fusse qu'un écolier de sixième, il me faisait lire beaucoup et apprendre par cœur, d'un bout à l'autre, des tragédies de Racine et de Voltaire, (ju'il avait la patience de me faire réciter. Ami des lettres, il cherchait à m'en inspn^er le goût; homme de droiture et d'honneur, il travaillait à me rendre doux, chaste, sincère et généreux, et à dompter l'effervescence d'une nature peu docile. La religion lui était étrangère : il ne m'en parlait jamais, et je gardais le même silence à son égard. Si ce don précieux ne lui eût pas fait défaut, il eût été pour moi le conservateur de mon âme, 3omme il fut le bon génie de mon intelligence ; mais Dieu, qui me l'avait envoyé comme un second père et un véritable maître, voulait, par une permission de sa providence, que je descendisse dans les abîmes de l'incrédulité, pour mieux connaître un jour le pôle

448 CÉLÈBRE» CONVERSlONâl CONTEMPORAINES.

éclatant de la lumière révélée : M. Delahaye, mon vénérable maître, me laissa donc suivre la pente qui emportait mes condisciples loin de toute foi religieuse, mais il me retint sur les foyers élevés de la littérature et de l'honneur, où lui-même avait assis sa vie. Les événements de 1815 me le ravirent prématurément. Il entra dans la magistrature. J'ai toujours associé son souvenir à tout ce qui m^est arrivé d'heureux. »

§ II. — Dernière joie religieuse.

« J'avais fait ma première communion dès l'année 1814, à Tâge de douze ans ; ce fut ma dernière joie religieuse et le dernier coup de soleil de l'âme de ma mère sur la mienne. Bientôt les ombres s'apaissirent autour de moi ; une nuit froide m'entoura de toute part, et je ne reçus plus de Dieu dans ma conscience aucun signe de vie (1).

Elève médiocre, aucun succès ne signala le cours de mes éludes; mon intelligence s'était baissée en même «temps que mes mœurs, et je marchais dans cette voie de dégra'Iation qui est le châtiment de l'incroyance et le grand revers de la raison. Mais tout à coup, en rhétorique, les germes littéraires que monsieur Delahaye avait déposés dans mon esprit se prirent à éclore, et des couronnes sans nombre vinrent,

(1) Quelle mère ne frémirait en lisant cette paroleî La première communion, qui doit être le prt^lude de toute une vie nouvelle d'innocenre et de bonheur chrétien, fut sa dernière joiK RELIGIEUSE ! Et au Hcu des douces splendeurs de l'àme qui brillent alors sur le fiont de l'enfant pour connaître toujours, c'est, tout à coup la nuit t;lacée, presi^ue seml)lable à celle que l'infortuné JouFfroy a décrite d'une manière si saisissante, en parlant de lui-même et de la philosophie dont il fut la victime !

(Unioers du 4 septembre 1868.)

à la fin de l'année, éveiller mon orgueil, bien plus que récompenser mon travail. Un cours de philosophie pauvre, sans étendue et sans profondeur, termina le cours de mes études classiques.

« En entrant à l'école de droit de Dijon, je retrouvai la petite maison de ma mère et le charme infini de la vie domestique, tendre et modeste. Il n'y avait dans cette maison rien de superflu, mais une simplicité sévère, une économie arrêtée à point, le parfum d'un âge qui n'était plus le nôtre, et quelque chose de sacré qui tenait aux vertus d'une veuve, mère de quatre enfants, les voyant autour d'elle adolescents déjà, et pouvant espérer qu'elle laisserait derrière elle une génération d'honnêtes gens, et peut-être d^hommes distingués. Seulement un nuage de tristesse traversait le cœur de cette femme bénie, lorsqu'elle songeait qu'elle n'avait plus autour d'elle un seul chrétien, et qu'aucun de ses enfants ne pouvait l'accompagner aux sacrés mystères de la religion (3).

« Heureusement, parmi les deux cents étudiants qui fréquentaient l'école de droit, il s'en rencontrait une dizaine dont l'intelligence pénétrait plus avant que le Code civil, qui voulaient être autre chose que des avocats de mur mitoyen, et pour qui la patrie, l'éloquence, la gloire, les vertus civiques étaient un mobile plus actif que les chances d'une fortune vulgaire. Ils se connurent bien vite par cette sympathie

(1) Voilà comment le lycée rendit le futur orateur à la famille, à sa mère qui le lui av.iit confié; voilà /'omment, d'après le discours de M. le sénateur Bonjean, prononcé à ,1 i distiùbution des prix au lycpe Charlemaj:ne en 186S, ÏÉ;/lise catholique Dorr à. r enseigne ment unic-ersitaire un des hommes qui « ont jeté le plus d'éclat sur sa chaire. »

iSi M. Bonjean ignore cette histoire, pourquoi parle-t-il de ce qu'il ne sait point? Et si elle ne lui est pas inconnue, quel sera le jugement assez sévère pour caractériser sa parole?

{Univers, loc. cit.)

mystérieuse qui, si elle réunit le vice au vice, et la médiocrité à la médiocrité, appelle aussi au même foyer les âmes venues de plus haut et tendant à un but meilleur. Presque tous ces jeunes gens devaient au christianisme leur supériorité naturelle ; ils voulurent bien, quoique je n'eusse pas leur foi, me connaître comme l'un d'entre eux, et bientôt des réunions intimes ou de longues promenades nous mirent en pré-ence des plus hauts problèmes de la philosophie, de la politique et de la religion. Je négligeai naturellement l'étude du droit positif, entraîné que j'étais par ce mouvement d'intelligence d'un ordre supérieur, et je fus un médiocre étudiant en droit comme j'avais été un médiocre élève du collège. »

Le Père Lacordaire a raconté comment il en était arrivé à ne plus croire, et le témoignage de ses amis s'accorde en ce point avec le sien. Il s'est assez souvent confessé de ses erreurs en public; il a dit assez haut, dans la chaire, combien il est impossible de rester pur longtemps sans le secours surnaturel de la grâce, pour qu'il soit besoin d'insister sur la part coupable que l'indépendance de l'esprit et l'effervescence des passions prennent toujours dans Tapostasie d'un cœur de quinze ans. Mais s'il a dit adieu à la foi de sa mère, c'est qu'il n'y avait au lycée personne pour la soutenir : Rien, dit-il, n avait soutenu notre foi. Il s'en est allé, il ne s'est pas enfui. Il a bu, comme tous ceux de sa génération, aux sources empoisonnées du siècle précédent, il ne sy est point enivré. Son esprit incrédule s'est complu dans les objections, son âme n'a jamais connu la haine. Il y avait au dedans de lui-même trop d affinité avec l'Évangile, il y avait dans cette intelligence trop d'amour sincère de la vérité, trop de candeur dans son âme, pour que le catholicisme ne lui apparût pas déjà comme le seul

HENRI LACORDAtRK 451

phare de sa vie, au milieu de cette nuit froide qui l'entourait de toutes parts.

« J'aimo l'Évangile, disait-il alors, parce que la morale en est ineffable ; je respecte ses ministres, parce que l'influence qu'ils exercent est salutaire à la société ; mais la foi ne m'a pas été donnée en partage.

« Je sortis du collège à l'âge de dix-sept ans, avec une religion détruite et des mœurs menacées ; mais honnête, ouvert, impétueux, sensible à 1 honneur, ami des belles-lettres et des belles choses, ayant devant moi le flambeau de ma vie, I idéal humam de la gloire (1). Ce résultat s'explique facilement. Rien n'avait soutenu notre foi dans une éducation où la parole divine ne rendait parmi nous qu'un son obscur, sans suite et sans éloquence, tandis que nous vivions tous les jours avec les chefs-d'œuvre et les exemples d'héroïsme de l'antiquité.

« Le vieux monde, présenté à nos yeux en ses côtés sublimes, nous avait enflammés de ses vertus ; le monde nouveau, créé par l'Évangile, nous était demeuré comme étranger. Ses grands hommes, ses Saints, sa civilisation, sa supériorité morale et civile, le progrès enfin de 1 humanité sous \?> signe de la croix, nous avait échappé totalement. L'histoire même de la patrie, à peine entrevue, nous avait laissés insensibles, et nous étions Français pa^ la naissance sans l'être par notre âme. »

(1) T.acordaire avait reçu de Dieu une nature trop distinguée pour se laisSiT aller à ces désordres qui ravalent l'homme au-dessous des êtres privés de raison. 11 écrivait, au mois d'avril 1860, à un ancien élève de Sorèze les lignes suivantes :

« Je n'aime ]>oint à vous voir avec des camarades qui parlent de choses peu réservées, et qu'au fond vous n'approuvez pas. Je n'ai jamais vécu, même tout jeune et n'étant pas chrétien, dans des sociétés semblables : elles m'eussent inspiré du mépris.

On a beaucoup exagéré et inventé, dit M. Lorain, quand on a fait de Henri Lacordaire une espèce de tribun impie et d'athée démocrate. Que le déisme de l'étudiant se teignit encore un peu de raillerie voltairienne, ou plutôt des couleurs de Rousseau, qui répondaient beaucoup mi^nx à la consciencieuse gravité de son esprit, on ne saurait guère le nier, car, c'est un triste aveu qu'il faut bien faire, c'est par là qu'a passé la France. Mais l'écolier de Dijon n est jamais allé au-delà.

§ III. — Son séjour à Paris.

Le Père Lacordaire continue ainsi, dans ses Mémoires^ le récit de ses premières années de son arrivée à Paris.

« Le droit fini, ma mère, malgré son état très gêné de fortune, songea à me faire faire mon stage au barreau de Paris. Elle y était poussée par ses espérances maternelles sur moi ; mais Dieu avait d'autres desseins, et elle m'envoyait, sans le savoir, aux portes de l'éternité.

« Paris ne m'éblouit point. Accoutumé à une vie laborieuse, exacte et honnête, j'y vécus comme je venais de vivre à Dijon ; avec cette douloureuse différence que je n'avais plus autour de moi ni condisciples, ni amis, mais une solitude vaste et profonde, où personne ne se souciait de moi, et où mon âme se replia sur elle-même sans y trouver Dieu ni aucun dogme, mais l'orgueil vivant d'une gloire espérée.

(<: Adressé par M. Riambourg, l'un des présidents de la cour royale de Dijon, à M. Guillemin, avocat au conseilje travaillai dans son cabinet avec une patiente ferveur, suivant un peu le barreau, attaché à une so-

ciété déjeunes gens qu''on appelait des Bonnes Etudes^ société à la fois royaliste et catholique, et où je me trouvais, sous ce double rapport, comme un étranger. Incroyant dès le collège, j étais devenu libéral sur les bancs de l'école de droit, quoique ma mère fût dévouée aux Bourbons , et qu'elle m'tn'it d<mné au baptême le nom de H'^nri en souvenir de Henri IV , la plus chère idole de sa foi politique. Mais tout le reste de ma famille était libéral ; je l'étais moi-même par instinct, et à peine eus-je entendu à mon oreille le retentissement des affaires publiques, je fus de ma génération par l'amour de la liberté, comme je l'étais par 1 ignorance de Dieu et de l'Évangile. C'était M. Guillemin, mon patron, qui m'avait poussé aux Bonnes Etudes^ espérant que j'y réformerais des pensées qui n''étaient pas les siennes. Mais il se trompait. Aucune lumière ne me vint de ce côté, aucune amitié non plus. Je vivais solitaire et pauvre, abandonné au travail secret de mes vingt ans, sans jouissances extérieures, sans relations agréables, sans attrait pour le monde, sans enivrement au théâtre, sans passion du dehors dont j'eusse conscience, si ce n'est un vague et faible tourment de la renommée. Quelques succès de cour d'assises m'avaient seuls un peu ému , mais sans m'attacher. » {Mém., p. 389.)

.^ IV. — Sa conversion.

Si l'on veut connaître l'homme dans le Père Lacordaire, c'est ici, dans sa petite chambre d'avocat stagiaire à Paris, qu'il faut le regarder et l'entendre. Jamais peut-être il n'a jeté de cris plus vrais, plus éloquents, qui ouvrent sur le fond de cette nature singulière un jour plus naturel et plus vif. Cô n'est point

ici une chaire, ni une tribune, ni un livre; ce n'est pas même une correspondance ; il écrit à ses amis, à cet âge si volontiers expansif ; mais ses amis ne le comprennent pas, ne savent que lui répondre. C'est une âme aux prises avec elle-même et Dieu, une âme qui se déchire et se met à nu dans la lutte, une âme qui se débat, sans le savoir, aux portes de l'éternité. C'est 1 heure de la vocation : heure solennelle et grave où Ihomme placé entre les mains de son conseil, s'entend appeler d'en haut et sommé de choisir sa route et sa vie ; heure plus grave et plus solennelle encore pour l'homme que Dieu prédestine à de grands désseins. Il s^entend appeler; mais d"où vient la voix? — Du ciel? — Hélas ! il ne croit plus au Dieu de sa mère, le seul à qui l'on ose parler, et qui daigne répondre. Des voix de la terre l'appellent aussi et veulent le retenir. L'amitié est un de ses rêves. Il cherche des amis, il en trouve, ils sont parfaits. Il leur écrit des lettres où son âme tendre et naïve s'ouvre avec transport aux plus enivrantes perspectives, et se donne sans calcul pour l'éternité. Puis le lendemain, la lumière se fait et le charme s'évanouit. Il n'a pas la foi religieuse de ceux qu'il voudrait aimer ; ils n'ont pas ses espérances politiques ; il s'aperço;t, désenchanté, que sans l'unité de croyances l'amitié véritable est impossible, et il retombe avec douleur dans son triste isolement. La gloire l'appelle aussi, mais sa froide raison l'arrête, en lui montrant, sous ce fantôme drapé dans sa pourpre, le vide et la mort. La solitude lui plait ; mais, sans Dieu et sans amis, elle lui est un désert aride. Il aime les livres, mais il ne peut en jouir ; tout l'ennuie, tout le fatigue ; il comprend qu'il est des besoins pour qui cette terre est stérile. Le monde est trop petit. Il lui faudrait l'infini ; il y aspire ; mais le ciel est fermé, et, de ce côté, rien en-

core, aucun signe, aucune certitude, aucun repos.

Fatiguée de sa course dans le vide, cette âme est là, abattue, épuisée , haletante. Elle avoue son impuissance^ elle cherche la lumière de bonne foi, et prie Dieu d'avoir pitié d'elle. C'est là que Dieu l'attendait. Le nuage alors se déchire. La vérité se découvre, et, en se montrant, attire à elle le disciple égaré et meurtri. C'était la seconde révélation de Dieu par la souffrance à son enfant bien-aimé (1).

Laissons-le parler :

« C'est dans cet état d'isolement et de mélancolie inférieure que Dieu vint me chercher. Aucun livre, aucun homme ne fut son instrument près de moi. Le même M. Riambourg qui m'avait mis en rapport avec M. Guillemin, m'avait aussi présenté à M. l'abbé Gerbet, l'un des jeunes amis du plus illustre ecclésiastique de ce temps-là. Mais en vain. C'était en vam aussi que j'avais été conduit un jour dans une chambre obscure des bureaux de la grande aumônerie, en présence de M. l'abbé de la Mennais. Sa vue et son entretien n'avaient produit sur moi qu'une impression de curiosité. Aucune prédication chrétienne n'avait non plus captivé mon attention ; M. Frayssinous n'était plus que ministre des afïaires ecclésiastiques, et nulle voix célèbre n'avait remplacé la sienne dans les chaires de la capitale. Après dix-huit mois j'étais seul comme le premier jour, étranger dès lors à tout parti, sans force qui me portât, sans influence qui éclairât mon esprit, sans amitié qui me soutint, sans foyer domestique qui me donnât le matin la perspective des joies du soir. Je devais souffrir sans dcute d'un isolement si dur et si complet, mais il entrait dans les voies de Dieu sur moi ; je traversai péni-

(1) Voir la not« (a) à la tin du chapitre.

blement ce désert de ma jeunesse, ne sachant pas qu'il aurait son Sinaï , ses éclairs et sa goutte d'eau.

Trois mois avant son adieu au monde, il écrit encore : « Ils me prédisent tous un bel avenir, et cependant je suis quelquefois fatigué de la vie. Je ne peux plus jouir de rien : la société a peu de charmes pour moi; les spectacles m'ennuient; je deviens négatif dans Tordre matériel. Je n"ai plus que des jouissances d'amour propre; je vis de cela, et encore je commence à m'en dégoûter. J'éprouve chaque jour que tout est vain. Je ne veux pas laisser mon cœur dans ce tas de boue. Puis il ajoutait en finissant: Oui, je crois!... D'où vient que nos amis ne me comprennent pas? D'où vient qu'ils doutent et se moquent de ma conversion religieuse ? Serai-je donc le seul de bonne foi, puisque personne ne me comprend 2 »

Ses amis, en effet, étaient loin de soupçonner le chemin qu'avait fait son esprit en quelques mois. Ce n'est pas qu il y eût désaccord apparent entre sa vie et ses nouvelles croyances. Ses mœurs étaient devenues irréprochables et d'une intégrité telle qu'elle étonnait ses amis, même chrétiens. Gai de caractère, plein d'esprit et d'entrain dans les conversations, il n'aimait pas les libres propos, et lorsqu'on en prononçait devant lui, il témoignait son déplaisir par son silence. Un de ceux qui l'ont mieux connu à cette époque nous avouait qu'il avait regardé sa conversion et son entrée à Saint-Sulpice comme la récompense de la pureté de ses mœurs. Il ajoute que la droiture de son esprit et la candeur de son âme étaient pour lui si hors de doute, que, lorsqu'il le vit engagé plus tard dans la voie de VAoenir^ il n'avait pas hésité à prédire que sa foi et son honneur en sortiraient sains et saufs, et que Dieu ne pouvait pas l'abandonner.

Mais si ses amis avaient remarqué ce nuage de

tristesse sur son front, ils n'en avaient pas compris la cause ou n'y avaient pas cru. On le voyait plus rarement; il était grave, préoccupé, soucieux. Parfois, l'œil d'un ami le surprenait dans une église, à genoux, caché derrière un pilier, immobile, absorbé dans une profonde méditation. Un jour, un de ses collègues, celui-là même auquel il avait offert son amitié dans une lettre qu'on n'a p«s oubliée, vint le voir dans sa petite chambre de la rue Monthabor. Il était seul, assis à son bureau, la tête entre ses mains; sur sa table, pas une feuille de papier. — Henri, lui ditil, vous êtes triste; vous connaissez mon dévouement; je ne vous demande pas votre secret ; mon amitié ne veut aller qu'au devant de vos désirs. — Je vous remercie, répondit Henri Lacordaire, mais permettezmoi de ne vous rien dire encore. Le projet que je médite n'est pas parfaitement arrêté dans mon esprit. S'il about't, je vous promets que vous serez des premiers à le savoir. Peu de temps après, le jeune avocat reçut la visite de Henri. Eh bien ! lui dit il, mon parti est pris; j'entre au séminaire. A ce mot étrange, la première pensée de l'interlocuteur fut de se demander si, dans la tète ardente de son ami, l'imagination n'avait pas dérangé la raison. Henri se mit alors à lui raconter par quelle secrète voie la vérité avait retrouvé le chemin de son esprit et de son cœur.

