IV. — De sa vocation au sacerdoce
« J'avais déjà plusieurs fois senti dans mon cœur ce feu divin qu'apporte avec lui le sacrement de l'amour ; ma foi en ce mystère auguste resta quelque temps ténébreuse, et ce ne fut qu'après avoir été souvent nourri et fortifié par ce pain du ciel que je devins capable de concevoir l'idée sublime de ce mystère. Régénéré que j'étais n la vie divine, le besoin d'un aliment qui entretient cette vie nouvelle en moi, m'en avait fait pressentir la nécessité ; des analogies tirées
de la nature m'en avaient fait voir la possibilité ; la touche intérieure de la grâce m'en donna la conviction profonde et ^expérience me l'a confirmée.
« Ainsi se consolidait et se fortifiait peu à peu une résolution prise avant mon baptême, celle d'entrer dans l'état ecclésiastique. Un jour, dans une instruction religieuse , il avait été question du sacerdoce chrétien destiné à perpétuer la doctrine et le sacrifice de l'Eglise ; on m'avait montré le prêtre de la nouvelle alliance, chargé de transmettre aux hommes la vie de Fâme et de l'intelligence , et obligé dès lors à plus de pureté , à plus de science , à plus de dévouement. Je le vis représentant Jésus-Christ sur la terre, dépositaire et ministre de son pouvoir, continuateur et ministre de son œuvre, placé dans l'Église pour éclairer ses frères, les soulager dans leurs misères, et contribuer ainsi de la manière la plus efficace à leur bonheur!... Cet état, m'écriai-je , est le plus élevé auquel l'homme puisse atteindre en ce monde, c'est là la plus noble mission qu'il y puisse remplir 1 .. . Au même instant , mes regards tombèrent sur le portrait d'un des derniers évêques de Mayence , dont j'avais appris à vénérer le dévouement et la charité ; et l'image du vertueux prélat, qui semblait me dire ce que peut êtreun vrai ministre de Jésus-Christ , fit une telle impression sur mon âme , qu'aussitôt j'ajoutai : « Puisqu'il en est ainsi , j ^ serai prêtre 1 » Et depuis ce momeiit , grâce à Dieu, ma résolution n'a pas varié. Cependant, rien ne fut précipité ; et longtemps encore après mon baptême, je continuai à mûrir en silence dans la voii"i nouvelle où la Providence m'avait fait entrer , poursuivant mes études médicales , mais sans y mettre la même activité. Dans ces premiers temps d'enfance spirituelle, saturé de la science humaine, j'avais besoin d'une nourriture plus solide; mon âme était touio
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remplie des grâces que je recevais, et mon esprit était déjà tourné vers l'état plus sublime auquel j'aspirais. « Dans le cours de cette année, mes deux amis, Théodore et Isidore, reçurent aussi le baptême ; celuici prit le premier l'habit ecclésiastique, et entra dans la maison de Monseigeur l'évêque, à Molsheim. Deux mois après je l'y rejoignis, et là, pendant deux années, nous vécûmes sous les yeux de noire évêque, dans le calme de la retraite. . . »
§ V. — // est ordonné prêtre.
« Pendant mon séjour à Molsheim, je reçus successivement les Ordres sacrés. L'union toute de charité qui m'attachait à mon maître et à mes amis devint plus étroite avec les années. Quelque temps après que j'eus été ordonné prêtre, je fus choisi avec eux pour faire partie de la nouvelle administration du petit séminaire. Pendant quatre années, nos convictions, notre foi, notre union, nous ont aidés à faire dans celte maison le bien qui s'y est fait ; et aujourd'hui, cette conviction, cette foi et cette union nous conservent calmes et tranquilles au milieu des bruits des opinions contradictoires que notre sortie de cet établissement a provoqués. Et cette union, cette foi, ces convictions sont inébranlables.
« Non, et dans les circonstances délicates où nous nous trouvons, j'ai besoin de le déclarer en finissant; non, ce n'est pas par des arguments de raison que j'ai été conduit à l'Église ; homme du monde que j'étais, plein d'activité et de confiance en moi-même, ma raison païenne repoussait ces arguments ; j'en savais ou croyais en savoir plus qu'il n'en fallait pour écarter ces faibles armes, et je regardais en dédain
ceux qui s'en servaient. Privé de la grâce du baptême, du bienfait de rinstruction chrétienne, j'étais malade comme tout homme qui vient en ce monde, exalté par l'orgueil naturel dans mon esprit et ma volonté ; et mon maître ne crut pas que pour guérir ce mal, il fallût l'enflammer. Au lieu d'exciter ma raison par l'agumentation, profitant de l'appel intérieur que la soif de la vérité manifestait en moi, il s'adressa à m-on intelligence et elle parla à mon âme..., et, incliné par la grâce, je m'attachai par la foi simple, par l'acquiescement et l'adhésion du cœur à cette vérité que mon intelligence reconnaissait dans la parole sacrée I Ainsi devinrent mutiles toutes ces discussions qui ne satisfont jamais entièrement. Je n'avais point étudié, avant de devenir chrétien, les preuves de l'Être nécessaire, et je croyais à l'existence de Dieu... Je ne m'étais point appuyé sur les arguments tirés des prophéties ; mais, dès mon enfance, j'y avais cru en union avec mes pères... Je ne connaissais pas les preuves déduites de l'authenticité de l'Évangile pour démontrer sa divinité : j'avais sans doute été frappé du changement opéré-dans le monde par la doctrine chrétienne,. , mais, avant d'être capable de concevoir la vraie cause de ce changement, avant de l'admirer, j'ai cru à la parole de Jésus-Christ ; et éclairé par ma misère, touché par la grâce, j'avais aimé l'Homme- Dieu, j'avais prié ..
« Ce ne sont donc ni des erreurs ni des chimères qui m^. nt conduit à 1 Évangile et à l'Église : c'est la conviction la plus intime et la plus profonde que rhomme puisse avoir en ce monde, celle que donne l'action même de la grâce dans le cœur, et la lumière de la vérité qui féconde l'intelligence. C'est cette conviction du cœur et de l'intelligence qui m'a arrêté dans la voie périllouso où je courais; c'est par elle
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que m'est venue la lumière au milieu des ténèbres ; c'est elle qui m'a apjDris à connaître un Sauveur... C'est à cette conviction que je dois ces moments de calme et de bonheur que j'ai goûtés depuis huit ans ; c'est elle encore qui m'a fait supporter avec plus de patience les peines qui, pendant ce temps, m'ont quelquefois traversé. C'est elle qui m'a introduit dans la grande famille catholique, dans l'Église. C'est par elle qu'enfant de l'ancienne alliance, j'ai été appelé à devenir ministre de la nouvelle et prêtre de Jésus- Christ. C'est à elle que je dois entîa d'avoir vu, depuis mon entrée dans l'Église, cinq membres de ma famille régénérés par l'eau du salut, trouver leur bonheur dans la pratique de l'Évangile, et parmi eux le plus jeune de mes frères... Voilà ce que j'avais besoin de dire, voilà le témoignage ou plutôt l'hommage public que j'avais à rendre à la doctrine qui a fait mon salut, et le bonheur de tant de personnes qui me son chères... »
§ VI. —Sa mort.
Voici en quels termes émus, M. L. Veuilict annonçait à ses lecteurs, dans ï Univers de Paris, du 13 février 1870, la mort de M. Jules Lewel, qui occupait à Rome, depuis longues années, une place de confiance :
Mgp. Lewel s'était converti du judaïsme et il avait appartenu à l'école de M. l'abbé Bautain. ïl succéda à Mgr. de Bonnechose dans les très honorables et très modestes fonctions de supérieur de Saint-Louis. Il était en même temps l'homme du monde le plus aimable et le prêtre le plus discret, de parole douce, de conseil ferme, très solide en ses sentiments, et les
laissant voir sans froisser ceux d'autrui. On le distinguait dans le petit nombre de ceux qui sont bien avec tout le monde, et non à tout le monde. La générosité de son âme lui permettait d'acheter cet avantage au prix qu'il y faut mettre ordinairement, c'est-à-dire, en ne barrant le chemin de personne. Il restait sans ambition, loin de sa famille et de son pays, fièrement et modestement dans un poste assez élevé sans doute, mais peu fructueux, et que l'on a pris l'habitude de regarder comme un marche-pied où il ne faut pas'trop demeurer. Pour lui, il s'y trouvait bien. Il aimait Rome, Pie IX et le service de Dieu. Très estimé et très sage, il se plaisait en cette pénombre. Il y faisait le grand bien qu'un bon prêtre peut et sait faire partout, il n'était nullement tenté du jour éclatant où il eût pu parvenir.
Nous ignorons la date de la mort de Mgr Lewel. Nous ne savons pas même s'il est mort à Rome ; mais nous pensons que c'est là qu'il a reçu la visite de Dieu. Il est sans doute mort dans cette cellule d'î Saint-Louis-des-Français où nous l'avons encore vu plein de vie et de sérénité, la veille de la dernière séance du Concile. Pour l'arracher de Rome en ce temps-ci, il eût fallu des circonstances bien impérieuses. Son cœur l'eût averti, et il n'eût pas voulu risquer de mourir loin du calvaire où Pie ÎX souffrait et p^nai! pour la rédemption de lÉglise.
§ I. Ses premières années.
Grégoire Pétrovich, comte Schouvaloff, naquit à Saint-Pétesboupg en 1804, Son éducation qui se fit en famille, fut ce que l'on appelait et ce qu'on appelle encore en Russie une éducation de gentilhomme, c'est-à-dire que l'enfant passa des mains des esclaves nourrices entre celles des précepteurs étrangers et des maîtres indigènes ; qu'il apprit sa religion comme l'arithmétique ou la danse, au moyen de leçons à deux roubles le cachet, données par un prêtre de la paroisse, et la pratique à certaines heures du jour et à certains jours de la semaine, comme l'équiiation, l'allemand... j'allais dire le français, mais ce serait une erreur : chez les seigneurs russes, la religion n'eut jamais l'honneur d'être placée sur le même rang que la langue française. « Chez nous, dit le P. Schouvaloff lui-même, la religion ne fait pas, comme dans les pays et dans les familles catholiques, partie inhérente de Texistence ; elle est à côté de la vie. »
Cependant l'esprit du jeune Schouvaloff, son cœur
surtout, ne pouvaient se contenter d'un dogmatisme étroit et d'un ritualisrae infécond. L^aliment que ne pouvait lui fournir la religion, dont les trésors lui restaient formés, il le chercha où ses instincts délicats, le lui faisaient supposer: « dans l'étude, dans les plaisirs de l'imagination, la vanité, l'amour-propre, les égarements du cœur, dans tout, s'écrie-t-il, excepté dans Dieu, qui en est Tunique source. »
Peu à peu, cependant, les grandes aspirations s'affaiblissent chez lui ; un séjour de quelques années dans un collège protestant de la Suis£;e où il entra à douze ans, l'élude des littératures étrangères, toutes empreintes encore de Tesprit du xviu® siècle, certaines poésies de Schiller infectées du fatalisme et qui s'étaient emparées de sa mémoire, enfin un égarement précoce et dont rien ne l'avait garanti, oblitérèrent longtemps chez lui la sensibilité religieuse.
§ IL — Ses épreuves. — Sa conversion.
Tout autour de lui pourtant, chez ses proches et au ••ein même de sa famille, les préoccupations religieuses liaient vives. Le catholicisme, ce feu latent qui couve au fond de toutes les âmes en Russie, se réveillait et se produisait par de hautes ou de touchantes conversions. Une sœur de son père, la princesse Dietrischtein, avait abjuré le schisme à Rome : sa propre ;--rei:r, à lui, était rentrée dans le sein de l'Église, et, mourant calme et résignés à vingt ans, avait eu la joie de ramener sa mère : entraînant spectacle domestique qui fut sans action sur lui I Le bonheur d'une heureuse union, celui d'une paternité enviable ne purent davantage ranimer chez lui le sentiment religieux ; il y fallut la douleur : c'est le moyen que la
Providence tient le plus souvent en réserve pour les heureux de ce monde. Le comte Schouvaloff la vit d'abord près de lui, chez son frère, puis assise à son propre foyer. Il perdit un enfant, trembla longtemps pour la vie d'un autre, et dut, après l'avoir vu s'éteindre dans une maladie remplie de péripéties cruelles, conduire, jeune encore, sa douce et affectueuse épouse au tombeau.
On suit avec intérêt, dans le livre de sa Conversion, à travers ces épreuves, ce père, cet époux rudement frappé ; on fait des vœux pour qu'il reconnaisse la main qui s'étend sur lui, et grand est le soulagement lorsqu'on le voit enfin ouvrir les yeux et comprendre le secret providentiel des peines qui l'atteignent. Dès lors, en effet, tout change pour lui ; loin de Taccabler la douleur le relève; son cœur fermé s'épanouit; tous les instincts élevés de son enfance reparaissent. Le chrétien est retrouvé^ mais le schismaiique reste ; car le peu que fait le clergé russe pour l'instruction des fidèles est empoisonné de préjugés anticatholiques. Ces aveugles héritiers de la haine des Grecs mettent plus de soins en effet à prévenir leurs ouailles contres la religion des Latins qu'à leur enseigner la leur. Mai ici la lutte fut moins longue ; il ne faut en effet qu'un peu de réflexion, d'étude et de bonne foi, quand on est chrétien, pour devenir catholique.
Le comte Schouv^aloff chercL-ait trop largement la vérité pour s'arrêter à mi-chemin. Dieu d'ailleurs avait mis sur sa route un homme qui l'aida puissamment à faire les derniers pas. C'était une de ces âmes d'élite que la lumière de la vérité venait d'éclairer au sein de l'erreur, et dont la conversion généreuse avait troublé la capitale des Tzars : le prince Théodore Galiizm. C'est à Berne, quelque temps après la mort de sa femme, que le comte Schouvaloff le rencontra :
a Je l'avais connu à Rome, dit-il, quelques années auparavant ; mais nos opinions religieuses étant diamétralement opposées, il ne s'était formé entre noua aucun lien d'amitié. Je n'aurais donc pas dû, d'après le cours ordinaire des choses, chercher à le voir ; et pourtant, dès que je le sus à Berne, il me prit un violent désir de causer avec lui. C'était comme un instinct secret qui me poussait., »
Il faut lire tout entier le récit de cette entrevue, trop long pour être rapporté ici, mais extrêmement intéressant. Le comte épanche d'abord sa douleur, s'étend au long sur sa femme, ses enfants, le travail de ses idées, les tourments de son esiprit. Le prince !e console, le calme, l'éclairé, détruit de proche en proche tout ce qui lui reste d'obscurité à l'endroit de rÉglise, et lui fait toucher au doigt la faiblesse des raisons derrière lesquelles s'abrite le schisme.
Il fallut cependant encore des années d'étude, de comparaisons, d'entretiens avec les prêtres les plus éloquents de l'Église de France, le P. Petétot, le P. de Ravignan, Mgr l'évèque d'Orléans, pour amener à la pleine connaissance celte âme délicate dont la résistance n'é'ait que de l'amour, et qui n'hésitait que par crainte d'embrasser l'erreur.
Ce fut seulement le 6 janvier 1843 que le comte •Sehouvaloif fit son abjuration dans la chapelle du couvent des Oiseaux, à Paris, entre les mains du P. de Ravignan et en présence de madame Swetchine et du prince Théodore Galitzin, les compatriotes et les confidents de ses combats, qui recueillirent en cette heure de joie le prix de leurs longues et amicales prières.
Voici en quels termes émus le comte Schouvaloff rapporte lui-même, dans le livre de sa Conversion, la touchante cérémonie de son abjuration :
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■ «. Enfin le grand jour approchait, et à la fin de l'année 1842, il fut décidé entre le P. Ravignan et moi que je ferais mon abjuration le 6 janvier 1843, jour de la vocation des Gentils. Le temps qui me restait jusqu'à ce moment, je le consacrai a des lectures, à la méditation et à la prière.
« Néanmoins, je dois le dire, à mesure que l'instant de ma délivrance approchait^ je sentais se refroidir en moi le feu de l'enthousiasme que la sainte vérité y avait allumé. Ma nature se révoltait à l'idée du joug sous lequel, elle allait se courber ; et mon orgueil et mes passions, ces anciens maîtres de mon cœur, tous ces démons à peine endormis se révoltèrent avec fureur pour tenter un dernier assaut sur l'àme qui allait leur échapper. Bientôt, je sentis dans mon cœui un froid glacial et désolant, je me trouvai sec et aride... Oh 1 je vous demandais, Seigneur, un peu de chaleur pour m'aider à consommer le sacrifice I... Mais en vain...; ma froideur augmentait de jour en jour. « Comment? me disais-je, demain tu seras enfant de l'Église ; demain tu auras atteint le but de tes désirs; tu seras unautre homme, ettu ne sens rien !... » Et le démon me suggérait des scrupules et des mauvaises pensées : je ne me sentais pas assez bon pour être catholique, je me trouvais trop froid. Mais le P. de Ravignan me consolait en souriant. « Tant mieux, me disait-il, et je préfère que vous fassiez ce grand acte avec calme et par persuasion, plutôt que dans un moment d'exaltation. » Puis il ajoutait: — Parce que vous êtes changé, est-il à dire que Dieu le soit, que la vérité le soit? Non, la vérité est immuable : mais vous n'avez pas encore l'expérience de la vie spirituelle , c'est à ceux qu'il aime que Dieu envoie des sécheresses ; car il veut augmenter leur amour par l'épreuve. » Il avait bien raison, et à pré-
sent je vois clairement que ce que je prenais pour de la froideur était un profond recueillement de moimême à l'idée de l'acte important que j'allais accomplir. Mes facultés étaient arrêtées, et ma vie morale en quelque sorie suspendue, je ne pouvais donc pas me juger moi-même. Mais, grâce à vous, Seigneur, j'eus un guide éclairé. Et puis, je crois et je dois le dire, si lorsqu'on a pris la résolution de se faire catholique, on éprouve, quelque temps avant d'abjurer, des doutes et des tentations de revenir sur ses pas..., oh! que l'on passe outre et que l'on méprise ces doutes. La foi avec la paix complète, entière, ne se donne que comme une récompense du sacrifice. C'est une vérité dont j'ai fait l'expérience et que bien d'autres convertis ont éprouvée aussi . Dans nos rapports avec Dieu, il faut se contenter de la certitude que donne la foi.
Le lendeman, vers huit heures du matin, g janvier 1843, jour fortuné, heure mille fois bénie ! j'étais dans la chapelle du couvent des Oiseaux, où je trouvai le R, P. de Ravignan, madame Swetchine et Théodore Galitzin. Le prince Gargarin était en Russie sans quoi il n'eût pas manqué à cette solennité ! Tout ce que je puis dire sur la cérémonie de mon abjuration, c'es^t qu'elle eut lieu, que le P. de Ravignan me donna l'absolution de tous mes péchés ; qu'il me dit, pendant que j'étais à genoux au pied de l'autel, des paroles qui me firent verser beaucoup de larmes, et qu'il mo donna la sainte communion. Quant aux détails, il m'est impossible de m'en souvenir. Entre cet instant et ma mémoire s'étend comme un voile épais, et je me rappelle seulement qu'anéanti sous le poids du mystère qui s'oppérait en moi et autour de moi, je no pouvais, pour ainsi dire, ni sentir ni penser ; il me semblait que ma vie était arrêtée, et si j'éprouvais
encore quelque chose, c'était la douleur de ne rien éprouver. Oh ! à présent je comprends que c'était parce que je sentais trop que je ne croyais pas sentir.
