DE LA PUISSANCE DE LA VIERGE
§ IV. — Zèle du p. Alphonse Ratisbonne pour la conversion des Juifs.
Nous trouvons dans l'appendice du second volume du Récit d'une Sœur quelques détails intéressants que nous rapportons, afin de compléter ce que nous avons dit sur M. Alphonse Ratisbonne.
« On sait qu'Alphonse de Ratisbonne, après avoir passé quelques années dans la Compagnie de Jésus, la quitta pour reprendre la vocation à laquelle il s'était senti appelé en même temps qu'au christianisme, mais à laquelle le désir de faire un plus complet abandon de lui-même l'avait d'abord fait renoncer. Cette vocation c'était celle de se dévouer à la conversion et à l'éducation des Juifs, ses anciens coreligionnaires.
« La conversation que j'eus avec lui à ce sujet en 3856, et que j'écrivis alors dans mon journal, peut donc n'être pas tout à fait dénuée d'intérêt.
« Paris, 21 septembre 1856.
« Alphonse (ou le P. Marie) Ratisbonne arrive en ce moment de la Terre- Sainte. Il y a six ans que je ne
l'avais vu, et peut-être ne l'aurais-je pas reconnu à cause de la longue barbe qu'il porte maintenant, comme tout les prêtres qui viennent du Levant. Mais ses yeux ont toujours cette même expression frappante du premier moment de sa conver-^ion.
« Nous avons causé longuement de tout ce qui s'est passé depuis notre dernière entrevue. Il faisait alors partie de la Compagnie, pour se vouer aux Israélites, ses frères, si toutefois, informé des motifs de cette résolution le Saint-Père lui conseillait de la mettre à exécution.
« Ce fut donc avec la plus haute approbation que puisse avoir ici-bas un catholique, prêtre ou laïque, qu'Alphonse Ratisbonne en revint à sa vocation première. L^œuvre de Notre-Dame de Sion, fondée par lui et son frère, à laquelle ils appartiennent tous deux maintenant, a pris un développement extraordinaire, et tout semble indiquer que cette oeuvre est bénie, et qu'en s'y consacrant pour le reste de sa vie, il suit sa véritable vocation et a repris dans l'Église la place qui lui était assignée par Dieu, au moment où il y a été si miraculeusement appelé.
« Il arrive en ce moment de Jérusalem, et le récit de ses émotions dans la Ville sainte ne ressemble guère à ce que peuvent en dire les voyageurs, même les plus pieux... Il n'est point éloquent, il s'exprime lentement et très simplement, mais il communique cependant facilement la profonde conviction dont il est pénétré ; son accent, son regard, son silence même témoignent
That there is that within which iDassèth show (1).
et que ce n'est pas sur la foi seulement qu'est fondée
(1) Qu'il y a en lui quelque chose qui va au delà de ce qui peut se manifester. (Hamjlet.)
son espérance, mais sur un souvenir positif et toutpuissant, toujours présent à sa mémoire.
« La pieuse et touchante pensée qui le domine en ce moment, est celle de faire à Jérusalem l'acquisition du lieu où se trouvait le prétoire, c'est-à-dire du lieu même de VEece homo, aujourd'hui au pouvoir des musulmans. C'est là qu'il voudrait établir une maison de son ordre, afin qu'à cette même place où retentit, il y a dix-huit siècles, l'effroyable cri : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! les prières du repentir et de l'expiation de ces mêmes enfants s'élèvent jour et nuit vers le ciel.
« Dieu veuille bénir cette pensée et celui qui l'a conçue ! »
Cette pensée, on le sait, a été pleinement et entièrement réalisée depuis.
r>CâSî5tS5»H
HERMANN COHENN
§ I*''. — Il j ait partie des sociétés secrètes.
Hermann Cohenn est né à Hambourg, le 10 novembre 1821, d'une famille juive, honorablement connue dans le négoce ; elle se composait, à Képoque de sa conversion, de son père, et de sa mère, de deux frères et d'une sœur mariée à un dessinateur distingué. Tous sont israélites, fort attachés à leur religion, et ne comprennent pas le changement d'Hermann, tout en rendant hommage à sa sincérité.
Hermann ne reçut aucune éducation religieuse ; mais, dès l'âge de six ans, il improvisait sur le piano et réjouissait ses parents par ses heureuses dispositions. A douze ans, il donna un concert qui charma tous les habitants de sa ville natale et décida de sa carrière musicale ; on l'envoya à Paris en 1834.
Laissons-le raconter lui-même ses premièrps impressions de sa vie d'artiste dans une lettre au R. P. Raiisbonne, dont la conversion présente avec la sienne une si frappante analogie.
« Né de parents juifs, dès l'âge de dix ans, je fus lancé dans la carrière d'artiste musicien ; j'avais à
HERMÂNN COHEN N 389
peine atteint ma douzième année , qu'ayant fait des progrès extraordinaires , je pus donner en public un premier concert de piano dans ma ville natale. »
A cette époque, le jeune Hermann fit un voyage dans le Mecklembourg, où le grand-duc fut ravi du talent extraordinaire de l'enfant, et lui conseilla de suivre sa carrière musicale. Un si haut suffrage sembla déterminer la vocation d'Hermann : il fut encouragé par de nouveaux triomphes obtenus sur le grand théâtre de Francfort ; et bientôt après, sa mère l'amenait à Paris, où ils arrivèrent le 5 juillet 1834. Les lettres de recommandation dont il était porteur le lancèrent tout de suite dans le grand monde. Laissons-le parler lui-même :
« Dans toutes les sociétés on me choyait, on me fêtait, et, trouvant en moi une compréhension assez facile pour mon âge, on s'efforçait de m'inculquer tour à tour toutes les affreuses doctrines qui venaient du fond de l'enfer, pulluler dans cet antre appelé Paris. Athéisme, panthéisme, socialisme, massacre des riches, terreur, partage des biens, licence complète des mœurs, etc., tout entra dans mon cerveau dès l'âge de treize ans. J'étais même devenu un propagandiste des plus zélés, et par conséquent leBinjamin de chaque nouveau prophète venu de l'enfer. Je possédais tous les vices, lorsqu'accompagné d'un autre artiste aussi célèbre qu'il était impie, nous parcourûmes l'Angleterre, la Suisse, l'Italie et l'Allemagne, cherchant partout des prosélytes à nos doctrines empoisonnées ; les prêtres étaient pour nous des êtres antisociaux, et nous regardions les moines comme des monstres à l'égal des anthropophages.
« La divine Providence a montré par moi combien l'on peut revenir de loin «, ajoute-t-il.
Il devint l'enfant adoptif du célèbre Listz (1), et onda avec lui un conservatoire de musique à Genève. Puis ils voyagèrent avec George Sand dans différentes contrées de l'Europe chargés des lauriers qu'ils recueillaient partout sur leur passage.
A cette époque, les productions les plus immorales de la presse faisaient ses délices,
§ II. — Le moment de la Grâce.
De retour à Paris, qui aurait pu me prédire que la divine Providence avait le dessein de montrer en moi combien elle peut ramener de loin une créature égarée? Certes, je ne le prévoyais pas moi-même
« Je ne tardai pas à retrouver dans la capitale la brillante position que j'y avais eue auparavant. Tout me réussit avec un succès incroyable ; le faubourg Saint-Germain m'adopta ; je fus, par cette adoption, comme le favori et Tenfant gâté de la vogue ; toutes les fortunes, toutes les séductions du monde s'emparèrent de mon esprit ; je ne regardais plus en arrière, ni en avant, et je vivais au jour le jour, sans songer au lendemain. Toutefois, cette existence si belle, si digne d'envie dans l'opinion dotant de gens, je n'avais pas le temps d'y réfléchir, et j'étais en réalité toujours inquiet.
« Cette situation se prolongea jusqu'au mois de mai 1846. A cette époque, le mois de Marie était célébré avec grande pompe à l'Église de Sainte- Valère, rue de Bourgogne ; des chœurs d'amateurs s'y étaient formés et y exécutaient des morceaux d'harmonie ou de chant qui attiraient la foule. M. le prmce de Moskowa qui présidait à ces concerts pieux et que j'avais déjà
(1) Listz est conveni aussi et revêtu du sacerdoce.
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l'honneur de connaître, me pria, un soir, de vouloir bien aller' le remplacer pour la direction des choses ; j'acceptai, et je me rendis à mon poste, uniquement inspiré par amour de l'art musical et la satisfaction de rendre un bon office. Dans l'Église même, durant la cérémonie, je n'éprouvai rien d'extrordinaire, mais quand le moment de la bénédiction fut arrivé, bien que je ne fusse nullement disposé à me prosterner comme le l'este de l'assemblée, je ressentis intérieurement un trouble indéfinissable ; mon âme, étourdie et distraite par les agitations du monde, se retrouva, pour ainsi dire, et fut comme avertie qu'il se passait en elle une chose tout à fait inconnue auparavant. Je fus, sans m'en douter, ou plutôt sans participation de ma volonté, entraîné à me courber. Etant revenu le vendredi suivant, je fus impressionné absolument de la même manière, et je fus frappé de Tidée subite de me faire catholique.
« Peu de jours après, je passais, un matin, près de la même église de Sainte-Valère ; la cloche annonçait une messe ; j'entrai dans le sanctuaire et j'assistai au sacrifice, immobile et assez attentif; j'entendis une, deux et trois messes, sans songer à me retirer ; je ne pouvais comprendre ce qui me retenait. Après être rentré chez moi, je fus involontairement, dans la soirée, ramené vers le même lieu, et la cloche m'y fit rentrer de nouveau. Le Saint-Sacrement était exposé, et dès que je le vis, je fus entraîné vers la balustrade de communion et je tombai à genoux. Je m'inclinai, cette fois sans effort, au moment de la bénédiction, et, en me relevant, je sentis un apaisement très doux dans tout mon être. Je m'en retournai 'lans ma chambi-e et je me couchai ; mais durant la nuit entière je n'eus, en rêve ou en réalité, l^'esprit occupé q'ie du Saint Sacrement. Je brûlais d'impatience d'assister à
de nouvelles messes, et, dès la même époque j'en entendis plusieurs à Sainte- Valère avec une joie intérieure qui absorbait toutes mes facultés .