§ V. — Son entrée au séminaire.

Il était converti. Il avait besoin de dire ses impressions, sa joie, sa reconnaissance pour Dieu à ceux de ses amis qui pouvaient le comprendre. La veille de son entrée au séminaire, le 11 mai 1824, il écrivait : « Il faut bien peu dé paroles pour dire ce que j'ai à

dire, et cependant mon cœur a besoin d'être long. J'abandonne le barreau ; nous ne nous y rencontrerons jamais. Nos rêves de cinq ans ne s'accompliront pas. J'entre demain malin au séminaire de Samt-Sulpice... Hier les chimères du monde remplisse» ient encore mon âme, quoique la religion y fut présente : la renommée était encore mon avenir . Aujurd hui je place mes espérances plus haut, et je ne demande ici-bas que lobscunté et la paix. Je suis bien changé, et je l'assure que je ne sais pas comment cela s'est fait. Quand j'examine le travail de ma pensée depuis cinq ans, le point d"où je suis parti, les degrés que mon intelligence a parcourus, le résultat définitif de cette marche lente et hérissée d'obstacles , je suis étonné moi-même, et j'éprouve un mouvement d'adoration vers Dieu. Mon ami, cela n'est bien sensible que pour celui qui a passé de l'erreur à la vérité, qui a la conscience de toutes les idées antérieures, qui en saisit la filiation, le- alliances bizarres, l'enchaînement graduel, et qui les compare aux différentes époques de sa conviction. Un moment sublime^ c'est celui oîi le dernier trait de lumière pénètre dans l'âme et rattache à un sens commun les vérités qui y sont éparses. Il y a toujours une telle dislance entre le moment qui suit et l3 moment qui précède celui-là, entre ce qu'on était auparavant et ce qu'on est après, qu'on a inventé le mot de grâce pour exprimer ce coup magique, cet éclair d'en haut. Il me semble voir un homme qui s'avance au hasard, le bandeau sur les yeux : on le desserre peu à peu, il entrevoit le jour, et au moment où le mouchoir tombe, il se trouve en face du soleil. »

Cette touche de la grâce fut si vive en lui, qu'il n'en perdit jamais le souvenir. Sur son lit de mort, il décrivait avec la même émotion ce moment sublime. « Il

m'est impossible de dire à quel jour^ à quelle heure et comment ma foi. perdue depuis dix années, réapparut dans mon cœur comme un flambeau qui n'était pas éteint. La théologie nous enseigne qu'il y a encore une autre lumière que celle de !a raison, une autre impulsion que celle de la nature, et que cette lumière et cette impulsion, émanées de Dieu, agissent sans qu'on sache d'où elles viennent, ni où elles vont. L'Esprit de Dieu, dit l'apôtre saint Jean, souffle oà il veut, vous ne savez d où il vient ni où il va. Incroyant la veilli-, chrétien le lendemain, certain d'une certitude invincible, ce n'était point l^abnégation de ma raison enchaînée tout à coup sous une servitude incompr'»hensible : c'était, au contraire, la dilatation de ses clartés, une vue de toutes choses sous un horizon plus étendu el une plus pénétrante lumière. Ce n'était pas non plus l'abaissement subit du caractère sous une règle étroite et glacée, mais le développement de son énergie par une action qui venait de, plus haut que la nature. Ce n'était pas enfin l'abnégation des joies du cœur, mais leur plénitude et leur exaltation. Tout l'homme était demeuré : il n'y avait plus en lui que le Dieu qui l'a fait.

« Qui n'a pas connu un tel moment n'a pas connu la vie de l'homme : une ombre en a pa>sé dans ses veines avec le sang de ses pères ; mais le flot véritable n'en a pas grossi et fait palpiter le cours. C'est l'accomplissement sensible de cette parole de Jésus- Christ dans l'Évangile de saint Jean : Si quelqu'un m'aime, il conservera ma parole, et mon Père l aimera, et nous viendrons à lui, et nous demeurerons en lui. Les deux grands biens de notre nature, la vérité et la béatitude, font irruption ensemble au centre de notre être, s'y engendrant l'un l'autre, s'y soutenant l'un par l'autre, lui formant comme un arc-en-

ciel mystérieux qui teint de ses couleurs toutes nos pensées, tous nos sentiments, toutes nos vertus, tous nos actes enfin, jusqu'à celui de notre mort, qui s'empreint au loin des raj'ons de l'éternité. Tout chrétien connaît plus ou moins cet état ; mais il nest jamais plus vif et plus sai>i-sant qu'en un jour de conversion, et c'est pourquoi on pourrait dire de Tincroyance, lorsqu't lie est vaincue, ce qui a été dit du péché originel : Félix cidpa, heureuse faute ! »

Que s'était-il donc passé? Comment cet esprit, incroyant la veille, était-il arrivé le lendemain à une certitude invincible? Sur quel pont avait-il franchi cet abime, et comment s'était-il trouvé du premier bond sur le seuil du sanctuaire? L'ambition, par la voix de quelque ami du cercle dans lequel il vivait, lui avait-elle montré dans l'Église des honneurs d'un plus facile accès? Sa famille le crut un instant. Surprise et froissée d'une détermination dont elle n'avait pas été prévenue, elle ne voulut voir là qu'un calcul d'amourpropre. Henri Lacordaire avait prévenu sa mère et obtenu, non sans peine, son consentement; mais il n'avait rien dit de sa résolution aux autres membres de sa famille. « J'étais sûr d'être blâmé, leur dit-il plus tard ; il m'était moins pénible de ne pas demander un avis que de passer outre. « Grâce à Dieu, la mémoire du prêtre et du religieux est au-dessus de ce reproche d'ambition, et, à peine sorti du séminaire, l'occasion s'offrira d'elle-même de montrer ce que pesait dans son estime cette considération des honneurs.

Comment donc était il arrivé à croire? La conversion, phénomène de vision pour l'esprit et persuasion pour la volonté, ne se produit pas d'ordmaire sous forme d'illumination soudaine, comme un éclair dans la nuit, mais bien sous forme de lumière pro-

gressive, comme celle du soleil qui précède l''aurore. Le premier travail de la vérité dans l'âme est de dissiper les nuages, de chasser les ténèbres et de se préparer une demeure digne d'elle. On a vu l'esprit du jeune avocat inquiet et agité, cherchant pour sa vie la pierre angulaire et ne la trouvant pas ; la demandant i lamiti ', à la gloire, à une existence obscure, aux rêves possibles, et ne recevant partout pour toute répot'se que la tristesse, l'ennui, cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie, comme parle Bossuet. Croyant en Dieu, en sa nature invisible, mais « repoussé, comme saint Augustin, au fond des ténèbres de son âme par quelque chose qui ne lui permettait pas de contempler l'infini et d'en jouir, » il faisait à ce Dieu caché et inconnu la plus belle prière de l'homme qui ne voit pas : il cherchait. Il cherchait de bonne foi, avec un vrai désir d'être éclairé, et non dans la secrè'e pensée de disputer avec la lumière et de traiter avec elle d'égal à égal. « Mon ami, j'ai toujours cherché la vérité avec bonne foi, et en laissant à part tout orgueil, ce qui est le seul moyen de la découvrir. » (Lorain, Correspondant.) Il la demandait non seulement avec une esprit droit, mais avec un cœur pur. Il n'était pas de ceux dont le Prophète a dit : « Noluit intelligere, ut bene ageret. Ils ne veulent pas voir le vrai, de peur d'avoir à faire le bien. » Son âme religieuse était merveilleusement préparée,prédesiinée à la foi. Ils l'ont donc bien mal connu et jugé ceux qui n'ont vu dans sa conversion que le fruit inopiné d'une démarche irréfléchie, sans racine dans le présent, sans sécurité pour l'avenir. Fils d'un siècle enfîé d'orgueil et altéré de plaisirs, il reçut le don et connut le mérite d'un cœur simple et droit dans une âme honnête et candide. La vérité n'eut point à le foudroyer comme Paul; ni à l'arracher, comme Augustin, à la servi-

tude des sens. Voyageur égaré un instant chez des étrangers, dès qu'il entendit la voix de son Père qui l'appelait, il revint à son Père.

Ce n'était pas là de de ces demi-conversions, de ces vaincus mal domptés, qui se rendent, mais ne se donnent pas, entrent au champ du vainqueur avec armes et bagages, et s'efforcent jusqu'au boul de concilier les contraires. Tout dans sa vie l'attirait à lÉglise caiho'ique : sa raison, qui lui en prouvait la divinité; son cœur, qui lui disait de chercher là Celui qui a créé de l'amitié un type inconnu au monde païen; son âme, qui lui en faisait aimer la morale sublime. Sa conversion fut donc complète, absolue, irrévocable. La vérité une fois connue, il f^e hâte de mettre un abime entre le monde et lui ; ce n'est pas assez pour lui d'être le disciple de l'Église, il veut en être l'apôtre.

Disons mieux : Dieu le fit prêtre pour qu'il eût à ramener, par le chemin qu'il avait suivi le premier, un plus grand nombre d'esprits errants et blessés comme le sien.

Avant d'entrer au séminaire, Henri voulut prévenir sa mère et avoir son consentement. 11 prévoyait combien cette nouvelle allait contrister son cœur tout en réjouissant sa foi. « Me savoir chrétien, dit il en luimême, devait être pour elle une ineffable consolation; me savoir au séminaire devait l'accabler d'une douleur d'autant plus cruelle que j'étais l'objet de sa prédilection, et qu'elle avait toujours compté sur moi pour la douceur de ses vieux jours. Elle m'écrivit six lettres, où respirait le combat entre sa tristesse et sa joie. Me voyant inébranbable, elle consentit enfin à ce que je quittasse le monde. »

Présenté à l'archevêque de Paris par M. Borderies, vicaire général, le jeune converti fut reçu par monsei-

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gneur de Quélen, avec bonté et avec grâce. « Soyez le bienvenu, lui dit le prélat en lui tendant la main ; vous défendiez au barreau des causes d'un intérêt périssable, vous allez en défendre une dont la justice est éternelle . Vous la verrez bien diversement jugée parmi les hommes: mais il y a là-haut un tribunal de cassation où nous la gagnerons définitivement. »

Il entra donc à Samt Sulpice et fut conduit à la maison succursale d'Issy, appelée aussi la Solitude, le 12 mai lb^24, jour anniversaire de sa naissance et de son baptême. Il avait vingt-trois ans. Il était dans 6a voie, il était heureux.

Ce qui le frappa d'abord, en entrant dans cette pieuse retraite, ce quil aimait àrappeler plus tard comme un de ses plus doux souvenirs, c'était le calme, la paix, la sérénité, ce je ne sais quoi de divin qui sa reflète sur tous les visages, expression vivante d'un bonheur qui n'est pas de ce monde. Jeté subitement de l'agitation de la grande ville au calme dune sorte de cloître, il se sentit ému, saisi, pénétré par ce religieux silence; un silence qui règne partout, dans les cours, dans les jardins, dans les corridors, mais qui n'a rien de triste. Lorsqu^au son de la cloche les jeunes solitaires sortaient de leurs ctliules, c'était encore sur tous ces fronts de vingt ans la joie de l'âme, une joie paisible, silencieuse et contenue. Rien n'allait mieux à la situation d''esprit du nouveau converti. Il quittait le monde, non sans luttes, mais sans regrets. Il n'y avait rien trouvé de ce qu'il en avait espéré (1). Il était désabusé de tout. Il avait traversé le rude hiver de sa jeunesse dans la fièvre du doute et le désenchantement de tout ce qu'il avait rêvé. Mais enfin

(1) Le P. Chocarne, en faisant ce tableau du séminaire, s'est inspiré, comme on va le voir, d'un chapitre d'un aes premiers ouvrages de M. Sainte-Beuve qui n'était pas alors

l'hiver était passé ; le soleil, un soleil nouveau s'était levé sur son intelligence, sur son cœur, sur sa vie. Il respirait. Le sentiment profond et chrétien des beautés de la nature lui faisait goûter avec charme l'harmonie du rajeunissement de son âme avec le réveil de !a vie des champs sous un ciel de mai. La bienveillance des maîtres, les cordiales prévenances de ses nouveaux amis, la douce quiétude de ti>ut ce qui l'entourait, faisaient à son âme comme une atmosphère plus étbérée, où elle montait à Dieu pour unir sa joie à celle du Père de famille sur l'enfant qui était perdu et qu'il venait de retrouver.

Pour ne pas sortir de notre cadre, nous ne suivrons pas Lacordaire dans les diverses phases de sa carrière ;

Un de ses condisciples, le Père Chocarne, 'nous a initié aux secrets de la vie religieuse du célèbre dominicain, M. Foisset, l'ami et le compatriote du Père LacordairO; a publié sa Vie extérieure , s'il est permis d'employer ce mot. Il nous semble bien difficile, du vivant de tant de personnes intéressées, de pouvoir traiter, d'une manière complète, cette histoire.

(18??4) le pontife du diocèse des libres-penseurs. On a même, dans le temps, attribué à Lacordaire e passage qu^ nous allons citer, et qu'il aurait écrit à la demande de M. Sainte- Beuve, son ami :

« Kn entrant au séminaire, surtout à la campagne, on éprouve une grande pa:x. Il semble que le monde est détiuit, que c'e.i est fait depuis longtemps des guerres et des victoires, et que les cieux , à peîne voilés, sans canicule et sans tonnerre, enserrent une terre nouvelle. Le silence règne dans les cours, dans les jardins, dans 1^'S corridors neuplés de cellubs, et, au son de la cloche, on voit les habitants sortir en fouie, "omme dune ruche mystérieuse. La sérénité des visages égale la blancheur et la netteté de la maison. Ce qu'éprouve l'ame est une sorte d'aimable enivrement de frugalité et d'innocence. Ces exercices variés et réguliers ont d'ailleurs pour effet de rompre toute violence des pensées et d'égaliser nos âmes. Les fleuves détournés avec art, entre-coupés à propos, deviennent presque un canal paisible. »

fl HENRI LACORDAIRE 465

Le Père Chocarne a choisi la meilleure pari ; il y a, dans son livre, des chapitres bien édifiants. Nous lui avons emprunté la plupart des détails que nous avons cités sur la conversion de l'illustre orateur.

Le Père Lacordaire, en terminant ses conférences à Noire-Dame de Paris, rappelait avec une vive éloquence les principales circonstances de sa vie. Nos lecteurs reliront avec plaisir cette belle péroraison qui fut comme le chant du cygne dominicain :

« C'est ici, quand mon âme se fut réouverte à la lumière de Dieu, que le pardon descendit sur mes fautes ; et j'entrevois Tautel où, sur mes lèvres fortifiées par l'âge et purifiées par la repentir, je reçus pour la seconde fois le Dieu qui m'avait visité à l'aurore naissante de mon adolescence. C'est ici que cou^ ché sur le parvis du temple, je m'élevais par degrés jusqu'à l'onction du sacerdoce, et qu'après de longs détours où je cherchais le secret de ma prédestination, il me fut révélé dans cette chaire que, depuis dix-sept ans, vous avez entourée de silence et d'honneur. C'est ioi qu'au retour d'un exil volontaire je rapportai l'habit religieux qu'un demi-siècle de proscription avait chassé de Pans, et que le présentant à une assemblée formidable par le nombre et la diversité des personnes, il obtint le triomphe d'un unanime respect. C'est ici qu'au lendemain d'une révolution, lorsque nos places étaient encore couvertes des débris du tiône et des images de la guerre, vous vîntes écouter de ma bouche la parole qui survit à toutes les ruines, et qui, ce jour- là, soutenue d'une émotion dont nul ne se défendait, fut saluée de vos applaudissements. C'est ici, sous les dalles voisines de l'autel, que reposent mes deux premiers archevêques, celui qui m'appela tout jeune à l'honneur de vous enseigner, et celui qui m'y rappela après qu'une défiance

de mes forces m'eut éloigné de vous. C'est ici , sur ce même siège archiépiscopal, que j'ai retrouvé dans un troisième pontife le même cœur et la même protection. Enfin, c'est ici qu'ont pris naissance toutes les affections qui ont consolé ma vie, et qu'homme solitaire, inconnu des grands, éloigné des partis, étranger aux lieux où se presse la fou'e et se nouent les relations, j'ai rencontré les âmes qui m'ont aisné.

(( 0 murs de Notre-Dame, voûtes sacrées qiii avez reporté ma parole à tant d'intelligences privées de Dieu, autels qui m'avez béni, je ne me sépare point de vous; je ne fais que dire ce que vous avez été pour un homme, et m'épancher en moi-même au souvenir de vos bienfaits, comme les enfants d'Israël, présents ou en exil, célébraient la mémoire de Sion. Et vous, Messieurs, génération déjà nombreuse, en qui j'ai semé peut-être des vérités et des vertus, je vous demeure uni pour Tavenir comme je le fus dans le passé : mais, si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d'une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n'ayez été la gloire de ma vie et que vous ne soyez ma couronne dans l'éternité. »

Sur son lit de mort, quelques heures avant l'agonie, le Père Lacordaire a dicté à un de ses disciples cette belle page :

«... Un autre genre de joie, d'ailleurs, s'adressait à mon âme et l'élevait dans des régions p'us pures que celles de la renommée. Jusque-là, ma vie s'était passée dans l'étude et la polémique ; elle était entrée par les conférences, dans les mystères de l'apostolat. Le commerce des âmes se révélait à moi, commerce qui est la véritable félicité du prêtre quand destd'gne de sa mission, et qui lui ôte tout regret d'avoir quitté

pour Jésus-Christ les liens, les amitiés et les espérances du monde. C'est à Notre-Dame, au pied de ma chaire que j'ai vu naître ces affections et ces reconnaissances dont aucune qualité naturelle ne peut être la source et qui attachetit l'iioinme à lafrôtre par des liens dont la douceur est aussi divine que la for^e. Je n'ai pas connu toutes ces âmes rattachées à la mienne par le souvenir de la lumière retrouvée ou agrandie, tous les jours il m'en revient des témoignages dont la vivacité m étonne, et je suis semblable au voyngeur du désert à qui une amitié inconnue envoie dans un vase obscur la goutte d'eau qui doit le rafraîchir. Quand une fois on a été initié à ces jouissances qui sont comme un arôme anticipé de Tautre vie, tout le reste s'évanouit et l'orgueil ne monte plus à Tesprit que comme un souffle impur dont le goût amer ne peut le tromper. »

NOTE (a).