« Après la messe, en prenant congé du P. de Ravignan, je lui dis tristement : « Mon Père, je n'ai pas de foi. » 11 sourit avec bonté ; il savait mieux que moi ce qui se passait dans mon âme ! Bien souvent, depuis cette époque, il m''a rappelé ces paroles ; et aujourd'hui encore, lorsque je lui parle avec reconnaissance de ma joie, de mon bonheur, il me dit avec un saint sourire : « Oh ! vous n'avez pas de foi I »
« Et maintenant, si jamais cette feuille tombe sous les yeux d'un de nos frères séparés à qui vous auriez inspiré, ô mon Dieu, la pensée d'embrasser la vérité et qui vacillerait encore..., oh 1 qu'il réfléchisse à ce ce qu'il vient de lire, et qu'il ne s'effraie pas des sécheresse et des froideurs inséparables de la vie spirituelle. Non, tout n'y est pas consolations sensibles '. et qu'il pense surtout, je l'ai dit, que la paix et la foi est bien souvent la récompense du sacrifice. Qu'il môdite cette vérité, et surtout, je l'en conjure pour son bonheur, qu'il en fasse Texpérience. »
De ce jour à celui où le comte Schouvaloff entra dans l'Ordre des Barnabites, seize années s'écoulèrent encore. Il les a retracées dans son histoire : elles furent calmes et remplies par Taccomplissement scrupuleux des devoirs du père de famille et du chrétien. Devenu libre par l'établissement de ses enfants, il songea à réaliser le désir qu'il avait conçu de quitter entièrement le monde et de consacrer à Dieu ce qui pourrait lui rester de vie. Cette autre grande détermination devint entre lui et le P. de Ravignan l'objet d'une correspondance pleine de charmes, qu'on lira dans Ma Conversion et ma Vocation
§ III. — Vocation religieuse.
Nous détachons quelques pages de ce touchant chapitre qu'on dirait emprunté aux Confessions de saint Augustin :
« Après quelques années passées dans le calme, 'Jes devoirs impérieux mé rappelèrent dans les salons, et de nouveau je pris part à ces fêtes si remplies et si vides, si joyeuses et si tristes. De nouveau je fis partie de tout cet ensemble frivole et souvent ridicule par le sérieux qu'on y attache ; et, je dois l'avouer, je me laissais distraire. La politique d'une part, les vanités uiondalnes de l'autre m'entraînèrent. Mais, le Seigneur en soit béni 1 si mon imagination se laissa parfois égarer, jamais mon cœur, jamais ma foi n'a faibli. Au milieu de ces salons, de ces spectacles, au liiilieu de la foule bruyante et folle, partout je trouvais UM ennui, un vide désolant ; et chaque fois que je m'étais laissé aller à ces vanités, j'avais honte de moi-même; je voyais que le but manquait: ma raison, mon cœur, ma conscience, ma foi; tout en moi se révoltait, et je me demandais : Et après ? et après? Oui, cette question, et après ? cette terrible question me faisait comftie rentrer en moi-même ; et alors je fuyais la foule ; je m'enfermais, je priais et je courais à l'église. Oh ! oui, que le Seigneur en soit mille fois béni I II n'a pas permis que j'abandonnasse jamais la prière, la messe quotidienne et la fréquentation des sacrements. Comme il parlait à mon cœur I D'année en année je comprenais toujours davantage le néant des grandeurs et Tennui des plaisirs ; je comprenais qu'une fois que l'âme a été touchée par la grâce et qu'elle a eu le bonheur de goûter la douceur de l'inti-
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mité avec vous, ô mon Dieu 1 le monde ne doit plus ni la distraire^ ni la tromper. Car il faut, il faut revenir à la vérité, à la raison, à la partie sérieuse, à la partie essentielle de la vie, il faut se rappeler l'Évangile et se demander : A quoi sert de gagner le monde entier et de perdre son âme? On'i, il faut rester fidèle à la grâce et ne pas détruire en soi Toeuvre divine ; il faut monter, monter toujours, car il ne s'agit plus de vivre dans les basses vallées ; on a désormais fixé son habitation dans une région plus élevée, et cette région devient le point de départ pour s'élever encore. Non, ce n'est plus le péché seulement qu'il faut éviter, mais les infidélités et les imperfections elles-mêmes ; car, au point de vue de l'infini, toute imperfection est un mal. Oh I je le sentais, et mon âme aspirait à un état meilleur.
a Ce fut surtout après le mariage de ma fille, que Dieu parla plus haut à mon cœur. Je n'étais plus nécessaire à mes enfants, je n'avais plus rien à faire dans le monde ; et vieillir dans les salons me paraissait absurde et ridicule. J'aurais pu recommencer uni^. carrière dans mon pays ; mais quelle carrière pouvai»me tenter? Dieu me voulait à lui. Ma carrière, je la voj'ais ouverte ; elle était devant moi, c'était la routn du ciel. D'ailleurs, en Russie, ne pouvant me proclamer catholique, j'aurais été gêné dans ma pratique religieuse, et il m'était impossible de plier les besoins de mon âme aux pénibles entraves que nécessitait ce secret. Non, non, je le dis avec bonheur, aucune carrière ne m'a tenté; l'ambition, les hon neurs, tout me paraissait mesquin et faux. Et puis, si j'avais eu assez de faiblesse pour me laisser séduire , si j'avais pu préférer les honneurs à vous, ô mon Dieu I cetfe terrible question, Et après ? ne seraii-elle pas sans cesse revenue comme un remords empoison-
ner mes joies et me tourmenter ? Oh I cette question, puisse-t-elle être, pour bien des âmes, comme les premiers rayons du soleil qui viennent éclairer les restes d'une fête et en montrer tout le néant et parfois l'infamie I Oui, je le sentais, il me fallait une vie de bien, une vie de bonnes œuvres, une vie en Dieu.
<i Cette vérité m'apparut surtout lors de la première retraite spirituelle qu'il me fat donné de faire chez les RR. PP. Jésuites de la rue de Sèvres, à Paris : c'était en 1852, quelques mois après le mariage de ma fille.
« Semaine heureuse ! Dirigé par le R. P. de Pontlevoy et par le R. P. de Ravignan, hélas I déjà ma- Kde, je vis mon but. Il se présenta à moi dans toute sa beauté, et si alors on me l'avait permis, je ne serais plus rentré dans le monde. Mais les prêtres que Dieu conduisait, me connaissaient mieux que je ne me connaissais moi-même ; mon cœur n'était pas assez touché : le fruit n'était pas mùr, il ne fallait donc pas le cueillir. J^avais encore besoin d'épreuves. Il fallait que. forcé par la grâce, j'en vinsse à dire : NotIj non, je ne puis plus rester dans le monde, il me faut la vie religieuse, comme j'avais dit quelques années auparavant : Non, je ne dois plus rester dans le schisme, il me faut la vérité.
§ IV. Mort du Père Schoumloff.
Il y avait deux ans tout au plus que le comte Schouvaloff, ancien officier aux hussards de la garde impériale de Russie, était devenu le P. Schouvaloff prêtre Barnabite, quand Dieu Ta rappelé à lui. Il laisse un grand vile dans la maison à peine ouverte où il venait de s'installer avec quelques-uns de ses
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compagnons. Qui oserait dire pourtant qu'il est perdu pour eux ainsi que pour ses amis? « Non, s'écriait un jour un saint religieux dans une allocution prononcée à la suite d'un service funèbre célébré pour le repos de son âme, non, nous ne l'avons pas perdu ! Les liens de la communion chrétienne n'unissent-ils pas les amis en deçà, comme au delà du tombeau? D'ailleurs ne survit-il pas dans son livre ? »
Ce livre, en effet, est sa vivante peinture ; on l'y retrouve tout entier avec cette noblesse de cœur, cette exquise bonté et ce sentiment exalté de la justice qui en faisaient le champion déclaré de toutes les causes généreuses. Sa sympathie était acquise à tout ce qui, dans la philosophie, la poésie et l'art, était de nature à relever l'homme. En religion, il avait une docilité d'enfant. Le P. Schouvaloff priait avec ardeur pour la conversion de ses compatriotes, et trois fois par jour, sur l'invitation que lui en avait faite personnellement le Souverain Pontife, il faisait à Dieu le sacrifice de sa vie pour leur salut et celui de sa famille. Puisque la mort est venue sitôt, ne nous est-il pas permis de penser que cette offrande a été acceptée, et qu'elle sera le source d'une nouvelle effusion de grâces célestes pour la Russie, ou, depuis un siècle, il s'est fait dans les classes élevées un si grand pas vers le catholicisme (1)? L'histoire de cette famille des
(1) Les hommes de cœur finiront par comprendre que la czar, — quelles que puissent être ses bonnes qualités personnelles, — est comme le bras de celui que la sainte Ecriture appelle par excellence homicide et menteur.
Homicide, les massacres de Varsovie sont là pour justifier surabondamment cette épithète.
Mentew, par le schisme d'abord qui est une impudente parodie de la vérité ; menteur, par cette couche légère de civilisation, sous laquelle demeure la sauvagerie natlAe du Cosaque et du Kalmonk; menteur, dans toute cette question de Pologne, depuis le premier partage jusqu'à cette dernière
210 CÉLÈBRE? ÇIONVEIRSIONS CONTEMPORAINES
Schûuvolofl résume en elle-même ce mouvement : Un Schouvaloff, en 1774, écrit VÉ pitre à Ninon ; en 1859, un autre publie en mourant Ma Conversion et ma vocation. De Tuii à l'autre le chemin parcouru est grand.
guerre, qui n'est qu'une tuerie provoquée par des cruautés sans nom, par des persécutions sans exemples ; menteur, dans tous les ordras du jour, les articles de journaux, les lettres du czar, destinées à donner le change à 1 Europe, à représenter les Polonais comme d'incorrigibles révolutionnaires, tandis que ce sont des victimes poussées à bout, et qui ne prennent les armes que pour vendre au moins une vie qu'on veut abaolument leur arracher.
On lit dans l'Uniaers du 2 janvier 1858;
« A la dernière ordination qui a eu lieu à Saint-Sulpice, on remarquait avec un grand intérêt parmi les nouveaux prêtres, un Italien qui, de Rome même, venait à Paris recevoir l'imposition des mains. Ce jeune étranger s'étant trouvé un jour en possession de sa fortune, était parti pour la France, attiré par la renommée de sa civilisation, du luxe et des plaisirs de sa capitale. Se détournant un peu de sa route, il alla à Monza pour revoir et embrasser un ami, un Russe, dont la conversion et l'entrée au couvent avaient fait grand bruit dans le monde. Là, au milieu de leurs entretiens, saisi de la grâce, il renonce tout à coup à ses projets mondains, à ses titres, à sa fortune, et prend comme son ami l'habit des clercs réguliers de Saint-Paul, autrement dits Barnabites, Si donc il arrive ensuite à Paris, ce ne sera plus en disciple d'une facile philosophie, mais afin d'y pratiquer et d'y enseigner les vertus chrétiennes.
« Fondée au commencement du xvie siècle, la Congrégation des Barnabites a le même but à peu près que les congrégations contemporaines : la Compagnie de Jésus, leslhéatins, les Somasques, les prêtres de l'Oratoire, la Congrégation des Missions, etc. : travailler au salut des âmes par la prédication et l'administration des sacrements ; veiller à l'exacte observance de la discipline ecclésiastique ; enseigner les lettres et les sciences, etc. Cette sainte milice, comme une armée composée d'armes différentes, fut enfantée par l'Église dans son admirable fécondité, afin d'opposer un modèle parfait de la réforme chrétienne aux fausses et orgueilleuses prétentions du protestantisme et de la Renaissance, Quand Notre-Seigneur Jésus-Christ promit à Pi,erre que les portes de l'enfer ne prévaudraient pas contre l'Église dont il le posait comme fondement, il nous annonçait par là même la lutte terrible, incessante, où elle allait se trouver engagée jusqu'à la consommation des siècles. Dans cette guerre faite à la vérité, le prince du monde à beau être vaincu, il revient toujours à la charge avec acharnement et par de nouvelles ruses ; aussi l'assistance divine doit-elle se manifester sous des aspects divers, suivant les circonstances.
« Si l'époque où nous vivons offre de tristes symtômes et plus d'une analogie avec le paroxisme infernal qui signala le vue siècle, nous avons en revanche les signes multipliés
du secours d'En Haut, A ne considérer que les ravages de la tempête, nous devrions perdre courage, croire que la vague monte et va tout engloutir ; mais, d'autre part, comment ne pas se sentir plein d'espérance en voyant l'arbre reverdir et pousser de nouveaux rameaux en dépit de l'impiété des méchants et nonobstant la condescendance des honnêtes gens ? La France à été, plus que toute autre nation, le foyer des mauvaises doctrines; mais aussi, plus que toute autre, elle semble avoir à cœur d'être l'apôtre énergique, zélé, de la vérité et de la charité. Sous ce rapport, rien de plus significatif que la restauration des ordres monastiques et le développement des congrégations religieuses. Depuis quelques années, nous avons vu reparaître tour à tour les Bénédictins, les Dominicains, les divers ordres de Franciscains, les Carmes, les Oratoriens, etc. ; aujourd'hui, ce sont les Barnabites qui viennent de fonder une maison à Gien, diocèse d'Orléans, et un noviciat à Paris, provisoirenient établi rue Oudinot. »
§ I. Ses recherches pour découvrir la vraie Eglise.
Spencer (Georges), second fils de lord Spencer, frère de Lord Spencer qui fut, il y a quelques années, membre du ministère anglais sous le nom de lord Althorp, était membre du collège de la Trinité de Cambridge, pasteur à Brigton, aumônier de l'évêque de Londres, et en voie de devenir lui-même évéque anglican. Ce jeune homme, d'une des plus illustres familles d'Angleterre, en même temps qu'il était chapelain de révêquede Londres, était aussi chargé d'une paroisse voisine d'une terre de son père. Ami de la vérité, et croyant qu'elle n'existait que dans sa communion, il entreprit de persuader quelques catholiques. Cette tentative tourna tout autrement qu'il ne pensait. Les réponses qu'on lui fît l'étonnèrent. Il réfléchit mûrement, il étudia l'Écriture et l'histoire du protestantisme, sa bonne foi fut frappée de quelques mots sensés d'un simple domestique et des objections faites en sa présence par un jeune homme à des mi-
nistres habiles. Ce n'est qu'après ces préliminaires qu''il eut des entretiens avec des prêtres catholiques. Ayant vu clairement la vérité, il n'a point hésité à lui rendre hommage. La carrière qu'il avait embrassée, les honneurs où son nom lui permettait d'aspirer, l'épiscopat auquel il serait parvenu, rien ne l'arrêta. Les considérations de famille même ne purent le retenir, et Dieu l'en a récompensé, car lord Spencer^ son père, finit par trouver bon son changement. Il a quitté sa paroisse en conseillant à son troupeau de s'adresser au prêtre catholique le plus voisin (1).
Ordonné diacre en 1822, selon le rite anglican, Georges Spencer fit connaissance, en 1829, avec Ambroise Philipps, qui s'était converti sept ans auparavant, et qui était fort en état d'expliquer et de défendre la doctrine catholique. Enfin un dernier entretien avec un prêtre catholique, M. Caestric, décida M. Spencer ; il fit son abjuration le 30 janvier 1830. Mais il rapporte lui-même Thistoire de sa conversion dans une lettre écrite de West-Brunswick, en date du 3 janvier 18i4, et adressée à un prêtre catholique, M. Righy. Cette lettre pleine de candeur a paru dans quelques journaux anglais : La voici :
(c Je fus, dit M. Spencer,, ordonné diacre dans l'Église anglicane, vers Noél 1822, étant persuadé, à ce! te époque, que tout était bien dans cette Église, quoique je n'eusse pas pris beaucoup de peine pour étudier les fondements et les principes de son établissement. Ce qui commença à modifier mes vues par rapport à l'orthodoxie et à l'excellence de l'Eglise d'Angleterre, ce furent les entretiens quej'eus avec différents ministres protestants des Églises dissidentes.
« Je recherchais volontiers leur conversation, dans
(1) Voir la note (a) à la fin du chapitre.
l'espépance d'en amener quelques- uns, ainsi que leurs troupeaux, à l'Église établie, qu'à mon avis ils n*avaient pas eu de bonnes raisons de quitter.
« Mais, chaque secte que j'eus occasion de connaître semblait avoir des choses assez raisonnables à alléguer en sa faveur et contre l'Église anglicane. Je compris alors que toutes ces sectes ne pouvaient être toutes vraies et fondées dans leurs doctrines contradictoires et dans leurs règles pratiques, et je vis clairement des erreurs palpables dans leurs divers ystèmes ; mais en même temps je découvris par leur conversation que je ne pourrais défendre chaque partie de mon propre système^ et que ces ministres pouvaient m'opposer des arguments auxquels je n'avais rien de satisfaisant à répondre.
« J'étais libre de chercher la vérité, quelque part qu'elle pût se trouver ; mais je n'avais pas l'idée qu'elle pût être dans l'Église de Rome. Mes amis me détournaient d'avoir aucune communication avec les prêtres catholiques ; je crus pourtant qu'ils ne devaient pas être exclus du plan général de réunion que je voulais suivre, et, en conséquence je leur parlais fréfréquemment. D'abord je m'attendais à les trouver fort ignorants du véritable esprit de la religion, servilement attachés aux formes, et absolument incapables de défendre ce que j'appelais les absurdités de leur croyance ; mais, à mon grand étonnement, chaque conversation que j'avais avec eux, me faisait voir combien je m'étais trompé. Je trouvais qu'ils entendaient très bien les dogmes de leur religion, et qu'ils savaient même les expliquer et les soutenir d'une façon victorieuse. Je commençais donc à songer qu'il y avait dans la religion catholique plus de vérité que je ne le soupçonnais, qa^^ique je ne fusse pas convaincu qu'on eût tort d'être séparé d'elle, et que je la crusse
dans Terreur sur plusieurs points en opposition avec l'Écriture.
§ II. lia des idées plus justes sur V Église catholique .
a La première chose qui changea matériellement mes idées sur l'Église catholique fut une correspondance que j'eus pendant six mois avec une personne inconnue qui avait voyagé sur le continent, et qui, étant entrée souvent dans les églises catholiques, avait été surprise de la beauté et de la piété des cérémonies , et en était venue douter de la sagesse de la réforme et à faire des recherches sur ce sujet. Je crus la remettre dans le bon chemin en lui indiquant quelques arguments contre les catholiques, tirés, comme je le pensais, de V Apocalypse, et d'autres livres de l'Ecriture.
« La personne soutint avec force que ces raisonnements n'étaient point tirés de l'Ecriture, et, en effet, je me convainquis qu'ils ne m'étaient venus à à l'esprit que parce qu'ils avaient été employés par des commentateurs protestants. Je me décidai donc à m'en tenir à la parole de Dieu seul. Je n'ai su ce qu'était ce correspondant que lorsque j'allais sur le continent, pour me préparer à recevoir les Ordres. J'appris alors que c'était une jeune dame qui était sur le point de se faire catholique, mais qui, pour s'éclairer de plus en plus, m'écrivait, ainsi qu'à un ou deux protestants, pour voir ce que nous pourrions alléguer en faveur de notre Église.
« Nos réponses affermirent bien plus qu'elles n'èbranlèrent son attach^nent à la foi catholique. Elle embrassa en effcit cette religion et était sur le point de
faire profession chez les dames du Sacré-Cœur, lorsqu'elle mourut de la manière la plus édifiante.
« Cette correspondance me rendit plus disposé à écouter favorablement les catholiques, mais il se passa trois ans avant que je vinsse à me décider pour leur croyance. Voici comment la chose arriva : Je fis connaissance, vers 1829, avec Ambroise Philipps, fils aine d'un tnembre du parlement. La conversion de ce jeune homme à la foi catholique avait eu lieu sept ans auparavant, et m'avait beaucoup surpris quand j'en entendis parier. Son caractère et sa conversion m'intéressèrent, et j'acceptai ave3 plaisir 1 invitation d'aller passer une semaine chez son père, à Garrenden- Parck. Je ne songeais point à combattre ses sentiments, car j'étais déjà convaincu qu'on pouvait être bon chréiien étant catholique. Je partis donc pour Garrenden-Parck, le dimanche 24 juillet J830; sur le soir, après avoir prêché deux sermons dans l'église protestante de Brigton^ dans le Northampthonshire, dont j'étais recteur, je ne pensais point alors que ces sermons seraient les derniers que je prêcherais dans une église protestante. Tout le temps que je passai à Garrenden fut presque consacré à des entretiens sur la religion catholique, et je m'aperçus bientôt qu'au lieu d'être capable d'apprendre à Ambroise Philippa à mieux penser en religion, j'étais obligé de reconnaître que sur plusieurs points il pouvait être mon maître. Je le trouvai très en état d^ défendre la foi catholique contre moi et contre quelques théologiens protestants plus expérimentés, qui se joignirent par occasion à notre conversation. A la fin, trouvant que je disputais avec obstination et non avec la candeur dont je faisais profession^ je me décidai à considérer la Ciieie sous un nouveau jour et avec une détermination &[.*cère d"«mbrasser la vérité. »
§ III, — Son retour à l'Église eaiholique.