« Dès lors, pressé par la grâce, dont les premiers effets m'avaient touché si inopinément, et sur l'indication qui me fut donnée, j'allai trouver Madame la duchesse de Rauzan et je la priai de m'adresser à un prêtre. Elle m'indiqua M. l'abbé Legrand, à qui je racontai ce qui s'était passé ; il parut y prendre intérêt, et il me fit don d'un Exposé de la Doctrine chrétienne de Lhomond. Peu après avoir commencé cette lecture, il me vint à la pensée d'aller à la messe, et je ne tardai pas à y assister tous les dimanches.
§ III. ~ Les progrès de la Grâce.
Malgré les bonnes dispositions de son néophyte, Tabbé Legrand par prudence et pour lui donner le temps de s'instruire, remit au 23 du mois d'août la cérémonie de son baptême ; mais la grâce n'était pas oisive en lui ; si le démon, dans sa rage de se voir enlever une victim.e, lui livrait tous les jours de nouveaux combats, du haut des cieux, il recevait des armes pour les soutenir et remporter autant de victoires. En vain, le monde avec toutes ses pompes, le démon avec toutes ses suggestions et la chair avec tous ses plaisirs, venaient tour à tour et tous ensemble pour renverser l'édifice que la divine miséricorde avait déjà bâti dans son cœur ; la grâce polissait de plus en plus son ouvrage.
Mais l'enfer réunit toutes ses forces pour livrer au jeune converti un nouveau combat qui doit être décisif. . . Hermann sera ou vaincu pour toujours ou vainqueur à jamais.
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C'est la ville d'Ems qui sera le théâtre de la victoire ou de la défaite. Notre artiste s'y rend pour donner un concert. Le saint jour du dimanche arrive, l'airain sacré retentit et lui rappelle le devoir qu'il s'est imposé d'assister au Saint-Sacrifice ; entouré des anciens amis de ses égarements, osera-t-il les quitter ? ne craindra - t - il pas leurs railleries im.pies ? Hermann saura-t-il s'affranchir du respect humain?. . . Un combat terrible se livre entre la grâce et la nature^ le ciel et l'enfer, Dieu et Satan. . . La grâce triomphe, le ciel est dans la joie, Dieu est vainqueur. . . Laissons parler Hermann de son bonheur :
« Je vais à la messe, là, peu à peu, les chants, les prières, la présence (invisible, mais cependant sentie par moi) d'une puissance surhumaine commencent à m'agiter , à me troubler... ; en un mot, la grâce divine se plaît à fondre sur moi de toute sa puissance. Au moment de l'élévation, tout à coup je sens éclater à travers mes paupières un déluge de larmes qui ne cesse de couler avec une voluptueuse abondance le long de mes joues enflammées. 0 moment heureux I je t'ai là, présent à mon esprit, avec toutes les sensations célestes que tu m'apportais d'en haut, et j'invoque avec ardeur le Dieu tout-puissant et tout miséricordieux, afin qu'il m'accorde que ton délicieux souvenir reste éternellement gravé dans mon cœur avec les stigmates ineffaçables d'une foi à toute épreuve et d'une reconnaissance proportionnée au bienfait dont tu as daigné me combler, ô Dieu d''amour ! J'éprouvais ce que saint Augustin dut éprouver dans son jai-din de Cassiaco, au moment où il entendit le fameux 'Toile ! toile l ce que dut éprouver un autre Israélite dans une des églises de Rome le 20 janvier 1842, lorsque la très sainte vierge daigna lui apparaître. Je me rappelle bien avoir pleuré dans mon en-
fance ; mais jamais, non jamais, de semblables larmes ne m'avaient été connues. Cependant je sentis surgir du fond ma poitrine, soulevée par ma consciense, les remords les plus déchirams au souvenir de ma vie passée. Tout à coup et spontanément, comme par intuition, j'offris à Dieu ma confession intérieure, générale et rapide, de toutes les énormes fautes que j'avais commises depuis mon enfance : je les voyais là, étalées devant moi par milliers, innombrables, repoussantes, hideuses, méritant toutes la colère du juste Juge. Et cependant je sentis aussi, à un calme inconnu qui bientôt vint répandre son baume consolateur sur toute mon âme que le Dieu de miséricorde me les pardonnerait, qu'il détournerait son regard de mes crimes, qu'il aurait pitié de ma sincère contrition, de ma douleur amère, de mon violent repentir. Oui, je sentis qu'il me faisait grâce et qu'il accepterait en expiation ma ferme résolution de l'aimer par-dessus tout, et de me convertir à lui désormais... En sortant de cette église d'Ems, j'étais déjà chrétien ; oui, aussi chrétien qu'il est possible de l'être, quand on n'a pas encore reçu les sacrements. » C'est-à-dire qu'il avait en quelque sorte reçu le baptême de désir.
§ IV. — Son baptême.
Le jour si désiré de son baptême, auquel il s'était préparé par une fervente retraite, arriva enfin.
Il existe à Paris une touchante institution, où toutes les personnes qui la composent, depuis le directeur jusqu'au dernier élève de la maison, ont été ramenés par la miséricorde divine du judaïsme à la vraie foi.
C'est là, dans la chapelle de Notre-Dame de Sion, et par le ministère de M. l'abbé Legrand, que le jeune Herman se dépouilla du vieil homme pour se revêtir
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du nouveau, renonça au non d'Hermann pour prendre celui d'Augustin dont on célébrait en ce jour la conversion. . . il eut pour parrain M. Gouraud, médecin distigué, et pour marraine madame la duchesse de Rauzan. Le P. Marie-Théodore Ratisbonne assistait à la cérémonie, qui fit sur l'heureux néophyte une impression ineffable, comme on peut le voir dans les lignes suivantes.
« Pendant que le prêtre versait en trois signes de croix, l'eau sainte sur mon front, en proclamant solennellement qu'il me baptisait au non du Père, et du Fils et Saint-Esprit;, voilà tout à coup que mon corps tressaillit d^une sensation nerveuse, assez semblable à celle que l'on éprouve quand on est touché d'une machine électrique d'une grande force... Lés yeux du corps se ferment ; au même moment les yeux de l'âme chrétienne, qui vient de naître en moi, s'ouvrent à une clarté surhumaine, cette clarté se répand en mon âme. Dieu le Saint-Esprit, comme pour sceller sa promesse, descend du haut des cieux sur moi, me prend par la main et montre à mon regard, ravi en extase, ce que jamais un être fini ne pourra comprendre : L Infini 111... Oui, j'ai vu, (les yeux du corps fermés, mais ceux de l'âme dilatés de bonheur) une charité immense, sans fin, un espace sans bornes, ou plutôt pas d'espace ; car mon regard planait, plongeait toujours plus loin, et nulle part ne rencontra d'espace... et pourtant , des myriades de têtes d'anges, d'une beauté raphaëlique , entourés de nuages argentés , chantaient des hymnes d'une beauté ineffable, plus beaux que jamais oreille n'en entendit, et des chérubins secouaient des parfums ; une douce chaleur me pénétrait, et mon regard, malgré l'éblouissante lumière qui rayonnait de partout, ne se fatiguait pas. Et au milieu régnait une lumière plus éclatante dQ
blancheur ... là, il y avait un trône, et sur ce trône était assis, ayant à sa droite sa divine Mère bien-aimée, Notre- Seigneur Jésus-i'hrist, beau d'une éternelle jeunesse, et à ses pieds, tout à Fentour, Tannée des saints, vêtus des plus belies couleurs de Tarc-enciel. Ces saints étaient prosternés au pied du trône, ils l'adoraient !. . . Et cependant, en même temps, ils tournaient vers moi leurs regards, pleins d'un doux sourire de bienveillance, et tout le ciel et ses habitants semblaient se réjouir de mon baptême, comme si une pauvre petite âme de pécheur rachetée pouvait avoir un poids quelconque dans la balance de l'éternité I. . . Oh ! vraiment , je devrais déchirer ce papier sur lequel je vous écris (c'était une lettre qu'il adressait à M. Ratisbonne, trois jours après avoir reçu cette faveur insigne) ; car il ne contient pas une image qui approche seulement de la réalité qui m'apparut.
« Mais Dieu permit que moi, pauvre pécheur et misérable ver de terre, je fusse admis, par une grâce à laquelle on ne trouve pas de nom, à entrevoir pendant un instant ce qui restera caché généralement, même aux plus justes jusqu^à leur dernier jour. »
Dès qu'il eut reçu le baptême, Hermann ne fit que soupirer après le jour de sa première communion.
§ V. — Nouvelles épreuves.
Bientôt Hermann se sentit attiré à l'état religieux, qui n'est autre chose que la consécration du chrétien à Dieu par les trois vœux solennels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, dans un des Ordres approuvés par l'Église . . .
Mais que d'obstacles se présentèrent à lui ! Non, ce n'étaient ni les plaisirs, ni les pompes, ni les vanités du monde qui pouvaient l'arrêter ; ils n'avaient plus rien
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pour lui. S'il n'avait consulté que ses désirs, le jour même de son baptême il se serait enseveli dans un cloître, pour se consacrer à jamais à son Dieu. Mais, hélas ! il avait des engagements dans le monde, conséquences funestes d'une jeunesse orageuse (une dette considérable) ; il voulait surmonter cet obsti^cle avec honneur, et il attendait les mo}'ens de la Providence. Le 24 février 1848 vint comme un coup de foudre ; le numéraire disparut, r.ombre de familles, même opulentes, reiranchèrenc les beaux arts de l'éducation de leurs enfants, des artistes distingués se virent subitement plongés dans la misère ; et cependant, dans Te-pace de dix- huit mois, notre artiste converti réalise plus qi il ne pouvait espérer et se trouve amsi en état de pouvoir dire avec honneur un éternel adieu au monde.