Quelques écrivains ont dit que la conversion de Lacordaire avait été soudaine et sans transition. M. Guillemin, qui l'a beaucoup connu, soutient le contraire. On verra dans les pages suivantes qu'il donne de bonnes preuves à ce sujet; nous le laissons parler lui-même :

« Je n'ai jamais eu la témérité de me croire aucun ascendant sur l'esprit de Lacordaire, au moment de ses doutes et de ses combats intérieurs, si heureusement terminés par son retour à Dieu; et tout ce que j'ai publié sur cette merveilleuse conversion en donne la preuve manifeste. Mais j'ai donné des détails tellement précis, et avec les paroles mêmes sorties de sa bouche et de la mienne, détails et paroles contre-signes en quelque sorte par lui, comme on le verra bientôt, que je ne puis passer sous silence la version de la biographie posthume.

« Ne nous attachons, quant à présent, qu'aux paroles; les autres circonstances de fait se retrouveront plus tard.

« Dans les pren iers jours du mois de mai 1824, mon jeune ami m'avait dit à moi-même : « Il faut que je vous l'avoue, K il y a §LX mois que je lutte ; je crois mr.intenant, et je « crois avec une telle conviction, qu'il n'y a pas de milieu « pour moi, il faut que je sois prêtre (1). »

« M. de Montalembert donne, au contraire, comme venant du frère-prêcheur les affirmations suivantes : « Il l'a £.ans cesse répété • « Aucun homme, aucun livre ne fut l'instru- « nient de sa conversion. Un coup subit et secret de la « GRACE lui ouDrit U'§ yeux sur le néant de l'irréUgion. « En un sful jour il devint chrétien; et le lendemain, de « chrétien il voulut être prêtre (p. 16). »

« Et pourtant je suis sûr des paroles que j'ai reproduites, et je vais y ajouter des renseignemen'.s qui confirment encore ma révélation.

« Quelques mois auparavant, un jour que nous avions déjà passé ensemble la première partie de la soirée, il voulut me suivre à Saint-Koch, où l'on célébrait la clôture d'une mission solennelle. Les autels étaient ma.unifiquement parés, les imag.-s de la Vierge et des saints resplend ssaient dans l'illuminatinn de mille flambeaux; les bannières, les guirlandes et les fleurs y mêlaient leur éclat et leurs parfums. Nous étions placés tous deux dans l'une des tribunes construites pour la cérémonie, et d'où nous pouvions tout Voir et tout entendre Je fus heureux de l'attention recueillie avec laquelle il suivait les pieux exercices, écoutait les cantiques et les prières, et paraissait plongé dans un religieux silence ; je le croyais atteint victorieusement par la giâce. Mais ce

(1) Le Souvenir du Ciel, p. 247. Doléance amica/e, précédée d'une notic«.

HENRI LACOHDAïaE 4C9

n'était qu'une nouvelle i)réparation ; il m'ôta d'un seul mot, en sortant, l'illusion dont mon cœur s'était nourri durant une heure ou deux. Il nie ùit qu'il n'aimait pas cette pompa, et «urtout ce luxe de décoration. Du reste, il s'abstint de toute réflexion sur la parole de Dieu et sur les chants qu'il avait entendus. Ec m.oi, toujours fidèle à la réserve que je gardais avec lui (1), je me bornai à exprimer, pour ma part, le bonheur d'avoir assisté à eerte belle fête.

« Mais si l.acordaire ne se laissait pas encore toucher par les splendeurs du culte divin, il n'en était pas moins travaillé déjà par les grandes pensées d'une âme naturellement chrétienne.

« Peu de temps après cette station de Saint-Roch, il écrivait, le 10 novembre 1823, à un ami plein de foi (2) : « J'ai « l'àme extrêmement religieuse et l'esprit très incrédule ; et, « comme il est de la nature de l'âme de soumettre l'esprit' « il est probable qu'un jour je serai chrétien. »

« Le seul rapprochement des dates ( 10 novembre 1823 et « premiers jour de mai 1824 ) éclaire la vérité de cet aveu : « il y a six mois que je lutte, etc.

« Au commencement de la même année 1824, il écrivait encore à un autre ami : « Croiras-tu que je deviens chrétien « tous les jours ? C'est une chose singulière que le change- « ment propressif qui s'est fait dans mes opinions ! J'en suis « à croire ; et je n'ai jamais été plus philosophe. Un peu de u philosophie éloigne de la religion, beaucoup de philosophie « y ramené : grande vérité ! (3) »

« Au mois de février, pareille confidence sur ses tristesses,

.ses ennuis, ses combats avec lui-même : « Je ne puis plus

<( jouir de rien : la société a peu de charmes pour moi ; les « spectacles m'ennuient. Je deviens négatif dans l'ordre ma- « tériel. Je n'ai plus que des jouissances d'amour-propre. Je « vis de cela, et encore je commence à m'en dégoûter. « J'éprouve chaque jour que tout est vain. Je ne veux pas

« laisser mon cœur dans ce tas de boue Oui, jk crois !

« D'où vient que mes amis ne me comprennent pas ? D'où « vient qu'ils doutent et se moquent de ma conversion reli- « gieuse ? Serais-je donc le seul de bonne foi, puisque perte sonne ne me comprend ? »

« Le 15 mars suivant, nouvelle lettre et nouvelle preuve des progrès de sa foi, bien qu'elle ne fût pas encore une foi

pratique: « 11 m'a pris ces j.uirs derniers une idée bien

« extraordinaire. Je veux être attaché vif à une croix de bois '( si je n'ai pas pensé sérieusement à me faire curé de oil- « laqe. Illusions du moment! besoin de se remuer sous « l'Etna de la vie !.... Je suis arrivé aux croyances catho'i- <( qnes par mes croyances sociales ; et aujourd'hui rien ne me <( parait mieux démontré que cette conséquence : La société « est nécessaire ; donc la relijiion chrétienne est divine ; car

(1) Le Souoenir du Ciel, p. 249.

(2) M' A. F...., alors j un ; avocat.

h) Biographie du P. Lacordah-e, par M. Lorain, Carres pondant. Tom. XVII ^1847).

« elle est le moyen d'amener la société à sa perfection, en « prenant l'homme avec toutes ses faiblesses et l'ordre social « avec toutes ses conditions. Mon ami, j'ai toujours cherché « la vérité avec bonne foi et en laissant à part tout orgueil, « ce qui est le seul moyen de la découvrir. Si mes opinions « ont dû quelque chose au cercle de l'amitié, dans lequel « j'ai vécu, cependant il est vrai de dire que je n'ai jamais « cédé qu'à mes propres réflexions et par des vues que mon « esprit avait combinées. Beaucoup de personnes doutent « encore de ma véracité, soit parce que la candeur est une « chose rare parmi les hommes, soit parce qu'il est des « âmes incapables de distinguer les accents de la conviction « d'avec les grimaces de l'hypocrisie. Pour toi, mon ami, tu « connais et tu me rends justice, voilà bien des raisons pour «t'aimer (1). »

« A ces documents, il faut joindre la déclaration consignée par le P. I>acordaire dans l'un de ses écrits publics (2) : « J'avais vieilli neuf ans dans l'incrédulité, lorsque j'enten- « dis la voix de Dieu qui me rappelait à lui. Si je recherche « au fond de ma mémoire les causes logiques de ma con- « version, je n'en découvre pas d'autres que l'évidence histo- « rique et sociale du christianisme, évidence qui m'apparut « dès que l'âge me permit d'éclaircir les doutes que j'avais « respires avec l'air dans l'Université. J'indique la source de « mes doutes (quoique j'aie résolu de ne laisser tomber de « ma plume aucune parole blessante^ parce que, privé de « bonne heure d'un père chrétien et élevé par une mèrechré- « tienne, je dois à la mémoire de l'un et de l'autre de déclarer « toujours que je reçus d'eux la religion avec la vie, et que « je la perdis chez les étrangers imposés à eux et à moi ! « Lors donc que j'eus atteint l'âge où la raison commence « à prendre de la force, la lecture et la discussion des faits « chrétiens me persuadèrent facilement de leur vérité ; et, « depuis, leur évidence est devenue si vive dans mon esprit « qu'elle m'ôterait le mérite de la foi, si la foi n'était pas un « mystère de la volonté où l'esprit ne joue qu'un rôle infé- « rieur. »

« Ainsi s'explique complètement le mystère de cette lutte de six mois, où la volonté de Lacordaire se trouva enfin d'accord avec son intelligence ; il nous en révèle lui-même les phases et le dénoûment. C'est d'abord le changement progressif de ses opinions : voilà pour l'esprit ; c'est ensuite son mépris des jouissances pour l'esprit; c'est ensuite son mépris des jouissances de l'amour-propre dont il cioait encore, et dont il commençait à se dégoûter : voilà pour Je cœur.

« Ce n'est point un éclair, un coup subit de la grûce, qui lui ouvrit les yeux; ce n'est donc point en un seul jour qu'il devint chrétien ; ce n'est donc point non plus du jour au lendemain que de chrétien il voulut être prêtre.

(1) Correspondant. Tom. XVII (1847;.

(2) Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais Chap. x.

« La vérité chez lui avait eu successivement ses étincelles, ^^^ Sïssfv^S^S'n avait eu ses doutes ses hésita-

mais à plusieurs reprises, comme il 1 ayoue dans sa corres "■""Airpremière de ces deux victoires, doit . s'appliquer ce

3f tiL'^.rïL'dS,'rrt ^"i;^ p'iisTu^m'sig sr

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gueuse d'Henri Lacordaire M du. cAemm visible.

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m'on? mis la plume à la main au sujet de Lacorda re ils se retrouvent encore dans les nouvelles pages que je lui con^ sacre (1).

(1) Le P. Lacordaire, par M. Guillemin.

Bans son ouvrage Rome et Loreite (1), M. Louis Veuillot a écrit son histoire et le récit de sa conversion avec une éloquence émue qui rappelle les meilleurs livres en ce genre (2).

Ouvrier de la dixième heure, comme il se nomme, il s'est proposé, avant tout, de faire du bien à ses frères, en leur racontant les miséricordes de Dieu sur son âme.

« La vie du chrétien, dit-il, doit n'être qu'un effort « de conversion sur lui-même et sur les autres ; en se « convertissant, il prêche ; en prêchant, il se conver- <( tit. C'est la pensée que nous avons tous, et que

(1) Un vol. in- 8, à la librairie Marne, à Tours.

(2) Voici comment M. L. Veuillot parle de ses Confessions. « Puisse ce travail n'être pas trop au-dessous du dessein !

J'ai tout ensemble à louer Dieu, à encourager mes frères par le spectacle de ses bontés envers un pauvre et ignorant pécheur, montrer comment il a fait d'une âme dâroutée, incertaine, aux trois quarts perdue, une âme éclairée, souvent heureuse, sûre de son but, instruite de sa destinée. J'ai à dire par quelles voies adorables il a mis dans cette âme, en proie à beaucoup de troubles et de haines, parce qu'elL; renfermait beaucoup d'erreurs, des intentions plus droites, un ferme et vrai sentiment de la dignité humaine, des affections épurées, des volontés meilleures, et autant d'espérances qu'elle ressentait naguère de misérables convoitises et d'envieux desespoirs. »

K j'exprime. Puissé-je en profiter dans la pratique, et « ceux qui me liront m'accorder à cette fin le secours « de leurs prières ! »

C'est dans ce livre que nous avons puisé nos renseignements sur la première partie de la vie et sur la conversion de ce grand défenseur de l'Église à notre époque .

Nous le laisserons souvent parler lui-même, quelquefois nous nous contenterons de Tanalyser. Nous ferons aussi des emprunts à ses autres écrits, afin d'éclairer et de compléter certains passages .

§ I. — Touchants détails sur les parents de M. L. Veuillot.

M. L. Veuillot ne craint pas, malgré les sarcasmes des libres -penseurs, de raconter son humble origine et la position précaire de ses parents. Nous plaignons ceux qui n'ont pas assez de cœur pour sentir tout ce qu'il y a de touchant dans ces lignes.

« Il y avait autrefois, non pas un roi et une reine, mais un ouvrier tonnelier, qui ne possédait au monde que S3S outils, et qui, les portant sur son dos, l'hiver à travers la boue, l'été sous l'ardeur du soleil, s'en allait à pied de ville en ville^ de campagne en campagne, fabriquant et réparant : tonneaux, brocs et cuviers ; s' arrêtant partout où il y avait de l'ouvrage, repartant aussitôt qu'il n'y en avait plus ; heureux s'il emportait de quoi vivre jusqu'au terme de sa course nouvelle, mais sur de laisser derrière lui bonne renommée, et de trouver, lorsqu'il reviendrait, bon accueil. Il se nommait François. Il était né dans la Bourgogne ; il ne savait pas lire ; il ne connaissait que son métier, — qu'il avait appris par des efforts prodigieux d'intelligence et de courage ; étant le

septième ou le huitième orphelin d'un cultivateur, obligé depuis sa tendre enfance de gagner sa vie au jour le jour, plus souvent appelé à donner aux siens qu'à en recevoir, n'ayant eu pour l'instruire que sa persévérante adversité. D'ailleurs, garçon de force et de mine, pacifique d'esprit, ferme de cœur; en querelle seulement avec la mauvaise fortune , à laquelle il tenait tète sans sourciller, plus prompt à user de ses robustes mains pour le travail que pour le combat, sachant toujours faire à l'aumône, sur le prix de ses sueurs, la part qu'il ne songeait point à faire au plaisir : son plaisir était la paix de son âme innocente et la joie de ses vingt- cinq ans, qui jetaient un brave défi à toutes les rigueurs du travail et de la pauvreté. Un jour, traversant une bourgade du Gâtinais, il vit, à la fenêtre encadrée de chèvrefeuille d'une humble maison, une belle et robuste jeune fille qui travaillait en chantant, il ralentit sa marche, tourna la tète, et ne poussa pas sa route plus loin. La fille était vertueuse autant qu'agréable ; elle aimait le travail; Thonneur brillait sur son front parmi les fleurs de la santé et de la jeunesse, un sens droit et ferme réglait ses discours ; les fortunes étaient égales ; les cœurs allaient de pair; le mariage se fit . Riche désormais d'une bonne et fidèle compagne, le pauvre ouvrier nomade fixa sa tente aux lieux où la Providence avait permis qu'il trouvât ce trésor, persuadé que là aussi se trouverait le pain, jadis errant, de chaque jour. Un enfant naquit. Des ambitions jusqu'alors inconnues entrèrent avec lui dans la pauvre demeure ; mais le plus arrêté de tous les grands projets formés autour de son berceau fut de lui apprendre à lire, — afin, sans doute, que quand l'âge serait venu,pour lai aussi, d'aller chercher son pain par le monde, le père et la mère, informés des vicis-

situdes de sa destinée,ne le perdissent pas tout à fait.

« Si je suis le premier de mon nom et du nom de ma mère qui ait su lire, ou tout au moins qui ait su un peu d'orthographe, c'est probablement après Dieu, à ce craintif instinct de l'amour paternel et de la pauvreté que je le dois.

« Mon père et ma mère se conduisaient d'après les règles d'une probité rigide ; ils élevaient à la sueur de leurs fronts quatre enfants, car après les deux garçons étaient venues deux filles ; ils travaillaient sans cesse ; pas de fête, pas de repos, pas de nuit, en quelque façon, pour eux ; ils ne cessaient de travailler que quand l'excès des fatigues et des privations amenait une maladie ; ils nourrissaient de leur sang et de leurs jours cette nombreuse famille qui avait toujours faim ; ils venaient, avec une générosité sublime, au secours de leurs parents , encore plus misérables qu'eux. Hélas ! ils remplissaient de la religion tous les devoirs, moins ceux qui consolent et qui font espérer. En nous épargnant tout ce qu'ils pouvaient nous sauver de leurs souffrances, ils ne savaient que nous dire: « Habituez-vous à la peine, vous en aurez 1 » Et pas un mot de Dieu. Je le dis à la honte de mon temps, non à la leur: ils ne connaissaient pas Dieu. Enfants tous deux à l'époque où l'on massacrait les prêtres, ils n'en avaient point trouvé dans leurs villages pour les élever, et tout ce qu'en vieillissant ils avaient entendu dire aux plus habiles qu'eux, de l'Église et des ministres de la religion, leur en inspirait rhorreur. Seulement, ma mère, par un reste des traditions de sa mère, voulait que j'allasse le dimanche à la messe, où elle venait aux grandes fêtes, et m'avait appris quelques bribes deV Ave Maria, que je récitais le soir au pied de mon lit.

476 CÉLÈBRES CONVEKSiONS CONTEMPÛHAINES

§ II. — Soiwenirs d'enfance et première communion.

« Partageant le sort des enfants du pauvre dans ce qu""!! a de plus mauvais, je n'eus point le bonheur d'aller à l'école des Frères. M a mère nourrissait contre ces bons religieux les préventions que l'on répand dans le peuple^ aveuglé et trahi jusqu'à ne plus comprendre la charité. D'ailleurs, le conseil municipal du lieu que nous habitions avait, dans l'idiotisme de sa tyrannie subalterne, pris des mesures pour que les Frères n'y vinssent pas faire concurrence à l'école mutuelle, qu'il protégeait. Je fus donc jeté dans cette infâme école mutuelle ; il fallait tous les mois deux journées de travail de mon pauvre père (je n'y pense que la sueur au front, mon père en est mort à la peine ! ) il fallait deux journées de ce travail pour payer les leçons de corruption que je recevais de mes camarades, et d'un maître qui était ivre les trois quarts du temps.

