‹ Célèbres conversions contemporainesChapitre 4 sur 13 · INTRODUCTION VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION VII

versités et toute sa polémique. En Allemagne, nous savons déjà son irréparable décadence, et nous ajoutons que la Bible, que Luther se vantait d'avoir découverte, est aujourd'hui rejotée comme un tissu d'impostures ou de mythes par beaucoup de ceux qui se portent pour les héritiers directs de Luiher et qui remplissent les chaires des églises réformées. En Amérique, comme en Angleterre, la vie s'est retirée de cette fraction du protestantisme qui .se qualifie d'orthodoxe et qui a conservé une ombre d'organisation hiérarchique, pour se réfugier dans les .sectes dissidentes, chez les adversaires déclarés de toute discipline, et môme de révélation. En Allemagne, la doctrine de la Réforme ne sert plus que de point de départ au rationalisme et à la dômoci'atie.

Les protestants sont poussés à revenir à la vraie Eglise par l'expérience pratique et la nécessité d'une autorité constituée et infaillible, définissant le dogme, la morale, le culte, la discipline, et établissant entre tous les fidèles une communauté invariable de doctrine, qui ne porte d'ailleurs aucune atteinte au développement progressif dit l'humanité.

Le fameux Renan a tué le protestantisme en le transformant dans une espèce de déisme, qui n'est) comme l'a dit Bossuet, qu*un athéisme déguisé.

Les hommes les moins suspects de clérlcrdUnio portent les derniers coups au protestantisme dans les revues que sont les organes des libr-es-j-.enseurs.

Jules Jaiiiu a écrit dans la Rcoue des Deux Mondes :

« Le protestantisme a .saccagé les tombeaux^ renversé los églises, brisé les monuments, chefs-d'œuvre de l'art ; il a f.iit à l'art une guerre à mort; il n'a rien conpris ni à l'enthousiasme, ni à l'im igination, ni au cœur, ni à l'esprit. Tous l:'s grands poètes de ce monde ont été catholiques : Shakspeare, Pope, Drydcn étaient catholiques. h\ peinture, la sculpture, l'architecture, ce grand art, sjnt des arts catholiques. Le protestantisme n'a fait que des ruines et des ravages ; il s'est détaché violemment du passé pour planter une société sans racines. Le catholicisme remont lit, par l'arbre généal jgique du divin Christ, jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers; le protestantisme reconnaît pour aïeul un moine allemand marié à une religieuse. Le catholicisme avait trouvé la chevalerie ; le protestantisme lit des so'dats plus iiardis que généi'eux', cruels et froids. Henri ÏV avait tr-op d'héroïsme dans le cœur pour ne pas écliapper aux huguenots. La Réforme n'eut jamais ni son Fénelon, ni son Michel- Ange, ni son Haphaël.

D'un autre côté, en France les erreurs abominables des

-vm INTRODUCTION

libres-penseurs ont réveillé le zèle des catholique? les plus tièdes. Il n'a fallu rien moins que la Révolution pour cx.-iter ces dévouements, ces énormes sacrifices d'argent qui ont étonné le monde et prouvé combien est vivace, sur cette terre de France, le sentiment chrétien.

Pendant que la démocratie s'agite bruyamment, réunit des congrès, remplit le monde de son bruit, les cathoUques se taisent ; mais ils veillent, suivant attentivement, les yeux fixés sur Rome, la marche des événements. Et, avec le denier de Saint-Pierre et les millions qu'ils donnent pour les séminaires, les écoles chrétiennes et les maisons d'éducation religieuse, ils tiennent en échec la révolution. L'histoire, un jour, enregistrera certainement la lutte actuelle que soutient l'Église, comme une des plrases les plus glorieuses de son existence. Tout conspire contre elle, tout lui est hostile ; la presse, à part de rares exceptions, lui a voué une haine acharnée ; on la calomnie, on l'insulte, on la trahie dans la boue, et cependant elle résiste ; je me trompe, elle progresse !

Jamais le Pape n'a tenu une plus grande place dans la pensée publique; jamais l'Église n'a été plus féconde en œuvres de tout genre; jamais l'unité de l'Eglise et sa soumission au Pontife suprême ne se sont affirmées comme de nos jours. Où puise-t-elle donc cette force? Qui la lui donne ? Qui la soutient ? Le Siècle, qui ne croit pas aux miracles, pourrait-il nous le dire?

L'Église ressemble à un vaisseau cuirassé obligé de traverser une flotte ennemie : de toutes parts les boulets pleuvent sur lui, mais la membrure est d'acier, les projectiles glissent ou s'émoussent; il passe fièrement, sans s'arrêter un instant, sans dévier de sa route, et s'achemiiie vers le port, laissant l'ennemi stupéfait.

Ce spectacle sublime frappe et éclaire les homm es sérieux, qui demandent à rentrer dans le giron de l'Église.

Dans ces pages, nous avons entrepris de raconter l'histoire de la conversion de plusieurs d'entre eux. On verra figurer dans cette galerie les philosophes les plus éminenîs, les politiques les plus habiles, les savants les plus distingués, les guerriers les plus braves, les orateurs les plus éloquents, les littérateu)-s les plus i^enommés.

Puisse ce volume contribuer à éclairer et à toucher un de nos frères égarés ? ce serait la plus douce récompense que Dieu accorderait à nos labeurs.

En la fête de la dimne Mère du Bon Pasteur, le 1^ Mat 1872.

De tous les protestants qui, dans notre siècle, sont rentrés dans le giron de l'Église, un des plus célèbres est le comte de Stolberg. Son mérite, ses talents, ses charges, Tavaient mis au rang des personnages les plus éminents de TAllemagne. Il était l'ami de Gœthe et de Klopstock, des frères Schlegel, de Lavater, et le compagnon de leur gloire. Homme du grand monde, très connu, très considéré, diplomate aussi distingué

(1) Frédéric- Léopold, comte de Stolberg, ne en 1750, â Bramstedt, dans le Holstein, de la ligne des comtes deStolberg-Stolberg, de l'illustre maison de Stolberg, fut d'abord ministre plénipotentiaire du prince-évêque de Lubeck à Copenhague. Il devint, en 1789, ambassadeur de Danemark à Berlin, et ensuite président du gouvernement à Eutin. Il voyagea en Suisse et en Italie, de 1790 à 1793. Amené par

que littérateur excellent, et ayant rempli plusieurs missions importantes en Danemark et à Saint-Pétersbourg, il était devenu minisire du duc d'Oldenbourg, prince évêque de Lubeck, et quoique à la tète du gouvernement, des finances et du consistoire de ce petit Etat, il menait à Eutin une vie calme, laborieuse et toute patriarcarle. Noblesse d'âme^ énergie, abnégation, un grand empire sur soi-même, de la justesse, de la netteté dans le langage, et dans la conduite beaucoup d'activité, de persévérance et de finesse : telles étaient les qualités qui en faisaient un homme supérieur. — Des enfants issus de la seconde femme, née comtesse de Redern, trois étaient morts ; mais il lui en restait six, qu'elle élevait avec une tendresse grave et touchante. A la vérité, sur ce nombre, il y en avait plusieurs d'un autre lit : mais combien? mais lesquels? Rien ne l'annonçait, hormis peut-être l'âge des aines ; car elle les entourait tous d'une égale affection.

l'étude de l'Ecriture sainte et des Pères à reconnaître la fausseté du protestantisme, il se démit de ses places en 1.^00, se retira à Munster et y abjura le luthéranisme avec sa femme, Sophie de Redern, qu'il avait épousée en 1790, après être resté veuf d'un premier mariage en 1788. — Il mourut dans sa terre de Sondermuhlem, près d'Osnabruck, en 1819. Animé d'un sincère amour de la vérité, il unissait un noble caractère à une intelligence supérieure et très cultivée. On a de lui une Histoire de la r^eligion de Jésus-Christ, 15 vol. in- 8°, qui a été traduite de l'allemand en italien par ordre du Souverain-Pontife ; une d'A Ifred le Grand, traduite en français par Duckett, 1831; un Voyage en Allemagne et en Suisse, en Italie et en Sicile; des Poésies, Odes, Elégies, Satires ; des traductions, en vers très estimés, de Vlliade, de quatre Tragédies d'Eschyle, et des poésies à'Ossia , et une traduction de Dialogues choisis de Platon. — Le comte de Stolberg, fils de 1 illustre converti, fut, en Allemagne, le promoteur de toutes les œuvres catholiques et le fondateur de la grande Association de Saint-Boniface.

§ I, — La famille de Stolberg.

Nous trouvons, dans les Mémoires de madame la marquise de Noailles de Montagu, des détails très touchants sur la famille de Stolberg et sur la part que cette excellente chrétienne eut à la conversion du comte Frédéric-Léopold, par sa piété aussi aimable que solide, comme on va le voir dans les pages suivantes ;

A côté de la comtesse Sophie de Stolberg, et partageant ses travaux et ses sollicitudes maternelles, brillait modestement Catherine, sœur du comte de Stolberg. Elle avait sans doute bien changé, et, malheureusement pour elle, elle changea encore plus tard ; car ceux qui l'avaient admirée dans sa jeunesse, et ceux qui ne rapprochèrent qu'après le départ de madame de Montagu, ne l'auraient pas reconnue au portrait que celle-ci en a laissé. Elle était à peu près de l'âge du comte ; elle avait quelques-unes de ses admirables facultés. C'était, à vingt-cinq ans, la Corinne du Nord, vivant chez son frère au milieu des grands, des savants et des poètes ; fière de ses talents, l'humeur un peu altière, très louée, très respectée et néanmoins peu aimée. Vingt- cinq ans plus tard, elle tomba dans la bigoterie protestante. Mais à l'époque où madame de Montagu la rencontra, et s'il faut en juger par l'impression qu'elle lui fît, c'était un tout autre personnage. Elle paraissait alors, et elle était en effet, bonne, pieuse, dévouée et ne déparait en aucune manière l'intérieur où elle habitait.

Ces trois personnages, ces trois cœurs étaient, en ce temps-là, parfaitement unis. Nés dans !a foi protestante, ils s'étaient accoutumés dès l'enfance à la considérer comme conformé à la prédication du Christ ; mais depuis quelque temps leuf sécurité u'était

plus la même. Il leur venait des doutes sur la valeur des réformes religieuses du xvi^ siècle. Au milieu des lumières du protestantisme, ils croyaient apercevoir des ombres çà et là, comme des flambeaux éteints dont la mèche brûlait encore. Des lueurs venues du dehors, et des clartés intérieures encore plus vives, leur faisaient découvrir ces vides et ces ténèbres, qu'ils n^avaient pas jusque-là remarqués. Ils en faisaient le sujet de leurs entretiens, de leurs méditations solitaires et leur continuelle étude. Mais ils n'avaient du catholicisme qu'une connaissance incomplète ; et si, d'une part, ils se sentaient vaguement attirés vers la vraie foi, ils étaient, de l'autre, retenus par les liejis de l'habitude et les préjugés de leur éducation. A demi sortis du temple, ils étaient encore loin de l'Église, et ils priaient Dieu de les éclairer.

§ II. — Rapports intimes de la famille de Stolberg avec la marquise de Montagu.

Ils étaient dans ces dispositions lorsque madame de Montagu arriva à Ploën. Ce fut le jour de la Toussaint 1795 qu'elle alla les voir pour la première fois. Le trajet était long, l'air froid, la campagne triste. Elle se rappela que c'était la vigile des Morts et pria, chemin faisant, pour les âmes qui souffrent et qui gémissent dans l'attente de leur délivrance. Arrivée à la porte où elle devait frapper : « Je demandai à Dieu dit-elle, de bénir mes premiers pas dans cette maison. » Elle y fut accueillie avec simplicité, cordialité et respect, comme ces étrangers, dont parle la Bible, qui étaient toujours les bienvenus sous la tente des patriarches et en qui l'on découvrait ensuite des divins messagers.

La liaison fut, dès le commencement, douce et facile, et l'œuvre de charité à laquelle ils travaillèrent

ensemble leur fournit roccasion de se voir plus souvent. Madame de Montagu allait une ou deux fois par mois passer la journée à Eutin. Elle y était toujours attendue, et si Ton tardait à la voir, madame de Stolberg venait la chercher à Witmold et l'enlevait doucement à ses travaux et à son cercle. C'était encore la seconde année, une nouveauté d^être ensemble, une joie pure, mais indéfinissable et pleine d'étonnement. Madame de Montagu dit qu'elle cherchait parfois à tempérer ce qu^elle appelle sa « vivacité française, et à imiter, autant qu'elle le pouvait, la grave allure do ses hôtes, à qui elle était jalouse de plaire. Mais sa vivacité perçait sous ce voile et n'en était sans doute que plus charmante.

C'était, pour M. de Stolberg et sa famille, un spectacle neuf et singulièrement attachant que celui de cette âme toujours en peine du bien à faire et d'un devoir à remplir ; de cette frêle créature qui semblait douée, dans ses actions, d'une force surnaturelle ; qui, dans l'exil, la solitude et le dénùment le plus absolu, trouvait de quoi nourrir, habiller et consoler au loin tant de malheureux. On admirait en silence cette piété, cette foi, ces vertus, tant de compassion après tant de souffrances, tant de grandeur dans l'abaissement, tant de puissance dans la faiblesse, et, quand elle parlait, c'était une autre surprise : on eût dit qu'elle avait passé sa vie, non à agir, mais à lire et à méditer. La Bible, en particulier, lui était aussi familière qu'à un pasteur luthérien. Elle en interprétait les histoires et en pliait sans eff'orts les images aux idées tendres ou élevées, qu'un événement, un souvenir, \:,n mot en pasant lui suggéraient. Elle n'était, du reste, de son côté, ni moins édifiée ni moins émue de voir l'union qui régnait dans cette famille protestante ; ces mœurs antiques, cette bienveillance, cette candeur^

et, dans tous les entretiens et dans toutes les affaires, cette constante préoccupation du Ciel.

§ III. — La famille de Stolberg est attirée vers le catholicisme.

Depuis que cette vénérable famille voyait madame de Montagu, elle se sentait attirée d'une manière plus sensible vers le catholicisme. Mais ce ne fut qu'après un assez long commerce entre eux qu'elle s'en expliqua ouvertement avec elle, et voici à quelle occasion: Madame de Montagu avait, ce jour-là, reçu d'Olmutz d'affligeantes nouvelles. Elle était triste : on lui en demanda la cause. Elle répondit que sa sœur, madame de La Fayette, était malade, et se mit à parler de cette femme héroïque avec toute la tendresse et Tadmiration que celle-ci lui avait inspirées. Elle raconta ses vertus, sa longue capti\ iié en France, son voyage en Autriche, et comment elle avait, pour ainsi dire, forcé la prison d'Olmutz pour s'y enfermer avec son mari.

L'intérêt qu'on prenait à son récit fît qu'on lui en demanda un plus complet des malheurs de sa famille. On n'en connaissait pas les détails et l'on voulait tout connaître, et surtout ce qu'elle avait éprouvé, ce qu'elle avait fait en apprenant de semblables malheurs. Madame de Montagu raconta tout : son voyage à Lausanne, la rencontre de son père, etc. ; elle dit la mort du maréchal de Mouchy, la captivité de sa mère, de son aïeule et de sa sœur aînée, l'hésitation et le courage du P. Carrichon, l'orage de la rue Saint- Antoine, le peuple dispersé, le prêtre suivant la charrette, la dernière bénédiction au milieu des éclairs, puis le retour du calme et la consommation du sacrifice. Quand elle eut achevé ce récit, elle montra le

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mouchoir de batiste qu'elle portait toujours sur elle, et sur lequel était écrite la lettre de sa sœur, madame de Grammont. Elle lut cette lettre ; on la lui fit relire. Tout le monde pleurait; elle pleurait aussi. Elle se retira un moment dans sa chambre ; se lava le visage, et dès qu'elle reparut, le comte s'approcha d'elle et lui demanda, avec une sorte d'inquiétude, si elle n'éprouvait pas quelque affliction de vivre parmi des hérétiques. Il n'attendit pas sa réponse et ajouta : « Nous somnies presque catholiques ; nous l'étions tout à l'heure en vous écoutant. Il nous a semblé que le Ciel s'ouvrait et que nous allions y pénétrer avec ces saints martyrs. Oh! quelle religion que la vôtre! quelles âmes elle forme 1 quelle source de force et de consolation ! »

Madame de Montagu, en entendant ces paroles, ne sut comment exprimer sa joie. M. de Stolberg lui apparut comme un autre Augustin au temps de ses derniers combats. « Ah ! lui dit-il, s'il était permis de dire : Je crois, lorsqu'on n'a encore que la foi du cœur, je vous dirais à l'instant : Je suis de votre Église. » La comtesse Sophie et la comtesse Catherine, joignant les mains, s'écrièrent en même temps : « Et moi aussi ! » Et tous à la fois jurant que ni la chair ni le sang ne les arrêteraient le jour où la vérité leur apparaîtrait sans nuage, ils s'adressèrent à madame de Montagu et la supplièrent de prier pour eux.

Leur intimité, à partir de ce jour, devint plus étroite que jamais. On s'écrivait quand on n'avait pas le temps de se visiter. Madame de Montagu était de toutes les fêtes domestiques ; elle fut choisie pour marraine d'un nouvel enfant qui naquit à la comtesse. C'était une privation pour elle et une pénitence que d'être obligée de manquer à un rendez-vous « chez ses chers néophytes. » Elle y allait parfois, faute de

\ oiture et par des temps froids et brumeux, dans une charrette découverte et revenait la nuit, faisant toujours attention que rien, à Witmold, ne souffrît de son absence.

C'était à qui l'aimerait le plus du comte, de la comtesse et même des enfants. Mais on comprend que toute sa pensée était de concourir, le plus efficacement possible, à l'heureuse conclusion que les pieuses dispositions de ses amis lui faisaient espérer. Son plus puissant moyen était l'ascendant de sa présence. « Jouissez, lui écrivit un jour le comte de Stolberg (7 novembre 1797), jouissez de l'idée du bien que Dieu nous fait par vous. Ce n'est ni à la plume ni à la parole qu'est donné exclusivement le don de là persuasion I il est répandu sur toute la personne des âmes privilégiées ; c'est une atmosphère, un je ne sais quoi, dont l'influence se fait sentir au fond du cœur. » Et plus tard encore (4 décembre 1798): « Dieu se plait quelquefois à en user envers nous avec une délicatesse toute particulière, quand, pour nous faire du bien^ il se sert de personnes que nous aimons tendrement. Cette idée m'a souvent attendri quand j'ai reçu de vos lettres. Elle me revient en relisant la dernière du 29 novembre. Elle ajoute un prix à la lecture charmante, intéressante, sacrée, de la vie de votre bienheureuse mère. Quelle famille I Vous avez bien raison de la comparer à la mère des sept Machabées, et il est bien doux de penser que ses soins maternels ont été aussi couronnés que ceux de cette héroïne de l'Ancien Testament. »

Et c'est ce même sentiment, toujours un peu poétique, qui lui faisait écrire encore le jour de la Toussaint l"'- novembre 1798) : « La fête de ce jour est pour vous, chère Pauline, une fête de famille. Votre âme s'élève vers celles qui vous ont devancée, ou plu-

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tôt vers Celui dans le sein duquel elles reposent ; dans le sein duquel vous reposez aussi ici-bas, mais d'une autre manière. Toutes vos larmes ne sont pas encore essuyées; Les bienheureux chantent des chants de triomphe au son de leufs harpes : la vôtre pend attachée aux saules de Babylone. »

On n'achetait presque rien à Eutin, on n^y faisait aucune provision de ménage sans prélever la part des pauvres émigrés ; madame de Montagu ne revenait jamais de là les mains vides. C'étaient tantôt des chemises, tantôt des habits, ou bien encore des layettes qu'elle p-mportait, sans compter les produits de la souscription danoise. Lorsqu'elle était près de ses amis, il lui semblait que Dieu même était avec eux et qu'elle y sentait sa présence. Elle notait leurs progrès. Un jour, elle trouva sur la table à ouvrage de la comtesse Sophie Y Imitation de Jésus-Christ. Un autre jour, elle aperçut dans le cabinet de travail de M. de Stolberg un crucifix. Elle n'en dormit pas de joie et pria pour eux toute la nuit. Elle ne se méprit pas du reste sur le caractère de la tnission que la Providence lui avait confiée, et n'eut garde de s'ériger en docteur. Quand M. de Stolberg lui parlait en particulier de la femme qu'il avait perdue et de l'espérance qu'il avait de son salut, elle entrait dans les sentiments de confiance qu'il avait dans la miséricorde de Dieu. Elle cherchait à s'instruire par de nombreuses lectures, de manière à pouvoir, sur quelques points, fixer les doutes qu'on lui exprimait ; mais elle ne discutait qu'avec humilité et avouait sans rougir son ignorance sur les questions qu'elle n'avait point approfondies. Elle n'était savante que dans l'amour de Dieu et dans la soumission à sa loi. Toute sa controverse était dans ses œuvres. Au lieu de dogmatiser, elle se mettait à genoux et priait avec eux.

Comme ils n'avaient plus de secrets pour elle, elle n'en avait plus pour eux et leur confessait naïvement les langueurs et les abattements auxquels elle était sujette, et qu'elle appelait « ses misères. » M. deStolberg lui dit un jour qu'elle avait tort de s'en alarmer. Vous n'avez, lui dit-il, que la maladie du pays, que les Suisses appellent : Heimweh. Regardez le Ciel et ayez courage. » Un autre jour, comme on parlait des différentes fonctions des membres de la colonie de Witmold, le comte l'interrompit eu souriant: a Je connais les vôtres, lui dit-il, c'est le département des affaires étrangères. »

Cependant M. de Stolberg et les siens admiraient, goûtaient, sentaient de plus en plus la divine beauté du catholicisme, sans avoir encore, au moins sur quelques points, d'autre preuve de sa vérité que sa beauté même. C'était presque assez pour la comtesse Sophie, et même, en ce temps-là, pour la comtesse Catherine. « Si j'étais seule, disait la jeune mère, je me ferais à l'instant catholique. — Moi, disait la vieille demoiselle, je voudrais Têtre à cause de nos enfants. » Mais cetie foi de Marthe et de Marie, qui croient, parc^- qu'elles aiment, cette foi de sentiment, cette lumière intérieure, M. de Stolberg n'osait s'en contenter. Il se comparait à l'aveugle de l'Évangile, qui suit à tâtons les traces du Sauveur, en lui demandant la vue. Il tenait à éclaircir à fond presque tous les points controversés entre les deux Églises et pensait ne se rendre qu'à la plus complète évidence. Madame de Montagu essaya donc d'attirer à Eutin, pour achever son ouvrage, quelque savant théologien. Elle s'adressa à l'évèque de Siint-Pol de Léon, puisa l'abbé Edgeworth. « Ne croyez pas, chère Pauline, lui écrit le comte de Stolberg (31 décembre l797j, que vos Eutinois prennent le change sur le motif qui vous

fait désirer que M. Edgeworth vienne passer quelque temps chez nous. Vous voulez bien sans doute qu'il se repose de sa maladie, qu'il prenne haleine pendant son voyage, je sens cela, mais c'est nous, plutôt que lui, qui sommes les objets de votre charité ingénieuse autant qu'ardente. Eh bien ! généreuse amie, j'entre dans vos vues et je viens de lui écrire pour l'inviter. . . » Malheureusement l'abbé Edgeworth ne put se rendre à cette invitation, et il écrit à madame de Montagu, le 5 janvier 1698: «Je réponds, madame, par ce même courrier, à une lettre plus qu'obligeante que j'ai reçue de M. le comte de Stolberg, et dans laquelle vous avez été sûrement pour quelque chose. Il m'en coûte plus que je ne puis vous dire de me refuser à la proposition qu'il daigne me faire d'aller passer chez lui cinq ou six semaines avant d'entreprendre un plus long voyage. . . Aussi, faut-il quej'éloigne bien vite de ma pensée cette proposition, de peur qu'elle ne me séduise. Mais vous sentez, madame, que la position où est le roi donne de nouveaux liens à ceux qui l'entourent (I). Plus il est malheureux, et plus on doit se presser autour de lui, afin de lui prouver qu'on lui est plus que jamais fidèle. J'ignore absolument vers quel point du globe la Providence va le conduire. Tout se décidera d'ici à huit jours, si je ne me trompe ; mais en attenJant, il y a, ce me semble, un devoir à remplir, et à celui-là seul je me borne ; c'est de me tenir dans la disposition de le suivre (s'il l'exige), SMns e\aininer quel sera le terme du voyage. » Le secours alors -vint à madame de Montagu d'où elle ne l'attendait pas. Madame de La Fayette venait d'être rer.due à la liberté. C'avait été une ex-

(1) Obligé de quitter l'Angleterre, le roi Louis XVIII, qui avait appelé auprès de lui l'abbé Edgewortii, devait, croyaiton, se readre à Mittau.

plo?ion de joie autour de madame de Montagu, et la famille de Stolberg n'avait pas été des derniers à témoigner la sienne. La captive d'Olmutz, à peine arrivée dans le Holstein, fut mise en rapport par sa sœur, avec cette famille, et, comme on le pense bien, de moitié dans son entreprise. Madame de La Fayette s^y livra avec l'ardeur de sa foi et la force de son esprit, et la part qu'elle y eut ne tarda pas à se faire sentir. « Dieu me fera encore beaucoup de bien par vous, écrivait M. de Stolberg à madame de Montagu (7 novembre 179 / ), et par vous aussi il en fera beaucoup à Sophie, à Catherine et à mes enfants. Mais je pressens et je suis sur qu'il nous en fera beaucoup aussi par votre chère et sublime sœur Adrienne, dont les vertus et les souffrances nous ont fait verser des larmes d'attendrissement et d'admiration avant qu'elle sût notre existence. Je me trouve très heureux d'avoir vu de près dans elle ce que vous me faisiez admirer de loin. Hélas I cette étoile ne fait que passer sur notre horizon, mais elle laissera après elle son influence bienfaisante. »

Madame de La Fayette eut en effet plusieurs conférences avec la famille de Stolberg, à la suite desquelles elle proposa de mettre par écrit tous les points sur lesquels ils hésitaient encore. Pendant que le comte achevait ce travail, madame de La Fayette rédigea elle-même, d'après ce qu'elle avait entendu, une consultation préparatoire. Madame de Montagu en fit deux copies qu'elle adressa, l'une â M. de La Luzerde, évèque de Langres ; Tautre à M. Asseline, évêque de Boulogne. ElJe y joignit toutes les explications propres à intéresser les prélats, en leur faisant connaître l'admirable conduite, le désintéressement, la droiture, les saints désirs de ses amis.

Nous n'avons pas la réponse des évêques à cette

première communication, et le Journal de madame de Montagu renferme ici, comme en d'autres endroits, de regrettables lacunes ; mais nous voyons ailleurs qu'elle servit bientôt d'intermédiaire entre Tévêque de Boulogne et le comte de Stolberg, entre lesquels s'engagea une vraie controverse. Elle fit comme l'ange qui n'apparut au centenier que pour le mettre entre les mains de Pierre (1) .

§ IV. — Abjuration du protestantisme.

La mission de madame de Montagu à Eutin était finie. Dieu la rappela en France, où d'autres devoirs l'attendaient, et ne lui laissa pas la joie d'assister à l'abjuration de ses amis. Il écarta au dernier moment l'ouvrier dont il s'était servi, et mit lui-même, comme le sculpteur, la dernière main à son œuvre. Madame de Montagu se résigna à cette séparation douloureuse, plus douloureuse encore à la veille de de ce grand jour. « J'espère, dit-elle, que Dieu reçut comme une prière agréable l'holocauste de mes sentiments bien purifiés de tout ce qui pouvait s'y rencontrer d'humain. En effet, peu de temps après son retour à

(1) On trouve dans le t. vi des Œuvres choisies de M. Âsseline, imprimées à Paris en 1823, les réflexions du savant évêque sur les doutes exposés par M. le comte de Stolberg. Ces réflexions forment un traité presque complet sur le;: principales vérités religieuses dont le protestantisme a presque obscurci le sens. L'ouvrage est précédé d'une lettre du comte à M. Asseline et de la réponse du prélat, où il es" fait mention de madame de Montagu. On y voit que les Reflexions sur les doutes ne durent arriver à Eutin que dan^ le courant de l'année 1799; elles n'y arrivèrent probublemen'. que chapitre par chapitre. On lit dans une lettre du comt de Stolberg à madame de Montagu, en date du 29 cctobr • 1801: « J'ai joui d'un grand plaisir en voyant M. de Boulogne à Hil lesheim. Je lui devais un tribut de respect et d reconnaissance, comme vous savez, mais c'est à vous qro je suis redevable du bien que m'a fait ce saint homme, pi;;. ses instructions solides et lumineuses. »

Paris, elle reçut du comte lui-même la grande nouvelle qu'elle attendait (16 mai ISOO) : « Mcu âme se réjouit dans le Dieu vivant, car l'oiseau a trouvé sa demeure et la tourterelle son nid pour y faire sa couvée, c'est-à-dire tes autels, Seigneur Dieu des armées" mon Roi et mon Dieu... Inondé dun torrent de sainte joie, mon cœur devrait être un temple où la louange du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob se fît entendre sans ce<se, car il ma fait miséricorde à moi et à Sophie, et il la fera à mes enfants. Il a regardé avec une complaisance indulgente le désir do connaître la vérité, désir que lui-même avait fait naître.. . .louissez de l'œuvre de Dieu à laquelle vous avez efficacement et samtement travaillé par vos prières ferventes, par vos larmes, par votre exemple et que vos sœurs, cette sainte Rosalie (madame dé Grammont) et l'ardente Adrienne (madame de La Fayette), qui comme vous, ont contribué à rouvrage de

Dieu, en jouissent avec vous ! »

Cette conversion fît beaucoup de bruit en Allemagne et fut le signal de plusieurs autres. « Le comte Frédéric de Stolberg, dit madame de Staël dans son ouvrage sur l'Allemagne, homme très respectable par son caractère et par ses talents, célèbre dès sa jeunesse, comme poète, comme admirateur passionné de 1 antiquité et comme traducteur dHomère, a donné le premier en Allemagne le signal de ces conversions nouvelles qui ont eu depuis des imitateurs. Il vient de publier une Histoire de la religion de Jésus-Christ, laite pour mériter l'approbation de toutes les communions chrétiennes. » La vivacité de son esprit se dévoua en effet à son nouveau culte, et il mit au jour un assez grand nombre d'ouvrages, tous remarquables, pour la défense de la foi qu'il avait embrassée. Le comte de Stolberg resta en correspondance sui-

vie avec marlame de Montagu, et il ne se lassait pas de lui témoigner sans cesse sa reconnaissance en lui rappelant tout ce que lui devait son ami :

« Que votre lettre du 7 est touchante I lui écrit-il de Munster en novembre 1801. C'est comme si je vous entendais, comme si je vous voyais, comme je vous voyais autrefois, quand vous veniez embellir et sanctifier, par votre présence, nos petites fêtes d? famille à Eutin. Charmant souvenir I C étaient en effet des jours charmants, chère Pauline, c'était comme des apparitions qui passent rg,pidement, mais qui laissent un long et protond souvenir. Oui, c'étaient des apparitions. Vous vous croyiez amenée chez nous par le seul besoin d'une amitié tendre, mais c'était Dieu qui vous envoyait. Vous laissiez un libre cours à votre langue dans nos entretiens, mais c'était Dieu qui vous faisait parler. Soyez-en persuadée, chère Pauline, et goûtez toute la douceur que cette idée doit répandre dans votre cœur tendre et brûlant de charité ; soyez persuadée que vous êtes entrée pour beaucoup dans le plan des miséricordes divines envers nous... En nous présentant son joug béni et léger, il voulut que les mains de l'amitié l'ornassent de fleurs ; en voulant nous faire juger de l'arbre par les fruits, il nous en présenta lui-même en nous montrant ce que produit l'esprit de son Église, qui donne cette foi ferme, ce dévouement de l'espérance, cette charité ardente et sincère. . . > Plus tard, nous retrouverons encore les Stolberg, toujours avec la même ardeur de foi, la même tendresse de cœur, la même communauté de sentiments, de ces sentiments qui, entre vrais chrétiens, se confondent dans les cieux.

La nouvelle de la conversion du comte de Stolberg fut un événement public ; elle souleva toutes les passions de l'Église réformée. Le nouveau catholique se

vit en peu de temps privé de ses charges, abandonné d'une partie de ses amis, Tobjet de libelles infâmes, enfin comme jeté au ban de l'opinion.

Celui dont la haine se manifesta avec le plus d'éclat était un condisciple dont Stolberg avait assuré l'existence, du reste du plus liabile traducteur qu'ait eu l'Allemagne, Jean-IJenri Woss. Il est curieux de voir comment ce Caton rustique justifie ses attaques effrénées contre le comte. « Le meilleur, le plus généreux, le plus humain des nobles, s'écrie-t-il, restera toujours un monstre. Tel fut Stolberg, malgré un certain vernis de bonnes qualités qui le distinguait dans sa jeunesse. » Il s'est trouvé dans l'Allemagne révolutionnaire de nos jours, des battements de mains pour ce langage (1). Mais la conscience des contemporains fut révoltée de cet oubli de toute mesure et de toute justice, et ces violences d'un vieillard, s'acharnant contre un ami d'enfance septuagénaire, achevèrent de ramener l'opinion vers celui qu'il poursuivait.

Le comte soutint sa mauvaise fortune avec la noblesse d'un gentilhomme, la douceur d'un parfait chrétien. Vis-à-vis de ses indignes accusateurs il garda le silence, et, après avoir expliqué en une occasion solennelle les motifs de sa conversion, il demeura humblement à l'écart, se consolant, avec ses amis restés fidèles, de la défection de ceux sur qui il avait cru pouvoir compter. On raconte qu'un jour le duc de Saxe-Cobourg lui dit publiquement : « Monsieur, je n'aime pas les gens qui changent de religion, — Ni moi non plus, Monseigneur, répliqua-t-il, car si nos pères n'en avaient pas changé il y a trois cents ans je n'aurais pas eu la peine d'en changer moi-même aujourd'hui. »

(1) Europe littéruu .., ^ aiura 1833, article H. He!Ke.

Il se retira aux environs de Munster et consacra le reste de sa vie (il avait cinquante ans) à la pratique des vertus domestiques et à l'étude. Il a composé, dans sa retraite des ouvrages précieux. (Son Hist:i:e de la Religion de Jésus-Christ (15 vol.), ses Mcditalions, son livre de V Amour de Dieu contribuèrent puissamment à rallumer en Allemagne le respect et l'amour de l'Église catholique.

§ V. — Mort du comte de Stolberg.

Il avait soixante-neuf ans quand Dieu le retiia de ce monde. Le récit de ses derniers jours est un tableau achevé du chrétien, père de famille, mourant au milieu de ses enfants.

L'année 1819 avait été pour lui une année de souffrances perpétuelles. A mesure qu'il sentait ses forces Tabandonner, il avait successivement quitté ses grands travaux: le traité de Y Amour de Dieu pouvait seul lui faire oublier son mal : ce livre était pour lui comme un'testament. A la fin des jours de novembre, des douleurs très vives, des vomissements de mauvaise nature jetèrent Tinquiétude autour do lui. On s'empressa d'appeler son médecin et son ami ii:time le R. Kellermanu, doyen de Munster. Le médecin s'étant ouvert sur la proximité et la grandeur du danger, le doyen fut chargé d'avertir le malade. 1! le trouva préparé, ne se faisant aucune illusion^ prêt à suivre la volonté de Dieu jusqu^à la fin. Dès lors il passait de longues heures avec son ami, s'occupant de l'éternité, des intérêts de l'Église, du salut de sa famille. Son âme était tranquille, et, néanmoins, il ressentait parfois de grandes terreurs des jugements de Dieu ; mais toujours obéissant, il se soumettait aux paroles du digne doyen et retrouvait le caimo en entendant prêcher la miséricorde de Jésus-Christ.

Le 3 décembre, il fut plus mal : on décida qu il serait administré immédiatement. Sa femme, ses enfants accoururent et s'agenouillèrent autour de son lit. Quand le comte se fut assuré que tout le monde était là : « Cbers enfants, dit-il, il eut été impossible de lutter contre la Providence : soyez contents, car je le suis. Voyez, j'ai vécu une longue vie : j'ai soixantedix ans, que voulez-vous de plus? Dieu sait combien je tiens du fond du cœur à votre mère et à vous, et, cependant, je m'en vais volontiers. Dieu a tout réglé avec tant de bonté I Kellermann est ici, il priera sur mon corps. Mon petit ouvrage sur V Amour de Dieuy que j'ai, en effet, écrit avec amour, est achevé. Je m'en vais sans peine ; mais, si Dieu veut me laisser encore ici, sa volonté soit faite. » Il reçut ensuite le Viatique et s'unit aux oraisons que le doyen récita en manière d'action de grâces, répétant une à une les paroles de Y Anima Chrisii, prière à laquelle il avait une particulière dévotion.

Le samedi matin, il se trouva mieux : les vomissements avaient ces?é. « Je crains de violentes douleurs, disait- il, mais si Dieu me les envoie, il fera bien. » Il était calme, serein, affectueux au-delà de toute expression. Le doyen étant venu le saluer, le malade parla longtemps du purgatoire et de la pureté qu'il fallait pour paraître devant Dieu. « Kellermann, lui dit-il, vous prierez Dieu pour moi tant que vous vivrez : mes péchés ont été si nombreux et si graves I — Mais, lui dit le R. Kellermann, vous avez aimé Dieu. ~ Oh ! oui, reprit-il, je l'ai aimé, et Jésus- Christ, son Fils ! » Il se fît encore habiller et porter sur son canapé, et, tandis qu'on lui mettait ses vêtements, il récitait ce passage de saint Paul : Nous ne coulons pas être dépouillés, mais recêius, afin que ce qui est mortel en nous soit absorbé par la vie.

Il voulut être administré pendant une heure de répit. La cérémonie achevée, il dormit d'un sommeil paisible, et se réveilla ensuite si plein de force qu'il semblait que toute espérance n'était pas perdue. Lui seul ne conservait aucune illus^ion. Sa femme lui dit qu'ils étaient bien heureux'de s'aimer de telle sorte que la mort ne les pouvait séparer : « Il en est toujours ainsi, répondit-il, quand m s'aime en Celui qui est la voie, la vérité et la vie. Marchons en Lui, nous nous rapprocherons encore les uns des autres. » Une de ses filles lui baisa la main en lui disant : « Mon père, nous .sommes bien heureux d'être auprès de vous ! — Oui, mon enfant, lui répondit-il, remercions Dieu, chantons ses louanges et réjouissons-nous. » Au sortir de ce sonnmeil dont j'ai parlé plus haut, il avait dit à sa femme : « J'ai rêvé du purgatoire : c'était comme un grand couteau sur la lame duquel j'étais couché, mais, chose singulière, il ne me blessait pas ! » Voyant '3a plus jeune fille : « Je t'aime bien, ma petite Paule, lui dit-il, et toi, tu aimes bien ton vieux père. Vois comme on meurt vite : on s'en va, et personne ne vous; voit plus. On ne peut pas donner à ceux qui restent des nouvelles de l'état où on se trouve. Mais nous savons où nous allons, car le Sauveur nous a donné la promesse de la vie éternelle. » Pu s il ajouta, en regardant la comtesse et le curé : « Mon épitaphe doit être ai.nsi : lei gîl Frédéric- Léopold, etc., né le 7 novembre 1750, mort le. . . Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que tous ceux qui croient en Lui ne périssent pas, mais aient la vie éternelle. 11 y a déjà trente ans que je me suis fait cette épitsiphe. N'y ajoutez rien. Lorsqu'on a parlé de l'éternité, on doit se taire sur ce qui est de ce temps.