Mais, hélas I un second obstacle, bien plus fort que le premier, vient entraver les desseins qu'a sur lui la Providence. C'était avec peine, que ses parents, israélites, avaient vu Hermann converti à la foi ; m^is, ea se faisant catholique, il fut bien plus prévenant à leur égard, et ils étaient obligés de reconnaître malgré leurs préjugés contre la religion du Christ que les liens de famille devinrent pour lui plus forts que jamais, ses mœurs plus pures et ses manières plus douces et plus gracieuses. Comment pouvaient-ils penser qu'il allait les quitter soudainement?. . . Prières, représentations, menaces, toiit fui inutile; lorsque les paroles, jadis adressées à son père Abraham retentirent fortement dans son cœur, « il était déjà sorti de son pays» mais à présent il fallait quitter et sa maison et ses parents.
Pénible combat, dure alternative: ou désobéir à son Dieu, ou résister à ceux de qui, après Dieu, Hermann avait tout reçu. Il n'hésita pas même un seul
instant. Ses parents imiteront sans doute le sacrifice d'Abraham, sacriflce non sanglant, et qui leur portera bonheur; ils seront bénis pour avoir obéi auSeii:neur, et leur fils ne cessera de prier pour eux, afin que le Seigueur éclaire leur esprit et dissipe les ténèbres de leur cœur.
Après avoir dit adieu aux choses de ce monde, il soupirail après un lieu ou il put uniquement vaquer aux choses du ciel, dont il avait un moment éprouvé le bonheur. Colombe errante dans un monde nouveau il cherchait un abri pour se mettre à couvert des orages que l'enfer pouvait lui susciter. C'est en lisant la Vie de saint Jean de la Croix qu'il crut apercevoir ce lieu de sûreté dans l'Ordre du Carmel ; il se décida donc pour aller faire une retraite chez les Carmes d'Agen : il part de Paris le jour même de Notre-Dame du Mont-Carmel, sans se douter de cette fête et arrive à Agen pour assister aux premières vêpres du saint prophète Élie, fondateur de cet Ordre célèbre.
§ VI. — Son entrée au Carmel.
De nouveaux obstacles s'élèvent : l'ordre ne peut admettre parmi les enfants de Marie un Israélite récemment converti ; le supérieur général peut seul les aplanir ! Voilà une lueur d'espérance pour Hermann. Quel bonheur pour lui I il part, il court, il vole à Rome, il arrive la veille du jour où devait s'assembler le défînitoire général ; il reçoit un bienveillant accueil. Ses espérances deviennent plusfjrtes ; elles ne seront pas trompées 1 Le lendemain, il apprit avec une indicible joie qu'à la première session, le définitoire général lui avait accordé, à l'unanimité, la dispense qu'il demandait. Partez donc, cher Augustin, vous vous devez à la France, berceau de votre conversion ; Brussey
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VOUS attend, ici vous bénirez le Seigneur parmi vos frères, venez p?>rnii eux goùier le vrai bcnhetir. — 11 a trouvé ie.btjnheup, à 1 exemple du grand saint dont il poi-te le nom, dans la connaissance de Dieu luimême. Dieu t la vériié absolue, la beauté suprême, le le souvrain bien ! il va droit à Dieu même dans le sacrement de son amour ineffable. C'est là son unique trésor, c est là que Ton trouve toujours son cœur : et, parce qu'il lui doit sa conversion tt son bonheur, il s'est donné tout entier à lui. Voilà pourquoi il s'appelle Augustin du Très- Samt- Sacrement.
Sa dévotion pour cet abrégé des merveilles du Seigneur a pris naissance avant même qu'il fût chrétien. Ecoulez ce qu'il disait avant son baptême:
« Lorsque les fideies vont communier, voilâmes larmes qui débordent de nouveau ; ce ne sont plus de douces larmes, mais des larmes brûlantes, amères, larmes arrachées par la désolation de ne pas être admis^ moi aussi, à la Table sainte. » Puis trois jours après son baptême, il ajoutait: «Et aujourd'hui, n'ayant pas encore eu la consolation de faire ma première communion, je ne puis assister à ce moment suprême sans pleurer sur la privation qui me fait mourir. » Dirai-je ce qu'il éprouva lejour de la Nativité de la sainte Vierge, lorsque pour la première fois il assista au banquet sacré?. . . Non, non, jetons un voile sur ce bonheur : l'esprit le conçoit, la langue ne saurait le dire ... 11 ne peut s'arracher du pied du tabernacle où vit son amour.
Un soir qu'il venait de se délasser, avec son Bien- Aimé dans une église de Paris, il s'oublia tellement qu'une Sœur converse le pria poliment de se retirer. « Volontiers, répondit-il, mais après la bénédiction. — 11 n"")? en a pas. — Mais alors je partirai quand ces deux personnes se retireront. —Elles veillent toute
la nuit. L'heure de fermer l'église est déjà passée, et il ne nous est permis d'y admettre après cette heure que des persormes associées. »
Augustin sort de cette église sous une vive impression. 0 Eh quoi 1 dit-il, de jeunes personnes de dixhuit à vingt ans, faibles ei délicates, s'assemblent toutes les nuiis pour célébrer les louangps d*^ Jésus- Christ dans l'Eucharislie, et il ne se trouverait pas dans tout Paris une léunion de jeunes gens foris et vigoureux pour former une garde permanente à notre Dieu ! Les palais des rois sont gardés, et le Roi des rois restera seul ! . . . Le lendemain il parcourut les églises de Paris, à peine voit-il quelque jeune homme pieux qu'd s'empresse de lui communiquer son plan. En peu de jours il réussit au delà de ses espérances, et il jette les premiers fondements de cette admirable nssociation de l'Adoration perpétuelle du Très-Saint- Sàcrement ; et désormais, tandis que le soleil se couchera comme pour ne pas être témoin des souillures de la capitale, de jeunes chrétiens sans cesse prosternés au pied du trône du Dieu des miséricordes, intercéderont pour les coupables afin de détourner par leurs prières, le glaive de la vengeance céleste; et si ce glaive terrible et meurtrier vient fondre sur cette terre criminelle, la charité qu'ils ont puisée auprès de l'Homme-Dieu qui versa son sang pour nous, leur inspire un zèle vraiment apostolique. Ils se partagent tou'- Paris, entrent dans les maisons où sévit le fléau dévastateur, montent jusqu'aux mansardes pour porter les consolations à des m; Iheureux qui se débattent contre la misère et la mort. Qui sait combien de pécheurs seraient morts imiiénitents sans ce zèle que notre Augustin avait puisé dans le tabernacle du Seigneur !
« C'est le 2 juillet 1850 qu'il a fait ses vœux solen-
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nels, mais il a renouvelé depuis le vœu d'étendre autant que ses talents et la règle le lui permettent, le culte et l'amour du Très-Saint-Sacrement. »
Après sa conversion, il a publié les Chants à Marie et les Cantiques au Saint- Sacrement avec une admirable introduction, véritable chant inspiré par lamoup de Dieu, où le génie de Part se déploie dans toute sa puissance ; sous l'inspiration d'une foi profonde, ses accents sont autant de prières et d'élévations. L'art chrétien soutient la prière du fidèle, monte vers le ciel avec elle comme un pur encens ; il sert d'auxiliaire à la parole du prêtre et se traduit dans cette belle langue nru-icalequi raconte si bien la gloire de Dieu, il la répand à flots d'harmonie sur les auditeurs recueillis.
Il demanda, comme une grâce, d'avoir sa cellule attenante à la chapelle de l'oratoire du couvent oti se trouve son trésor 1 Oh ! si les murs pouvaient nous dire tous les beaux moments de son bonheur ! Combien de fois, en baisant ce mur étroit qui le dérobait à ses regards, il dut s'écrier : « Mon Bien-Aimé est à moi et moi je suis à hii ! » Combien de fois, comm.e Samuel, se réveillant dans la nuit, il a du dire au Seigneur: « Parlez, mon Dieu ! car \otre serviteur écoute. » t^ueli; colloques! quel bonheur! il jouit du ciel sur la tf^rre ; il est sur le Thabor, non sur le Calvaire. Aussi, demandez-lui s'il désire avec ardeur aller au ciel, il vous réponiJra avec une naïveté charmante: « Oh ! pourvu que je puisse communier tous les jours, je ne crois pas que Dieu me réserve un plus grand bonheur là-haut. »
Quels heureux effets sa ferveur pour cet auguste mystère a p' oJuits dans sa communauté de saints! Mais il faut s'arrêter ; on ne finirait pas si l'on voulait tout dévoiler 1
Après avoir exercé le Saint ministère pendant plusieurs années en France et en Angleterre, le Père Hermann, comme s'il avait senti que sa fin approchait voulut se retirer dans une des maisons de retraite de son ordre. La Providence lui ménagea une épreuve bien sensible. Il perdit la vue qui lui fut rendue par Notre-Dame de Lourde. On voit dans la crypte de l'église un ex voio en marbre sur lequel sont gravées ces paroles touchantes :
le»" NOVEMBRE 1868
guérison des yeux du p. hermann.
gloire a marie qui en 1847
l'arracha a l'aveuglement judaïque.
Les malheurs de la patrie, dans sa dernière guerre avoc la Prusse, firent sortir le P. Hermann de sa bienheuieuse solitude. Il se rendit en Allemagne pour donner ses soins aux prisonniers français décimés par des maladies contagieuses. Et il eut l'insigne bonheur de mourir victime de son zèle sur le champ d'honneur de la charité chrétienne.
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§ I«*". — Jeunesse de Silvîo Pellico ei ses malheurs t
Silvio Pellico naquit en 1789, à Saluées, dans le Piémont, d'une famille dont il a fait lui-même, dans ses Prisons, un aimable portrait. Son enfance fut maladive et faible, et l'amour, les tendres soins de sa mère, conservèrent seuls une vie si précieuse. « J'étais en proie aux douleurs et à la tristesse, dit-il dans ses poésies. Autour de moi se réjouissaient, vifs et sautillants, beaux comme des anges, les petits enfants de mon âge; moi, comme eux né robuste, j'étais tombé dans une langueur cruelle et des spasmes inexplicables.