0. Cet élu du conseil municipal, n'ayant pas assez, pour sa soif, de sa classe et de son monopole, tenait encore abonnement de lecture, et nous faisait porter aux dames et aux puissants de l'endroit les romans de Paul de Kock, de Lamothe-Langon, de tous les auteurs enfin qui pouvaient plaire à des conseillers municipaux de la banlieue, en 1824, après qu'il avait fait l'éloge de ces productions charmantes^ (c'était son mot) par des circulaires par nous écrites sous sa dictée. On pense si nous nous privions de lire ces beaux ouvrages en les colportant ainsi. Je n'y manquais pas pour ma part, et il est telle de ces lectures maudites dont mon âme portera toujours les odieuses plaies. Cependant l'école était religieuse : nous avions régulièrement congé aux moindres fêtes, jours où non

moins régulièrement notre vénérable instituteur se couchait mort-i\re ; et l'on nous faisait le catéchisme'. Ce fut, souvenir abominable, à la suite de cet enseignement que je fis ma première communion. Que le crime en retombe sur d'autres têtes ! je n'ai pas à le porter tout entier. Us sont heureux ceux qui marchent dans la vie sous la protection des souvenirs et des grâces de ce beau jour I On m'enleva ce bonheur. Poussé à la Table sainte par des mains ignorantes ou tout à fait impies, je m'en approchai sans savoir à quel redoutable et saint banquet je prenais part ; j'en revins avec mes souillures, je n'y retournai plus. Pardonnez-moi, mon Dieu, et pardonnez-leur 1 Je ne confesse que pour la gloire de vos miséricordes un crime dont vous avez daigné m^absoudre, et, tandis que je tremble devant l'immensité des faveurs que j*ai reçues avec si peu de mérite, vos enfants les plus chers s'étonneront avec moi du miracle de cette clémence, qui, malgré tant d'oublis, m'a voulu rappeler plus tard à la participation de vos saints mystères profanés. — Prions.

§ III. — Choix d'un état ; crises ds la jeunesse.

<c Ma première communion faite, j'eus à gagner ma vie. A la maison, l'appétit allait croissant, en même temps que décroissaient, usées par un rude travail, les forces de mon père. Ma plus jeune sœur marchait seule: son premier pas, rendant ma surveillance moins nécessaire, avait, par le fait, supprimé le seul emploi qu'il me fût possible de rempUr au profit de la communauté. Je n'étais plus qu'un consommateur inutile : il fallait songer à me donner un état

« Le soir, au coin de Pâtre où fumait un avare tison, l'on tenait conseil ; et, comme le petit Poucet, j'écoutais en feignant de dormir. « Que ferons-nous de lui ? disait mon père. — Eh 1 mon Dieu, reprenait sa femme , un malheureux 1 et elle essuyait une larme.

— Il serait bon horloger, continuait le digne homme.

— L'apprentissage, reprenait-elle, coûte cher. — Ébéniste? — C'est trop long. — Maçon? — C'est trop pénible ! — Cordonnier ? — c'est trop sale 1 »

« Puis les rôles changeaient. — Ma mère faisait les propositions, mon père objectait. « Plaçons-le chez notre tailleur, disait ma mère ; c'est un ami, il en aura soin, et ne nous prendra pas grand'chose. Bah 1 s'écriait mon père ; tailleur ! un métier de femme et d'estropié ! — Eh bien ! mettons-le chez un épicier. — Un état de bétel D'ailleurs il ne pourra jamais acheter un fonds .

« Au milieu de ces incertitudes, une maladie de mon père vint tout précipiter. Il fallait absolument vivre. Des amis qui le savaient, me cherchèrent une place, il ne s'agissait plus d'apprendre un métier. Vingt francs par mois me furent offerts dans une étude ; on m'y plaça. Informée de ce que j'aurais à faire, ma mère y vit un commencement pour devenir jurisconsulte : c'était un bien petit commencement. Mais la main du Seigneur dirigeait cela.

(( J'allai demeurer hors de la maison paternelle. 3'avais treize ans.

« Abandonné dans le monde, sans guide, sans conseils, sans amis, pour ainsi dire sans maître, à treize ans sans Dieul 0 destinée amère 1 Je rencontrai de bons cœurs ; on ne manqua pour moi ni de générosité ni d'indulgence, mais personne ne s'occupa de mon âme, personne ne me fit boire à la source sacrée du devoir. Les rues de Paris faisaient l'éducation de mon

intelligence, les propos de quelques jeunes gens au milieu desquels j'avais à vivre, celle de mon cœur. Hors un, qui vint trop tard et s'en alla trop tôt, ils n'imaginaient point qu'il y eût quelque retenue à s'imposer devant Tenfance... Au moins, dans la pauvre maison de mon père, on disait parfois : « Que Dieu ait pitié de nous ! » Mais maintenant je n'entendais plus que des impiétés railleuses ; là le Constitutionnel et le Courrier Français étaient encore prophètes ; là personne, si ce n'est moi peut-être, ne manquait de pain, et quand, dans ma misère, dans mon isolement, dans ma servitude, j'avais tant besoin de savoir une prière, c'était le blasphème qu^on m'apprenait, le blasphème que je voyais partout, que j'entendais dans tous les discours, que je lisais dans tous les livres, que j'admirais dans tous les spectacles où s'arrêtaient mes yeux. Ni en bas ni en haut de l'échelle, autour de moi , ni au-dessus de moi, je ne voyais rien qui m'enseignât à prier.

« J'avais dix-sept ans quand je vis les médiocres enfants de la bourgeoisie, qui m'entouraient, s'applaudir d'avoir démoli l'autel et le trône ; j'avais dix-huit ans quand je vis la bête féroce abattre les croix : déjà mes anciens compagnons se félicitaient moins, mais j'applaudissais à mon tour. Eux ni moi ne pensions à voir dans la croix le signe du salut, le signe de la liberté, les deux bras divins étendus pour protéger le monde ; mais comme le pouvoir d'alors, ils contemplaient avec une inquiétude lâche cette affreuse audace. Tout ce qui tombait excitait ma joie : je me voyais condamné à n'habiter partout que la poudre des grands chemins, et déjà je disais des choses qui allaient les épouvanter. J'avais raison dans ma joie sauvage : la place que je cherchais m'était préparée. »

M. Louis Veuillot raconte ensuite ses premières

armes dans la mauvaise presse, et le travail qui se faisait dans son esprit (1) :

« J'étais dévoué: la jeunesse a besoin de se dévouer. Quant aux nécessités véritables de la société, quant aux bases de l'ordre, aux droits ei aux devoirs inhérents par le fait au titre de citoyen, ni moi, ni la presque totalité de mes lecteurs, ni mes adversaires, — c'est une justice que j'ai à nous rendre, — n^en savions un mot. Nous étions, dans un petit chef-lieu de Gascogne^ trois journalistes en dispute réglée pour peu de chose. Si je crois aujourd'hui que ma thèse était la meilleure, je le crois par des raisons qu'alors je ne soupçonnais pas, et je ne crois point du tout que je l'aie bien défendue. De ces querelles mesquines, de ce dévouement fourvoyé, de ces passions ignorantes, j'essayais de remplir une âme où chaque jour mouraient les fragiles fleurs du printemps; mais plus

(1) Les libres-penseurs ont reproché souvent à M. L. VeuiUot les fautes de sa jeunesse, qu'il a si généreusen ^nt confessées et expiées. Toutefois il s'est rencontré un écrivain tr^ léger de la petite jîresse, qui lui a rendu justice. Voici comment Charles JMonselet, dans sa Lorgnette littéraire, parle du rédacteur en chef de l'Univers :

« Pourquoi me défendrais-je d'une vraie sympathie littéraire pour l'auteur de l'Honnéie Femme, du Vengeur et des Libres-Penseurs, c'est-à-dire pour le romancier et le portraitiste? Il a une force, unstyle et un caractère. Les hommes ainsi doués s'imposent et prennent leur place quand on no la leur fait pas. M. Louis Veuillot a pris la sienne, mal- •:ré tout le monde, même malgré son pai'ti ; il n'a eu pour lui que le Pape et la grammaire.

« Ceux qui font le tour de ses articles, pour essayer de s'introduire dans sa conscience, ont tort; ceux qui éloquent un passé sémillant pour détruire un sentiment religieux font œucre stupide et mauvaise. Les faiseurs de petits journaux égrillards et les faiseurs de grands journaux voltairiens s'étonnent et a^'irritent de ce que M. Veuillot, ayant commencé comme eux ne continue pas comme eux. Ils croient avoir tout dit, lorsqu'ils l'ont appelé bedeau et sacristain. Mais M. Veuillot le^ entend à peine. Il a le pas lourd et cadencé d'un éléphant qui porte une tour armée. l-cs hi'rb'^3 plient et les branches cass nt sous ses pieds. Il nj rcgarile pjs, il ne sait pas ; il va s.i ligne droite. Cet homme eiicet éléphant ont ritison touij les deux. »

j'allais, plus il s'y trouvait des places vides, et dans ces landes désolées germaient bien des remords.

« Souvent ému sur ce point, seul avec moi-même, je cherchais à pénétrer les mystères de Thomme intérieur. J'y trouvais de Tennui ; l'ennui me semblait légitimer le goût du plaisir. Mais la goût du plaisir blessait la conscience, jetait mille troubles dans l'âme, enfantait d'odieuses douleurs. Pourquoi cela? Qu'estce que la conscience ? Je ne comprenais pas.

« Je me disais : Vivons en stoïques : ce sont les mécomptes qui font la tristesse. . ,. — Tous les jeunes gens, dans l'agonie de leur candeur, ont formé de ces résolutions: ils savent ce qu'elles durent. L^ennui était toujours là; je me retournais toujours vers les plaisirs .

« Je me disais : suivons le torrent, puisque Thomme est ainsi fait, puisqu'il vire et roule à tout vent qui passe, étouffons dans les chants, dans les ivresses, tous ces importuns murmures: c'est la lutte qui fait le trouble et l'ennui... — Mais la conscience criait toujours.

« 0 rêves de ma faiblesse et de mes ténèbres ! dans quels délires vous m'avez jeté ! quelles angoisses ne vous dois-je pas ! et cependant que Dieu soit béni 1 Quand j'étais l'enfant nu, seul et affamé, la Providence veillait à me vêtir, me donnait du pain, et m'imposant le travail pourvoyait encore aux nécessités à venir de ma vie. Maintenant que mon esprit, comme un terrain ensemencé durant l'hiver, me donnait l'abondance de sa moisson, cette même Providence, soigneuse de mon âme parmi les facilités de la vie matérielle, me tourmentait de la soif et de la faim des solides vérités.

« Que n'allais-je tout de suite à Dieu 1 Faut-il le dire? Je pensais n'avoir rien à faire de ce côté ; je me

croyais de la religion. J^avais en effet la religion de la lyre, cette piété des rimeurs de notre temps, qui consiste à remplacer Jupiter par Jéhovah, l'amour par un ange, et à faire intervenir, par une profanation détestable, le nom virginal de la Reine du Ciel dans les élégies que l'on adresse aux Philis et aux Chloés. Sans nier l'existence de Dieu , je ne connaissais rien, absolument rien de la loi chrétienne. Je lisais dans les écrits des penseurs de nos jours les plus profonds, les plus écoutés, les plus applaudis, que le christianisme avait été beau, utile ; mais qu'il était mort, et je croyais très volontiers qu'en effet le christianisme était mort.

« Rien autour de moi ne me disait qu'il vécût. Dans la ville que j'habitais il y avait sans doute d'honnêtes gens ; il n'y avait pas un homme à ma connaissance (pas un 1), ni fonctionnaire, ni professeur, ni magistrat, ni vieux, ni jeune, qui remplît ses devoirs religieux ; pas une mère de famille qui eût une fois parlé en ma présence, à ses enfants, de Dieu, de l'Église, ou de quoi que ce soit qui eût le moins du monde rapport à la religion.

« J'en étais là quand je reçus une lettre de mon ami Gustave. Il m'annonçait qu'il était chrétien, ajoutant, pour se faire mieux comprendre, qu'il avait un confesseur et qu'il communiait. Ma pensée fut que quelque malheur effroyable venait sans doute de le frapper. J'allai lire sa lettre à l'homme le plus éclairé que je connusse autour de moi. « Qu'en pensez-vous? lui deaiandais-je. — Notre ami, me répondit-il, est fou.»

« Or Gustave ne s'était point laissé entraîner à un de ces hymnes de reconnaissance qui jaillissent du cœur des nouveaux chrétiens comme l'eau jaillit du rocher touché par Moïse. Mieux inspiré sur ce qu'il fallait me dire, il m'avait tracé avec calme un exposé

clair et rapide des consolations que la religion apporte et des devoirs qu^elle prescrit. Il est fou I voilà le premier jugement que j'entendis porter sur l'Évangile et sur les cœurs qu'il soumet.

« Inquiet, je fis cent lieues ; je vins voir Gustave : je ne le trouvai ni malade ni fou, mais joyeux quoique dans une situation de fortune assez pénible ; plein d^espoir, surabondant de confiance, m'aimant d'une tendresse plus vive que jamais, enfin un chrétien. II me fit le récit de ses combats : c'étaient les miens ; il me pressa de l'imiter dans le dernier effort qui lui avait donné la victoire. Hélas ! le prix même du triomphe me fit peur. Fuyant la lumière après l'avoir entrevue, je revins plus troublé que je ne l'étais en partant. Ce que j'avais compris, sans dissiper mes doutes, y mêlait des terreurs. Aux clartés incertaines du crépuscule, nous croyons voir sur le chemin de menaçants fantômes, là où le plein éclat du soleil ne nous montrerait que des objets utiles et charmants.

«Chose étrange! ces terreurs durèrent peu, les doutes mêmes cessèrent , et pourtant le plein jour n'était pas venu : c'est que j'avais méprisé la grâce. Dieu me laissa dormir un temps dans la fange de mes iniquités. Vous qui dormez dans le même lit, du même sommeil, ne vous hâtez point de me trouver heureux ; luttez contre ce sommeil funeste, sortez-en 1 J'en ai porté, j'en porte encore la peine. Ce sont des plaies que je ne montre qu'à Dieu. Si je pouvais avoir des ennemis, je n'en aurais pas à qui ma haine voulût souhaiter l'horreur d'un semblable repos.

« Gustave, cependant, priait pour moi ; il songeait aussi à mon avenir temporel, que j'avais toujours abandonné à tous les vents de la terre, et ^Ikr ses soins je vins à Paris. »

§ VI. •— Z,e travail de la grâce.

M. Veuillot entre ensuite dans quelques détails sur son séjour dans la capitale de la France,, sur les dangers qu'il y courut, sur ses ennuis et sur les grâces que Dieu lui ménagea.

« J'allai où m'entraînaient d'inquiets désirs et mes vieux ennuis qui renaissaient plus pressants. Mais j'avais beau porter partout mes lèvres, je ne buvais qu'à des coupes troublées. J'étais plein de jugements sévères contre tout homme et tout nom qui passait sous mes regards ; puis, quand j'avais donné cours à mon mépris, je baissais la tête, j'écoutais mon cœur, mon cœur plaidait pour tout ce que je venais de condamner. Je me disais avec accablement : Je ne vaux pas mieux. Hélas I trop souvent j'ai à le dire encore. Pourtant, vous le savez, mon Dieu, ce n'est plus du même accent que je le dis,

« A cette époque. Dieu encore m'envoya le secours de deux bons livres. Des personnes aussi éloignées de la foi qu^on peut l'être, sans que je leur eusse rien dit de mes préoccupations, dont elles auraient ri, me mirent dans les mains ces ouvrages, qu'un prêtre et qu'un confesseur n'auraient pas choisis plus à propos. C'était l'introduction à V Histoire de sainte Elisabeth, de M. de Montalembert, et le beau travail sur V Action du clergé dans les sociétés moderneSy de M. Rubichon. Quelques articles de M. Carné me passèrent aussi sous les yeux. Je veux remercier ici ces pieux et savants auteurs du bien qu'ils m'ont fait. M. de Montalembert, au point de vue de l'histoire, M. Rubichon, au point de vue de l'organisation sociale, M. Carné, sur les problèmes du temps actuel, éclairèrent puissamment mon esprit, et le forcèrent au

moins d'admirer la haute intelligence et la haute vertu de l'Eglise,, à défaut de sa divinité, que je niais toujours. Oui, je vous voyais sage, prévoyante, courageuse, toujours forte et tCMijours charitable, et je vous admirais, ô Mère ! mais sans vous aimer, c'est- à-dire sans vous comprendre ; et n'est-ce pas vous outrager que de vous honorer ainsi ?

« Savoir, intelligence, raison : choses vaines, sans l'obéissance et Tamour ! Pour y voir plus clair, je ne m'en conduisais pas mieux. Je repoussais l'enseignement de cette Église qui m'apparaissait surnaturelle en ses œuvres, et, parce que je le repoussais, la magnificence de tant de force, la merveille de tant de choses accomplies, de tant d'ennemis vaincus, ne m'apprenaient à remplir aucun devoir , et ne m'aidaient à vaincre aucune passion.

« Et j'étais toujours dans le combat ; j'avais toujours sur le cœur l'arrière-goùt d'un plaisir empoisonné. Mécontent et sombre au fond de toutes les ivresses, rongé de soucis dans le sein de l'abondance, tantôt je voulais à tout prix agrandir ma fortune, tantôt je regrettais amèrement ma misère passée. J'étais honteux des brèches faites à ma conscience, j'étais las des débris d'honnêteté qui restaient.

« Seul avec moi-même, je ne pouvais réunir, ni en politique ni en morale, deux idées qui ne fussent en désaccord, et entre lesquelles je ne me sentisse indifférent. Je perdais le sens du juste et de l'honnête, je perdais jusqu'à la volonté du combat, jusqu'au désir de la force.

« Et je ne me donnais pas deux mois pour n'être plus qu'un de ces condottieri de la plume, qui vont d'un camp dans l'autre pour vendre moins encore leur bravoure que leur inactivité.

« Illusions de ma jeunesse, généreux désirs et gô-

néreuse fierté de mon âme , orgueil de l'honneur orgueil du devoir,, dévouement, amitié, amour, tout était souillé, tout expirait, tout allait être anéanti.

« J'avais jeté vers le ciel ma dernière plainte, et je consentais à tout. Ma situation n'était plus la fatigue, c'était le râle ; l'état où j'allais tomber n'était plus le sommeil, mais la mort.

« Certes, Dieu m'a sauvé et m'a bien sauvé ! Il m'a pris au foad de l'abîme et m'a emporté entre ses bras» Je ne pouvais plus me sauver moi-même.

« Je ne sais quelle pensée me mena chez Gustave. Je le vis entouré de cartes, de paquets, d'objets de toutes sortes, se préparant à partir pour un long voyage.

« — Viens avec moi, dit-il ; sors de Paris, sors de la France ; emploie une année à courir le monde ; peut-être tu t'en trouveras bien. » Jamais pareil projet ne m'était venu ; je n'avais pas les moyens de faire ce voyage ; par mille raisons c'était une folie.

« Huit jours après, cependant, j'avais quitté Paris, et, le cœur déjà plus léger, je courais sur la route de Marseille, Je croyais aller à Constantinople : j'allais plus loin. J'allais à Rome, j'allais au baptême 1 »

§ V. — Son voyage à Rome.

M. Veuillot, qui devait plus tard respirer le parfum de Rome, raconte avec beaucoup de charme son premier pèlerinage en la Ville sainte.