Les symptômes alarmants avaient reparu. Le

28 c?:lèbres conversions contemporaines

comte souffrait cruellement. Au matin, 5 décembre, il dit : « Je désire que Dieu m^appelle aujourd'hui à lui. Mais, avant tout, il faut être obéissant. Que Dieu courbe ma volonté indocile et rebelle à la souffrance 1 » Le R. Kellerman et la comtesse entrèrent en ce moment : « Me voici bien prés du but », disait le malade; et, comme une crise commençait, il ajouta : « Ceci est l'agonie. » Madame de Stolberg ayant rappelé ces paroles : Je suis la résurrection et la vie, le ma,lade ajouta : « Dieu me donne une peine telle que je ne l'avais jamais éprouvée auparavant. Et il reçut le médecin avec ces paroles : « J'espère que vous m'annoncerez aujourd'hui ma délivrance. »

Vers midi, il fit appeler ses enfants, et, quand ils furent à genoux autour de son lit, il prononça ces paroles d'une voix affaiblie, mais émue et très solennelle : (( Je suis ici en présence de Dieu présent, partout, Père, Fils et Saint-Esprit, et je supplie la Sainte- Trinité, que j'ai toujours adorée, d'avoir pitié de nous tous ; de ma première femme, de celle qui vit encore, de mes frères et soeurs morts et vivants, de mes gendres et de mes brus, de mes neveux et nièces, petitsfîls et petites-filles, de nous joindre tous dans un lien d'amour par la foi, l'espérance et la charité, de manière que personne de ce petit troupeau ne se perde, et que nous soyons tous réunis un jour près du trône de Dieu. Tout misérable pécheur que je suis, je m'en vais cependant plein de confiance en Jésus-Christ. Je prie mes chers enfants, et toutes les personnes avec lesquelles j'ai vécu, de me pardonner les manquements de charité dontje me suis rendu coupable â leur égard et le scandale que je leur ai donné. Puisse Dieu, en éloignant le tort qui aurait pu en résulter pour leurs âmes, ne pas le leur imputer, mais seuljement à moi ! Je les conjure de prier pour moi, pour ma première

femme et pour nous tous, tant qu'ils vivront. Puisse l'Esprit de Dieu nous remplir tous de son amour, de sorte que. nous soyons un comme le Père et le Fils sont un ! Si un de mes enfants ou de mes amis croyait que quelqu'un a eu des torts envers moi, je le supplie de ne pas en conserver de ressentiment, mais de prier pour celui dont il aurait cette opinion . Mes enfants chéris, il y a une chose que je voudrais vous graver dans le cœur : nous sommes tous hommes, tous pécheurs, mais tenez toujours votre cœur ouvert au Seigneur ; n'ayez pas peur de lui : car si nous l'appréhendons, qui n'appréhenderons-nous pas? et si nous n'avons pas confiance en Lui, en qui pourronsnous avoir confiance ?

Sa faiblesse ne lui permit pas de continuer : ses douleurs étaient atroces ; le râle commençait à devenir intense.

Le R. Kellerman s'établit au pied de son lit et ne le quitta plus qu'au dernier moment. Rien n'était plus beau que d'entendre ces deux amis, ces deux chrétiens, vieillis dans l'étude de la Sainte-Ecriture, s'encourager l'un l'autre dans cette heure suprême. La grâce mettait sur leurs lèvres les paroles les plus sublimes que le Saint-Esprit ait dictées à ses Saints : elles faisaient la consolation de celui qui allait entrer dans la paix de son Seigneur : « Qu'il est consolant de penser que nous souffrons pour .Jésus-Christ ! disait leR. Kellermann. — Pour Jésus-Christ, répondait le malade, et avec Jésus-Christ, par lui, en lui ! avec lui ! en lui ! » Bientôt après le comte reprit : « Ah 1 que je souffre ! L'heure de ma dissolution approche ? » Le R. Kellermann : « Mon ami, qui le Sauveur appelle-t-il à lui ? » Le malade : « Ceux qui souffrent et qui sont accablés. » Le R. Kellermann ayant prononcé ces dernières paroles du Nouveau Testament ;

« Venez, Seigneur Jésus, venez {Apoc. xxv, 20), » le malade ajouta cette sublime réflexion : Qu'il est beau de voir* la sainte Ecriture, qui nous offre un si riche tableau de nos péchés et des miséricordes divines, se terminer par ces mots : « Venez, Seigneur Jésus, venez! » Dieu si grand ouvre par ces mots le récit de ses bienfaits : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre ; » si bon, il l'achève en disant : » Je "viens bientôt ! Venez, Seigneur Jésus « {Gen. i, 1. — Apoc.^ xxv, 20). »

Il demanda qu'on récitât les prières des agonisants composées par une jeune fille protestante convertie. Il les commença lui-même : « Quand mes pieds et mes mains seront froids... » Il les récita avec une de ses filles et les acheva seul à haute voix. « Que Dieu est bon 1 disait-il. Quand Jésus alla pour nous à la mort, les siens l'abandonnèrent, et, aujourd'hui, tous les miens sont autour de moi. » Le R. Kellermann lui rappela le passage : Quand je serai élevé j'attirerai tout à moi. — « Oui, dit le malade, je me laisse aller, je veux suivre Jésus-Christ ! — Le Seigneur est proche, reprit leR. K'illermann. — Dieu soit loué! » répondit le malade. Il récita \q Pater, VAve, et ajouta encore ces paroles de V Imitation : « Votre vie est notre voie ; c'est par la patience que nous marchons vers vous qui êtes notre couronne. »

Chacun s'empressait autour du vénérable malade ; chacun voulait lui suggérer un acte d'amour, lui donner un dernier adieu dans le Christ ; il répondait à tous. c( Loué soit Jésus-Christ ! lui dit une de ses filles. — Dans l'éternité, répondit-il. — Jésus, Fils de David, ayez pitié de moi 1 — Ayez pitié de moi ! répondit-il. Il a déjà eu pitié de moi, grâce à son immense miséricorde, l'Orient m'est apparu dans les cieux 1 9

LE COMTE P.RFDÉmc-LÉOPOLD DE STOLBERG, 31

Ce furent les dernières paroles qu'il dit dans la plénitude de sa pensée. Il eut ensuite un doux et léger délire, il parlait encore de Dieu, voulait se lever comme un homme qui se préparerait à faire un grand voyage. Vers dix heures du soir il dit au médecin : « Pensez-vous que j'aille jusqu'à demain ou après demain ? » Le médecin lui répondit : « Votre foi vive et votre désir ardent de voir Dieu me permettent de vous arinoncer que vous n'irez pas jusqu'à minuit. — Dieu soit loué ! s'écria-t-il en prenant les mains du médecin. Merci, merci ! je vous remercie de tout mon cœur! Loué soit Jésus-Christ 1 » En disant ces mots, il pencha la tête, et après quelques légers soupirs, il s'en alla vers son Père et notre Père, vers sou Dieu et notre Dieu (1).

(1) Extrait d'une lettre écrite par une desjilles du comte de Stolberg.

Ciiarles-Louis de Haller, membre du Conseil souverain de Berne, petit- fils de l'illustre médecin de ce nom, neveu du philosophe de Haller, fils et père de magistrats, longtemps magistrat lui-même, et connu de toute l'Europe littéraire par des écrits remarquables, fut ramené par ses longues études à la religion catholique, à l'âge de cinquante ans, et abjura le protestantisme le 17 octobre 1820, entre les mains de l'évèque de Fribourg. Cet écrivain distingué, qui réunit l'éclat des vertus à une éminente érudition, donna l'exemple du plus grand /sacrifice.

§ [. Motifs de son retour à l'Église catJiolique.

ILiller, retiré à Parife, adressa, le 18 avril 1821, la lettre suivante à sa famille pour lui exposer l'histoire et les motifs de son retour à l'Église catholique.

« Ma chère bien-aimée épouse, et vous^ mes très chers frères, sœurs, / beaux-frères et belles sœurs, auxquels je suis bien tendrement attaché, soit par les lien<^ du sang, soit pari une alliance dont je m'honore, et par le souvenir de tant de bienfaits, je ne pensais

(1) Charles-Louis rie Haller, né à Berne en 1768, décédé en 1854, s'est fait un nom comme publiciste ; il est auteur de la Restauratioii da la scienee politique (Lyon et Paris, 1824), ouvrage célèbre où il combat les idées révolutionnaires, à l'exemple de M. de Bonalcl.

pas que je serais jamais dans le cas de vous faire à Paris une ouverture qui vous surprendra et vous affligera peut-être, qui me coûte aussi par cette seule raison, mais à laquelle la nécessité m'oblige, et qui tôt ou tard se tournera pour vous en consolation et en joie. Depuis longues années nous vivons ensemble dans la meilleure harmonie ; le Ciel l'a récompensée par toutes sortes de bénédictions: accordez-moi encore votre amitié, écoutez-moi avec bonté dans une des époques les plus décisives de ma vie.

« Vous connaissez depuis longtemps, et par mes discours et par les bruits publics, mon penchant pour l'Église catholique, qui n'est autre chose que la société universelle des chrétiens. Ce penchant ne date pas d'aujourd'hui ; personne ne m'y a engagé, personne ne m'a sollicité : il est le fruit naturel d'un bon cœur, d'une raison saine et delà grâce particulière de Dieu, qui, dans le cours de ma vie, m'y a conduit d'une manière presque miraculeuse. Mes frères et soeurs se rappelleront peut-être avec quelle équité feu notre père (1) parlait souvent des catholiques au sein de sa famille ; il les connaissait par nombre de relations littéraires ; il les aimait, il en justifiait même la croyance sur divers points. Ce germe s'est développé dans moi, et malgré les erreurs de ma jeunesse, mon ignorance du moins ne fut jamais une répugnance. La beauté des temples catholiques éleva toujours mon âme vers des objets religieux ; la nudité des nôtres, dont on a fait disparaître jusqu'au dernier emblème du christianisme, la sécheresse de notre culte me déplut ; il me semblait souvent qu'il me manquait quelque chose, que nous étions étrangers au milieu des chrétiens.

(1) Théophile-Emmanuel de Haller, du Conseil souverain de Berne, et bailli à Nyon, auteur de la Bibliothèque de l'histoire suisse, mort en 1786.

Vous trouverez déjà les traces de ces dispositions dans un éloge de Lavaler que je fis il y a vingt-un ans à Weiinar. On avait reproché à cet homme célèbre le même penchant ; je cherchai à le justifier, e quoique, hél?s ! je n'eusse pas alors d'autre religion que la religion dite naturelle, ou plutôt celle que je me faisais à moi-même, la manière dont j'y parlais, par les seules lumières du bon sens, de la confession, de l'abstinence périodique considérée comme un exercice de privation, de la décoration des temples, de \a cérémonie du lavement des pieds, et aussi de 1'^» .',^ de l'Église, frappa d'étonnement même de savants ca* tholiques. Pendant mon émigration, j'appris à connaître beaucoup de prélats et de prêtres catholiques, et, quoiqu'ils ne me parlassent jamais de religion, ou du moins qu'ils ne cherchassent pas à ébranler ma croyance, je ne pus qu'admirer leur esprit de charité, leur résignation au milieu de tous les outrages, et j'ose le dire, même leurs lumières et leurs profondes connaissances. Je ne sais quelle secrète sympathie m'attira vers eux, et comment ils m'mspirèrent toujours tant de confiance.

« L'étude des livres sur les sociétés secrètes et révolutionnaires de l'Allemagne me montra l'exemple d'unô association spirituelle répandue sur tout le globe pour enseigner, maintenir et propager des principes impies et détestables, mais néanmoins devenue puissante par son organisation, l'union de ses membres et les divers moyens qu'ils ont employés pour arriver à leur but; et, bien que ces sociétés m'inspirassent de l'horreur, elle^ me firent cependant sentir la nécessité d'une société religieuse contraire, d'une autorité enseignante et gardienne de la vérité, afin de mettre un frein aux écarts de la raison individuelle, de réunir les bons, et d'empêcher que les hommes ne fussent livrés à tout

vent de doctrine ; mais je ne me doutais pas encore, et je na m'aperçus que beaucoup plus tard que cette société existe dans l'Église chrétienne, universelle ou catholique, et. que c'est là la raison de la haine qu'ont tous les impies contre cette Eglise, tandis que toutes les âmes honnêtes et relig'euses, même dans les confessions séparées, se rapprochent d'elle, du moins par sentiment. Pendant mon séjour à Vienne, bien que ma conversion eût pu alors m'être utile sous des rapports temporels, je n'y pensai mênne pas, et personne nej'^^en parla. Tout au plus quelques bonnes âmes, qui me voulaient du bien, voyant mon cœur sans haine et mon esprit sans préjugés, laissèrent percer des vœux ou de légères insinuations. Un jour, passant devant une librairie, je vis un petit livre destiné pour le peuple, et où sont expliqués tous les rites et cérémonies de l'Église catholique .• je l'achetai par pure curiosité, et je le possède encore. Quelle ne fut pas ma surprise, en y apprenant tant de choses instructives, le sens, le but et l'utilité de tant d'usages que nous prenons pour des superstitions ! Mais ce furent surtout mes réflexions et mes études politiques qui me conduisirent peu à peu à reconnaître des vérités que j'étais loin de prévoir. Dégoûté des fausses doctrines dominantes, et y voyant la cause de tous les maux, la pureté de mon cœur me fit toujours rechercher d'autres principes sur l'origine légitime et la nature des rapports sociaux.

a La lecture attentive et fréquente de la Bible me prouva bien plus encore «lue je ne m'étais pas trompé; car, avec cet esprit de justice et d'impartialité que Dieu m'a donné, je ne pus méconnaître d'innombrables passages qui n'ont de rapport qu'à un royaume de ^ Dieu sur la terre, c'est-à-dire une Église ou une Société de fidèles, que saint Paul appelle « le corps de Jésus-Christ (I Tim., lu, 15) », ayant son chef et ses

membres, destinés à maintenir et à perpétuer la religion chrétienne, à rassembler les bons, à les séparer des méchants, à les fortifier par leur réunion, etc.; passage que nos ministres ne citent jamais, parce que, dans le sens protestant, il est impossible de leur donner une explication simple et naturelle. Le petit ouvrage que je publiai en 1811, sous le titre de Religion polique ou de Politique religieuse, et qui n'est qu'un rapprochement des passages de l'Écriture sainte sur les rapports et les devoirs sociaux, fournit une nouvelle preuve de ces principes, bien que j'y aie gardé encore beaucoup de ménagements, et que peu de personnes aient pénétré toute ma pensée .

« Ainsi, mes chers frères et sœurs, je puis dire en vérité que, dès l'année 1808, j'étais catholique dans l'âme et protestant seulement de nom. Ce sentiment prit un nouveau degré de force en 1815 , époque où la Providence, dans sa miséricorde, semble avoir réuni l'évèché de Bâle à notre canton , pour nous instruire et nous familiariser avec les véritables notions de l'Église universelle et pour détruire tant de fatales préventions. Envoyé dans cette nouvelle partie de notre ^.erritoire, rédigeant les instructions pour l'acte de réunion et cet acte lui-même, j'appris à connaitre des hommes distingués et des ouvrages plus célèbres encore, qui m'étaient nécessaires ou utiles pour enrichir et perfectionner mon quatrième volume , traitant des sociétés religieuses ou des empires ecclésiastiques. Leur lecture nourrissait mon esprit et mon âme ; peu à peu les derniers doutes disparurent, même sur le dogme, dont je m'étais jusqu'alors si peu occupé; le bandeau tomba de mes yeux ; mon esprit se trouva d'accord avec mon cœur; il me semblait avoir trouvé la voie, la vérité, la vie ; et mon âme, ayant faim et soif de la vérité, me parut enfin satisfaite. D'un autre

côté, je lisais aussi des auteurs protestants, principalement ceux qui traitent de ce qu'on appelle droit ecclésiastique; et, le croiriez-vous, mes chers frères et sœurs? ce furent eux, plus encore que les écrivains catholiques, qui me confirmèrent dans mes sentiments. Leurs incertitudes et leurs variations éternelles, leurs contradictions, leurs réticences et les concessions qui leur échappent parfois dans des moments de sincérité, enfin ce ton de sécheresse, d'aisjreur et de dédain, si peu conforme soit à la religion et à la charité chrétienne, soii aux égards dus à des frères aines et à une Église encore aujourd'hui si nombreuse et si respectable, me prouvèrent que nous n'étions pas dans la vérité, parce que la vérité ne varie point et ne se sert point d armes de cette espèce. J'entrevis au surplus, avec la plus grande évidence, ce qu'au fond les deux partis avou^'nt, savoir : que la révolution du xvi^ siècle, que nous appelons la réforme, est, dans son principe, dans ses moyens et dans ses résultats, l'image parfaite et le précurseur de la révolution politique de nos jours ; et mon aversion pour cette dernière me donna du dégoût pour la première. Les sentiments dont mon cœur était plein firent explosion; et tout le monde sait combien mes discours, en l8!6 et 1817, roulaient souvent sur ces matières. Des théologiens protestants même en furent frappés et m'approuvèrent dans les points principaux. Ainsi les trois premiers volumes de la Restauration , qui furent imprimés à cette époque, bien qu'ils ne traitent que des gouvernements temporels, renferment déjà grand nomore de passages favorables à l'Église catholique et pas un seul qui lui soit contraire.

Dans l'automne de 1818, des affaires particulières m'appelèrent à Naples. Faisant le voyage de Reggio à Rome avec une famille anglaise et un abbé français,

il fut souvent question de matières ecclésiastiques, parce que l'aspect de l'Italie et de ses nombreux monuments, en fournit l'occasion à chaque pas. L'abbé se trouvant un moment seul avec moi, me fit l'éloge des sentiments équitables de ces Anglais pour la religion catholique, et sur ma réponse que cela ne m'étonnait pas, que la révolution avait ouvert les yeux à beaucoup de monde et que j'étais aussi protestant, il ne voulut pas le croire. Il m'appliqua même ces paroles que notre Sauveur dit au centenier de Capharnaûm : Pareille foi, je ne l'ai pas trouvée parmi les nôtres. Voyant mes dispositions, il insista fortement pour m'engager à retourner dans le sein de l'Église, que je reconnaissais pour véritable et légitime... J'y répugnais encore, soit par respect humain ou pour ne pas faire de la peine à ma famille, soitpour renvoyer cette démarche jusqu'à la fin de mes jours, soit parce que j'espérais peut-être que mon quatrième volume ferait plus d'effet s'il sortait en apparence de la plume d'un protestant. Sur cela il cessa ses instances ; mais il m'écrivit encore une lettre de Rome, où il me rappela seulement quelques passages de TEcriture sainte, et entre autres celui-ci : Aujourd'hui que vous entendez sa voix, n^ endurcissez pas vos cœurs (Ps. xciv).

« Les choses restèrent sur ce pied pendant toute l'année 1819, époque où je travaillais principalement au quatrième volume de la Restauration, dont chaque chapitre me confirma dans ma foi et me prouva la nécessité, la vérité, la sainteté et les immenses bienfaits de rÉglise catholique. Mon âme en fut émue au delà de toute expression. En automne, le duc Adolphe de Mecklembourg Schwerin, passant quelques jours à Bern, vint me voir. Egalement rentré dans l'Eglise et néanmoins réconcilié maintenant avec toute sa famille protestante, ce prince aimable, voyant mes dis-

CHARLES-LOUIS DE HALLER. o^

positions d'une part et mes inquiétudes de l'autre, m'informa que je pourrais être catholique en secret, obtenir dispense pour les actes extérieurs, et que grand nombre de protestants se trouvaient dans le même cas. Cette idée me calma, parce qu'elle m'offrait le moyen de satisfaire àraa conscience sans aucun éclat public, que je désirais éviter. Toutefois je ne pris encore aucune résolution.

a Quelques dimanches avant Noël 1819, je versais un matin des larmes dans mon cabinet, par une émotion religieuse, réfléchissant au passage de l'Ecriture que l'abbé français m'avait rappelé, inquiet sur l'éducation de mes enfants et priant Dieu pour eux, quand ma femme vint me proposer d'aller au sermon, parce qu'un savant professeur prêchait. Je m'y rendis. Quel ne fut pas mon étonnement et mon émotion en l'entendant prendre pour texte ces paroles : Aujourd'hui que vous eniendex sa voix, rC endurcissez pas vos cœurs! Ce sermon semblait inspiré par la Providence même, pour être appliqué à ma situation particulière. L'orateur ne développa point son texte de la manière ordinaire : il parla de l'établissement du christianisme et de TEglise chrétienne, de saint Pierre convertissant en un jour cinq mille infidèles, du grain de sénevé dont il résulterait un grand arbre, de la nécessité d'entrer dans le royaume de Dieu, du danger de renvoyer cette résolution jusqu'à la fin de ses jours, etc. Le soir j'eus une longue conversation avec Tauteur même de ce discours. Je lui fis remarquer que notre Eglise protestante ne présentait pas l'image d'un arbre, mais plutôt des feuilles dispersées, devenues le jouet des vents ; qu'un arbre avait une racine, un tronc, des branches et des feuilles, tenant les uns aux autres, et que l'Église catholique seule me semblait porter ce caractère comme ayant un chef et des membres, comme formant

un troupeau soumis par une hiérarchie graduelle à un seul pasteur. La conversation s'engagea encore sur divers points, sur ce qu'on doit entendre par le royaume de Dieu, sur la primauté de saint Pierre, sur la perpétuité du Samt-Siège, qui très-certainement a quelque cho^e de miraculeux ; sur la difficulté ou plutôt sur l'impossibilité de maintenir une croyance fixe dans l'Église protestante, etc. Le savant théologien m'ôcûuta avec beaucoup d'intérêt et ne put disconvenir de la justesse de plusieurs de mes observations. Il convint aussi que la séparation de 1 Église universelle était un malheur et se retrancha finalement derrière les objections ordinaires, sur les anciens abus introduits dans l'Église et sur les dérèglements de plusieurs de ses membres ou de ses chefs : objections qui me semblaient prouver bien peu, vu que chez nous aussi il y a des abus, et de très grands; que Thisioire ne rapporte pas des choses fort édifiantes de Luther et de Calvin ; que nos ministres ne sont pas plus irréprochables que les prêtres catholiques ; qu'enfin parmi eux, quelques hommes peuvent bien être corrompus, mais jamais l'universalité, encore moins la foi et la religion qu'ils enseignent.

« Quant à moi, convaincu par la Bible même, que le royaume de l >ieu sur la terre ne consiste pas seulement dans la connaissance et l'accomplissement de ses préceptes (ce qui est sans doute son but et sa fin), mais aussi dans les moyens extérieurs pour y parvenir, c'est-à-dire dans l'Égliae, ou l'auLorité établie pour enseigner, interpréter et propager ces mêmes lois divines, et nous procurer par là la paix et la joie dans le Saint Esprit, qui est le dernier objet de cet empire céleste, je crus voir, dans le sermon que je venais d'entendre, le doigt de Dieu qui m'indiquait le chemin à suivre, et il me décida . J'écrivis le lendemain à nu

ami, qui seul connaissait mes dispositions et ma longue perplexité, le billet suivant :

« Je n'ai pu dormir cette nuit, et de douces larmes ont coulé de mes yeux. Le Seigneur paraît avoir exaucé la prière de tant de chrétiens en ma faveur. Sa grâce opère si puissamment en moi, que je ne peux ni ne veux plus y résister. Il m'est impossible de vivre désormais dans cette éternelle révolte contre Dieu et contre ma propre conviction. Allez donc à Fribourg, mon respectable ami ; dites à monseigneur Tévêque ce dont nous sommes convenus. Implorez la miséricorde de l'Eglise en faveur d'une brebis née dans l'erreur, entourée de ses partisans, mais qui jette un regard de tendresse vers la Mei-e commune , et qui n'attend que le moment propice pour se réunir publiquement au troupeau de Jésus-Christ, gourvernô par ses légitimes pasteurs.

« La démarche fut faite, non pas de suite, mais après un intervalle de plusieurs jours de réflexion, pendant lesquels j'insistai encore. L'évêque à qui mes ouvrages politiques m'avaient déjà fait connaître, me répondit par une lettre pleine de bonté et de chanté qui me fit fondre en larmes, et qui , seu'e m'aurait fait connaître la divinité de cette Eglise, si je n'en avais pas été persuadé d'avance. Il me dit que depuis longtemps il me considérait comme un enfant de l'Eglise catholique, etqu'il n'était pas s irprisde ma résolution; qu'il s'y atten lait, qu'il m'en félicitait. Il entra dans toute ma position, dans la délicatesse de mes rapports de famille et de société ; il m'annonça que l'Eglise se contenterai^, de la profession de foi, et que, pour éviter un plus grand mal ou pour faire un plus grand bien, je pourrais être dispensé des actes extérieurs pour un temps indéterminé ; enfin, il m'indiqua le petit nombre de réparations et de formalités à remplir. Néanmoins

plus de huit mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels je composai le petit ouvrage sur la Constitution d'Espagne ; et j'achevai le quatrième volume de la Restauration^ qui parut à la fin d'août 1820. Ce dernier ouvrage, bien qu'il ne traite que des sociétés spirituelles ou religieuses en général, et moins des dogmes que de la nature et de l'organistation de l'Eglise, est néanmoins écrit d'un bout à l'autre dans des principes catholiques, et renferme, pour ainsi dire, une profession de foi faite devant l'univers entier . L'évoque ne me pressa nullement pendant cet intervalle. Ce n'est point l'esprit de cette Eglise, comme vous le croyez peut-être ; elle ne fait point violence , mais elle ouvre à celui qui frappe ; elle voit venir , elle laisse faire la grâce de Dieu, assez puissante quand une fois elle a touché le cœur de l'homme. J'aurais pu renvoyer encore, je n'ai rien précipité; il a fallu une lutte de dix à douze ans pour me décider ; mais je n'avais plus de repos, ma résolution resta inébranlable. Enfin on arrangea le lieu et le jour avec toute la prudence possible, et ce fut le 27 octobre 1820, dans la maison de campagne de M. Boccard, allié d'Affry, à Jetschvi^il, ou l'évèque se rendit comme pour faire visite à sa famille, que je fis ma profession de foi et ma confession générale. Je reçus l'absolution, vu mon sincère repentir, et le surlendemain, à six heures du matin, dans l'oratoire particulier de l'évoque à Fribourg, le sacrement de la Confirmation et celui de la Communion, qui me donnèrent une force, un calme et une satisfaction inexprimables, et dont aucun protestant ne peut se faire une idée.

« Afin de ne pas faire d'éclat public , et de ne point affliger le cœur de mes parents, mon intention était de garder ce secret dans le fond de mon âme et de ne le déclarer que dans un moment plus favorable, ou, si

ce moment n'arrivait pas, du moins à l'approche de ma mort et dans mon testament. Cependant il n'est pas permis de renier sa foi.

((. Mon voyage à Paris n'avait aucun rapport avec cet objet. Mon but était purement personnel et littéraire, comme je l'ai encore écrit d'ici à mon frère aine. Mais à peine avais-je passé huit jours dans cette capitale, où je comptais jouir de quelques moments de satisfaction, voilà qu'on me mande de Suisse que deux folliculaires, n'aimant pas plus la religion protestante que le catholicisme , d'ailleurs éternellement ennemis de ma patrie et de ma personne, ne comptant pour rien la paix d'une famille et le bonheur d'un individu, annoncent au public ce qu'ils appellent mon changement ; et que l'une de ces feuilles, quoique sans me nommer, désigne cependant le lieu et l'époque avec assez de vérité

« Après avoir versé bien des larmes, réfléchi des nuits entières, invoqué à genoux l'assistance du Saint- Esprit et consulté des personnes sages et prudentes, je n'ai trouvé de calme et de repos que dans la résolution de vous avouer toute la vérité, jusqu'ici couverte d'un voile ; de confesser devant les hommes la foi que je confesse devant Dieu et de porter, s'il le faut, la part de croix qu'il daignera m'envoyer, me fiant à sa miséricorde ; que, vu mon obéissance et mes instantes prières, il donnera à ma femme, à mes enfants et à ma famille la force de supporter les peines et les tribulations qui seront les suites momentanées de cette résolution

« Quant à mes chers enfants, j 'adresse des vœux au Ciel pour qu'il les dirige lui-même dans la bonne voie ; mais ils sont déjà trop âgés pour que je veuille les engager malgré eux, quoique les lois elles-mêmes exigent la religion du père. Fasse le Ciel que tôt ou tard

leur volonté et celle de leur mère n'y soient pas contraires ! mais avant tout, il faut leur propre et libre conviction. Ce qui me console en attendant, c'est ma persuasion intime que bientôt peut-être, il se sera passé en Europe des événements qui faciliteront ces sortes de retours à des millions de nos frères séparés ; nombre de préjugés disparaîtront, les exemples se multiplieront, et si, en cas, mes enfants inclinent vers l'Église universelle, ils n'auront pas à soutenir la même lutte que leur père.

« Maintenant, mes chers frères et sœurs, et vous surtout tendre compagne de ma vie, si, après cet exposé ingénu et cet aveu sincère, il m'est permis d'ajouter quelques motifs de consolation, songez d'abord que ce n'est pas ma propre volonté, mais celle de Dieu qui a dirigé tout cela. Jamais je n'ai désiré, encore moins recherché cette espèce de renom ou de célébrité littéraire qui cause des inquiétudes à ma femme et qui, pour quelques moments de satisfaction, n'est en effet qu'une source de chargrm, qu'une couronne d'épines. Mais, pour le bien du monde, il faut aupsi des hommes qui se prononcent, qui défendent ou rétablissent la vérité, surtout dans une époque de grandes crises; et, en pareil cas, on n'est pas scn propre maître : c'est une providence supérieure qui assigne à chacun sa place. Si j'avais pu m'imaginer que je recevrais cette mission, jamais je ne me serais engagé dans les liens du mariage, afin de n'associer personne à mon infortune : le Ciel en a décidé autrement il a eu ses desseins.

« N'attribuez pas ce que je vais vous dire à un vain amour-propre : on est bien loin de ce sentiment quand on pleure et qu'on souffre jusqu'au fond de l'âme; mais, en considérant le cours de ma vie, je ne puis plus en

douter, mes chers amis, je suis un instrument dans la mam de Dieu, qui a daigné me choisir pour préparer ou exécuter fi|U3lque dessein de sa miséricorde, et qui m^ conduit d'après sa volonté et non d'après la mienne. C'est lui qui m'accorda ces dons du cœur et de 1 esprit, qui, dès ma tendre enfance, me fit aimer la vérité avec passion et combattre l'erreur ou ce qui me paraissait tel ; c'est lui qui m'inspira plus tard ces idées simples et heureuses dont le développement me fit découvrir un nouveau monde de vérités : c'est lui qui, depuis seize ans, me donne cette application exclusive au même objet, ce courage moral dont je m'étonne souvent moi-même, cette persévérance inébranlable, malgré tant de dégoûts et de chagrins, malgré mon extrême sensibilité et ma timidité naturelle. Ne voyez vous donc pas ce que tant d'autres ont observé? Il suscite un républicain pour asseoir et rétablir les monarchies sur leurs véritables bases ; un homme simple et peu instruit, dont l'éducation fut assez négligée, pour confondre la science la plus orgueilleuse des savants, celle dont il fut lui-même imbu dans sa jeunesse , dont il partagea un instant les erreurs ; un laïque enfin et un protestant , le descendant d'un réformateur même, pour faire briller l'Église universelle d'un nouve éclat et la défendre avec des armes qu'on n'avait pas encore employées. Croyezvous que j'aie jamais eu cette pensée-là; que, sans l'appui d'une force supérieure, j'eusse pu l'exécuter, triompher de tant d'habitudes, déraciner tant d'idées reçues dès mon enfance, résister à tant de liens qui me sont chers comme la prunelle de mes yeux ? Je vous le demande^ n'y a-t-il pas dans tout cela quelque chose de surnaturel ?

« Au surplus, mes chers amis, qu'est-ce donc d'être catholique, mot qui vous effraye par les préjugés de

votre éducation? Si j'étais devenu athée, impie, membre de sociétés anti-chréiiennes, ou séditieuses, on n'aurait rien dit; quelques bonnes âmes seules auraient gémi en secret. Si je m'étais lié à d'autres sectes également éloignées de la religion dominante et de la croyance de nos pères, sociniennes, moraves, mystiques, méthodistes, etc., on l'eût peut-être approuvé ou tout au plus blâmé comme un excès de zèle ; mais se réunir à la grande société universelle, à la grande communauté des chrétiens, la plus ancienne, la plus nombreuse, celle dont furent nos ancêtres, et qiii est répandue dans tout le globe ; qui, quoi qu'on en dise, est toujours restée la même, qui n'est sortie d^aucune, et dont toutes les autres sont sorties, serait-ce donc une faute irrémissible? Etre catholique, mes chers frères et sœurs, ce n'est donc point être superstitieux, c'est tout simplement être chrétien , membre de cette société de fidèles unis sous le même chef, dans la même foi, le même culte par toute la terre; de cette société qui, en quelque pays que vous soyez, vous fait rencontrer des amis et des frères, vous offre partout la même croyance , la même régie des actions, les mêmes secours de charité dans toutes les peines et toutes les infortunes. Cette communauté a-t-elle quelque chose de si effrayant? Ne voyez-vous pas qu'elle forme la plus grande et la plus belle des patries? Pour moi, elle m'est plus chère encore depuis que presque tous les autres liens sociaux sont relâchés ou brisés.

« Vous me parlez d'un changement de religion, d'une abjuration de la foi de nos pères : mes amis, un protestant qui devient catholique ne change pas, à bien parler^ de religion, il rentre seulement dans le sein de lEglise ; c'est une brebis errante qui cherche le pasteur et le troupeau légitimes, un enfant perdu qui retourne à la maison de spn père, un soldat égaré

prêt à défendre la même cause, mais qui rejoint le corps d'armée et obéit à son chef. Tout ce que les protestants croient ou affirment de croire, les catholiques le croient aussi et -plus fermement encore ; le Symbole est le même dans les deux confessions. Vous voyez encore, dans la vôtre, rÉgliso chrétienne universelle et la communion des Saints, c'est-à-dire des chrétiens ; seulement, parmi ces sectes diverses, on ne sait jamais vous montrer où elle est, et à quel signe on peut la reconnaître. Ainsi, mes chers frères et sœurs, en y rentrant, on n'abjure pas sa religion, on renonce seulement au schisme, c'est-à-dire à la séparation de l'Eglise, aux rêveries de son propre esprit, qui, selon TÉcriture, est la cause de tous les égarements. Il n'est pas un écrivain protestant, même parmi les réformateurs, qui ne déplore cette fatale séparation qui, depuis trois siècles, divise des frères faits pour s'aimer et se soutenir. On l'attribue à des circonstances extraordinaires, à des abus vrais ou supposés ; mais ces circonstances n'existent plus, ces abus ont cessé, ils ont été reformés par l'Église ellemême : pourquoi ne pas s'y réunir? Au surplus, mes chers frères et sœurs, songez que, si personne n^avait embrassé une autre foi que celle de ses pères, le monde ne serait pas devenu chrétien, nous vivrions encore dans l'idolâtrie et le paganisme. Tout est-il donc égal, l'erreur, ou la vérité une fois reconnue? N'est-ce pas plutôt Luther et Calvin qui ont abandonné et fait abandonner à d'autres Tantique foi de leurs pères, tandis que moi j'y retourne? Et nousmêmes, avons-nous encore la religion de nos pères immédiats, celle qui nous fut transmise dans notre jeunesse ? Nos enfants recevront-ils la même foi ? Hélas 1 quel changement déplorable s'est opéré parmi nous, seulement depuis trente à quarante ans 1 II n'y

a plus de croyance commune : chacun se fait une religion à part ou n'en reconnait aucune; chacun explique la Bible à sa fantaisie, ou n'y croit pas du tout ; nos ministres mêmes sont divisés entre eux, et ne savent plus ni c^"- qu'ils croient ni ce qu'ils doivent enseigner : l'un affirme le matin ce que l'autre réfute Faprès-dîner, et ces contradictions commencent à choquer les laïques eux-mêmes ; car si les pasteurs ne savent plus le chemin, comment les breqis devrontelles se fier à leur conduite ? Pour nous en consoler, on va jusqu'à nous dire que la religion doit se modifier et se réformer continuellement, en sorte que ceux qui me reprochent d'avoir changé changent euxmêmes tous les jours. J'avoue qu'il m'est impossible de vivre dans cette anarchie, où je ne vois que le caractère de l'erreur et tout l'opposé d'une société religieuse. Mon cœur aimant a besoin de tenir à quelque chose de stable, et je ne le trouve que dans l'Église catholique ; elle a ce caractère d'immutabilité imprimé à tous les ouvrages du Créateur.

« Vous êtes effrayé peut-être de quelques dogmes de l'Église catholique? Mes amis, toute religion a ses mystères : ils sont néce^îSaires pour humilier notre orgueil, pour affermir notre foi et pour élever notre âme à l'incompréhensibilité, c^est-à-dire à la Divinité. Tout est miracle dans la nature ; nous en voyons, nous en sentons les résultats, mais nous n'en comprenons ni la possibilité ni les causes. Dieu même, son auteur et son législateur invisible, que nous ne connaissons que par les yeux de la foi et par les effets de sa puissance, n'est-il pas le plus grand des mystères ? Mon célèbre aïeul n'a- t-il pas dit déjà que de toutes les objf^tioiisde impies, celle tirée i;e rii^compréhensibilité était la plus absurde de toutes (l)f Piuijieurs dogmes

(1> Albert de Huiler , membre di. conspil souverain de Berne, aeiyaeur cle Goumens-le-Jux et Esclaynons.

de l'Eglise protestante surpassent tout ausssi bien notre entendement que ceux que vous croyez paiticuliers à l'Eglige catholique. Au reste, quand une fois on reconnaît la divinité de cette Eglise, il faut écouter ceux dont Jésus-Christ a dit : Qui cous écoute m'écoute ; et je ne prétends pas en savoir plus que tant de beaux génies depuis dix-huit siècles. Enfin l'Eglise trouve ses dogmes dans l'Ecriture sainte, que vous admettez aussi. Pourquoi lui refuseriez-vous le droit de l'interpréter, que vous invoquez vous-même et pour chaque individu V Du moins elle l'exprime d'une manière conforme à toute l'antiquité et à l'immense majorité des des chrétiens, d'une manière enfin qui porte dans le cœur de ceux qui croient une force surnaturelle et d'ineffables consolations.

« Vous trouverez sans doute qu'il y a trop de céré-' monies, et l'on vous dit que cette religion ne consiste que dans le culte extérieur. Mes amis, j'avais pensé comme vous, mais j'ai vu que nous jugions sans connaissance de cause, et j'ai été bien désabusé. Lisez les écrits célèbres des docteurs catholiques, les superbes mandements de leurs évéques, les sermons de leurs orateurs, leurs sublimes commentaires des Ecritures, la magnificence de leurs cantiques et de leurs prières, et ces admirables livres de dévotion et de morale, et vous verrez s'ils n'ont pas des idées aussi grandes, aussi élevées, aussi pures sur la religion intérieure que les nôtres, et peut-être bien davantage. Quant aux cérémonies et aux pratiques du culte extérieur, elles sont l'expression naturelle de la foi ; elles ont toutes un but et un sens moral pour fortifier les bonnes habitudes et pour élever l'àme aux idées religieuses. Au reste, ce ne sont pas des choses absolument nécessaires; elles peuvent, ainsi que cnez vous, varier selon les circonstances, et elles varient comme choses

de pure discipline. S'il y en a trop chez les catholiques, très certainement il y en a trop peu chez les protestants, et j'aime encore mieux l'excès que le défaut du bien. Simple fidèle ce n'est pas à moi de juger l'Eglise : quelle confusion ne régnerait-il pas si chacun voulait réformer à sa manière ? Dans nos républiques, nos gouvernements temporels, tous les usages, toutes les formes ne me plaisent peut-être pas également, et cependant je suis obligé de m'y soumettre, de les suivre, si je veux rester membre de cette société.

« Vous croyez peut-être que la Bible vous suffit, qu'elle est la parole de Dieu et que chacun peut y puiser sa religion? Ah! mes chers frères et sœurs, les catholiques connaissent la Bible aussi bien que nous ; ils la citent plus fréquemment, ils en recommandent la lecture aux fidèles, et surtout ils y croient avec une foi plus vive que la nôtre ; enfin il m'a toujours semblé qu'ils l'expliquent d'une manière plus élevée et plus spirituelle. Ce sont eux qui nous l'on*^. donnée, comme tout ce que nous avons de bon et de chrétien; sans l'Eglise catholique, nous n'aurions pas même la Bible ; c'est sur son témoignage que nous croyons à sa divinité, son intégrité, son authenticité ; seulement elle pense, et j'ai toujours cru que cela devait être ainsi, que lorsqu'il s'élève des doutes ou des contestations sur le sens, c'est à l'Eglise seule de l'interpréter. La Bible est un livre ou une collection de livres saints de TEglise ou de la société chrétienne, mais elle n'est pas cette société elle-même, pas plus que les lois écrites ne forment à elles seules ce qu'on appelle un royaume temporel. Elles seraient une lettre morte sans l'esprit de cette autorité, dont elles émanent et qui les vivifie. Lo christianisme a existé avant la Bible, du moins avant le Nouveau Testament ; les apôtres mêmes ne l'avaient pas encore. Où avez-vous jamais vu dans le

monde une religion sa propager et se conserver pure avec le secours d'un livre seul, que les uns ne lisent pas et que )es autres comprennent mal, livré a l'interprétation de chacun, sans sacerdoce et sans ministère? Ne sentez-vous pas que d'après ce principe, on pourrait aussi abolir nos temples, nos pasteurs, nos écoles, nos catéchismes ? Nous en voyons déjà les effets déplorables par la multitude des sectes bizarres, et quelquefois même abominables, qui désolent nos villes et nos campagnes ; et contre lesquelles il n'y a point de remèdes, d'après le prétendu droit de Finterprélation individuelle, et qui finiront par y détruire toute religion, pour produire de terribles bouleversements ou pour nous ramener à Tunité catholique.