L'enfant rêveur et triste, qui semblait déjà oppressé par les épreuves à venir, cherchait par instinct le divin Consolateur des âmes ; il so plaisait, dès ses premières années, dans la solitude des temples, et il raconte lui-même ce qu'il éprouvait dans les lieux consacrés à la prière. « Les jours de fête, quand j'étais tout pejtit enfant, les bras de ma pieuse mère me portaient dans l'église de Saluces, et mon cœur a gardé le souvenir du secret espoir qui adoucissait mes maux^
lorsque mon regard suppliant cherchait Dieu sur les autels antiques et vénérés.
«... Sous ton ciel que j'aime, ô Pignerol, mon adolescence a été consolée par des joies suaves et religieuses ; je ma rappellerai toujours l'heure sacrée où j'allais tout tremblant vers l'autel, avec une troupe de jeunes hommes, accomplir le grand acte, confirmer par mes propres paroles les augustes promesses qu'à mon baptême firent pour moi des lèvres étrangères. »
Silvio Pellico passa Ips premières années de sa jeunesse en France, et fut ensuite professeur de langue française a Milan. Il s'y lia avec Foscolo, Monti et "Volta, et devint précepteur des enfants du comte Porro. Toute l'Italie applauHit à sa tragédie de Francesea da Rimini, jouée en 1819. Un ji>urnal, il Concilia^ 'tore, qu'il avait contribué à fonder en 1818, fut supprimé par la censure autrichienne en 1820. Quand la révolution éclata cette même année en Piémont et à Naples, il devint suspect et fut emprisonné. Il fut conduit de Milan à Venise, et condamné à mort comme conspirateur.
Silvio Pellico demeura à la prison Sainte-Marguerite jusqu'au 12 février 1821, environ quatre mois. H y reçut la visite de son pei'C, accouru de Turin et celle 'lu comte Porro. Il y connut le faux duc de Normanflie. Ce fut là, enfin que, dès le second jour, il com|)rit que la religion seule enseigne la patience et la résignation. Lorsqu'il se demanda d'où viendra t à ses fortunés parents la consolation d'ime telle épreuve, une voix d'en haut lui re-pondit : « De celui qui donna à une mère la force de suivre son fils au Golj:oiha » ; et . ette for^e que Dieu devait donner à la sienne, il '-ommença dès lo.s a sentir qu'elle entrait aii^si <i.ins son cœur
Jusque-là, il ledit lui-méuie, s'il n'avait pas été hos-
tile à la religion, « il la suivait peu et mal. » De ce jour il résolut de lui être plus fidèle, et avec le temps il en reprit les salutaires pratiques (1). Ce n'est donc pas la douleur qui, à la longue, a maîirisé son âme ei 1 a rendue au chrisiianisnae. Même quand cette âme luttait encore, elle se sentait vaincue d'avance, et il ne lui avait manqué que la solitude pour se reconnaître et se redonner à Dieu tout entier. Les tourments et la colère pourront bien lui arracher des cris de souffrance ou de malédiction ; l'impétuosité de l'homme mettra plus d'une fois en péril la modération du chrétien, mais dès les premiers jours, il faut le répéter, ^ilvio Pellico avait abdiqué toute haine entre les mains de Dieu (2).
Arrivé à San Michèle, Silvio fut enfermé dans une chambre qui donnait sur une co'jr, sur la lagune et sur Tile de Murano. Cette belle lie de Murano, où se fabriquent aujour:l'hui encore ces frêles verroteries qui ont é'é un des caprices du moyen âge, n'est séparée de San Michèle que par un canal. Ce fut dans cette autre prison que Pellico reçut d'abord la nou-
(1) On lit dans une lettre de Silvio Pellico :
« Mes err^-urs n'étaient nointde l'athéisme, mais des doutes, des hypothèses orgueilleuses ; céiait l'absence de la piété et de la sim licite du chrétien ; c'était la crainte de paraître un esprit faible, si je ne me montrais pas raisonneur. Je croyais encore, mais c'était une croyance attaquée murilée, chancelante. Dans cet état on n'a réellement pas une religion car on négliije la prière et les sacrements; on ressemble beaucoup à l'athée. »
(2) Il écrivit sous le titre Le mie Prigioni (1833), avec une simplicité qui a tait verser bien des larmes, le récit de ses souffrances un peu amplifiées, mais endurées avec une admirable résignation. Ce livre a été traduit dans toutes les langues de l'Europe. — Silvio Pellico acheva sa vie à Turin dans la pratique de la piéié, et mourut en 1854. Il a laissé huit traiiédies, dou:^e cantich-', des œuvres diverses et un traité de morale chrétienne, Dde Dooeri dec/l'i- Uominl. Ses Lettrées ont été traduites en français, par M. A. de Latour, 1 vol, ia-8o, 1857.
velle de sa condamnan'on. Mais ramertume de ce moment lui fut bien adoucie par la joie de se retrouver avec Maroncelli, qu'il n'avait pas revu depuis qije, Tun et l'autre, i's avaient été arrêtés. Il leur fut accordé de passer la journée ensemble.
Condamnés à mort tous les deux, la clémence impériale commuait la peine en quinze ans de détention dans la citadelle de Spielherg. Cette sentence devait être signifiée le lendemain aux condanfinés, en présence ce Venise entière. Lorsqu'on eut de nouveau séparé les deux amis, la nuit et la politude livrèrent à l'âme de SiKio un assiut terrible. Un moment, le vaincu résigné à la volonté de Dieu, faillit redevenir le vaincu fi ém.issant de l'homme, un condamné vulgaire, jetant à la face de ses juges et du ciel l'anathème du désespoir ; mais la crise ne dura que quelques heures, et, il avait du moins repris ce calme apparent, qui en est le signe et en assure le retour.
§ II. — Silcio PelUco revient sincèrement à Dieu.
La lecture des Livres saints acheva de le calmer et de le ramener à Dieu.
« Celte lecture, dit-il, ne me donna jamais la moindre disposition à la bigoterie, à cette dévotion mal entendue qui rend pusillanime ou fanatique ; au contraire, elle m'enseignait à aimer Dieu et les hommes, à désirer toujours de plus en plus lo règne de la justice, à abhorrer l'iniquité, en pardonnant à ceux qui la commettent. Le christianisme, au lieu de détruire en moi ce que la philosophie pouvait avoir fait de bon, raffermissait, le corroborait par des raisons plus élevées, plus puissantes.
« Un jour, ayant lu qu'il falla't prier sang cesse, et que la vraie prière ne consiste pas à marmoter beaucoup de paroles à la manière des païens, mais à adorer Dieu avec simplicité, en paroles comme en actions, et à faire que les unes et les autres soient l'accomplissement de sa sainte volonté, je me proposai de conserver vraiment cette prière non interrompue, c'est-à-dire de ne plus me permettre une pensée qui ne fut pas animée par le désir de me conformer aux décrets de Dieu.
« Les formules de prière que je récitais en adoration furent très peu nombreuses ; non pas par mépris (au contraire, je les crois salutaires, aux uns plus, aux autres moins, pour fixer leur attention dans le culte), mais parce que je me sens ainsi fait, que je ne suis pas capable d'en réciter beaucoup sans me perdre en distractions et sans mettre en oubli les pensées du culte.
« Le soin de me tenir continuellement en la présence de Dieu, loin d'être un fatigant effort d'esprit et un sujet de terreur, était pour moi une chose très douce. N'oubliant pas que Dieu est toujours près de nous, qu'il est en nous, ou plutôt que nous sommes en lui, la solitude perdait chaque jour de son horreur pour moi : ne suis-je pas dans la meilleure compagnie? me disais-je ; et je redevenais serein, et je fredonnais avec plaisir et avec tendresse.
« Eh bien, pensai-je, ne pouvait-il pas mevonirune fièvre qui m'aurait emporté au tombeau? tous mes parents qui se seraient abandonnés aux pleurs, en me perdant, n'auraient-ils pas gagné peu à peu la force de se résigner à ma perte ? Au lieu de la tombe, la prison me dévore : dois-je croire que Dieu ne les pourvoira pas de la même force ?
« Mon cœur élevait des vœux plus fervents pour
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eux, qiiel'|i ef'nis ;ivpc d(»s lannes ; mais ces larmes étaient mêlées de douct^ur. J'avais pleine confiance que D.eu nous soutiendrait, eux et moi : je ne me suis pas trompé »
C'est aitisi que Silvio passa dans une pieuse désignation les premiers temps de sa capiivité; mais après sa condamnation, et lorsqu'on le transporta de Venise au château de Spielberg, enlrr et tombeau des malheureux qu'il renferme, sa force morale l'abandonna avec ses forres physiques ; cette âme et cette voix, naguère si douces, si harmonieuses, ne firent plus entendre que les ruoissements du désespoir. Voici comment l'auteur dépeint lui-même son funeste état :
« Plut à Dieu que j'eusse pensé seulement à mes parents et à quelque autre personne chérie ! Ce souvenir m'affligeait et m'attendrissait ; mais je pensai aussi au prétendu rire de joie et d'insulte d'un juge, au procès, à la cause des condamnations, aux passions politii|ues, au sort de tant d'amis..., et je ne sus plus juger avec indulgence au^un de mes adversaires. Dieu me mettait à une grande épreuve I Mon devoir eût été de la soutenir avec courage. Je ne le pus pas 1 je ne le voulus pas! La volupté de la haine me plut davantage que celle du pardon : je passai une nuit d'enfer.
« Le matin, je ne priai pas. L'univers me paraissait l'ouvrage d'une puissance ennemie du bien. Autrefois, j'avais été déjà calomniateur de Dieu ; mais je n'aurais pas cru le redevenir, et le redevenir en si peu d'neurt's ! Celui qui r^u'e des pensées de haine, princifialeineul quand il est frappé d'une grande inloriune, C|Ui devrait au contraire le rendre plus religieux, eut-il même été juste, devient médiant. Oui, eùL-ii même été jus'.e, partie que 1 on ne peut h.dr sans
orgueil. Et qui es- tu, misérable mortel, pour prêtent dre qu'aucun de tes semblables ne te jtige sévèrement V pour prétendre qu'aucun ne te puisse faire du mal de bonne foi, en croyant agir avec justice? pour te plaindre si Dieu pei'met que tu souffres plutôt d'une manière que dune autre?