Celte résolution me soulagea beaucoup et me délivra de tous mes doutes. Je devais retourner le samedi à Brigton, y reprendre mes fonctions ; mais nous allâmes le vendredi à Leycester avec M. Philipps, et nous y passâmes la soirée avec M. Caestric, missionnaire, qui réside en cette ville depuis quelques années. La boftlé et la patience avec lesquelles il écouta mes obj<'ct\ons; ses explications, ses raisonnements achevèrent de ra'ôler toute incertitude ; je sentis que je ne puuvais ni ne devais résister plus longtemps, et, avant la nuit, je déclarai que j'étais soumis à 1 Église de Dieu. Mon entretien avec M. Caestric me convainquit pleinement queTEglise catholique était l'Église fondée par le Sauveur, celle à laquelle il a promis que les portes de l'enfer ne prévaudraient point contre elle, et que lui et son Saint-Esprit résideraient au milieu d'elle ; celle qu'il aordonpé d'écouter sous peine d'être considéré comme un païen et un publicain. Je fus convaincu qu'en lui obéissant, j'obéissais à Celui en qui j'avais placé mon espérance, et qu'ainsi je ne courais aucun risque de m'ôgarer. Grâce à Dieu, je chassai la pensée qui s'offrit d'abord à moi de retourner dans ma résidence et de remettre "à me décider à la semaine suivante. La démarche que je fis le lendemain en me déclarant catholique est telle que je n'y pense jamais sans consolation. Il m'était démontré que l'Église catholique avait les quatre marques de lÉglise de Dieu, qu'elle avait la parole intaillible de Jésus-Christ, et qu'elle devait durer jusqu'à la fin du monde. Les protestants nous disent bien qu'elle était d'abord l'Église véritable,
ÇBORGES SpENCBR 519
qu'elle tomba ensuite dans ridolâtiie et dans des doctrines perverses ; ils le disent, mais ils ne peuvent montrer comment, quand et où elle tomba dans cet excès. Je crus donc plu« prudent de m'en rapporter à la parole du Sauveur qu'à celle d'un homme, et si ma résolution de me faire catholique fut prompte, je défie de prouver qu'elle fut téméraire et inconsi-^ dérée.
« Je vis que Toccasion présente était la plus favorable. J'envoyai de nuit un messager à Brigton, pour annoncer ma résolution, et le samedi matin, 30 janvier, je fis mon abjuration du protestantisme dans la chapelle de Leycester. Je n'avais d'autre pensée que celle de servir Dieu dans le mystère de cette Église, que je venais de reconnaître comme la véritable. En conséquence, j'allai m'ofïrir au docteur Walsh, évéque catholique du district du Milieu, qui m'envoya au collège anglais, à Rome. »
§ IV. — Decenu prêtre, il exerce le saint miniséèrç dans sa patrie.
a J'y ai été ordonné pour la mission d'Angleterre, le 26 mai 1832, jour de la fête de saint Augustin, et dans l'église de Saint-Grégoire, du pontife qui donna la mission à saint Augustin, pour aller travailler à la conversion de l'Angleterre (1). »
Depuis, Georges Spencer exerça son ministère dans sa patrie. Le 3 janvier 18?4, il demandait à Dieu d'être, par sa grâce, un humble instrument de la conversion de son pays, événement qui n'est peut-être pas éloir/né et qui est le désir le plus ardent de son cœur (2j.
(1) Voir la note (b) à la fin chapitre.
(2) Le R. P. Ignace (Spencer^ disait un jour au sujet de la conversion de l'Angleterre : « J'entends fiuelquetois affirmer
Georges Spencer, attaqué par deux journaux anglais, organes du protestantisme, le Watehman et lo Standard, à l'occasion de sa conversion, répondit par une lettre du 25 novembre 1835, où il développa d'une manière très remarquable la doctrine catholique. Devenu curé catholique de Westbrnmwich, en Angleterre, il prononça, le 8 octobre 1838, dans l'église de Saint-Jacques, à Dieppe, un discours dans lequel on lit les paroles suivantes :
« Délivré comme je l'ai été, par la grâce incomparable du Seigneur, des erreurs dans lesquelles j'ai passé mes premières années; devenu, comme je la suis, prêtre de l'ancienne vraie Eglise, après avoir été pendant sept ans ministre du nouveau culte, je ne "reconnais aucune autre affaire qui doive m'occuper en ce monde, pour ce qui me reste de vie, que de travailler
que l'Angleterre ne reviendra complètement à la foi catholiqua qu'après qu'elle aura été éprouvée par d^ grands châtiments. iSe pouvons nous pas espérer que ce retour ne sera pas acheté à ce prix. Les peuples, comme les individus, peuvent ce me semble, revenir à la foi de trois manières • par la voie des miracles, par celle des châtiments et par l'opération simple et douce de la grâce qui s'obtient par la prière. 'Si Dieu daigne nous envoyer des thaumaturges, nous los recevrons comme des représentants yrivilégiés. S'il plaît à sa providence da nous réserver des malheurs et de calamités, je veux être des premiers à les accepter, non seulement avec soumission, mais encore avic amour et actions de grâces. Toutefois ce qui se passe depuis vingt-cinq ans ne donne-t-fl pas lieu d'espérer que Dieu veut se servir du troisième moyen pour nous ramener à lui ? »
C'est en effet depuis qu'on a commencé à faire tant de prières spéciales pour le retour de l'Angleterre que le mouvement religieux a été constaté. — Peut-é're pcurrions-nous ajouter que si les hautes classes de la société, les grands, les riches et surtout les ministres protestants n'avaient pas répondu, avec générosité, souvent avec ut désintéressement admirable à l'app;! de la grâce obtenue par la prière, Dieu eût mis au service de sa iusiice la sévérité et l^-s châtiments. — Puisse Dieu, ajoutait le Kévérend Père, achever dans la douceur ei dans la paix de nous ramener à lui I
à ramener dans le sein de cette Mère, où j'ai trouvé mon bonheur, mes compatriotes, surtout mes parents, les amis, les compagnons de ma jeunesse.
« Pour cela je me suis livré à l'évéque sous lequel j'ai été reçu dans l'Eglise, pour servir la mission en Angleterre. Après avoir passé deux ans à Rome et y avoir reçu le sacerdoce, je me suis porté plein de foi et d'espérance à cette sainte œuvre ; pensant quMl ne faudrait qu'annoncer la vérité à mes anciens confrères pour qu'ils l'embrassent avec empressement et en grand nombre. Il s'opère continuellement des conversion, mêmes nombreuses. Ainsi cette année, un des quatre évéques d'Angleterre, celui qui est mon supérieur, me dit qu'en moins de six mois, il avait déjà confirmé, en différents endroits, six cents nouveaux convertis. »
ÔSS CÉLÈBRES CONVERSIONS CCNtEMPORAIMES.
MOTS (a).
Voici comment un journal anglais, le Yeseiord Eoening Post, dans un de ses numéros d'août 1830^ rendait compte de cette conversion :
« Il y a un an environ que Georges Spencer exprima au défun docteur Vaughan, vicaire de 8ain-Martin, à Leycesier, et zélé calviniste, quelques duutes sur la légitimité des oéiéittonies de l'Eglise anglicane, dont il ne trouvait pas de motifs dans l'Ecriture: « C'est la tradiiion qui détermine la disci- « pline, et sans la tra^lition, la Bible vous serait d'un latole « secours, » Ces paroles donnèrent, à penser à M. Spencer. Il étudia les traditions, mais sans se douter que l'Eglise catholique en avait seule le dépôt. Vers la fin de janvier, il se trouvait chez l'évéque de L.ichtfield, d^nt le neveu, âgé seulement de vingt ans, venait de se convenir. Ce saint joune homme, charmé de la bonne foi de M. Spencer, lui proposa d'ouvrir une controverse ; cette offre, acceptée de grand cœur, se réalisa dès le lendemain. Plusieurs ministres de l'église établie par la loi se réunirent avec Tévêque et M. Spoiicer, chez le père du néophyte, qui n'avait pas encore suivi l'exemple de son fils. La discussion fut si concluante en faveur de la vérité que le prélat finit par prier son neveu de discont nuer ses instances, lui observant que son ami ne tarderait pas à encourir la ilisgràce d'un père et d'un frère, en embrassant une l'd qui n'était pas la leuiv M. Spencer répondit noblement qu'aucune considération humaine ne pouvait désormais le retenir. Il alla de ià dîner avi'c le neveu de l'évéque chez M. Cartrick, missionnaire, qui leva ses derniers doutes et re7Ut sa promesse de professer bieniôt publiquement la doctrine dont il était pénétré. Il effectua ceiti résolutiju dans la chap'-lle de Sainte -Croix et, reçut les sacrements de la Communion et de la Confirmation, le 14 févri^'r suivant, en pi-ésmce de quatre prêtres catholiques, MM. 'VVaIsh, Weddal, Moi'gin et Caririck. D'autres p rsonnes suivirent cet exemple. Lord Spencer vint voir son fils le surlendmiain, l'assurant qu'il naviit rien perdu de son amitié etliiigarant.ssant une pension de 3,000 livres ei dédommagement de tous les avantages temp irels qu il sacrifiait. »
— 'Vingt protestants ont lait profession du catholicisme le même jour que M. ^p nner. V'ingr-.sepi autres ont reçurinstruclion nécessaire à Wolverhampton, où il a passé quelques semaines, avan" son dépirl pour Rome, chez le docteur Walsh. Enfin dix auir^s ont fait leur première Communion, le 21 février, à Hinckley, petite ville du même comté.
(Morixing Herald.)
QlonGES SPENCER 8Sâ
NOTE (b).
« Dès que Georges Spencer se destina au service de l'Eglise anglicane, il vdulut suivre le conseil de saint Paul et garder la virginité pour être toui entier à Dieu et au soin des âmes. Aussi ne nous étonnons point de le voir, après sa conversion, choisir l'ordre austère des Passionistes, qui, dans ce tempslà même, cherchaient à s'introduire en Ani^leterre. Il ne songea d'abord qu'à y remplir avec simplicité les devoirs de novice, puis de profès, sans penser à devenir le promoteur d'un apostolat de prière pour son pays. Cependant cet ordre de pensées ne lui était pas étranger. Lui et ses amis priaient, célébraient ou entendaient des messes pour cet objet: ils s'encourageaient mutuellement par lettres ou de vive voix à persévérer dans Cette œuvre .
« i, 'épuisement de ses forces et son séjour en France furent les moyens dont la Providence se servit pour le diriger dans cette voie particulière.
« En 183r^, il venait de prêcher deux missions paroissiales : sa santé donnait d-s inquiétudes. Il partit, sur les instances du mf^de in, pour la France, en compagnie d'un jeune ami, sir Amoroise Lisle Philipps, dont la conversion avait précédé la sienne.
« A son arrivée à Paris, et dès la première visite qu'il fit à Mgr de Quéleii, il redit ce qu'il répétait souvent : que ce dont on avait besoin en Angleterre, ce n'était plus le rappel des lois cruelles, qui avaiunt si longtemps opprimé les catholiques, mais le secours d'en haut et la prière des âmes ferventes ; qu'un pouvait beaucoup espérer, si les Français voulaient s'unir pour cet objet.
« Comme il parlait ainsi de l'abondance du cœur sans proposer .'ucun plan, le prélat le contraignit en quelque sorte à formuler sa demande, par la chaleur avec laquelle il entra dins ses vues. Il lui donna rendez-vou? à Saint-sulpice, ou environ quatre-vingts prêtres devaient lui adresser leurs ren.erciements à la clôture d'une retraite pastorale, [/archevêque présenta à ses p êtres le noble converti devenu l'humblu disciple d-i Saint- Paul de la Croix et leur proposa de prier tous les jeudis p )ur la conversion de l'Angleterre.
« La proposition fut favorablement accueillie, et, dès le jeudi suivant, plusieurs piètres céléi rèrent la sainte messe à cetie intention Ains' l'élan était donne : les maisons religieuses le propagèrent ; archevêques et évèques lui prêtèrent le concours de leur autorité.
« Encouragé par la Providence et parles autorités les plus vénérables, le P. Spencer se mit alors à parcourir les villes et à Visiter les maisons religieuses, les prélats et les personnages influents qui se trouvaient sur son chemin, sans en
excepter les protestants. Sa naissance et son nom lui ouvraient les portes ; et c'est ainsi qu'il fut reçu par l'empereur d'Autriche et par d'autres têtes couronnées, et qu'il porta son habit de Passioniste jusque dans les salons de la reine Victoria et de ses ministres.
« En Hollande et en Belgique, l'union de prières s'établit. En Irlande, le motif héroïque propoïéparle P. ï^pencer, pour animer ce peuple malheureux, était l'occasion d'accomplir à Ja lettre le principe du Seigneur : « Priez pour ceux qui vous persécutent.»
A Rome, le docteur Wiseman prit rhaudement l'affaire à eœur. lour régulariser le mouvement, il proposait d'aipliquer à cet objet de communs désirs, la dévotion dis Quarante- Heures, et celle du Kosaire, parce uue le Saint-Sacrement et Ja sainte Vierge avaient été des objets spéciaux d'outrage national en Angleterre.
« Devenu évêque de Mellipotamos, le futur cardinal écrivit des lettres à la plupart d s évèques de France. Ils y répondirent en publiant des mandements pour inviter leurs diocésains à prier pour la conversion de cette île des saints, devenue le foyer de toutes les erreurs. Celui de Mgr Parisis publiait en même temps un rescrit de Sa Sainteté Grégoire XVI, accordant une indul.uence plénière en forme de jubilé aux fidèles du diocèse d'^' Langres qui remplira. «nt les conditions indiquées par le prélat. Mais il eût manqué quelque chose à tant d'efforts, s'ils n'eussent pas été partout sr.nctionnés et enrichis d indulgences par la suprême autorité du successeur du Pi'ince des Apôtres.
« Au mois de mai 1850, Pie IX accordait une Indulgence de trois cents jours pour chaque prière faite pour la conversion de l'Angleterre. I.e 9 mars" de l'année suivante, à la requête de quelques dames anglaises, le même Pontite daignait accorder une indulgence plénière, une fois par mois, pour ceux qui prieraient chaque jour à cette intent'on. Au mois de septembre-, le P. >pencer, après avoir soumis ses plans au cardinal Barnabo, obtint plusieurs audiences du Souverain-Pontife.
« Quelques détails de ces entrevues nous intéressent au point ùc Vue- des sectes de l'Orient. Ainsi le Saint-Père dit, au sujet du mémoire à présenter : « Souvenc z-vous que je ne « veux plus de l'Angleterre toute seule ; il n'y laut pa3 ic songer. » — « Saint-Père, répondit le postulant, ce change- « incnt est fait. L'entreprise est puur toutes les nations sert parées ; -eulement on met l'Angleterre en avant, conin e le « p 'int d'attaque important. J'.'Seiai toutefois den ander à « Votre Sainteté ijuele terme à'herètiqae. ne soit pas enip:oyé « pour désigner ceux qui soni l'objer de nos prières. Pour « moi, je ne me recimnais point coupable d'hérésie volontaire <( avam, ma conversion, et en général je ne reconnais point « que mes compatiiotes en soient coupables non plus. » — « Ah ! que dites-vous? reprit le pape... » Puis, a])rès un moment dt réflexion, il appiouva d'un gracieux signe de tête. « Pour bien entendre ceri, il faut se souvenir que l'opiniâtreté est le caractère du péelié d'iiérésie. L'erreur est un malheur plutôt c|u'un ciime pour ceux q,ui ont été élevés dana
rhérésie et qui sont dans la bonne foi. Elle ne peu* être imputée à crime a' x enfants, ni aux âmes innoc .ntes, qui appartiennent à l'église par le bap ême et par le (,œur, et ce lien secret peut suffire à les sauver. Mais pour la g<^néralité des adultes, cette possibilité est une de ces exceptions qui confirment la règle : Hors de l'Eglise, point de salut. Car ils ont le malheur d'être privés des sacrements de réconciliation et des autres secours avec lesquels, nous autres catholiques, nous avons encure de la peme à éviter notre perte éternelle.
a Voyant donc dans la plupart de nos frères séparés des victimes de 1 hérésie plutôt que des hérétiques formels, nous nous sentons pressés d^ faire descendre sur eux des torrents de uTâce, afin qu'ils puissent être rétablis avant la mon dans la plénitude delà Communion catholique.
« Dans cette vue de charitp, le 16 novembre 1851, Pie IX, consentant à ce que le nom d'hérétique ne figurât point dans les pièces, étendait, à la requête du P. Spencer, l'indulgence de 300 jours à tovte prière faite pour les non catholiques de tous les pays. »
It,
ÏÏOfN-HENRY NEWJilAN.
John-Henry Newman, né en 1801, et fils d'un banquier de Londres, fit de brillantes études à l'université d'Oxford, dont il devint un des membres les plus distingués. Après avoir occupé d'importantes fonctions dans l'Eglise officielle anglicane, il eut le bonheur plus tard de rentrer dans le sein de la vraie Eglise, et il est devenu un des champions les plus redoutables du catholicisme.
Provoqué dernièrement par un habile polémiste, il a cru devoir se défendre contre la calomnie. Telle est l'origine du volume intitulé ApoLogia pro vita sua : — Apologie de ma vie, ou Histoire de mes opinions religieuses.
Nous détachons de ce volume si remarquable quelques pages pleines d'intérêt sur les premières années de cet illustre écrivam (1)
§ I. — Impressions de ses premières années,
«. On peut concevoir facilement quelle épreuve c'est pour moi d écrire ma propre histoire, ainsi que je le vais faire; mais je ne dois pas reculer devant la tache.
(1) Le volume^ Histoire de mes Opinions religieuses, a été traduit en français par Georges du Pré de teaint Maur. — ge édition, 1 vol. in-12 de 564 pages. — Pans, Douniul,
JOIIN-HENRY NEWMAN 2 -'7
Cette parole : Secreium meum mihi, retentit, sans cesse à mon oreille; mais, à mesure que l'homme approche de sa fin, il craint moins les révâladons.
On m apprit dés mon enfance à trouver une jouissance extrême dans la lecture de la Bible; mais je neus pas d'opinions religieuses bien précises jusqu'à l'âge de quinze ans. 11 va sans dire que je possédais parfaitement mon catéchisme.
Lorsque j'eus grandi, je mis sur le papier ce que je me rappelais des pensées et des sentiments de mon enfance et de ma première jeunesse sur les sujets religieux. Parmi ces souvenirs, j'en choisie deux, ceux qui me paraissaient être les mieux définis, et qui ont quelques rapports avec mes convictions ultérieures. « Dans la note à laquelle je me suis reporté, écrite, soit pendant les grandes vacances (1) de 1820, soit en o::tobre 1833, les remarques suivantes sur mon temps dt3 collège étaient suffisamment présentes à ma mémoire pour quil me soit permis de les considérer comme dignes d'être rapportées.
« J'étais très superstitieux, et, pendant quelque temps, antérieurement à ma conversion ( quand j'atteignis quinze ans), j'avais l'habitude constante do ino signer lorsque j'allais dans l'obscurité.
« Evidemment cette habitude avait dû me a cuir d'une source extérieure quelconque ; mais d'où m'étaiiello venue? Je ne puis iairs aucune conjecture à ce sujet; bien certainement personne ne m'avait enii'eténu de la religion catholique que je connaissais de nom seulement.
(1) L'année est divisés à Oxc^iJ. cii qucia..' tii.ii ... i\i!>
sépares par quelques jours de -vacances. — Les longues
vacances qui terminent, l'année scolaire commencent vers
l'époque de la Féte^^Diéu et finissant au mois d'octobre
«f (Note du traducteur.)
l'28 CÉLÈBRES CONVERSIONS CONTEMPORAINES.