« Vous vous plaignez enfin que l'Eglise catholique vous condamne, qu'elle prétend que vous ne pouvez vous sauver hors d'elle . Ah I mes amis, que vous connaissez peu l'immense charité de cette bonne mère, que nous avons si imprudemment abandonnée, bien plus pour notre malheur que pour le sien ! Elle ne condamne pas vos personnes, mais seulement vos erreurs ou les faux principes que l'on vous enseigne, tout comme le médecin ne condamne que la maladie et non le malade ; elle ne vous hait point, elle vous aime, elle vous appelle ses frères, bien que séparés, tandis que vous ne donnez jamais aux catholiques ce titre amical ; elle prie pour vous tous les jours au pied des autels ; elle gémit d'avoir perdu tant d'enfants qui lui sont si chers, qu'elle voit livrés à tous les loups, c^est-à-dire à tous les faux docteurs, et privés de tant de moyens de sanctification. Toutes les sectes sont conjurées contre elle, non par une foi commune ; mais par une haine commune ; et c'est précisément ce qui m'a prouvé qu^'elle devait être la véritable^ parce que toutes les erreurs, même opposées entre elles, s'ac-

cordent aussi en ce qu'elles haïssent aussi la vérité, ainsi que vous voyez de nos jours toutes les sectes politiques se diviser à l'infini par leurs constitutions bizarres et leurs pouvoirs factices ou usurpés, et ne se réunir que dans leur acharnement contre tout souverain naturel et légitime. L'Eglise catholique seule rend amour pour haine^ bienfaits pour insultes ; elle fait du bien même à ses ennemis ; elle soulage, elle console tous les infortunés, de quelque pays et de quelque croyance qu'ils soient.

« Ou avez-vous jamais vu un véritable catholique qui vous ait fait du mal ? Pour moi, je n'en ai jamais reçu que du bien dans tout le cours de ma vie, et il m'est impossible de haïr ceux qui m'aiment. Et s'il est permis de citer des choses purement temporelles à l'appui d'une vérité générale, Berne, notre patrie même, dans toutes les crises de son existence, où at-elle trouvé des amis, si ce n'est parmi ses anciens frères, les catholiques? Qui, au contraire, lui a envié ce bonheur dont elle jouissait autrefois; qui a constamment cherché à lui nuire ; qui l'a abandonnée dans tous ses dangers ? Regardez autour de vous, je ne vous le dirai pas. Temporellement, du moins, on ne se sauve pas en flottant à tout vent de doctrine, en n'ayant aucune croyance fixe et commune. Dans les guerres de ce monde, on ne se sauve pas, on ne remporte pas la victoire, si chacun combat et s'endort à son gré, si chacun veut commander et personne obéir. Il en est de même dans les guerres que nous livrons à l'enfer, c'est-à-dire aux puissances invisibles du mal et de l'erreur. Quant au salut éternel, dont la santé de l'âme dans cette vie est la condition, l'uiiage et le précurseur, si vous êtes de bonne foi, croyant sincèrement à la vérité de votre religion, chrétiens de cœur, et remplissant les devoirs que cette qualité vous

impose, sans doute que Dieu n'impute point l'erreur involontaire, l'erreur invincible. Mais moi, convaincu depuis douze ans que nous sommes dans la fausse voie, certain que TEglise catiiolique est TEglise légitime et véritable, VEglise du Dieu vivant, la colonne et le fondement de la vérité (I Tira, III, 15), ne devrais-je pas me condamner éternellement moi-même, si je ne m'y réunissais pas, surtout lorsque le doigt de Dieu m'y invite d'une manière si évidente? Je ne suis point assez téméraire pour juger de la miséricorde de Dieu dans une antre vie, mais il me paraît démontré que, sans le retour sincère à la religion et à l'Eglise catholique, il y a peu ou point de salut sur la terre, et que c'est pour cela aussi que Jésus-Christ est venu l'établir.

« Pardonnez-moi, mes chers amis, cette longue effusion de mon cœur dans une affaire aussi importante. J'ai pensé qu'une profession de foi aussi sincère ne pourrait que toucher des âmes bien nées ; et y a-t-il de plus belles âmes que celles que le Ciel m'a accordées dans mes parents, dans mes frères et sœurs de sang et d'alliance? Jamais je ne pourrai lui en témoigner assez de reconnaissance. Consolez- vous : votre frère ne sera pas isolé, et le bras de Dieu le soutiendra. N'en doutez pas, nous vivons dans une des grandes crises du monde, et des événements incroyables vont se préparer. Du milieu des ruines apparentes, purifiée par le malheur, l'Eglise antique et universelle se relève plus sainte et plus majestueuse que jamais après une longue et terrible persécution. Partout elle gagne des âmes, même sans aucune protection des puissances temporelles. Une espèce de jugement général s'approche, et qui sait si ce n'est pas le dernier? Le monde est partagé entre les chrétiens unis au centre commun du Siège de saint Pierre d'un côté, et les impies ou les

ligues anti-chrétiennes de l'autre. Ces deux partis seuls se combattent, parce que seuls ils sont organisés ; mais tout ce qu'il y a d'âmes honnêtes et religieuses parmi les protestants se rattache déjà et doit se rattacher plus ou moins à leurs frères catholiques, sous peine que, vu leurs dispersions et le défaut d'une croyance commune, on ne les confonde avec les ennemis du christianisme et qu'on ne leur dise: D'où venez- vous? A qui tenez-vous? Je ne vous connais pas. . . Aussi des milliers m'ont précédé, des milhers me suivront. Jamais les conversions n'ont été si éclatantes que de nos jours. Vous en verrez des exemples encore plus remarquables que le mien, et je pourrais vous en citer déjà de bien frappants dans toutes les classes, depuis les princes souverains et les savants de ce monde jusqu'aux ouvriers et jusqu'aux ministres protestants eux-mêmes, tant en Angleterre qu'en Allemagne et en Suisse . Qui sait même si j'ai fait autre chose que de vous montrer le chemin? Entre croire et confesser, il y a peu de difTérence. Vous m'accordez le fond, pourquoi la forme vous blesserait-elle? Ah? laissez, laissez-moi donc la liberté de conscience que vous invoquez pour tous les autres : oui, je vaincrai votre répugnance, si tant est qu'elle existe ; je vous forcerai de m'aimer malgré vous , je vous prouverai par ma conduite qu'elle est sainte la morale que m'impose cette antique religion de nos pères, à laquelle je suis retourné. Je serai meilleur frère ; je remplirai tout mes devoirs de société avec plus de scrupule encore qu'auparavant. Ne me refusez pas votre amitié, ce qui briserait mon cœur sans changer ma foi. J'ai prié pour ma femme, et de nombreux chrétiens ont réuni leurs prières aux miennes. Dieu les exaucera, il l'assistera de sa grâce pour supporter les peines passagères que je lui cause, peut-

être même pour les changer en satisfaction ; mais si elle était encore triste et désolée, je vous la recommande ; songez qu'elle est votre sœur la mère de mes enfants, la compagne de ma vie, qu'elle a partagé avec moi bien plus de peines que de plaisirs. Entourez-la de votre amour, de vos tendres consolations; versez du baume dans son cœur ; dites-lui que je n'ai pas fait une mauvaise action, que vous m'aimez encore : alors le calme renaîtra, son courage se relèvera et nous passerons ensemble des jours, sinon sans tribulations, du moins pleins de douceur, d'union et de concorde. La Providence aura soin de mes chers enfants ; j'espère leur léguer la bénédiction de Dieu et un nom qui ne les laissera pas sans amis dans le monde. Quelques émotions salutaires, quelques exemples de la vertu souffrante ou de l'innocence persécutée ne feront que du bien à leur âme. Souvent j'ai craint pour eux cette prospérité non interrompue, qui trop communément enfante et nourrit l'orgueil, endurcit et dessèche le cœur. Enfin, mes chers frères et sœurs, s'il m'est permis de prier aussi pour moi, devons conjurer dans cette semaine sainte, par la charité de notre commun Sauveur Jésus-Christ, ne me laissez pas attendre la réponse à cette longue lettre ; tirezmoi des mortelles inquiétudes dont est troublé tout mon séjour ici. Dites-moi que la grande crise est passée, que vous me conservez votre affection, que ma femme aussi se soumet à la volonté de Dieu, que je peux venir vous embrasser et voler dans vos bras. Mais, dussent d'autres souffrances m'être réservées ; dussiez-vous vous-mêmes, ce que je suis loin de penser, m'abandonner aussi et vous éloigner plus ou moins de moi je ne vous en aimerai pas moins jusqu'à mon dernier soupir, peu-être plus prochain qu'on ne pense, vu l'affaiblissement de ma santé causé par tant de

travaux, par mon extrême sensibilité et par de continuelles émotions morales.

« Paris, ce 13 mai 1824.

« Charles Louis de Haller. »

§ II. — M. de Haller est dédommagé des persécutions quil endure par la conversion de toute sa famille.

Cette lettre excita à Berne un orage qu'elle ne devait pas, ce semble, faire naître. On avait lieu d'espérer que la démarihe de M. de Haller produirait dans cette ville une grande sensation, et, en eff^t, elle l'y produisit. Mais sa lettre, en touchant sa famille, a aussi soulevé quelques passions et révf^illé quelques ressentiments. On jeta les hauts cris contre lui. Dès le 25 avril, une motion fut faite au grand conseil pour proposer de le suspendre de ses places. Une pareille motion faite le lendemain àl'administr-ation de la ville, fut rejetée. Le 7 mai, il y eut de longs débats au grand conseil à son sujet: on dit que MM. les conseillers May, de Degindius-Chevigny, Thorman, Tscharner et autres parlèrent avec force en faveur de M de Haller ; mais Tautre parti, appuyé par un des avoyers, l'emporta. On arrêta, par 91 voix contre 50, de ne pas admettre la démission volontaire de M. de Haller de l'adminis^raion de la ville. Ensuite 114 contre 27 le suspendirent de ses places, sauf à faire examiner par les tribunaux les mesures ultérieures à prendre. Après ce résultat, M. Albert-Emmanuel de Haller, conseiller d'État et frère aine du catholique, se démit aussitôt de ?a. place au petit et au grand conseil. M. de Bonald avait fait une éloquente défense en faveur de son ami, qui fut consolé de son infortune par

la conversion de sa famille entière, conversion qui fut complétée, le 31 décembre 1826, par l'abjuration de son fils aîné Charles. — Cet excellent père, tout occupé de .l'avenir religieux de ses enfants, faisait des vœux pour que Dieu daignât les éclairer. A la fin de 1825, il fut convenu avec sa famille qu'un ministre protestant et ensuite un prêtre catholique viendraient chez lui faire des conféreaces de controverse. M. Galland, ministre genevois, autrefois pasteur à Berne et qui était venu à Paris pour diriger une école de missions protestantes, formée par la Société biblique, vint pendant plusieurs semaines, chez M. de Haller, qui assistait aux conférences et qui, tout en laissant une entière latitude au ministre, faisait cependant des observations sur différents points et força le ministre, par la simple lecture d'un catéchisme catholique, à rétracter des assertions hasardées contre 1 Église et contre sa doctrine. Quand ces conférences eurent été terminées, un prêtre catholique vint en faire d'une autre nature et insista surtout sur les caractères de la véritable Église. Les occupations de cet ecclésiastique ne lui ayant p;is permis de donner à ces instructions tout le développement que souhaitait la famille Haller, un ecclésiastique anglais qui se trouvait en France. M. de Kinsley, se chargea d'expliquer tout le catéchisme. Mais avant même qu'il eût commencé ses leçons, mademoiselle Cécile de Haller, jeune personne d^un esprit solide et déjà depuis quelque temps bien disposée pour la religion catholique, se déclara hautement; elle fît son abjuration, le dimanche 21 mai 1826, dans la chapelle de rétablissement de madame Pages, et, quelques semaines après, fit sa première communion à Saint-Sulpice. — Madame de Haller, la mère, qui assistait à celte cérémonie, en fut touchée : elle n'avait pas été peu surprise la veille quand sa fille

était venue lui demander à genoux sa bénédiction, démarche absolument inconnue chez les protestants. Le même jour, 21 mai, une nièce de M. de Haller, mademoiselle Mathide d'Erlach, se convertit au catholicisme, puis se fit religieuse.

Cependant rmstruction des fils de M. de Haller continuait ; leur sœur y assistait, malgré sa démarche, « On ne saurait, disait-elle, être trop instruite. » Le père n'avait pas cru devoir se trouver à ces conférences, afin que ses enfants eussent plus de liberté de proposer leurs difficultés. Ils s'intruisirent, en outre, par des lectures solides. Le l®'" août, le plus jeune des fils. M, Albert de Haller, âgé de dix-huit ans, jeune homme plein de droiture et de bonne foi, déclara qu'il était décidé à embrasser la religion catholique, et alla l'annoncer au minisire protestant dont il avait reçu ses premières leçons. Il fit son abjuration et sa première communion le 10 août 1826, en présence de toute sa famille. Quelques jours après, il partit pour Berne avec ses parents, reçut la confirmation des mains de Tévêque de Fribourg, et se rendit à Turin pour y entrer au service du roi de Sardaigne. ~ Le fils aîné, M. Charles de Haller, âgé de dix-neuf ans, n'avait encore pris aucune résolution ; Il fit, dans le même temps, un voyage en Angleterre avec M. Fabbé Kinsley, observa de près les sectes qui pullulaient en Angleterre, et se décida pour l'Eglise universelle. « Je veux être chrétien, disait-il, mais où trouver le christianisme parmi tant d'opinions contradictoires? Il revint à Paris vers la fin d'octobre ; une maladie grave qu'il essuya au mois de novembre, à Juilly, Tobligea de suspendre l'exécution de son projet. A peine rétabli, il fit son abjuration à Juilly, le 31 décembre 1826; le lendemain, 1^'' janvier, il reçut la confirmation des mains de l'archevêque de cette ville. -- Ainsi, tous les

enfants ne M. de Haller se trouvèrent réunis dans le sein de l'Eglise catholique. Leur mère, loin de s'opposer à ces démarches, les a, au contraire approuvées, certaine qu'elles étaient le résultat d'une entière conviction. Elle a ifîni elle-même par suivre leur exemple. — M. Albert de Haller, étant allé faire sa théologie à Rome, est entré dans l'état ecclésiastique et devint curé d'une paroisse en Suisse.

Outre les ouvrages mentionnés, M. Charles-Louis de Haller nous a laissé les suivants : Éloge de Lavater, publié à Weimar en 1800 ; un Abrégé de la science politique en 1811 ; Restauration de la science politique, ou Théorie de l'ordre social naturel, 1808 à 1821,4 vol. in-8 ; Constitution de V E spagne, 1S20; Lettre à sa famille, 1821 ; les Dénominations de partis, divers articles dans le Mémorial catholique ; l'Histoire de la Révolution religieuse, ou De la Réforme protestante dans la Suisse occidentale ; Mélanges de haute politique, Paris, 1839.

Frédéric-Guillaume Hurter d'Amann, né en 1787, à Schaffouse, en Suisse, étudia la théologie protestante à l'université de Gœttingue. Devenu pasteur dans sa ville natale, en J824, après l'avoir été dans un village, il fut élevé par élection, en J8o5, à la place de chef des pasteurs de son canton. La stabilité était le besoin de ses idées religieuses, il professait, en politique, les opinions conservatrices (1).

Se voyant en butte à la haine et aux persécutions de ses coreligionnaires, parce qu'il défendait les droits des catholiques et de plusieurs communautés religieuses de la Suisse, il donna sa démission de chef des pasteurs de son canton. Il partit ensuite pour llialie, et abjura

(1) Le premier fruit de ses graves et consciencieuses études fut une œuvre importante, témoignage de ses tendances progressives vers la vérité catholique ; Histoire du pape Innocent m et de ses contemporains ( Geschichte papst Innocent III und seiner Zeitgenofsern ) 4 vol., 1834 1842, qui a été traduite en français par MM. A. de Saint-Cliéron et J. B. Haiber, et par Mgr Jager et M. Th. Vial. Il manifesta les mêmes tendances dans deux autres ouvrages qui parurent en 1840: Excursion à Vienne et à Presbourg (Ausjîuri nach Wien und Presburg ) 2 vol., et Écènements mémorables des dix dernièr-es années du xvine siècle ( Denhioûr digkeiten ans dem letzten Dezennium des 18 Jahrhunderts).

le protestantisme à Rome pour embrasser la foi catholique en 1844 (1).

De retour en Suisse, Hurter reçut, en quelque sorte, sa consécration d'enfant de TEglise catholique par les persécutions que ses anciens coreligionnaires voulurent lui faire subir, à lui et à son honorable famille, s;ins doute au nom de la tolérance. 11 raconte lui-même ces détails dans la lettre suivante, qui termine VExposé des motifs qui ont décidé son retour dans le sein de TEglise catholique.

§ I. Histoire de sa conversion.

« Souvent, à Rome, et surtout dans le moment béni de mon retour au sein de l'Eglise, j'ai pensé à vous et à tous mes amis de Paris ; je songeais à l'intérêt que la nouvelle de ma conversion vous inspirerait et à tant d'autres catholiques de cœur et d'âme ; je me représentais la joie que vous éprouveriez. Mais, quoique ni vous ni aucun de ceux dont j'avais eu le bonheur de faiie la connaissance à Paris, l'an passé, n'aient pu assister à la cérémonie de mon abjuration, la France cependant y était représentée, et je nomme particulièrement M. l'abbé Gerbet et M. Mérieux, grand-vicaire de Mgr l'évéque de Digne. Les félicitations qui m'ont été adressées par les représentants de votre patrie n'ont pu néanmoins remplacer les senti-

(1) Il a lui-même raconté sa con'version dans deux volumes initulés Naissnnce et Régénération (Geburt und Wieder'geburi), 18451846. Il eut la consolation de voir sa femme et ses quatre fiis en rer, à son exemple, dans le sein de la véritable Église. Il fut appelé à Vienne en 1845, par le prince de Mettertiich, fut nommé ijis;oriograplie de l'empire, anobli et autorisé à s'app -ler de Hurter a'Ainann. Il publia encore une Histoire de l'empereur Ferdinand II ( Geschichte Kaiser Ferdinand's II), 4 vol. , 1850-1851, et en 1862, un vol. sur les quatre dernièi^es années de la vie de Walleinstein, WaZlenstein' oier letzte, Lebcnsjahrc. Il mourut à Grœtz en 1865.

ments de tant de personnes honorables, amis connus et inconnus, qui ont exprimé des vœux pour mon salut. Tous, et le Saint-Père le premier, ont reconm que mon retour à l'Eglise pouvait être regardé comme la récompense de mes travaux consciencieux. Je vous envoie quelques détails sur les motifs de ma conversion. Cet exposé vous montrera comment la grâce divine a aplani l'obstacle que je redoutais le plus, et qui m'avait paru d'abord le plus insurmontable : je veux parler de l'assentiment de ma femme. Dès le commencement, son opposition était très modérée ; mais elle a fini par approuver de bon cœur ma résolution.

« Le bas peuple, irrité et excité contre moi par la presse et par quelques piétistes, a prétendu prouver par un charivari furieux, et par d'autres excès, que j'avais trahi la foi et la ville. Ces manœuvres se répétèrent pendant deux soirées, et de telle manière que non-seulement la police, mais le gouvernement ont été forcés de prendre des mesures sérieuses de répression. Pendant que ces mouvements avaient lieu, je me trouvais en paix à Inspruck, ce qui atteste que ces attaques étaient dirigées uniquement contre ma femme et mes enfants. Au lieu de me faire des reproches, ma femme me parlait de tous ces désordres avec la plus parfaite tranquiUité, et même avec une sérénité imperturbable. Voilà pourquoi j'ai raison de me réjouir: je vois la grâce divine opérer dans Tàme de ma femme et j'espère qu^elle achèvera ce qui est commencé.

« Cédant aux conseils de ma femme et de mon frère, je m'arrêtai pendant les premiers jours dans l'abbaye de Reinau. De là, j'ai publié ma déclaration aux habitants de notre ville. Quelques jours après, j'y suis arrivé et j'ai passé et repassé dans les rues sans être ni inquiété, ni insulté; ni moins honoré qu'auparavant.

« Comme^ suivant le langage du cardinal Micara, le jeune homme qui reçoit l'ordre de la prêtrise signe son arrêt de mort, de même celui qui retourne dans la sein de l'Eglise doit se tenir prêt à subir les tribulations : Omnes qui pie volunt vivere in Christo Jesu perseeutionem putientur, dit saint Paul : mais la résignation et les prières des vrais membres de l'Eglise donnent des forces supérieures.

« Eœ corde et in Jesu Christo erueifixo,

« Votre ami très sincère et très dévoué,

« F, HuRTER.

« Schaffouse, ce 2 août 1844 . »

Exposé des motifs qui ont précédé mon retour dans le sein de VEglise catholique.

« Les études que j'avais été obligé de faire pour la composition de mon Histoire du pape Innocent III avaient fixé mon attention sur la structure merveilleuse qui distingue l'édifice de l'Eglise catholique. Je fus ravi en observant la direction vigoureuse imprimée par cette longue suite de Souverains-Pontifes, tous dignes d'une si haute position ; j'admirai la vigilance avec laquelle ils surent maintenir l'unité et la pureté de la doctrine.

« En regard de ces faits, se présente la mobilité des sectes protestantes, leur pitoyable dépendance des autorités gouvernementales, leurs divisions intérieures et cet esprit d'individualisme qui soumet la doctrine aux analyses sans mesure des critiques, au rationalisme des théologiens, à la libre interprétation des prédicateurs. Moi-même, en qualité de prédicateur, et, plus tard, de chef spirituel d'un canton protestant de la Suisse, je considérai comme la sentinelle chargée

de veiller à la garde d'un poste à moitié perdu, obligée de le défendre par tous les moyens en son- pouvoir, avec une résolution ferme et courageuse ; c'est dans ce but que je voulus tenir avec la plus inflexible rigueur au respect de tous les dogmes fondamentaux du christianisme révélé, ceux de la Trinité, du péché originel, de la divinité de Jésus-Christ, de la rédemption. L'ensemble de mon enseignement, et comme prédicateur et comme professeur, tendait â repousser toutes tentatives du rationalisme. Je m'appliquai donc sérieusement à fortifier et à maintenir les débris survivants de la véritable doctrine. Mais, à cette époque, l'objet apécial de mes travaux concernait plutôt l'extérieur que l'intérieur de l'Eglise, plutôt son histoire et sa constitution que ses dogmes. Toutefois, ma conviction religieu'^e était déjà blessée de voir cette fraction du protestantisme à laquelle j'appartenais écarter entièrement le culte de la samte Vierge, soit qu'il ne fût tenu aucun compte de son existence, soit qu'elle ftit considérée seulement comme une mère ordmaire et une simple femme pieuse. Dès mes jeunes années, sans avoir cherché à m'instruire par la lecture de quelques ouvrages, sans être entré dans aucune discussion, sans posséder une connaissance particulière de l'enseignement catholique au sujet de la Mère de Dieu ; déjà je me sentais pénétré d'une inexprimable vénération pour elle. Je devinais en Marie l'avocate du chrétien, et du fond de mon cœur je m'adressais à elle dans l'intimité de ma vie privée Dans les chaires protestantes, il est permis de rejeter complètement tout C'î que les fondateurs du patriotisme ont daigné conserver des dogmes du christianisme, m.iis vouloir conserver ou établir ce qu'ils ont r^'jeté, voilà ce qui rencontrerait, sans nul doute, de la part des protestants, une vive opposition, un blâme sévère ; cepen-

dant je m'efforçais d'appeler l'attention sur la Vierge (ainsi est-elle nommé dans la Confession d'Augsbourg), de rappeler à la mémoire de mes coreligionnaires quelle était la haute signification de la personne de la Mère du Christ. Aller au delà ne m'était pas possible dans la position particulière où je me trouvais.

« Dans l'année 1840, on m'adressa cette question inconvenante: si j'étais protestant de cœur? question qui ne venait pas à propos de faits ayant rapport à mes fonctions publiques, mais exclusivement au sujet de V Histoire d' Innocent III et d'un voyage à Vienne. Je refusai de répondre à cette question, parce qu'on prétendait plutôt savoir ce que je ne croyais pas que ce que je croyais. Si, au contraire, en m'avait demandé : Êtes-vous catholique? alors j'aurais répondu, à cette époque, par un non tout court. Mon refus souleva contre moi un véritable orage ; et l'ingratitude, des idées bornées, un piétisme étroit, l'envie, la vengeance, la haine politique se réunirent contre un seul homme, lequel de son côté se défendit avec beaucoup de vivacité. Aujourd'hui, pour dire toute ma pensée, je ne dois que des remercîments à mes ennemis ; maintenant que \q fruit de justice et de paix est mùr, je reconnais dans ces luttes, alors si douloureuses pour moi, le moyen salutaire employé pour ma sanctification. Convaincu que Dieu, dès ma tendre enfance, a voulu me conduire, malgré de si longs détours, au but que j'ai atteint, je regarde, à cette heure bénie, la tempête qui a grondé sur ma tête, comme le signal et l'impulsion de la course que j'ai suivie, à partir de ce jour, soutenu par une volonté fixe et ferme.

« Je tombe malade avec toute ma famille ; deux filles bien-aimées me sont ravies par la mort. Mais tandis que dans plus d'un couvent catholique de la

Suisse, des prières se disaient pour la guérison de mes enfants, le piétisme se livrait aux élans d'une joie cruelle, heureux de pouvoir enfoncer dans le cœur d'un père un poignard à triple tranchant : la conviction profonde nne vint donc qu'avec de telles gens, il n'y avait de paix à espérer qu'à la condition de se courber sous le joug le plus dur d'un misérable aveuglement. Mon choix pouvait-il être encore douteux? Je rejetai dignités, places, revenus, et rentrai dans la vie privée, dégoûté d'une secte qui, par le rationalisme, renverse tous les dogmes chrétiens, ou, par le piétisme, foule aux pieds la morale. Jusqu'à ce jour cependant je n'admettais pas encore tous les enseignements de l'Église catholique. Mais est-il présumable que quatre années de la vie d'un homme qui pense, qui aime le travail et qui jouit du libre emploi de son temps, se seraient écoulées sans le faire avancer ou reculer? Personne ne le croirait. La vérité est que la direction donnée à mon esprit par la divine Providence m'avait fait faire des progrès hâtés par mes propres études. Ce n'est pas à dire que telles ou telles personnes m'eussent influencé directement ou indirectement ; toutefois, la lumière se fit, elle répandit de jour en jour un éclat plus distinct sur la voie que je suivais.

« Dans mes travaux, j'avais eu à consulter de nombreux ouvrages sur l'origine de la soi-disant Réforme, sur ses causes, sur les moyens tentés pour fixer ses dogmes, sur &on influence politique, particulièrement en Angleterre. Les preuves ne me manquaient pas, même autour de moi, lesquelles démontraient la fureur qui anime le rationalisme contre l'Église catholique, tandis qu'il abandonne à sa libre action le protestantisme et se rallie même à lui, parce qu'il poursuit un but semblable, la destruction du catholicisme. Cet

autre fait se présentait à moi au milieu de mes études : les peuples catholiques lancés en avant dans la voie des révolutions politiques, ont le pouvoir de s'arrêter et de se reconstituer, tandis que les peuples protestants ne peuvent plus se fixer au milieu de leurs mouvements précipités; les nations catholiques, agitées par le délire révolutionnaire, se guérissent beaucoup plus vite de cette maladie que les nations protestantes, et celles-ci seulement en proportion de l'affaiblissement de leurs sentiments hostiles contre les catholiques.

« Le spectacle des luttes que TÉglise catholique subit dans notre siècle et dans le monde entier exerça surtout une influence décisive sur mon esprit. J'examinais la valeur morale des partis divers et les moyens de combat employés par les uns et par les autres. Ici, je voyais à la tête des ennemis de l'Église cet autocrate qui réunit dans sa personne la cruauté d'un Domitien et l'astuce d'un Julien ; là ces Pharisiens politiques qui émancipent les Noirs pour accabler les Blancs, parce que ceux-ci sont catholiques, sous un joug plus dur et sous le poids d'une horrible misère ; qui traversent toutes les mers pour propager, d'une main, la stérilité d'un enseignement évangélique, et fournir de l'autre des poignards à toutes les révoltes. Voici un pays protestant, la Prusse, où l'on a employé toutes les ruses d'une diplomatie perfide, afin d'opérer entre les luthériens et les calvinistes des essais de fu- , sion pour mieux écraser l'Eglise catholique ; dans d'autres pays allemands, le despotisme ministériel, inspiré par les doctrines audacieuses et imprudentes de Hegel, se sert d'espions, de juges d'instruction, de Tamende et de la prison contre des prêtres fidèles à leur croyance. En France, des députés usent de tous les artifices d'une faconde intarissable pour entraver les droits de l'Église ; le gouvernement s'acharne à

maintenir une législation née des nlus mauvaises passions révolutionnaires ; nous voyons régner une civilisation superficielle, fille du journalisme, Tidolâtrie des intérêts matériels, une philosophie dirigée contre Dieu même, une jeunesse élevée dans des principes destructifs de tout ordre social... Ensemble monstrueux d'hommes et de choses qui se heurtent dans la confusion pour ruiner l'édifice éternel de la Providence.

« Malgré tant de contrariétés et d'attaques, le souffle d'un mei'leur esprit se fait sentir. On ne peut dire de quel point de l'horizon il descend, mais il est impossible de nier que l'Église gagne du terrain là même où ont lieu les plus violents efforts pour la faire reculer. Les coups dirigés contre elle ne servent qu'à la fortifier, et les tentatives organisées par les hommes les plus puissants avortent contre toute atteinte.

« Il est vrai qu'il se rencontre des prêtres dont l'esprit est assez borné pour ne pouvoir apprécier toute la valeur des instructions catholiques ; des prêtres qui prétendent réduire le colossal édifice de l'Église à la propre mesure de leur intelligence infime ; mais, par bonhpur, nous en voyons d'autres qui agissent avec plus d'esprit et plus de vigueur ; qui ne se laissent pas intimider par ce mot à'ultramontanisme , à l'usage de tous ceux qui veulent entraver la libre et inviolable action de l'Église.

« Voilà tous les faits qui me firent sérieusement réfléchir sur l'existence dune institution qui sort, renouvelée et fortifiée, de la lutte contre tant d'ennemis franchement déclarés et hypocritement déguisés.

« Après ma démission des fonctions de président du Consistoire, je consacrai la liberté de mes loisirs à l'étude des dogmes catholiques, et je mis à profit, sous ce rapport, la lecture de la Symbolique, de Mœhler.

Jamais je n'avais douté que le Christianisme fût une révélation divine ; mais, à cette époque seulement, je m'occupai de certaines assertions des protestants, qui prétendent, par exemple, que le Christianisme ne s'est conservé dans toute sa pureté que pendant les premiers siècles, pour s'engloutir ensuite, pendant douze siècles, dans un abîme d'erreurs et d'ins'itutions exclusivement humaines, abirae fermé enfin par l'avènement de génies supérieurs. . ., cest-à-dire par un moine riche en contradictions de tous genres, et par un roi débauché et spoliateur. Le simple bon sens ne devrait-il pas suffire à interdire toute confiance en une prétendue Réforme dirigée par des personnages d'une valeur morale aussi révoltante? Ajournez les déchirements intérieurs de tant de sectes protestantes, leur divergen 'e au sujet de toutes les doctrines essentielles ; et qui ne s'unissent que dans leur opposition et leur haine contre l'Église. Je fus donc amené à constater que les différences qui existent dans l'enseignement du protestantisme se manifestèrent dès les premiers jours de la Réforme, comme il se voit aujourd'hui encore parmi tant de protestants qui étonnent par l'éirangeté de leurs systèmes, par celte facilité à les modifier, à les changer suivant les besoins du jour. Une des causes non moins décisives qui contribuèrent à m'éclairer et à fixer ma résolution, fut la certitude de rencontrer, au contraire, chez tous les théologieuïs catholiques romains l'unité et l'harmonie de l'enseignement. Le langage des novateurs protestants touchant une Église invisible, une tradition de la pure doctrine par le moyen d'une suite indéfinie d'hérésies, ce langage n.^. peut aveugler quiconque a conservé ou retrouvé la faculté d'apprécier les hommes et les choses.

« J'achevais d'être fortifié dans les convictions par

la lecture d'une traduction allemande du traité de VExplicaiion de la sainte Messe, par Innocent III.

« Tels sont donc les moyens visibles et palpables dont Dieu s^est servi pour ma conversion ; ces moyens se trouvent à la portée de tout le monde. Les motifs cachés, ceux qui viennent d'en haut et ne sont connus que du Ciel, ceux-là resteront un secret devant les hommes. Ce n'est qu'après mon retour dans le sein de l'Église que j'ai su combien de prières avaient été adressées au Père Éternel, dans divers couvents, par des prêtres, par des laïques, à Rome, dans le reste de l'Italie, dans le Tyrol, en Bavière, en Suisse, peut-être aussi dans d'autres pays, prières adressées depuis plusieurs années à la sainte Vierge^ pour obtenir son intercession auprès du Père de toute grâce. Après ma conversion seulemnt, j'ai appris combien de messes avaient été célébrées pour obtenir la miséricorde de Dieu en ma faveur. Le jour de mon départ pour Rome, un de mes amis de Paris me recommanda à l'Archiconfrérie du Très Saint et Immaculé Cœur de Marie.

« Sous la protection de tous ces pieux sentiments, j'entrepris mon voyage à Rome, le 29 février 1844, fermement décidé à me déclarer le fils le plus fidèle de cette tendre Mère, l'Église catholique.

« A Pavie, grâce à une intervention amicale, et par une faveur toute particulière, on exposa à la vénéraion publique les reliques insignes du grand évêque d'Hippone ; je m'approchai, en tremblant , de ces ossements sacrés, renfermant encore dans mon cœur mes sentiments de respect et d'amour, car le moment de me promoncer n''était pas venu.,. Mais je reçus de la contemplation de ces saintes reliques une nouvelle et plus vive impulsion pour accomplir mon projet. Comment n'aurais-je pas trouvé grande, louable et attachante une institution qui, après plus de quinze

siècles écoulés, n'a pas cessé de vénérer l'enveloppe terrestre d'une intelligence supérieure, modèle éternel des plus belles vertus, dont les lumières et la puissance éclairent encore et fortifient l'Église? Ces pieux et nobles sentiments furent entretenus dans mon esprit par la lecture d^un ouvrage de M. le chanoine Giovanni Basilio : Relation historique^ avee documents, du don fait par Véglise de Pavie, d'une relique, insigne du corps de saint Augustin à Mgr Antoine Adolphe Dupuch^ écêque d'Alger.

« Un seul fait peut-être aurait pu exercer une influence de nature à m'arrèter dans l'exécution de mon projet, c'est la rencontre d'un zèle louable, mais inopportun^ qui eût été employé à hâter le moment de ma conversion. Sous ce rapport je n'ai eu qu'à me féliciter, car, pendant les trois mois de mon séjour à Rome, nulle action morale d'aucun genre ne fut exercée pour me faire prononcer ces paroles solennelles que Ton désirait tant entendre sortir de ma bouche. Une fois seulement, dans une audience qui me fut accordée par le Saint-Père, ces mots me furent adressés avec la plus inexprimable sérénité : Spero che lei sara Mio FiGLio {j'espère que vous serez un jour mon fils). Une autre fois, le pieux et savant évêque de Thessalonique, Mgr Rossi, me dit à Naples : J'espère que vous serez des nôtres. Plusieurs autres amis et protecteurs exprimèrent de semblables désirs, mais sans aller jamais plus loin. Quoique j'aie eu le bonheur de me voir honoré d'un grand nombre d'entretiens intimes avec le célèbre R. P. Péronne, de la Société de Jésus, ce saint et savant prêtre ne fit qu'une seule allusion à ce qui était cependant le vœu de son cœur. Le jour de la fête de saint Louis de Gonzague, lorsque je remerciais du fond de mon âme le P. Péronne de n'avoir jamais abordé cette question, le R. P. me ré-

pondit : J'avais bien prévu que la grâce de Dieu suffirait pour opérer, et voilà pourquoi une intercention humaine eût été superflue. Au Mont-Cassin, dans cette maison illustre, mère de tant d'abbayes et congrégations célèbres, la conversation se porta un jour sur ma conversion ; on exprima la crainte d'attirer sur ma tête les fureurs de la haine, si ma conversion devait se faire avec solennité, et non pas dans la retraite et le silence d'une église isolée et déserte. Je répliquai : « Je suis décidé à n^abjurer nulle part ailleurs qu'à Rome même, et je ne veux ni chercher, ni fuir la publicité plus ou moins éclatante d'une action qui n'a pas besoin d'être cachée, puisqu'elle est bonne, juste et louable. Surtout dans cette circonstance importante pour moi, je veux agir avec cette loyauté qui a toujours été la règle de ma conduite. »

« Quoique dans la préface d'une collection d oeuvres diverses, publiée peu de temps avant mon départ pour Rome, j'eusse assez clairement indiqué mon projet de conversion, jamais cependant je ne m'expliquai, à ce sujet, avec ma femme. Je me proposais du lui faire connaître par écrit mes intentions. En effet, mes lettres datées de Pise contenaient des indications qui devenaient de plus en plus claires et directes, à mesure que j'approchais de Rome. Grâce à Dieu, j'éprouvai la douce satisfaction de ne rencontrer, de la part de ma femme, qu'une opposition modérée, tendrement affectueuse, qui finit par ne plus se réduire qu'aux craintes d'une mère inquiète sur l'avenir de ses enfants. Décidément, dans cette circonstance comme dans tant d'autres, l'influence de la volonté divine était manifeste et directe.

« Tranquille de ce côté, je ne voulus plus mettre de retard à l'exécution de mon grand acte. Le 14 juin, je déclairai à Son Eminence le cardinal Ostini , le

seul ami qui connût ma pensée intime, que rien ne s'opposait plus à mon retour dans le sein de l'Eglise. Le jour et l'heure de mon abjuration furent fixés au dimanche suivant, le 16 juin, dans les appartements de Son Eminence. Je crus de mon devoir d'avertir de cette détermination Sa Sainteté, qui avait daigné m'honorer par tant de bienveillance et de bonté paternelle. Lorsque ma lettre arriva au cabinet du Pape, Mgr le cardinal secrétaire d'Etat se trouvait présent, et le Saint-Père, plein de joie, la lui communiqua. Grégoire XVI et le cardinal n'approuvèrent pas l'idée que j'avais exprimée de me borner, dans le moment, à une simple déclaration et à la signature d'un acte d'abjuration, pour accomplir plus tard, à mon retour en Suisse, les autres cérémonies.

« Mon retour à TEglise catholique a donc été exécuté le 16 juin 1844, fête de saint François Régis; j'ai reçu la première communion et la confirmation le £1 juin, fête de saint Louis de (jonzague. Dans cette solennité, Mgr le cardinal Ostini se rappela avec émotion qu'il avait, il y a trente ans, dans la même chapelle de Saint-Louis de Gonzague, reçu au sein de l'Eglise catholique l'illustre peintre Overbeek, lequel s'est présenté comme parrain.

« Je fus admis à l'honneur de recevoir la sainte communion , et précédant la jeunesse studieuse de Rome, réunie pour cette cérémonie, afin de lui prouver comment des études sérieuses et impartiales ne manquent jamais de conduire les intelligences à s'identifier avec l'unité vivante de la sainte Eglise.

« La présence d'un grand nombre de mes amis de Rome, d'Allemagne, de la France et de la Suisse, dans cette journée mémorable pour moi, a été un nouvel encouragement pour ma résolution et ma pe / sévérance. )>

§ II. Hommages rendus à Hurter.

On lit dans Le Chroniqueur de Frihourg :

« M. Frédéric Hurter, le célèbre historien, est décédé à Gratz, en Autriche, le 23 août 1865, après une courte mais douloureuse maladie. Doué dès sa jeunesse d'un zèle ardent pour la science et la découverte de la vérité, il publia à Schaffhouse, alors qu'il était ministre protestant de cette ville, son grand ouvrage sur le pape Innocent III, qui lui fit une réputation de littérateur et de savant dans toute l'Allemagne. Cet ouvrage parut dans un moment où les passions confessionnelles étaient moins en mouvement qu'actuellement et à une époque où l'Allemagne, plus calme et plus tolérante qu'elle n'est aujourd'hui, pouvait comprendre que même un protestant devait être impartial vis-à-vis d'un pape. Par son ouvrage conçu dans un sens vraiment libéral, Hurter a jeté une vive lumière sur les temps d'Innocent III, et aucun historien ne pourra désormais essayer d'ignorer le véritable caractère de l'époque où vivait cet illustre Pontife. Vers la fin de la période de 1830, alors que les passions anticatholiques se rallumèrent en Suisse, Hurter resta avec les protestants, qui, francs- de préjugés confessionnels, restèrent du côté du droit et prirent ouvertement le parti des catholiques, que Ton voulait opprimer atout prix. Hurter publia à cette époque plusieurs écrits qui lui valurent aussi un peu de cette persécution qui s'étendit alors sur tous ceux qui soutinrent le droit et la vérité. Lorsque, parvenu à la dignité d'Antithès de sa ville natale, il voulut se rendre à Rome pour y continuer ses études historiques, les jaloux et les fanatiques excitèrent la population de Schaffhouse

contre lui, et le libéralisme de cette époque alla si loin qu'un charivari fut même donné devant sa maison alors qu'il en était absent. Ses études historiques, les efforts qu'il tenta pour découvrir la vérité, les expériences qu'il fît de la civilisation actuelle, et un sentiment religieux des plus profonds le portèrent vers l'année 1840 à embrasser la religion catholique. Voulant éviter le fanatisme qui le poursuivait dans sa patrie et mettre sa famille en sûreté, Hurter se rendit à Vienne, où une place dans les archives de l'empire lui avait été offerte. C'est là qu'il passa les dernières années de sa vie dans le silence du cabinet et uniquement occupé des travaux historiques. Dans un ouvrage très répandu. Naissance et Renaissance, il explique les différentes réflexions qui Tont fait quitter le protestantisme pour embrasser la religion de ses pères. La vieillesse de Hurter fut calme et aimable. Estimé de tous les hommes d'Etat de l'Autriche, dominant de son auréole tous les savants de l'Allemagne, il jouit durant de longues années de cette gloire bien méritée et de cette paix intérieure, privilège des hommes qui ont le courage de demeurer dans toutes les circonstances, et malgré toutes les tempêtes, fidèles à leurs convictions. »

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M. Eugène de Genoude est un des écrivains qui ont pris la plus large part aux controverses religieuses du commencement de ce siècle. Son ouvrage la Raison du Christianisme a beaucoup contribué à ramener à la foi un grand nombre d'esprits flottants entre l'erreur et la vérité. Son témoignage a d'autant plus d'autorité qu'il avait lui-même, dans sa jeunesse, partagé les préjugés antireligieux de la plupart des hommes de cette époque déplorable.