« Je me si^in'ais malheureux de ne pouvoir prier; mais où règne l'orgueil, l'homme n'a pas d'autre D'eu que soi-mén^e.
« J aurais voulu recommander au Consolateur suprême mes parents désolés, et je ne croyais plus en lui. »
Haïr, ne pas croire ! . . . ah ! c'était impossible pour Silvio. Aussi triompha-t-il de cette seconde épreuve C(Hnme de la première, parce qu'il s'appuya pour se relever sur le bras de Dieu, et non sur ce dur et orgueilleux stoïcisme qui ne plie pas, mais qui se rompt sous le vent de l'adversité.
Dans un autre chapitre de ses Prisons, Silvio Pellico a écrit ces pages touchantes où se révèle sa belle âme :
« J'aurais désiré que le chapelain, duquel j'avais élé si content, lors de ma première maladie, nous eut éié accordé poi;r confesseur, et que nous l'eussions pu voir de temps en temps, même sans nous trouver gravement malades. Au lieu de lui donner cette charge, le gonverneur nous destina un religieux augustm, le Père Baptiste, en attendant que vînt de Vienne la confirmation ou la nominatipn d'un autre.
« Je craignais de perdre au change ; je me trompais Le Père Baptiste était un ange de charité; ses manière-^ annonçnient une bonne éducation ; elles étaient môme élégantes ; il raisonnait profondément sur les devoirs de l'hoihme.
« Nous le prià.nes de nous visiter souvent : il venait
to'is les mois, ou plus fréquemment s'il le pouvait. Il nous portait même, avec la permission du gouverneur quelques livres, et nous disait,, au nom de son abbé, que toute la bibliothèque du couvent était à notre disposition. C'eut été un grand avantage pour nous s'il eût duré. Toutefois nous en profitâmes pendant quelques mois.
« Après la confession, il demeurait longtemps pour converser, et dans tous ses discours apparaissaient la droiture de son âme, sa dignité, son amour de la grandeur et de la sainteté de l'homme. Nous eûmes le bonheur de jouir pendant un an environ de ses lumières et de son affection, et il ne se démentit jamais. Jamais une syllabe qui pût faire soupçonner l'intention de servir, non son ministère, mais la politique. Jamais le moindre manque d'égards.
« Au commencement, pour dire la vérité ; je me défiais de lui ; je m'attendais à le voir appliquer la sagacité de son esprit à des investigations inconvenantes. Dans un prisonnier d'Etat, semblable défiance n'est que trop naturelle. Mais combien je restai soulagé alors que tout cela s'évanouit, alors que je ne découvris dans l'interprète de Dieu d'autre zèle que celui de la cause de Dieu et de l'humanité !
« 11 avait une manière à lui particulière et très efficace de donner des consolations. Je m'accusai, par exemple, de frémissements de colère à cause des rigueurs de la discipline de notre prison. Il moralisait quelque temps sur la vertu de souffrir avec calme en pardonnant; puis il venait à peindre avec les plus vives couleurs les misères des conditions différentes de la mienne. Il avait beaucoup vécu à la ville et à la campagne, connu les grands et les petits, et médité sur les injustices humaines; il savait parfaitement décrire les passions et les mœurs des diverses classes
de la société. Partout il me montrait des fort!? et des faibles, des oppresseurs et des opprimés, fartout la nécessité ou de haïr- nos semblables, ou de les aimer par une généreuse indulgence et par compassion. Les exemples qu'il me racontait pour me rappeler l'universalité de l'infortune et les bons effets qu'on en peut obtenir, n'avaient rien de singulier ; ils étaient au contraire très communs ; mais il les disait avec des paroles si justes, si puissantes, qu''elles me faisaient fortement sentir les conclusions qu'il me fallait en tirer.
« Ah ! oui, toutes les fois que j'avais entendu ces charitables reproches et ces nobles conseils, je brûlais d'amour pour la vertu, je n'abhorrais plus personne, j'aurais donné ma vie pour le moindre de mes semblables, je bénissais Dieu de m'avoir fait homme.
« Ah ! malheureux qui ignore la sublimité de la confession ! malheureux qui, pour se singulariser, se croit obligé de la regarder aveo dédain ! Il n'est pas vrai que, tout homme sachant qu'il faut être bon, il soit inutile de se l'entendre dire, qu'il suffise de ses propres réflexions et de lectures opportunes, non ! la parole vivante d'un homme a une puissance que n'ont ni les lectures ni les réflexions particulières 1 L'âme en est bien plus émue, les impressions qu'elle éprouve sont bien plus profondes. Dans la voix d'un frère qui vous parle, il y a une vie et une opportunité que souvent vous chercheriez en vain dans les livres et dans vos pensées. »
Que de grâce et d'onction dans ce récit, qui, cependant, a passé d'une langue dans une autre, et en même temps quelle candeur, je dirais presque quelle humilité de langage ! On dirait que le poète a voulu se cacher sous le chrétien.
§ III. — Lettres écrites de sa prison (1).
C'est par la corrpspondance infime d'un homme que l'on apprécie son esprit et son cœur. On lira avec é'Iifîcat.ion les extraits que nous allons citer des lettres écrites par Silvio Pellico, du fond de sa prison, aux divers membres de sa famille.
« Milan, de ma cellule, le 25 janvier 1821.
« Comme la privation double les jouissances, ayant été si longtemps sans pouvoir vous écrire, mon cœur en ce moment éprouve un bonheur infini de la grâce que j'ai obtenue de vous donner de mes nouvelles. En ce moment je suis heureux. Pour un fils qui a de si bons parents, il n'est pas de douceur plus grande que celle de s'entretenir avec eux ; bénissons donc le ciel qui mêle les consolations aux souffrances qu'il répand sur la terre.
« Apre? avoir si souvent espéré que je touchais aux derniers jours de ma captivité, je puis enfin me flatter que je ne me fais pas illusion en regardant comme très proche ce terme si désiré. Je le souhaite beaucoup pour moi, mais plus encore pour mes chers parents, car je crains qu'ils ne souffrent beaucoup plus que je ne souff're moi-même. Si je ne songeais qu'à moi, je n'éprouverais pas une bien vive impatience de sortir d'ici, y jouissant d'une santé excellente, et trouvant qu'après tout, quand on a une channbre passable et tout ce qui est nécessaire pour vivre, il n'y a
(1) Nous nous sommes servi, dans la citation des Lettres de Slhio PelLico, de l'excellente traduction qui en a été faitis par M. Antoine de Latour.
pas grande différence à poursuivre cette courte carrière mortelle dans un lieu plutôt que dans un autre. Repoussez donc, cher papa, toute idée noire à mon sujet, et persuadez à ma chè e maman, à mes frères et à mes soeurs, qu ils ne doivent pas le moins du monde s'atfliger pour moi ; ils s'abusent complètement s'ils s'iiiiagineni que je suis vraiment malheureux. Jâ veux vous savoir tous tranquilles et joyeux, et alors il ne me manqiera presque plus riea pour être un des hommes les plus satisfaits (|ui existent. J'ai vu assez de pays, de temps et de vicissitudes pour apprécier le monde ni plus ni moins qu'il ne vaut, et pour être à peu près content de tout quand je suis rassuré sur ceux que j'aime. . . »
 SON PÈRK.
« Venise, 8 août 1821.
« Toutes mes peines s'évanouissent quand je mesens aimé par des cœurs au-si parfaits que le sont tous ceux de ma chère famille. Je n'ai pas encore besoin d'argent, mais quand j'aurai achevé de dé(jenser celui quej"ai, je profiterai de vos bonnes offres. Mille renierchiients aussi pour l'ouvraire des Souffrances de Jésua-Christ, dont vous m annoncez I envoi . Vous pourrez me faire passer des livres de dévotion : j'ai dé|à avec moi le premier de tous, mon inséparable Bible, mais un cadeau que me fait mon bon père me sera toujours précieux. »
« Venise, 21 décembre 1821.
« Mon bien aimé père,
« I es vœux S' pie ns l'nffe -tion que vous m'ex primez par votre lettre du 15 m'at.eudnssent et me
consolent. Il est pourtant bien doux de se voir si tendrement aimé par des parents aussi adorables! Je remercie le ciel qui me les a donnés tels, et je ne lui demande que de me les conserver et de me fournir le moyen de les rendre plus heureux en les entourant de mes soins respectueux et tendres.
« Tels sont, cher papa, les vœux que je forme, nonseulement à l'occasion des fêtes et du passage au nouvel an, mais chaque jour de l'année. Le souvenir des vertus de mon excellent père et de mon excellente mère m'a toujours soutenu dans le malheur; ce souvenir est le trésor où j'ai puisé la force et la résignation qui m'étaient nécessaires . Sans mettre trop d'impatience à attendre le terme que la Providence peut avoir marqué à mon infortune présente, j'espère ceppndant, moi aussi, qu'elle aura une fin. Je vous remercie ainsi que maman et toute la famille des continuelles prières que vous faites pour moi. J'ai la ferme conHance qu'elles seront exaucées et que l'année prochaine se lèvera propice à notre commun débir de nous retrouver dans les bras les uns des autres.
« Tenons-nous-en à ce qu'au milieu même des tribulations, saint Paul répétait à ses amis :
« Gaudeie, iter'um dico , gaudete, Dominusprope est.
« La volonté du ciel nous doit toujours être chère. »
« Venise, 24 février 1822.