« J'avais été une fois à la chapelle de la rue dà Warv/ick avec mon père qui voulait, je crois, entendre quelque morceau de musique, tout ce que j'en rapportai fut le souvenir d'une chaire, d'un prédicateur et d'un enfant balançant un encensoir.. .
« Quand je fus âgé de quatorze ans, je lus les traités de Paine contre l'ancien Testament, et je trouvai du plaisir à songer aux objections qu'ils contenaient. Je lus aussi quelques uns des Essais de Hume peutêtre V Essai sur les îïiiracles. C'est là du moins ce que je donnai à entendre à mon père; mais peut-être éiaitce une vanterie. Je me souviens d'avoir également cop'é quelques vers français de Voltau^e, sans doute, contre l'immortahté de l'âme, en me disant quelque chose comme ceci : a Que c'est effrayant mais que c'est plausible ! »
« Lorsque j'eus quinze ans (dans l'automne de 1816,) il s'opéra un grand changement dans mes pensées. Je tombai sous Terapire d'un symbole défini, et ledogtne grava dans mon esprit des impressions qui, par la grâce de Dieu, ne seront jamais eifacées ni obscurcie?. »
§. II. — împressicns faites -par l'étude.
« La grande doctrine catholique de la luUe entre la cita de Dieu et les puissances des ténèbres fut encore profondément gravée dans mon esprit par un ouvrage d'un caractère tout opposé, V Appel sérieux (Serions CaWJj (1), de Law.
(1^ Serions call to a devout life. Appel sérieux à une oie piew e, IJVfii émouvant, écrit il y a environ quatre-vingts ans.
(Note du traducteur.)
A dater de ce moment, j'ai donné un plein assentiment, j'ai accordé une foi entière à la doctrine de l'éternel châtiment, telle qu'elle a été enseignée par Notre-Seigneur lui-même, aussi sincèrement qu''à la doctrine de l'éternelle félicité, bien que j'aie essayé de diverses manières de rendre cette vérité moins terrible pour la raison .
« En 1822, je me trouvai sous des influences très différentes de celles auxquelles j'avais été soumis jusqu'alors. A cette époque, M. Whately, plus tard archevêque de Dublin, me témoigna beaucoup de bonté pendant son séjour de peu de mois à Oxford, qu'il allait quitter définitivement. Il m'en donna une nouvelle preuve en 1825, quand il devint principal d'Alban- Hall(l),en me choisissant pour vice-principal et tuteur. Je parlerai du D^ Whately tout à l'heure, car, de 1822 à 1825, je vis surtout le docteur Hawkins, prévôt dOriel aujourd'hui, à cette époque curé de Sainte- Marie ; et quand je pris les Ordres en 1824 et fus nommé vicaire à Oxford, je me trouvai alors pendant les longues vacances en relations toutes spéciales avec lui. Je puis dire du fond du cœur que je Taime et n'ai jamais cessé de l'aimer.
« Au point de vue des doctrines, c'est grâce à lui que de nombreux articles s'ajoutèrent à ma foi. 11 me donna le Traité sur la prédication apostolique de
(1) L'Université d'Oxford se divise en plusieurs collèges^ donù chacun posséda .sét>arément des propriétés considérables. L'étudiant, arrivé par une suite d'examens au giade àe/elloio (sccius), a «toit à uno part du revenu de ces biens. — Les taîors sont de^i fcllocos nommés par le principal ou prévôt de chaque rolléje ; ils demeurant au milieu des étudiants et les su 1 veillent. — Alban-Hall est un de ces rolléges, — Ofiel est celui auquel appart.-nait le docteur T^ewin^n.
C Note du traducteur.)
Sumnep, depuis archevêque de Cantorbéry, qui me fit abanJonner les restes de calvinisme qui étaient en moi, et admettre la doctrine de la régénération baptismale. Il me servit encore de bien d'autres façons en des questions moitié religieuses, moitié scolastiques.
« C'est avec bonheur que je rends ici hommage àla mémoire du Révérend VVdIiam Jamss, alors fellow d'Oriel. Vers l'année 1823, durant une promenade que nous fîmes, je crois, autour de la prairie de Ghrist- Ghiirch, il m enseigna la doctrine apostolique. Je me souviens de m'étre alors impatienté quelque peu en traitant ce sujet.
« Ce fut, je crois, vers le même temps, que je lus V Analogie de Tevèque Butler (1 j, dont l'étude marqua une ère nàuvelle dans les opinions religieuses de tant d'autres comme dans les miennes. Les points caractéristiques qui frappent tout d'abord les lecteurs de ce grand ouvrage, sont l'Église visible, oracle de vérité et modèle de sainteté, les devoirs de la religion extérieure, !e caractère historique de la révélation (2). »
Notre cadre ne nous permet pas de raconter ici quelles luttes eut à soutenir le docteur NtWman avant d'entrer en pleine lumière de I Évangile.
On voit dans V Histoire de ses opinionê religieuses quels ouvrages contribuèrent à lui ouvrir les yeux et le déiermmèrent à réfuter généreusement lui-même tout ce qu'il avait écrit contre le catholicisme.
(1; Analogie ètitre la religign natùrells ôiâ révélée et le système du monde.
(2) Histoire de mes Opinions religieuses, 1868, parie docteur 2vewmaQ.
§ III. — Ses succès dans la cure de Sainte-Marte.
M. Newman avait cherché, plus qu'aucun de ses amis et collaborateurs, à faire revivre dans l'Église anglicane les travaux et les pratiques catlioliques. Il a toujours été regardé comme le chef de Fécule d'Oxford, quoique ses disciples n'aient pas été appelés de S3n nom ; son influence a été, sinon supérieure, au moins égale à celle du savant docteur Pusey. Profond penseur et bi il lant écrivain, M. Newman s'est toujours fait remarquer par la solidité de sa science et la franchise de son caractère. 11 n^avait jamais reçu le titre de docteur, sa modestie s^étant contentée de prendre le grade de bachelier en théologie.
M. Newman n'était pas professeur public de TUniversité, mais il a été professeur très distingué du collège d'Oriel, dont il était l'un des fellow. II avait joui aussi d'un des bénéfices dont dispose ce collège, celui de curé de Sainte-Marie, l'une des églises paroissiales d'Oxford. Il fut nommé à Sainte-Marie en 1828. C''est dans le cours des sermons prêches en cette église qu'il a développé à la jeunesse studieuse de l'Université les doctrines qu'on lui a reprochées depuis, et qu'il a jeté le gf^rme et hâté le développement du parti religieux dont les ramifications s'étendent dans toute la Grande-Bretagne.
La parole simple et puissante du curé de Sainte- Marie acquit un si grand prestige que les chefs des collèges, pour la plupart attachés aux traditions pro- 'tesiantes, essayèrent de détourner les jeunes étudiants d'assister aux sermons prêches dans cette église ; mais le conEit qu'ils âreni naîtra tourna au triomphe de
l'opateur : il n'en eut pas moins d'auditeurs et le nombre de ses admirateurs s'accrut.
§ IV. «~ // donne sa démission de la cure de Sainte-Marie.
Peu de temps après avoir rétracté les propositions émisfts contre l'Église de Rome dans ses divers ouvrages, M. Nôwman prit une résolution qui fut, durant plusieurs semaines, ie thème de curieusss interprétations de la part de la presse anglaise. Il donna sa démission de la charge importante de curé de Sainte- Marie. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet, le 25 octobre 1843, à un de ses amis :
« Je dois vous le dire franchement, ce n'est ni par désappointement, ni par irritation^ ni par impatience qu'à tort ou à raison, j'ai résigné Sainte-Marie ; c'est parce que l'Église de Rome est, à mes yeux, l'Église catholique; c'est parce que la nôtre n'étant pas eu communion avec Rome, n'est point une partie de l'Église catholique ; c est enfin parce que je ne crois pas pouvoir rester plus longtemps chargé, dans notre sein, de la mission d'enseigner.
« Cette pensée me vint il y a eu quatre ans, l'été dernier.
fc J'en fis part à deux amis pendant l'automne. Elle surgit en moi, pour la première fois, des controverses monophysiies et donatisles; j'avais été engagé dans la controverse monûphysite parle cours de mes études théologiques.
« Il y a trois ans que, vu l'état de mes opinions, Jo pressai, mais en vain, le prévô!; de permettre que Sainte-Marie fut séparée de Littlemore ; je pensais que
jQ pouvais, en toute sûreté de conscience, desservir Littiemore, tandis que je ne pouvais demeurer sans inquiétude dans un lieu aussi public qu'une Université.
« Finalement, j'ai agi en nie conformant à des avis: ces avis, je ne les ai pas cherchés ; ils sont venus à moi dans raccompiissement de mon devoir ; ce ne sont pas seulement les avis de ceux qui pensent comme moi, mais ceux d'amis intimes dont les sentiments diffèrent des miens.
« Je n'ai, que je sache, rien à me reprocher en fait d'impatience, du moins pratiquement ou dans mes actes, et j'espère que Celui qui m'a gardé jusqu'ici dans la marche lente de ma transformation, me gardera encore de toute précipitation dans ma conduite et de toute résolution prise avec une conscience incertaine.»
Quelques personnes virent dans celte nouvelle démarche un premier pas vers l'Église catholique. Il semblait quQ le profond théologien cherchât à se dégager peu à peu des liens qui l'attachaient à Tanglicanisme, afin de pouvoir le juger avec plus de liberté.
M Newman avait depuis longtemps songé à donner sa démission. Dès l'année 1843, il s'était ménagé un lieu de retraite à Littiemore, l'annexe de sa paroisse, à une lieue d'Oxfor 1. Là il avait loué un bâtiment pour loger sa nombreuse bihiiothèque. Ce bâtiment étant beaucoup trop grand pour l'usage auquel il le destinait, il conçut le dessein de s'y retirer pour s'éloigner des troubles d'Oxford. Il fut heureux de pouvoir en même temps offrir un lieu de repos à ses amis. La maison fut appelée par lui le presbytère ce Littlemoi-e, où une petite église fut bâtie par ses soins; mais ses antagonistes se plai?;aie.it à nommer cette maison son monastère. C'est dans cette retraite que MM. Lockari, Dalgairns et plusieurs autres ont puisé les germes de la science qui les a ramenés à la vérité.
S34 CÉLÈBRES CONVERSIONS SONTEMPORAÏNES.
L'isolement dans lequel vécut M. Newman depuis le jour où il se démit de sa cure de Sainte-Marie, jusqu'à celui où il est entré dans le sein de la véritable Eglise, ne laissait pas que d'inîipirer des craintes assez vives à ses amis. L'année qui précéda sa conversion a surfout été féconde en conjectures. M. Newman ne prêchait plus, n'écrivait plus et ne se montrait nuUe part. Que se passait-il dans cette grande intelligence?
Ce qui s'y passait est facile à deviner; son âme s'était ouverte au doute, et ?a conscience délicate lui imposait le devoir de rester silencieux jusqu'à cequ^il eût dissipé les ténèbres de son esprit. 11 y aurait eu peu de sagesse de continuer à défendre un système qu'il pouvait être amené à condamner plus tard; dans le doute, M. Newman s'abstint de prendre part aux controverses qui s'élevèrent lors de la publication du dernier ouvrage de M. Ward, et des poursuites dont l'auteur et le livre furent Tobjet.
§ V. — Son abjuration du protestantisme.
. M. Nevvman avait pris la résolution de se soumettre à rÉg'ise. Seulement des circonsiances particulières le décidèrent à ajourner la réalisation de ce grand projet jusqu'à la fin de Tannée 1845, époque où il devait avoii- achevé un ouvrage important pour la défense de l'Église de Rome et de ses doctrines.
La gi'âce de Di-'u devança ses projets, en ne lui permettant pas d'ajourner si longtemps sa sainte résolution (l). Voici dans quelles circonstances il abjura l'erreur :
(1) Voici ce qu'il a écrit lui-même à ce sujet : « J'avais commencé mon Essai, sur le désfloppenient de la Doctrine dans les premiers mois de 1845, et j'y travaillai
J0tîN^HËNR"5f NÉWMAN 235
Le 29 septembre, jour de la Saint Michel, le pieux disciple de M. NeWman, M. Dalgairns, avait fait sa profession de foi catholique dans la chapelle des Passionistes, à Aston-Hall. Il retourna ensuite à Littlemore, doù il écrivit au Révérend Père Dominique de la Mère de Dieu, provincial de l'Ordre des Passionistes en Angleterre, pour l'inviter à passer à Oxford en allant en Belgique, où il était obligé de se rendre.
Le saint religieux ne perdit pas un instant ; la voix de Dieu lui inspira sans doute qu'il y avait à Oxford une riche moisson à recueillir. Il se mit donc en roule, en priant le Ciel de bénir son voyage, et il arriva à Oxford le soir du même jour, à dix heures, par une pluie battante q'ti, durant cinq heures, lui était tombée sur le corps (car les diligences anglaises offrent aux voyageurs l'avantage de les laisser complètement à découvert). En descendant de voiture, le Père Dominique trouva M. Dalgairns, venu à sa rencontre avec M. Saint-John, qui avait fait sa profession de foi à Prior-Park, le 2 octobre. La première parole qu'ils firent entendre au religieux fut de lui annoncer que M. Newman, leur ami et leur maître, était décidé à suivre rexp.mple qu'ils lui avaient donné. Cette nouvelle fît oublier au bon Dominique les fatigues de son voyage, et il monta aussitôt en voiture pour se rendre auprès de M. Newman. A onze heures, il arrivait à Littlemore, dans la maison de retraite où Dieu a favorisé de grâces si abondantes le chef du puséisrae. Il s'approchait à peine du feu pour sécher ses véte-
avec ardeur toute l'année ju=?qn'au mois d'octobre. A mesure que j'avançai , l'horizon s'ouvrit si clairement devant moi qu'au lieu de parler des « catho.iques romains, » je les appelai hardiment les « catholi |ues. » Avant d'arriver à la fin, je l-ésolus de demander mon admission; et le livre resta inachevé, dans l'état où il était alors. »
ments, que M. Newman entra dans le salon, se prosterna aux pieds du Père passioniste, et, après lui avoir dem&ndé sa bénédiction, il le pria de le confesser et de le recevoir dans l'Eglise de Jesus-Christ. A ce spectacle, des larmes de joie baignèrent les joues du saint religieux, qui se mit en prière et se rendit aussitôt à la demande de celui que l'Eglise allait admettre au nombre de ses enfants. M. Newman passa la nuit à faire sa confession générale. Le lendemain maùn, le Père Dominique confessa les révérends MiM. Bowles et Sianton, qui, le soir du 9 octobre, firent leur profession de foi catholique dans la forme ordinaire, avec une ferveur à laquelle le Passioniste a rendu un touchant témoignage. Cette cérémonie se fit dans l'oratoire particulier de M. Newman. Ces messieurs reçurent ensuite l'absolution et le sacrement de baptême sub conditione. Le lendemain matin, 10 octobre, le père Dominique dit la messe dans la chapelle de la maison, et donna la communion à MM. Newman, Saint-John, Bowles, Stanton et Oalgairns. Après la cérémonie, le père Dotninique fut conduit par M Dalgairns chez un gentleman de Liitleii:;ore, nommé Woodmason. Arrivé là, le maître de la maison, sa femme et leurs deux filles, demandèrent à se confesser; ils» furent, aussitôt après, reçus dans l'Eglise (1).
Ainsi s'accomplit, sans bruit, sans ostentation, l'événement qui, considéré soit au point de vue de son importance, comme fait iso'é, soit à ce'ui de son influence indubitable sur les conversions qui le suivirent, peut être désigné, sinon comme la fin providentielle du mouvement tout entier, du moins comme le symbole et la mesure de son résultat véritable. Troii
(1) Voyez à la fin de ce chapitre une note sur le P. Dominique (a).
JOHN-HENRY ^EWMAN 237
semaines après sa conversion, M. Newman s'agenouillait avec ses compagnons et un membre du clergé anglican, reçu depuis dans l'Eglise, devant l'autel de Sainte-Marie à Oscott, pour recevoir le don du Saint-Esprit dans le sacrement de Confirmation. C'était le jour de Tous les Saints, l^r novembre 1845. Le sacrement leur fut administré par le très révérend Mgr Wiseman, qui suivait depuis longtemps le mouvement d'Oxford avec le plus profond intérêt, et voj'ait dans l'événement de ce jour l'accomplissement d'une longue suite d'espérances mêlées d'inquiétudes et de ferventes prières. {Historica notes on the Traetarian Movement, p. 98.)
Quant à M. New^man, peu après sa conversion, il quitta sa demeure chérie de Littlemore, et se retira au collège d'Oscott, dans Saint- Mary's-Vale, établissement que le docteur Wiseman fit disposer pour recevoir les ministres et membres des Universités récemment convertis, qui désireraient faire des études théologiques. Il y resta jusqu^au moment où il partit pour la "Ville sainte (1).
(1) Le docteur Newman écrivait à un ami à ce sujet :
« 20 janvier 1846. — Vous pouvez vous figurer mon isolement. Ohhnisaere populum tuum et domum patris tuil Cette parole a résonné à mon oreille pendant les douze heures qui viennent de s'écouler. Ce que je comprends le mieux, c'es; que nous quittons Littlemore ; et pour moi, c'est comme n nous nous lancions en pleine mi-^r.
« Je quittai Oxford définitivement le lundi 23 février 1846. Le sameiJi et le dimanche précédents, je me trouvai dans ma maison de Littlemore tout seul, comme les premiers jours cù j'en avais pris possession. Je pass.à la nuit du dimanche chez mon cher ami, M. Johnson, à l'Observatoire. Plusieurs autrea amis vinrent me voir pour la dernière fois : MM. Copelard, Church, Buckie, Pattison et Lewis Le docteur Pusey vint aussi prendre congé de moi ; et j'allai faire une visite .'-;i docteur Ogle, un de mes plus vieux amis, car il était mon
M. Newman alla se prosterner au tombeau des Apôtres., confurmôrnent au vœu qu'il en avait fait. Quelles douces émotions ont dù^'emparer do son âme, quand, approchant du marbre qui recouvre las reliques du premier évéque de Kome, il a vu monter à l'autel le Vicaire de Jésus-Christ, le successeur de saint Pierre, qui, par une heureuse coïncidence, venait par dévo^ tion célébrer la sainte Messe sur ce tombeau ! Que de pensées consolantes ont dû naître de ce rapprochement dans l'esprit de celui qui venait do faire acte de soumission à l'autorité de TEglise !.. . M. Newman a été accueilli par Pie IX et par les hauts dignitaires de l'Eglise avec les plus grandes marques de distinction et de bienveillance. U entra ensuite au collège de la Propagande.
La résolution de M. Newman a mis en déroute un tiers du clergé anglican. Ju?qu'alors l'établissement national avait perdu des individus; dans la personne de M. Newman il perdait un chef d'école, un homme qu'un parti considérable de l'Eglise nationale entourait de son respect et de son admiration. Ses disciples lui étaient attachés jusqu'à l'enthousiasme; ils réglaient leur conduite sur la sienne, et, à l'heure du danger, ils lui confiaient aveuglément leurs destinées comme à leur plus habile pilote. Il est assez naturel que la
pHvate tutor, alors que j'étais étudiant. En lui, je pris congé de la Ininité, mon premier collège, qui m'était si cher et ren'ermait tant d'hommes si bons pour moi dès mon enfance et durant toute ma vie d Oxford. Le collège de la Trinité ne s'était jamais montré sévère pour moi. En face de la chambre d'étudiant que j'y avais occupée, des mufliers croissaient en foule sur les murs; et, pendant des années, j'avais vu dans ces fleurs l'omblème de ma vie, qui resterait, elle aussi, attachée à mon Université, jusqu'à la mort.
« Dans la m uinéo du i!3, je quittai l'Observatoire. Depuis, je n'ai jamais revu Oxford, si ce n'est quand ses tours m'apparaissent au loin, du chemin de fer. »
JOH>f-HENRV NKWMAN 230
soumission de cette haute intelligence à, l'autorité de l'Eglise ait jeté le trouble dans les rangs du puséisme, car Fanglicanisme ne possétiaicni dans son épiscopat, ni dans ses universités, ni dans son nombreux clergé, un homme jouissant, cjmme théologien, d'une autO" riié égale à la sienne.