(1) Eugène de Genoude, né en 1702 à Montélimart, mort en 1849, fut d'abord professeur au lycée Bonaparte et entra au séminaire, qu il quitta pour se faire écrivain. Il fut anobli, en lb22, à la suite de la publication d'une traduction Française de la Bible, 16 vol. in-12 et 5 vol. in-4o. Collaboiateur du Conservateur, fondateur du Défenseur, et directeur de la Gazette de France, il fut un infatigable journaliste. Devenu prêtre après avoir perdu sa femme, il ne discontinua pas de faire dans la Gazette une vive opposition à la royauté de Louis-Philippe, en vertu du principe de la légitimité. Il fut élu député en 1846.

Il est regrettable que M. de Genoude ait soutenu les opinions gallicanes qui, à cette époque, avaient., hélas ! beaucoup de partisans parmi le clergé français. Eclairés depuis par l'abus ((ue les ('nn('mis de la religion ont fait des prétendues libertés de l'Eglise gallicane, et par les encycliques doctrinales de Pie IX, tous les bons prêtres adhèrent sans distinction aux décrets et aux enseignements du biège Apostolique.

L'éminent écrivain a raconté lui-même, dans quelques pages pleines d'une éloquence émue, à la manière de saint Augustin, le travail de la grâce dans son âme, et par quels inoyens providentiels Dieu l'avait fait passer des ténèbres de l'incrédulité à la pleine lumière de l'Évangile.

Nous le laissons parler lui-même : rien ne saurait égaler le charme de ses touchants aveux.

§ I. — Le premier âge.

Il faut que je reprenne tous les événements de ma vie, que je recueille tous mes souvenirs, ce qui présente bien quelques difficultés après plus de trente années ; mais comme je puis être utile à des jeunes gens qui se trouveraient dans la situation où j'ai été moi-même, je me résous à écrire cette histoire des premières années de m.a vie.

Je suis né à Montélimart, dans la province du Dauphiné, à l'époque de la Terreur ; et, dès l'âge de dix ans, j'ai été conduit à Grenob'e, dans la belle vallée du Graisivaudan, Grenoble, ancienne ville de parlement, une des villes de France où l'esprit est le plus cultivé. Les grandes catastrophes de la révolution m'ont été inconnues, quoique tout le monde en fût occupé autour de moi. Les premiers faits dont mon imagination ait été frappée sont l'arrivée du Pape Pie VI à Grenoble, en 99, et le concours immense de personnes qui se pressaient autour de lui ; je me souviens aussi de la foule qui couvrait la place de la prison, afin de voir sortir des jeunes gens que l'on allait fusiller pour avoir accompagné des émigrés, et qui chantaient en mourant \q Réveil du peuple . Les craintes que répandait la défaite de Schérer dans la même année, sont la seule terreur que j'ai connue. Grenoble

était remplie d'Italiens qui fuyaient devant les armes de Souvaroff. Je me rappelle encore qu'on parlait de cacher ce qu'on avait de plus précieux. Les alarmes qui s'étaient répandues, une fois dissipées, je ne songeais plus à demander ce qui se passait. Voici la raison de mon indifférence pour les objets extérieurs :je vivais alors dans un monde idéal. J'aimais passionnément la lecture : j'avais lu V Iliade ; je pleurais sur Hector traîné autour de Troie par Achille , et sur Priam redemandant le corps de son fils. Après Vlliade, je lus la Jérusalem ; Tancrède était mon héros. Je savais le poème du Tasse par cœur ; l'Arioste me ravissait. Dans mes jeux avec mes condisciples, je leur donnais les noms des héros de V Iliade ou des chevaliers de la, Jérusalem et du poème de Roland.

J'avais un père, une mère, remplis de bontés pour moi ; des frères, des sœurs, des amis que j'aimais et qui m'aimaient également... Telle fut la vie de mes premières années : je connaissais les joies de la famille et les douceurs de l'amitié. Je vivais de l'arbre de vie, je n'avais pas encore goûté l'arbre de la science. Les premiers fruits empoisonnèrent mon bonheur. Je vais vous dire comment.

§ n. T— Lecture de Voltaire et des philosophes.

J'avais un goût prononcé pour Tétude ; une curiosité insatiable. Aux travaux du collège j'ajoutai l'hébreu et le grec. Souvent, pendant la récréation, je m'enfermais chez un libraire, et je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Voltaire devint mon auteur favori. J'appris tous ses vers, je lus son Dictionnaire philosophique.

Il faut que vous sachiez bien ma situation par rapport à la religion, pour que vous compreniez et tous les ravages que durent faire dans mon esprit les écrits des philosophes, et la nécessité de parler de Dieu aux enfants, parce que la foi vient de l'ouïe, ficles ex auditu.

Plus je repasse mes premières années, et moins j'y trouve la trace de sentiments religieux. Sous le Directoire, au temps des prêtres constitutionnels, on me conduisait à la messe dans une chambi'e, à un troisième étage. On me recommandait de n'en pas parler. J'allais à la décade par curiosité ; mais je n'attachais aucune idée à tout ce qui se passait autour de moi.

Le seul souvenir religieux qui me revienne à l'esprit, c'est un trait de la Vie des Saints. Je lisais l'histoire de sainte Thérèse, et je fus frappé de son désir d'aller mourir chez les Maures. Je faisais de petites chapelles, mais sans aucun sentiment ni aucune idée. Ce n'était qu'un amusement ; la mort m'effrayait et j'avais peur des esprits de ténèbres et des revenants. J'avais le sentiment de quelque chose d'inconnu plein de terreurs. Je n'allais pas au-delà.

La foi était en moi comme si elle n'était pas. J'avais appris quelques paroles que je récitais ie mémoire; jo récitais le Credo et quelques autres prières, mais je ne savais que des mots et ne concevais nullement ce qu'ils signifiaient. Les rapports de Dieu avec moi m'étaient complètement inconnus ; j'allais au catéchisme^ mais je n'y prenais aucun goût. Cette lettre froide, sans explication, était pour moi comme de l'algèbre. Je n'ai pas entendu alors un mot qui rno donnât une idée des mystères et des preuves de la religion. Nous étions à l'époque de lEmpiro. La philosophie matérialiste du xviii« siècle régnait dans le gouvernement

et dans les mœurs. « Rien ne peut peindre, » dit monsieur de Lamartine,qui cherchait alors la poésie comme je cherchais la religion , « l'orgueilleuse stérilité de cette époque. » Les homnies géométriques, qui avaient alors la parole, souriaient dédaigneusement quand ils prononçaient les mots enthousiasme, religion, liberté, poésie. Calcul et force, tout était là pour eux. Ils ne croyaient que ce qui se prouve, il ne sentaient que ce qui se touche. La religion était morte dans leur intelligence, morte dans leurs âmes, morte en eux et autour d'eux. Le calcul seul était permis, honoré, protégé, payé. On vivait dans une atmosphère de lâcheté et de servitude, on manquait d'espace et d'air. Je ne me rendais pas compte de cette situation morale de la société, mais je la subissais à mon insu. J'ai fait, en herborisant, de nombreux voyages à la Grande- Chartreuse. J'admirais ses sapins, son torrent, ses montagnes, mais il n'y avait plus alors le moindre vestige de la religion. A la chapelle de Saint-Bruno, pas un signe de culte. Des noms écrits sur toutes les murailles n'indiquaient que la curiosité des voyageurs. On se croyait au milieu des ruines du Christianisme, comme à Thèbes ou à Persépolis, on est au milieu des ruines de lidolâtrie. A la croix du Grand-Son, qui apparaissait encore au milieu de ces déserts et dominait tout, je ne me prosternai même pas; personne ne me donnait cet exemple. Je ne savais pas ce que voulait dire ce signe sacré. J'y inscrivis mon nom comme à la croix de Charousse, au-dessous de Revel, machinalement.

L'idée de Dieu ne subsistait au fond de mon âme que par le sentiment d'admiration dont j'ai toujours été pénétré pour lui sur le sommet des montagnes.

Telle était la situation de mon esprit, lorsque j'ouvris Voltaire pour la première fois. Je n'avais jamais

entendu parler des merveilles opérées par Jésus-Christ, ou si j'en avais entendu parler, c'était sans y prêter aucune attention. Les jours d'abstinence observés par habitude, des chapelets, des prières récitées sans ferveur, des chants dans une langue qui me paraissait barbare, parce que je goûtais beaucoup le latin de Virgile ; des légendes, des histoires de prodiges et de revenants : c'était là pour moi toute l'histoire de la religion. Je n^exagère rien. Voilà l'inconvénient terrible, dans l'éducation, de mettre la cérémonie avant l^idée.

Voltaire me donna des idées justes de la littérature, de la poésie ; il m'apprit, je le croyais, l'histoire, la physique, la philosophie ; il me fit connaître l'Europe, la France ; enfin je crus savoir par lui toutes choses, et la religion m'apparut sous les couleurs qu'il lui donne. D'abord je triompliai, je me crus un esprit supérieur ; je regardai en pitié tout ce qui m'entourait, je raillai tous ceux qui parlaient devant moi du Christianisme. J'adoptai toutes les objections.

Voltaire dit quelque part, dans son Essai sur V Histoire générale, qu'il a pris les deux hémisphères en ridicule, que c'est un coup sûr. Il est certain qu'il inspire le mépris de la race humaine dans l'histoire, comme dans sa philosophie le mépris de la loi révélée. Il saisit les esprits superficiels avec ce grand nom de Dieu et les mots d'humanité et de patrie, et c'est à l'aide de maximes vraies rendues dans de beaux vers qu'il séduit les cœurs et les entraîne ensuite à croire toutes les erreurs qu'il leur présente.

Voltaire a bien soin de tronquer tous les faits et d'oublier la liberté de Ihomme, origine de toutes les péripéties delà race humame. Il attaque sans cesse le peuple juif. Ce peuple est le seul qui eût conservé cette unité de Dieu dont Voltaire fait sa religion, et il

ne le disait pas. Ce qui m'importe, c'est la vérité conservée par les Juif^, comme ce qui m'importe dans le genre humain, c'est la vie que j'en ai reçue. Que me font les torts du sacerdoce ou de la paternité, du prêtre ou du père? Ils sont chargés de me transmettre la vérité et la vie; le font-ils? Voilà toute la question. Ensuite venaient les objections tirées de ce que laRédemption n'avait pas changé le genre humain; mais c'était là faire naître une difficulté insurmontable contre Dieu même ; car si c'est une objection contre le Dieu rédempteur du monde, qu'il y ait encore des vices et des crimes, c'en est une également pour le Dieu qui a créé Thomme, et qui n'a du le créer qu'afin de le rendre heureux.

On peut juger du mal que cette philosophie superficielle dut faire à un esprit de quinze ans. Mais quand j'eus frondé, à l'aide de toutes ces objections, tout ce qui était autour de moi, les nouvelles pensées tombées dans mon esprit y creusèrent un abîme de doutes.

Les objections de Voltaire contre la religion devinrent pour moi des objections contre l'existence de Dieu. Tout ce qu'il dit en effet du plan de Dieu dans le Christianisme se retournait contre le plan de Dieu dans l'univers.

Je lisais ses Entretiens philosophiques, et j'y trouvais les arguments que j'avais lus dans ses vers, et qui m'avaient laissé des impressions si funestes.

Après Voltaire, je lus Diderot et Helvétius, et j'avoue que les arguments de Voltaire en faveur de l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme ne pouvaient me défendre contre les arguments des matérialistes et des athées. Le mystère de Dieu, le mystère de l'âme, le mal répandu sur la terre, malgré la bonté et la justice de Dieu, la certitude que je n'avais rien fait pour mériter les douleurs que je pouvais souffrir, me parais- 1

saient des ténèbres qu'aucune lumière ne venait dissiper. Enfin une nuit immense se répandit dans mon esprit. Je perdis la foi en Dieu, en ma propre existence. Un vide affreux se fit dans mon âme à l'idée du néant .

Plus j'avais joui du sentiment de l'existence, et plus je souffrais de la crainte de la perdre à jamais. Le néant était un cauchemar que je ne pouvais supporter. Toutes les fois qu'après mes herborisations, où j'étais poursuivi par de sombres pensées, je rentrais dans la maison paternelle, je fondais en larmes à la vue de ma mère et de ma sœur, en songeant qu'elles devaient mourir à jamais.

La pensée que la vie pouvait finir pour moi d^un moment à l'autre, et que je ne verrais plus ceux que j'aimais, m'était intolérable. Un voile épais me semblait répandu sur toute la nature. Je voyais tous les hommes comme des automates remués par des fils. L'être me semblait manquer de toutes parts. J^ai bien senti alors que la privation de Dieu était un mal infini. Il n'y avait plus pour moi que le néant et un abîme de misères. Je ne puis comparer cet état qu'à celui d'un homme suspendu sur un précipice, dont le pied glisse, la tête tourne, et qui sent qu'il va rouler dans Tabime. C''était un joug affreux que celte pensée, la plus dure captivité. Mon cœur se serrait à chaque instant, je versais des larmes, et vingt fois j'ai voulu mettre fin à ma vie, ne pouvant supporter l'idée que je devais la perdre ; j'ai éprouvé les tourments de l'enfer ; j'ai senti ce que veut dire le mot de ténèbres visible?, l'horreur du désespoir. Personne ne savait la. cause de mes angoisses ; je me disais quelquefois que je préférerais une souffrance éternelleà l'anéantissement. Je me souviens qu'un jour, revenant ce Haint-Nizier, j'avais le Drac à traverser pour rentrer- à Grenoble,

J'étais sur le bateau, et je me sentis saisi du désir de mettre fin à mon supplice en me jetant dans le torrent. Je ne sais comment j'échappai à cette tentation. Voilà où m'avait conduit mon enthousiasme pour Voltaire, et ce qui explique tant de suicides que nous avons sous les yeux.

J'étais au fort de mes doutes. Le désordre du monde, les vices, les crimes, les maladies, l'ignorance, la mort, le silence de Dieu au milieu de toutes les douleurs de Thomme, l'abandon où je croyais Thumanité, m'avait fait rejeter l'idée de Dieu. Voltaire avait détruit pour moi la chaîne de la Révélation. Le monde me paraissait sans sagesse. L'idolâtrie et le christianisme, qui me semblait une autre idolâtrie, la superstition, le fanatisme, voilâ donc à quoi nous étions invinciblement livrés. Plus de liberté pour l'homme; Dieu, s'il y en avait un, se jouait de nous ; il avait donné une âme à la douleur.

Toute la nature, qui auparavant avait tant de charmes pour moi, était devenue une sombre prison. J'étais dans un cachot, environné de déceptions dont je n'avais pas le mot ; j'étouffais.

§ in. — Contradictions de Rousseau. — Passage sur Jésus-Christ. — Ma détermination.

Je menais alors une vie très singulière. Je passais beaucoup de temps dans une solitude absolue, n'ayant aucun des amusements des jeunes gens de mon âge, toujours occupé d'études et de méditations. J'avais des amis et des sœurs que j'aimais beaucoup ; je ne vivais donc que de mes idées et de mes affections.

Je dévorai tout Rousseau. Ses contradictions me iotèrent dans une grande perplexité. Mais le calme

que j'avais recouvré me permit de reprendre mes études. Je rencontrai alors un jeune homme fort spirituel, très occupé de littérature et avide de se faire un nom dans les lettres. Nous mimes nos travaux en commun.

Je commençais à juger ceux que je lisais. J'étais étonné de trouver dans Rousseau des contradictions frappantes.

J'avais recouvré le calme, mais je sentais que le théisme de Rousseau n'a point de sanction.

J'étais confondu de cette incertitude de Rousseau, tant mes préjugés contre le christianisme étaient grands !

J'arrivai enfin au passage si étonnant sur Jésus- Christ. Je l'ai relu cent fois. Je vois encore le lieu où je l'ai lu d'abord. C'était dans les bois de Prémol, non loin de Vizilie.

Ce passage a fait une profonde impression sur moi. Il commençait à me faire sortir des incertitudes du théisme de Rousseau. Il a décidé de toute ma vie. Je me dis alors que puisque Rousseau parlait ainsi de Jésus-Christ, malgré les railleries de Voltaire, la religion chrétienne méritait d'être discutée, et je me promis de me livrer avec ardeur à cet examen.

Le scepticisme ne me paraissait pas possible, et je pris la résolution de consacrer ma vie tout entière, s'il le fallait, à la grande question de savoir ce qu'était Jésus-Christ : Homme envoyé de Dieu^ ou Dieu.

J'ai rempli ma promesse, et je vous dirai tout ce que j'ai fait pour l'accomplir.

Je ne savais pas alors que tout ce que je lisais de beau dans V Emile était emprunté au Christianisme, mais toutes ces vérités faisaient sur moi une grande impression ; ces paroles allaient à mon cœur. J'étais rentré dans la vie. Chose remarquable 1 Voltaire, avec

ce qu'il disait de vrai, avait fondé sur moi son autorité et cette autorité une fois établie, avait servi ensuite à me pénétrer de ses funestes erreurs. Rousseau ne me fit que du bien , parce que ses contradictions m'apparurent au premier coup dœil.

Le goût des lettres m'avait lié avec un jeune homme dont j^ai parlé. Nous faisions ensemble de longues promenades, lisant les auteurs anciens et modernes. Un jour que nous étions sur les bords de l'Isère, un livre à la main, nous passâmes devant un ecclésiastique occupé à dire son bréviaire, et nous ne remarquâmes pas, un moment après, qu'il nous suivait. Nous étions dans ces riantes prairies arrosées par l'Isère, en face de T Ile-Verte et de nos belles montagnes couvertes de neige. Nous nous arrêtâmes tout à coup près d'une machine à rouir le chanvre, ne sachant ni l'un ni l'autre â quel usage elle servait. Le bon vieillard, qui nous avait suivis, s''approcha de nous d'un air bienveillant, et voyant notre embarras, il nous expliqua ce qui attirait notre attention. Puis, continuant sa promenade avec nous, il se mêla à notre conversation, et prit parti dans nos discussions littéraires. Tout respirait en lui la candeur et la simpli- . cité. Son aspect était vénérable, sa physionomie pleine de douceur et de gravité. Son presbytère, entouré de berceaux de vigne et rempli de fleurs, s''élevait sur les bords de la rivière ; il nous proposa d'y entrer. Nous fumes en un instant fort à notre aise avec lui, et il connut bientôt la disposition de nos esprits.

Nous revînmes souvent chez lui : ^a conversation était douce et variée. Il parlait de la religion de manière à prouver que son cœur était touché. Il avait l'air calme et heureux. Nous faisions souvent quelques lectures devant la porte de son jardin, au pied de nos Alpes. Le bon curé me prêta Fénelon, Bossuet et la

Bible, que je voulais lire pour juger si elle méritait les mépris de Voltaire.

Je coram.ençai par les Œuvres spirituelles de Fénelon.

Je ne connaissais de Tarchevéque de Cambrai que le Télémaque, les Dialogues des morts, les Dialogues sur l'éloquence ; et de l'évêque de Meaux, que les Oraisons funèbres et le Discours sur l histoire universelle ; la première partie et la troisième, celle des empireis: j'avais passé la seconde sur la religion, parce que Voltaire m'avait dit que Bossuet n'était là qu'un déclamateur.

La première lettre de Fénelon au duc d'Orléans me sembla faite pour la situation où je me trouvais.

Je ne rapporterai aucun des arguments de Fénelon sur l'idée de l'infini, sur l'existence de Dieu, sur la liberté de l'homme^ sur l'àme et son immortalité. Rousseau m^avait laissé sans objection sur tous ces points ; ce qui m'importait, c'est la question que l'archevêque de Cambrai pose sur le culte extérieur. Aussi la réponse me frappa vivement. Toutes mes douleurs étaient venues de ce que je ne croyais pas à la nécessité d'un culte et de ce que je regardais toutes les religions comme des inventions humaines dont Dieu n'avait pas besoin. Or, après la lecture de Fénelon, il m'était impossible de ne pas reconnaître la vérité de ce qu'elle contenait. C'était un pas de plus que faisait mon esprit, car Rousseau n'établit pas la nécessité du culte extérieur. La vérité entre dans un esprit de bonne foi comme une douce lumière dans les yeux délicats : tant l'àms est naturellement chrétienne, comme l'a dit Tertullienî Sans douie le véritable culte est purement intérieur et se consomme tout entier dans l'âme. Adorer l'Être Souverain, contempler ses perfections, s'unir à lui par les mouve-

mentsd'un amour pur, la louange, la bénédiction, l'action degrâces, c'est toute la religion du ciel, c'étaitcelle de rhomme avant sa chute ; mais dans l'état où nous sommes, il faut à notre culte des objets sensibles qui aident notre foi, qui réveillent notre amour, qui nouririssent notre espérance et nous unissent à nos frères.

Je lisais les, Efitretiens du chevalier Ramsay et de li'énelon. Le chevalier de Ramsay avait été livré aux mêmes combats que moi. En 1710 il avait été frappé ides mêmes objections , il avait fait les mêmes quesîtions à Fénelon. C'est dans ces Entretiens que Fénelon s^6st élevé le plus haut. Platon et Rousseau n'ont faœais rien écrit de plus sublime.

Quel est le voyageur qui, parcourant des montagnes par un temps brumeux, n'ait pas été attristé du spectacle que présentent les objets tantôt cachés par les ;îiuages, tantôt prenant des formes bizarres et fantastiques? Tout est confondu. On ne sait plus de quel côté se diriger. Les précipices sont voilés, les arbres sont des fantômes, les maisons des rochers ; on se méprend sur les distances. Mais qu'un rayon de soleil "vienne à pénétrer au milieu de tout ce chaos, les fantômes se dissipent, et l'on voit des prairies d'une verdure brillante, de beaux chalets, des sapins magnifiques et des cimes majestueuses qui vont toucher le «ciel. Alors on ne craint plus les abîmes, le chemin se déploie devant vous, et l'on peut jouir en toute sécurité des beaux spectacles de la nature. C'est une inaage de l'état où je me trouvais.

Quand mon intelligence fut entrée dans la voie de la -vérité, à mesure <pie je trouvais la possibilité, la vraisemblance, la vérité d'une révélation, je renaissais. Il restait sans doute encore autour de cet édifice de la religion bien des nuages, mais la raison les dissipait peu à peu, et je voyais l'espérance se lever à l'horizon ,

Je rentrais ainsi en possession de la vie par l'intelligence. Le soleil reprit son éclat, la nature sembla revivre tout entière...

L'intelligence me faisait découvrir des rapports entre Dieu et moi, Dieu est celui qui est; je remontais Jonc à la source de la vie. Le monde était un spectacle où je pouvais le voir, et qui devait me servir à m' élever à lui.

Je sentais le besoin de ce qui est éternel. Tout ce qui me parlait de Dieu, d'une autre vie, de l'immortalité de ràmc, me faisait éprouver les plus délicieuses et les plus vives émotions.

Je compris alors que la vérité est aussi nécessaire à l'esprit que le soleil à la vie. La vérité, c'est toute rintelligence ; et si la vie se développe par la nourriture, l'intelligence ne peut vivre que de la vérité, son éternel aliment.

Après vous avoir entretenu des impressions que j'ai reçues du livre de la nature, je dois vous parler du bonheur que j'éprouvais à lire la Bible, le livre de Dieu.

Je lus la Genèse, Joh, Salomon, les Psaumes, les Cantiques, Isaïe, d'abord en littérateur, et je fus étonné du mépris que Voltaire affectait pour l'Ecriture, car cette sublime poésie des Livres saints me transporta d'admiration.

Comment pouvais-je n'être pas frappé de l'histoire de Joseph? Où trouver un drame plus sublime que celui de Job? Des hymnes, des odes, des cantiques comparables à ceux de Débora, de David, d'Isaïe? Job m'étonna par sa profondeur, et dès cette époque, je commençai à le traduire d'après la Vulgate. Les douleurs de l'humanité sur la terre, où sont-elles peintes avec pluis d'énergie? « Pourquoi la lumière at-elle été donnée aux malheureux, la vie à ceux qui sont

dans l'amertume, qui attendent la mort sans qu'elle vienne, comme ceux qui creusent la terre pour y découvrir un trésor, et qui tressaillent de joie quand ils ont trouvé un sépulcre?... Les voies de l'humanité lui sont inconnues et Dieu l'entoure de ténèbres. » Ces images reproduisaient tout ce que j'avais éprouvé de triste et d'amer en l'absence de la foi.

Quand ma première impression d'admiration littéraire fut passée, je fus frappé des rapports étonnants de toutes les paroles d'Isaïe avec la mission du Christ, rétablissement de l'Eglise et la fin de la synagogue. Rome et Jérusalem, dans l'état même où elles sont aujourd'hui, me parurent prédites à toutes les pages.

Ce qui me frappa le plus dans Isaïe, c'est que toutes les prophéties se rapportent au Messie : les unes déterminent le temps de sa venue, les autres déclarent ce qui est relatif à sa personne. Les troisièmes annoncent quelle sera son œuvre.

Il n'y a pas un chapitre d'Isaïe qui n'ait produit sur moi la plus vive impression. J'ai lu ce grand prophète avec transport d'un bouta l'autre. Chaque verset était une révélation, et je défie un homme de bonne foi de le lire sans devenir chrétien. Jésus-Christ y est prédit à toutes les pages.

Que je sentis bien alors la vérité de ces paroles de Rousseau : « Je vous avoue aussi que la majesté des Ecritures m'étonne, la sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. » La Bible me mettait donc en communication avec Dieu lui-même. Je connaissais par elle sa parole et son cœur. Aussi, c'est avec le cœur qu'il faut lire l'Ecriture. Si l'univers révè'e la grandeur de Dieu, la Bible nous révèle sa bonté. Le sentiment de cette bonté ne &e trouve exprimé et approfondi que dans ce livre admirable, et ce sentiment est celui que nous aimons le plus à trouver en Dieu, parce que sa bonté

semble surtout faite pour nous. Le spectacle de la nature m''avait donné au plus haut degré l'idée de la puissance de Dieu, la religion me révélait sa sagesse, la Bible me manifestait son amour.

Aussi, je m^engageai, pour réparer le mal que j'avais pu faire en partageant les dédains de Voltaire, en les communiquant à mes camarades de collège, à traduire les Livres saints et à consacrer à ce travail tout le sentiment poétique qui était en moi.

Quand je compare les premières impressions que j'ai reçues du spectacle de la nature à celles que m'a fait éprouver la Bible, je ne puis assez remercier Dieu du bienfait de la révélation.

Dieu est trop loin de moi, — voilà la pensée qui attristait mon âme quand je contemplais les merveilles des Alpes, ou, dans une belle nuit, la splendeur d"un ciel parsemé d'étoiles. Dieu est près de tous ceux qui Taiment, — voilà la pensée douce et consolante que je lencontrais à chaque page dans l'Écriture. L'univers m'avait manifesté la puissance de Dieu, la Bible m^apprenail donc à connaître sa bonté.

Ce qui me frappait dans l'Ecriture, c'est cet ensemble imposant où tout se tient, tout s'enchaîne, tout se lie, et, par conséquent, cette unité de plan, cette variété dans les détails, cette harmonie. Là, point de confusion, point de disparité comme dans les ouvrages des hommes. C'est l'histoire de la Rédemption, et l'on voit partout, que, comme l'a dit un Père, le centre de l'homme est la volonté de Dieu, parce que l'essence de la volonté de Dieu, c'est le salut de l'homme. — Dans la Bible, tout a pour objet la Rédemption, et, par conséquent, le salut de Ihomme. 11 n'y a pas un événement, pas un fait, pas une parole qui ne se rapporte à Jésus-'^^hri^it. On dirait que Dieu, dans le temps, a tracé un cercle dont Jésus-Christ est le cen-

92 CÉLÈBRES CONVERGIONS CONTEMPORAINES

tpe, et tous les siècles sont des rayons qui sont venus ou qui viendront y aboutir.

On ne peut se figurer ma joie en lisant ces pages inspirées. Je me sentais pénétré d'une conviction de plus en plus intime et profonde, lorsque je me voyais éclairé de cette lumière pénctranie et vive sur mes rapports avec Dieu et avec l'univers.

§ IV. — Ma 7'hétorique. — Visite à Saint-Sulpiee .

En rhéthorique, j'avais eu pour professeur un prêtre. Celui-là s'irritait de mes obj':;ctions, il discutait avec moi ; ses réponses ne me satisfaisaient pas. Je me rappelle qu'un jour il me dit en pleine classe : « Vous aites avec moi comme Voltaire avec le P. Porée ; voulez- vous être, ainsi que lui, un étendard d'incrédulité?» J'étais alors plein de dédain et de mépris pour la religion. Je n'étais occupé que du désir de savoir. J'embrassai avec ardeur une multitude de connaissances. Je dévorai tous les ouvrages littéraires. Je suivais en outre des leçons de mathématiques, pour lesquelles je n'avais aucun goût. Un de mes profifsseurs, qui m'enseignait cette science, a eu cependant une grande influence sur ma vie par son départ pour Paris, où il entra au séminaire de Saint-Salpice. C'est là un de ces soins nnystérieux de la Providence, imperceptibles d'abord, et, dans la suite, plus visibles ! Je ne savais pas alors qu'en allant le voir à Saint- Sulpice, je devais rencontrer l'hoinme qui, après le curé de Saint-Ferjus, m'a rendu le plus grand des services, M. l'abbé Tê-ysseyre, celui qui a guéri mon •cœur comme le premier avait servi à guérir mon esprit, et à qui je dois peut-être ma vocation pour le sacerdoce.

ELGÈNE DE GENOUDE 93

A cette époque, le jeune homme avec qui je me promenais sur les bords de l'Isère, quaifd je rencontrai le curé de Saint-Ferjus, vint à Paris ; il no pensait qu'à la gloire humaine, et je né pus l'en détacher. Il tomba malade, et lui, dont la vie était tout entière consacrée à l'idée de laisser un nom dans la mémoire des hommes, il se leva pendant une nuit où il se sentit près de mourir il prit une cassette où étaient ses vers et les brùla tous. Quelle imrge de la vanité humaine et de ses effets! quelle leçon 1

Mes visites à Saint-Sulpice se multipliaient de plus en plus. M. Tesseyre me répétait sans cesse ces mots de saint Bernard : « O beata solitudo ! O sola beatitudo ! 0 heureuse solitude ! 0 seule béatitude ! » Il me disait souvent, en faisant allusion aux difficultés que certains hommes opposent à la religion : « Si les vérités mathématiques obligeaient dans la pratique, il y aurait peu de personnes qui croiraient aux vérités mathématiques. » Le miel découlait Je ses lèvres.

« 11 faut s'engager hautement dans le monde, me disait-il sans cesse ; faites profession de vos croyances, vous serez défendu même par ce qui perd les autres^ par le respect humain. » Un jour, je rencontrai dans sa chambre le duc de Rohan et il nous dit, en nous présentant l'un à l'autre: nFaciem euntis in Jérusalem. Voici la figure de quelqu'un qui va à Jérusalem. » Depuis la mort de M. Teysseyre, M. de Rohan et me i nous nous sommes tous deux faits prêtres.

Je racontai toute ma vie à M. Tej sseyre. Il me paria de la nécessité de me confesser et de communier. Je savais tout ce que les protestants et les philosophes opposent à la confession et à la communion. Mais il m'était impossible, depuis que je reconnaissais l'autorité de Jésus-Chrisi, de ne pas voir dans ces paroles du Christ aux apôtres : Tout ce que vous liere:s et dé-

lierez sur la terre sera lié et délié dans le ciel, l'établissement du pouvoir d'absoudre les péchés ; et dans ces paroles : Ceci est mon corps, rétablissement de la communion. L'argument qui m'a le plus frappé en faveur de la confession auriculaire et de la transsubstantiation, c'est que les Grecs, les Nestoriens et des sectes séparées de l'Eglise romaine depuis plus de douze cents ans, pensent sur ce point comme les Latins. Je fis tout ce que M. Teysseyre voulut et je trouvai une grande joie à suivre ses conseils. Il m'a donné cette grande leçon : a Faites toutes vos actions comme si vous deviez mourir après les avoir faites. » L'Esprit- Saint était en lui : c'était un ange.

Quand il est mort (c'était le 22 Août 1818), j'étais à Toulouse, . . je l'ai prié. .. Tout ses amis ont fait comme moi. et nous lui avons tous appliqué ce verset de l'Ecriture : Consummatus in brevi explevit tempora multa.

§ V. Ma com,munion. — Amour de Dieu.

C'est à la chapelle de la Sainte- Vierge, à Saint- Sulpice, que je communiai en 1811, et je puis dire que ce fut là ma première communion. Je me donnai tout à Dieu^ et j'éprouvai la vérité de ce vers du Dante:

Tanto si da quanto trupva d'ardore.

«r Dieu se donne à nous d'autant plus qu'il trouve en « nous plus d'ardeur. »

La communion me fit connaître l'amour divin ; je ne songeai plus qu'à servir Dieu et à être utile aux hommes. Tous les biens du monde me parurent de la vanité ; je voulus me dévouer à servir les malades

dans les hôpitaux, je désirai entrer au séminaire et passer dans les pays de mission. Je ne pouvais plus comprendre que j'eusse aimé quelque chose en dehors de Dieu. Qu'était-ce que la grandeur des sites, la beauté que j^avais contemplée dans les tableaux de Raphaël et de Guide, à côté de la beauté infinie de Dieu? Qu'étaient la bonté des hommes et leur puissance en comparaison de Dieu? — Dieu m'aime, me disais-je, Dieu a voulu souffrir et mourir pour moi. Ces pensées me ravissaient.

a Non, je n'oublierai jamais l'amour qui se répandit dans mon cœur après ma communjon de Saint-Sulpice. C'est de là que datent pour moi le désir du martyre, lamour du séminaire, les vœux ardents pour la vie contemplative. Je me vois encore dans une des rues de Paris où je passais souvent, m'écriant : « O mon « Dieu, je voudrais mourir pour vous ! » Je me vois encore à la Charité, près du lit des malades; je me rappelle les délices que j'éprouvais dans mes promenades à Aulnay, au lever du soleil, mes lectures, mon désir de souffrir : tout cela ne venait point de moi, mais de la communion.

Les cérémonies de l'Église avaient jusqu'ici été une lettre morte pour moi. Ce n'est que lorsque j'en connus toutes les raisons, que je compris leur langage symbolique, qu'elles devinrent une expression tendre de l'amour qui était dans mon cœur. Cependant ce n'est que bien plus tard que j'ai compris la croix et que j'ai senti que le Calvaire était le plus grand des spectacles pour l'homme, puisqu'il nous révèle les grandeurs de l'amour de Dieu pour nous ; le prix que nous devons attacher à notre âme, puisque Dieu a tant souffert pour elle ; l'horreur que nous devons avoir pour le péché, puisqu'il n'a pu être effacé que par le sang d un Dieu.

Je ne puis mieux faire connaître les sentiments qui remplissaient mon cœur, qu'en rappelant ce que saint Augustin disait après sa conversion. J'éprouvai tout ce qu'il a si bien exprimé.

Ma vie peut se diviser en deux parts :

Un premier travail de la lumière pour chasser les ténèbres de mon esprit.

Un travail de l'amour divin pour chasser de mon cœur les affections terrestres.

François-Xavier-Joseph Droz, né à Besançon en 1773, devint capitaine dans un bataillon de volontaires, où il s'était engagé en 1792, et resta au service pendant trois ans. Après avoir professé les belles-lettres à Técole centrale de Besançon, il se rendit à Paris en 1803, et se lia avec Cabanis. Il fut employé dans Tadministration des droits-réunis et protégé par François de Nantes.

Il était membre de TAcadémie française et de l'Académie des sciences morales et politiques. Après avoir commencé sa carrière par l'incrédulité voltairienne du xviii^ siècle, il ne la termina qu'après être redevenu depuis longtemps déjà catholique par une conversion aussi éclatante et raisonnée que loyale et sincère (1). Le comte de Montalembert, qui le remplaça à l'Académie, en parla en ces termes dans son discours de réception : « Quelques traits sobrement tracés nous permettent de le suivre dans ses lutte-5 intérieures. Il nous peindra la répulsion qu'il éprouve

(1) Les principaux ouvrages de Droz, mort en 1850, sont : VArt d'être heureux ; De la philosophie morale, livre rji lui valut le prix Monthyon ; Histoire du règne de Lr^uis XVI, 3 vol. in-So; Élude sur le beau dans les arts; Éconcmle politique; Pensées sur le christcanisnie, et Aoeu^ d'an, philosophe.

« lorsque, jeune encore, cherchant la vérité qui semblait le fuir, » dans ses courses solitaires au sein de ses montagnes, il rencontre une croix, instrument du supplice, qui lui semble attrister la riante nature, et plus tard, revenu dans ces mêmes montagnes, il bénira la main qui élève le signe de la Rédemption partout où peut passer un affligé. Il nous laisse entrevoir l'impression profonde produite sur lui par les récits des prêtres de sa province natale, si intrépides dans )a persécution, si constants dans Texil, cachés dans les forêts et les étables pour conserver aux populations désolées les secours de la religion, et payant souvent de leur vie cet obscur dévouement.

Une autre fois, en entrant dans une de ces églises qu'il avait longtemps regardées comme des ateliers de superstition, il y aperçoit des personnes qu'il savait divisées par leurs opinions politiques, agenouillées devant le même autel, calmes, silencieuses et lisant attentivement; il lui vient dans la mémoire que les livres où elles lisaient les obligeaient à prier les unes pour les autres, et il sort en méditant sur cette union des cœurs que l'unité de la foi ne donne pas toujours, mais qui n'existe nulle part sans elle.

Il n'insiste pas, il ne détaille rien. Il laisse seulement deviner que c'est avant tout le cœur qui l'a éclairé, ramené. Il a aimé, il a souffert, il a pleuré. Le félicité éternelle que le christianisme promet aux âmes pures sert à la fois de consolation à sa douleur et de démonstration à son esprit. Et quand il apprend que cette même religion promet de prolonger dans le ciel les affections de la terre et d'y resserrer pour jamais les chastes liens formés ici-bas, alors l'œuvre est consommée, la victoire est complète, il rend les armes et se prosterne avec amour devant l'éternel vainqueur.

Devenu chrétien, il éprouve la noble envie de confesser sa foi. Il ne rougit pas de s'être instruit en vieillissant; au contraire, il trouve la chose toute simple; il espère, il désire qu'on fasse comme lui. Il dit qu'il ne croira jamais qu'un homme soit assez stupide pour ne rien apprendre en quarante ans. Du reste, il ne veut pas plus se vanter que se taire. Selon lui, lorsqu'on revient à la religion, il ne faut ni se cacher, ni se donner en spectacle. Mais aimer le Christ et rougir de lui, c'est un acte de honteuse faiblesse ou d'insigne mauvaise foi. Il ne sort de son silence et de son indulgence habituelle que pour combattre le paradoxe odieux qui daigne faire l'aumône de la religion aux gens illettrés et vulgaires. Il n'est point d'erreur qu'il ait dénoncée avec plus d'énergie et d'indignation que la prétendue solution de ceux qui disent : « Donnez de la philosophie aux esprits cultivés, et jetez la religion au peuple. » Il la trouvait à la fois cynique et impossible.

Mais M. Droz nous a laissé lui-même l'histoire des luttes de son àme, des motifs et des phases successives de sa conversion, dans deux écrits aussi remarquables par leur profondeur que par leur simplicité ; le premier intitulé Pensées sur le christianisme, et le second, Aveux d'un philosophe chrétien. Ce dernier, surtout, renferme la vie morale et religieuse de M. Droz. En voici un extrait :

« Lecteur, j'ai longtemps méconnu la vérité, la puissance et les charmes de la religion du Sauveur. Fasse le ciel que mes tristes aveux soient utiles à quelques personnes. Cet espoir me détermine à surmonter la répugnance qu'un honnête homme éprouve à parler de soi, alors même qu'il parle pour s'accuser.