« Lorsque, enfermé dans l'étroite case de ma cabine, comme dans un cercueil, j'entendais les flots, qui secouaient le navire, battre avec violence la mince cloison qui me séparait d'eux , je sentais combien j'étais peu de chose a,u point de vue de ma pauvre personne, et parfois j'avais l'instinct des grandes vô-

imités qui nous relèvent tant. Gustave chantait une prière que de pures et pieuses âmes avaient dite pour nous le jour du départ: Ave, maris Stella. — Quelle était donc cette étoile de la mer, dont les rayons protégeaient au milieu des flots le faible et tremblant voyageur? Je l'ignorais encore; mais j'avais beau être incroyant, j'avais aussi besoin d'être aimé, ei je me sentais plus calme sous cette protection mystérieuse. Non, nous ne devons jamais douter de l'amour de Marie 1 Donnons-lui pour enfants tous ceux qui ne la veulent pas pour mère : elle leur fera sentir sa tendresse, et, dans l'orage et la tempête, en dépit d'euxmêmes, par instinct, ils suivront cette étoile qui mène à Dieu.. .

« Tout à coup, du sommet d'une petite hauteur, quelque chose se montre au fond perdu de Thorizon : « C'est Saint-Pierre I » s'écria Gustave avec une expression de religieuse tendresse. « C'est Rome ! » dis-je en même temps avec une joie de collégien.

« Deux heures après nous entrâmes dans Rome par la porte Cavaligiera. Comme nous longions les colonnades de la place Saint-Pierre : « Quel beau jour ! me dit Gustave en me serrant la main. — En vérité, » répondis-je.

« Mais je ne savais pas encore combien ce jour était heureux pour moi. C'était le 15 mars 1838. Le public à qui je m'adresse ne me blâmera pas de consacrer ici une date qui n"a d'intérêt que pour le narrateur.

« Catholique ou protestant, croyant ou incrédule, que l'on fasse profession de bel esprit, que l'on suive naïvement les impressions d'un bon et simple cœur, sous quelque ciel que l'on soit né, de quelque pensée que l'on soit imbu, je n'imagine- pas un sang si froid, une situation de l'âme telle, que l'on puisse entrer

sans beaucoup d'émotion dans Saint-Pierre de Rome. Dans cette église même , on appelle Confession de Saint-Pierre le lieu où les reliques du Prince des Apôtres reposent avec celles de saint Paul. C'est un caveau placé sous le baldaquin de bronze qui forme un dais gigantesque au-dessus du grand autel. Autour de Tescalier de marbre qui conduit à ce caveau, règne une balustrade magnifique ; cent cinquante lampes d'argent y brûlent toujours. C'est devant cette balustrade que viennent avec plus de prédilection et de tendresse s'agenouiller et prier tous les chrétiens que leur bon ange gardien conduit à Rome. Que de fronts s'y sont appuyés ! Que de larmes y ont coulé depuis celles qu'y versa Constantin I Que de lèvres pieuses en ont poli le métal ! J'y devais aussi pleurer un jour, et ce jour était proche , mais je rapporte ici les émotions du curieux et du sceptique. Celles du chrétien, dont le cœur purifié par la pénitence n'a plus que des regrets, de la foi, de l'amour, ne se disent point sur la terre et n'ont de langage qu'au ciel.

(( Une émotion étrange encore, qui fut vive du premier coup (et qui depuis ne s'est point affaiblie, loin de là !) est celle que me firent éprouver ces nombreux confessionnaux distribués dans Saint-Pierre, et qui portent pour enseignes toutes les langues de l'Europe . C'est une chose inspirée par le Saint-Esprit, comme ces cérémonies si imposantes, si belles, comme ces hymnes ravissantes qu'on chante aux offices, comme ces rites sublimes qui marquent tout le culte catholique d'un signe éclatant et divin.

« Ainsi, mon Dieu, vous voulez bien qu'on vous apporte ici des souillures ramassées dans tous les coins du monde I qu'on les y laisse I et qu'après tant de courses incertaines , on puisse dater de Saint- Pierre de Rome et de la demeure du suprême Vicaire

de Jésus-Christ le point de départ d'une vie toute nouvelle, où l'on sera soutenu par votre amour, et qui aura votre sein paternel pour terme et dernier but.

«. Mes amis avaient obtenu la faveur d'entendre la messe dans la petite chapelle si spécialement sanctifiée par ce tombeau des Apôtres, le plus auguste du monde après le tombeau sacré de Jérusalem. J'y descendis avec eux. Nous y rencontrâmes un respectable vieillard, M. le comte de ***, qui puisait dans les sentiments d'une haute piété un courage que les lentes douleurs de l'âge et de la maladie s'efforçaient en vain de lui ravir. C'était, depuis dix ans, peut-être la première fois que j'assistais au saint Sacrifice ; c'était la première fois de ma vie que j'y faisais attention. Je me tenais derrière les autres, debout, dans le plus sombre recoin de la chapelle, et je suivais avec une curiosité émue cette messe dont le silence solennel avait pour mon cœur je ne sais quoi de menaçant.

Le comte Adolphe et sa femme y communièrent. Lorsqu'ils quittèrent la sainte Table pour revenir à leur place, je vis sur leurs traits, faiblement éclairés par les cierges de l'autel, tant de recueillement, tant de sérénité, la peinture enfin d'une paix si profonde, que j'en fus pour ainsi dire aigri. Je jetai les yeux s'ir Gustave : il était prosterné dans la prière. Je me trouvai malheureux ; je trouvai Dieu injuste envers moi de m'exclure seul de cette paix et de cette joie, la même pour le vieillard mourant, pour les jeunes époux, pour le père loin de ses enfants, et souveraine dans tous ces cœurs. Il me semblait que les autres étaient en ce lieu dans la maison de leur père, que j'y paraissais, moi, comme un étranger dont on ne s'occupe pas. Certes, j'étais bien injuste; car indépendamment de Dieu qui ne cesse jamais de s'occuper

de nous, mes amis encore m'avaient présent dans leur pensée ; ils m'offraient à Dieu, j'en suis sur ; ils lui disaient : Père, ne voulez-vous point aussi ramener cet enfant, qui ne vous connaît même plus depuis le temps qu'il vous a quitté ? — Mais je ne savais pas tout ce que l'amour de Dieu met de charité en nos cœurs, et combien nous nous unissons dans la prière à tous ceux qui ne prient pas, pour essayer de les

entraîner avec nous

« Soyez béni, mon Dieu, d'avoir eu si tendrement pitié de moi I d'avoir rais dans mon âme un sentiment de justice que je ne pouvais vaincre, un sentiment d'honneur que je ne pouvais étouffer et qui murmurait toujours! de m'a voir soumis aux continuelles persécutions de la conscience, à l'implacable dégoût de mes plus violents désirs, à Tinsupportable remords de mes mauvaises actions I et, quand vous avez vu que toutes ces choses ne suffisaient pas, de m'avoir enlevé soudainement du théâtre de mes misères, comme on emporte un enfaut malade pour lui faire respirer sous d'autres cieux un air meilleur. Soyez béni de m'avoir présenté goutte à goutte, par des mains amies, et dans Rome, ce vase enduit du. miel des miracles, le breuvage salutaire qui m'a guéri ; la doctrine, maintenant adorée, où je veux vivre toujours, et pour laquelle j'espère que je saurai mourir comme vos martyrs bienheureux. Amen

§ VI. — Derniers combats

« Nous étions aux approches de Pâques. Afin de solenniser comme il convient à des enfants de Dieu et de l'Église catholique cette fête si glorieuse, mes am:s s'efforçaient de redoubler de piété, et redoublaient en effet de vigilance pour eux et de prières pour moi. Un

motif religieux dirigeait toutes leurs visites dans Rome, où je les accompagnais toujours; la foi et Tamour de Dieu inspiraient leurs conversations ; ils restaient plus longtemps prosternés devant les autels, et moi j'étais plus troublé et plus pressé que jamais, et plus que jamais irrésolu. J'attendais des lettres qui n'arrivaient pas ; je pensais que des catastrophes avaient éclaté depuis mon départ, et que par là peutêtre Dieu commençait à me punir ; ou simplement, qu'oublié de ceux dont je me croyais aimé, j'allais faire encore une fois l'épreuve, si souvent faite, du mensonge de toutes les affections.

« J'enviais le bonheur de mes amis chrétiens qui s'aimaient d'une amitié sainte et durable, qui aimaient toujours Dieu par-dessus toutes choses, et qui vivaient continuellement dans la certitude de son amour.

« Un jour de dimanche, l'un d'eux proposa de sanctifier la soirée par une lecture pieuse : tout le monde en fut d'accord, et moi-même j'y consentis volontiers. Adolphe avait apporté de Paris quelques volumes contenant le Carême de Bourdaloue. II lut le titre de plusieurs sermons ; l'un aimait mieux celui-ci, l'autre celui-là. On convint de s'arrêter au choix indiqué par l'époque où nous étions, nous entrions dans la semaine sainte.

« Quoique je ne sois rien moins qu'habile dans l'art excellent de la lecture à haute voix, moitié vanité, moitié par désir de plaire à mes amis, je m'étais offert comme lecteur. Adolphe me présenta donc le livre, ouvert au sermon pour le lundi de la semaine

sainte : Sur le retardement de La pénitence Je ne

fis pas d'abord attention à ce titre, — qui surprit mes compagnons, ainsi qu'ils me l'avouèrent plus tard, et qui les rendit attentifs comme à un avis solennel

492 CÉLÈBRES COxNVERSlONS CONTEMPORAINES

que le Seigneur allait me donner en leur présence

Mais je me trouvais aux prises avec un rude adversaire sur le dernier terrain où je m'étais réfugié. Chaque mot que je lisais frappait d'aplomb sur mon esprit, broyait mes prétextes, déjouait mes ruses, me convainquait de ma déraison, proclamait ma folie. Ou pluiôt je ne lisais pas : j'écoutais, avec une sorte d'effroi et de stupeur, une voix qui ne me semblait pas être la mienne, et qui, me révélant en présence de mes amis, toutes mes pensées misérables, me couvrait de honte et de confusion. Je tremblais, je balbutiais, je me sentais rougir ; mon front s'humectait de sueur. Tantôt je voulais jeter le livre et me retirer ; tantôt je voulais m''interrompre pourm'écrier que j'étais vaincu, et que je prenais rengagement de ne plus résister à des raisons dont la force me laissait sans excuses ; tantôt je sentais les larmes me gagner ; et je continuais, à travers l'orage de ces sentiments divers, ce sermon, cet avertissement à la fois paternel et terrible, où les menaces de la mort éclataient à côté des plus douces assurances de salut si je voulais me sauver, et qui me faisait si bien sentir qu'en effet, dans la position où Dieu m'avait mis, j'avais moi-môme en mes propres mains, et le don de ma grâce et la sentence de ma condamnation.

« Tout ce qui m'avait été dit, tout ce que je me disais moi-même, et tout ce que je craignais de m'avouer, Bourdaloue me le répétait à voix haute, avec l'autorité souveraine de l'Ecriture Sainte, des Pères, de son propre génie, avec des paroles qui pénétraient comme des glaives ardents jusqu'au fond de ma conscience. . .

« Mes amis eurent pitié do moi ; prétextant la fatigue d'une si longue lecture, ils m'interrompirent à la fin de la seconde partie ; et de fait, véritablement je

n'en pouvais plus ; mais bien avant dans la nuit, la voix de Bourdaloue retentit à mon oreille, et le lendemain encore je l'entendais comme un tonnerre menaçant.

« Ce jour-là, si je ne me trompe, qui était le lundi de la semaine sainte ou le mardi, nous allâmes entendre la messe à Saint-Pierre. Je n'entrais jamais sans émotion dans ce temple sublime, et comme un vrai catholique à Rome, j'y faisais de bon cœur acte de dévotion. Je ne manquais pas de baiser les pieds de cette statue du Prince des Apôtres, dont le bronze en cette partie s'est usé et a pris une autre couleur au contact des lèvres fidèles qui viennent s'y poser. Quels cœurs malheureux ont donc les premiers conçu un triste plaisir à contester le sentiment si naturel qui nous porte à honorer les reliques des saints et à les invoquer devant leurs images? J'étais, certes , libre de préjugés ; je n'étais pas chrétien encore, je refusais encore à Dieu ce qu'il me demandait essentiellement, et déjà pourtant j'aimais les saints. Mon cœur et ma raison me montraient en eux des médiateurs qu'il m'était doux et consolant d^appeler à mon secours...

« Un jour, et je crois bien que c'était encore ce même mardi de la semaine sainte, Adolphe tournait autour de moi, cherchant comme toujours ou à me distraire ou à m^éclairer. J'étais assis, je lisais je ne sais quel livre, toujours n'était-ce pas le sermon de Bourdaloue: je lui gardais rancune. Je levais les yeux sur Adolphe, il était aisé de deviner sa pensée, et, obéissant moi-même à je ne sais quel bon mouvement que m'envoyait Dieu : « Cela vous ferait donc bien plaisir, Adolphe, si je me convertissais? » Il ne me répondit pas ; mais je vis dans ses yeux une larme I

« Et VOUS, Elisabeth, soyez bénie également pour le regard charmé que vous échangeâtes avec A-dolphe en m^entendant parler ainsi.

« Oui, soyez bénis tous, mes chers tuteurs, pour l'aide que vous m'avez donnée en ce difficile combat. Je sais combien vous avez prié pour moi, car depuis j'ai prié pour d'autres, et avec quelle ardeur, avec quelle plénitude de tendresse et de foi le chrétien ne supplie-t-il pas Dieu de prendre et de toucher ces cœurs rebelles, qu'il lui présente sans se décourager jamais ! Soyez bénis de m'avoir tant aimé, maintenant que je sais comment les chrétiens s'aiment...

§VII. ~LeGesù(l).

« C'est le nom que porte, à Rome, la maison-mère de la Société de Jésus. La réside le général de l'ordre, et l'on y voit encore transformée en chapelle, l'humble cellule que saint Ignace habita. Mes amis avaient donné leur confiance à un religieux de cette illustre Compagnie, vieillard chargé d'années et d'oeuvres, dont la vertu et le savoir représentent dignement dans la hiérarchie de l'ordre, toutes les qualités qui honorent ses membres français. Ils allaient souvent le voir, et quelquefois je les y avais accompagnés avec plaisir.

« Un soir, Adolphe allant au Gesù, je l'y accompagnai. Nous entrâmes chez le Père. J'avais la tête meublée de raisonnements sur le péché originel, sur les mystères, que je voulais qui me fussent bien clairement expliqués. J'avais trouvé dans ma position,

(1) On sait que la principale maison des Pères Jésuite», à Rome, porte le nom de Gesù.

dans rues relations, dans l'intérêt de mon avenir et dans l'intérêt de mes sœurs, mille raisons péremptoires de ne pas changer de vie ; un pareil changement semblait trop exiger l'abandon de cette profession d'écrivain delaquelle seule je croyais pouvoir tirer mon existence, et que je ne sentais pas compatible avec la foi chrétienne de la façon dont je l'avais exercée. Après les premiers compliments, je priai, non sans un peu d'inquiétude, Adolphe de nous laisser seuls ; il s'empressa de céder à mon désir, et j'accompagnai, malgré moi, ce cher et honnête ami, tandis qu'il s'éloignait, d'un étrange regard, comme si c^eùt été le monde et mon passé qui se fussent éloignés dans aa personne, pour m'abandonner à l'entrée d'une nouvelle vie. Le Père, ayant fermé sur lui la porte, revint seul vers moi, et, me regardant avec un sourire dont la vénérable bonté rayonne encore dans mon cœur : « Eh bien ! me dit-il, mon enfant? — Mon Père 1 lui dis-je, mon Père ! » Le cœur me manqua, mes yeux s'obscurcirent ; et, laissant mon front tomber sur mes mains : « Ah I mon Père ! m'écriai-je en fondant en larmes, je suis bien malheureux I »

« Le bon vieillard s'approcha, calma mon agitation par de douces paroles, me dit que l'enfant qui rentrait à la maison paternelle ne devait pleurer que de joie ; et quand je fus en état de lui répondre, nous causâmes un peu. Si je lui fis, comme je me l^étais promis, des objections, elles furent courtes et je ne me les rappelle pas ; je n'en avais plus à faire. Tout ce que je me rappelle de cet instant, c'est le sourire du saint religieux, mes larmes et mon bonheur. Je ne me confessai point pourtant ce jour- là. Le Père voulant que je pusseme préparer à un acte si sérieux, remit à m'entendre au surlendemain, et je le quittai, ayant promis de revenir, mais moins engagé par ma parole que par mon cœur. . ,

« J'employai le jeudi et le vendredi saint à mon examen de conscience, suivant la méthode de saint Ignace, que le Père m'avait indiquée, c'est-à-dire m'aidant des lieux que j'avais habités, des emplois que j'avais remplis,, des personnes que j'avais connues. Quoique je n'aie pas tenu grande place dans le monde, je pourrais ici garnir bien des pages des noms de ceux à qui j'ai pardon à demander

« Le moment arriva Je regardai le Père : mes

yeux devaient exprimer l'incertitude où je me trouvais encore dans ce moment suprême. « Mettez-vous à genoux, me dit-il, avec la calme dignité d'un juge. »

« Je me mis à genoux et je me confessai. Oh 1 combien les prêtres doivent admirer la miséricorde du Seigneur ! Mais aussi, comment, au spectacle continuel de son indulgence, ne seraient-ils pas doux et indulgents ?

« Je me levai, le cœur bercé d'une joie sérieuse et paisible ; non pas délivré encore, mais allégé ; non pas absous, mais béni.

« C'est un doux moment, dans la vie du chrétien, que celui où, n'étant pas tout à fait encore rentré dans grâce de Dieu, il est assuré d'y entrer bientôt, et s'y prépare avec une joie qui n'est pas sans mélange de crainte et de saisissement, cherchant à bien effacer jusqu'aux moindres traces de ses souillures, parfois inquiet de savoir s'il y réussira, mais plus ordinairement rempli d'une confiance surnaturelle dans la voie qui lui promet de lui rendre toute sa pureté. Déjà il parcourt l'Eden des promesses divines : s'il n'est qu'un étranger admis par la grâce dans ce beau jardin, demain une grâce nouvelle, et qui lui est formellement assurée, l'en fera possesseur ; il sera l'enfant du maître ; tout fleurira, germera, chantera pour lui . Ces amis qu'il y rencontre, seront ses frères ; il ira, pénétré

d'amour et de reconnaissance et couvert de la pourpre divine, s'asseoir avec eux au banquet paternel. Que cette attente m'était chère, et de quelles beautés nouvelles Rome et toutes choses ravissaient mes yeux I Dans ces églises où nous allions prier, je n'étais plus un vivant blasphème, j'avais dépouillé Tinsolence stupide de mon orgueil, et mille objets, muets et morts jusque-là commençaient à m'y parler tendrement. Un sens inconnu s'éveillait en moi, qui me faisait respirer au milieu des temples je ne sais quels parfums épanchés par des fleurs invisibles, et qui donnait à leur silence des voix confuses encore, mais si douces pourtant, que jamais musique de midi sous les feuillages, ni savants accords de la lyre, ni accents inspirés de la poésie et de l'éloquence, ne m'avaient plus enchanté. Les saintes images paraissaient me suivre d'un regard fraternel ; quelquefois je contemplais la croix comme si je ne l'avais pas vue encore de toute ma vie ; et véritablement, comme je la voyais alors, je ne l'avais point encore vue. Elle faisait battre mon cœur, elle étincelait de prodiges, elle s'élevait, elle s'agrandissait, elle se perdait dans le ciel et sous mes larmes.