M. Newman ayant quitté Rome, rentra dans sa patrie après avoir été ordonné prêtre dans le cours de l'année qu'il passa dans la Ville sainte. Il avait résolu de rétablir l'Ordre des Oratoriens, et un grand nombre de ses amis devinrent ses disciples et ses collabora*» teurs dans cette œuvre importante. En vertu l'un bref du Saint-Siège, il établit donc l'Ordre des Oratoriens de Saint-Philippe de ISéri, d'abord aux environs de Birmingham, au cœur même de l'Angleterre et au centre du mouvement, puis ensuite à Londres. Plus tard, M. Newman reçut du Souverain Pontife un témoignage de satisfaction auquel applaudirent les catholiques de tous les pays. Le vicaire apostolique du district central, M. IJllathorne, a remis au savant théologien un bref de Pie LK, qui lui confère le titre de docteur. Cette cérémonie s'est faite dans la chapelli de l'Oratoire de Birmingham, Après les prières d''usage, TOraiorien reçut le bonnet et l'anneau, insignes de sa di.^mité.
Le Père I^ewman a répondu, dans les lignes suivantes à tous ceux qui s'étaient permis de faire courir des bruits malveillants sur la sincérité et la solidité de sa conversion :
« Du jour où je suis devenu catholique, je n''ai naturellement plus à raconter l'histoire de mes opinions religieuses. Je ne veux pas dire que mon esprit soit resté oisif, ni que j'aie cessé d'occuper ma pensée de sujets théologiques; mais que je n'ai aucun changement à raconter et que mon cœur n'a ressenti d'an-
xiété d'aucune sorte J'ai été dans une paix et un contentement parfaits. Je n'ai jamais éprouvé un seul d)ute. Lors de ma conversion, je n'eus, vis-à-vis de moi-même, la conscience d'aucun changement intellectuel ou mal opéra dans mon esprit. Je ne me sentais ni une foi plus ferme aux vérités fondamentales de la Révélation, ni plus d'empire sur moi-même. Je n'avais pas plus de ferveur, mais j'étais comme le voyageur qui rentre au port après la tempête. Et la jouissance de ce repos a duré jusqu'aujourd'hui, sans interruption.
« Je n'éprouvai r.on plus aucune peine à accepter les articles additionnels qui ne font pas partie du symbole anglican. Quelques-uns de ces articles, je les croyais déjà; aucun ne m'imposa un acte de soumission pénible. Le jour de ma réception dans le sein de l'Eglise catholique, j'en fis profession avec la plus grande facilité; j'ai la même facilité à les croire aujourd'hui. »
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JOHN-HENRt NEWMAN 241
NOTE (a). — LE P. DOMINIQUE.
« Le P. Newman a esquissé le portrait de l'homme vénérable, auquel fut accoidé le bonht^ui" insigne de le recevoir dans 1 Église catholique. Dans le récit intitulé Los$ and Gain, il raconte éloquemmein l'iiistoire de la fondation providentielle, au milieu de l'incrédulné du xvi le siècle, de 1 Ordre des Passionistes, dans lequel des religieux austères offraient à Dieu leurs privations et leurs cliâtiniems volontair-js pour la conversion des âmes. Leur vénérable fondateur yvaitivçu dans sa solitude du mont Gœlius, en face de la vieille église de s^airit-Grégoirej une inspiration analogue à celle qu'avait jadis reçue ce grand pape, et, était mort en priant pour ses fils d'Angleterre. Vers la même époque, un petit pâtre, gardant son troupeau sur les Apennins, près de Viterbe, et priant devant une statue de la Madone, se sentit « puissamment aviT'i, au dedans de lui même, qu'il était destiné à prêcher l'Évangile sous les cieux du Nord. » Il devint frère convers, puis relgieux ch-z les Passionistes, sous le nom de frère Dominique de la Mère de Dieu. Son ccur et sa pensée furent mystérieusement tournés vers l'Angleterre. 11 attendit trente ans, c au terme de cette longue préparation, pendant laquelle sa vocation secrète ne varia pas, l'obéissance l'amena sur cette terre lointaine que Dieu lui désignait co nme le champ de son ajiostolat. Après p'usieurs années d'épreuves. la même main qui l'avait coiidui' jasque-la le conduisit-ji Littld'iiore, p'iur y recevoir l'abjuration du docteur Newinan et de plusieurs de ceu.x qui, depuis si lon^^temps, cheichajeni avec lui la vérité.
« Le P. Dominique mourut en 1849. Son agonie elle-mr.irzo fut com ne le dernier acte de son api>stol .t. Saisi de douleur:-; cruelles, au milieu d'un de ses pieux voyages, et n'ayant, comme son Maître, où reposer sa tète, il fut accueilli par uiiu famille protestante, et frappa ses hôtes d'une (elle admiratl-.m,
Far le spectacle de sa sainte mort, que tous, dit le P. Kaber. auraient volontiers servi à genoux. Ses Frères se souvinrent alors (|ue, depuis quelques années, il a humiliait devant Dieu des respects dont il était invo ontairement l'olpjH, et lui demandait, f^omme une grâce, de mourir comme il é ait né, SOU-. le toit du pauvre
« Qu'il s >it penn s à des F ançais de rapoeler qu'au temps même où D e i éveillait mystéri 'Usement dans le cœur d'un -pâtre Italien le besoin de travailler au salut de la lointaine Angleterre, il inspira't à l'un d'^. nos plus .'^ainfs prêtres la mém ! aff-ction et lui ap Tenait à travaillera la mén e œuvre., par l'apis'ol.it de li prière. Au centre le plus tréquenré de Piiria, dans une ég:ise presque aban lonnée, depuis les mauvais jours du siècle dernier, ce serviteur de Dieu rétablissait
le culte de Notre-Darr-e des Victoires, et sa plus constant© demande aux fidèles qui Ty suivaient en fnule et qui y vénèrent aujoui'd'liui sa mémoire, était d>^ prier pour la conversion de l'Angleterre. Pendant pi us de vingt .-ins, ces prières ignoéres de ceux pour lesquels elles s'élevaient à Dieu, se joignirent aux mérites de tint d'âmes généreuses qui marchaient laborieusement vers la vérité, et Notre Dame des Victoires, tendant ses bras maternels vers ceux qui ne savaient pas encore la prier, obtenait pour eux la lumière et le repos.
(Gçorges du Pré de Satnt-Maur.)
-er«a «v»/»- «.— •
§ le"". — Ses premières années; souvenirs d'enfance.
Frédéric- "William Faber était né à Calverley, près de Eradford, dans l'Yorkshire, le 28 juin J814. Il éi:iit fils de l'avoué de l'évêque anglican de Durham, et cm cette qualité il habita quelque temps avec sa fami!' ■ chez le docteur Auklaad, qui occupait ce siège ép^;'-copal. William Faber eut trois frères, qui jusqu'ici sont demeurés protestants et lui survivent: l'un, l 'i général Faber, du corps du génie à Madras; l'autre, le Révérend Francis P'aber, recteur de Saundert^n; le trois-iôme exerce les fonctions d'avocat dans le barreau de Strokton-Tees.
La famille de P'aber, était d'origirte française, el'o était sans doute venue, après la révocation de Tédit dé Nantes, chercher en Angleterre un asile assuré.
(1) Dans cette seconde élition, nous nous sommes servi pour compléter la notice sur le P. Faher des articles publics par M. le chanoine de Cabrières dans l'excellente Revue de Venseiqnement chrétien. Ces détails biographiques de l'illustre oratonen sont traduits des journaux anglais.
Il avait une mère très tendre, si tendre, disait-il lui-même plus tard, « qu'elle lui avait donné la mesure double de l'amour auquel il avait droit, » Il la perdit quand il n'avait que quinze ans, mais son cœur resta plein de cette chère et douce image. Bien des fois, dans ses poèmes, il a parlé de cette impérissable douleur.
Dans une lettre à son frère, datée de Pise, en 1841, il laisse voir le fond de son âme, tout entière livrée à ces ineffables émoiions de souvenir et de regret:
« Le terrain sur lequel s'élèvent la cat'aélrale, le campanile, le Baptistère et le Camposanto, était couvert de trèfle blanc en fleurs, dont l'odeur pénétrante remplissait l'air. Ce parfum était d'une nature telle que, en un instant, monument, art, histoire, Pise, l'Italie, tout a disparu. Mes yeux ouverts voyaient, mais ils ne voyaient pas ce qu'ils auraient dû réfléchir.
a J'étais en Angleterre; et la Tour penchée semblait marquer, pour mon regard, la place exacte de cette fenêtre de notre salon d'Auckland, qui donnait sur la porte de l'Evêque, et dans l'embrasure de laquelle se trouvait cette vieille table salie, dont le tiroir était ma propriété réservée. C'est là que j'avais joué, si souvent et pendant de si longues heures, avec ma mère, au jeu des cartes géographiques. C'est là que, penché sur un épais volume, relié en cuir rouge, je lisais ces Meroeîlles du monde, parmi lesquelles la muraille de la Chine et la Tour de Pise m'avaient si fort intéressé. Oh ! je ne puis dire combien cette tour m'a rappelé ma mère 1 II m'a fallu un peu de temps pour sortir de cette impression et redevenir sensible a la réelle beauté de ce merveilleux spectacle. »
Pendant le même voyage à Constantinople, Faber montre encore, sur une feuille de son Journal, qu'il intitule: Hêces d'un malade, combien sa pensée était
pleine des pieuses et lointaines tendresses du foyer domestique.
Le pa;ysage était beau, mais la sainte tranquillité du soir était plus extraordinaire, plus émouvante que le paysage lui-même. C'était comme si mes crédulités enfantines se trouvaient justifiées, — et pourquoi non? — J'imaginais alors que les champ?, les animaux, les oiseaux du ciel pouvaient connaître et célébrer le jour où leur Sauveur et le nôtre ressuscita d'entre les morts, pour racheter les hommes et les êtres sans raison 1 Que de fois, le dimanche soir, me promenant avec ma mère, sur les sables de Seaton, je me suis étonné de voiries oiseaux de mer marcher tranquillement à côté de nous, sur le rivage, tout près du bord, tandis que les autres jours durant la semaine, ils s'en allaient effrayés
ce Tout à coup mon regard crut reconnaître certaines lignes à l'horizon; une flèche aiguë perça mon sein; le sentiment de ma douloureuse solitude s'abattit sur moi comme le souffle glacé d'un vent d'automne. Il me sembla que l'atmosphère s'était attristée et refroidie. J'aurais voulu être chez nous (a^Aome). Mes pensées étaient dans les vastes vallées de Kent : l'Angleterre était au premier plan, Constantinople s'était effacée »
§ lî. — Impressions poétiques.
Durant le temps qui s'écoula entre sa première enfance et son arrivée à Oxford, c'est-à-dire entre 1814 et le carême de 1833, Faber ne changea guère de séjour; il passa quelques années bhez un tuteur (sorte d3 professeur), dan^ le Westmoreland; puis, après un court passage à Screwsburpr et à Harra, il vint demeurer à Bishop- Auckland {\ orkshire), chez son père, qui était secrétaire du û*" Barrington, évéque aagiicaa
du beau siège de Durhain. Qaantau mo nent où il atteignait sa dix-neuvième année, il eut le malheur de rester orphelin, il entra dans la maison de son frère aîné, alors avocat de Stockion on-Tees.
Mais son pays de prédilection, celui de ses ri^-ves et de ses enthousiasmes, ce fut cette contrée du, lae, au centre du Westmoreland (la terre la plus occidentale), « qu'il put bien quitter de corps, mais d'où sa pensée ne s'exila jamais et vers laquelle, selon son témoignage, il soupirait » comme le prisonnier vers sa terre natale, lui trouvant toujours des beautés plus radieuses et prenant plaisir à la nommer son bonheur et sa joie (l). »
Nous rencontrons dans le Journal de Voyage^ écrit en 1841 , une belle page où le Westmoreland et ses lacs sont, selon l''expression du poète, invisibles et présents,
« Un lac! Les sources profondes de mes anciennes joies jaillirent au dedans de mon cœur, et je reçus, au plus intime de moi-même, l'empreinte ineffaçable du paysage en face duquel je me trouvais. Toute la puissance de la beauté d'un soir d'automne régnait en ce lieu et y commandait les âmes. Oh 1 que cette vue était belle! qu'elle était belle 1 qu'elle était sainte! Ce n'était pas la lumière pourprée et brillante dont le voile de gaze transparente pare nos collines d'Angleterre; c'était un mélange ineffable de teintes légères, vertes et bleues, relevées de reflets d'or et qui s'harmonisaient avec la plus suave douceur....; on eût dit un message d'en haut, tant était éloquente l'intense tranquillité de la nature,
oc L''aspect seul du lac, dont la surface n'avait pas une ride, éveillait les images du calme et de la paix céleste. Je me reculai. A l'amère plan, les montagnes
(1) Préface de sir Lancelot, édit, 1857.
semblaient abaisser les nuages où leur crête se perdait; mais leurs profils se dessinaient sur Ihorizon par un traitiumineux, dont la vue me suggérait la pensée étrange q'ie derrière se trouvait une région éclairée par le soltil et que, pour l'avoir déjà visitée, je connaissais et j'aimais, je fis encore un pas pour m'éloi^ner; la même chaîne de montagnes, sombre tout à 1 heure, éùncelait sous les rayons obliques du couchant. L-^s bois n'avaient pas la sombre couleur des pins; ils éiaiant d'un vert léger sur lequel se détachaient des rochers blancs comme la neige, tandis que dune caverne moussue sortait l'extrémité d'un arc-en-ciel brisé .... En un moment, les nuages revinrent et la pompe de cette magique suirée s'évanouit. Béni soit le Seigneur, le Dieu tout-puissant, le Roi souverain, m'éci iai je, et je ne fus pas le seul ému ; mon ctmpagnon dit aussi, comme s'il pensait tout haut: 0 vous, montagnes et collines, bénisspz le Seigneur, louez-le, célébrez à jamais sa majesté. »
Faber était né poète. « Il paraissait, dit son biographe, destiné par la Providence à devenir le poète de l'Eglise anglicane, au dix-neuvième siècle, et il serait, au point de vue littéraire et selon le jugement du célèbre Wordsworlh, devenulepoètedeson siècle. » En ce sens, le même écrivain ne craint pas de dira que « la littérature anglaise a beaucoup perdu à ce que le jeune Frédéric William ait été tiré violemment, par la grâce, de la voie paisible et régulière dans laquelle il devait naturellement mettre le pied, pour être jeté dans une sphère d'activité tout autre, et soumis à des attractions si contraires en apparence à sa vocation intellectuelle. »
Heureusement, la littérature n'occupe qu'une place secondaire dans l'estime de Dieu, et sa main puissante aime mieux s'appliquer à créer le cœur d'un apôtre et
d'un saint qu'à former même le génie d'un Racine ou d'un Corneille.
§ III. — Etude de la Bible.
II n'y a pas à douter que, de très bonne houre, Faber n^ait été, selon la coutume anglicane, exhorté à lire la sainte Bible . Nous trouvons dans ses papiers une page éloquente qui montre combien de charmes il avait su découvrir et goûter dans le Livre inspiré:
«Si l'hérésie arienne s'est propagée ets'est enracinée par la diffusion d'hymnes d'une très grande valeur, mais écrites en langue vulgaire, ne peut-on pas affirmer aussi que, dans notre pays, l'un des plus forts remparts de Thérésie consiste dans la beauté peu commune, dans la langue merveilleuse de la version protestante anglaise. Elle vit dans nos oreilles, comme une musique iriipossible à oublier, comme le son des cloches aimées, dont les convertis eux-mêmes ont peine à ne pas regretter Tharmonieuse douceur. Ses expressions sont si heureuses qu'elles ne rendent pas seulement la vérité sensible, elles la font vivre et palpiter. La Bible, c'est une partie intégrante de l'esprit national, c'est V ancre du sérieux de noire peuple. S'il est trop vrai qu'on lui porte une sorte d'idolâtrie positive, cet excès se justifie aux yeux du savant et du lettré par les splendeurs incomparables de son style. Elle éternise, s'il est possible de s'exprimer ainsi, la mémoire des morts par les larmes et les regrets dont on la rend dépositaire. Les puissants souvenirs de l'enfance se lient à chacun de ses versets. Sous chacune de ses expressions on retrouve vivantes les épreuves et les tristesses d'une vie agitée ; mais combien elle garde aussi fidèlement, pour les rendre éternellement jeunes et présentes les é.molions douces, tendre?, pieuses.
bienfaisantes, pures, qui ont passé sur une âme et l'ont fait tressailjjr. Jamais le doute ne l'a couverte de ses nuages ; jamais la controverse ne l'a déshonorée I Dans les bonne? et dans les mauvaises heures, elle a été comme la voix, silencieuse mais intelligible, de l'ange gardien. Ah! sur toute la surface du sol anglais, il n'est pas un seul protestant, qui ne conserve une étincelle du feu sacré de la foi, et dont la biographie religieuse ne soit contenue tout entière dans sa vieille et chère Bible saxonne. »
Et, toutefois, à ce moment, les croyances de Frédéric William ne semblent pas avoir été plus assises qu'elles ne le sont habituellement chez les jeunes hommes de sa religion. Les catholiques sont formés dès l'enfance à unir ensemble, au moins d'une manière spéculative, l'idée de la foi et celle de la piété; si bien qu'il leur paraît aussi impossible d'être pieux sans s'attacher à un symbole nettement défini, qu'il leur paraîtrait difficile d'aimer une personne dont l'existence ne leur serait pas démontrée. Chez les protestants, il n'en va pas ainsi : ils conçoivent le sentiment religieux comme pouvant vivre isolé d'une base dogmatique très déterminée; ils pensent pouvoir, par exemple, aimer Notre- Seigneur et même croire en lui (ce qui, en matière de religion, est la forme suprême de l'amour), sans avoir des idées précises sur le mystère de l'Incarnation.
De même donc que, parlant de lui-même, le père Newman a pu dire: « J'avais été accoutumé, dès mon plus bas âge, à prendre un grand plaisir à lire la Bible ; mais, jusqu'à l'âge de quinze ans, je n'avais point de convictions religieuses formées; » de même il semble que Faber, vers sa dix-huitième année, ne savait pas bien encore quelle était sa foi.
§ ÏV. - Tentation d'incrédulité.
Tout petit enfant, « il avait fait sa joi© des choses de Dieu. » C'est en ce temps de pures et naïves impressions que les leçons de sa mère lui avaient iaspirô oettd strophe charmants :
Ils me commandent, Seigneur, de t'appeler ftion Père. Certes, je trouve douce cette liberté!