« Mon très cher père,
« Tous les maux me sont devenus légers depuis que j'ai acquis ici le premier des biens, la religion, que le tourbillon du monde m'avait presque ravie. Quoique privé encore de la consolation de pouvoir dédommager mes chers parents de ce qu'ils ont souffert pour moi, toutefois, même dans les moments où je dois m'éloi-
gner d'eux plus encore, je ne me sens pas malheureux, et je ne le suis pas parce que la religion m'assure que mes tendres parents préfèrent me savoir loin d'eux, mais chrétien, que de m'avoir au milieu des apparentes prospérités de ce monde, mais privé de la grâce, c'est-à-dire le cœur épris des attaches terrestres. La clémence souveraine, qui a tempéré pour moi la rigueur des lois, ne m'inspire pas seulement de la reconnaissance pour ce bienfait, mais me console pour l'avenir; et je conserve le vif pressentiment que j'obtiendrai, au bout de quelque temps, une atténuation de peine qui me renverra au sein de ma chère famille avant l'heure maintenant fixée, La solitude (bienfait inappréciable que j'ai toujours aimé et appelé de mes vœux dans les ennuyeux bruits de ce monde!) la solitude et la réfl^ixion m'ont fait comprendre de quel danger sont pour la société humaine les idées exaltées du patriotisme auxquelles je me suis associé dans l'innocence de mon cœur, mais dont la prudence aurait dû me tenir éloigné.
« Accoutumé à discerner dans tout événement une bienfaisante intention de la Providence, j'aime à voir dans l'avenir, non-seulement quelque profit moral pour mon âme, mais encore ce progrès de culture littéraire, auquel j'ai toujours aspiré et que les affaires m'empêchaient d'atteindre. Si mon ardeur pour l'étude doit faire un jour quelque honneur à mon pays et à mon nom, il était peut-être nécessaire que je fusse frappé d'une catastrophe qui m'enlevât pour un temps à toute distraction. Je voudrais ne pas devoir ces douceurs de la vie méditative à un malheur qui afflige mes chers parents; mais puisque cette épreuve m'est échue en partage, veuillez, je vous prie, considérer non- seulement les mauvais, mais aussi les bons côtés qu'entraîne avec soi la destinée qui m'est faite. Certes,
c''est une grande prévoyance de la bonté divine d'avoir mis dans mon caractère plus de penchant pour la vie intérieure que pour l'extérieure, et de m'avoir donné dès lenfance un attrait si vif pour la solitude. Il est évident que par là le Ciel me voulait doter pour toujours de la disposition nécessaire à me faire supporter avfc une philosophie chrétienne la circonstance présente.
« Ce que j'ai dit doit suffire à vous convaincre que mon âme est dans une quiétude parfaite, et en tout résignée à la volonté de Dieu. »
Les livres ascétiques, dontSilvio faisait ses délices» sont une preuve de sa piété. Il écrivait à sa sœur, si pleine d'affection et de sollicitude pour lui :
« Ma chère Joséphine, tu m'as fait un grand cadeau en m'envoyant les Souffrances de Jésus. Ce livre ne cessera de m'être bien cher. »
Venise, lie de Saint-Michel, 21 mars 1822.
a Mes très chers parents, Dieu fera briller le jour où nous serons réunis, et alors seulement il me sera donné de vous témoigner, par ma vénération et par ma conduite, toute l'immensité de la reconnaissance qui e-t en moi. Je ne puis à présent vous remercier qu'en demandant à Dieu, dans mes incessantes prières, qu'il vous conserve et répande sur vous toutes ses bénédictions. Vous sachant si affectueusement préoccupés de mon bonheur temporel, mais bien plus encore du bien de mon avenir, il ne m'en coûte plus du tout de me soumettre aux événements; mon couragr» est d tuh'é : j'ai la plus intime persuasion qu'il ne m'est rien arrive que pour mon bien, et que s'il en est résulté une cruelle aftlicti'm pour mes chers parents, c'est aussi pour le bien de leur âme, et afin qu'ils
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eussent une O'îcasion particulière de mettre en pratique tout ce q'i'ils ont de vertu chrétienne. »
« Après un long silence, on risque de do/enir bavarJ, tant on aurait de choses à dire; je ne finirais jamais. Et comment n'aurait-on pas nulle choses à dire quand le cœur est plein de reconnaissance pour des parents aussi ten(Jre-5 que les miens? De tous les bienfaits dont je ne cesse de rendre grâce à Dieu, le plus grand, assurément, c'est de m'avoir donné un si excellent père, une si bonne mèie; ma tendresse pour eux e^t unmense, et je trouve dans ce sentiment une source continuelle d'ineffable consolation. Mes frères chéris, mes sœurs bien-aimées ont aussi une grande part dans celte tendresse: excellentes créatures! »
Dans une autre circonstance, il écrivait les lignes suivantes:
ft Je vous souhaite à tous de bonnes Pâques ; ne vous affligez pas pour moi. Dieu, qui est partout, est ici aussi pour me consoler, et, comme tout en envoyant les éftreuves, il aime à donner quelque marque de son infinie bonté, il m'accorde une santé parfaite
« Je vous embrasse de tout mon coeur. Aimez-moi, ^ et que la medieure preuve de cet amour soit de ne pas vous affliger. . . . Persuade que je n'ai pas besoin de prêcher la patience à des âmes chrétiennes comme les vôtres, je me borne à me dire, etc. »
§ IV. — Pardon accordé à Slloio.
« A Mes Très chers parents, frères et sœurs .
« Vienne. 10 août 1830.
« Quand je m'y attendais le moins , — quand la longue habitude de la réclusion me trouvait déjà ré-
signé à n'avoir plus que dans le ciel la consolation d'embrasser ceux qui me sont chers, — tout d'un coup, voici la grâce! — Il m'est impossible, mes bien-aimés, d'exprimer la reconnaissance avec la'iuelle j ai reçu ce don inespéré. Tous mes sentiments sont en tumulte, et leur foule me rend incapable de les expliquer.
« Ces sentiments sont : adorations pour ce Dieu de miséricorde qui ne m'a pas abandonné dans le malheur, — élans d'amour vers tous ces cœurs dont j'ai éprouvé la bonté, — désir ardent, désir immense de sécher les larmes que j'ai coûtées à une si bonne, si chère famille. Mais à ces douces émotions et à mille autres que je puis à peine discerner, s'en mêle une pourtant bien douloureuse ! Trouverai-je vivantes toutes les personnes de ma famille ! Elles étaient toutes si nécessaires à mon cœur ! J'aurai tant à réparer par ma tendresse auprès de toutes et de chacune pour les tourments que je leur ai causés! Oui, le malheur m'a plié, je peux soutenir quelque coup qui... — Oh ! mes parents 1 oh 1 mes frères! oh! mes sœurs! qui de vous me tendra les bras? Je le sais, je le sais! tous, si vous vivez! Si l'un de vous me manque, veuillez y préparer mon cœur, en m'écrivant sans retard à Milan.
ce Ne vous inquiétez pas si mon arrivée se fait un peu attendre : nous ne pouvons voyager vite, parce que nos santés exigent des précautions. J'ai eu besoin moi-même de prendre quelques jours de repos dans cette ville.
« Ne craignez pas, ô mes bien chers, que tant d'années déloignement et de misère aient desséché mon âme, et que vous ne retrouviez pas en moi le Silvio qui vous aimait tant . Je suis toujours le même Silvio. Le malheur ne m'a pas rendu pire; au contraire, j'oserai le dire, il m'a fait meilleur. Et le véri-
table but du reste de ma vie sera toujours, toujours de me rendre meilleur encore. Réjouissez vous avec moi en Dieu. Lai, qui m'a tant assisté dans toutes les douleurs physiques et morales d'une longue captivité, ne peut manquer de nous assister encore! II ne me renvoie dans vos bras que pour qu'à l'aide de cette consolation, nous nous relevions ensemble des cruelles angoisses que nous avons souffertes.
« L'affluence des pensées et des émotions me fait écrire sans ordre, — comme un enfant. J'aurais tant de choses affectueuses à vous dire, — et je ne les trouve pas. Pardonnez ma stupidité du moment.
« Ah! que de torts plus graves vous avez à pardonner à votre Silviol — et je sais que votre amour couvrira tous ces torts!
« Je brûle de vous revoir tous; mais, hélas! je tremble d'en trouver quelqu'un de moins.
« En attendant, je vous embrasse avec la dernière tendresse et le plus ardent désir de contribuer à la joie de vos coeurs à tous, et particulièrement à ceux de mes vénérés parents.
« A. M. Onorato Pellico.
< Novarre, 12 septembre 1830.
« Mon bien-aimé père,
« Oui, oui, le Ciel a exaucé nos vœux; oui, le meilleur des pères; oui, la plus chérie des mères, mes chers frères, mes chères sœurs, votre Silvio est sorti de la longue sépulture où il a tant déploré, et ses propres fautes et les chagrins causés par lui à de si bons parents, à une si chère famille!
« Que Dieu bénisse tous mes bienfaiteurs I Père chéri, mère bien-aimée, je vous embrasse avec le reste
de la famille, et je me flatte quô, sous deux ou trois jours, ce seront de véritables et complets embrassemenis.
« Mon cœur est déjà près de vous.
« Votre très malheureux naguère, maintenant heureux et toujours bien tendre, SilviO. »
A Madame Joséphine Pellico.
« Turin, 15 septembre 1830.
a Ma Joséphine,
« Ton Silvio est ici ; il ne trouve pas le mompnt de te dire combien son pauvre cœur a et''- inondé de joie et de tendres émotions, hier soir, quand il est arrivé à la mais(m paternelle, et qu'il a eu la consolation de se trouver dans les bras de ses parents et de ses frères! Tu me manquais, ma bonne sœur, je ressentais, je ressens encore ion éloignement,. Mais je me fais. une raison en pensant que tu n'es plus à cinq cents milles de moi, et qu'il ne ine sera pas difficile d'aller bientôt porter ma révérence à madame lasupérieure de Chieri. N'est-il pas vrai que, si un jour j'apparais tout d'un coup devant toi, tu dépouilleras un moment la gravité d'abbesse pour me dire que tu m'aimes'^ Oui, oui, toi aussi, tu m'as pardonné tout le chagrin que mes malhtiurst'ont causé. La bonneMarieite aussi memanque! Oh! comme j'aurais voulu poser mon regard attenlri sur cette chèie sainte sœur 1 Mais je comprime mps regrets en ms disant à tout instant : « Elle n'est pas lom de nous. « Heureuse en D.eu, elle jouit aussi de « notre bonheur actu(il, c'est un ange qui a contribué « à mobtenir les grâces que j'ai reçues ; elle veille, « elle prie incessamment; elle est ravie en extase dans « la contemplation des bontés dont nous comble le
« Seigneur. » Pleurons-la, puis rions de nos larmes d'enfant, et, comme elle, réjouissons-nous dans le Seigneur.