« La bonté du tout-Puissant prend différentes voies pour ramener les esprits égarés. Il est des homim

qui, près d'achever une vie passée dans l'incrédulité, reviennent enfin de leurs erreurs et témoignent un repentir sincère. A ce spectacle de miséricorde divine, les âmes pieuses se rappellent les paraboles qui nous représentent Dieu comme le plus tendre des pères et le plus généreux des maîtres ; une sainte émotion pénètre ces âmes charitables, et leurs actions de grâces s'élèvent vers le ciel. Mais, en général, les incrédules sont peu frappés des conversions subites auxquelles la mort vient en aide. Affaiblissement des organes, disent-ils, réveil des préjugés et des terreurs de l'enfance. Si l'on peut démontrer que le mourant a conservé sa présence d'esprit jusqu'au dernier instant, leur réponse est qu'il s'est conduit avec prudence ; qu'il a craint d'exposer ?a famille à des clameurs dévotes. Quelques-uns disent : Entouré de fanatiques, il s'est délivré d'eux par un mensonge nécessaire; il a voulu mourir tranquille.

« Pour nous rendre à la religion, l'adversité est un moyen qu''emploie souvent la Providence. Si les ambitions déçues abattent les âmes vulgaires, abrègent la vie des gens pusillanimes, elles inspirent des pensées vraies, des sentiments courageux aux hommes qui méritent d'être désabusés, et dans leur situation nouvelle, ils jouissent en paix d'un bonheur qu'ils avaient cherché vainement dans l'éclat et le bruit des prospérités mensongères.

« Les revers qui déconcertent l'orgueil, la cupidité, légoïsme ne sont pas les plus redoutables- ; il en est qui déchirent le cœur et sous lesquels toute force humaine succombe. Perdre les êtres qu'on aime plus que son existence, ne trouver que son isolement où l'on avait une famille, cette situation est horrible. Où se réfugieraient les infortunés sans appui, si Dieu luimême ne s'approchait pour devenir leur soutien et

leur asile? Je croirais calomnier les incrédules si je les accusais d'être insensibles à la vue des bienfaits de la religion consolatrice. Cependant ils essaient bientôt d'affaiblir, d'étouffer, par leurs sophismes, le sûntiment qui les avait d'abord émus, et, reprenant courage, ils rejettent les conséquences favorables au christianisme, tirées des conversions produites par des pertes amères. Ne sait-on pas, disent-ils, que le malheur trouble l'esprit et dispose à la crédulité? Peut-on soutenir que le moment où un homme a le mieux raisonné est celui où la douleur altérait ses facultés, et le rendait incapable d'approfondir tout sujet difficile? Les plus indulgents excusent la reconnaissance des malheureux envers le Dieu qui console; quand la réalité est affreuse, disent- ils, les faibles ont besoin d^illusions.

« Les moyens dont la Providence a daigné se servir pour dissiper mes erreurs échappent aux interprétations, aux objections sur lesquelles nous venons dejeter un coup d'œil. J'étais encore dans la force de l'âge, ma situation était riante. Une suite d'observations me fit reconnaître que la raison est souvent un guide incertain de la route; j'appris où se trouve ce que laphilosophie sera impuissante à donner, et je vis s'évanouir enfin les préjugés qui semblaient être innés en moi.

« Dans mon enfance, une dispo?ition singulière me faisait craindre d'approcher des églises. Rarement y entrais-je sans que ma vue fût iroubléo par l'étendue de l'é'.iifice et la hauteur des voûtes. Quelquefois je pouspo.is des cris, il fallait m''emporter promptement . Ainsi, la première impression que j'ai reçue dans la lieu i-aint fut un sentiment d'effroi et de répulsion. Au collège , les pratiques religieuses me fatiguèrent , quelques-unes m'étaient très pénibles, et ce fut encore pour moi nno cause de fâcheuses impressions.

a L'enseignement routinier des classes m'ennuya d'autant plus que j'étais disposé à goûter les plaisirs de l'étude, j'avais de l'ambition littéraire. Dans mon année de rhétorique, je parvins à conduire jusqu'à la fin du cinquième acte une tragédie fort mauvaise assurément, mais qui excitait mon admiration et celle d'un fidèle ami, mon seul confident. Arrivé au cours de philosophie, je fus plus qu'ennuyé ; je fus révolté d'entendre des discussions en latin barbare, toujours asservies à la forme du syllogisme, et dont le mode eût suffi pour embrouiller les plus simples questions. Je dis à mon père le profond dégoût que j'éprouvais : il me combla de joie en ne s^opposant point à mou désir de travailler en liberté, sous ses yeux, et le soir même il me donna quelques ouvrages de philosophie, entre autres le Discours de la méthode.

« Affranchi du collège, je devais l'être également des habitudes religieuses, et n'oubliai point que je m^étais promis d'en resteindre le nombre ; mais qu'il me fallut peu de temps pour les abandonner toutes 1 Au milieu des railleries dirigées contre le christianisme, je me trouvai sans moyen de défense. Presque toujours inattentif aux instructions religieuses, j'étais loin d'avoir donné à ma croyance les bases solides qu''aurait exigées le temps où nous vivions.

« La philosophie du xviu= siècles régnait. Ses déistes, pour exercer de l'influence, n'avaient besoin ni d'un savoir profond, ni d'une dialectique pressante; l'irréligion était à la mode, l'indifférence et l'incrédulité semblaient être répandues dans l'air qu'on respirait. Tandis que je m'occupais de littérature, et que je descendais prudemment de la poésie à la prose, j'entendais si souvent des voix nombreuses répéter avec une ferme assurance : « La cause du Christia- « nisme est jugée et pour jamais perdue., » que je ne

doutai point qu'il fallût partir de cette opinion comme d'un fait certain, lorsqu'on s'entretenait de Religion avec des hommes éclairés par les lumières de leur siècle. Ainsi se décidait alors la jeunesse. Dieu pouvait me punir de mon infidélité plus sévèrement qu il ne Ta fait. Il pouvait me laisser tomber dans l'abjection des sophistes bassement orgueilleux de soutenir que Dieu n'existe point, que l'homme agit sous l'empire de la fatalité, et que la morale est une fable imaginée par les habiles pour duper les sots et les faibles. Non, cet excès d'ignominie ne m'était pas réservé ; Dieu, à qui je dois tant d'actions de grâces, Dieu ne m'a jamais entièrement abandonné.

« Fier de sentir en moi une ardeur toute nouvelle pour les hautes idées de Dieu, d'une immortalité heureuse ou malheureuse, et de la sainteté des lois morales, je crus avoir pris possession de la vérité pure. Cependant une profonde inquiétude me troublait :

« Quelle douleur ressentirait mon père en apprenant que sa croyance n'était plus celle de son fils? et comment espérer que mes pensées lui seraient longtemps dérobées? Lorsqu'il connut mes torts, il m'adressa des paroles aussi touchantes que sages ; il redoubla d'affection pour moi, comme ou éprouve un intérêt plus vif pour un être chéri quand on craint de le voir atteint d''une maladie grave. J'ignore où se fut arrêtée la douce influence que le Ciel envoytiit à mon aide si elle eut été mieux secondée. J'avais, bien jeune, perdu ma mère. Des personnes dont les intentions étaient droites, mais que dominait un zèle rigide, m'adressèrent des reproches peu ménagés. Mon caractère était alors impétueux ; je luttais volontiers contre les obstacles, et si je ne pouvais avoir le plaisir de les vaincre, je me donnais du moins celui de les braver. Je m'i^tachai à mon opinion lorsque je vis qu'il fallait

pour la défendre m^exposer à quelques dangers, et mes erreurs s'enracinèrent dans mon âme,

« Des vices ne m'avaient pas conduit sur la pente glissante où je marchais. Autant je repoussais les dogmes et les pratiques, autant j'aspirais à suivre les principes de la morale. J'avais ou dans ma famille trop de bons exemples pour que ce désir ne fût pas naturel ; il m'offrait un moyen de disposer mon père à ne pas désespérer de mon avenir. Puis je voulais exercer une vengeance contre ceux qui me jugeaient avec sévérité, en leur prouvant qu'un déiste peut égaler ou surpasser un chrétien dans la pratique des devoirs envers les hommes : j'aurais voulu devenir parfait pour l'honneur de ma croyance.

« Je ne perdis point de temps à chercher des arguments contre le christianisme. A quoi bon? d'autres avaient pris cette peine, et la question était résolue pour moi. Dans mes projets, ce qui devait m'occuper surtout c'était de réussir à m'améliorsr. Malgré mon amour pour les lettres et la philosophie, loin de porter un fanatique hommage au patriarche de l'irréligion, je fus révolté de son cynisme. Je m'affligeais de voir un illustre poète avilir son génie en parodiant l'histoire de l'angélique héroïne de la France. Je ne pus* achever la lecture de Candide, ce sourire plein 'de malice et ces bouffonneries en face des misères humaines contristent Pâme, abattent le courage. La prétendue Philosophie de l'histoire excite des sentiments plus pénibles encore. Dans ce liballe contre l'humanité, l'homme est un assemblage do vices qui le rendent à la fois haïssable et méprisable ; que faire d'un être pareil ? J'aime la liberté ; je Ja demande pour tous les peuples en état de la comprendre, et quand j'ai vu des enthousiastes de Voltaire ae donner pour les champions de la liberté publique, l'incohérence do

leurs idées m'a confondu. Si l'homme est un composé du tigre et du singe, que parlez-vous de le rendre libre ? Apportez une muselière et des chaînes ; garantissez la terre des crimes de ce monstre.

« A l'âge où d'ordinaire on pense peu, je pris l'habitude d'observer et de réfléchir. Presque tous les jours j'avais considéré la morale dans ses rapports avec les hommes de loisir et d'un esprit cultivé. Quelques études arrêtèrent fortement mon attention sur l'époque où le christianisme fit naître la plus profonde révolution qui se fût opérée sur la terre.

« Deux vérités m'étaient bien démontrées : l'une, c'est que la morale serait un vain jeu de l'esprit si l'on ne pouvait en imprégner les âmes ; l'autre c'est que, pour amélioier le sort des hommes il faut produire une amélioration en eux-mêmes.

« Des doutes sur la puissance de nos théories philosophiques pour accomplir de grandes réformes venaient parfois me troubler. Ces doutes je les repoussai d'abord. Lorsque je portai mes regards sur les mo'^alistes qui, partout et dans tous les âges, ont consacré leurs efforts à répandre la sagesse et le bonheur, ce noble concours d'amis de l'humanité électrisait mon âme et la remplissait d'espérance. Ayons du courage, persévérons, disais-je, et marchons vers le but sans nous arrêter à demander quel succès nous est réservé. L'enthousiasme abonde en résolutions généreuses; mais pour éclairer le courage, pour diriger la persévérance, il faut connaître les obstacles qui se présenteront et découvrir les moj'ens de les surmonter. Quels moyens ont les philosophes pour combattre l'ignorance, les passions et les vices? Leurs écrits sur la morale et sur la loi naturelle. Il est évident que leurs livres, ceux-mêmes qui renferment le plus de pensées instructives, de réflexions judicieuses et de pages élo-

quentes, ne peuvent exercer d'influence sur la généralité des hommes qui ne lit point et ne saurait les comprendre .

« Je lus l'Évangile avec une attention que je ne lui avais pas encore donnée. J'éprouvai des sentiments très divers. La morale divine touchait mon cœur, enchantait ma raison ; mais les idées mystérieuses qui s'y mêlent produisaient des effets opposés à ceux dont elles pénètrent les croyants. Plus d'une fois je posai le livre, décidé à ne pas le reprendre ; je le reprenais, attiré par le charme de cette morale si pure, si élevée dans ses préceptes, si simple dans son expression. Jésus ne ressemble point à un orateur ; beaucoup de philosophes, quand le Christianisme se répandit, ne trouvaient pas assez orné le langage de l'Evangile. Cet inimitable langage, ces paraboles qui s'offrent en abondance à Jésus nous transmettent les leçons de la plus douce et de la plus imposante sagesse. Les Juifs disaient dans leur étonnement : Jamais homme rCa -parlé comme celui-là.

« Le Christ réunit des qualités qui |s'excluent dans les hommes. On le vo\i humble de cœur, et sans qu'on puisse imaginer que son humilité s'altère, il dit : Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. « J'étais ravi d'entendre sa morale et de l'entendre prononcée par lui, dont les exemples sont en si parfaite harmonie avec ses préceptes. Toujours Jésus fait le bien, il guérit, il console, il éclaire : quel dévouement absolu pour les hommes ! Quelle certitude des souffrances et du triomphe qui l'attendent! Quelle vie est plus pure? Quelle mort est plus sublime?

« Je prenais des idées justes de la morale évangélique sans faire d'autres progrès. Un soir J'étais ému des touchants récits de la mort du Christ, laissés aux fidèles par les Evangélistes ; un homme très ferme

dans son incrédulité entra chez moi, il s'aperçut de mon émotion et m'en demanda la cause. Je fus sincère; il voulut plaisanter: « Je pense comme vous, « lui dis-je, que Dieu n'est point apparu à nos pères; « mais, s'il leur eut parlé, j'ai la conviction qu'ils en « auraient reçu les mêmes principes que le Christ leur « a donnés. Aimez Dieu et les hommes, tel est son « précepte ; espérez-vous en découvrir un plus fonda- « mental? Ces mots renferment toute la loi ; ils sont « pour l'ordre moral ce que le ^a^/{<a? est pour Tordre « physique. » Mon interlocuteur sourit et me félicita sur ma conversion. « Oh ! lui réponnis-je, avec quelle « ferveur je serais chrétien, si l'on pouvait Têtre, sans « admettre les dogmes, et en réduisant les pratiques « à la prière. »

« Souvent je m'étonnais de voir d'illustres philosophes moins éclairés que d'humbles chrétiens sur les plus graves sujets. N'est-il pas honteux que dss savants consument encore de longues veilles à chercher ce qui est dès longtemps découvert? Ainsi les philosophes discutent la question de savoir quelle est la destination de l'homme sur la terre ; ils se jettent dans des subtilités, ils s'épuisent en déclamations plus ou moins éloquentes, tandis qu'une bonne femme chrétienne leur dirait : « Dieu nous a créés, pour l'aimer, « l'adorer, et nous faire un jour participer à sa féli- « cité. Nous sommes ici dans un lieu d'épreuves où ce des devoirs nous sont imposés, et nous pouvons les « accomplir ou les enfreindre. Après cette courte vie, « selon que nous aurons obéi ou résisté aux volontés « de notre Père, il nous récompensera parce qu'il est « bon, ou il nous punira parce qu'il est juste. » En traitant le même sujet, si les philosophes ne se bornent pas à développer ces paroles, il nous désenseignent la vérité

« L'utilité du christianisme m'était bien démontrée; chaque jour m'en avait apporté d'incontestables preuvres ; mais de ce qu'un dogme exerce sur les croyants une salutaire influence, il ne s'ensuit pas nécessairement que ce dogme soit vrai, j'ai vu des mystères produire d'admirables effets, mais ces mystères devenaient-ils moins incompréhensibles et, par conséquent plus croyables? Pour juger la puissance du Christianisme, j'avais quelque temps vécu en imagination parmi les chréciens, j'avais cherché à me placer dans leur disposition d'esprit. Je devais avec la même bonne foi, changer de situation pour juger sans partialité les observations que j'avais recueillies. Les anciennes habitudes de ma faible raison pouvaient reprendre leur domination nouvelle, je fusse alors tombé dans le découragement ; et, craignant de voir s'éteindre les premières lueurs de crOjdnces chrétiennes dont je venais de goûter les charmes, je disais avec mélancolie : Pourquoi faut-il que la vérité de la religion n'ait pas la même évidence que son utilité?

« Un jour que je répétais tristement cette plainte, il s'offrit tout à coup à moi une idée qui d'abord me fît baisser les yeux, mais qui bientôt me pénétra d'espérance. J'avais commis une faute sur laquelle mon attention ne s'était pas jusqu'à ce mom.ent portée. Lorsque j'avais voulu commencer un examen du Christianisme, j'étais tellement accoutumé à me croire capable de m'éclairer et de me guider moimême, que ma présomptueuse ignorance n'avait pris aucun conseil poui' diriger mes recherches.

« Il est facile de voir l'utilité de la religion, ses bienfaits sont sous nos yeux, mais plus d'instruction est nécessaire pour considérer la religion en ellemême, et pour se rendre compte de sa vérité. Il était indispensable qu'un homme éclairé par ses études

JOSEPH DROZ IQQ

Voulût bien suppléer aux lumières dont fêtais dépourvu. Je connaissais un prêtre entouré de vénération ; dans mon ardeur au sortir du doute, je décidai que je le verrais dès le lendemain matin.

« La nuit fui pour moi sans sommeil. J'étais heureux, j'avais la certitude que des preuves de la véritp du Christianisme allaient m'étre exposées, et j'étais plein d espérance. Le doute prolongé m'aurait été insupportable. J'ai peu connu le scepticisme, il m'e^t ûd.eux quand il obscurcit des sujets que nous avon^; essentiellement besoin d'éclaircir, et c^est à ceux-là qu'il s'attache ; pour les questions d'un faible intérêt on lui substitue aisément le dédain ou l'indifférence' Quand le jour parut, des inquiétudes vinrent me troul bler. En sollicitant des lumières, j'avais à faire une reserve ; l'entretien pouvait être aussitôt interrompu et cette crainte me suivit chez l'ecclésiastique dont la bienveillance m'était si nécessaire.

« Je lui ouvris mon âme, je lui exposai avec sincérité mes pensées, mes agitations et mes vœux Je termmai en lui disant : « Je dois aux preuves de sen- « timent le désir que la religion soit vraie. Achevez « de porter dans mon esprit l'entière conviction que « mon cœur appelle. Mais, au lieu de chercher à « convaincre ma raison, si vous m'ordonnez de « croire, s'il faut sacrifier le plus noble présent du « ciel, je n'ai plus rien à vous demander, nous ne « pouvons nous entendre. ï

« Après m'avoir, d'une voix encourageante, féiicit de mon retour vers la religion, ce bon prêtre ma dit • « Si dans les paroles que je vous adresserai, il en est « qui vous para:ssent blesser les droits de la raison. « veuillez m interrompre, je n'aurai pas su me faire «comprendre, et j'essayerai de réparer ma faute. . Cette douceur, cette humilité me causèrent un trouble

que je ne puis exprimer; je sentis que je n'étais qu'un profane et que j'étais en face d'un chrétien.

Le saint prêtre pensait qu'il faut chercher à s'instruire de toutes les preuves de la religion, mais qu'une seule preuve frappante,-- indubitable suffit pour dessiller les yeux d'un homme de bonne foi. Il m'engagea à donner toute mon attention au miracle de la résurrection du Christ, miracle sur lequel saint Paul fait reposer la vérité de notre religion. Mon excellent guide m'exposa des faits, des raisonnements ; il m'indiq~ua des lectures utiles. « Allez, me dit-il ensuite, « prenez du temps pour examiner, pour réfléchir ; et « demandez à Dieu avec confiance qu'il daigne vous « faire connaître la vérité. » -

« Lorsque je philosophais sur le Christ, et que je voyais en lui un grand homme, je parcourais sa vie en admirant ses sages préceptes et ses sages exemples ; je m'arrêtais après sa mort sublime, et ne songeais point à sa résurrection, que j'avais jugée fabuleuse. Un guide éclairé venait de rappeler fortement mon esprit vers la grande question que j'avais tranchée avec tant de légèreté. Cette question, le Christ est-il ressuscit*^-, est décisive. Qu'elle soit affirmativement résolue, les arguties n'ont plus rien qui puisse alarmer les chrétiens. La résurrection est le sceau divin attaché à la mission du Sauveur ; la parole du Christ est donc infaillible, et tout ce qu'il y a de mystérieux dans la doctrine révélée par lui doit être reçu avec une confiance absolue. Quand la raison n'est pas aveuglée par l'orgueil, elle est assez éclairée pour savoir qu'elle ne peut tout comprendre, et que Dieu ne peut la tromper.

« Je relus l'Évangile, deux faits acquirent une importance toute nouvelle à mes yeux. Jésus, lorsqu'il se dirigeait vers Jérusalem, dit plusieurs fois à ses

disciples. « J'aurai beaucoup à souffrir des sénateurs

« et des princes des préires, ils me mettront à mort. » Cette prédiction n'a rien d'extraordinaire ; souvent l'homme résolu à se dévouer pour ses semblables voit les dangers qui le menacent et le sort qui l'attend. Mais chaque fois que Jésus répète ces tristes paroles, il ajoute avec assurance : « Je ressusciterai, m Une telle prédiction n'a point le même caractère que la première En écoutant ces mots étranges, que d'idées se pressent dans l'esprit et le troublent ! Celui qui fait cette prédiction ne peut être un sage de la terre ; il vient du ciel, ou il est un imposteur.

Si Jésus-Christ n'est pas ressuscité, celui qui nous paraissait offrir le modèle de la perfection n'est qu'un fourbe. Tout annonce que Jésus forma le projet de régénérer l''humanité, que sa révolution morale avait pour but d'épurer les âmes. Si j'ajoute foi à l'assertion des incrédules, Jésus nous a trompés, ses préceptes sortaient d'une bouche impure ; ses moyens de succès, il les puisait dans le mensonge et l'hypocrisie. Hommes sensés ! vous est-il possible de comprendre et de croire cette contiadiction révoltante : la sagesse du Christ nous attire, sa morale nous ravit ; et toutefois, si le Christ n'est pas ressuscité, l'imposture est manifeste : Cet homme a voulu s'attribuer les honneurs divins, il a voulu remplacer les idoles en se faisant adorer lui-même !

« Obligé de choisir entre ces deux opinions : Jésus est ressuscité, — Jésus est un fourbe, — je consulte ma raison, j'interroge ma conscience: l'une et l'autre répondent que la seconde opinion est la seule incroyable.

Un détratiteur du Christianisme dira que je me laisse émouvoir, entraîner, et que des sentiments me tiennent lieu de preuves. Non, j'applique le bon sens

aux faits que j'examine. Le Christ savait que les Juifs l'enverraient à la mort, qu'il touchait au moment de laisser à ses disciples le soin de conserver, de répandre sa doctrine, et le Christ dit: Je ressusciterai. Quel homme eût porté l'inhabileté, la folie jusqu'à tenir ce langage ? jusqu^^à donner ainsi le moyen le plus simple, le plus certain de constater son imposture, et de rendre impossible que ses projets lui survivent ? Dans la bouche du Christ ces mots : Je ressusciterai, soni une preuve irréfragable qu'il accomplit sa mission divine...

« J 'allai revoir le digne prêtre, je lui annonçai que mes doutes étaient entièrement dissipés, je lui exprimai ma reconnaissance ; il m^interrompit : « Remer- « cions Dieu, me dit-il, vous l'avez prié avec confiance « de vous éclairer, et sa bonté vous a exaucé. » Les idées qu'il me développa dans la suite de notre conversation peuvent se résumer en ces mots : « N'ou- « blions jamais que Dieu est l'auteur de tout bien. « Les convictions formées par le seul raisonnement « seraient à peine des croyances, ce seraient des opi- « nions variables comme la raison qui les aurait « produites ; ainsi l'âme, pour s'élever à l'immuable « Christianisme, a besoin des dons célestes: la grâce, « la foi. Les incrédules jugent superstitieuses ces pa- « rôles ; plaignons-les d'ignorer les relations du ciel « avec la terre. Dieu pour notre bonheur, a voulu « nous rappeler sans cesse le besoin que nous avions « de lui et la puissance qu'il exerce sur nous; ce n'est « pas uniquement en religion^ c'est en tout qu'il se ce réserve d'accorder ou de refuser des dons précieux. « L'homme, par îui-mèmo, ne pourrait subvenir à sa « vie matérielle; il cultive, sa main conduit la charrue, « mais il faut que Dieu daigne envoyer des pluies bien- « faisantes qui fassent germer les grains, et que son

« soleil dore nos moissons. Le travail ne suffit pas à « la vie physique, le raisonnement ne suffirait pas à « la vie morale. »

« Le saint Prêtre, en terminant, me pressa dans ses bras: « Prions, me dit-il, prions pour vous et pour « moi. » Je m'agenouillai près de lui, et mon âme s'unissant à la sienne, y puisait la ferveur; il me sembla que le ministre du Dieu de vérité m'enveloppait de ses vertus, et je sentis en moi que le Tout- Puissant exauçait sa prière ! »

§ P^ — Sa rare aptitude -pour les science. — Il est nommé professeur de philosophie au lycée de Strasbourg.

Né à Paris, ie 17 février 1790, Louis-Eugène-Marie Bautain reçut une éducation très soignée au point de vue intellectuel. On comprend facilement qu'elle ne dut pas être aussi complète sous le rapport religieux, à une époque où l'on sortait à peine de la tourmente révolutionnaire, et où l'enseignement catholique ne pouvait pas reconquérir tout d'un coup dans la grande cité la puissante organisation qu'il y possède aujourd'hui. L'événement toutefois ne devait pas tarder à prouver qu'au milieu de ses travaux scolaires et de ses préoccupations d'avenir, le jeune Bautain était animé d'un esprit foncièrement sérieux.

Sa rare aptitude pour toutes les connaissances humaines, ses goûts sérieux, ses brillants succès classiques le déterminèrent de bonne heure à s'enrôler dans la carrière de l'enseignement. A dix-sept ans il entrait à TEcole normale, où il eut Cousin pour professeur et Jouffroy pour condisciple. Il étonnait l'un et l'autre par une égale facilité à exceller dans la

sphère de la philosophie, des sciences et des lettres. Aussi lui confia-t-on, à l'âge de vingt ans, la chaire de philosophie au lycée de Strasbourg ; quelques mois après il se voyait appelé à professer le même cours dans la Faculté de cette ville. Cet avancement précoce, déjà justifié par une capacité exceptionnelle, ne le fut pas moins par la faveur du public qui se pressait avec avidité autour de sa chaire. I! exerçait sur les jeunes gens de Strasbourg l'empire et le prestige qu'il devait exercer plus tard, à la Faculté de Paris, sur des auditeurs plus réfléchis et d'un âge plus mùr.

M. Bautain avait un esprit trop profond et trop droit pour se contenter d'un système de philosophie rationaliste, éclectique ou matérialiste, qui pouvait suffire à des intelligences moins saines et moins élevées. Le savant et consciencieux professeur fut promptement amené à chercher la vérité philosophique sur les hauteurs du catholicisme, et, comme il avait des instincts trop généreux pour faire les choses à demi, il se jeta tout entier dans les bras de la religion et se prépara avec une édifiante ardeur à la carrière sacerdotale.

§ II. —Sa Conversion.

Nous détachons le passage suivant du discours prononcé à la rentrée solennelle des Facultés de V Académie de Strasbourg^ par M. Campeaux :

« Dans le temps que M. Bautain, encore sous le coup de la prostration physique qui avait eu sur son moral un retentissement si profond^ continuait à chercher dans le repos et les voyages un remède à son mal, il eut l'occasion de rencontrer M"« Louise Humann et de lui être présenté. Et ici je dois dire tout d'abord que par son âge — elle avait alors

54 ans — comme par son extérieur^ M^'® Louise Humann n'avait rien de ce qui peut fasciner l'imagination d'une jeune homme de 25 ans. Aussi fut-ce un intermédiaire plus sévère qui prépara leur liaison ; ce idt la philosophie, la philosophie allemande, que cotte Dame, qui avait longtemps habité l'Allemagne, avait étudiée à fond, dans le texte des auteurs, dont quelques-uns même lui avaient été personnellement connus. Qu'on juge quelle bonne fortune ce dut être pour le jeune professeur ! Depuis des années il se tuait à déchiffrer la lettre de cette philosophie qui exerçait alors sur l'esprit français l'attraction si puissante de l'inconnu et, pourquoi ne pas le dire aussi, de sa mystérieuse obscurité ; et il trouvait, pour l'y introduire, pour la lui éelaircir, une femme à la fois intelligente et bienveillante, dans laquelle il pressentait pour lui une mère et qui semblait avoir réservé, pour le devenir, tous les trésors d'affection d'une jeunesse passée dans les exercices de la piété la plus austère et la plus héroïque, car elle l'avait déployée en face des échafauds de 93 (1). Dans cette liaison, M. Bautain, il nous le dit lui-même, ne pensa d'abord qu'au profit qu'il pouvait en retirer pour ses études philosophiques, et il se donna tout entier à ce maître d'une nouvelle espèce, qui non seulement lui épargnait, pour la préparation de ses cours, une bonne partie des fatigues dont cette préparation était pour lui la source, mais qui encore était capable de lui donner la réplique sur toutes les questions les plus hautes de la philosophie.

(1) Elle avait été à cette époque l'auxiliaire le plus dévoué (Je l'apostolat de l'abbé Colmar^ mort depuis évêque de Mayence qui, pendant la Terreur, n'avait cessé un seul jour de remplir, à Strasbourg, au péril de sa vie, les fonctions les plus délicates de son ministère.

(Voyez ?a noie (a) à la fin du chapitre.)

« Du reste cette personne ne possédait p3s seulement la séduction déjà si grande, aux yeux d'un jeune philosophe, de l'esprit et du savoir, elle avait encore un autre charme, et celui-là irrésistible en même temps qu'inépuisable, elle avait le charme qui vient de l'âme, celui de la bonté. M. Bautain s''en laissa pénétrer, et cela d'autant plus profondément que cette bonté s'ajoutait à une rare distinction de caractère, à un air de dignité tel qu'on ne pouvait la voir sans se sentir saisi de respect.

« Dans cette atmosphère toute nouvelle, M. Bautain, entré pur philosophe, finit par se trouver un jour Chrétien. Il ne le devint pas d'ailleurs du jour au lendemain, et ce ne fut pas sans résistance ni sans combat qu'il se rendit. La lecture de l'Évangile, la douceur pénétrante et souveraine de celle qui le lui avait mis entre les mains et le lui commentait, le désarroi moral enfin dans lequel il se trouvait depuis sa maladie et dont il n'avait pu se taire à des amis, à des collègues qui vivent encore et qui me Ton redit, toutes ces causes réunies l'amenèrent peu à peu à partager des convictions auxquelles il sentait sa dignité et son bonheur attachés. »

M. Bautain raconte ainsi lui-même sa conversion, dans son Discours sur la morale de V Evangile comparée à celle des philosophes :

« Et moi aussi je me suis cru philosophe, parce que j'ai été amateur de la sagesse humaine, admirateur des vaines doctrines. J'ai cru, comme beaucoup d'autres, que la mesure de l'absolu et du possible se trouvait dans ma raison, et que ma volonté était sa loi elle-même. J'ai cherché la vérité en moi, dans la nature et dans les livres ; j'ai frappé à la porte de toutes les écoles humaines ; je me suis abandonné à tout vent de doctrine, et je n'ai trouvé que ténèbres

et incertitudes, vanités et contradictions. Grâce au ciel, je n'ai jamais pu pactiser avec les doctrines dégradantes du matérialisme, ni me rouler systématiquement dans la fange. Mais j'ai été idolâtre de la beauté^ esclave de l'imagination, et, au milieu des prestiges des arts et de Tenchantement des images, mon âme est restée vide et affamée. Alors j'ai raisonné avec Aristote, j'ai voulu refaire mon entendement avec Bacon, j'ai douté méthodiquement avec Descaries, j'ai essayé de déterminer avec Kant ce qu'il m'était impossible et permis de connaître ; et le résultat de mes raisonnements, de mon renouvellement, de mon doute méthodique et de ma critique, a été que je ne savais rien, et que peut-être je ne pouvais rien savoir. Je me suis réfugié avec Zenon dans mon for intérieur, dans ma conscience morale cherchant le bonheur dans l'indépendance de ma volonté; je me suis fait stoïcien. Mais ici encore je me suis trouvé sans principe, sans direction, sans but, et de plus sans nourriture et sans bonheur, ne sachant que faire de ma liberté et n'osant l'exercer de peur de la perdre. Je me suis tourné vers Platon ; ses spéculations sublimes ont élevé mon esprit comme sur des ailes ; j'espérais arriver par ses idées à la contemplation de la vérité pure, de la beauté éternelle. J'étais enflé de sciences et d'idées, j'ai appris à discourir magnifiquement sur le bien, mais je ne savais pas le pratiquer. Je pressentais beaucoup, je voyais peu et je ne goûtais rien ; je n'étais ni meilleur ni plus heureux pour être plus savant; et au milieu de mes rêves de vertu et de perfection, je sentais toujours dans mon sein l'hydre vivante de l'égoïsme qui se riait de mes théories et de mes efforts. Dégoûté des doctrines humaines, doutant de tout, croyant â peine à ma propre raison, ne sachant que faire de moi et des autres ^u

M . BAUTAIN 3 Vô

/nilieu du monde, je périssais consumé par la soif du vrai, dévoré par la faim de la justice et du bien, et ne les trouvant nulle part ! Un livre m'a sauvé, mais ce n'était pas un livre sorti de la main des hommes! Je l'avais longtemps dédaigné, et je ne le croyais bon que pour les crédules et les ignorants. J'y ai trouvé la science la plus profonde de l'homme et de la nature, la morale la plus simple et la plus sublime à la fois. J'ai lu l'Évangile de Jésus-Christ avec le désir d'y trouver la vérité, et j'ai été saisi d'une vive admiration, pénétré d'une douce lumière, qui n'a pas seulement éclairé mon esprit, mais qui a porté la chaleur et la vie au fond de mon âme. Elle m'a comme ressuscité. Les écailles sont tombées de mes yeux. J'ai vu l'homme tel qu''il est et tel qu'il doit être; j'ai compris son passé, son présent, son avenir ; et j'ai tressailli de joie en retrouvant ce que la religion m'avait enseigné dès l'enfance, en sentant renaître dans mon cœur la foi, l'espérance et la chartié. »

Dans un ouvrage intitulé Philosophie du christianisme, correspondance religieuse de L. Bautain^ M. H. Bonnechose rapporte ainsi les circonstances qui suivirent la conversion de M. Bautain et celle des élèves que ce professeur avait lui-mémo convertis : « La rénovation intérieure opérée dans le professeur de Strasbourg par la lumière divine se manifeste aussitôt dans son enseignement, qui devient tout chrétien. Ce n^est plus un système, une doctrine arbitraire, pleine de l'esprit de l'homme, vide de l'esprit de Dieu, c'est la vérité chrétienne présentée sous imc forme humaine et scientifique. Cette parole chaude de vie et de charité va toucher et remuer tous les coeurs qui s'ouvrent à sa douce et puissante influence. Déjà de nombreux élèves se pressaient autour de leur maître, maintenant ils s'attachent à lui }n fo^d de

leur âme, parce qu'il les attache à Dieu ; et son enseignement dépose journellement en eux des semences fécondes qui porteront bientôt leurs fruits. Instruire et guérir les âmes, tel était son but. Mais le Sauveur guérissait aussi les maux du corps ; son nouveau disciple étudie la médecine, est reçu docteur, et se livre aussi au soulagement des misères extérieures de Thumanité. Cependant un avertissement secret lui faisait sentir que pour faire le bien de la manière la plus pure et la plus efficace, il faut avoir reçu la mission .acrée de Celui qui est descendu du ciel sur la terre pour y passer en faisant le bien; qull fallait que la vertu divine vivifiât les œuvres de Thomme, que le caractère sacerdotal était nécessaire pour fonder le règne de la vérité dans les âmes.

« Le philosophe, le médecin prend donc la résolution de devenir prêtre. Il s^en ouvre à de puissants amis qui réunissent aussitôt leurs efforts pour l'en détourner. Ils lui montrent sa carrière, si belle, suivant le monde, et pleine d'avenir, tout à coup interrompue et peut-être bientôt fermée, obscurcie ! Ils lui font les offres les plus éblouissantes pour l'engager à la poursuivre, pour y faciliter sa marche, pour lui aplanir la, route vers le terme de la plus haute ambition, et en même temps on fait ressortir à ses yeux les préventions du clergé, le chagrin qu'il se prépare en entrant dans ses rangs, l'ignorance et la jalousie prêtes à se liguer contre lui pour travestir ses intentions, dénaturer ses doctrines, neutraliser son influence, paralyser son ministère et le réduire peutitre à vivre inutile à tout, au monde et à l'Église. Ainsi parlaient la raison, la prudence et l'amitié généreuse. Mais il est une voix auguste et mystérieuse 'jUi parle plus haut encore au cœur magnanime qui no peut plus vivre que par la vérité. Cette voix fut

entendue et elle fut obéie. Dieu dit à son futur ministre, comme il avait dit autrefois à saint Paul : qu'il lui montrera combien il faut qu^il souffre pour son nom ; et il l'arme d'une force inébranlable pour le vouer sans réserve à son service, au risque d'être méconnu, calomnié, persécuté par ceux-là mêmes dont il va partager la mission et les travaux.

« Mgr l'évêque de Strasbourg sentit alors tout le prix d'une pareille conquête. — Il ouvre ses bras au nouveau défenseur de la foi, réprouve, reconnaît en lui la vocation divine, s^empresse de lui conférer les ordres sacrés, et concourt ainsi, comme instrument de la Providence,, à renouveler dans le sein de l'Église cette joie qu'elle éprouva aux premiers siècles, quand elle voyait les plus puissants docteurs de la science humaine devenir les apôtres de la croix de Jésus- Christ, attestant ainsi au monde par leur parole, par leur expérience, par leur exemple, la vanité du savoir de l'homme et la supériorité de la foi sur la raison.

a Le premier élève que le maître eut pour imitateur fut un jeune homme appartenant à une des familles les plus distinguées et les plus opulentes de Strasbourg, Adolphe Cari.

« Mais la parole de son maître devait susciter des chrétiens et des prêtres jusqu'au sein du judaïsme et au milieu de la sjmagogue, Théodore Ratisbonne, Jsidor Goschler, Jules Lswel, tous trois avocats Israélites, ont été convertis par elle et par la correspondance publiée aujourd'hui.

« Sa doctrine exposée dans ces lettres et développée sous d'autres formes et d'autres circonstances, a fait encore entrer dans les ordres sacrés Nestor Lewel, et dans le christianisme quatre personnes de sa famille.

« C'est cette doctrine qui a éclairé, nourri, fortifié, dans leur foi plusieurs autres jeunes gens qui, cédant

à l'impulsion qu^ils en ont reçue, sont sortis des rangs du monde pour se donner à Dieu sans réserve, et servir d'instruments à la propagation de l'Evangile : un élève de l'Ecole polytechnique, connu par ses succès aux concours généraux de TUniversité ; un avocat général près la Cour d'appel de Besançon ; un jeune Génois, français d'origine, mais élevé en Italie et conduit providentiellement à Strasbourg pour y embrasser le sacerdoce avec la philosophie chrétienne ; le fils d'une des familles commerçantes les plus considérables de cette ville, et dans laquelle se sont conservées les traditions héréditaires de Thonneur et de la probité religieuse ; enfin, tout récemment, le digne et loyal descendant d'une des plus anciennes et des plus nobles maisons d'Alsace.

« Ainsi déjà ont été formés et réunis dans un centre commun de foi, de science et de charité dix prêtres prêts à tout sacrifier pour la religion dont ils sont devenus les ministres. D'autres suivent la même voie et mûrissent dans le mystère pour le même dévouement. Nous citons ces faits parce qu'ils servent de confirmation à la doctrine, comme la doctrine leur sert d'éclaircissement et les explique.

« H. de BoNNECHOsE, ^''•é/rej « Strasbourg, le 21 décembre 1834. »

§ III. — Sa vocation, au sacerdoce.

La réponse instantanée de M. Bautain à l'appel de Dieu, surtout à une époque où, d'un côté, tout lui souriait dans la vie, et où, d'un autre côté, sous le souffle d'un faux libéralisme, le clergé de France se voyait chaque jour atteint par le dénigrement, l'injustice et

la calomnie, montre tout ce qu'il y avait de droiture, de loyauté et de virilité dans l'àme de M. Baulain. Il prouvait aux autres et il se prouvait à lui-même qu'en face du devoir, quelques sacrifices qu'il impose, il n'était pas homme à discuter, à tergiverser ou à faiblir.

Est-il nécessaire de remarquer qu'il s'appliqua à l'étude de la théologie et des Livres saints avec le même goût et le même succès qu'il avait déjà déployés dans l'étude des sciences profanes? Il n'y avait rien d'inaccessible et de difficile pour l'intelligence de M. Bautain ; elle franchissait toutes les hauteurs, elle rayonnait dans toutes les sphères, et partout elle se trouvait sur son véritable terrain. Si, malgré ses remarquables travaux qui touchent à toutes les branches des connaissances humaines, il n'a montré dans aucune d'elles, excepté celle de l'enseignement, un caractère incontestable d'originalité, on peut dire cependant que là où l'esprit de M. Bautain est vraiment original, là où il s'approche des régions du génie, c^est dans sa merveilleuse aptitude à tout étudier, à tout comprendre, à tout enseigner. Son quintuple diplôme de docteur est peut-être un fait unique dans les annales de Tesprit humain. M. Bautain était, en effet, docteur es lettres, docteur es sciences, docteur en droit, docteur en médecine, docteur en théologie. L''étendue du savoir ne nuisait en rien à sa profondeur. Explorez tous les replis de son intelligence, disséquez ses nombreuses productions, vous n'y trouverez jamais rien de superficiel, jamais rien de banal.