Et cependant tes niséi icordes aimables me paraissaient Rappeler plutôt les caresses d'une mèrel
Mais à Harrow, « il prit des vues infidèles; v et, dit-on, au moins une fois, non par jactance, mais parce qu'il céJait à une tentation réalle d'incrédulité, il exprima publiquement des opinions très libres. Son maître, le D'" Longley, affligé de voir une telle àme loin de la vérité, et voulant d^'ailleurs sauvegarder les jeunes compagnons de Frédéri3 William, le reprit avec bonté, et, le tirant ensuite à part, lui demanda de s'engager, sur Tlionneur à ne plus tenir de semblables conversations devant ses cam?.rades. Cet appel à l'honneur était fait pour être entendu : la parole fut donnée avec une générosité virile. Mais ce n'était point assez pour le D'' Longley. «Gémissant, sermonnant, » il se mit à poursuivre son adolescent libre-penseur. Conversations prolongées, discussions, prières faites en commun, il employa tous les moyens qu'il jugeait i' s plus infaillibles. Enfin, l'intelligence du jeune rebelle se rendit à ses assauts d'une touchante sollicitude. La mort inattendue d'un compagnon chéri vint achever l'œuvre, en démontrant une fois déplus que la vie, malgré ses apparents enchantements, n'est qu'une fumée sans consistance; Faber laissa décidément son cœur s'ouvrir du côté du ciel. « Il avait toujours aimé d'ailleurs les livres de dévotion; les as-
semblées pieuses l'attiraient et l'une de ses joies les plus précieuses était de visiter les pauvres pour les exhorter et les consoler. »
Enfin, cette particularité mérite d'être remarquée, « la Vie des saints lui plaisait infiniment^ et il donnait à cette lecture tout Is temps que lui laissaient ses études classiques, »
§ V, — Entrée à VUnwerùtê d^Orfopd>
Voilà ce qu'était, entre dix-huit et dix-neuf ans, de 1832 à iS^o, au moment où vers le carême, il entrait à Oxford, le futur oratorien. Cœur ardent et pur, âme rêveuse et mélancolque, il désirait la vérité bien plus qu il ne la connaissait. « Ne respirant, au mili«'U de l'atmosphère de 1 Université, que Tair libre dos montagnes, tout entier aux souvenirs de son enfance insouciante, » plein d'admiration pour les poètes et surtout pour Wordsworih, dont il voulait faire son modèle, Faber devait avoir une physionomie douce et attachante, à denii-voilée parla candeur et la modestie. Mais sous ces traits fins et charmants, animés souvent par un esprit très délicat dont ses lettres offrent de fréquents exemples, se cachait une flamme dévorante. Sorti vainqueur, après une hé&itation de quelques mois, de sa lutte contre les tentations du doute, Faber avait mêlé, dans une étrange association d^dees et de sentiments, les premiers enseignements strictement calvinistes qu'il avait reçus, avec ce qu'on appelait alors, en Angleterre, l' H cangélieanisme . . . .
De cette obscurité dogmatique et de cette surexcitation sensible devaient naître les tristes effets que le jeune étudiant signalait à l'un de ses amis par les réflexions suivantes:
« Mon éducation religieuse a été faite par des
252 céLÊBRES CONVERSIONS CONTEMPORAINEg.
membres bons et pieux du parti que, peut-être aveo une intention méchante, on nomme Eoangélique. . . . Mes premières impressions ont donc été en faveur de leurs principes, et je garderai, je l'espère, pour eux, jusqu'à la fin de ma vie, un affectueux respect. Mais lorsque j'arrivai à Oxford, en 1833, je suivis les prédications de Newman. J'entendis exposer des opinions radicalement différentes de celles qui étaient alors les miennes. « Remarquez que je n'entends pas ici parler « J^opinions proprement ecclésiastiques. » Mon intelligence me parut incliner vers ce que prêchait Newman ; mon cœur résistait; enfin, après un combat intérieur qui fut douloureux et terrible (Dieu le sait), je vis décidément l'erreur des principes éoangéliques, et je les rejetai. Beaucoup de mes amis m'avaient jugé, relativement à ma jeunesse, très avancé en spiritualité. Hélas! par une suite naturelle du système religieux que j'avais d"abord adopté, jo n'avais pu donner à ma piété aucun fondement solide. J'avais été comme un petit enfant qui, pour faire le tour d'une chambre, aiderait sa faiblesse en s'appuyant sur chaque chaise ou chaque meuble. En un mot, j'avais vécu sur une excitation religieuse chaque jour renouvelée, et je n'avais pas appris qu'une ]>\éiéaujourlejow'Cde die in diem) ne saurait rassurer personne au dernier moment. . . . Personne cependant mieux que moi, ce semble^ n'aurait pu tirer profit du système évangélique : le poids amassé de longues années de péché et de folie ne pesait pas sur mon âme: elle ne^)0uvait donc éprouver la réaction violente qui sépare I état du pécheur presque ab^indonné de celui du saint dans IVxta-e. Je n'avMisguèrt^I»' us de dix huit ans; dès l'enfance, j'avais été réfléchi, mon cœur était rervi>nt, je ne connaissais pas d'au n- fi)rme du chrstiinisrne. . .
« Je vois que 1 Evan^élisme nourrit le cœur, aux
dépens de la tête; et, la constitution de Thomme étant ce qu'elle est, quelle méthode serait plus dangereuse?..
« Jai donc recommencé à jeter les fondations de mon caractère religieux. Avec la grâce de Dieu, j'appuierai Tédifice supérieur de mon amour sur la base solide d'une s^ainie frai/eur ; c'est \\ \e commencement de cette stgc-se qui persuade l"'s hommes. Je me suis soumis au contrôle rigoureux d'un sévère examen de ma conscience, et j'espère que, chaque jour, je fais quelques p.iS dans la pratique des plus modestes vertus: la douceur, l'humilité, la paix, une obéissance enfantine...
« Je voudrais, autant que possible, me retirer de ce bruit, de cette agitation des partis, pour écouter mon Dieu qui m'appelle à être avec lui sur la montagne. C'est là qu'il m'est bon d'être .... Siirement, les vues de Dieu sur le jeune ne sont pas celles que l'homme en a naturellement. Il a souvent grandement béni ceux que j'ai gardés par amour pour lui. Je me tourne donc, avec des yeux ardents, vers l'Eglise primitive; je m'assieds en esprit aux pieds des apôtres , de ses évèques, de ses docteurs, étudiant ce système de discipline pénitente dont notre âge, amoureux de ses aises, se moque. Puissé-je, comme ils nous disent l'avoir éprouvé, expérimenter par moi-même que, pour se maintenir dans les temps d'épreuve, le plus fort appui, c'est la ceinture de la chasteté et la lampe de la 'vigilance...»
§ 'VI. — Ses doutes sur l'enseignement du docteur
Newman.
D'abord surpris par le tour particulier de l'éloquence du docteur Newman, il s'était laisséeniraîner par le courant qu'on a depuis appelé traetarien. Ensuite il s'était éloigné de ce maître dangereux.
« J'ai beaucoup réfléchi sur les mérites et les tendances du Newmanisme, et, plus que jamais, je suis convaincu de la fausseté de ce syj^tème. . .
« Je puis dire que, après avoir été un élève candide de Newman, après avoir lu très attentivement ses œuvres et suivi régulièrement ses instructions à Fégli^e, j"ai trouvé fatigantes les simples paroles de la B:ble. Les paisibles consolations du saint Livre semblaient se dérober à moi ; et je ne sais quelles rêveries platoniques, vagues, indétermmées, me semblaient plus souhaitables. Remarquez-le, je sars que ce ne sont pas là les vraies pensées de Newman lui-même ; je sais que c'est un chrétien éminemment pieux et très humble. Mais je crois qu'il s'est assis aux pieds des anciens philosophes contemplatifs, avec une humilité qui n'est pas conforme à l'Ecriture; je crois qu'il s'est imprégné de leurs maximes et que tous ses disciples, s'ils n'y prennent garde, deviendront autant d'esséniens chrétiens... Je crois donc son système mauvais, et ses progrès ultérieurs ne m'inspirent que crainte et défiance...»
Ce mouvement violent, par lequel Faber s'était rejeté loin du D'' Newman et de son Ecole, ne dura point. On ne se soustrait pas ais^ément à une grande influence, quand on l'a subie une fois. Une àme, affamée de croyances, ne peut point passer à côté d'un maître éloquent, austèra, pur, sans se sentir, comme malgré elle, aitirée vers les hauteurs où il allum î son génie. Et d'ailleurs, il y a, dans les pratiques chiétiennes, lorsqu'on les comprend sous leur vrai jour, une telle correspondance avec les plus intimes aspirations du cœur que les cormaitre et s'y attacher iiour jamais sont choses nécessairement synonymes. Aussi, W. Faber revint-il bientôt, avec un naïf repentir, à ses chères habitudes de prière, de contemplation, de mysticisme ;
et, le 11 novembre 1835, ce jeune homme de vingt et un ans écrivait à un ami :
« Je ne puis vous dire ma joie lorsque, tard dans la soirée , je puis enfin fermer mes auteurs classiques et me inettre sous ia douce influence de Georges Hei'bet. L'excitation du travail fait pl:îcea!orsà 1m tranquillité pieuse de la dévotion ; mou esprit se sent pressé , par une suave impression , à rassembl^ir le troupeau dispersé de ses meilleures pensées. » « Je sens que,
Tétude d'Herbert et la grâce de Dieu aidant , je suis plus humble et plus doux qu'auparavant ; peu à peu , je l'espère, j'arriverai à rétablir l'équilibre dans mon âme , détruit par mon aversion passagère pour la théologie et le platonisme de Newman. »
A partir du moment où ce retour fut consommé, où ( selon ses expressions ) l équilibre , un moment dérangé, fut rétabli , Faber ne s'arrêta plus dans le chemin qui devait le mener à la vraie foi. L'Évangélisme , qui avait d'abord rempli son âme , jusqu'à lui faire trouver que, « â Oxford, on attachait trop d importance aux dehors de la religion, et pas assez à l'esprit intérieur de foi ou d'amour » lui parut dangereux. 11 lut alors, avec prière , deux fois le Nouveau- Testament tout entier ; et ce fut en ce même temps que, redoutant les tendances de ^e\vman , il se sentit incliné, sinon vers ton/es les doctrines calvinistes, au moins vers quelques-unes d'entre elles. Puis , ce biais de son esprit, comme il disait, lui devint justement suspect. Il comprit que si , dans l'abandon de la doctrine primitive sur la nature des sî crements, iPfallait aller jusqu'au calvinisme, « le calvinisme lui-même, par ses cons«^quences religieuses, supprimait la notion de l'Église. » Il revint, effrayé, vers Newman, vers Andrewes , vers les plus stricts principes de l'anglicanisme, et se pénétra, jusque dans la moelle des os^
de la nécessité d'admettre l'autorité de TÉglise, ses prérogatives divines , la sainteté et l'efficacité de ses sacrements , en un mot , lout ce qu'il y avait de plus vital dans l'enseignement d'Oxfort à cette époque.
§ VII. — Le ministère pastoral.
Faber , désormais affermi dans les opinions anglicanes , pouvait songer sérieusement à sa vocation. Il n'hésiia pas à se consacrer au ministère pastoral. Ce ne fut pas sans combats intérieurs: son attrait persévérant pour la poésis lui faisait redouter une vie laborieusement consacrée à des travaux obscurs et monotones. « Subordonner, comme il le disait, le poète au prêtre, » ne pas étouffer complètement la flamme, mais la conduire et la modérer, cela lui paraissait se dévouer à des sacrifices, à des difficultés sans nombre. Mais aujourd'hui , comme au jour de sa vie mortelle , Notre-Seigneur, d'une manière invisible , ccniinue à suivre du regard les routes où sont engagés les enfants des hommes, et il fait à quelques-uns d'entre eux l'honneur de leur dire la parole décisive : Veni, sequere Tne, venez, et suivez-moi. Peu importent le moment elle heu de ce divin appel : qu'il retentisse au milieu des multitudes et prenne une âme parmi les affaires et les soucis du monde, ou bien qu'il s'élève dans les déserts et renverse brusquement les rêves modestes d'un pâtre solitaire , c'est toujours la même voix, persuasive et impérieuse, austère et tendre, à laquelle on ne sait ni comment résister ni comment obéir, dont le tonnerre brise toute opposition, dont la suave douceur s'insinue et pénètre jusqu'aux plus intimes ressorts He la volonté.
W. Faber avait entendu la voix du Maître. Il ignorait sans doute en quelles eaux plongeaient les filets
t'RÉDÈRlC-WILHAM FABER 257
de son apostolat ; mais deux idées , deux sentiments avaient envahi son intelligence et son cœur : comment résister à prêcher Jésus-Christ, à servir l'Église? Citons ici, d'une belle lettre qu'il écrivait d'Oxford, le 81 janvier 1837 , au docteur Morris , ces lignes touchantes :
« C'est samedi soir, mon cher Jean, que j'ai été élu Fellow (sociétaire membre) de l'Université, mon cœur est si pl'^in que je dois me borner à dire , avec TévèqueTavlor : « Qui suis-je, pour que le grand Dieu des hommes et des anges ait fait ainsi , dans le ciel , un décret spécial à moi , pour qu'il m'ait envoyé un ange de bénédiction, et pour que, au lieu de me condamner et de m'anéanùr, ainsi que je l'ai trop mérité , sa bonté me distingue entre mes égaux , me préfère à de bien meilleurs et comble la mesure, après tant d'autres bienfaits, par cette dernière faveur? »
« — Il me semble que je suis dans le port que je cherchais, environné par les plus efficaces moyens de salut. Puissé-je, par la miséricoide de Dieu, faire des proférés proportionnés à tant de grâces ! Jusqu'ici, j'ai été léger, inconsidéré, d'une extrême indulgence pour moi-même. Mais je n'ai plus maintenant qu'un désir : consacrer ma vie entière à faire , pour Jésus- Christ et son Église, tout ce que mon cher Maître m'a rendu capable d'accomplir parmi les hommes de mon temps. »
§ VIII. — Faher à la cure d'Elton. — Voyage sur le continent.
Préparé, comme il l'était, par ses études antérieures et ses goiiis à apprécier les ouvrages des Pères , W. Faber s'attacha plus encore à leur lecture, à cause du contraste qu'ils oSraient avec la maigre et terne
théologie anglicane, même la plus épurée. Gagné d'ailleurs entièrement à la manière de voir de Pusey et de Newman , il se sentait attiré à chercher comme eux la nourriture de son âme dans le trésor de ces écrits immortels , dont dix-huit siècles n'ont épuisé ni l'autorité, ni l'actualité.
Aussi, lorsqu'il entendit parler du projet de traduire les ouvrages des Ignace , des Polycarpe , des Hermas et de leurs successeurs les plus imuiédiats , il s'offrit avec empressement à prendre sa part d'un travail aussi important : « Puisque toutes mes facultés doivent être par la giàce de Dieu, appliquées au service de son Eglise, je serais très heureux dètre associé à une telle œuvre ! Et d'autant mieux que I9 but des traducteurs ou des éditeurs est de contribuer à répandre plus abondamment le majestueux enseignement de la vieille théologie catholique ! »
... L'intervention de M. Mariolt, l'un des fondateurs et collaborateurs de la Bibliothèque des Pères ^ fit échoir à W. Faber la charge de donner au public, en anglais, les traités de S. Optât de Milève ; et ce choix fut très apprécié par le futur oratorien , heureux , disait-il , « d'avoir, en approfondissant consciencieusement les écrits d'un seul docteur, l'occasion de se fortifier dans les études patristiques et de ramener, autour de son sujet principal, les lectures d'histoire ecclésiastique, nécessaires pour bien comprendre et bien connaître le schisme des Donatistes. »
Sur ces entrefaites, le temps des ordinations arriva. Diacre, le 6 août 1839, il ne fut promu à la prêtise ( anglicane ) que deux ans après, en 1841, le 26 mai ; mais entre ces deux dues, il eut le temps de se distinguer comme préUcateur et de publier, sur des sujets ecclésiastiques, diverses brochures qui furent très appréciées. Son âme ardente, emprisonnée dans
une sorte de cachot, se faisait à elle-même d'étranges raisonnements pour goûter la paix dont elle avait l'intention et le désir, sans pouvoir jamais y atteindre...
Quelques fonctions religieuses , analogues à ce que nous appelons un vicariat, attachèrent d'abord M. Faber à la paroisse d'Ambleside...
Vers l'aiiioinne de ]8t2, la cure d'Elton, dans le comté dUntington, vint à vaquer; et comme elle dépendait, pour la présentation du titulaire, du collège auquel appartenait W. Faber, le collège la lui offrit. Il déclina les premières ouvertures. On revint à la charge . comme pour le forcer à accepter. Il se décida; quoique avec bien des hésitations, mais diaprés des motifs que nous tenons à rapporter , tels que sa correspondance nous les fournit.
« J'ai refusé positivement d'aller à Elton , il y a dix jours , je ne consultais que mes répugnances intimes. Mais le Maître m'a forcé de réfléchir de nouveau, sur cette proposition ; et , selon la maxime de Pusey , je sais que les événements ont d'autant plus le caractère providentiel , qu'ils tout moms combinés par nos recherches personnelles. »
Installé dans la cure d'Elton, le 2 avril 1843, M. Fabert quitta , le lendemain , ses nouvelles ouailles pour commencer, sur le continent, un voyage dont il se promettait les plus utiles ré-ultats. 11 voulait voir l'Église catholique à l'œuvre; il voulait aussi, dans les pays catholiques et sunout à Rome, élu li'=>r les méthoiJes adopté s pour procurer le plus sûrement la sanctification des âmes, afin de pouvoir , au retour, transporter ces usages , ces industries pieuses dans l'Eglise anglicane, et contribuer ainsi à mener vers Dieu les paroissiens confiés à sa garde.
Nous ne pouvons citer les pages , tour à tour char-
mantes, sérieuses, enthousiastes, mystiques dont Faber avait enrichi son journal , pendant une première course fort longue, à travers la France et l'Italie. On nous permettra cependant de choisir et de rapporter ici quelques extraits, dapiès lesquels on jugera du reste, et qui d'ailleurs, mieux que toutes les paroles, indiqueront la liante mais continuelle élaboration , par laquelle se piéparait en sdence la conversion, désormais prochaine du jeune pasteur, sur qui le puséysme faisait reposer alors tant d'espérances.
§ IX. — Ses impressions en Italie.
« J'ai besoin d'aller en Italie , non point comme un poète, un touriste, un rêveur charmé, mais comme un pèlerin qui voit en elle une seconde Palestine, la Terre-Sainte de l'Occident. »
« Du bord du cratère de Baccano, j'ai aperçu le dôme de Saint-Pierre ! J'ai franchi le Ponte-Molle, là même où, par sa victoire sur Maxence, Constantin fît triompher le christianisme! Le soir de ce jour, à la clarté de la lune, j'ai prié devant, la tombe des Apôtres I J'étais seul dans l'église métropolitaine du monde entier I II m'est impossible d'exprimer ce que j'ai senti. »
Ainsi, le 9 mai 1843, Faber entrait à Rome, en pasteur anglican, il devait en sortir, vers les premiers jours de juillet, avec la résolution d'abjurer l'anglicanisme et de devenir catho'ique. Ses combats furent rudes; il disait lui-même plus tard -.^que ce voyage avait été, pour lui, rempli de souffrances physiques et morales, et que jamais il ne saurait rendre combien son âme y avait été mise à de cruelles épreuves. En même ttmps, il s'accablait d'études laborieuses, consacrant à la théologie jusqu'à sept ou tiuit heures par jour.