« Je te remercie, toi aussi, mon amie chérie, de toute la part que tu as eue par t-is prières et tes vertus au bien que j'ai obtenu.
« Dieu t'en récompensera, sais-tu! Lui seul peut t'en récompenser, et je le lui Jemanderai toute ma vie.»
Au Père Gian Giosfffo Boglino.
« Il y eut un an avant-hier que je revenais à Turin, de ma captivité. Quel jour de chères émotions 1 Revoir, après une si longue absence, après de si cruelles angoi-ses, un père, ure mère, deux frères? — Oh I que grandes et nombreuses ont été, dans ma courte existence, les douleurs et les joies I Je ne changerais pas mon sort pour celui de personne au monde. »
§ V. — Les joies du retour.
Silvio Pellico était arrivé à Turin le 15 septembre 1830, faible, épuisé, respirant avec difficulté, et ayant grand besoin des soins d'une mère pour réparer une santé presque perdue. Le bonheur de se retrouver au milieu des siens était déjà le plus efficace des remèdes; mais ce bonheur ne lui faiat pas oublier ceux qu'il avait laissés dans les fers, et l'un de ses premiers soins fut d'écrire aux parents de Borsieri pour leur parler de Sun infortuné com|agnon, et mettre ainsi dans cette |)auvre laujhle un peu de la joie qu'il rapportait dans la sienne.
Cette joie était immense. La famille de Silvio Pellico se composait encore de cinq personnes : — d'abord son père, beau vieillard à longs cheveux blancs, âme
saine et forte, intelligence cultivée, de qui Silvlo avait reçu le génie poétique en même temps que la vie, car Ouoraio Pellico avait été poète en son jeune àg- , — "■ son frère LuiJgi, également poète et autfur d'aimables comédies, esprit moderne et sur; — un second frère, François, qui s'était fait prêtre, et plus tard jésuite; — puis le génie austère de la maison, celle de ses sœurs qui avait survécu, Joséphine^ supérieure d'un couvent de Rosines, qui venait de loin en loin à Turin, prendre aussi sa part des joies de ce retour inespéré; haute et noble figure de religieuse que Silvio avait Tart de faire sourire, et à laquelle il adresse, et presque toujours en français, ses lettres les plus charmantes, les seules peut-être oùs'éclaire d'un rayon de gaieté le fond mélancolique de sa pensée ; — sa mè^e enfin, cette sainte femme qui avait entouré de soins si tendres sa maladive enfance qui, après l'avoir reconquis, le soutenait chaque jour dans ses nouvelles épreuves^ et qi(i, d'instinct, Tencouragea plus que personne à écrire et à publier ses Mémoires. Il appartenait à un cœur de femme et de mère de comprendre mieux que les sages 1 héroïsme chrétien d'un pareil récit ; de telle sorte que, si Onorato Pellico a donné le poète à 1 Italie, c'est peut-être, c'est surtout à la mère que l'Italie doit le fervent chrétien.
Lorsque, autour de cette chère famille que Dieu venait de rendre à Silvio se furent groupés les amis d'autrefois et ceux que lui avaient donnés depuis, le malheur et la renommée, que pouvait-il lui manquer encore? Hélas ! la liberté de ceux qu'il avait laissés au Spielberg, et le retour de ceux qui gémissaient loin de leur patrie . Sa pensée se reportait surtout vers cette autre famille qui avait été la sienne à Milan, celle des Porro. Le comte Porro vivait exilé à Marseille, et séparé de ses enfants, qui continuaient à habiter Milan.
Nous avons de la pieuse fidélité des souvenirs de Si!vio un précieux témoignage : c'est une espèce d'épîtro qu'à peine arrivé à Turin, il adressait au comte Porro, et dont voici le début :
« Je n'ai pas vécu avec toi, cher Porro^ les années de l'adversité; c'étaient, au contraire, les beaux temps où nous fûmes un's d'un lien si fraternel qu'il en est peu d'exemples parmi les âmes heureuses.
« Et quoique, devenus la proie d'une fatalité irrésistible, nous ayons été depuis arrachés l'un à l'autre, que tu aies pleuré au loin le sol de la patrie, pendant que moi, des fers chargeaient mes pieds.
« Ni certes tu ne m'as oublié, ni ton ami ne t'a mis en oubli; et le ciel sait tout ce que mon cœur a répandu de gémissements sur tes jours attristés par l'exil 1
a Vivant avec toi, j'étais lié à toi par la noblesse de ton âme, par les périls et le repos tour à tour partagés, mais, plus que tout le reste, par notre douce et commune tendresse pour tes chers fils confiés à mes soins.
« Ils étaient mon ambition la plus chère! Et comme ils aimaient à faire montre de leur filial amour pour toi et ausfei pour moi!
« La foudre tomba et rompit le charme de nos jours heureux. A moi elle vous ravit tous, à moi elle ravit toute joie; toi, tu pris, sans tes enfants, le chemin de l'exil!
« Et ce n'est qu'après deux lustres que j'ai revu mes vieux parents et les rivages paternels! Cppendant tes fils avaient grandi sans moi, et je n'ai plus revu leurs bien-aimés visages!
« Et il ne m'est pas permis de franchir les murs de leur ville natale, ni à eux de fouler mes sentiers; nous nous aimons, mais, depuis que nos lèvres ne se les
disent plus, combien de nos pensées mutuelles nous échappent!
« Je les ai tant aimés, je lt>s aime tant, que toujours je repense à ces jeunes esprits, je voudrais te voir rendu à leurs embrassements, je demande à Dieu d'ouvrir leur âme à tous les nobles instincts :
« M lis qu'ils bnl'ent en eux purs des dangereux prestiges qui entraînent les âmes ardentes, et qu'ils ne soient pas, comne nous, les tristes victimes de l'amour de la patrie 1 »
§ VI. — Siloio chez la marquise de Barolo .
Après quQ Silvio eut repris peu à peu la douce habitude de ce bonheur de tous les jours, qu'il se fut accoutumé à &e revou' entouré des siens, à sentir le sol-^il d'Italie entrer chaque matm d^ns sa chambre, à s'agenouiller librement dans quelque église voisme de la maison patei-nelle, et que sa santé se fut un p^u raffermie, en entendant murmurer à son oreille les vers applaudis au théâtre, il se souvint que, luiausfci, il avait éié poète.
Un mot de lui jette une grande lumière sur l'état de son âme à cette époque : « Que mon nom soit ou non célèbre, écrivait-il dan^ une lettre qui n'a pas été recueillie, qu'importe? Toutes les louanges qu'on me donne empêchent-elles qu'une infinité d'hommes obscurs ne soient meilleurs que moi? » Dev^mir meilleur, telle était sa grande affaire . VoiU pourquoi, s'écartant de plus en plus du la voie commune, il continuait son œuvre sur lui même et cherchait à faire de son âme le plus accompli de ses ouvrages.
Mais, pour pouvoir se livrer sans trop de distraction à ce tr3,vail intérieur, il lui fallait un asile qui ne fut pas un couvent, et où, sans renoncer au commerce de sa chère famille, il se vit à Pabri des soucis de la vie matérielle, une de ces saintes retraites qui tiennent de la vie monastique par la prière, mais qui se rattachent encore au monde par les œuvres extérieures de la chanté. Cet asile lui fut noblement offert au palais Barolo. On éprouve un légitime orgueil à se dire que la bienfaitrice de Silvio Peilico, celle à qui il dut le repos et la consolation de ses derniers jours, était une Française, une Colbert, qui, en épousant le marquis de Barolo, se crut doublement oi^/^i^e, et par le beau nom qu'elle quittait et par celui qu'elle avait pris. Chrétienne sincère et d'une active charité, et approuvée, soutenue par un mari dont la vertu était à la hauteur de la sienne, la marquise de Barolo n'eut pas de repos qu'elle n'eût doté sa patrie adoptive de ces écoles gratuites tenues par des Sœurs, dont elle avait admiré en France les salutaires effets. Elle fonda donc des écoles d'abord, puis des salles d'asile, enfin des infirmeries. Elle avait besoin, pour l'assister dans ses travaux, de quelqu'un dont la vocation eût toutes les délicatesses de la sienne et qui lui servît d'intermédiaire, notamment auprès des évêques, dont le droit et le devoir étaient de surveiller ces pieuses fondations. Elle cherchait une âme patiente et douce, un esprit qui sût parler tour à tour la langue des petits enfants et celle des princes de l'Église ; une plume exercée et toujours prête : qui, mieux que Pellico, pouvait être appelé à remplir les multiples fonctions de ce sacerdoce de la charité? Ea 1815, il avait enseigné dans le collège des Orphelins militaires, à Milan; plus tard, on le sait, il avait été chargé d'élever les enfants du comte Briche, et ensuite ceux du comte Porro ; et il
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ne laisse échapper aucune occasion de dire tout le charme qu'il f pouvait à s'occuper de l'enfance. La marquise de Birolo eut l'instinct de cette aptitude de Silvio, et en fit sans bruit le ministre 'Je sa bienfaisance privée. Du reste, loin de s'enorgueillir de cette noble confiance, Silvio Pellico, tout en grandissant le bienfait, n'est occupé dans sa correspondance qu à se faire petit lai-même et à diminuer l'idée qu'on pouvait prendre de son crédit. Il dit quelque part avec une humilité charmante: « Je suis simplement un hôte que madame la marquise a la bonté de souffrir. » C'était bien mieux que cela.