Après avoir reçu, en 1820, la consécration sacerdotale, M. Bautain fut nommé chanoine de la cathédrale de Strasbourg et directeur du petit séminaire diocésain. Il édifia le clergé par ses vertus comme il avait étonné les laïques par son savoir . Cependant quelques-

unes des doctrines qu'il émettait sur le fîdéisrae, le naturalisme et les délicates questions relatives à la délimitation précise des droits de la raison et de la foi, parurent exagérées et suspectes à son évèque, Mgr deTrevern, qui en appela au jugement de Rome. Elles furent censurées, et M. Bautain se soumit à la décision du Saint-Siège avec une promptitude et un respect qu'il est peut-être plus facile d'admirer que d'imiter. Lorsqu'un homme d'une telle valeur et d'une telle notoriété a prononcé par un acte aussi éclatant et aussi méritoire son inviolable attachement à la chaire de Pierre, il n'a sans doute fait que ce q\ïï\ avait à faire ; mais il n'en a pas moins agi avec une perfection à la pratique de laquelle nous ne voudrions pas voir expos^er tout le monde. Le soldat qui monte vaillamment sur la brèche et brave mille fois la mort pour l'honneur du drapeau, accomplit simplement son devoir ; mais qui oserait désormais suspecter sa bravoure? Dévouement et fidélité à toute épreuve, comme M. Bautain, à la cause de Dieu et de l'Eglise, que pourrait-on exiger de plus héroïque et de plus exemplaire?

§ IV. — M. Bautain est chargé de divers emplois très importants.

En 3838, M. Bautain fut nommé doyen de la Faculté des lettres de Strasbourg et occupa ce poste universitaire pendant onze ans. Comme il consacrait une grande partie de son activité à la haute direction du célèbre collège de Juilly, il interrompit son cours, au grand regret de ses nombreux auditeurs, et com.pi a au nombre des ses suppléants M. Ferrari, aujourd'hui député au parlement italien, et M. Janet, un des professeurs actuels de la Faculté des lettres de Paris,

En 1848, il fit dans Téglise métropolitaine de Notre- Dame une série de conférences sur l'accord de la religion et de la liberté. Elles furent suivies par les hommes qui professaient en politique les opinions les plus radicales, et c'est à elles qu'on doit en partie les sympathies publiques dont furent entourés l'Eglise et le clergé de France à cette époque critique de notre histoire.

En I8i9, Mgr Sibour, qui désirait grouper autour de lui des hommes d^un mérite éclatant, Tappela à prendre part à l'administration du diocèse de Paris avec le titre de promoteur et de vicaire-général.

Toutes les mesures qui avaient pour but d'encourager la science ecclésiastique et de consacrer l'influence sociale du clergé trouvaient en lui un soutien zélé et intelligent.

En 1853 , il se chargea du cours de théologie morale à la Sorbonne. Sa rentrée dans la carrière de l'enseignement public, où il avait obtenu les plus grands succès, fut saluée avec bonheur par la jeunesse des écoles et les hommes studieux qui cherchent dans le professeur le double prestige et la double autorité d'une doctrine sûre et d^un talent hors ligne.

Pendant les dix années qu'il passa à la Sorbonne^ il publia quelques ouvrages moraux et philosophiques, toujours recherchés avec faveur par les classes élevées de la société. Il s^occupait aussi avec une infatigable sollicitude du collège de Juilly, dont les élèves constituaient toujours sa famille de prédilection. Ceux qui Tont vu de près ne pouvaient assez admirer le tendre intérêt qu'il portait à la jeunesse ; cet intérêt, il le témoignait en ne négligeant aucun moyen de lui imprimer une forte direction religieuse et intellectuelle. Il voulait former à la fois de brillants esprits et de nobles caractères, de bons chrétiens et de bons citoyens ;

jamais il ne sépara son amour de l'Eglise de son amour de la France ; ces deux nobles dévouements restèrent toujours indissolublement liés dans son cœur. M. Bautain à Juilly rappelait cet autre athlète de la pensée et de la parole, le Père Lacordaire à Sorèze, consacrant, au déclin de sa vie, à la jeunesse de France, la généreuse ardeur et les incomparables facultés qu'il avait autrefois déployées dans la chaire de Notre-Dame pour la défense de l'Eglise et la propagation de la vérité catholique.

§ V. — Mort édifiante de M. Bautain.

Comme s'il avait eu le pressentiment de sa fin prochaine, M. Bautain, voulant assurer l'avenir de la maison de Juilly, en avait désormais confié la direction aux Pères de l'Oratoire. On sait combien ces religieux avaient autrefois illustré ce collège en y formant une longue série d'hommes distingués.

Il avait encore suivi les exercices de la dernière retraite ecclésiastique avec une régularité et un esprit de foi qui avaient profondément édifié le clergé parisien. Il écoutait les exhortations spirituelles du Père Olivaint, assassiné plus tard par la Commune, avec tout le recueillement et toute la candeur d'un jeune séminariste.

Le 13 octobre 1867, il avait célébré avec sa piété ordinaire le saint sacrifice de la messe dans le village de Viroflay, où il avait coutume de passer la saison d'été. Il se proposait d'assister le mardi suivant au conseil hebdomadaire del'Archsvêché, et de se rendre ensuite à Juilly, où l'appelaient une prise d'habit et la fête de la Supérieure des Religieuses de Saint-Louis, dont il est le fondateur. Frappés de la perturbation visible qui s'opérait dans sa sanié, ses amis appelèrent

un médecin qui le fit renoncer à ce projet. Le mardi matin, 15 octobre, le mal avait pris un effrayant développement ; une crise était imminente. Il fit appeler le curé de Viroflay, se confessa avec une piété et une résignation exemplaires, baisa trois fois le crucifix pour faire de nouveau le sacrifice de sa vie, reçut les .derniers sacrements de l'Église et s'éteignit, une heure a,près, plein de confiance en Dieu et conservant jusqu'à son dernier soupir la plénitude de son intelligence. Dans ce moment suprême, armé plus que jamais de la mâle énergie et de la sérénité chrétienne qui avaient toujours formé un des traits saillants de son caractère, il ne voulut recevoir aucun des soins qu'on prodigue aux malades, afin de ne pas distraire un moment son âme de la pensée fortifiante de Dieu et de la méditation des fins dernières de l'homme.

Le vendredi suivant, ses funérailles furent célébrées dans l'église de Viroflay. La cérémonie funèbre était présidée par Mgr Tévéque de Sura et les vicaires généraux de Paris. Le deuil était conduit par son neveu, M. d'Aaribeau, préfet des Basses- Pyrénées. Suivant les recommandations expresses qu'il avait faites à ses amis les plus intimes, son corps a été inhumé dans le cimetière de Juilly. C'est là qu'il voulait reposer en paix, au milieu des religieuses qu'il y avait établies, pour s'assurer le concours quotidien de leurs ferventes prières.

Avec M. Bautain, le clergé de Paris et l'Église de France venaient de perdre une de leurs plus pures illustrations ; la science et les lettres contemporaines, un de leurs représentants les plus justement renommés.

Une croix et une religieuse pour veiller et prier sur sa tombe, voilà tout ce que M. Bautain a demandé à la terre, au moment où il allait la quitter. Mais une

croix et une religieuse ne devaient point l'accompagner seules à sa dernière demeure ; il y est descendu avec les bénédictions du ciel, la reconnaissance de TÉglise, l'estime et la véndration de ce qu'il y a de plus honorable à Paris et en France.

Le trait caractéristique de la physionomie de M. Bautain c'est un rare et imposant ensemble de talents variés, dont un seul aurait suffi pour distinguer un homme. Il était à la fois philosophe profond, écrivain élégant, controversiste éprouvé, orateur correct, moraliste plein de finesse, théologien érudit, professeur consommé.

Ses écrits sont très nombreux et embrassent presque tout le cercle des connaissances humaines. Mais la quantité ne porte aucun préjudice à la qualité. Tous ont un but élevé et pratique ; tous sont faits avec science et conscience.

Tant qu'il fit son cours dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne^ on y vit une assistance aussi compacte, aussi sympathique et plus respectueuse qu'au cours si populaire de M. Saint- Marc Girardin. Sa figure pleine de majesté et de noblesse, son regard serein et pénétrant, son attitude à la fois austère et bienveillante, commandaient le silence et le respect. Lorsque la faiblesse de sa voix l'eut obligé à faire son cours dans un local plus restreint, il fallait s'y présenter longtemps à l'avance pour trouver une place convenable. Au nombre de ses auditeurs les plus assidus, on remarquait l'élite de la société intellectuelle. Sa parole était mesurée, sobre, familière, allant toujours droit au but. Ses aperçus brillaient par la lucidité, l'actualité et l'intérêt.

Nous sommes heureux qu'une feuille parisienne ait répété, en publiant la nouvelle de la mort de M. Hautain, ce témoignage caractéristique d'un de nos doctes

professeurs, qui est une des illustrations actuelles de la Faculté des lettres de Paris : « Bautain, disait un jour M. Gérusez, c'est notre maître à tous. »

Signalons parmi ses ouvages philosophiques son traité de Philosophie morale, un autre traité de Philosophie et Psychologie expérimentale; parmi ses ouvrages de controverse, la Religion et la Liberté considérées dans leurs rapports, — Réponse d'un chrétien aux paroles d'un croyant, de M. de Lamennais, — la Morale de l Évangile comparée à la morale des philosophes .

Parmi ses ouvrages didactiques, nous mentionnerons un excellent traité sur l'art de la composition et de la diction oratoire ; parm.i ses ouvrages de morale, la Philosophie du christianisme, la Morale de l'Éoangile comparée aux divers systèmes de morale. Ce dernier livre renferme une partie de son cours de théologie morale à la Sorbonne ; c'est un chef-d^œuvre d'exposition et de controverse.

NOTE (a).

M'i« LOUISE HUMANN.

Mlle Louise Humann, l'inspiratrice de M. Bautain, l'âme du cénacle formé par luî et ses amis, rue de la Toussaint, de 1822 à 1830, était la sœur ainée du ministre des finances de ce nom, sous le règne de Louis-Philippe. « C'était, » m'écrit M. l'abbé Cari, son neveu, dans une lettre pleine de cœur et d'âme, et toute pénétrée de son souvenir ainsi que de celui de son vénéré maître, « c'était une femme de haute intelligence, d'une piété profonde et douée à un degré éminent du don de persuasion. Il n'existe d'elle qu'un seul portrait qui se trouve à Juilly dans le couvent des Dames de Saint- Louis. Il rend médiocrement les traits de celle qui a été pour moi une seconde mère. Oh ! si je pouvais vous dire combien elle était bonne, combien nous l'aimions ! Jeune encore, elle se croyait appelée à. la vie religieuse; la Terreur survint; les circonstances la mirent en rapport avec l'abbé Colinar, nommé plus tard évêque de Mayence, et qui ne quitta pas un moment Strasbourg^ lorsque la guillotine était dressée en permanence sur la place d'Armes. Mlle Humann, avec une amie intime, se voua aux bonnes œuvres de religion et de charité, sous la direction de l'abbé Colmar. Il s'agissait d'instruire les enfants, d'assurer les secours de la religion aux mourants, et autres œuvres si difficiles alors, et qui entraînaient peine de mort, sans autre forme de procès. Quand Mgr Colmar se rendit plus tard à Mayence, il y appela Mlle Humann, pour y fonder un pensionnat où les jeunes filles pussent recevoir une éducation chrétienne. Elle y resta jusqu'après la mort de l'évoque, en 1818. Quand elle rentra à Strasbourg, elle se fixa dans la maison de mon père, place Saint-Pierre-le-Jeune. C'est là que je fis la connaissance du futur abbé Bautain, et qu'un lien d'attachement, qui n'a jamais faibli, se noua entre le brillant professeur et un enfant estropié qu'il entreprit de débrouiller.

L'abbé Bautain, de son côté, comj^lète admirablement le portrait de cette femme d'élite dans cette page par laquelle il termine la Chrétienne de nos jours : « Ne vous imaginez pas que celle dont je viens de vous parler était un être à part, n'ayant de commun avec les femmes ordinaires que son sexe. Non, bien que douée d'une intelligence remarquable et profondément instruite, elle étai M'emme comme vous et aimait

à l'être par tous les bons côtés de la femme. Elle en avait la tendresse et le charme ; sa compassion des peines d'autrui égalait son courage à supporter les siennes, et .«a parole, ferme et nette, quand il le fallait, éiait le plus souvent pleine, de douceur et de persuasion. Elle se plaisait à travailler comme toutes les femmes, et je Tai vue chaque jour quitter ses lirres et la plume pour l'aiguille et le fuseau. Je l'ai vue constamment s'occuper ies soins du ménage après les heures données à l'étude ; et elle excellait d'un côté comme de l'autre. Sa maison était aussi bien tenue que sa tête, et elle était aussi admirable dans les petites choses que dans les grandes. Jamais sa science qui était étendue et profonde, n'a porté préjudice à sa piété aussi simple, aussi croyante, aussi obéissante que celle des plus humbles femmes, et elles se reposait volontiers avec son chapelet des spéculations les plus fatigantes ou des lectures les plus abstruses. Voilà ce qui nous la rendait si aimable et si respectable à la fois. Oui, sans doute, c'est la femme la plus remarquable que j'aie vue, bien que j'aie eu le bonheur d'en connaître plusieurs d'une grande distinction. Je n'en ai point rencontré une seule qui lui fût supérieure, ni même égale par la puissance de l'esprit. Mais, je dois le dire aussi, je n'ai nulle part trouvé une âme j)lus dépouillée d'elle-même, tout en gardant sa dignité, plus humble et plus fière tout ensemble, ni un cœur plus généreux, plus compatissant et plus tendre. »

M. l'abbé Bautain n'a pas été ingrat pour Mlle Humann; vivante, il l'a vénérée comme une mère et a fait partager à tous ses amis les sentiments qu'elle lui inspirait ; morte, il a consacré et perpétué son souvenir par la fondation de la Maison des Dames de Saint-Louis, vouées par lui à recueillir l'esprit de cette noble femme, et à continuer l'œuvre qui fut la grande sollicitude de toute sa vie, l'instruction de la jeunesse et le soin des malades. Enfin, il lui a rapporté dans de magnifiques paroles, où son cœur a débordé, et que je me reprocherais de ne pas reproduire ici, l'honneur de tout le bien que lui et ses amis ont pu faire :

« Ainsi mourut à 67 ans, et ignorée du monde, une femme qui, du fond de sa modeste retraite, l'a remué plus qu'il ne le sera jamais; car elle a été la source de tout ce qui a été fait de son vivant et après sa mort par ses enfants spirituels lesquels, depuis trente ans, travaillent dans l'Église à la gloire de Dieu et au salue des hommes. Dieu seul connaît tout ce qui est sorti de ce foyer caché, et au jour de la consommation des temps et de la manifestation complète de la justice, quand il sera rendu à chacun selon ses œuvres, tous les rayons, qui en sont émanés et qui ont éclairé ou échauffé le monde, lui reviendront avec leur éclat et lui formeront une splendide auréole. En attendant, où que nous soyons, où

qu'elle soit elle-même, dans les demeures de la maison cêlestCj notre reconnaissance la suivra, notre amour si filial et si pur prononcera toujours son nom avec tendresse et vénération ; et jusqu'à ce que nous ayons la joie de Ja revoir au ciel, heureuse et glorieuse, comme les anges du Seigneur, prête à rendre ténioignage devant Dieu et devant les hommes du bien qu'elle nous a fait, nous gardons pieusement sa mémoire au fond de notre cœur comme dans un sanctuaire. »

Les mots suivants, écrits do la main même de Mgr Colmar sur la première page d'un Nouveau-Testament, en latin, qu'il avait donné à Mlle Humann, présentent, dans un racourci expressif, le portrait de cette femme supérieure et vénérable à tant d'égards :

« f Mariœ Ludocicœ — et fillœ et nepti — in Christo « dilectœ — ingenii facilitate variisque cirtutihus ornatœ — « quum — felùcù successu Ungicœ — qua Mater Ecclesia « utitur — tuin eos summa in eam matrem — pietate — « tum ideo ipsa studeret — ut nepotes suos — Ludocicum « et Adolphum — huio linguœ studentes — materne obse- <i cundaret — hoc Nocum J. C. Testamentuin — in paterni « nostri affectas — tesseram dabamus — Pater et Aoun- « culus.\ J. Ludovicus Ep. Moguntinus. Die 23 Aprilis 1812 « in festo sancti Georgii. «

THÉODORE RATÎSBONNE

M. Ratisbonne (Marie-Théodore), né le 2 décembre 1802, à Strasbourg, où son père était président du consistoire Israélite, était depuis peu de temps avocat, Iorsqu''en 1826 il se convertit à la religion catholique. Entré dans les Ordres, il devint successivement professeur au petit séminaire et vicaire à la cathédrale de Strasbourg, missionnaire apostolique et supérieur général de la Congrégation de Notre- Dame de Sion, fondée par lui en 1842 (1). M. Ratisbonne a laissé luimême le récit suivant de sa conversion, dans l'introduction de la Philosophie du Christianisme.

§ I«i". — Jeunesse orageuse de M. Ratisbonne.

Ma vie passée m'apparaît aujourd'hui comme un rêve pénible ; il me faut des efforts de mémoire pour m'en rappeler les faits principaux.

« Appartenant à l'ancienne famille Cerfbsrr, qui occupait le premier rang parmi les Juifs de la province, je fus élevé, sinon dans la religion, du moins

Cl) Le R. P. Ratisbonne a publié, entre antres écrits :£'s.îat sur l'éducation morale (Strasbourg, 1828, in-8), mémoire couronné par l'Académie du département; une Histoire de saint Bernard (1841), 2 vol. in-l2; 5' édit , (1^64), qui a été traduite en plusieurs langues ; le Manuel de la Mère chrétienne (1860, Se édit. augm., in-18).

selon les traditions et les mœurs judaïques ; je ne reçus d'autres principes moraux que les exemples d'une mère vertueuse, et d'autres leçons dogmatiques que celles qui me pa'^laient de la foi en un Dieu unique, qu'il fallait craindre et adorer, en attendant la venue du Messie qui devait ramener notre nation triomphante dans la Terre sainte. Dans ma simplicité enfantine, j'attendais en effet ce Messie et je désirais son avènement. Mais plus tard, ne pouvant comprendre pourquoi il devait venir ni pourquoi il ne venait point, et d'ailleurs, me trouvant fort bien sur le sol natal, js n^attachai plus d'importance à ce dogme. A mesure que ma raison se fortifia, je secouai le joug des observances religieuses, et le peu de dignité que je reconnaissais à la synagogue et aux hommes que j'y voyais réunis donna ample matière à mes sarcasmes et à ma critique. Bientôt le nom de Juif me fit rougir, et je me retirai de leur assemblée. Mon père, quoique président du consistoire, ne s'y rendait lui-même que lorsqu'il y était obligé par quelque fête solennelle. Il me laissa toujours libre. Par une protection divine toute spéciale, la première partie de ma jeunesse se passa sans écarts et sans orages ; j'étais retenu par une espèce de vertu instinctive, fondée uniquement sur les paroles et les exemples de ma mère que je chérissais tendrement ; son seul souvenir était une égide contre le mal. J'avais seize ans quand j'eus le malheur de la banque, et, quoique seul alors à Paris, libre et sans surveillance, dans une des principales maisons de banque, je vécus plusieurs années éloigné des plaisirs du monde et de ses dangers ; je fuyais la société, je refusais toutes les distractions, tant était vive et continuelle l'affliction que m'avait causée la mort de ma mère 1 Ce deuil profond de mon cœur contribua beaucoup à me donner le goût des choses sérieuse, et à

m'inspirer de l'aversion pour celles qui passent et ne laissent trop souvent que des remords. C'était au point que les fêtes, les spectacles, la musique, auxquels plus tard je dus prendre part, m'attristaient jusqu'aux larmes,

a Oh ! qu'à cette époque une parole religieuse m'eût été nécessaire ! Combien je souffrais d'un indéfinissable malaise 1 J'avais besoin d'aimer, et j'étais facile à m'enflammer pour toute âme aimante ; je m'attachais fortement à mes amis, à mes maîtres, aux personnes avec lesquelles je vivais, demandant à être aimé, compris, quoique je ne me comprisse pas moi-même. J'avais dix-huit à dix-neuf ans, et ma vie s'écoulait dans une romantique mélancoh'e : je restais plus volontiers à la campagne qu'à Paris ; j'étais souvent seul et rêvais à Dieu, à la religion, à un objet vague qui pût correspondre au besoin de mon âme. J'eusse désiré être pieux, mais je ne savais pas ce que c'était que la piété : j'ignorais la prière. Je ne connaissais aucun homme, aucun livre qui put m'instruire des choses éternelles ; j'aurais d'ailleurs fui avec horreur ceux qui m'auraient parlé du christianisme, que je regardais par préjugé comme une idolâtrie ; et quand au judaïsme, j'en étais dégoûté, honteux, et la synagogue était comme une barrière entre Dieu et moi.

« Cependant mon père me rappela à Strasbourg et m'employa dans sa maison, où j'étais destiné à lui succéder dans les affaires de banque. Je me plaisais à suivre les ramifications lointaines du commerce, et à lire les correspondances multipliées. Quant au but proprement dit du commerce, il ne me touchait guère, j'étais indifférent au résultat des affaires, et ne me souciais ni des intérêts, ni des bénéfices ; jamais je n'ai aimé l'argent. Mais alors je commençai à rechercher la société, les plaisirs, les voyages d'agrément ; et

déjà à vingt-cinq ans j'étais poursuivi par des solliciteurs de mariage, car il y a chez les Juifs des gens qui font métier d'assortir les partis ; et ces gens me traquaient, pour ainsi dire, avec toute l'ardeur que leur inspirait Tappât du gain. J'échappai, je ne sais comment, à toutes sortes d'attaques de ce genre. Ce n'est pas que je n'eusse de rinclination pour le mariage, cette position me semblait alors la plus digne de l'homme -, j'étais assez simple pour espérer que dans la famille où j'entrerais, je trouverais une mère, car ce nom était toujours pour moi un symbole d'affection et de tendresse. J'entrevoyais dans le mariage la perspective d'un bonheur qui me paraissait assuré; mais avant d'en jouir, je voulais connaître le monde et je passai quelque temps au milieu de ses trompeuses et riantes illusions.

« Cependant un travail mystérieux s'opérait au fond de ma conscience. Je vivais sans religion et je ne recherchais ni le bien ni le mal, mais je me disais souvent : J'ai vingt ans, et j'ignore pourquoi je suis au monde ! Quel est donc le but pour lequel je suis sur cette terre? Ces questions, qui en réveillèrent mille autres et engendrèrent mille théories, s'emparèrent de mon âme au point que bientôt elles m'occupèrent exclusivement.

« Je crus qu'il devait y avoir quelque part dans le monde, une école, un sanctuaire, où le secret des choses présentes et futures me serait révélé ; j'entendis parler des mystères de certaines sociétés, je me fis postulant : je demandai l'affiliation avec la bonne foi d'un ardent néophyte ; mais aucune voix ne répondit à mes questions, à mes besoins.

« Je lus Rousseau et je dévorai sans discernement toutes les opinions, tous les paradoxes de ce magique pédagogue ; je devins austère, singulier dans ma con-

duite ; j'étais porté à désirer la science comme mon nouveau maître, non seulement dans les spéculations, mais dans la pratique ; car une fois que j'avais admis le principe^ en bien comme en mal, je ne reculais devant aucune conséquence. Je crus donc que je trouverais dans la philosoi^hie la solution de mes doutes.; je m'entourai des ouvrages qu'on prônait le plus alors^ je lus Locke, Voltaire, Volney^ et tout ce que le xviii^ siècle a produit de plus séduisant et de plus monstrueux. 0 tristes souvenirs ! Que j'étais loin alors de la voie vers laquelle la Providence me dirigeait à mon insu ! L'amour de la science me captivait uniquement ; j^obtins de mes parents, non sans peine, la liberté de vaquer à mes études ; je me retirai complètement des affaires et des plaisirs, et, m^enfermant dans la partie la plus retirée de la maison, j'essayai de vivre en philosophe, boudant avec Rousseau, ne sortant point, ne dormant et ne mangeant que pour soutenir le corps ; car je voulais dompter le corps comme un esclave, sans savoir pourquoi. Enfin, achevant de briser tous mes rapports avec les jeunes gens de mon âge, je n'avais plus qu'un désir, celui de trouver le but ou le pourquoi de mon existence. Mais ce but, je ne le pressentais même pas; je n'avais pour guide que ma raison délirante et de méchants livres ; je lisais beaucoup, ou bien j'errais seul à la campagne, et plus d'une fois le point du jour me trouva debout, attendant les rayons de l'aurore, après les fatigues d'une nuit entière passée à interroger la nature muette, les étoiles qui ne me disaierit rien, et le mystère des ténèbres. J'étais las de moimême et de mes vaines théories. A force déraisonner sur le bien et le mal, sur la puissance et l'impuissance de Dieu et sur le problème de l'univers, j'étais devenu, sinon athée, do moins sceptique au dernier degré. , ,

je ne pouvais croire en un Dieu sourd et muet ; la vie me devint un poids, et le monde me parut une scène ridicule. J'avais murmuré avec Rousseau, maintenant je riais avec Voltaire : c'était le rire de Satan.

« Pour comble d'infortune , j'eurf recours à des hommes qui passaient pour instruits, et qui me confirmèrent dans ma desséchante incrédulité (l'un deux était un prêtre marié, ce que je n'appris que plus tard). Ils m'applaudirent et ajoutèrent par leurs sarcasmes au dégoût, aux préventions que dès l'enfance on m'avait inspirés contre le christianisme .Je ne rapporte ces faits que pour montrer dans quel abîme j'étais tombé ! . . . Dans un de ces moments de douleur profonde, je fus poussé à faire appel au Dieu de mon enfance, et je m'écriai, dans toute l'amertume de mon âme : «. 0 Dieu 1 si réellement tu existes, fais-moi « connaître la vérité, et d'avance, je jure de lui con- « sacrer ma vie. » Je devins plus tranquille et plus calme.

« Je résolus de quitter Strasbourg pour achever mes études de droit à Paris, espérant trouver dans les leçons des professeurs les plus célèbres ce qui manquait à mon esprit et à mon cœur. J'y arrivai vers la fin de 1822 ; je me logeai seul dans le quartier des Etudes. J'étais libre, maître de moi-même et très exalté dans mes opinions libérales. Mais à peine avais-je commencé mes projets d'étude , qu'une tourmente inexplicable s'empara de moi, et une voix intérieure, plus forte que ce qui jusqu'alors m'avait frappé, me criait sans cesse : « Il faut retourner à Strasbourg. » Je luttai contre cette singulière inspiration. Outre les motifs qui avaient motivé mon départ récent, des ^-aisons d'amour-propre me retenaient à Paris. Je venais d'y arriver, de m'y installer, je m'exposais au ridicule en retournant sitôt dans ma famille, à

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laquelle j'avais dit adieu pour longtemps ; enfin, rien ne justifiait mon retour, mais ma conscience l'exigea impérieusement, et à toutes mes raisons la voix intérieure ne répondait qu^un mot : « Strasbourg. »

« Je partis donc, et, je dois le dire, j'en étais confus ; mais le moment était venu où la Providence allait s'emparer plus visiblement de la direction de ma vie; les peines et les mécomptes m'avaient rendu plus souple, et j'étai» dans Tétat désespéré d'un homme qui, après s^être l'ongtemps débattu dans les flots, se laisse enfin emporter par le courant, et n'a plus la force de résister à la main bienfaisante qui le saisit pour l'arracher à la mort.

« A peine fus-je revenu à Strasbourg , un jeune homme que je n'avais jamais vu m'aborde à l'Académie, et me propose de suivre un cours particulier de philosophie que M. Bautain voulait bien donner. Je ne connaissais M. Bautain que de vue et de réputation ; je m^étais souvent senti porté intérieurement à lui pour lui demander quelques solutions philosophiques, mais je n'avais point osé. Quant au jeune étudiant qui venait me faire cette ouverture, je ne le connaissais point ; je ne savais pas qu'il était Israélite ; je ne me doutais point qu'il deviendrait bientôt mon ami, mon frère en Jésus-Christ, mon collègue dans le sacerdoce! C'était Jules Lewel, alors étudiant en droit.

§ II. — Il suit le cours de philosophie de M. Bautain.

« J'acceptai sur-le-champ la proposition qui m'était faite ; car je regardais toujours la philosophie comme l'unique ressource qui me restât. Quant à la religion, elle m'était à dégoût, et j'avais horreur de la mienne comme de toutes les autres. Nous commençâmes donc en 1823 le cours de philosophie que M. Bautain con-

sentit à nous donner. Nous n'étions dans ce premier cours que quatre élèves, un Russe grec, un Irlandais catholique et deux Juifs. Tous les quatre nous reçûmes avec délices la parole simple et vivifiante qui jaillissait avec abondance du cœur de notre maître. Ce n'était point un enseignement comme un autre, c'était une véritable initiation aux mystères de l'homme et de la nature. Nous écoutions avec surprise, avec admiration, les développem.ents de cette vérité universelle que le maître puisait à la source vivante des Saintes Écritures, d'où sa parole tirait force, vertu et puissance. Cet enseignement faisait plus qu'éclairer mon intelligence, il échauffait mon cœur, il remuait ma volonté^ il faisait fondre la glace qui couvrait mon me ; enfin l'influence du christianisme m'enveloppait de toutes parts et me pénétrait sans que j'en eusse conscience, et heureusement, car je n'aurais point eu le courage de l'envisager en face.

« Une excursion que je fis à la fin de ce cours, en Suisse et en Italie, me donna l'occasion d'entrer en correspondance avec mon maître, et depuis ce voyage il s^établit entre nous un rapport plus intime, des communications plus suivies.

« Nous reprîmes le cours de philosophie en 1824. Ce second cours fut plus nombreux que celui de l'année précédente, et j'y introduisis mon ami d'enfance, Isidore Goschler, dont le sort resta désormais étroitement lié au mien. Nous entrâmes de plus en plus en union avec notre affectueux maître et avec M. Adolphe Cari, le plus ancien et le plus digne de ses disciples... J'avais trouvé la voie qui conduit à cette vérité tant de fois invoquée, et maintenant je la voyais accessible comme la lumière à tous ceux qui se convertissent et se tour nent vers elle I 11 me semblait la trouver en moi, hors de moi, autour de moi ; je ne concevais plus l'insou-

ciance des hommes qui croient en cette vérité, et cependant s^amusent comme des enfants sur la place publique de ce monde, oubliant que la vie n'est qu'un chemin, une voie, une traversée, pour atteindre un but sublime et glorieux.

§ III. — Le travail de la grâce.

a Mais comment exprimer les combats que j'eus à livrer à mes préjugés, à mes souvenirs d'enfance, à mes répugnances antichrétiennes? Ce n'étaient point des objections rationnelles qu'il fallait combattre, c'étaient les angoisses d'une conscience judaïque qu'il fallait apaiser ; le christianisme était entré dans mon cœur à Tinsu de mon esprit, le for intérieur était pris, mais la place étonnée avait peine à se rendre, et delà des luttes secrètes et qui étaient le prélude des assauts plus terribles que j'eus à soutenir au dehors.

c( Chose bizarre ! je croyais déjà en Jésus-Christ, et cependant je ne pouvais me décider à l'invoquer, à prononcer son nom, tant est profonde et invétérée l'aversion des Juifs pour ce nom sacré ! Une singulière circonstance mit ma foi à l'épreuve : J'étais tombé malade dans une hôtellerie, en Suisse, et mon imagination, frappée par de sinistres présages, me faisait croire à une mort soudaine. De gros nuages couvraient mon esprit, et dans ce moment décisif je ne savais quel Dieu invoquer. J'étais en proie aux plus cruelles perplexités ; mon intérieur était comme un champ de bataille où mon ancienne foi et ma foi nouvelle se heurtaient avec force, je n'osais prier, je craignais d'offenser le Dieu d'Abraham en invoquant le Dieu des chrétiens. L'obscurité était grande, mais la lumière de la grâce triompha. Le nom de Jésus- Christ sortit de ma bouche comme un cri de détresse. C'était le soir, et le lendemain ma fièvre m'avait quitté, et j'étais

si bien rétabli, que le jour même Je continuai ma route. Dès ce jour aussi le nom de Jésus me devint doux à prononcer ; je le priai avec confiance. J'osai invoquer la Vierge sainte et l'appeler ma Mère.

« Mon âme était gagnée à Jésus-Christ, et je n'aspirais plus qu'au baptême, dont la nécessité était évidente ; mais la Providence m'avait mis dans une situation délicate qui commandait une conduite réservée et prudente. Mon père désirait que je me chargeasse de Ja direction des écoles juives du consistoire. Il en coûtait beaucoup à ma foi naissante, et aussi à mon vieil amour-propre, d'accepter cette mission, qui allait me mettre en rapport avec tout ce que la synagogue renferme de plus ignoble ; mais les encouragements de mon maître, la vue du bien que peut-être je pourrais faire, et surtout le besoin de transmettre la lumière que j'avais reçue, me déterminèrent à accepter cette œuvre de bienfaisance à laquelle je me dévouai dès lors entièrement. J'avais fini mes études de droit, et j'étais reçu avocat à la Cour royale de Colmar ; mais , n'ayant embrassé ces études que par des considérations de vaine gloire et d'ambition, je crus devoir renoncer au barreau, comme j'avais renoncé au commerce, et je m'adonnai à l'étude des sciences naturelles et médicales, afin de marcher à la suite de MM, Bautain et Cari . Mes deux amis Israélites en firent autant, et cette communauté d'occupations et de but resserra notre union. Notre intention était d'exercer un jour gratuitement la médecine, et de mettre en commun la somme de nos connaissances pour le soulagement des pauvres : nous avions tous un vague désir de faire le bien, et de nous dévouer à une œuvre salutaire ; mais aucun de nous ne pressentait la vocation plus haute à laquelle Dieu nous préparait à notre insu.

« Je passerai sous silence les tentatives répétées de

ma famille pour me fixer dans le monde. Le soin des écoles Israélites me captivait presque entièrement ; le succès de cette œuvre surpassa mon espérance ; et Faction que j'exerçais dans la communauté juive était une espèce de puissance. Il y avait, en effet, une bénédiction visible attachée à nos institutions nouvelles: tout réussissait, tout prospérait ; les écoles furent régénérées. Nous y donnions des leçons nous-mêmes. Chaque samedi nous prêchions (et le mot n^est pas trop fort) en présence d'un auditoire Israélite qui se pressait dans notre salle pour entendre une parole de vérité ; les parents aussi bien que les enfants la goûtaient et semblaient entrer dans une ère nouvelle. On fonda une société d'encouragement pour le travail, qui existe encore ; une autre société, composée de dames, réalisait nos vues pour l'éducation des filles ; enfin, la synagogue, christianisée à son insu, comme nous l'avions été nous-mêmes, semblait obéir à notre impulsion, avec une reconnaissance dont l'histoire des Juifs n''offre pas beaucoup d'exemples. On nous regardait comme des sauveurs; on nous célébrait en vers et en prose, on exaltatait notre dévouement. Hélas 1 en eussions-nous été capables, si la foi chrétienne n^eùt germé dans nos cœurs ? Nos administrateurs ignoraient l'influence puissante que donne la connaissance de Jésus-Christ, et ils ne soupçonnaient pas même le nom de cette grâce, qui nous préservait à la fois du découragement dans les difficultés et de Texaltation dans le succès. On peut lire les détails de ce qui s'est passé alors parmi les Juifs, et l'histoire de leurs institutions, dans les discours que nous prononçâmes à l'Hôtel- de-Ville en 1826 et 1827. Les Chrétiens purent dès lors reconnaître l'esprit qui nous animait, à notre langage évangélique : les Juifs ne virent que les beaux discours.

« Cette œuvre se continuait donc avec un succès toujours croissant, et l'on ne pouvait prévoir tout ce qui en sortirait un jour. Mais notre foi chrétienne mûrissait aussi et nous faisait sentir plus vivement le besoin de participer au culte d'une religion vivante. Nous nous trouvions malheureusement dans la nécessité de ne pouvoir nous déclarer ouvertement chrétiens et d'être forcés, par notre position singulière, de comprimer cette foi qui réclamait un aliment, et qui avait besoin de s'épancher au dehors. Oh! que je brûlais d'être chrétien ! combien je tressaillais de joie quand j'assistais furtivement à une solennité de l'Église ! Je n'oublierai jamais ce que jai éprouvé, lorsqu^un jour de fête, j'assistai pour la première fois à une messe solennelle ; quand j'entendis des cantiques sacrés^ dont les religieux accords retentissaient dans mon âme comme un doux écho de la prière et de l'amour ; quand levant mes regards timides, du fond du temple où j'étais caché, je vis tout à coup le prêtre élevé audessus de Tautel (il exposait le Saint- Sacrement ) : sa tète blanche se confondait avec les nuages de l'encens, et son ample et brillant vêtement me semblait tout de feu. Je ne savais d'où il était sorti, ni comment il se tenait élevé dans les airs ; je croyais qu'il était porté parla nuée odorante, je le pris pour un être céleste! Ce spectacle était nouveau pour moi : je ne puis exprimer le sentiment profond qu'il a laissé dans mon âme. En sortant de l'église, je croyais descendre du ciel sur la terre ; j'avais vu le culte chrétien dans sa pompe. Toutes les idées du sacrifice de Jérusalem et de la magnificence du Temple venaient se rattacheràlacélébraticm du sacrifice non sanglant ; des pensées singulières me travaillaient : il me semblait que le monde n'était qu^'un temple d'idoles, et que c'était dans l'Église seule que se trouvaient les adorateurs du vrai Dieu,

« Je marchais ainsi de clartés en clartés, et chacune de mes facultés trouvait quelque chose d'analogue à son besoin dans la doctrine chrétienne ; mon imagination savourait la poésie et le génie du christianisme ; ma raison se complaisait dans les discours admirables de Bossuet ; mon intelligence buvait à grands traits les enseignements d'une philosophie toute chrétienne, et mon âme, le centre de mon être, goûtait profondément la parole vivifiante des saints Évangiles. Mon maître, qui dirigeait mes lectures en même temps que ma conduite, ne me remit ce livre divin qu'après que j'eus terminé la lecture complète de l'Ancien-Testament. Ah ! je me le rappelle, il était neuf heures du soir, lorsque je lus les dernières pages des anciennes Écritures et que tout aussitôt j'ouvris le livre du Nouveau-Testament pour en lire un chapitre : mon âme s'attacha si fortement à cette lecture, que je ne pus la quitter durant une partie de la nuit ; et d'un seul trait j'avalai la coupe d'eau vive de l'Évangile de saint Matthieu. Il m'en arriva de même avec l'Evangile de saint Jean, et, â deux reprises, je ne pus le laisser qu'après l'avoir lu tout entier.

« Telle était ma disposition, lorsqu'une tentation faillit me jeter hors de ma voie. Cette circonstance de ma vie a trop influé sur mon avenir, pour que je n''en dise point quelques mots. J'avais vingt-quatre à vingtcinq ans, et mes parents songèrent sérieusement à me marier. On m'avait proposé l'alliance d'une jeune personne de Vienne, dont le nom, la famille, la fortune et les qualités m'avaient ébloui. Chaque jour on me pressait de partir et de réaliser ce qu'on appelait mon bonheur. Mon imagination facile se laissa séduire aux plaisirs qu'on me promettait, et le tableau d'une vie brillante, analogue â mon âge et à ma position sociale, me fut souvent offert pour faire ressortir d'autant plus

la tristesse du genre de vie que je menais. Je perdis le goût de mes occupations sérieuses ; je devins mélancolique et rêveur ; mes désirs, mes regards se dirigeaient sur Vienne, et cependant je ne pouvais me décider à y aller ; j'étais retenu, fixe, comme cloué par une puissance invincible. Tous les membres de ma famille, tous mes amis me reprochaient mon irrésolution ; mon maître, que je consultais avec angoisse, s'abstenait d'exercer sur moi son influence, par respect pour ma liberté ; et lorsque, lui remettant la décision de mon sort, je le pressais de me répondre, il me disait avec douceur : « Si vous vous mariez, vous ferez bien , « si vous ne vous mariez point, vous ferez mieux, » et ainsi il me laissait à ma cruelle incertitude. Tantôt je voulais faire bien, tantôt je voulais faire mieux, et en attendant je faisais mal ; car je n'écoutais que l'esprit du monde, et je devins sourd à Tesprit de Dieu. Cette violente perplexité dura trois grands mois, et Dieu seul sait par quelle grande grâce il m'en a tiré 1 Je reçus du Ciel la force de résister à cette tentation et à plusieurs autres du même genre.