D'un côté, il ouvrait son intelligence et son cœur à tous les souffles qui pouvaient jeter en son ârae le germe d'une conviction sérieuse et raisonnable; se promettant à lui-même que « ni le mépris, ni la crainte de compromettre sa situation ou ses intérêts, ne l'empêcheraient d aller dans la voie que la conscience lui indiquerait. » D'un autre côté, il aimait tendrement son Église , cette Église anglicane dont il était membre et pasteur, et à laquelle il lui répugnait d'entendre contester le droit de s'appeler elle-même catholique. « J'ai mis de côté tous les autres arguments. Il n'y a réellement qu'une chose à prouver ; il faut savoir si l'union avec le Saint-Siège est une condition absolument requise pour reconstituer Vêtre d'une Église chrétienne ; car, à vrai dire, je ne puis nier que cette union ne soit nécessaire au bien-être de toutes les Églises... »
« Ne perdez pas cette lettre, ne la détruisez pas ; si Dieu prolonge nos vies de la durée d'un quart de siècle , tous nos doutes seront éclaircis par les événements. Le protestanti^=me périt. Ce qu'il renfermait de bon va, par la miséricorde de Dicu, enrichir les greniers du Père de famille ; ses éléments mauvais achèvent de se corrompre dans le blasphème et l'incrédulité. L''issue de la crise actuelle fera voir si notre Église est quelque chose de plus qu'une forme du protestantisme , quelque chose de supérieur et de plus large, si elle est vraiment une Église. Que si elle ne l'est point , Dieu nous soit en aide ; il faut aller à Rome. »
L'anglican qui pensait ainsi ne pouvait demeurer insensible aux splendeurs surnaturelles de la Rome chrétienne ; et d'avance , on aurait pu prévoii- ce qui se passerait en lui, lorsque la majesté seraine et douce du vicaire de Jésus-Christ lui apparaîtrait. Aussi ne
sommes-nous point surpris que deux scènes surtout l'aient vivement impressionné , et peut-être aient emporté ses dern ers doutes. Ei:outons-le :
«Jeudi dernier, le Pape célébrait l'Ascension à Saint Jean-de-Lairan, 1 Eglise mère du monde, comme on la nomme ici , et la cathédrale de l'évéque de Rome. Quelle cérémonie! quelle vue! je m'étais glissé ju-qu'au bas de l'autel , dans l'enceinte formée par la haie des gardes suisses. Lorsque lé Pape Gré'j;oire (XVI) descendit de son trône, s'agenouilla devant Tautel, et que tous, avec lui, nous fléchîmes le genou, je contemplai la scène la plus touchan'e dont j'aie jamais été le témoin. Les robes rouges des cardmaux prosternés , la pourpre du vêtement des prélats inférieurs, les soldats agenouillés , la foule mêlée de tous les rangs et de tous les états , la magnificence de la prodigieuse Basilique, la présence invisible des grands souvenirs dont elle est pleine ; au centre de tout cela, ce vieillard en ornements blancs, courbé jusqu'à terre pendant l'élévation du c<*rps du Seigneur , et puis ce silence de mort; — oh ! quelle vue! S. Augustin disait qu'il eût voulu voir le triomphe d'un général romain. Son désir aurait été satisfait s'il avait vu la pompe de jeudi dernier, s'il avait contemplé le saint Pape Grégoire (car ce pape est vraiment un saint) dans l'Église de Latran. »
Pi'ès de vingt jours après , le 17 juin 1843 , M. W. Faber racontait, dans les termes suivants, à M. J. Morris, son intime ami, l'entrevue qu'il venait d'avoir au Vatican :
Nous avions attendu , près d'une demi-heure , dans le couloir de la bibliothèque vaticine, lorsque :e Pape arriva : un prélat lui ouviit la porte , et demeura luimême en de lors de la salle. Le Pape resta seul , tout vêtu de blanc, parce que le blanc est la couleur ponti-
FRÉDÉRIC-WILLIAM FABER 2b3
ficale. En entrant je me mis à genoux; puis, une seconde fois, à quelques pas de lui ; enfin, pour la troisième fois, tout près de sa personne. Il me lendit sa main ; mais je voulus lui baiser le pied, parce qu'il me sembla puéril d'affecter le refus d'un hommage, auquel il est accoutumé. Avec le D'' Baggs pour interprète, nous eûmes une longue conversation. 11 parla avec étonnement et chagrin de la suspense , dont on avait frappé le D'" Pusey , pour avoir défendu la vraie doctrine sur l'Eucharistie. Puis s'adressant directement à moi , il me dit : — « Vous ne devez pas vous tromper vous-même, d'un côté par vos aspirations vers l'unité, de l'autre par une vaine attente que votre Église Jonne le signal du mouvement ves nous ; songez à votre àme ! » — Je répondis alors au Pape que je craignais d'agir par ma volonté propre et par jugement individuel. — « Mais, reprit-il, dans rE:.^lise anglicane, vous n'êtes que des indivilus ; vous n'avez qu'une apparence d'unité, à quoi vous ajoutez de vivre tous sous l'autorité de la reine. Vous savez bien que je dis vrai ; vous savez comment chez vous toutes les doctrines sont librement enseignées. Vous avez de bons désirs. Que Dieu les fortifie. Pensez à vous-même et à votre salut. » Puis comme le Pape mettait ses deux mains sur mes épaules, je m'agenouillai; Grégo're XVI appuya ses mains sur ma tête, et m'adressa ces paroesl :« Puisse la grâce de Dieu correspondre à vos bons désir; puisse-t-elle vous délivrer des embûches de l'anglicanisme et vous amener à la seule véritable Église. » — Je fondis en larmes. Ah ! je n'oublipr-i pas ce 17 juin 1843 ! » Celui qui accompagnait M. Faber dans son audience privée a raconté que, au moment où Grégoiie XVI entendit ann. ncer que ce visiteur arrivait d'Angleterre, il s'écria par deux fois : Inghilterra ! Inghiiterra ! et serait à pleu~
rep. — 0 saintes larmes de nos Papes ! de quel prix vous êtes devant Dieu 1
Romo avait donc conquis Fâine de M. Faber. Catliolique de copur, plus encore qu'il ne le croyait lui-même, il avait eu, deux fois, « la tentation de preniJre son chapeau, pour s'en aller au collège anglais et abjurer. » Il avait résisté. Bien plus, attiré de cœur vers toutes les pratiques de notre culte, \\ avait renoncé à invoquer la Sainte Vierge et les Saints, parce que l'un de ses amis, fervent puséyste, lui avait déclaré que cette invocation était inconciliable avec les principes de l'Église anglicane. « J'avais coutume, écnvait-il, de prier les Saints, — et cette habitude m'était douce. Vous m'avez dit que vous ne jugiez pas cette coutume en rapport avei notre système religieux. Aussitôt j'ai cessé; car, grâce à Dieu, je veux obéir en tout, tant que je le pourrai. »
Cette lutte entre les ténèbres , familière à son âme depuis l'enfance, et la lumière catholique, que chaque jour faisait resplendir davantage devant lui, cette lutte était pour M. Faber une grande souffrance. Il l'avouait à un ami : « Si nous ne sommes pas dans la vraie Église, nous pouvons espérer, tant que nous demeurerons dans le doute, que , purifiés par l'efficacité de la Miséricorde suprême, c'est-a-dii^e par le purgatoire, nous serons greffés enfin sur le corps du ( hrist. Mais si nous allons au-delà du doute, alors que faire? Vous me répondez: il faut souffrir , il faut soiff'ir. Si cela est vrai , je n'ai qu'à marcher droit devant moi ; au moment voulu. Dieu me manifestera le chemin.
« Quand j'espère prier, quand, sans paroles, je veux me mettre à genoux , et adurer 'a présence de Dieu , quand je m'efforce d'aimer 'e Christ ou de méditer sur la Passion , je ne vois que brouillards et nuit profonde. Je pense alors que la vie spirituelle commen-
cera pour moi, seulement lorsque je serai dans la véritable et unique Église. Suis-je sûr d'y être? — Et si nous n'y sommes point, à quoi bon nos efforts? Dp.vant nous . se révèlent les caractères de la vraie Église, sa catholicité, son unité, sa sainteté, sa fécondité et son apostolat, ses miracles, ses samts, ses traditions antiques? En un seul siènle, tandis que nous languissions dans la sécheresse et l'indifférence, l'Église romaine a eu pour enfants ces illustres saints : Philippe de Néri, Charles Borromée, François Borgia, François Xavier, François de Sales, Ignace, Félix de Cantalice, Louis de Gonzague, Camdle de Leilis ! Nous prions en vain, tant que nous ne nous sommes pas humiliés devant l'Église , manifestée par des preuves aussi éclatantes. Nous nous confessons ; c'est en vain. Nous communions ; c'est sans fruit. En dehors de cette Église unique, tout n^est que fantôme, que mensonge !
« Voilà les tristes pensées qui m'assiègent ! Et si, à de rares intervalles, plus calme je m'écrie: Amore amoris iui mundo moriar, qui amore amoris mei dignatus es in eruce mori ; aussitôt se présente à moi cette question redoutable : Pourquoi ne sommes-nous point dans l'Église à laquelle appartenait le Saint qui a, le premier, formulé ce cri d'amour et qui a vécu de ses pures ardeurs ? »
§ X. — Son zèle à Elton.
De retour à Elton, M, Faber résolut de se consacrer tout entier à ses devoirs da pasteur et de ne point songer à quitter l'anglicanisme, avant d'avoir essayé de concilier, ave.3 son respect pour l'Église à laquelle il appartient , la pratique des œuvres de zèle , que les
pays catholiques lui avaient appris à connaître. Son but était de régir la paroisse d'Elton selon l'esprit de saint Philippe de Néri et de saint Alphonse de Liguori. »
Faber n'éta't point exclusif, mènne sous ce rapport ; et il prit longtemps beaucoup de pf^ine pour arriver à former un chœur, afin de célébrer, par des chants mieux exécutés , le culte du dimanche et des jours de fête.
Mais ses soins principaux étaient pour le développem.ent de la piété intérieure dans l'âme de ses chères ouailles. Il leur recommandait et publiait à leur usage de petits traités sur le Sacré-Cœur, Texamen de conscience et d'autres pratiques de dévotion à peine connues en dehors du catholicisme. Son zèle fut couronné de succès.
Elton comptait un peu moins de mille âmes, parmi lesquelles il y avait prè>! de quatre cents Dcssenters , extrêmement violents et qui n'avaient pas tardé à soupçonner les tendances du nouveau pasteur vers les opinions romaines. En moins d'un an , la chapelle méthodiste fut comme abandonnée, tandis que 1 église paroissiale se remplissait.
M. Faber attira son peuple à la pratique de la confession et de la communion hebdomadaires. Il avait formé, parmi les jeunes gens, une sorte ce communauté, qui, toutes les nuits, se rassemblait, pendant une heure , dans la Rectorie et y consacrait ce temps à la prière, surtout à la récitation d'une partie du psautier. La veille des grandes fêtes, cette heure d'oraison se prolongeait très avant, et chaque membre du petit troiifteau donnait, à tour de rôle, la discipline à ses confrères. Pendant le jour, ces cbrétiens plus fervents se groupaient sous le patronage de St. -Joseph et visitaient les malades pauvres.
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On peut aisément se figurer les résultats amenés par une manière d'adminisirer, ?i nouvalle au sein de l'anglicanisme. Les habitants 'J'Elton changèrent totalement leurs habitudes. Les plus désor lonnés furent gagnés eux-mêmes par les saints exemples du pasteur ; et, brisant courageusement avec leurs manières dissisipées et tapageuses , ils se rangèrent à des pratiques régulières de dévotion, que venaient tempérer ensuite d'honnêtes divertissements.
§ XI. — Son abjuration
Le Dimanche 16 novembre 1845, W. Fabep monta dans la chaire de son église, dit à ses paroissiens, après un court exorde, qu'il leur avait toujours prêché la vérité, que, malheureusement, cette vérité n'était point acceptée par l'Eglise anglicane, et que, dès lors, il ne lui restait plus à lui-même d'autre choix que celui de se perdre ou de quitter l'anglicanisme, afin d'aller à la source des vraies doctrines.
Le lendemain, lundi 17 novembre, plusieurs voitures attendaient dès le matin à la porte du presbytère pour emmener Faber et sa compagnie, qui état de sept à huit personnes, à la station de Northampton. Malgré l'heure prématurée, la paroisse fut debout ; de toutes parts on ne voyait que mouchoirs agités, de toutes parts on n'entendait que paroles affectueuses d'adieu : « Dieu vous bénispe^, docteur Faber ! Dieu vous bénisse où que vous alliez I » Comment n'eùt-il pas été 1 amour des catholiques, celui qu'une popula • tion protestante salu lit avec tant d'affection, au moment moine où il venait de lui déclarer que sa conscif^nce l'obligeait à se séparer d'elle! Un gradué de l'Université de Cambridge, devenu plus lard le Père Knox, de l'Oratoire, et une douzaine de paroissiens
d'EIton suivirent l'exemple de leur ancien pasteur (1),
Tandis que la paroisse d'EIton se laissait aller à des regrets qui ne sont pas éteints encore après vingtsept années de séparation, William Faber et ses compagnons arrivaient à Northampton, et se rendaient dans l'après-midi auprès de Mgr Wareing, Vicaire apostolique du District oriental de l'Angleterre. Le prélat les attendait. Ils prononcèrent leur abjuration entre ses mains et fuirent réconciliés à l'Eglise. C'était le 17 novembre, jour où les catholiques anglais célèbrent la fête de Saint Hugues de Lincoln.
A partir de ce mDment, le jeune Faber goiîta le bienfait de la paix intérieure la plus profonde ; on eiit dit qu'il avait, comme les Apôtres après la Pentecôte, été pénétré par la présence sensible de TEsprit-Saint, et, dans une lettre à M. J. Morris, que la fatigue Tempêcha d'écrire lui-même, il voulut cependant ajouter de sa main, ce mot, trois fois répété : la paix !
Le lenlemain, les néophytes qui avaient fait leur confession la veille, participèrent pour la première fois à la sainte communion et reçurent le sacrement de confirmation.
La carrière était ouverte, il s'agissait maintenant d'y marcher. Faber était désormais tout entier à la gloire de Dieu et au salut de ses frères, non plus avec ce fardeau qui s'appesantissait de plus en plus sur lui à Elton^ à mesure qu'il arrivait à sentir que 1 Église anglicane n'est pas l'épouse légitime du Christ, mais avec cet allégement et cette dilatation de cœur que l'on n'éprouve qu'au sein maternel de la seuls vraie Église.
Ce fut sur Birmingham que le nouveau Saul dirigea se^ pas, et dès l'année 1846 il essaya de réaliser le projet qa'ii avait formé de mener une vie commune
(i) Voyez la note (a) à la fia du chapitre
avec plusieurs de ses compagnons, qui s'étaient résolus à ne le pas quitter. Muni de l'autorisation du vicaire apostolique, Mgr Walsh, et de son coadjuteur, le docteur devenu plus tard le cardinal Wiseman, Faber tenta de réaliser une congrégation religieuse. Les membres ie cette société devaient porter l'humble nom de Frères de la volonté de Dieu ; mais dans le public catholique on les appela Willridiens, du nom de saint WiKrid, qu'ils avaient pris pour patron.
La nouvelle communauté s'ouvrit sous les auspices de la pljs stricte pauvreté. En renonçant à son bénéfice, Faber s'était trouvé absolument dépourvu de toutes ressources temporelles, et ses disciples dans un état analogue au sien. Il fallut vivre d'aumônes, et d'aumônes quotidiennes ; mais rien ne rebuta les heureux néophytes. Ils trouvaient dans TEglise catholique ce qu''il^ étaient venus chercher ; l'humilité et la souffrance ; mais l'on pouvait déjà prévoir le retour d'un nombre considérable de ses collègues d'Université à l'Église catholique. A leur tête brillait l'illustre et savant docteur Newman^ entouré des disciples qui s'étaient réunis autour de lui à Littlemore. Cette nouvelle société de néophytes alla d'abord résider à Marys'-Vale, près de Birmingham ; mais bientôt elle se rendit à Rome, où le Ciel devait lui faire connaître sa destination. La pensée des associés était de mettre en commun leurs efforts pour travailler au sa'ut des âmes en Angleterre ; mais il s'agissait de déterminer la forme qu'il con\enait de donner à la réunion. L'oratoire de saint Philippe de Néri sembla au docteur Newman le type que lui et ses compagnons devaient tendre à réaliser. Ils se présentèrent au noviciat de Sainte-Marie in VaLlietlla, et, dans le cours de 1 année 1847, le docteur Newman devint enfant de Saint-Pliilippe. Il reçut alors de Pie IX la mission d'é-
tablir en Angleterre l'institut auquel il venait de s'agréger, et y revint peu après avec six compagnons, membres comme lui de l'Oratoire et remplis de zèle pour leur noble et sainte mission.
§ XII. — Le Père Faher à VOratoire.
Ce fut le 2 février 1848 que la première maison de rOraloire s'ouvrit sur le sol anglai'*, dans la même résidence de Marys'-Vale, d'où les confrères étaient d'abord partis. A la nouvelle de cet événement, 'William Faber n'hésita pas un instant ; lui et ses compagnons offrirent tout aussitôt de se joindre à la nouvelle communauté, et, dès le 14 février, le P. Newman se rendit à Botton-Hall, et reçut William Faber et tous, les Wilfridiens au nombre des novices de l'Oratoire. Ce fut un grand exemple donné en ce siècle qui a vu et voit ijaitre de toutes parts tant de congrégations • ouvelles dont 'es fondateurs portent assez rarement, il faut en convenir, les signes célestes qui ont marqué les patriarciies des divers ordres religieux. Faber était trop éclairé par 1 étude de l'histoire de l'Eglise et de la "Vie des Saints pour ne pas préférer une règle et un genre de vie tracés, il y a trois siècles, par saint Philippe de Néri, à un institut qui n'eut procédé que de lui, et auquel il se sentait d'ailleurs impuissa.it à conférer cette immortalité que les saints ont su donner à leurs œuvres.
Rien ne surpassait la ferveur de la famille anglaise de Saint'Pnilippe, qui se trouva d'abord rass.^inblée tout entière à Vlarys'-Vale. On rencontrait là des hommes ayant sacrifié toutes les espérances que le monde leur offrait pour se donner à la plus méprisée des causes ; des hommes qui s'étaient faits pauvres
pour Jésus-Christ, des hommes connus pour leur science profonde, pour leur renommée littéraire, des hommes dont la vie sainte et de plus en plus fidèle aux premières grâces avait enfin atteint jusqu'à celle de la conversion. En même temps, on sentait, à la vue de cette réunion, que la miséricorde divine avtit fait un pas vers la coa;rée à laq lelle elle envoyait de tels gages. Rome avait des b4nédictions-pariiculière=^ pour une colonie si fertile en estiérances, et la Catholicité, qui s était émue au bruit des conquêtes éclatantes opérées par 1 Esprit- Saint en Angleterre, attendait avec respect. Enfin le moment arriva où la divine semence produisit ses fruits. Le 2 février 1849, le P. Newman ouvrit rOratoire de Birmingham, dans Aice? ter Street et au mois d'avril de la même année, le P. William Faber vint commencer la maison de Londres, dans la rue King William Srand, où il rr-sta jusqu'en 1854. L'Oratoire fut alors^ transféré à Brompton, faubourg au sud- ouest de Londres, près de l'emplacement où s'est tenue la grande Exposition de 1862.
L'œuvre de Saint-Philippe de Néri, était donc désormais implantée sur une terre encore hérétique.
La maison de Brompton, qui n'a possédé le P. Faber que durant neuf années, est un monument de la piété des catholiques anglais, en même temps qu^un hommage au zèle si apprécié du digne supérieur. C est là, dans cette vaste église, que sa vcix éloquente a sans cesse retenti depuis 1854. Carêmes, Mois de Marie, Triduos, 0:taves, iS'euvaines, Cours annuels d'instruction, il suffisait à tout, et jamais l'auditciire ne faisait défaut ni ne se lassait. Toujours le P. Faber était prêt, toujours riche et abondant, toujours rempli d'onction ; on sentait dans toutes ses paroles la vivacité de sa foi et son ardent amour de Dieu. Supérieur à tout calcul et à toute faiblesse, jamais sa pa-
roîe, pas plus que sa plume ne fut entravée par une considération humaine. Il n'eût jamais consenti à gazer ni les formes absolues du dogme, ni les sévérités de la morale, ni les maximes de la vie spirituelle. Il n'ignorait pas que dans son nombreux auditoire, les prolestants se pressaient à côté des catholiques, les mondains à côté des chrétiens fervents ; mais jamais le désir d'attirer Fapplaudissem'^nt unanime de cette assistance mêlée n'obtint de lui quelqu'une de ces complaisances, quelqu'une de ces réticences auxquelles il est si fusé de se laisser aller. 11 était trop saintement fier de posséder la vérité par l'Eglise, qui seule ici-bas nous la donne pour 1 accommoder aux hommes qui ne peuvent être que ses humbles disciples, et s'il choquait parfois certains esprits, imitaieup en cela du Fils de Dieu et de ses Apôtres, il en attirait d'autres qui se sentaient arrachés à eux-mêmes par cette parole forte et convaincue. Que d'hérétiques ramenés à l'Église! que de pécheurs convertis! que d'âmes longtemps tièdes et molles établies désormais dans les voies silres et fermes de la perfection chrétienne ! Au reste, ceux qui ont suivi assidûment les prédications du P. Faber nous assurent qu'on en retrouve l'écho dans ses écrits ; et ses écrits, il n'est pas besoin de les avoir lus longtemps pour être ému par leur accent et subjugué par leur sainte énergie.