« Je comprenais mieux mes arais, et par cela même je les aimais mieux ; je n'étais plus tenté de leur contester des vertus que je sentais possibles à la faiblesse humaine, ayant commencé d^apprendre sous quelle sauvegarde ces vertus étaient placées. Mon indignité ne m'était plus à charge, parce que j'avais l'espoir et la sainte impatience de m'en délivrer. Un moine qui passait dans la rue, par son seul aspect, illuminait mon esprit d^une soudaine intelligence ; et mille choses que je n''avais pu concevoir m'étaient aussitôt clairement expliquées. Devant les tableaux pieux, je me plaisais à cet aimable sourire dont les saints et les

anges qu'on y a représentés caressent le spectateur ; je leur disais en mon âme : Demain je reviendrai, et c'est à un frère que votre sourire s'adressera. J'étais noblement orgueilleux de toutes les gloires de la religion et de rÉglise : dans l'auréole des saints, dans les cicatrices des martyrs, dans le bois et dans les clous de la croix, je retrouvais des titres de famille ; et je sentais que mon âme ne volerait jamais assez haut pour embrasser les splendeurs que Dieu m'allait prodiguer.

§ VIII. — L'absolution et le festin eucharistique.

« Enfin il me fut donné d'achever le lent et pénible, mais sincère aveu devant lequel j'avais reculé si longtemps. Je l'avais commencé avec des déchirements terribles, je le terminai dans le calme vivifiant de l'espérance et du repentir. A genoux au pied du saint religieux qui m'exhortait sur ma vie passée, et sur la vie nouvelle qu'il fallait mener désormais, je n'éprouvais plus ni regrets pour les choses abandonnées, ni craintes pour l'avenir. J'écoutais d'une oreille pieusement attentive les leçons de la sagesse divine ; elles portaient dans mon cœur une lumière complète ; je sentais pleinement possibles toutes les œuvres qu'elle me recommandaient ; je n'y voyais plus rien d'assujettissant, elles ne me proposaient plus rien d'obscur ; et jusqu'à cet adorable et facile pardon de tant d'erreurs, tout m'était expliqué par la bonté suprême, qui n'y mettait d'autre condition que de mieux faire à l'avenir, après m'avoir donné dans ce but toutes les grâces dont j'aurais besoin. Je nourrissais une sainte confiance que je n(^ serai^^ plus nuisible à mes frères, et que Dieu pous^3er;lit envers mf)i lamiséricordj jusqu'à me déli-

vrer, dans leurs âmes, du mal que j'y avais jadis occasionné : faisant de mon retour un avis salutaire, dont ceux qui m'avaient connu seraient maîtres de profiter, et que tous peut-être ne dédaigneraient pas.

« Abandonnant ce passé qui n'était plus en mon pouvoir, et sacrifiant de bon cœur les mauvais désirs pour effacer les coupables actions, je sentis non plus le vague vouloir, mais la résolution vraie de marcher franchement dans la voie qui m'était tracée, et où je ne craignais plus de me perdre, parce qu'au lieu d'y suivre mon impuissante sagesse, j'y suivais la sagesse de Dieu^ sous l'œil et sous la main de la sainte Église catholique romaine, établie par le Père des fidèles pour diriger vers lui tous ses enfants.

« J'étais dans le port, et je regardai d'un œil tranquille cette mer infinie des anciennes tentations, où il ne me semblait pas que de nouvelles tempêtes dussent jamais m'éprouver.

« Je savais ce que c'est que le mal : c'est ce que Dieu défend . Vingt-quatre années j'avais vécu sans le savoir et sans pouvoir l'apprendre : je le savais maintenant pour ne plus Toublier, et toutes mes déceptions, et toutes mes misères, n'étaient plus un mystère où se perdit ma raison.

« Je bravais la possibilité de toutes les infortunes, sans daigner même honorer d'un regard celles qui pouvaient me menacer. Dieu intervenait visiblement dans ma vie : j'avais la foi. Je l'avais trouvée, avec toutes les consolations, avec toutes les évidences, avec toutes les certitudes, là où l'on m'avait dit que je la trouverais. « Vienne donc l'orage et le malheur I je vaincrai par ce signe » , me disais-je en contemplant le crucifix.

« Et lorsque, levant la main sur ma tête, le ministre du Seigneur prononça d'une voix douce et grave les

paroles sacramentelles de la miséricorde et du pardon, je me courbai plus bas en frémissant d'allégresse, j'adorai le secret inexprimable de la clémence divine, et je compris que Dieu pouvait me pardonner, parce que je sentis le pardon.

« Le lendemain, Gustave, Adolphe et Elisabeth me conduisirent au banquet céleste de la réconciliation. C'était durant l'octave de Pâques, à la sainte basilique de Sainte-Marie-Majeure. Jésus, mon Sauveur, ayez pitié de moi, si indigne de tant de grâces, et de tous ceux pour qui je vous ai prié ce jour-là ! . . .

« Sainte-Marie-Majeure, la chère basilique où je fis cette communion qu'il m'est doux d^appeler ma première communion, est un temple, vaste et magnifique, dont la touchante histoire, lorsque je la connus, me parut avoir je ne sais quelle douce et mystérieuse analogie avec l'acte solennel que Dieu m'avait permis d'y accomplir. »

Après avoir raconté la légende de Notre-Dame des Neigse, M. Veuillot ajoute :

« N'est-ce pas sur les collines de Rome et dans l'aride été de ma jeunesse, quand le feu de toutes mes passions brûlait et désolait mon cœur, qu'un voile de pureté, tombant tout à coup sur ce cœur misérable, y a marqué les fondements d'un nouvel édifice, a permis à la foi d'y construire un temple où j'adore Dieu, où j'honore et vénère tendrement Marie?. . . Mère des chrétiens, mon secours, mon refuge et mon espérance I je vous ai imploré souvent dans mes chutes et dans mes angoisses, et vous ne l'avez pas oublié ; car, malgré tout, j'ai senti s'accroître envers vous ma confiance et mon amour 1 Hélas ! pourquoi mon cœur n'est-il pas assez pur^ assez dévoué, assez généreux et grand en tendresse pour que vous y soyez toujours et sainte Marie des Neiges et sainte Marie-Majeure.

« Sainte Vierge, je n'ai point la richesse et la piété des illustres souverains qui ont embelli votre sanctuaire : je ne suis qu'un ouvrier indigent, et plus indigente encore est mon âme, où le péché moissonne et ravage souvent jusqu'à l'espoir de la moisson : cependant je suis vôtre, et vous m'avez donné mille preuves de votre maternel amour. C'est pourquoi j'ose vous offrir l'humble tribut de mes veilles. Voici un travail sur lequel j'ai pâli souvent depuis le soir jusqu'aux approches de l'aurore, acceptez-le, souffrez que je le dépose sur le seuil de cette basilique où votre divin Fils s'est donné à moi en gage de miséricorde et de réconciliation. Pour misérable que soit la fleur, elle a poussé par votre grâce sur un terrain ingrat et maudit jadis, où ne croissaient que la ronce et l'ortie. Bénissez l'oeuvre, bénissez surtout Tartisan, et, si j'ose vous demander une faveur, que mes lèvres puissent se poser encore une fois sur ces marbres usés par les pieds des fidèles, devant votre image révérée. »

Le démon, qui comprenait tout le bien que pouvait faire ce vigoureux esprit, lui livra de rudes assauts.

« Encore échauffé de ma victoire, je vis tout à coup reparaître l'ennemi ; et ce fut avec une angoisse profonde qu'à ses premières atteintes je me sentis, comme autrefois, faible, lâche, chancelant. Cet ennemi, c'était le passé, que j'avais cru mort et disparu pour toujours. Il se montrait à mes yeux sur l'autre bord de l'abime vers lequel je me retournais sans cesse. Il n'était plus souillé, honteux, misérable comme au jour de ma fuite et de mon renoncement, mais revêtu de jeunesse et de gloire, tendre, plaintif, touchant, et me faisant mille offres de retour. Les choses que j'avais cru pouvons impunément rejeter disaient : Nous sommes encore la; nous t'aimons encore. Qu'y a-t-il entre nous et ton cœur ? Une parole ! Qu'elle soit oubliée.

et reviens; tu ne nous a point connues. Nous avons aussi notre sagesse, nous avons aussi notre durée ; tu vois que nous ne tombons pas comme la feuille de l'églantier, au premier vent qui s'élève : tu sais que tous nos dons ne sont pas en promesses : que cherches-tu qui ne soit parinis nous?

'( Mais en même temps la voix tonnante des menaces divines se faisait entendre, car les séductions ne conservaient plus ce pouvoir, qu'elles avaient naguère, de me faire perdre en un instant tout le terrain que j'avais péniblement gagné ; elles ne m'entraînaient plus du cercle lumineux de la foi dans les épaisses ténèbres du doute. Partout elles me poursuivaient ; je les entendais toujours ; mais partout aussi je voyais et j''entendais Dieu. Hélas I c'était Dieu courroucé, punissant, terrible... Je le craignais de toute ma raison ; j'aimais le monde de tout mon misérable cœur.

« Je ne trouvais d'allégement qu'au tribunal de la Pénitence. Dieu m'avait prévenu d'une grande grâce, sensible entre toutes celles dont il m'entourait, et que je ne pouvais apprécier que plus tard : j'avais une confiance d'enfant dans la parole du confesseur. Et comment aurais-je pu faire pour douter, lorsque je n'entendais pas un mot qui ne fût rayonnant d'évidence, qui ne démontrât clairement ma folie, mon injustice, et qui ne m'indiquât des moyens de repos et de sécurité que je reconnaissais infaillibles aussi souvent que je voulais les employer !

* Enfin, après un mois environ de cette lutte intérieure, je parvins à me rassurer. Les images du passé reparurent moins fréquemment, je m'habituai à les considérer d'un œil plus ferme. On m'avait dit d'implorer, par l'intercession de la sainte Vierge, le don de persévérance : je l'avais fait; nous avions même résolu, Gustave et moi, d'accomplir dans ce but le

pèlerinage de Lorette, et peu à peu je finis par ne plus craindre de retomber entièrement et pour jamais. L'Église enseigne à ses enfants de douces et faciles prières, qu'ils prennent l'habitude de prononcer dans toutes les occasions : j'appris ces prières, et les fantômes ne tinrent pas devant leur miraculeux pouvoir. La paix vint, et sur cet arbre de la foi, que l'orage avait fortifié dans mon cœur, l'espérance et l'amour^ comme des oiseaux divins, commencèrent à chanter.

« Voilà comment je suis devenu chrétien. Dieu m'jf a aidé plus que je ne puis dire, mais il n'est pas nécessaire de tout exposer. Ce serait d'ailleurs l'impossible — et qui voudra bien examiner son cœur et sa vie n'y trouvera pas la trace de moins de prodiges que la bonté céleste n'en a fait pour moi. Dieu a tenu ses promesses, et plus que ses promesses; car l'homme n'est pas fidèle à ses engagements, et la pardon va plus loin qu'il n'est permis de l'espérer. Si nous n'avons pas icibas des satisfactions plus durables, c'est que nous y aimons trop ce qui n'a point de durée ; si nous nous meurtrissons, c'est que nous allons toujours sur les chemins où la chute est facile. Mais ne perdons pas pour cela confiance : le combat c'est le mérite ; et la chute même est une victoire, lorsque, repentant et soumis, rhomme en profite pour mieux reconnaître sa faiblesse, pour mieux aimer qu'auparavant Celui en qui seul réside' toute force, loute sagesse et tout amour. »

Ceux qui connnaissent M. L. Veuillot savent avec quel courage et quel désintéressement il a persévéré dans la bonne voie. Jamais le moindre respect humain n'a eu prise sur cet esprit si fortement trempé.

« Tout ménagement me répugne, dit-il, et je ne sais point dire à demi ce que je sens tout à fait. Je crois tout dans la religion ; il m'est aisé de tout croiri^, et

ce que je m'explique, et plus encore peut-être ce que je ne comprends pas. A l'égard des choses surnaturelles, j'use toujours, pour accepter, de la liberté que l'Eglise me donne,, jamais pour rejeter ; c'est seulement sur les nouveautés de doctrine que je me sens prudent jusqu'au scrupule, et soupçonneux jusqu'à la prévention. Cela est ainsi dans ma conscience, et sur ce point je ne puis me sentir la moindre envie d'y rien réformer : persuadé qu'en cela Dieu me traite encore selon ma faiblesse, et me prémunit en vue de mes nécessités. Que le plus séduisant des docteurs soit mis en suspicion par son évéque, — à l'instant je relègue sa doctrine au lazaret, m'eùt-elle plu de toutes les manières, et je l'y laisse jusqu'à ce que Rome ait prononcé ; et si Rome l'y laisse aussi, certes je n'irai point l'y reprendre. Mais qu'une bonne femme, naïvement, vienne me raconter un miracle nouveau de la Médaille miraculeuse, — je ne ferai nulle difficulté d'en croire sa reconnaissance et sa piété, de même que, sans aucune difficulté, sans vergogne aucune, à n'importe quel philosophe ou savant, fùt-il de toutes les académies du monde et de Paris, qui voudrait croire et qui me ferait l'honneur de me consulter, je conseillerais de porter cette chère médaille, que nous portons tous, sans nous en cacher^ je pense, et de répéter encore avec nous : « 0 Marie, conçue sans péché, priez pour nous, qui avons recours à vous ! »

§ IX. — Admirable dévouement de M. L. Veidllot à V Eglise.

Depuis sa conversion, M. Louis Veuillot a consacré son talent, son temps, son courage et toute son énergie à la défense de la sainte Église, Personne ne Ti-

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gnore, il n'a reculé devant aucun adversaire quand il s'est agi de défendre sa Mère. Les libres-penseurs de nos jours, qui sont la queue de Voltaire, n'ont encore rencontré aucun écrivain qui les ait flagellés si vigoureusement.

M. Louis Veuillot a pu proclamer hautement, dans ses ouvrages, son dévouement sans bornes à l'Église, sans crainte d'être démenti . Voici quelques beaux passages empruntés aux Mélanges du célèbre publiciste :

« L'Église m'a donné la lumière et la paix. Je lui dois ma raison et mon cœur ; c'est par elle que je sais, que j'admire, que j'aime, que je vis. Lorsqu'on l'attaque, j'ai les mouvements d'un fils qui voit frapper sa mère. J'essaie d'arrêter la main parricide, j'essaie de la meurtrir, je conserve de son crime un ressentiment profond. C'est le plus insensé des crimes, le plus ingrat, le plus cruel.

« Certes, je n'ai le malheur de haïr aucun homme. Mais l'œuvre à laquelle beaucoup d'hommes se condamnent et dont je vois tous les jours les effets irréparables, je la hais. Je la hais d'une passion que rien n'épuise, que rien n'endort, qui, malgré moi quoi que je fasse, éclate en âpres gémiss'îments.

< L'Église est ma mère et ma Reine. C'est à elle que je dois tout, lui devant la connaissance de la vérité ; c'est par elle que j'aime, c'est par elle que je crois ; d'elle seule j'espère tout ce que je puis espérer : homme, la miséricorde divine ; citoyen, le salut de la patrie.

« Jamais on ne verra dans nos paroles, dans nos actions, dans nos désirs, dans nos rêves, la trace d'un amour égal à celui dont nous brûlons pour la maison de Dieu, pour la sainte Église catholique. Pour nous, il n'y a ni branche aînée, ni branche cadette, ni op-

position, ni ministère, ni quoi que ce soit qui prenne le pas sur l'intérêt de la religion catholique. C'est dans la splendeur et dans la prospérité de cette religion, c'est dans son libre développement que nous voyons, comme hommes, la plénitude de notre liberté ; comme citoyens, l'honneur et le salut de la France ! »

§!«'■. — Ses premières années.

Donoso Cortès est, avec Balmès, un des hommes

ies plus distingués de l'Espagne contemporaine.

Le comte de Montalembert et Louis Veuillot ont immortalisé la mémoire de ce célibre diplomate dans des pages pleines d'une éloquence émue, que nous reproduisons en les abrégeant.

Donoso Cortès comptait parai i ses ancêtres le conquérant du Mexique. Son père, le licencié Pedro Donoso Cortès^ et sa mère, dona Maria-Elena-Fernandez Canedo, habitaient Dombaaito en Estramadure, leur ville natale. En 1^09, fuyant devant l'invasion française, ils furent obliges de sairéier dans leur terre de Valdegamas, à cause de la grossesse avancée de la jeune femme. Bientôt prise des douleurs de l'enfantement, on la conduisit en hâte au plus prochain village, appelé le Valle de la Serena, et là, le 9 mai, elle donna le jour à un fils qui devait, dans sa trop courte existence, rajeunir la gloire de sa famille.

Il existe au Valle une célèbre image de la sainte Vierge, vénérée sous le nom de Notre-Dame du Salut.

Le nouveau-né lui fut offert, et il reçut au baptême les noms de Junn-Francisco-Manuel-Mapia de la Salud. On pourrait ajouter, dit M. Tejado, que le pieux instinct maternel le voulut mettre sous la protection de celle qui est le Siège de la Sagesse, comme s'il devinait le rude combat que cet enfant devait soutenir, au nom de la foi et avec le concours de la science humaine, contre les idées qui pénétraient en Espagne quand il entrait dans la vie. Donoso Cortès se souvenait avec bonheur de cette circonstance ; une tendre et toute filiale confiance envers la sainte Vierge était le caractère particulièrement touchant de sa piété.

Ses études furent rapides et brillantes. A seize ans il les avait terminées avec éclat. Son assiduité infatigable à l'étude de l'histoire, de la philosophie et de la littérature, témoignait dès lors de sa vocation pour la carrière qu'il a parcourue.