« Après ces épreuves, ma vie prit une direction plus ferme et plus droite ; je trouvais mes délices dans une petite société d'amis, et j'appris par la prière du cœur à rentrer dans un rapport plus intime avec Dieu. Nous vivions ensemble dans la joie et la simplicité des enfants de Dieu, nous occupant du présent, oubliant le passé, et ne prévoyant point l'avenir que nous abandonnions aux soins de la divine Providence. •

§ IV. — Le bonheur d'être baptisé.

« Le vœu le plus ardent do mon cœur fut enfin

exaucé 1 Le jour de mon baptême arriva, et je fus ré-

énéré par |e sacrement. Je me rappelle qu'en sortant

de la maison paternelle, où je ne devais rentrer que comme chrétien, je rencontrai mon frère qui me dit en me serrant la main : « Où vas tu? — Tout près, lui répondis-je. » En effet, je n'avais qu'un pasà faire: je passais du judaïsme au christianisme^ de la synagogue à l'Église, de Moïse à Jésus-Christ, de la mort à la vie I Oh oui ! c'était bien la vie qui me pénétrait, pendant que l'eau sacrée coulait sur mon front ; j'éprouvais des sentiments inexprimables de joie, de liberté, de dignité, de reconnaissance ; il me semblait que toute la nature me souriait, et qu'une lumière n ouvelle écla irait le monde ; je voyais toutes les choses sous un nouveau point de vue, et mon bonheur de faire partie de la grande famille chrétienne fut tel, que j'avais besoin de me retenir pour ne pas l'exprimer hautement à tous ceux queje rencontrais. J'étais réellement redevenu enfant, et j^avais repris les goûts, la gaieté, la confiance, et jusqu'aux amusements de l'enfance. Quelques mois après, je fis ma première communion. On n'avait pas eu besoin de me prouver le mystère de l'Eucharistie : la foi adhère aux paroles de Jésus-Christ, sans que la raison les commente et les explique. D'ailleurs, l'esprit que j'avais reçu par le baptême me donnait comme une faim d'amour et d'union qui m'en disait plus sur l'institution de l'Eucharistie que toutes les démonstrations humaines. Celui qui n'aime point ne coropren'h^a jamais la nécessité et a vérité du sacrement d'amour, et celui qui aime ne veut pas le comprendre ; il le sent, il le goûte, il en a la conviction d'expérience.

« Cependant ma famille regardait avec inquiétude

' qu'on appelait l'originalité de ma vie ; ils m''aimaient

me ménageaient, à cause du bien que je faisais aux

'les, mais ils commençaient à me soupçonner de

christianisme, et leurs soupçons se justifiaient par mes

imprudences à l'église. Je ne manquais jamais d'y aller de grand matin ; il est vrai que je m^enveloppais d'un large manteau ; mais tout le monde connaissait mon manteau, et on me montrait du doigt sans que je m'en aperçusse ; car je croyais avec simplicité qu'on n'allait à Téglise que pour prier.

« Quoi qu'ail en soit, je sentais du côté de ma famille une vive anxiété ; mon père m'avait toujours aimé d'une manière particulière, et me témoignait en toute occasion une confiance entière ; il m'avait pour ainsi dire revêtu de toute son autorité parmi les Juifs, et il ne savait s'il devait se plaindre ou se féliciter de l'influence que j'exerçais sur eux. Mon oncle, M. Louis Ratisbonne, second chef de la maison, prenait plus à cœur les rapports qu'il entendait et les prévisions qui alarmaient sa conscience.

§ V. — Grand émoi à la Synagogue.

La synagogue tout entière commençait à s'agiter autour de moi, à obséder mon père^ à demander des explications sur mes secrets sentiments. Notre position n'était presque plus tenable. Placés entre les exigences de notre foi, que nous n'osions blesser ni par un acte, ni par une parole, et les besoins d'une multitude d'enfants, que nous n'avions ni le droit ni le courage d'abandonner, nous étions chaque jour comme accablés par la lutte et l'opposition. Nous attendions impatiemment que la Providence nous ouvrit une issue pour sortir d'une position où la Providence elle-même nous avait engagés ; notre plan était de suivre au jour le jour les indications que les circonstances nous présentaient. En effet, un événement imprévu força mon collègue Isidore Goschler de se retirer subitement de

la synagogue et de se démettre de ses fonctions. Ce fut pour lui le moment de réaliser le désir qui était dans nos cœurs ; et, dégagé de tous les liens, de toutes les considérations humaines, il entra au séminaire de Moisheim.

« Qu'on juge de la stupeur et de l'indignation de la synagogue ! Peu de jours avant, nous avions eu une séance publique à l'école, où, en présence des parents et des élèves, nous avions développé une parole grave : c'était le vingt-huitième chapitre du Deutéronome, où sont énumérées les bénédictions et les malédictions annoncées aux Juifs fidèles et infidèles. Nous donnâmes lecture de ces terribles paroles : a Si vous ne « voulez point écouter la voix du Seigneur votre Dieu, « toutes les malédictions tomberont sur vous et vous « accableront. . . Le ciel qui est au-dessus de vous, « sera d'airain, et la terre sur laquelle vous marchez « sera de fer. . . Vous serez dispersés dans tous les « royaumes de la terre ; le Seigneur vous frappera de « frénésie, d'aveuglement et de fureur ; en sorte que « vous marcherez à tâtons en plein midi... Vous serez « noircis en tout temps par des calomnies et opprimés « par des violences, sans que personne vous délivre... « Vous serez comme le jouet et la fable des peuples ; « et ces châtiments demeureront sur vous et sur votre « postérité, comme une marque étonnante, parce que « vous n'aurez point servi votre Dieu avec la recon- « naissance et la joie du cœur que demandait l'abon- « dance de toutes choses. »

Cette lecture, qui produisit un grand effet, avait été interrompue par un incident qui nous laissa voir la disposition de la synagogue et la confiance qu'elle avait encore en nous. Un pharisien moderne, n'ayant pu supporter les paroles de Moïse, se leva avec fureur au milieu de l'assemblée, interrompit celui qui lisait,

et déclarant que tout ce qui se passait était contraire aux traditions, il engagea vivement l'assemblée à se retirer. Je répondis avec fermeté, et la lecture continua ; mais le Juif, criant de nouveau à rassemblée de se retirer, sottit le premier et sortit seul ; personne ne bougea. Malgré ce triomphe, nous pûmes dès lors pressentir la fin prochaine de notre mission. Aussi l'éclat fut terrible lorsqu^on connut la détermination de mon ami. Je restai alors seul pour soutenir le choc ; ma ligne de conduite était tracée, et je tins ferme; mais mon âme était désolée. Je dus soutenir notre œuvre jusqu'au bout, et attendre Tindication providentielle pour confesser hautement ma foi. On réclamait de toutes parts ma démission. Le président du Consistoire, qui était mon seul supérieur dans Tordre de mes fonctions, pouvait seul me la demander, et co président était mon père ! Oh ! comment me serait- il possible de retracer les peines qu'il souffrait à cause de moi et que je souffrais à cause de lui I J'avais à vaincre tous les attendrissements de la nature ; et je compris le sens de la parole de Jésus-Christ : « Je suis « venu apporter le glaive sur la terre. »

« La démarche de mon plus intime ami, du compagnon fidèle de mon enfance, de mes études, de mes travaux et de mes peines, ne laissait plus aucun doute à ceux qui suspectaient ma foi. On m'accusait hauîement d'avoir ensorcelé mes enfants ; on leur inspirait de la haine contre moi ; on m'appelait hypocrite, corrupteur, séd ucteur, et les éloges dont j avê- is été comblé naguère étaient maintenant changés en cris de rage.

« Le respect pour ma famille, et surtout la protection de Dieu ont pu seuls me préserver de la brutalité et de la fureur des Juifs. Il me fallait de la patience, du courage: Dieu m'en donnn, et je restai à mon poste, sans dévier de la voie où j'étais engagé. Je reçus alors

plusieurs députations juives qui sollicitèrent de ma part une profession de foi publique. Un de mes parents, membre du Consistoire central de France, me pressa pendant deux heures de tranquilliser la synagogue alarmée ; mon père y joignit ses instances, et je dus enfin essayer une dernière tentative. Je pris un jour, et un samedi, en présence d'une foule d'impatients, je montai en chaire, et, plein de confiance en Dieu, je parlai sous son inspiration. Je déclarai d'abord le motif pour lequel j'avais longtemps hésité de répondre aux interpellations de l'ingratitude; exerçant gratuitement les fonctions de chef d'école parmi les Juifs, je n'avais point à me justifier ; puis, consentant à aborder la question de ma foi, je fis l'énumération des œuvres qui avaient été accomplies, des fruits obtenus, des espérances conçues. Je n'étais pas encore arrivé à la fin de cette exposition, que déjà il se manifestait des mouvemen ts d'approbation et des signes d'assentiraen t. Je m'aperçus de l'heureuse disposition de mon auditoire et, mettant aussitôt fin à mon discours, je dis en concluant: « Vous approuvez les œuvres, cessez donc « d'incriminer la foi qui les produit. Reconnaissez « l'arbre à ses fruits, car l'arbre qui porte de mauvais a fruits n''est pas bon, et l'arbre qui porte de bons « fruits ne peut être mauvais. »

« Le Seigneur, qui dispose le cœur des hommes et les adoucit, donna un succès bien marqué à ce discours. Les Juifs gardèrent le silence et me rendirent leur respect ; la confiance sembla renaître : mon père ne voulut plus entendre de nouvelles plaintes, et nos institutions chancelantes parurent se raffermir.

§ VL — Angoisses du père de M. Ratisbonne.

« La synagogue était tranquille, mais mon père ne l'était pas ; je ne pus méconnaître l'esprit qui l'animait,

et assez longtemps il avait fermé volontairement les yeux, de peur de s'aliéner un fils qu'il chérissait et de lui ôter la direction des écoles, qui étaient florissantes. Maintenant il redoutait un éclat ; et, pour le prévenir, il m'invita à un entretien confidentiel. Je m'y rendis avec la crainte respectueuse d'un fils et le courage d'un nouveau chrétien. Mon père me parla d'un ton pénétrant ; et, après m' avoir rappelé toutes les marques de tendresse et de confiance qu'il m'avait données, il me demanda nettement si j'étais chrétien. « Oui, lui « répondis-je, je suis chrétien, et c'est ma foi chré- « tienne qui m'a porté à renoncer aux douceurs de la « vie pour me consacrer à la régénération de mes « frères. »

« Mon père consterné garda le silence ; et je repris en lui disant: « Je suis chrétien, mais j'adore le même « Dieu que mes pères, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et oc de Jacob, et je reconnais que Jésus-Christ est le « Messie, le Rédempteur d'Israël. » Mon père ne trouvait point dô force pour me répondre : il pleura amèrement ; et, comme c'était la première fois que je voyais couler ses larmes, je répandis aussi des larmes brûlantes ; mon cœur était brisé ; et je n'avais plus de force dans mes membres. — Mon père me regarda alors comme pour me demander si j'étais encore son fils. Il me dit enfin que de tous les maux qu'il avait éprouvés dans sa vie, c'était là le plus grand et le plus irréparable... Il invoquait ma mère, et la félicitait d'avoir quitté le monde avant cette affliction. Oh I que mon cœur frissonnait à la vue d'une douleur si vive et si aveugle 1 je cherchais à Tadoucir et à exprimer les sentiments d'un chrétien, quand mon père fut saisi d'un mouvement d'indignation et de désespoir; il allait laisser tomber sur moi des paroles de malédiction. . . mais il n'en eut pas le temps : je m'étais éloigné pré-

THÉODORE RATISBOiNNE 153

ci pitamment et j'étais allé puiser force et courage dans le recueillement de la prière ; et je me rappelai que celui-là n'est point digne de Jésus-Christ, qui lui préfère qui que ce soit dans le monde. J'écrivis aussitôt à mon père ce que j'avais besoin de lui dire d'atïectueux et de consolant ; mais tout en lui offrant de continuer ■ l'œuvre commencée et d^éviter Téclat, je lui déclarais que je renoncerais à la vie plutôt qu'à ma foi. — Mon père me fil rappeler, et les sentiments de son cœur l'emportant sur les scrupules de sa conscience, il accepta mon offre, à condition que je cesserais moi-même de donner des leçons à l'école, et il me fit excute en quelque sorte des mouvements dont il n'avait pas été maitre. Notre réconciliation fut complète, et j'eus quelques semaines d'un triste repos,

« Mon oncle depuis longtemps ne me parlait plus ; il ne pouvait cacher et n'osait exprimer ses prévisions. Il se reprochait de m'avoir laissé quitter autrefois la carrière du commerce ; et sa conscience, plus timorée que celle de mon père, s'alarmait surtout de ce qu'on appelle chez les Juifs un changement de religion : comme si un Juif était dans le cas d'abjurer sa religion ou de renoncer à la foi de ses pères, lorsqu'il tombe aux pieds du Seigneur promis à ses pères, attendu par ses pères, reconnu et admis par l'élite de ses pères 1 Mais mon oncle, complètement étranger à la doctrine chrétienne, quoique bien digne de la connaître et capable de l'apprécier, méjugeait selon l'esprit du monde, regardant ma conduite comme une tache pour la famille et comme un malheur pour moi. Il avait d'ailleurs trop de sagacité pour ne point prévoir l'aboutis-

at de ma voie ; et à mes yeux, il n'y avait point de rrainte plus fondée que celle de me voir embrasser l'état ecclésiastique. Il se décida donc à me sonder, à essayer tous les moyens pour me faire renoncer à ce

projet. Il ne me demanda pas si j'étais chrétien ; mais il voulut que je m'engageasse à ne jamais devenir prêtre. Il me faisait les offres les plus généreuses, et m'engagea à voyager quelques années pour changer de lieu, de climat et d'idées. — Je le remerciai de ses bienveillantes intentions ; mais je ne pus pas accepter ses offres et je ne voulus point engager mon avenir. Ce refus l'attrista, et je le vis aussi, lui, mon second père, verser des larmes. Je souffrais de ne pouvoir le rassurer et d'aggraver au contraire ses inquiétude;^ par le langage que me dictait ma conscience. Mon oncle ne me fit alors qu'une seule prière, c^était d'éviter l'éclat,

« Mais cet éclat tant redouté de ma famille, les Juifs le provoquèrent : ils assaillirent de nouveau mon père, exigèrent ma démission, m'insultèrent dans les rues et jusque dans la maison paternelle... J'en avais assez. Le moment était venu de passer outre.

§ VII. — Adieu éternel à la Synagogue.

« En conséquence, je fis convoquer à une séance extraordinaire les membres du consistoire, du conseil et des anciens ; et, priant mon père de présider l'assemblée, je me préparai à faire mes adieux à la synagogue. La séance eut lieu à huit heures du soir ; elle avait quelque choso de funèbre et de solennel. Mon émotion était vive, et les membres qui arrivaient successivement se regardaient en observant un morne silence. L'assemblée était au grand complet. Mon père, toujours calme, ss montrait pourtant profondément affecté, et, d'une voix tremblante, il me donna la parole. — Alors, résumant en peu do mots ce que j'avais fait et ce que je voulais faire, je rappelai aux

Juifs leur perpétuelle ingratitude ; je leur montrai la nécessité d'une régénération et l'inutilité d'une civilisation factice et plâtrée ; puis je priai le président de prendre une décision définitive pour savoir si l'œuvre commencée devait continuer, oui ou non. — Mon père consulta l'assemblée, et un vieillard manifesta le vœu de continuer le bien, si je voulais m'engager à rester Juif. Alors, sans rester un instant de plus que mes fonctions Tavaient exigé, je me levai, et, secouant la poussière de mes pieds, je dis un adieu éternel à la synagogue !

« J'ai cru devoir m'étendre quelque peu sur cette partie importante de ma vie : parce qu'elle a été pour moi une préparation au saint ministère ; comme aussi elle a été pour plusieurs âmes une préparation au christianisme. Non, je ne puis croire que cette terre, fécondée par tant de sueurs et tant de larmes, restera tout à fait stérile. Le laboureur a jeté la semence ; mais Dieu donnera l'accroissement, quand la saison sera venue. .Je ne saurais non plus oublier la douceur que j'ai goûtée à instruire ces enfants pauvres ; il y a dans le cœur de tout juif une antique racine de foi ; si vous la dégagez doucement, et lui donnez l'eau vive d'une parole de charité, elle germera tôt ou tard, et produira sa fleur et son fruit. Si, au contraire, vous l'accablez de critique, d'arguments et de raisonnements, vous l'étoufîez et la faites périr. C'est ce que l'expérience m'autorise à dire à ceux qui s'occupent de la conversion des Juifs.

« Cependant, dès le lendemain de cette séance solennelle, la synagogue triomphait, et ma famille était dans la douleur. J'avais quitté le même soir la maison paternelle pour habiter la maison chrétienne et hospitalière où plusieurs de mes amis étaient réunis. On vint m'y chercher, on m'entoura^ de sollicitations ^

et les membres de ma famille désolés firent successivement toutes sortes de tentatives pour empêcher une ■séparation ouverte devenue indispensable. Que de scènes déchirantes se renouvelaient chaque jour ! Ils me croyaient malheureux et perdu, tandis que, au contraire, j'étais sauvé et trop heureux de professer ma foi devant Dieu et devant les hommes. On me supphait aussi de m'abstenir de publicité et de représailles ; cette dernière recommandation était inutile, et, quant à la publicité, elle n'était pas de mon goût. Aussi, depuis dix années que notre conversion s'est effectuée, nous n'en avions jamais rien publié, et aujourd'hui encore nous garderions le silence, si les tentatives qu^on a faites pour rendre notre foi suspecte ne nous forçaient de parler hautement pour en rendre compte.

§ VIII. — // reçoil les Ordres mineurs.

« Quand mes parents eurent reconnu la fermeté de mes convictions religieasos,iisme rendirent leur estime et tinrent à mon égard înic conduite honorable. Mais leurs efforts réunis pour m^empècher d'entrer dans les ordres ne purent ébranler ma vocation. 0 sainte Eglise catlioliquG ! quel désir fut jamais plus fort, plus profond, plus inflexible, plus constant, que celui qu'éprouvait mon àmc de te servir ! Je ne sais quand ce désir s'est formé en moi, ni comment il est entré dans mon âme ; il ine semble aujourd'hui qu'd m'est venu avec la vie. On m'avait prévenu que ceux qui prêchent la charité no la pratiquent pas toujours ; qu'en qualité de néophyte, je rencontrerais des oppositions, do la malveillance ; on m'avait dit qu'en tout temps, il s'était trouvé dans l'Église, comme autrefois dans la syn; -

gogue, des scribes, des anciens hypocrites^ qui traitent volontairement le disciple comme le Maître a été traité; et cette parole retentissait souvent dans mon coeur : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » Mais ma confiance en Dieu et son assistance resta ferme et ma résolution inébranlable. Ne m'étais-je pas consacré à la vérité avant de la connaître? Et maintenant qu'elle m''avait été montrée et que je l'adorais dans la personne du Verbe incarné, pouvais-je m'arrèter à ia porte du sanctuaire? J'avais d'abord perdu le goût des choses mondaines, et j'étais dans la période de cette ferveur naïve, de cette fleur de piété qui, hélas I se fane comme toute fleur, et ne laisse souvent après elle qu'un fruit chétif enfermé dans une dure écorce 1 « Sorti sain et sauf des combats du dehors, j'avais à lutter intérieurement conirs moi-même , contre ma nature sauvage, qui n'avait jamais porté le joug de la discipline, contre une volonté indomptable, habituée au commandement; en un mot, j'avais le cou raido et la tête dure du peuple de l'ancienne loi, et je compris qu'avant de prétendre améliorer les autres, il fallait commencer par devenir meilleur moi-même. Je me sentais indigne d'entrer dans les ordres tel que j'étais ; et je voulais m'y préparer autant qu'il dépendait de moi, par la retraite, l'étude et la prière. Nous avions, sous la présidence de notre maître, des conférences réglées ; nous^lisions les Ecritures, les Pères, les historiens ecclésiastiques ; nous compulsions et nous comparions les ouvrages divers de théologie enseignés dans les séminaires. Mes amis s'étaient successivement engagés dans les ordres sacrés, et seul j'étnisresté en arrière. Enfin mon heure arriva ! Ce fut au mois d'octobre 1828 que je reçus les ordres mineurs dans la chapelle épiscopale. Le manteau royal ra^eùt paru un lambeau à cô*ô de ma robe blanche I Monsei-

gneur de Trevern me reçut, comme il avait reçu mes amis, dans la maison des hautes études qu'il avait fondée à Molsheim , et après six semaines de séjour dans cette nouvelle demeure, Monseigneur me conféra le sous-diaconat sans que j'eus osé le demander ni l'espérer de sitôt. Cette grâce, en m'attachant irrévocablement au service de Dieu et de l'Église, me combla de joie et de reconnaissance . Je fus élevé aux autres degrés du sacerdoce dans les i»tervalles fixés par les canons, et après les examens d'usage, qui se firent sous la présidence de Monseigneur, ou en présence de l'un de ses grands vicaires ou du supérieur du séminaire. Je signale ce fait, parce qu'on se plait à répéter que nous n'avons point fait de théologie. Ce fait, s'il était fondé, retomberait sur notre évéque, sous les yeux duquel nous avions vécu pendant deux ans, et qui a bien voulu nous examiner lui-même avec une sollicitude toute paternelle, et nous encourager par son approbation.

« Je ne parlerai point des peines intérieures et des désagréments de tous genres que j'ai éprouvés durant ces deux années de théologie. Plusieurs de mes condisciples ne pouvaient me pardonner mon origine et la religion de mes pères, et pourtant cette religion m'était commune avec les apôtres, avec les premiers disciples et avec toute l'Église primitive 1 j'avais appris à voir la doctrine de Jésus-Christ dans son vaste ensemble, dans la liaison nécessaire de toutes ses parties, dans son rapport avec tous les besoins de l'humanité, et je voyais cette doctrine morcelée, présentée sans unité, sans ensemble et sans lumière. Un professeur de théologie enseignait entre autres que l Eglise n'est qu'une commission comme une autre (Commissions's-Anstali) établie pour juger sans appel toutes les questions religieuses. — Je croyais de toute

mon âme aux dogmes de la religion chrétienne , et j'aurais donné ma vie pour les soutenir ; et il me fallait chaque jour les entendre discuter rationnellement, tantôt attaqués, tantôt défendus, et le plus souvent par des arguments convenus, sans aucune science de rhomme et de la nalura! — Ce furent deux années pénibles, et sans l'intérêt tout particulier que notre ôvêque daignait me témoigner, sans Ja prière qui soutenait mon âme défaillante, sans l'exemple de mes amis, non, je n'aurais pu persister oans la voie. »

§ IX. — j^'..ort de son père. — Promotion à la prêtrise.

« De retour à Slra sbourg, je trouvai mon père malade et mourant. Mon entrée dans l'Église n'avait affaibli ni sa confiance, ni son affection. Souvent je lui avais écrit et je lui avais parlé du christianisme , et il m'écoutait avec intérêt, me répondait en m'exprimant son estime pour ma conviction , son approbation pour ma conduite ; j'avais l'espoir de lui. faire partager mon bonheur, quand la mort l'enleva ! . . . Mais je lui fus arraché avant môme que la mort Teùt frappé, et ce fut une des crises les plus déchirantes que j'eus à subir. Un soir, on m'avait fait appeler auprès de mon père, je le trouvais agonisant et sans parole. Je me tins debout au chevet de son lit; j'invoquais sur lui, du fond de mon âme, le secours d'en haut, quan plu sieur s Juifs, que l'obscurité m'empêcha de reconnaître , se précipitèrent sur moi ; ce fut un moment affreux ! Je tombai à genoux à côté du lit de mon père , je crus qu'on m"as?assinait , et je me défendis en criant de toute ma force : « Jésus, Si2eoure7mciî » Et ce cri, arraché de mon cœur brisé, ébranla mon pauvre père sur son lit de mort ! Oh ! puisse celte dernière parole qu'il a entendue en sortant de ce

monde, avoir été son dernier cri à l'entrée de l'éternité ! Si quelques âmes fidèles lisent ces pages, je les supplie de ne point refuser leurs suffrages à mon père, et de prier aussi pour ma mère, dont le souvenir est en bénédiction parmi les hommes juifs ou chrétiens.

« Cette même année, vers la fête de Noël 1830, je reçus l'ordre de la prêtrise, et peu après je rentrai dans les fonctions du saint ministère avec le titre de vicaire libre delà cathédrale de Strasbourg. Plusieurs jeunes gens de mérite, tous sortis des rangs du monde, étaient venus se joindre à nous et se dévouer au service de l'Église. Mg'' deTrevern les reçut commîe il nous avaitaccueillis; et sans que nous l'ayons jamais demandé, ni désiré, Sa Grandeur crut devoir nous confier la direction et l'enseignement de son petit séminaire.

« Nous travaillâmes ensemble avec zèle, au milieu des tracasseries sans nombre suscitées par la jalousie. La bénédiction de Dieu était avec nous ; la maison prospérait sous tous les rapports, et l'approbation était générale. Nous avions en outre la consolation de voir s'élever dans l''enceinte de l'établissement une chapelle dédiée à la sainte Vierge, monument que nous avions fait vœu d'ériger quand nous étions menacés à la fois des émeutes et du choléra. Cette chapelle était bâtie sur remplacement de l'ancienne maison juive tolérée à Strasbourg avant la révolution de 89! J'allais bientôt célébrer le sacrifice de la nouvelle alliance sur le berceau de mes aïeux, transformé en autel du Dieu vivant.

« Théodore Ratisbônne, prêtre , »

M. Théodore Ratisbonne publia la Vie de mint Bernard et reçut peu après un bref du Pape, qui lui conféra le titre de chevalier de TEperon-d'Or .

ISIDORE GOSCHLER (1)

§ I. — Sa jeunesse.

Goschler (Isidore), avocat, puis professeur de philosophie au collège de Besançon et au petit séminaire de Strasbourg, fut converti par M. Bautain, et écrivit lui-même, dans la préface de la Philosophie du ehrisiianismey le récit suivant de sa conversion , de ses premiers travaux et des luttes qu'eut à soutenir l'école de M. Bautain, dont il faisait partie.

(1) Isidore Goschler, né à Strasbourg en 1804, était docteur ès-lettres et licencié en droit, lorsqu'il embrassa l'état ecclésiastique en 1828. Il fut successivement processeur au collège de Besançon et au petit séminaire de Strasbourg, et directeur des études du collège de Juilly. Il devint en 1847, directeur du collège Stanislas à Paris . S'étant ensuite démis de cette fonctions, il consacra son temps à traduire de l'allemand en français plusieurs ouvrages estimés, {'Histoire unicerselle de l'Eglise d'Alzog, 3 vol. in-8 ; la Révélation biblique du docteur Hanneberg, 2 vol. in-8, ci le Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, publié en Allemagne sous la direction des docteurs Wetzer et Welte, 26 vol. in-8. Dans cette dernière traduction, il a fait preuve d'une doctrine sûre et d'une grande érudition , jointe à une critique judicieuse en ajoutant au travail des auteurs allemands plusieurs articles remarquables, dont un, du Panthéisme a été publié séparément, 1 vol. in-8. Il a aussi traduit de l'allemand en français la correspondance de Mozart, sous ce titre : Mozart, Vie d'un artiste chrétien au dîas- huitième siècle, 1 vol. in-12. Il mourut en 1866.

« Rien n'est plus simple que l'histoire de ma conversion. La Providence m'a toujours mené comme par la main, et m'a fait passer, par des degrés insensibles du judaïsme au christianisme, et du monde dans l'Église.

« Admis, dès mon enfance, dans les établissements d'instruction publique, j'ai été élevé par des parents juifs et instruit par des maîtres chrétiens, les uns aussi peu fervents que les autres ; de telle sorte que les premiers ne m'ont jamais inspiré ni préjug ; ni prévention contre une religion qui n'était pas la leur et qr;3 les autres ne m'ont jamais fait entendre une parole qui pût m'amener à leur croyance. Je ne connais guère la loi de Moïse, et suivais peu les rites de la Synagogue, J'aurais désiré être chrétien de nom, afin de partager complètement la condition de mes amis et de mes condisciples, et d'échapper à la défaveur attachée au nom de juif.

« Je passai mon enfance, livré à la légèreté et à la frivolité du jeune âge. Mes études, toutes profanés, ne me faisaient point pressentir le sérieux de la vie et laissaient en moi le besoin religieux sans nourriture. J'arrivai ainsi en philosophie, n'y apportant que de vagues croyances, et prêta les abandonner si elles n'avaient pu se justifier à mon intelligence, et s'allier avec le sentiment de la liberté et de la dignité humaine qui commençait à s'éveiller en moi. . .

« Mais, grâces au ciel, grâces à M. Royer-Collard, alors grand -maître de l'Université, qui avait su discerner le génie naissant , un homme jeune encore, et connaissant les besoins de son siècle, professait la philosophie au collège de Strasbourg quand j'y commençai mon cours, et sa parole décida de mon avenir.

(S J'en appelle à tous ceux qui entendirent alors avec

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moi M. Bautain. Commerft exprimer le bonheur que nous goûtions à recevoir cette parole de science et de vérité, revêtue de tous les charmes d'une douce et entraînante éloquence? Tout à la fois simple, grave et riche en développements, elle s'appuyait sur les faits de la conscience humaine, de la société civile, de l'histoire des peuples, des lois et des phénomènes de la nature. Attiré par quelque chose de vivant qui me pénétrait, subjugué par le charme d'un enseignement plein d'àme, où le maître semblait épancher dans ses disciples la 'surabondance de ses sentiments et de ses lumières, je recevais avidem.ent les vérités qui nous étaient présentées ; et j'admettais avec une confiance que justifiaient chaque jour des connaissances nouvelles, ce qui nous était enseigné de nous-mêmes, de notre nature, de notre grandeur et de notre destinée. Nous étions jeunes, légers, dissipés, comme on l'est à dix-sept ans ; la doctrine philosophique nous apprit à rentrer en nous-mêmes et nous rendit graves sans pédanterie, recueillis sans affectation et sérieux sans chagrin. Le cœur, à cet âge, a bes^oin d'aimer et demande à se poser dans un objet digne de lui. Au lieu de nous le laisser chercher dans les créatures, le niaître^ nous élevait vers le Créateur ; au lieu de nous abandonner à l'illusion de la beauté de ce monde, il nous appelait à la contemplation de cette beauté céleste, et de cette éternelle sagesse dont le vrai philosophe est Vantant. Notre vie prit alors un caractère de philosophie pratique. Nous sentions la nécessité d'offrir un vase pur à la lumière pure, et nous aurions rougi de recevoir la parole, qui nous la transmettait, dans un cœur profané par des affections indignes d'olle, dans un esprit souillé par des images grossières. Je sortis du collège avec un tel goût des choses célestes, qu'un jour, dans l'effusion de l'amitié, je dis à mon

condisciple Adolphe Cari : « S'il y avait des couvents « juifs, je serais prêt à y entrer. » Tout cet enseignement vivant qui perce jusqu'au foyer de notre être, qui remue et change la volonté, qui nourrit et féconde les facultés les plus nobles de notre âme, avait déposé profondément dans la mienne la semence divine d'où devait jaillir tout le développement de raa vie ! Mais cette semence sommeilla quelque temps encore, enfouie et cachée ; et elle eût été même étouffée, si la parole qui l'avait implantée ne l'avait aussi, en son temps, ressuscitée. »

§ II. — Ses relations avec M. Théodore Ratisbonne. « J'avais dix-huit ans : j^allai passer mes vacances à Paris ; et le séjour que j'y fis, la liberté qui succéda tout à coup à la discipline du collège, le laisser-aller, l'insouciance, l'indifîérence pour le travail, qui remplaça les efforts que le désir du succès avait soutenus durant mes études classiques, indifférence dont l'enseignement du droit que je suivais ne pouvait me guérir ; tout cela afifàiblit peu à peu les impressions du maître et me fit oublier les leçons de la philosophie. Waller Scott et Byron étaient mon Cujas et mon Pothier; et au milieu des promenades, des spectacles, des bals et des concerts, que je fréquentais plus assidûment que les cours de la Faculté, il ne me restait de la sagesse de mon collège qu'une vague mélancolie, une secrète inquiétude, un mécontentement intérieur qui me laissaient peu de repos, et me firent accepter, avec une singulière reconnaissance, deux maladies graves dont je fus atteint, et qui me rappelèrent à des pensées plus sérieuses. Mais avec la maladie se dissipèrent ces heureux résultats, et de nouvelles vacances passées à Lyon me rejetèrent dans la vanité et la niaiserie. J'allais ainsi, errant à Taventure, l'esprit toujours attaché par un lien secret à la vérité, mais le

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cœur déclinant de plus en plus vers les créatures ; quand un jour , par une grâce providentielle que j'appelais alors hasard, tant j'ignorais Timpulsion à laquelle j'obéissais, j'allai trouver Théodore Ratisbonne : c'était un de mes amis d'enfance que j'avais revu de loin en loin durant ma première année de droite maifs dont une divergence d'opinions politiques m'avait séparé. « Demain, me dit-il, nous commençons un cours de philosophie chez M. Bautain, plusieurs de nos amis le suivront ; tu devrais en être aussi. -» Oui, lui répondis-je sans hésiter ; et, le quittant aussitôt, je vais droit à mon ancien maître, je le prie de m^'admettre à ses leçons particulières, je l'obtiens ; le cours commence, je vais y prendre place, et dès lors une nouvelle direction est donnée à mon existence.

« La faim de la science, augmentée par une année de disette, le désir de la vérité, devenu plus pressant au sortir d'une période de vide et de dégoût, le bonheur de me retrouver au milieu d'anciens amis, et par dessus tout la joie intime et profonde que je puisais dans la doctrine du maître, firent bientôt de moi un nouvel homme. J'abandonnai les sociétés que j'avais fréquentées, les plaisirs que j'avais poursuivis ; je me donnai tout entier à Tétude, le jour et bien souvent uns partie des nuits étaient emploj'ésà la rédaction des leçons qi e j'avais recueillies. Le sentiment religieux qui les animait réveilla , développa celui qu'avait fait germer en moi mon premier enseignement hilosophique ; et l'année n'était pas écoulée, que le besoin de réaliser la vérité admise et d'entrer en rapport vivant avec Dieu me porta à consulter le m.aître sur la voie que j''avais à suivre. Les observations plus exactes de la loi et des usages mosaïques, que j'avais complètement négligées, me menèrent à une

observation pratique, sérieuse et franche de la loi de justice, prircipe de la loi d'amour. Je devins alors (et certes je nuis le rappeler sans vaine gloire) un sujet d'étonne;nent et d'édification pour la Synagogue. J'assistais avec assiduité et recueillement à ses solennités ; et au milieu de l'agitation confuse de ses cérémonies, retiré dans un coin, étranger à ce qui m'entourait, dans mon cœur avec le Dieu de mes pères, et appelant, à mon secours le Rédempteur promis, dont à chaque verset les psaumes de David me parlaient en un langage qui ne m'était plus une énigme, et que j'appliquai au Sauveur connu et reconuu par mon cœur pour être Jésus de Nazareth, le Christ du Seigneur.

« Hors de la Synagogue, chez moi, je lisais alors l'Évangile de saint Matthieu, dont notre professeur de philosophie citait de nombreux passages , et je n'oublierai jamais ce que j'éprouvai quand, pour la première fois, j'en vins au chapitre où Tévangéliste rapporte les paroles du Sauveur à ses disciples : « Lorsque vous prierez, ne ressemblez pas à ces hy- « poerites qui affectent de prier en se tenant debout « dans les Synagogues et au coin des rues pour être « mieux vus des hommes. Je vous le dis en vérité, ils « ont reçu leur récompense. Mais lorsque vous voudrez « prier, entrez dans votie chambre, et la porte étant « fermée, priez votre Père dans le secret; et votre « Père, qui voit ce qui se passe dans le secret, vous « ea rendra la récompense. » («S. Matth.^ vi, 5.)

« Jallais, en effet, fermer ma porte à clef, je répétais avec un sentiment qui m'était aussi doux que nouveau les divines paroles de l'Oraison dominicale, et ce fut la première révélation qui me fut faite de cette prières intérieure, de cette adoration en esprit et en vérité qui constitue l'essence de la vie chré-

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tienne, le véritable signe dé Dieu en nous, et qui m'a toujours depuis éclairé, soutenu, consolé dans les circonstances plus ou moins graves et pénibles où je me suis trouvé. J'avais alors à porter ce calme intérieur,, cette conversation dans le ciel, comme l'appelle saint Paul, au milieu des conversations du monde et du mouvement de la société. Il y avait dans ce contraste entre mon état intérieur et ce qui se passait autour de moi, quelque chose qui me charmait et qui m'inspirait un sentiment d'indépendance et de supériorité qu'un chrétien n'aurait peut-être pas avoué, mais qui soutenait un jeune homme flottant encore enire le monde et l'Éalise.

§ ill. — Sa conversion et son baptême.

« J'avais terminé mes études de droit ; il fallait embrasser un état dans le monde. Mes parents me destinaient au barreau, mais je ne sentais aucun attrait pour cette carrière. Mes amis se livraient aux études médicales ; je résolus de suivre leur exemple, autant pour partager leurs travaux que pour acquérir de nouvelles connaissances, complément nécessaire de la philosophie. J'en demandai l'autorisation à mes parents, qui la refusèrent longtemps; enfin, Dieu inclina leur cœur, et je fus bientôt reçu comme chirurgien surnuméraire â l'hospice civil, où je suivis avec ardeur les cours chimiques de la Faculté. Tandis que je m'appliquais ainsi à la science de guérir, et que je soignais avec intérêt et avec zèle les malades confiés à ma rarde, une autre sphère d'activité s'ouvrit en même

"ips pour moi, et j'y entrai avec mon ami Théodore Katisbonne. Ce fut lui qui vainquit ma répugnance à partager les soins qu'il donnait à l'instruction de la

jeunesse ispaélite, dont il s'était chargé. L'esprit chrétien dont nous étions remplis l'un et l'autre pénétra par degrés, sous les formes d'une instruction profane, les élèves qui la recevaient. C'était pour eux une sève féconde qui vivifiait leur cœur et leur esprit, et les heureux progrès de leur développement moral et intellectuel me dédommagèrent de toutes les peines et de tous les ennuis que me coûtèrent deux années de travaux et d'enseignement au milieu des Juifs.

« Plus je les voyais, plus je vivais avec eux et fréquentais la Synagogue, plus je me sentais intérieurement entraîné vers l'Église, dont la parole et les espérances, transmises par le maître qui était devenu mon guide et mon père, me donnaient la force de surmonter mes dégoûts. Depuis longtemps, mes entretiens avec mes amis avaient pour obJ3t la nécessité d'entrer dans l'Église franchement, ouvertement et par le fait, comme nous lui appartenions de cœur et d'intention, et ce fut à cette époque surtout que notre correspondance avec le "maître fut active.

« En considérant les choses philosophiquement, il me semblait inutile de passer par les formes ordinaires de l'initiation chrétienne : non que j^eusse aucun éloignement pour les formes, mais leur nécessité ne m'était pas démontrée. Théodore ne pensait pas ainsi, il soutenait cette nécessité avec une foi que nous traitions de faiblesse. Cette faiblesse fît sa force et son bonheur ; il fut initié avant moi, mais une fois qu'il le fui, notre union était si intime et nos croyances si harmoniques, que ma position m.e devint insupportable. Je me sentais comme isolé dans le monde, sans nom et sans caractère propre, sans culte, sans lien ni rapport commun avec aucune société religieuse ; car juif, je ne l'étais plus, et chrétien, je ne l'étais pas encore.

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« Je frappai alors avec instance à la porte de cette Église, arche de salut pour l'humanité. Elle me fut ouverte cinquante jours après que mon ami y fut entré, et celui qui m'avait appelé à la vérité et qui m'en avait montré la voie, qui était mon père en Jésus- Christ, me présenta aux fonts sacrés, à la piscine de la régénération.

« Le soir de ce même jour, je rentrai dans ma famille, dont les membres étaient tous réunis. Étrange situation ! Au dehors rien ne paraissait changé, ils me croyaient encore des leurs, mais au dedans, je ne leur appartenais plus, et j'étais entré dans la terre promise. Ils attendaient le Sauveur, et je l'avais même confessé, j'avais été pénétré de sa vertu divine, je portais en moi les prémices de la vie du ciel ! La marque du sang que les Juifs firent retomber sur leur tête et sur celle de leurs descendants, en demandant la mort du Juste, était encore imprimée sur leur front, et le signe de la rédemption et du salut l'avait effacée du mien ! Oh ! que mon âme éprouvait de consolations et de tristesses, de joie et de douleur, quand je me trouvais ainsi avec la conscience de ma libération, de ma dignité et de mes espérances chrétiennes , au milieu de mes parents courbés encore sous le fatal anathème.