Cependant on eût dit que Dieu n'avait donné à Silvio Pellico une nouvelle famille que pour lui rendre moins accablante la douleur de se voir enlever, l'un après l'autre, cette première famille, au sein de laquelle il vivait toujours par le cœur. Ce fut sa mère que Dieu repiit d'abord à son amour ; cette sainte femme mourut le 12 avril 1837, bénissant Dieu qui, après avoir ramené l'absent dans ses bras, lui avait accordé près de s^pt années pour s'accoutumer à l'idée de le perdre encore. Si le coup fut rude pour tous, combien plus pour Sdvio, qui avait eu en sa mère, depuis son retour, un guide et un oracle! Mais lui seul pourra trouver des paroles pour déplorer une telle perte.
Au mois de mai de l'année suivante, la famille était de nouveau agenouillée autour d'un lit de mort.... La fin d Onorato Pellico fut douce comme l'avait été celle de la compagne de toute sa vie . Pour comprendre le vide qui se fit dans l'âme de S Ivio, il faut relire une lettre oti il pemt au comte Confalonteri l'agonie du vieillard. Rappelons également ce passage de la dédicace de Lf'-oniero da Dertona :
a Je garde inefïaçables dans ma mémoire les jours
où vous, mon père, vous initiiez vis fils à l'étude, et, leui' apprenant à écrire en vers, vous les avertissiez qu'il ne falla't pas cultiver son espr-t pour en devenir vain, mais par amour intellectuel et pour Taccord qui existe entre le beau et la vertu. » — « Is m'ont appris, disait-il encore après cette double perle, d abord à vivre, puis à mourir. »
« Etant allé le visiter, écrit un de ses amis, quelques jours après la mort de son père, je le trouvai seul, comme toujours, assis à un bureau, pâle, plus concentré que de coutume et le front penché sur sa Bible. »
Telle sera désormais l'attitude ordinaire de Silvio Pellico.
§ VII. — Dernières années de Silcio et sa sainte mort.
Après la mort de son frère Luidgi, Silvio écrivait avec une touchante expression d'amour fraternel : a Mes jours se sont obscurcis. »
L'état de sa santé empirait d'année en année. Chacune de ces épreuves avaii emporté quelque chose de sa vie; depuis la dernière, les crises étaient devenues plus fréquentes, plus douloureuses. C'étaient de continuelles suffocations aggravées par une toux opiniâtre, par de fortes douleurs de poitrine, qui souvent le retenaient des mois entiers au lit ou dans sa chambre, et le rendaient incapable de toute occupation suivie; la lecture lui devenait alors difficile. De chacune de ces crises, Silvio Pellico se relevait plus faible, mais plus résignée; et ce que j'admire ici, comme dans tout le cours de sa vie, ce n'est pas que le malheur et la souffrance l'aient ramené au christi-
anisme, c'est que chez lui le christianisme ait triomphé Je cette double et redoutable épreuve.
Cepeniant les atteintes de la maladie dont Silvio mourait depuis tant d'années, devenaient de jour en jour plus graves. Il pas>ait de longs mois sans pouvoir se lever. Vers la fin de 1845, il avait fait, de compagnie avec son frère, un voyage à Rome, et Grégoire XVI l'avait i eçu avec bonté. Il y était en 1851 avec la marquise de Barolo, et il avait eu la joie de saluer Pie IX. Mais si ces voyages, pleins de religieuses consolations et de ces pures jouissances qui semblent renouveler la vie, si un hiver passé à Naples, avaient un moment contenu le mal, il reprit, au retour, toute sa violence, et l'automne de 1853 ne fut qu'une longue crise. Silvio en sortait encore par instants. « Presque tous les matins, dit Briano, dans l'église de San Dalmazzo, on voyait un front plus triste, plus recueilli que tous les autres, se prosternant devant les autels, pêle-mêle avec le plus humble vulgaire, c'était Silvio Peilico. Quand il passait dans les rues, tout le monde remarquait sa démarche grave, lente, son front élevé vers le ciel, dans lequel étaient déjà toutes ses pensées. Il semblait ne plus appartenir à la terre et son front était entouré de l'Huréole des bienheureux (1). Des jeunes gens, des étrangers s'attachaient à ses pas, attirés par cet aspect extraordinaire, parce maintien peu commun et se réjouissaient d'avoir vu en face l'auteur de Mes Prisons. »
Dans les premiers jours de janvier 1854, ce pieux empress3ment fut trompé : la pieusi et chétive créature ne reparut plus sur le chemin de San Dalmazzo ; Silvio Pellico était tomb^ pour ne plus se relever. Cette fois il reconnut la mort ; mais il l'avait si souvent re-
(1) Journal de» Débats.
gardée en face, que devant ce doux et intrépide regard, depuis longtemps son aiguillon était émoussé.
Quinze jours avant de mourir, il disait : « Je vous rends grâce, ô mon Dieu, de m'avoir fait rencontrer plus damis que d'ennemis I Bien des gens m'ont soutenu ei me sont venus en aide dans le cours de ma vie ; un petit nombre a cherché à me nuire : c'est de tout mon cœur que je pardonne à ces derniers ei que je prie pour eux. »
Plus près de sa fin et ne pouvant plus tenir la plume, il faisait écrire à si sœur : — « Je ne pu s assez te remercier de ta constante amitié; je n'ai besoin de recommander à tes prières ni mon âme, ni ma vénérée bienfaitrice, ni toutes les personnes qui m'ontpardonné mes défauts et m'ont traité avec bonté, adieu, sœur ; adieu, frère; adieu mon incomparable bienfaitrice: Ohj oui, à Dieu, allons tous à Dieu I In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. »
La sainte fille accourut ass3z tôt pour revoir une dernière fois celui à qui elle allait encore survivre, après tant d'autres pertes ! Qiiant à lui, désormais consolé, « il rendait grâce au Seigneur de l'avoir fait naître dans la religion catholique et de parents si exemplaires dans la foi et dans la vertu, et qu'il espérait revoir bientôt dans le royaume éternel.
Peu d'heures avant la dernière, il plaisantait encore avec D. Ponte, le digne chapelain de la marquise. Comme celui-ci se retirait pour céder la place au médecin : — Ne vous éloignez pas, lui dit Silvio, redevenant tout à coup sérieux, mais toujours calme, peut-être avant peu aurons-nous besoin de vous.
« Donnez- moi, dit-il en souriant, une prise de tabac... "Voyez- vous? c'est la dernière que je prends... Dans deux ou trois heures je serai en paradis... je sens très bien que je m'en vais. . . Si j'ai péché, j'ai
expié... voyez-vous?... Quand j'ai écrit Mes Prisons, j'ai eu quelque temps la vanité de me croire un grand homme... ce qui n'était pas vrai... et je ra''en suis repenti toute ma vie...
Vers trois heures du matin, le bon prêtre lui rappelant les souffrances de Jésus-Christ, pour le soutenir dans l'agonie, il se tourna de son côté pour lui répondre : — « Ah ! cher dom Ponte, je ne puis maintenant penser à autre chose qu'au Seigneur. Quand je serai mort, faites-vous mon interprète auprès de toutes les âmes compatissantes qui vous parleront de moi. »
Quelques instant» après il avait cessé de vivre, le 31 janvier. — Toute sa vie, Siivio avait été pauvre. Quand on ouvrit son testament, il parut presque riche, tant il avait trouvé de choses à léguer à tous ceux qui l'avaient aimé ou simplement assisté (I).
Ainsi vécut, ainsi mourut l'homme éminent et bon. L'Europe entière a lu avec attendrissement le récit qu'il a fdit de dix années de sa vie : on devait désirer d'en connaître la suite, et de savoir comment s'était servi de la liberté celui qui avait fait de la captivité un usage si admirable ; comment il avait pratiqué, dans une époque et dans un pays si plein d'orages, de pièges et de tentations, ces maximes de l'Évangile qui avaient brillé à ses yeux d'une si vive lumière dans les ténèbres de la prison. Cette fin d'une belle histoire est tout entière dans les lettres de Siivio, récit d'autant plus attachant qu'il n'a rien d'apprêté et qu'il se continue de jour en jour, au fur et à mesure des événements, dans les épanchements de la famille et de l'amitié. Oublions aujourd'hui le poète : il s'agit ici
(1) Nous devons à la digne sœur de Siivio Pellico une copie de son testament, que nous reproduisons en note à la fin GU chapitre.
d'une âme qui se laisse voir telle que Dieu l'a faite, telle que le christianisme l'a achevée.
La vie dé Silvio Pellico, de plus en plus ensevelie dans la souffrance, dans la prière ei dans les bonnes œuvres, ne cessait d''étre, partout ce qu'on en savait un enseignement pour^es contemporains. Couronnée par une mort sainte, elle a reçu de cette suprême épreuve la seule perfection qui lui manquât, et mérite aujourd'hui d'être offerte en exemple à tous les chrétiens. C'est celle d'un homme qui a porté jusqu'à l'héroïsme la patience, la bonté, la douceur, la bienveillance, la charité, l'amour du prochain, le pardon des injures, en un mot toutes les vertus évangéliques. La mère de Silvio Pellico était, par le sang, compatriote de saint François de Sales. Ceux qui liront les Lettres du filis trouveront peut-être qu'il l'était aussi par le cœur.
Le Journal des Débais lui-même, habituellement si injuste envers les catholiques, a publié les lignes suivantes à la mémoire de Silvio :
c( La plupart des écrivains qui ont rendu un dernier hommage à Pellico se sont attendris sur ses malheurs. Il me semble qu'il faut plutôt envier sa vie. Il a reçu de Dieu un beau talent et une belle âme ; il a eu de bons parents, de bons amis, qui l'ont tendrement et fidèlement aimé. Prisonnier, il a souffert pour une noble cause et s'est amélioré par la souffrance ; après sa captivité, il a recuedli, sans orgueil, l'admiration du monde ; il laisse après lui une mémoire honorée et bénie. Au point de vue humain, on peut concevoir une destinée plus héroïque et plus éclatante ; au point de vue chrétien, il n'y en a pas de plus belle. »