Pendant quil suivait les cours de l'université de Séville, son père, satisfaisant le désir quil manifestait d'étudier en même temps la littérature, lui procura le moyen de passer ses vacances auprès de don José Quintana, Fun des plus célèbres écrivains espagnols de cette époque. M. Quintana, homme obligeant et distingué, lui traça un vaste plan de lectures. A sa grande surprise, l'ardent jeune homme, sans négliger ses études obligées, poussa plus loin encore, et l'année suivante il savait parfaitement ce qu'on avait cru qu'il pourrait à peine effleurer. M. Quintana écrivit à don Pedro que son fils deviendrait un homme éminent, quelque carrière qu'il lui plut d embrasser. Le pronostic se trouva juste, mais non pas, peut-être, comme M. Quintana l'entendait. Imbu des idées philosophiques et littéraires de la France du xviii" siècle, c'est dans cette voie qu'il avait poussé son élève. Le futur émule de Joseph de Maistre et de Bonald s'était nourri

de Voltaire et de Rousseau et de bien d'autres . Voilà l'école où M. Quintana, trés-innocemment, s'attendait à le voir briller. Ces sophistes embarrassèrent son esprit, mais, grâce à Dieu, sans le fausser irrémédiablement, et surtout sans le corrompre. Du reste, l'application du disciple était merveilleuse : «Jour et nuit, dit son père, il étudiait. »

Donoso Cortès termina ses cours de jurisprudence, à dix-neuf ans, c'est-à-dire avant l'âge requis pour être avocat. La réputation, qu'il appelait de tous côtés, en lui demandant de devenir au plus vite la gloire, accourait au devant de lui. Le conseil royal de l'audience de Cacérès, ayant rétabli le collège de cette ville, supprimé depuis 1822, nomma le jeune licencié pour remplir la chaire de littérature créée par les nouveaux statuts, et le chargea de prononcer le discours d'inauguration. Il le fit avec un applaudissement général des auditeurs, également émerveillés de ses pensées, de son langage, de sa gravité et de sa jeunesse. Cet ouvrage porte à la fois la teinte du rationalisme qu'il devait à son éducation, et la trace consolante du fond chrétien de son esprit et de son âme. Il exalte l'austérité de l'Evangile ; il célèbre éloquemment Pierre l'Ermite et les croisades, qui furent l'esprit vivifiant des temps où parut la boussole, où s'établit le droit civil et politique, où naquirent les sciences et les arts ; il nomme Rousseau, qu'il appelle le plus redoutable comme le plus séduisant et le plus éloquent des sophistes ; il traite avec dédain la secte de l'Encyclofiédie. Enfin, un sentiment de droiture que l'on ne saurait trop admirer à cet âge et dans ce temps, lui enseigne que ce brillant xviii« siècle », auquel il ne sait pas encore refuser tout hommage, divinisa pourtant toutes les erreurs et tous les crimes. Le caractère général du discours est le germe d'un éclectisme

qui fut propre à l'auteur jusqu'au moment où il se plia sous la vérité II s'occupe moins de choisir entre les principes que la seule raison lui fournit, qu'il n'aspire à fondre ensemble sa raison philosophique, engagée dans le faux, et son instinct chrétien, qui sans cesse repousse ou rompt l'alliance. Les luttes auxquelles cette aspiration le condamne, tantôt sourdes et cachées, tantôt manifestes, remplissent sa vie intellectuelle. La dernière période de son existence est le terme définitif du combat, la victoire du chrétien sur le philosophe enfin mis en possession de la véritable philosophie.

Son professorat à Cacérès n'eut guère, d'ailleurs, que ce premier beau jour. Le cours de littérature, ne comptant point parmi les cours académiques et n'étant que de pur agrément, fut bientôt déser'é.

§ IL — Mort de la femme et de la fille de Donoso Cortès.

A cette époque, au commencement de 1830, eut lieu un événement dont les suites jetèrent sur la vie de Donoso Cortès une ombre invincible de chagrin et de regret, et, s'il fallait le croire, de repentir. Il se maria à dona Teresa Carasco, sœur du personnage politique qui fut depuis le comte de Santa Olaya. Dieu ne lui laissa pas longtemps le bonheur que lui promettait sa belle et vertueuse compagne. Une petite fille, seul fruit de son union, lui fut d'abord enlevée; bientôt, en l!S35j la mère suivit l'enfant. Il se taisait sur cette épreuve, même avec ses plus intimes amis. Mais, dans des lettres écrites vers les derniers temps de sa vie, et qui n'ont poini été conservées, s'ouvrant avec plus d'abandon, ou, pour mieux dire, s'humiliant devant un homme qui venait de lui adresser de justes

JUAN DONOSO CORTÊS 511

louanges ; il se reprochait de n'avoir pas payé d'assez d'amoup la profonde affection dont il avait été l'objet. Cette peine, qui n'est connue que des âmes très délicates, lui arrachait des paroles pleines de douleur et de tendresse, et elle était plus acre au bout de vingt ans que le premier jour. Un an avant sa mort, un de ses amis de Paris l'ayant prié d'être parrain d'une petite fille, il donna à cet enfant le nom de Teresa, Et comme elle mourut encore au berceau, et fut, elle aussi, suivie de sa mère, jeune femme dont il honorait infiniment la candeur et l'humilité, son cœur, remué par des souvenirs ignorés de celui qu'il consolait, trouva des accents si compatissants et &i sévères , qu'ils étonnèrent cet homme, accoutumé pourtant à toute l'éloquence de sa foi et de son amitié.

Mais, lorsqu'il perdit sa femme, il avait vingt-cinq ans. Livré aux vanités de l'ambition et de la gloire, et se fiant dans la beauté de son esprit, il songeait surtout à briller et à s'avancer dans le monde. « J'ai « eu le fanatisme littéraire, a-t-il dit, le fanatisme de « l'expression, le fanatisme de la beauté dans les for- « mes, »

§ III. — Sa conversion.

C'est à Berlin, dit M. de Montalembert, que vint surprendre Donoso Certes la révolution de Février, la catastrophe européenne de 184S. Auparavant son éme avait subi une révolution aussi radicale que bienfaisante. Au milieu des labeurs et des succès de la jeunesse, il était resté étranger à toute pensée sérieusement chrétte.'nne. Il n'avait jamais renié la foi de son er.fance. Son langage était toujours respectueux; ses mœurs étaient restées pures; son âme avait même

été conviée de bonne heure à goûter le calice salutaire de la douleur. Mais ni la majesté ni la miséricorde de Dieu, ni la triomphante vérité de l'Église ne s'étaient encore révélées à lui. L'heure du réveil sonna pour cette âme prédestinée un peu avant qu'elle ne semblât sonner le deuil de toutes les monarchies du continent. Notre Juan avait un frère nommé Pedro, plus jeune que lui d'une année, compagnon fidèle de ses études et tendrement aimé depuis l'enfance. La communauté de leurs premières études n^avait pas enfanté l'uniformité de leurs opinions. Néanmoins ces dissentiments n'altéraient en rien l'union des deux frères. « Je l'aimais, disait Donoso, autant et peut-être plus « qu'il n'est permis d'aimer une créature humaine. » En 1847, Pedro tomba mortellement malade ; Juan alors absent de Madrid, vola auprès de son frère. Les souffrances et le danger du malade amenèrent naturellement l'entretien sur ce terrain où la vérité suprême attend tôt ou tard les esprits faits pour elle. A.u milieu de ses anxiétés, Juan raconta à son frère sa rencontre à Paris avec un compatriote dont la vertu, la charité, la simplicité l'avaient singulièrement frappé, et lui donnaient à penser qu'il y avait dans la profession d'honnête homme un degré dont il restait encore éloigné, tout fier qu'il se croyait de son honneur et de sa vertu. Il s'était senti subjugué par cette vertu différente de toutes les vertus de sa connaissance. Il en avait parlé à l'Espagnol, et celui-ci lui avait tout simplement répondu : « En effet, vous êtes « un honnête homme et moi aussi ; et il y a quelque « chose dans mon honnêteté de supérieur à la vôtre. « — A quoi cela peut-il tenir? — A ce que je suis « resté chrétien, tandis que vous ne l'êtes plus. » En entendant ceci, le moiibond se tourna vers le narrateur et lui dit : « Oui, mon frère, il t'a donné la vraie

« raison. » Et là-dessus, avec la double autorité de l'amour et de la mort, il se mit à lui expliquer le sens de cette parole. La grâce parla en même temps à ce grand cœur trop longtemps dépaysé. Pedro mourut le lendemain, en léguant à son frère la vérité, la foi et son confesseur.

L'ambassadeur d'Espagne racontait lui-même ces détails avec une naïve et noble franchise dans un salon de Pans. Quelqu'un lui dit : « En vérité , Dieu vous « a fait là une grande grâce, en vous éclairant subi- « tement au milieu de votre carrière, et quand vous « ne pensiez plus à le chercher. Il faut qu^il y ait eu « dans votre vie quelque circonstance particulière qui « vous ait mérité une telle faveur. — Je ne m'en rap- « pelle aucune », répondit M. Donoso Cortès ; mais, après avoir réfléchi un instant, il ajouta : « Peut-être « un sentiment a pu y être agréable à Dieu. Je n'ai « jamais regardé le pauvre assis à ma porte sans « penser que je voyais en lui un frère (1). »

Ainsi converti à 38 ans, il entre à la fois en pleine possession de la vertu et de la vérité, sans avoir été condamné aux longues luttes, aux fatigantes incertitudes, aux mortelles hésitations par où ont dû passer tant d'autres chrétiens de la dernière heure, et où tant d'âmes ont usé l'énergie nécessaire au salut. A pein© a-t-il mis le pied dans le domaine du catholicisme, qu'il s'y précipite en conquérant. Rien n'échappe à son ardeur, à sa soif de connaître la vérité, d'en jouir, de combattre pour elle. A peine assis sur les bases élémentaires du catéchisme, il se plonge dans la théologie mystique, dans les grands écrivains ascétiques que sa patrie a donnés à l'Église, surtout dans sainte Thérèse et Louis de Grenade. Il sort de ces profon-

(1) Voyez la note (a) à la fin du chapitre.

deurs lumineuses comme pour reprendre haleine, promène un regard ferme et rapide sur l'Europe bouleversée, et prête l'oreille à ces terribles coups que Dieu frappait alors sur les constitutions de l'Europe ; ils achèvent son éducation et commencent celle de ses contemporains.

Alors il se recueille et s'examine ; il se sent prêt à de nouveaux combats, abandonne pour un temps son poste diplomatique, va reprendre sa place aux Cortès, et le 4 janvier 1849, il prononce le célèbre discours sur la dictature et la révolution, qui fit franchir les Pyrénées à son nom et le plaça du premier coup au rang des grands orateurs de lEurope.

Deux lettres rendues publiques dans le courant de cette même année 1849, et une seconde et dernière harangue prononcée au commencement de 1850, sur la situation générale de l'Europe, lui servirent à développer, avec une hardiesse croissante et une éloquence magique, ses convictions religieuses appliquées à la politique. Elles consolidèrent l'édifi ie de sa réputation européenne et l'influence considérable qu'il exerça dès lors sur les catholiques du monde entier.

§ IV . — ■ Ses vertus chrétiennes.

Donoso Cortès n'aimait pas les contestations publiques ; il en attendait peu de fruit, il les évitait autant que possible, mais il était trop serviteur de la vérité pour mépriser les objections et les contradictions qui se produisaient avec convenance : lors de la critique de son Essai, ne voulant pas garder le silence à cause du caractère de son adversaire, ne voulant point le combattre pour n'être point tenté de qualifier ses procédés en repoussant ses objections, il proclama publiquement son entière soumission aux enseignements

JUAN DONOSO CORTÊS 515

de l'Église, et il envoya son livre à Rome, condamnant d'avance, sans réserves ni restrictions d'aucune sorte et sans exiger aucune forme d'explication, tout ce que Rome y condamnerait.

« Je suis purement catholique, je crois et professe « ce que professe et croit l'Égiise catholique, aposto- « liqu^^, romaine. Pour savoir ce que je dois croire et « ce que je dois penser, je ne regarde pas les philosoft phes, je regarde les docteurs de l'Eglise ; je ne ques- « tienne pas les sages, ils ne pourraient me répondre; v< j'interroge plutôt les femmes pieuses et les enfants, « deux vases de bénédiction, parce que l'un est puri- « fié par les larmes, et que l'autre est embaumé des « parfums de l'innocence. »

Ce fut le dernier acte public de sa noble vie. Dans cet acte on l'a vu tout entier, aussi humble par la foi qu'il était grand par le génie, aussi docile aux moindres enseignements de l'Église qu'il était rebelle aux dogmes les plus suivis de l'orgueil humain. Nous osons le dire, et ceux qui l'ont connu n'en douteront pas : lorsque, en présence de la mort, il a repassé en esprit ses œuvres, il s'est applaudi de cette soumission plus que de tous ses triomphes ; il s'est plus réjoui d'avoir été l'humble enfant de l'Eglise que d'avoir été son défenseur admiré ; il a béni Dieu non pas tant de lui avoir donné de vivre pour sa cause, que de permettre qu'il mourût accusé et obéissant.

Le monde lui avait prodigué ses dons : il occupait comme ministre plénipotentiaire à Paris le premier poste de la diplomatie espagnole ; il était sénateur, grandCroix de l'Ordre de Charles III, gentilhomme de la chambre de la Reine, membre de 1 Académie royale d'histoire. Il avait atteint bien jeune encore la plupart des dignités les plus recherchées de son pays.

Mais Dieu avait été plus prodigue encore envers

cette créature chérie. Outre le bienfait inestimable de la foi perdue et retrouvée, il lui avait conféré le don d'aimer et de se faire aimer. Ce sage, ce pénitent, ce fervent chrétien portait en lui le bonheur et le répandait au dehors à grands flots. Ceux qui ne pourront plus que le lire le connaîtront dans son éclat, mais ne se douteront pas de son charme. Car, il faut qu'on nous le laisse dire, c'était un homme charmant ; cette expression, si banale et en apparence si frivole, est encore la seule qui lui convienne dans notre pauvre langue. Jamais personne n'a rendu la religion plus aimable et n'a donné plus d'attrait à la vertu chrétienne. La paix et la félicité qu'il avait goûtées au moment de sa conversion à Dieu semblaient s'être gravées en traits ineffaçables dans son cœur, et se faisaient jour jusque dans son langage et dans son regard. Il avait le tendre et généreux élan d'une âme expansive, rajeunie d'avance par l'éternel bonheur de l'innocence.

Il était resté jeune de cœur plus encore que d'années. Ce prophète, qui voyait tout en noir dans les révolutions de l'avenir, était d'un enjouement inépuisable et contagieux, toujours gai, toujours doux, enclin au 'bienveillant sourire. Il jouissait de tout, des saillies d'un petit enfant comme des merveilles du génie de la nature. Il savait admirer avec une intelligente jouissance qui débordait sur tout ce qui l'entourait. Il savait aussi pardonner à la fragilité humaine, et versait chaque jour je ne sais quel baume suave et salutaire sur les infirmités de son prochain.

C'est ce qui rendait son commerce si facile et si sur, ce qui donnait à son être quelque chose de pénétrant et d'irrésistible. En un mot, c'était au suprême degré ce que les Italiens appellent un homme sympathique. Di'-'u lui avait départi deux dons qui sont le sceau des âmes élues pendant leur passage sur la terre : l'auto-

rite et la sérénité. Il les retrempait sans cesse dans l'humble et généreuse ardeur de sa foi... On ne saurait se peindre, à moins de ra\oir connu, la candeur, la délicatesse exquise de son cœur.

il n'y avait point d'affaire qu'il ne laissât pour courir auprès d'un ami malheureux, et. point de sacrifice qu'il ne fût prêt à s'imposer pour aider non seulement l'infortune de ceux qui lui étaient chers, mais l'infortune du premier venu. Il allait toutes les semaines et souvent plusieurs fois, visiter les indigents. Il y avait entre la sœur Rosalie et lui un pacte de services mutuels, pour les bonnes œuvres. Elle était son introductrice chez les pauvres du quartier Moufïetard ; il était l'un de ses ministres et de ses ambassadeurs auprès des riches et des puissants de ce monde. Les Petites-Sœurs des Pauvres n'avaient point de patron plus dévoué et plus généreux.

J'ai su, dit M. Louis Veuillot, avec quelle facilité et quelle abondance s'ouvraient ses bienfaisantes mains. Un jour que je lui demandais secours pour une famille réduite à la dernière nécessité : « Tenez, me dit-il, en me remettant une forte aumône, achetez-leur du pain, achetez-leur du linge ; je vous donnerai encore quelque chose le mois prochain; maintenant je suis épuisé.» En parlant ainsi, il s'habillait. Je lui fis remarquer que sa chemise était déchirée ; il m'avoua qu'il n'en avait guère de meilleure. Il faisait une pension annuelle à un autre pauvre que je connaissais, et il m^envoyait fidèlement, dans les premiers jours du mois, la somme qu'il m'avait promise. Il se souvint de l'envoyer la veille de sa mort.

Ce devoir de l'aumône qu'il accomplissait avec une générosité antique, qui lui faisait distribuer à Madrid, où rien ne l'astreignait à une représentation officielle, les cinq sixièmes de son revenu ; qui, dans Paris, le

conduisait chaque semaine de l'hôtel de son ambassade chez les Petites-Sœurs des Pauvres, et dans les misérables greniers des faubourgs ; ce devoir préoccupait son âme jusqu'au dernier instant.

Parmi tant de vertus, l'humilité avait, s'il se peut, jeté dans son cœur des racines plus profondes. Parvenu à la maturité de son talent lorsqu'il se convertit, il entra presque du même pas dans la voie de la pénitence chrétienne et dans celle des grands honneurs politiques. II fut ministre d'autant plus fidèle qu'il était chrétien plus fervent. Il dédaignait les pompes de son rang et n'en conservait que plus strictement la dignité. Il avait, comme ambassadeur, toute la fierté de son pays ; mais le caractèi^e d'ambassadeur ne Tempèchait point de tenir un enfant (1) sur les fonts de baptême avec une fille du petit peuple, devenue Sœur des Pauvres, ni d'aller s'agenouiller au milieu de ses pauvres dans l'indigent'^, chapelle de la rue Saint-Jacques, ni de visiter les galetas de la rue Mouffetard. Aucun de ses succès, et, ce qui est mieux, aucune de ses vertus ne lui faisait oublier qu'il é^ait pour son propre compte tributaire de la misère humaine ; aucune considération de fortune n'aurait pu lui faire perdre un moment de vue ses devoirs envers Dieu et envers lui-même. Il se tenait toujours prêt à quitter sa position brillante pour aller vivre à l'écart, dans son Estramadure, et même, s'il avait à combattre une tentation plus forte que les autres, c'était celle-là. Il aspirait au silence et à l'oubli. Il fallait lui dire qu'il n'avait pas le droit de se retirer et qu'il devait attendre que Dieu lui fermât la bouche. Hélas I nous espérions qu'il attendrait plus longtemps !... Nous avons, dit M. L. Veuillot, une lettre de lui, datée de ce lieu de retraite vers lequel il jetait si souvent les yeux. On y entend son cœur.