Je cessai dès lors, comme je le devais, de judaïser à la Synagogue, sans néanmoins déclarer encore publiquement ma foi. Notre position dans les écoles juives, et le bien que la Providence nous permettait d'y faire, nous imposaient cette réserve, bien pénible à mon cœur. Je sortais de. grand matin pour assister au Saint-Sacrifice, et je cherchais la force et le courage nécessaires pour supporter le poids du jour. Je m'éloignais aussi quelquefois pour entrer furtivement dans une église, et y faire ma prière ; et ces prières

faites dans le mystère et à la dérobée attiraient dans moii âme un baume divin qui la ravissait. Mais Dieu qui m'avait prescrit le silence, me donna aussi le signal de le rompre et de faire ma profession de foi publique. Un malheur inattendu frappa ma famille, me dégagea des fonctions que je remplissais dans les écoles et me rendit libre. Je pouvais alors montrer qui j'étais et me déclarer chrétien ; je le devais. Mais Dieu demandait plus encore. Une voix qui ne m'a jamais trompé me parlait depais quelque temps au fond du cœur, et m'inspirait le désir de consacrer toute ma vie à celui qui m'avait racheté de son sang. »

§ IV. Sa vocation au sacerdoce.

L'ardeur de mon caractère avait besoin d'action et de dévouement. J'avais longtemps rêvé celui du soldat qui se donne à son prince et à sa patrie. Maintenant une autre milice m'ouvrait ses rangs ; Jésus- Christ m'appelait dans la sienne, je me sentais porté vers le saint ministère. J'avais fait part de ces dispositions à mon guide, qui m'avait retenu en me conseillant d'attendre avec patience une indication providentielle ; elle venait de se manifester. La position de ma famille exigeait que je prisse un parti décisif.

« Il fallait ou me fixer dans le monde en embrassant une de ses pi*ofessions, ou rompre définitivement Hvec lui pour porter l'offrande de ma liberté et de ma vie au pied des autels. Dieu parlait, mais la nature aussi se faisait entendre et luttait contre la grâce. Il m'était arrivé plus d'une fols de pressentir comme un bonheur le moment de tout quitter pour me donner au Seigneur ; mon imagination me peignait alors cette résolution comme entourée d'un certain éclat.

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« Je me voyais sortant du monde avec l'honneur que donne Tapparence du sacrifice, avec cette espèce de gloire (Jui s'attache au dévouement, et que les hommes accordent à ceux qui renoncent librement au faux brillant de la terre. Mais sortir du monde quand aucun avantage ne semblait plus m'y retenir, fuir les hommes quand ils n'avaient rien à m'offrir, délaisser ma famille quand elle- semblait avoir plus besoin de moi, l'abandonner quand ma présence lui était une consolation dans ses peines !... cette lâcheté apparente, cette ingratitude aux yeux des hommes et de ma famille, ce sacrifice de l'opinion, de la considération et de l'honneur, selon le monde, fut un des plus grands que Dieu exigea de moi; il m'en donna la force et je le fis de toute mon âme. Mon entrée dans les ordres fut résolue. Cependant quelques obstacles extérieurs la retardèrent et me retinrent dans ma famille, comme pour m'habituer par degré à la souffrance que je n'avais jamais connue.

« Je me trouvais souvent seul avec mon père. Un soir j'étais auprès de lui. Je le vois encore, le coude appuyé sur une table, le front dans sa main droite, et gardant le silence. De ses yeux s^échappaient de grosses larmes, que lui arrachaient sa position et l'espèce d'indifférence qu'il croyait voir en moi ; car je me taisais aussi, et tandis que je partageais intérieurement ses afflictions, tandis que je sentais tout ce qu'avait de cruel pour lui mon apparente insensibilité, j'étais forcé de me roidir contre ma tendresse et de faire violence au désir que j'éprouvais de le consoler, pour ne pas être entamé dans ma résolution et pour conserver la force de l'exécuter. Un saint Louis de Gonzague, un saint François de Sales aurait eu des consolations pour son père, tout en restant fidèle à Dieu ; mais, faible néophyte que j'étais, je demeurais

immobile et muet, le visage contracté, évitant tout signe extérieur des angoisses qui déchiraient mon âme. Mon secours et ma force étaient alors dans le souvenir de ces paroles du Sauveur : « Celui qui aime « son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de « moi. » Oh ! que j'eusse volontiers quitté la vie pour échapper à Falternative d'encourir les reproches de fils dénaturé ou de trahir mon divin Maître ! Il me soutint dans ce combat ; je lui abandonnai le soin de ma justification et la consolation de mes parents ; et, sans plus hésiter, j'obéis à l'appel. Je voulus épargner à ma famille des adieux pénibles ; et le jour de la Toussaint, vers sept heures du soir, je sortis furtivement de la maison paternelle, où je ne devais plus rentrer. Je me rendais dans celle où mes amis étaient réunis, et je concertais avec eux mon départ du lendemain pour la maison des hautes études ecclésiastiques, fondée àMolsheim par Mgr Tévêque, qui voulut bien m'y recevoir. Mais étions-nous à peine entrés que la porte du salon s'ouvre, et l'on annonce ma mère ; inquiète, troublée, alarmée de plusieurs indices qu'el'e avait remarqués depuis quelques jours elle avait devmé mon secret, et venait tout éplorée redemander son fils. En entendant prononcer son nom, je m^étais élancé dans une pièce voisine. Elle ne me vit pas, et, trompée dans son espérance, elle se retira bientôt. Je reparus alors au milieu de mes amis assemblés. Tous gardaient le silence. C'était un de ces moments solennels où une démarche décide de l'avenir, et où l'homme, dans la plénitude de son pouvoir et de sa liberté, sent qu'il va faire un acte qui engagera toute sa vie.

« J'étais majeur, j'étais voué à Dieu, j'étais élu du sanctuaire, je voulus me retirer le soir même au grand séminaire, mais l'heure était trop avancée pour m'y présenter. Celui qui me donna l'hospitalité durant

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cette nuit fut M. Liébermann, grand vicaire du diocèse de Strasbourg, ancien supérieur du grand séminaire de Mayence. Le prêtre de Jésus-Christ ^ -vénérable vieillard blanchi dans le saint ministère, reçut le néophyte avec la joie d'un vieux pilotq qui voit échapper du naufrage le jeune marin que le flot a jeté sur la rive entre ses bras. Si la reconnaissance est la mémoire du cœur, je me rappellerai toujours sa bienveillance toute chrétienne et les soins touchants dont il m'entoura dans cette circonstance critique de ma vie.

« Cette nuit, la première que je passais sous un toit étranger, je l'employai en partie à écrire à ma famille, pour lui exposer les motifs de ma conduite ; et quand le jour fut venu, je partis pour ma destination. C'était une froide matinée d'automne ; d'épais brouillards obscurcissaient l'atmosphère ; point de lumière dans la vallée, plus de feuillage sur les coteaux, la nature était triste. J'arrivai au château de Molsheim ; j'étais le premier qu'il devait recevoir; il était encore désert et triste comme la nature. Mon cœur était triste aussi, car je me voyais non seulement éloigné de mes amis les plus chers, de mes guides, de ceux qui seuls icibas pouvaient adoucir mes peines et me dédommager par leur tendre affection des sacrifices douloureux que Dieu m'avait commandés. Toutefois, à la gloire de ce Dieu de bonté, je dirai que les consolations qu'il m'accorda bientôt dans le silence et la paix du cœur, dans le recueillement de la prière et la fréquentation des sacrements, surpassèrent tout ce- que j'osais espérer et firent surabonder la joie ou avait abondé l'affliction. Non, l'on n^a rien perdu quand on a trouvé Dieu, riea quitté quand on peut goûter le ciel au fond de son ùme ; et c'est alors que l'on sent avec bonheur se réaliser ces paroles du Sauveur : « Cherchez d'a,-

174 CÉLÈBRES CONVERSIOMS CONTEMPORAINES.

« bord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste « vous sera donné par surcroit. »

« Cependant une nouvelle épreuve m'était réservée; j étais depuis troi^ semaines à Molsheim , quand un Mialin, je vois entrer dans ma chambre ma mère fondant en larmes. Elle venait encore, cette pauvre mère, faire une tentative pour retrouver son fils, mais elle i\e pouvait parler, la douleur la suffoquait. Elle ne prononçait que des mots entrecoupés de sanglots : « Tu m'as quittée, Isidore, Isidore, je n'ai plus de (( fils!... Isidore, pourquoi n'es-tu plus mon fils?» Oh î oui, je l'étais encore ; la douleur poignante que j'<^prouvais n'en rendit que trop témoignage au dedans de moi, lorsque je vis combien le chagrin avait troublé sa raison et altéré ses traits, que l'aspect seul de mon habit la faisait frémir, que ses mains s'étendaient pour m'embrasser, et qu'elle me repoussait avec terreur quand je m'approchais d'elle pour répondre à sa tendresse. Maisjdemême que naguère il m'avait fallu étOTiffer mes peines en face de mon père, je devais maintenant rester calme en présence de l'affliction maternelle, être à la fois fils et chrétien, homme et ministre de Jésus-Christ, et, grâce au Seigneur, je pus conserver ce double caractère ; mes paroles furent douces et sereine?, je cherchais sans faiblesse à modérer la désolation de ma mère ; mes efforts furent inutiles, elle ne me comprenait plus, la douleur l'avait égarée ; on l'entraîna hors de ma chambre ; je restai seul ! 0 ma mère, puisse le sacrifice que j'o~ffris à Dieu de toutes les angoisses de mon âme, des larmes que je n'avais pu verser en votre présence vous attirer sa grâce, sa lumière et sa bénédiction ! Puissiez- vous retrouver votre fils dans le cœur de Celui à qui tous les jours il demande votre salut et votre bonheur !

« La secousse avait été violente, j'avais sent' jusqu'à

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la moelle des os le glaive de Celui qui a dit : « Je ne (f suis pas venu apporter la paix, mais l'épée ; je suis « venu séparer le fils d'avec son père. » J'ai connu les déchirements de cette lutte contre la nature, la chair et le monde, et quand Dieu nous a soutenus dans de telles épreuves par la foi^ quand il nous a fait triompher par elle seule, qui osera dire que cette foi est sans fondement ? Qui osera dire que la doctrine qui l'engendre ne donne pas de certitude, et que la parole qui transmet cette doctrine est sans vertu, sans puissance et sans bénédiction ?

« Mon séjour à Molsheim était employé à des études théologiques. Celles que nous faisions en commun m'instruisaient bien moins que mes lectures particulières et ma correspondance avec mon guide qui, dans deux années que je passai dans la maison des hautes études, eut la charité de ra'écrire régulièrement trois fois par semaine. »

§ V, — Il professe la philosophie à Besançon.

« Tandis que je continuais mon noviciat àMolsheim, M. Bautain, ordonné diacre, faisait à Strasbourg une suite d'instructions catéchétiques , où se portaient en foule les hommes du monde et la jeunesse académique ; sa parole chaleureuse les touchait en les éclairant et ramenait à l'église ceux qui depuis longtemps en avaient perdu le chemin. Le bruit de ses succès apostoliques se répandit au loin et retentit à Besançon, Le collège royal de cette ville était alors dirigé par un homme que distinguait autant l'étendue de ses connaissances que la fermeté de caractère qu'il d<' ployait dans raccoinplisserneiit de ses devoir:-, f/>uvent difficiles et pénibles. L'amélioration des études

et la réforme des mœurs dans l'établissement qui lui était confié excitaient sa plus vive sollicitude ; elle était partagée par un jeune prêtre plein de zèle, chargé des fonctions d'aumônier, et Tun et l'autre étaient soutenus dans leurs louables efforts par un illustre prélat que la Providence avait placé à Besançon. Le désir de ranimer la foi dans la jeunesse du collège et de rétablir les fondements d'une moralité solide, inspira au proviseur la pensée de faire entendre à ses élèves la parole du philosophe de Strasbourg, et ce fut de concert avec Mgr de Rohan qu'il l'invita à venir prêcher une retraite au collège. Toujours prêt quand il s'agit d'évan? géliser, M. Bautain, prêtre depuis qu'^lques mois, part pour Besançon, et je suis choisi pour l'accompagner. J'étais heureux de partager avec lui cette première mission, heureux d'en consacrer les prémices à la jeunesse, des collèges, dont les habitudes et les travaux avaient longtemps été les miens, et pour qui j'ai toujours conservé affection et sympathie. Mgr do Besançon (à qui Mgr de Strasbourg écrivait; en lui envoyant M. Bautain, qu'il lui confiait la perle de son diocèse), nous reçut non seulement avec cette noble affabilité dont il était si parfait modèle, mais encore avec une simplicité cordiale et une prévenance affectueuse, dont nous fûmes profondément touchés, et dès lors sa tendre piété, ses vertus apostoliques, l'e?lime et la confiance qu'il daignait nous témoigner, nous pénétrèrent d'un sentiment de respect et d'attachement que rien ne pourra jamais altérer. La mort nous a ravi ce digne pontife, mais elle n'a point détruit le rapport vivant qui s'est établi cvitre son âme et la nôtre, car j'ai l'intime conviction que dans le règne éternel de la vérité se continue et se perpétue c(î qui a été fondé dans la vérité ici-bas. « Le digne pasteur fut réjoui par les fruits que pro-

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duisit la prédication de M. l'abbé Bautain au collège. Ils furent abondants, et la parole chaude de foi, brillante de lumière, que recevaient alors les élèves et les maîtres, laissa en eux une impression profonde. La chaire de philosophie devint vacante, on sentit quelle influence pouvait avoir le choix du professeur qui serait appelé à la remplir, et l'on s'adressa au professeur de Strasbourg, pour qu'il désignât un sujet investi de sa confiance et propre à reproduire son enseignement. Je fus indiqué, agréé, nommé, et je revins, avec l'autorisation de mon évêque, m'établir au collège de Besançon à la fin de Tannée 1829. J'y commençai mes fonctions nouvelles, dont l'exercice fut plein de consolation et de douceur. Les élèves recevaient avec joie la doctrine qu'il m'était donné de leur transmettre, mes collègues me témoignaient affection et bienveillance, et nous étions les uns et les autres encouragés par les bontés de Mgr l'archevêque, qui nous accueillait toujours en père, et venait bien souvent au milieu de nous réjouir ses enfants par sa présence et donner une nouvelle force à nos leçons par l'onction de sa parole qui ouvrait et gagnait tous les cœurs. Ainsi s'écoula cette année ; je n'étais que diacre, Mgr de Besançon avait le désir de m'ordonner prêtre si j'obtenais le consentement de Mgr de Strasbourg, mais il me fut refusé. Mgr de Trevern m'avait laissé partir avec peine ; il avait depuis regretté la permission qu^il m'avait donnée et pressait mon retour ; il disait souvent qu'il voulait qu'on lui rendît son Isidore. »

§ VI . promotion à la prêtrise.

« Je revins à la fin de 1830 à Strasbourg, mais je n'y vins pas seul. J'avais vu souvent chez Mgr l'ar-

chevêque M. H. de Bonnechose, avocat général près la Coup royale de Besançon (1), que Mgr de Rohan admettait dans son intimiié, et qui professait pour lui la plus vive affection. J'avai-s été touché de sa modestie et de sa réserve égales à ses talents et à sa réputation; une secrète sympathie m'avait attiré vers lui ; dès l'origine je discernais en lui les mouvements de la grâce divine, qui agissait sur son cœur et semblait l'appeler à une mission plus pure et plus haute que celle qu'il remplissait déjà parmi les hommes, comme organe de la justice humaine ; j'avais souvent prié pour lui dans le fond de mon cœur sans lui laisser rien entrevoir des sentiments et des espérances qui m'animaient à son égard . L'œuvre de Dieu avait mûri ; sa voix auait triomphé des intérêts du monde dans cette âme noble qui devait se donner tout entière à lui. Elle s'était livrée avec abandon, m'avait confié le changement qui s'opérait dans son intérieur; j'avais répondu avec franchise et chaleur à ses ouvertures, et depuis ce jour nous fûmes amis pour ne plus nous séparer , car l'avocat général voulut venir à Strasbourg pour y consulter le philosophe chrétien sur sa vocation, et cette vocation, bien reconnue, l'a fixé parmi nous, en a fait un collègue et un frère dans l'apostolat. A Noël 1830, il fut ordonné sousdiacre et je fus ordonné prêtre avec Théodore ilatisbonne.

« Déjà depuis deux mois Mgr l'évêque avait confié à mes amis la direction du petit séminaire de Strasbourg et j avais donné ma démission de professeur de Besançon pour partager avec eux la charge pénible qu'ils avaient acceptée...

« Revenu dans son diocèse, qu'il n'avait pas revu

(1) Aujourd'hui cardinal archevêque de Rouen.

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depuis sa promotion au cardinalat et depuis les événements de 1830, Mgr de Rohan sentit la nécessité de fortifier .les études théologiques et de donner è enseignement philosophique de la jeunesse cléricale ; ne direction plus haute, plus éclairée, plus conforme :ux besoins. Invités à venir le voir, nous nous renlinies auprès de lui dans le courant des vacances, M, l'abbé Bautain, M. l'abbé Bonnechose et moi. Il daigna nous confier ses projets d'amélioration ; plusieurs conférences furent employées à régler l'exécution, et elles eurent pour résultat la fondation d'une maison de hautes études annexée au grand séminaire et ma nomination à la chaire de philosophie du séminaire d'École, situé à une lieue de Besançon. Mgr de Strasbourg consentit à ce que l'abbé Bonnechose et moi nous vinssions nous établir de nouveau à Besançon, pour seconder les vues de son métropolitain. L'abbé de Bonnechose fut installé à la maison des hautes éfudes et y commença un cours d'éloquence sacrée, et j'entrai en même temps dans l'exercice de mes fonctions au séminaire d'Ecole. »

§ VI. — Retour à Strasbourg.

« Après la mort du cardinal de Rohan, revenu à Strasbourg, j'eus la joie de me retrouver auprès de mon ancien maître, de mon guide, de mon père en Jésus-Christ, et de pouvoir partager sous sa direction les travaux de mes amis au collège Saint-Louis. Mgr l'évèque nous donna la plus grande preuve de ses sentiments d'estime et de confiance, en ordonnant prêtres,

Noël 1833, quatre d'entre nous qui ne l'étaient pas encore. Unis de îoi, de vues, de doctrines, nous avons continué jusqu'en ces derniers temps à instruire la jeu-

180 CÉLÈBRES COiNVERSIONS CONTEMPORAINES.

nesse du diocèse confiée à nos soins par notre premier pasteur.

« Nous cultivions aussi ces jeunes plantes sous l'œil de la Providence; la vie se développait en eux,et déjà d'heureux fruits payaient nos efforts et en promettaient de plus abondants pour un prochain avenir, quand le maître de la vigne a permis que notre travail fût interrompu. La paix et ses consolations nous ont suivis dans notre retraite. A lui de juger entre nous et nos adversaires. Pour nous, qu'il a prévenus de tant de grâces, pour nous, qu'il a appelés de si loin à sa divine lumière, quelles que soient les tribulations que les hommes nous fassent éprouver, nous ne pouvons que lui rendre honneur, gloire et bénédiction par toutes les puissances de notre âme et tous les jours de

notre vie.

^^ IsoDORE GoscHLER, ^ré^fe. »

JULES EEWEÎi

§ I . — Ses rapports avec M. Bautain.

Jules Lewel, juif converti par M. Bautain, avocat à la Cour royale de Nancy, puis prêtre et professeur au petit sénainaire de Strasbourg, plus tard supérieur de Saint-Lcuis des Français à Rome, rapporte ainsi luimême, dans la Philosophie du Christianisme , l'histoire et les motifs de sa conversion :

« Amené au Christianisme par l'enseignement philosophique de M. Bautain, j'ai reçu, il y a huit ans, la plus grande grâce qui puisse être accordée à l'homme en ce monde, celle d'être régénéré dans mon âme par l'eau et l'Esprit. Depuis ce temps, parmi les conversions récentes opposées aux adversaires du Christianisme comme preuve de sa vitalité, j'ai souvent entendu citer la mienne et celle de plusieurs de mes amis. Heureux de nous sentir enfants de TEglise, nous jouissions avec une douce reconnaissance du bienfait de Dieu ; mais persuadés qu'après dix-huit siècles de persistance et de combats, la religion de Jésus-Christ, toujours inébranlable et triomphante , avait d'autres témoignages de sa vertu divine que le retour de quelques hommes de bonne volonté , nous gardions le silence...

« Je dois à l'Église de lui rendre compte des motifs qui m'ont amené dans son sein, et de la voie par laquelle j'y ai été conduit.

« J'étais un de ces jeunes hommes tourmentés par le besoin de la vérité, sentant un grand vide dans mon âme et portant avec douleur les contradictions de ma double nature, lorsque la Providence, il y a treize ans^ me conduisit à Strasbourg pour y suivre les cours de la Faculté de droit.

« La vérité , qui daignait, à mon insu , m'attirer à elle, m'avait préparé par degrés à ce moment qui décida de toute ma vie. Longtemps auparavant, bien jeune encore J'avais perdu la foi de mon premier âge, l'esprit de doute et de critique Tavait remplacée. Je n'avais plus de père, et privé par une longue et cruelle maladie des conseils de ma mère^ j'étais resté comme sans frein et sans guide , quand V Emile de Rousseau me tomba entre les mains ; je lus cet ouvrage, et il me transporta. Un livre , après V Emile de Rousseau, vint fortifier en moi cette tendance salutaire et me rapprocher plus encore de la vérité : ce fut le Génie du Christianisme.

« J'étais allé passer quelques jours à la campagne , chez un de mes amis ; j'y trouvai cet ouvrage et il fut pour moi une source d'idées nouvelles, nobles et grandes. Il me fit goûter une joie si douce , une consolation si profonde , que le souvenir de ces lectures me préserva de beaucoup de périls auxquels je fus exposé pendant mon séjour dans la capitale. Ce fut leur influence qui souvent éveilla les remords de mor ] âme après des fautes commises, et plus d'une fois m servit de frein au moment d'en commettre.

« Déterminé, après bien des vidissitudes, à faire mo^ droit, je m'y préparai par quelques études sérieuses. Curieux des recherches philosophiques, je me réjouis-

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sais d'aller bientôt entendre les leçons dô M. Bautain que la renommée m'avait déjà fait connaître. Je me rappellerai toute ma vie qu'en me rendant à Strasbourg, au moment de quitter ma villa natale pour entrer dans la voie nouvelle vers laquelle tendaient mes vœux depuis longtemps, je tombai à genoux dans la voiture où j'étais seul , en versant d'abondantes larmes ; je m'écriai de toute ma force : Mon Dieu , je veux être vertueux ! Etait-ce le pressentiment de ce qui devait résulter de cette démarche importante? Je n''en doute pas aujourd'hui.

« Arrivé à Strasbourg, je suivis avec assuidité les cours de droit ; je fréquentais plusieurs des Facultés des sciences et des lettres. Le cours de philosophie se faisant à la même heure que celui du droit pour lequel j'étais inscrit, je ne pus, cette première année, entendre M. Bautain que rarement et comme par échappée ; mais" sa parole m'attirait vivement et me captivait; je sentais en elle quelque chose de vivant qui m''allait au cœur. Cependant , vers la fin de cette année , dans l'espoir de pousser plus avant mes études de jurisprudence, j'avais songé sérieusement à aller finir mon droit à Paris ; un seul motif m'arrêtait : le désir de pouvoir suivre plus assidûment le cours de philosophie. J'assistai dans cette disposition à la leçon qui termina le cours de 1822. Cette leçon m'émut telle- ^ ment que je rentrai dans ma chambre hors de moi ; je la parcourus longtemps dans une agitation extrême, et, percé au vif par cette parole vivante , plein du désir de la recevoir encore , je pris dans ce moment même la résolution de revenir à Strasbourg.

« J'y revin?, en effet, deux mois après ; mais, à mon arrivée j on m'annonce la suspension du cours de philosophie. Cet événement m'affligea sans me décourager ; je conçus même l'espoir d'entrer en rapports

avec le philosophe , sans prévoir cependant le moyen d'y parvenir. En attendant , je continue de m'occuper de philosophie, lorsqu'un jour , j'apprends que, sur la demande de quelques jeunes gens , M. Bautain a consenti à donner un cours particulier. J'obtins la faculté d'y être admis ; et quelque temps après, le J3 mai 1823, nous nous réunissions pour la première fois.

« Je n^essayerai point de décrire tout ce que me fît éprouver un enseignement si nouveau pour moi. Apprendre à connaître l'homme et le monde^ les rapports qui lient les hommes entre eux et tous ensemble à Dieu ; entrevoir les mystères les plus profonds de la nature, la cause de la misère présente de l'humanité, le but de la vie humaine en ce monde et la voie à suivre pour l'atteindre : tels furent les premiers fruits de ces leçons I Aussi, toutes ces hautes vérités, annoncées avec calme, noblesse, simplicité, opérèrent comme une rénovation dans mon intelligence. Il faut avoir été longtemps dans les ténèbres de l'ignorance, poursuivi cependant par le désir de la vérité et du bien , pour comprendre ce que j'éprouvai quand je me sentis comme investi de cette lumière nouvelle. C'est là cette parole vivante que je cherchais depuis si longtemps ; c'était cette science que j'avais si ardemment désirée. Par elle , mon origine , ma nature , ma loi et ma fin , que jusqu'ici j'eivais à peine vaguement pressenties, m'étaient enfin manifestées ; j'apprenais à me connaître , et une mesure m'était donnée pour apprécier les hommes et les choses de ce monde avec lesquels j'étais resté jusqu'à ce moment confondu. Quelle joie de pouvoir croire à la dignité humaine malgré la dégradation de l'homme , de pouvoir espérer en une régénération spirituelle et progressive de Inhumanité, de porter son regard depuis le berceau du genre humain jusqu'au temps présent, et de retrouver partout la main provi-

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dentielle conduisant l'homme à travers les siècles à sa destination I Quiconque a participé à renseignement de lÉglise et à réducatioti chrétienne , n'a pu rester entièrement étranger à ces vérités ; mais encore une fois, moi, juif, et juif mondain, je les ignorais ; aussi^ avec quelle ardeur mon àme altérée but l'eau vivifiante de cette doctrine !

« Trois mois s'écoulèrent ainsi ; ce fut un des temps les plus doux de ma vie. Hors les heures du cours , nous pouvions voir en particulier le professeur ; il nous recevait avec bonté, écoutait nos observations , éclaircissait nos doutes et ne nous laissait point partir sans nous donner quelques paroles de bienveillance et d'intérêt.

« Son enseignement, en éclairant notre intelligence, nous faisait sentir plus vivement le besoin de l'âme. J'appris que c'est par Ja prière que ce besoin est satisfait, et je m'adressai à mon maître pour connaître le sscret de la prière. Il me conseilla de lire avec calme et simplicité la parole-sacrée, de recevoir suivant roa capacité la lumière qu'elle renferme, de réaliser le bien que j'aurais reconnu , et d'aller ainsi au jour le jour. Je relus donc une partie des livres de l'ancienne loi, puis j'ouvris l'Évangile, et j'entrais ainsi , sans le savoir, en rapport avec la source de la vérité et de la vie. J'appris à la connaître, non pas seulement en spéculation , mais par expérience , par conviction intime. .. »

§ II. — Luttes avant sa conversion.

« Un second cours de philosophie succéda au premier ; je continuai à lire l'Écriture et à prier. La science éclairant mon intelligence , et la prière nourrissant

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mon âme, j'avançais chaque jour , croyant n'être que philosophe, et devenant chrétien à mon insu ; car, adoptant la doctrine du maître qui m'instruisait, et cette doctrine n'étant que le développement de la parole sacrée, je recevais par là même cette parole dans mon esprit et dans mon cœur ; j'apprenais à prononcer avec respect le nom de l'Auteur du salut. Je me rappelle encore que, dans les premiers temps, mon esprit plein des préjugés de l'ignorance et de ma première éducation ne vit d'abord en Jésus de Nazareth qu'un homme de bien , un philosophe dont la doctrine condamnait le mal et excitait au bien ; plus tard , je le regardai comme un prophète , un envoyé divin , jusqu'à ce qu'un rayon de la grâce , perçant jusqu'au fond de mon âme, me fit confesser avec le centurion de l'Evangile : Oui , eet homme était vraiment le Fils de Dieu .

« J'avais terminé mes études de droit et pris rua licence ; je revins à Nancy , non sans peine , éloigné par mes convictions philosophiques <le la carrière qui s'ouvrait devant moi , redoutant d'avance l'embarras des affaires, les travaux de la pratique judiciaire et pressentant en outre plus vivement que jamais les obstacles que me susciterait dans le monde ma qualité de Juif. Aussi, quatre mois se passèrent avant que j'eusse pu me décider à prêter le serment d'avocat ; je me fis enfin inscrire au tableau , et quelques mois après, je tombai dangereusement malade. Pendrait ma convalescence , mon désir de quitter la profession d'avocat devint plus vif; je me sentais porté intérieurement à retourner à Strasbourg pour y vivre auprès de mon maître, afin de me livrer avec lui aux études médicales : je lui exposai mes vues. Loin de les désapprouver, il m'engagea à les suivre, en me conseillant toutefois de ne rien précipiter, et, pendant près d'une

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année encore, je continuai à fréquenter le barreau , je plaidai même ; mais, en même temps, je suivais quelques cours de médecine à l'école secondaire de Nancy.

« Cette époque fut vraiment critique pour moi. Plus la motion intérieure me portait à revenir à Strasbourg, plus le monde et le mal semblaient se réunir pour m'en éloigner. Je continuais à m'occuper d'études sérieuses ( j'invoquais la vérité ) et faisais des efforts pour réaliser le bien que je connaissais ; mais dans mon isolement, privé que j'étaij des loçons et des conseils de mon guide, mon intelligence s'obscurcissait souvent et la force intérieure s' affaiblissait. Oh ! quels reproches j'entendais en moi quand, cédant quelquefois aux vains attraits du monde, j'ava's consenti à me mêler à ses fêtes , à prendre part à ses plaisirs ! Comme il était sévère , terriblu , le juge intérieur qui me condamnait ! Sa voix mystérieuse et augu&te ne cessait de proclamer la loi dans mon cœur, et me rappelait à la vérité par des motions secrètes.

« Tantôt c'était un passage de l'Évangile ou de l'An^ cien Testament, la vue d'un crucifix qui élevait çt fortifiait mon cœur ; tantôt c'était une lettre de mon maître, le souvenir de mes amig, le bruit de leurs succès dans la voie du bien , qui revenaient ranimer ma vigueur prête à s'éteindre.

« Sentant ie besom de m'entourer de signes qui mo rappelaient mes devoirs , je pon'ais sur moi les Commandements divins, et l'image du Dieu Sauveur placée pendant mon travail devant mes yeux , entretenait ma foi affermie. Un jour ( ce souvenir est encore présent à mon âme ) , je crus voir l'image vivante de Jésus crucifié qui m'appelait , tant j'étais poursuivi par sa grâce ! Une autre fois , après avoir passé la soirée dans le monde, j'étais rentré vers une heure du matin , triste et fatigué , mécontent des hommes et de

moi-même ; tout à coup j'aperçois, vis-à-vis de ma fenêtre, dans une maison voisine, à la pâle lueur d'une lampe, une personne à genoux priant devant un crucifix dans le silence de la nuit. Quel contraste I La honte et le remords entrèrent dans mon cœur I « Phi- « losophe , amateur de la sagesse et de la vérité , me « dit une voix secrète, te voilà dans les ténèbres, « saturé des niaiseries du monde , plein de dégoût et « d'ennui ; regarde cette âme : pendant que, dissipant « en pure perte la parole et la vie, tu t'alliais à la « vanité et au mensonge, recherchant l'estime et l'at- « tention des hommes , cette âme ignorée , peut-être « dédaignée du monde, croyant n'avoir pour témoin « que Dieu seul , invoquait la vérité et attirait sur la « terre la vertu et les bénédictions divines. » Un autre jour j'étais triste ; un chant doux et simple vint frapper mon oreille , et l'air m'apporta de loin en loin ces paroles: «Je ne crains rien, Jésus est avec moi. w Ces mots me pénétrèrent jusqu'au fond de 1 âme ; que de fois ils me sont revenus depuis pour me relever et me fortifier dans mes peines ! Un soir encore , c'était la veille de Noèl, je sortais d'une assemblée brillante, il était onze heures, une foule inaccoutumé se dirigeait vers l'église cathédrale. J'y entrais avec elle ; et ce temple illuminé , cette affluence de fidèles qui se pressaient dans les parvis sacrés , la joie calme , la douce sérénité qu'exprimaient leurs traits, me frappèrent. J'eusse voulu rester parmi eux , mais je n'osai. Je m'éloignai triste et pensif du lieu de la prière , et rentrai dans ma solitude. Dans ce moment, le souvenir des vérités qui m'avaient été enseignées à Strasbourg se réveilla dans mon cœur, et je me rappelai que celui qu'on appelle le Sauveur des hommes était né à cette heure , et que les fidèles dont je venais de traverser la foule allaient célébrer cet événement

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mystérieux et sacré. Il me fut impossible de me livrer au r9pos ;une force invincible me força de me lever et de sortir. Il y a une croix de bois sur une place de la ville ; je m^y rendis et restai longtemps à genoux seul, dans l'obscurité , devant le signe de salut. Alors seulement, l'inquiétude et l'agitation s'éloignèrent de mon cœur, car j'avais invoqué Celui qui a rendu la paix au monde ; j'avais appelé sur moi sa vertu et son amour.

« Tel était l'état dans lequel je passai près de deux années. Cependant, durant ce temps , j'eus la consolation d'être employé à une bonne oeuvre. Les Israélites de Nancy, à l'imitation de ceux des autres villes de France , désirant favoriser l'avancement de leurs coreligionnaires, avaient formé une société dans le but de faciliter à des enfants pauvres Pappren tissage de quelques métiers ; je fus nommé membre de la commission administrative de la société, et j'y travaillais sous l'influence de l'esprit qui m'animait. Mais j'étais trop faible pour me soutenir longtemps dans cette position. Une correspondance active avait entretenu mes rapports avec mon maître et mes amis ; trois voyages à Strasbourg dans le cours de deux années les avaient resserrés encore, et me faisaient d'autant plus désirer de me fixer dans cette ville. Depuis quelque temps je sentais que mon avenir serait compromis par un plus long retard. La voix intérieure se faisait entendre plus vivement : ses reproches devenaient plus fréquents et plus importuns, lorsqu'un jour , en lisant l'Évangile , je ton^bai sur ce passage de saint Luc: Il y a trois ans que je viens chercher le fruit à ce figuier sans en trouver. Coupe^-le donc ; pourquoi occupe-t-il la terre? Oui , me suis-je dit, voilà trois ans que j'ai reçu la parole divine, et je p'ai pas encore porté de fruits 1 Dans ce moment même

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ma résolution de partir fut prise irrévocablement , et huit jours après, le 31 juillet 1826, j'étais à Strasbourg.

« Je recommençai la vie d'étudiant et suivis les cours de la Faculté de médecine. Afin de prendre une position vraiment sérieuse, quelque temps après mon arri vée j'avais passé plusieurs jours dans la retraite , occupé à prier et à méditer les hautes vérités. Pendant ces jours de grâce, je connus mieux la vertu que la prière ; les vérités chrétiennes que je méditais, expliquées par renseignement philosoqhique que j'avais reçu, et confirmées par mon expérience, me pénétrèrent plus profondément et fortifièrent ma résolution de mener, sous la direction de mon maître, une vie entièrement conforme à l'Évangile. Je me croyais chrétien, j'adhérais de cœur à la parole de Jésus-Christ, je l'invoquais avec foi, et quoique je susse qu'il y a des sacrements de l'Église , persuadé que , par ma foi , je participais à l'esprit qu'ils transmettent, je ne croyais pas nécessaire de les recevoir.

« Je vivais dans une grande intimité avec deux amis q\ji suivaient la même voie, MM. Théodore Ratisbonne et Isidore Goschler, qui tous deux s'employaient alors activement à la direction des écoles israélites. Cependant plus j'avançais , moins ce que j'avais obtenu me suffisait 1 L'étude n'avait plus pour moi le même attrait ; et j'étais poussé vers un terme que j'entrevoyais à peine. Un jour nous nous entretenions des moyens de faire prospérer les Israélites, et on proposait de donner plus de développement à ce qui était commencé ; lorsque sans aucune préméditation , mais par suite de la conviction que j'avais de la nécessité de la foi au Christianisme, je me mis à dire : « Croyonsnous donc relever la Synagogue par le judaïsme?» Cette parole frappa une personne Catholique qui était présente : et elle me demanda : « Mais vous. Monsieur,

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« qui parlez , êtes-vous donc chrétien ? » Je répondis sans hésiter : « Oui , car je crois en Jésus-'Jhrist. » Alors il me fut répliqué : « Vous vous trompez : vous « pouvez être cathécumène, mais vous n'êtes pas « chrétien ; car vous n'êtes point baptisé I »

« Cette parole si simple et si vraie me jeta dans le trouble, elle bouleversait mes idées ; et dès ce moment mon inquiétude augmenta. — Il faut donc être purifié par les eaux du baptême pour devenir chrétien, me disais-je. Le baptême I je ne l'avais pas cru nécessaire ; mais aujourd'hui même je serais prêt à le recevoir, si ce n'est ma mère et la douleur profonde que cette démarche lui causera. — Les choses en restèrent là pour le moment, mais, de ce jour, il s'opéra un changement notable dans ma conduite ; je cessai de fréquenter la Synagogue ; j'allais dans les temples catholiques prendre part aux cérémonies de l'Église ; son culte imposant et mystérieux m'imposait un grand respect , et me faisait souvent éprouver des émotions des sentiments que je n'avais jamais connus. Quelles douces larmes j'ai versées dans ces temples où j'osais à peine entrer, où je me regardais comme étranger, craignant même d'être reconnu par ceux que j'y rencontrais ; et combien de fois , poussé par le besoin de mon cœur, j'allais, dès le matin, à la faveur de l'obscurité, m'unir au prêtre à l'autel, à la prière des chrétiens qui m'entouraient; et livré successivement à des sentiments de joie^ de repentir et d'espérance , invoquer du fond de mon âme le Sauveur des hom.mes ! Ainsi, après quatre années d'instruction, d'expériences et d'études , soutenu par une [grâce progressive , aidé de la prière et de la lecture de l'Évangile°sans discussions, sans contention, éclairé par un enseignement large et profond, sans avoir su pendant longtemps où il me conduisait; cathécumène depuis j-jsieurs

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années et ignorant, ce nom , je me trouvai à la porte de rÉj'iise catholique, sans que jamais oneùLemployé d'a'Jli^e moj^en pour m'amener à ce terme que la science

et Kl charité.

§ III. — Il reçoit le baptême.

« Cependant les exigences de ma conscience s'augmentant, je compris enfin qu'il fallait un sacrifice, que l'affection naturelle no devait point remporter sur l'appel de Dieu , et je sollicitai le baptême devant lequel j'avais un instant hésité , parce que je n^ivais pas encore la conviction de sa nécessité. Une fois convaincu , je le demandai avec instance sans plus de r jtard , heureux de pouvoir offrir à Dieu, en retour de sa grâce, un renoncement douloureux! Il était déjà fait dans mon cœur , déjà même le jour de mon baptême était fixé, quand j'appris la mort de ma mère, eiie venait de succomber après de longues souffrances. Puissent ces souffrances et mon sacrifice lui compter pour quelque chose devant le Dieu de miséricorde !. . . Je reçus alors une instruction religieuse plus dogmatique, et quelques temps après, le 2 février 1827, je ra'inclinni avec amour sous la main bienfaisante qui me lava dans l'eau de la régénération , et m''appliqua la vertu du sang de mon Sauveur... Ce fut mon maître qui me présenta au baptême, c'est lui qui , depuis huit ais, m'aide à en tenir les promesses, et me soutient d \ns les travaux de la vie spirituelle.

« Cette époqne fut un temps de grâces dont je n'essayerai pas même de parler ; j'y goûtais des joies profondes, ineffaçables. Ce qui me remplissait d'un bonheur intime, c'était de me sentir rattaché au grand arbre de la vie, d'avoir la conscience que j'ajapartenaio

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enfin à l'élite de l'humanité , que par cette initiation sacrée, j'étais enfin relevé de la dégradation profonde où mes pères avaient langui pendant dix-huit siècles , et dont moi-même j^avais gémi et souffert. Il me semblait voir des frères dans tous ceux que je rencontrais , et j'étais porté vers eux par un mouvement d'atïection que je n'avais jamais éprouvé.

<( Après comme avant mon baptême , je continuais à recevoir l'enseignement , et la parole me fut donnée alors, non plus sous la forme philosophique} mais avec une simplicité chrétienne, plus noble et plus touchante encore. Ce fut dans ces catéchèses que me furent développées avec plus d'étendue qu'auparavant les dogmes catholiques. Ce fut ià que j'entendis parler d'une manière plus explicite de l'Église , de son institution , de sa hiérarchie , de son autorité et de sa mission sur la terre , de son rapport avec l'Eglise triomphante dans le ciel et avec l'Église souffrante dans le lieu de purification. Là me furent expliqués le sacrement d'Eucharistie et la perpétuité du sacrifice oTert sur le Calvaire. »

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