(1) Thérèse Veuillot, morte en 1852.

JUAN DONOSO eoRTès 5l9

Dombenito, le 3 mars 1850.

« Très cher ami, je viens de recevoir- votre lettre du 20 février et V Univers du même jour, dans lequel je li? mon discours et l'ardcle que vous avez eu la bonté d'écrire. J'accepte, non cher ami, vos louanges à titre d'encouragement et comme un témoignage de votre amitié. La justice aurait beaucoup à redire si elle entrait en jugement avec vous ; mais nous sommes ainsi faits : jamais une vertu ne se montre en nous qu'aux dépens d'une autre vertu. Vous êtes aujourdhui l'homme bienveillant et charitable, vous serez demain l'homme juste. Après, vous serez l'un et l'autre dans le sein de Dieu.

« Vous ignorez certainement le lieu d'où vous viendra cette lettre, c'est un coin du monde ignoré des hommes, dans le fond de lEstramadure. Je suis venu ici pour rétablir ma santé et pour retremper mes forces dans le sein de ma famille. Je n'ai pas le courage d'écrire. Je suis tout à la nature et à mes parents. Je laisse passer et repasser devant moi, comme autant d'ombres chères, les jours de mon enfance, et je me fais petit pour être heureux, convaincu de cette vérité, que celui seul qui se fait petit goiitera de véritables jouissances en ce monde. Oh! que l'ignorance des enfants et des petits est chose mystérieuse et charmante! Les petits ignorent la botanique: tant mieux pour eux, parce que la nature leur appartient avec toute sa magnificence. Ils n'analysent pas les mystérieux rapports de la famille : tant mieux pour eux, parce que la fa aille a pour eux et pour eux seuls des trésors de tendresse et d'amour. Ils n'analysent pas Dieu : tant mieux pour eux mille fois, car Dieu se donne à celui qui le regarde toujours, rien que pour le regarder.

« J'ai avec moi Fray Luis de Grenada, qui est le premier mystique du monde, et dont je vous ferais cadeau si vous aviez le bonheur de comprendre sa langue, qui n'est pas la langue espagnole de nos jours, mais une autre langue dont on n'a déjà plus l'idée, toute pleine de magnificence et d'ampleur.

« Je lis aussi la Vie de saint Vincent de Paul. Quelle vie, si remplie et si pleine ! Comme Dieu est grand et merveilleux dans ses Saints I J'admire d'autant plus cet homme apostolique que je suis 1 homme le plus incapable de regarder en face ce modèle. A propos de quoi je vous dois déclarer, mon ami, que je suis Tétre le plus inutile du monde. Je n'ai jamais rien fait, je ne fais rien et je ne ferai rien de ma vie. Je suis le type accompli des hommes fainéants. Je lis toujours, je me propose d'agir, et je n'agis jamais. Quelquefois je me représente mon Seigneur et mon Dieu me demandant : Qu'est- ce que tu fais ? Et je sens un frisson parcourir tous mes membres. Il m'arrive alors de penser que peut-être suis-je né pour la vie contemplative : mais ce sont des illusions périlleuses de mon imagination. La vérité, la voici: je suis un fainéant. »

§ V. — Ses progrès dans la perfection.

La piété de Donoso Certes n'avait fait que grandir et se fortifier jusqu'au dernier jour de sa vie. Il raisonnait sa foi comme un homme de génie, il la pratiquait comme un enfant, sans emphase, sans respect humain, sans l'ombre d'une hésitation devant les commandements de Dieu et de l'Église, sans Torabre d'un doute envers leurs promesses. Il égalait, sous ce rapport, le plus humble et le plus fervent paysan de

JUAN DONOSO COKTÈS 521

l'Espagne. Ayant su que l'on gardait un vêtement de Notre-Seigneur dans l'église d'Argenteuil. Il voulut s'y rendre en pèlerinage, pour obtenir de la compassion de Jésus la guérison de l'un de ses frères malade. C'était vers la fin de l'automne, en 1851 ; la pluie tombait à torrents. Il n'en fit pas moins toute la route à pied. J'avais le bonheur d'être son compagnon. Lui ayant dit que je n'aurais pas cru qu'un Espagnol put consentir à se laisser mouiller si longtemps, il répondit avec son charmant sourire qu'il faudrait bien une autre pluie pour laver ses péchés.

Le pèlerinage accompli, nous allâmes visiter notre ami commun, M. Rio, l'auteur du beau livre sur l'^fif chrétien, qui demeurait alors à Argenteuil. Il se trouvait là quelques personnes d'un esprit distingué. La conversation tomba sur l'éloquence . Donoso prit la parole et parla comme un ange sur la vanité des orateurs. C'est là qu'il fit remarquer que Moïse était bègue, et le faible Aaron éloquent. Voyez, dit-il, où Dieu met les orateurs, et le rôle qu'il leur assigne I Ce n'était pas par jeu d'esprit qu'il disait ces choses. Il ne méprisait point le talent, mais il en faisait peu de compte, et il redoutait les vanités où il engage le cœur. Celui-là seul sait, disait-il, qui croit, et celui-là seul est grand qui s'humilie.

Cette foi parfaite parut de la manière la plus touchante et la plus édifiante durant sa douloureuse maladie, une maladie de cœur, soudaine et terrible, qui l'atteignit au milieu de sa force et l'enleva en peu de jours.

« La franche et entière humilité dont il était pénétré se révélait à chaque instant et se mêlait dans tout son être à la plus généreuse patience. Un jour, le pieux et savant médecin qui luttait contre le mal, graduellement vainqueur, disait à la Sœur : « Vous soignez

a là un malade comme vous n'en avez pas souvent ; « c'est un vrai saint I » Donoso l'entendit ; il se dressa sur son séant, tout indigné, et avec une véhémence inouïe : « Monsieur Cruveilher, dit-il, avec de telles « idées, on me laissera dans le purgatoire jusqu'à la « fin du monde. Je vous dis que je ne suis pas un saint, « mais le plus faible des hommes. Quand je suis avec «de braves gens, ils me font du bien; mais si je « vivais avec des méchants, je ne sais ceque jeserais, » Puis, se tournant avec un regard enflammé et un geste inexprimable vers son crucifix : « Vous le savez, vous, « mon Dieu, que je ne suis pas un saint ! »

Il parlait, il priait, il souffrait en parfait chrétien. La Sœur du Bon-Secours qui veillait près de lui admirait ce courage qu'elle n'avait pas besoin de soutenir et qui lui offrait plutôt un exemple. Elle disait : « Ses paroles sont des flèches dans le cœur. » Il se confessa et communia plusieurs fois. Son confesseur était M. Azoure, curé de Saint-Philippe du Roule, qui chanta la messs des funérailles, et qui ne put retenir ses larmes et manqua de voix entre Tautel du Dieu juste et le cercueil de son ami Le digne prêtre savait comme nous ce que perdaient TÉglise et la société; mieux que nous ce que perdaient les pauvres. Sous le poids de ce double deuil son cœur chancela, non pas son espérance.

§ 'VI. — Sainte mort de Donoso Cortês.

De toute:? les consolations que peut laisser la mort d'un homme, aucune n'a manqué aux amis de Donoso Cortès, aucune, sauf celle de recevoir son dernier soupir. Il a su qu'il mourait, il a accepté la mort, il est mort en priant, recommandant lui-même son âme à

son bon ange, à son saint patron, au Dieu clément qu'il avait aimé et servi eh se proposant toujours de le servir davantage. Ne prévoyant pas qu'il dût sortir sitôt de la vie, il projetait de sortir du monde ; non plus pour aller méditer d'ins quelque solitude, mais pour s'engager dans un ordre religieux. Déjà il avait pris ses dispositions, et son choix était fait. Il voulait entrer dans la Compagnie de Jésus.

La liitte douloureuse et admirable touchait à sa fin. A l'extrême et séduisante vivacité da tout son être avait succédé, non pas l'affaissement de la maladie ; mais le calme du chrétien sur de sa route et de son maître. Ce calme demeura jusqu'au bout le trait distinctif de sa figure et de ses paroles. Il n'était interrompu que par les eff'usions de sa piété. Il mêlait à ses prières en français et en latin ces touchantes exclamations de la ferveur espagnole, qui ont quelque chose de plus familier et de plus intime : Jésus de mi aima ! Dios de mi eorazon ! Voici ses dernières paroles, les dernières du moins qu'on ait pu entendre: « Mon Dieu, je suis votre créature ; vous avez dit : « J'attirerai tout à moi. Attirez-moi, prenez-moi, » C'est ainsi qu'il mourut, le soir du 3 mai 1853.

On se rappelle la consternation que la nouvelle funèbre répandit dans Paris, et qui s'est propagée jusqu'aux extrémités du monde catholique. Ce ne furent pas seulement les catholiques qui se sentirent frappés. Il avait su conquérir partout des amitiés, il attirait involontairement ceux que tout semblait éloigner de lui, il captivait ceux qu'il ne cherchait même pas à convaincre. Il fut pleuré par des yeux inaccoutumés aux larmes.

Ses obsèques offrirent un spectacle édifiant et curieux, plus édifiant qu'il n'arrive d'ordinaire parmi nous, et curieux parce qu'il s'y reflétait une vive

imagii de l'action exercée par cet étranger aimé sur tous les rangs de notre société. On y voyait les plus illutres serviteurs ries deux monarchies vaincues et exilées, marchant derrière les grands du régime actuel. Deux mondes divers et contraires se réunissaient pour la première fois autour de ce cercueil, que la religion honorait de son deuil, mais qu'elle illuminait de ses infaillibles espérances.

Son âme, en s'envolant, laissa sur son visage quelque reflet de sa beauté suprême. Nulle trace de douleur n'altérait ses traits paisibles. C'était la sérénité d'un athlète qui se repose après la victoire, à peine fatigué du combat. Il avait regardé la mort en face, avec force et avec douceur, comme un ennemi à vaincre et il l'avait vaincue. Il dormait en attendant la résurrection éternelle.

Personne, ni en Espagne ni ailleurs, ne se lèvera pour infirmer le beau témoignage qu'il se rendit à lui-même en plein parlement, dans l'impérissable discours du 4 janvier 1849 : Lorsqu' arrivera le terme de mes jours, je n'emporterai pas avec moi le remords d'avoir laissé sans défense la société barbaremeni attaquée, ni Vamère et insupportable douleur d'avoir jamais fait aucun mal à un seul homme.

Donoso Certes était mort à quarante-quatre ans, plein de force, emportant avec lui des clartés dont le monde avait besoin. Ce fut un deuil égal pour l'Espagne, la patrie de son cœur ; pour la France, qui était comme la patrie de son intelligence, pour l'Église, sa mère vénérée, qui voyait en lui un de ces enfants qui la consolent, grands, purs et humbles, et sur lesquels elle s'appuie.

La Providence avait amené Donoso Certes à Paris, au foyer principal des erreurs qu'il devait combattre. Ceux qui l'ont approché et qui étaient dignes de ie

juger, l'ont trouvé supérieur à sa réputation. En deux ans, sans y prétendre, il était devenu l'un des chefs de la société française. Il exerçait une influence considérable, non seulement sur les catholiques, qui ne connaissaient point entre eux d'étrangers, mais aussi dans le monde de la politique et des lettres, où il apportait tout à la fois l'autorité de son incomparable simplicité.

La société française a donc perdu beaucoup par la mort de cet étranger, si courageux et si habile à l'entretenir de pensées généreuses. Ce que TEspagne a perdu, Dieu le sait ! J'ai souvent entendu Donoso Coriès parler de la gloire, des malheurs, des périls présents et futurs de son pays. Par-dessus tout ce que Dieu lui permettait d''aimer, il aimait l'Espagne. La décadence religieuse de cette noble nation était le deuil de son âme. Quoiqu'il se trompât par modestie sur ses propres aptitudes et se promit de n'être jamais qu'un conseiller, néanmoins son mérite le désignait pour un rôle actif que son patriotisme et sa foi même ne lui auraient pas permis de refuser toujours. L'Espagne avait un homme en réserve pour ces passages de ténèbres, si fréquents dans notre siècle, où il faut aux nations l'inspiration du géiiie et l'inébranlable courage de la probité.

b26 CÉLÈBRES CONVERSIONS CONTEMPORAINES

NOTE (a).

A momieur Albéric de Blanche, marquii de Ra/fln.

Berlin, le 21 juillet 1849.

Monsieur et ami,

J'ai reçu avec un 'plaisir indicible la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 15 du mois courant. Mon plaisir a été d'autant plus grand que vous avez eu, sans le savoir, une part dans la conversion que Dieu a opérée en nrioi par sa grâce. Les mystères de ses voies sont si inconnus, si profonds !

J'ai toujours été croyant dans le fond de l'ûme ; mais ma foî était stérile, parce qu'elle ne gouvernait pas mes pensées, n'inspirait pas n.es discours, ne guidait pas mes actions. Cependam si, aux jours de mon plus grand oubli de D;eu, on m'eût du : U u vas adjurer le catlioliiisnie ou soufirir d'horribles tourments, je crois que j'aurais subi ies tourments plutôt que d'adjurer.

Entre cette disjiosition d'esprit et ma conduite il y avait sans aucun doute une contradiction monstrueuse Hélas ! ne sommes nous pas presque toujours un amas monstrueux de monstrueuses contradiciions ?

Deux cnuses m'ont sauvé : le sentiment excjuis que j'ai toujours eu de la beauié mor..le et une tendresse de cœur qui approche de la faiblesse; — le premier devait me faire admir: T le catholicisme, la seconde devait, avec le temps, me le taire aimer.

Pendant mon séjour à Paris, j'ai vécu intimement avec M."*, et cet homme m'a subjugué par le seul spectacle de sa vie, que j'avais à toute heure devant les yeux. J'avais connu des hommes droits et bons, ou, pour mieux dire, je n'avais connu que des hommes droits et bons; cependant, entre la doctrine et la bonté de ces hommes et la droiture et la bonté de celui-ci, je trouvais une distance incommensurable, et la différence n'était pas entre divers degrés de droiture, elle était entre deux sortes de droiture de tous points différentes. En y réfléchissant, je vis clairement que cette différence venait de ce que la droiture des premiers était naturelle, et celle du second surnaturelle ou chrétienne,

M.*** me fit fa,ire connaissance avec vous et avec plusieurs autres personnes unies par les liens des mêmes croyances : ma conviction s'enracina alors plus profondément dans mon âme. et si profondément qu'elle devint invincible.

Dieu m'avait préparé pour la suite un autre instrument de conversion, plu-s efficace et plus puissant. — J'avais un frère que j'avais vu vivre et mourir, qui a vécu d'une vie d'ange et qui est mort comme mourraient les anges, si les anges étaient sujets de la murt. Depuis lors, j'ai juré d'aimer

et d'adorer, el j'aime et j'adore J'allais dire ce que je ne

puis dire, j'allais dire avec une tendresse infinie: le Dieu de mon frère. Voilà déjà deux ans que cet affreux malheur est arrivé. Je sais, comme l'homme peut le savoir, qu'il est au ciel, qu'il jouit de Dieu et qu'il prie pour le malheureux frère qu'il a laissé sur la terre. Et pourtant je pleure toujours, et mes larmes n'auront pas de fin si Dieu ne vient à mon secours. Je sais qu'il n'est pas permis aux chrétiens de tant aimer une créature; je -ais que les chrétiens ne doivent pas pleurer ceux qui meurent chrétiennement, parce que ceux qui meurent ainsi se transfigurent et ne meurent pas ; je sais tout cela ; je sais enfin que saint Augustin eut des scrupules pour avoir pleuré sa mère ; et pourtant je pleure et pleurerai tous les jours si Dieu ne me donne pas la force dans son infinie miséricorde.

Voilà, mon ami, l'histoire intime et secrète de ma conver-> sion. J'ai voulu vous la raconter pour soulager mon cœur,

f)arce que, sans le savoir, vous y avez eu parc. Comme vous e voyez, ni le talent, ni la raison n'y ont eu aucune influence : Avec mon faible talent et avec ma raison malade, la mort m'aurait atteint avant que la vraie foi me fût venue. Le mystère de ma conversion (car toute conversion est un mystère) est un mystère de tendresse. — Je ne l'aimais pas, et Dieu a voulu que je l'aime ; je l'aime, et parce que je l'aime, je suis converti.

Le jour que vous prévoyez viendra, je n'en doute pas, où le champ appartiendra aux hommes de bonne volonté et de croyances pures ; mais, n'en doutez pas non plus, ce jour n'aura pas de durée : la société en définitive est blessée à mort ; elle mourra parce qu'elle n'est pas catholique et que le catholicisme seul est la vie.

Je compte retourner bientôt en Espagne et me retirer pendant quelque temps des affaires publ ques pour méLliter et écrire. Le tourbillon politique, où je me suis vu enveloppé malgré moi, ne m'a laissé jusqu'ici ni un jour de paix, ni un moment de repos. 11 est juste qu avant de mourir je nie retire pendant quelques années pour m'entretenir seul à «eul avec Dieu et avec ma conscience. Pour Uioi l'idéal de la vie, c'est la vie monastique. Je crois que ceux qui prient fontplus pour le monde que ceux qui combattent; et que si le monde va de mal en pis, c'est qu'il y a plus de batailles que de prières. Si nous pouvions pénétrer dans les secrets de Dieu et de l'histoire, je tiens, pour moi, que nous serions saisis d'admiration devant les prodigieux effets de la prière, même dans les choses humaines. Pour que la société soit en repos, il faut qu'il y ait un certain équilibre que Dieu seul connaît,

entre les prières et les actions, entre la vie contemplative et la vie active.

Je crois, tant ma conviction sur ce point est forte, que, s'il y avait une seule heure d'un seul jour où la terre n'envoyât aucune prière au ciel, ce jour et cette heure seraient le dernier jour et la dernière heure de l'univers.

Si je vous trouve à Parie lorsque j'y passerai, ou si vous venez en Espagne lorsque j'y serai, j'aurai le plus vif plaisir à vous assurer personnellement qu'il n'est pas d'amitié qui me soit plus agréable que la vôtre.

Juan Donoso Cortès.

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