La vie du P. Faber était le refîet des sentiments profonds qui régnaient en lui. Cette âme si pleine de l'amour de Dieu, si pénétrée des myst<=^res du Verbe incarné, si dominée par 1 élément surnaturel, se faisait jour à tout instant d ms les paroles et les élans qui s''en échappaient. La physionomie du P. Faber respirait la loyauté, la bonhomie mém^- autant que la force ; et s'il a enseigné que le premi r élément pour réussir dans la vie spirituelle est la bonne humeur,
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ôn voyait qu il avait à cœur de joindre l'exemple au précepte. II imitait en cela, comme en tout le reste, son glorieux père saint Philippe de Néri, dont îa descendance était si visible en lui. Quelle tendresse filiale il professait pour cet aimable et subiime apôtre de Rome ! Comme il aimait à communiquer aux autres l'attrait que lui inspirait le caractère de cet ami de Dieu ! On sentait que le même esprit qui anima saint Philippe s'était reposé en lui ; on y retrouvait cette chanté, cette simplicité, cet enthousiasme qui donnent tant de charme à la vie de cet admirable Saint que la ville des Apôtres fête chaque année comme son second patron.
Né dans un pays hérétique, hérétique lui-même jusqu'à l'àge de trente et un ans, William Faber, une fois entré dans le sein de la vraie Église, se fit gloire d'appartenir à l'école ultramontaine. Il demanda à la tradition catholique, consignée dans les documents sur lesquels reposent notre foi, la solution des questions qui préoccupent aujourd'hui tant d'esprits parmi nous ; et ses prédications, aussi bien que ses livres, témoignèrent, en toute circonstance, sa fermeté dans les principes que TÉglise a professés et professera en tous les temps.
Cet homme puissant en œuvres et en paroles ne fut donné à l'Eglise que pour dix-huit années seulement; mais ces années ont été fructueuses, et c'est après avoir loyalement combattu que le guerrier du Seigneur s'est reposé. Dieu, qui l'avait destiné à exercer une action très étendue, lui a ouvert le chemin ; il a voulu que la parole du Supérieur de l'Oratoire de Londres se répandit au loin et lui suscitât en tous lieux des auditeurs et des disciples. Quarante mille exemplaires de son premier ouvrage {Tout pour Jésus) se «ont répandus dans la seule Amérique du Nord ; mais
on est peut-être plus frappé encore de voir ce livre et ceux qui l'ont suivi, circuler en France et en Allemagne, grâce aux traductions, et apporter à tant d'âmes nourriture et lumière, quand on sait avec quelle exubérance germent chaque jour tant de livres de piété ^et de dévotion destinés à mourir sur le sol qui les a pi-oduits. Avec quelle sympathie, quel empress unent était accueiiii tour à tour chacun des livres qr.e le pieux auteur mettait au jour ! Que de milliers d'âmes se hâtaient d'aller boire à celte source nouvelle de dévots-sentiments et de fortes résolutions! La mort a tout arrêté, Toeuvre du P. Faber est terminée ; mais ne nous plaignons pas ; c'est un loisir que Dieu nous donne pour nous faire mieux goiiter tant de beaux enseignements sortis de cette plume inspirée. La mission de tout homme est bornée, et il en a été de William Faber comme de la plupart de nos saints Docteurs, qui, presque tous, ont été enlevés sans avoir pu achever les labeurs qu'ils avaient commencés ou projetés (1).
Londres s'est aperçu du trépas d'un pauvre prêtre catholique, qui manquait tout à coup â l'affection et à l'admiration de cette faible minorité que Ton décore du nom de papistes. L'émotion était grande, en effet, et les démonstrations vives, dans celte partie de la population de l'immense capitale. D'ailleurs, 'William Faber occupait un rang très distingué dans la littérature anglaise contemnoraine, et nombre de protestants lisaient avec le plus vif intérêt tout ce qu'il publiait, séduits qu'ils étaient par le beau et pur langage dans lequel il s'énonçait. 11 y a bien eu de la part de
(1) Les catholiques anglais ont fait une grande perte dans la personne du P. William Faber, que les décrets uivinsont ravi à l'Église de la terre, le 26 septembre de l'année 1863, pour l'agréger sans doute à l'Église du ciel.
John-Bull quelques rustreries ; ainsi le Punch, qui est le Charicari de Londres, a intitulé un de ses articles: Qui est ce Faber f et l'article était à l'avenant du titre. On nous permettra d'insérer ici quelques lignes de la réplique que lui adressa résolument le journal le Star : « Le docteur Faher, ou plutôt le P. Faber, comme « rappeileni mainienant les protestanis et les catiio- « liques, est un homme sinsère qui, au prix de grands a sacrifices personnels, s'est voué à une cause impo- « pulaire. Je pourrais remplir une colonne en énumé- « rant seulement quelques-uns des nombreux actes « de chrétien de ce gentleman. Mais c'est pourrépon- « dre à la question : Qui est ce Faber f que j'ai pris la « parole. Il a, depuis déjà de nombreuses années, at- « tiré dans Londres des auditoires imnaenses, compo- « ses de personnes de croyances différentes, qui se « réunissent le dimanche pour entendre ses discours « nombreux et émouvants. Ses ouvrages (et il en a « écrit beaucoup) sont traduits dans les diverses lance gués du continent. Ses cantiques quelque catholi- « ques qu'ils soient, sont chantés dans b^ aucoup d'é- « glises protestantes de village. 11 a obtenu le prix de « Newdegate, en poésie, à Oxford, lorsqu'il y était « étudiant ; et dans un âge plus mûr, il a composé des « pièces de vers d'une harmonie pure et d'une pensée c( chrétienne sans affectation, qui sont devenues com- « me un texte de famille dans beaucoup de maison « anglaises, v
Les livres du P. Faber sont destinés à lui survivre. Ils sont désormais sa grande œuvre ; il est donc juste que Ion sache ce qu'a été devant Dieu et devant les t iiommes celui qui les a écrits. Ces livres sont un bienfait pour les âmes catholiques, ils sont venus en leur temps, et si faible relativement que soit le nombre de ceux qui les ont lus, on ne doit pas moins en regar-
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der la prodution et la publication en notre temps comme un événement à la fois et un bienfait.
Quoiqu'il en soit, on conviendra que le P Faber a réuni en grand nombre les qualités qui font les véiitables auteurs spirituels : la sainteté de la vie, la science des choses divines et l'expérience des opérations do la grâce en lui-même et dans les autres. Une forte théologie l'a préparé à parier dignement des mystères, une orthodoxie scrupuleuse a dirigé sa pensée à travers les é^ueils dont la route est semée ; la lecture approfondie et raisonnée des livres ascétiques et mystiques de toutes les écoles l'a puissamment aidé à s'orienter dans un monde si au-dessus du monde naturel; la connaissance intime de la Vie des Saints lui a révélé les secrets de la grâce, et une humilité entière l'a accompagné dans toute sa carrière d'auteur spirituel. Il n'est pas une page du P. Faber, qu'elle soit sévère ou brillante, dans laquelle on ne sente le saint, l'homme qui n'a jamais écrit une ligne pour se recommander lui-même. Tel est, à notre avis du moins, le caractère des écrits qu^a laissés en héritage aux âmes pieuses le digne fils de saint Philippe (1).
(1) Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur car leurs œuvres les suivent, opéra enim illor-um, sequuntur îllvs! Ses œuvres ont suivi le P. Faber, pour lui faire cortège et pour le défendre, pour le vêtir de splendeur et le couronner de gloire devant Celui dont il a si bien dit l'amour, devant Colle djnt il a si bien chanté les douleurs, dit M. Sagette. Si Tout pow^ Jésus lui rend dans le ciel les actes d'amour (ju'il a suscités dans les â,mes, il continuera de nous montrer ici-bas les voies faciles de l'amour divin : les Progrès de l'âme et les Conférences ajouteront à sa couronne de docteur mystique à mesui-e qu'ils nous aideront dans la conduite et la direction des âmes. Le Pied de la Croix l'aura conduit au pieJ du trône de l'Immaculée, tandis qu'il enivrera les âmes souffrantes des douleurs de notre divine Mère : le Saint-Sacrement lui révélera ses océans de lumièi'e,
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tandis qu'il nous attirera vfirs ses mystères d'amour. Le Créateur et la Créature l'inondera des feux de la présence divine. I.e Préciewv Sang le couvrira des flots empourprés de sa gloire, et nous continuerons à suivre dans les profondeurs de l'histoire et de notre cœur sa marche mystérieuse et îrionphante; enfin, Bethléem lui donnera les ineffables caresses du divin Enfant.
■ve
Henry-Edward Manning, né à Totteridge, dans le comté de Heretord, en 1808, est fils de William Manning, ancien membre du Parlement.
M. Henry Manning fut élevé à la grande école publique de Harrow. En quittant le théâtre de ses premiers succès classiques, il entra au collège de Balliol, à Oxford, où il obimt, en 1830, les honneurs les plus élevés de l'Université. Il n'est pas sans intérêt d'observer que, parmi les compagnons les plus distingués de sa classe, se trouvaient M. William Paimer, qui a embrassé la foi catholique, et M Anstice, enlevéjeune encore à ses travaux, et dont la veuve est aussi entrée dans l'Église. M. Manning fut élu plus tard fellow du collège de Merton. Ayant reçu les or Ires anglicans, il obtint, en 1833, le bénéfice de Lavington, dans le com'é de S issex, et publia dès lors une série de sermons qui furent très gotiiés. Le jeune cZergijman épousa une des filles de fou le révérend M. Sargent, le pieux ministre de Lavington, un de ces hommes dont le zèle et les vertus font regretter qu'ils n'aient pas connu la vérité, mais qui, par l'excellence de leur vie, ont préparé la voie à ceux qui sont venus après eux. Madame Manning mourut fort jeune. Elle
avait trois sœurs, dont deux sont devenues catholiques. La troisième avait épousé Tévêi^ue anglican d'Oxford. 11 y avait peu de temps que M. Manning était curé de Lavington, lorsque le R. docteur Otte le fit archi liacre de sa cathédrale. Cette position est la plus élevée du diocèse ; l'archidiacre est le substitut de l'évèque, et le remplace dans les fonctions les plus délicates. Depuis lors, jusqu'au moment où il s'est démis de ses fonctions, M. Manning s'est consacré tout entier aux devoirs de son ministère, aimé de tous et vénéré, même des hommes qui étaient les plus opposés à ses principes. En 1841, le savant archidiacre occupa la charge de prédicateur de l'université d'Oxford, fonction spéciale dont la durée est de deux ans. La réputation et l'iiiflence de l'éminent théologien grandissaient à mesure que son talent était mis en œuvre. Les âmes qui cherchaient une direction se tournaient vers lui. Dans toutes les circonstances solennelles, on s'adressait à M. Manning; et, quand il s'agissait de stimuler la charité des fidèles, son éloquence douce et persuasive faisait des merveilles.
En 184-1, l'archidiacre de Chichester fut porté candidat comme prédicateur de Lincoln's Inn, charge dont disposent tous les membres éminents de cette célèbre école de jurisprudence. Ses opinions théologiqaes ne parurent pas assez larges aux jurisconsultes chargés de ce choix; ils préférèrent à M. Manning un ecclésiastique professant des doctrines plus accommodantes, mais qui lui était bien inférieur comme théoligien et cTtnme orateur.
De 1824 à 1850, M. Manning a'publié quatre volumes de sermons, non moins remarquables par l'élévation des idées, la force de ia doctrine, la grâce et la beauté du style, que par le travail de développ'ement bien sensible que la vérité imprimait à son es-
prit. Le célèbre théologien publia aussi un Traité sur Vunité de V Eglise, dédié à son ami M. Gladstone, depuis représentant d'Oxford au Parlement. On a de lui quelques sermons détachés, quelques brochures sur les questions qui ont successivement occupé l'attention du clergé anglican, et des charges ou mandements adressés au clergé en sa qualité d'archidiacre. Les sermons prêches par M. Manning devant l'université d Oxford ont été publiés en un volume en 1844, L'attachement, l'affection de ses paroissiens proclament assez haut de quelle manière l'archidiacre Manning remplissait ses devoirs dé pasteur. Ces sentiments se sont manifestés dans plusieui's circonstances d'une manière touchante, et surtout durant les tristes incidents de l'affaire Gorham. Ce mémorable et instructif procès paraît avoir surtout contribué à dissiper les illusions que M. Manning a longtemps entretenues. Depuis une année environ, on remarquait que le p;eux archidiacre prêchait moins souvent qu'autrefois. Il se bornait au ministère strictement indispensable à ses fonctions pastorales. On fit cette remarque l'été de 1850, lors de la consécration de l'église de Saint-Barnabe à Londres. Un service commémoratif des plus solennels eut lieu dans cette circonstance. On avait annoncé que M. Manning y prêcherait deux fois par jour durant 1 Octave qui inaugurerait l'ouverture de l'église. Cependant M. Manning n'y prêcha qu'une "seule fois. Ce silence était sans doute commandé par des doutes naissants. Après l'arrêt du conseil privé de la Reme, rendu dans l'affaire Gorham, l'archidiacre Manning fut de^ premiers à protester contre cette sentence, déclarant que 1 Église anglicane se trouvait liée jusqu'à ce qu'elle eut rejeté expressément et ouvertement la doctrine énoncée qui s'y trouve sanctionnée. Ce fut presque immédiatement après que M.
Mannîng donna sa démission d'archidiacre et de curé pour entrer dans la vie laïque. L'évèque de Chichester, le R. docteur Gilbert, homme aimable, mais d'une hostilité très prononcée contre le catholicisme, refusa d'abord la double démission di M. Manning. Le prélat attendit jusqu'au dernier jour sans le remplacer, espérant encore qu'il se déterminerait à reprendre ses fonctions. C'est ainsi que M Manning sut se faire chérir, vénérer et désirer des hommes les plus opposés à ses idées.
Après plusieurs mois passés dans la retraite, l'étude et la prière, M. Manning fut reçu dans l'Église catholique, le jour de la Passion, 6 avril 1851, à Londres, entrant, selon l'expression d'un autre converti de distinciion, dans le royaume de Dieu comme un petit enfant. Le dimanche des Rameaux, le nouveau fils de 1 Église reçut la confirmation des mains du cardinal Wiseman, qui l'admit ensuite dans les ordres mineurs. M. Manning, après avoir reçu la prêtrise des mains de l'éminent cardinal auquel il devait succéder, alla étudier la théologie à Rome. 11 revint en 1854, grossir la phalange des apôtres qui évangélisent l'Angleterre. Dieu sait quels succès, obtinrent l'exemple de ses vertus et Téloquence de ses prédications. Tel est l'ancien archidiacre de Chichester, depuis la conversion du R. Newman, la plus brillante conquête, sans contredit, que l'Église ait faite en Angleterre dans les rangs du clergé anglican.
L'université d'Oxford, à cette époque, perdit en peu de temps plus de quatre-vingts à cen/! de ses membres les plus distingués (1).
(1) Il résulte des documents publiés sur l'Église catholique d'Angleterre dans le Directory de 1870, que la Grande-Bretagne comprend 9 archevêchés et 70 évéchés. Elle possède 1,354 églises et chapelles, 69 communautés religieuses d'hommes et 233 de femmes. Il y a eu l'année dernière 50 ordina-
M. Manning a mis au service de la propogation de la foi i;a!hoiiqiie un zèle aussi actif qu éclairé ; grâce à sa huue influence, un grand nombre d Anglicans disim^ucs sont rentrés dans le sein iJe la vraie Eglise. Di'venu successivement piévôt du clnpiire de Westminster, prélat dome-tique du Pape, etc., Mgr Manniniî louit dun:^ grande consiJération à Londi-es, mèm^ parmi les protestants, qui accourent à ses discours.
Lau£ru>te Pie IX, qui a\ait pu, pendant les divers séjoui s du docteur Manmug à Rome, apprécier son savoir et ses vertus, le désigna lai même, en mai 1864, pour succé 1er à l'illustre cardmal Wiseman dans le siège archiépiscopal de Westminster.
Mgr Manning s'est montré à la hauteur de sa position, soit par les œuvres nombreuses qu'il a créées ou favorisées, so t aussi par les solides instructions pastorales qu^il a publiées et dans lesquelles l'éloquent prélat ne s'est pas contenté d'établir les droits du Samt-Siege contre les Anglicans, mais où il a réluté victorieusement les Gallicans attardés auxquels les derniers événements n'avaient pu ouvrir les yeux.
Mgr Manning a été une des lumières du Concile
tions de prêtres séculiers et 12 de réguliers. A la chambre des lords siègt^nt 23 pairs catholiques dont voici les noms : le duc de Norfolk, le marquis de Bute, Is comtes de Den^ bigh, Fingall, Oraneret, Kenmare. Or^ord, Dunraven Gainsborourgh, (jormanston ; les krds Beaumont, Camoys, Stnurton. Vaux de tlarrowden, Petre, Arundell. Dormer, Stafford, Cliff'rd, Lovât, Howden, Howard, Acton. A la chambre des communes siègent 36 membres catholiques : le vicomte de Casili^ro?se. sir H. W. I^arron, sir M. Blennerhasset, sir J.- Esnomlo, sir I* O'Bi'ien, sjr C. O F.o^h en, sir J. Siméon,' Mai; Co.uan, Mac Monceli'*, O'G uior H. m, O'l>onoghue, Doi'teur fi.-u Iv, maj ir (îavin, capiiain- Fagan ; MM. Biyan, Callan, rorbally. D'Aicy, D -asi- Deiahunty, D- la Poer, Dhvereux, K'^ni-lm, l^i;;liy, Downinj', Ennis .Mac Evoy, Mac Mahon, M iguire, .M .'tih ws Moore, Murphy, O'Conor O'iiciliy, Power, Sheriorck et Syuans.
œcuménique convoqué à Rome par Pie IX le 8 décembre 18G9. L'expérience de i'éminent prélat sera d'un grand socours dans les questions qui touchent à rÉglise anglicane.
Les infirmités sous lesquelles succombe cette Église semblent arrivées à leur maximum, et les catholiques ont, plus que jamais, la confiance de voir, enfin, retourner au giron de l'Égl se de Jésus-Christ d^s frère^ dont ils déplorent l''aveugle nent. On peuidireque l'Eglise anglicane se deprotestanlise chaque jour davantage. En dépit des violences puritaines, un grand changement se réalise dans son sein de la manière dont s'opèrent tous les changements moraux, c'est-àdire graduellement. La persuasion, l'exemple des vies saintes, donné par le clergé catholique depuis le rétablissement de la hiérarchie épiscopale par Pie IX, agissent simultanément, l'influence du temps contribue à adoucir les vérités, et lÉglise prétendue réformée d'Angleterre renouera successivement les liens avec le passé en proclamant chaque jour quelqu'une des doctrines et des pratiques de la religion catholique (1).
— Nous extrayons du rapport annuel (1S72) sur la statistique du clergé et des établissements religieux de la Grande-Bretagne les chiffres suivants :
(1) « Nous citerons aussi M. de M listre, qui, dans son livre Du Pape et dans ses Considérations sur la France, parle dans le même sens. Il dit dans le premier de ses ouvrages :
« lout semble démontrer que les Anglais sont destinés à « diinner la tiranle au grand mouvement religieux qui se préa pare, et qui sera une époque sacrée dans les fastes duiien- « re humain. Pour arriver les premiers à la lumière parmi « tous Ceux (jui 1 ont abjurée, ils ont deux avantages in.ip- « précJables et dont ils se doutent peu : ."/est (jue, p irla pius « heureuie des c 'ntradic;iuns, leur sys'ène religieux se « trouve à la t'ois et le ul is évidemment faux et le plus évi- « demnient près d.i la vérité. »
« Dans ses Considérations, il dit en parlant de l'Église « d'Angleterre ;
Le nombre des ecclésiastiques pour l'Angleterre et le pays de Galles est présentement de 1,599 (Tan dernier il n'était que de 1551). Pour l'Ecosse, il s'est accru de 207 a :'25. Les églises et chapelles publiques se sont élevées du chiffre de 1169 à celui de l2~'7. Les communautés d hommes sont au nombre de 72 au lieu de 59 ; celles de religieuses ont atteint le chiffre de
— En Norwége, les conversions se multiplient. Les luthériens assistent par centaines aux conférences des missionnaires. Il y a quelques semaines, le premier enterrement catholique a été fait publiquement à Christiania, et la foule témoignait sa sympathie respectueuse.
A Copenhague, les prêtres catholiques e< les Sœurs de charité sont revêtus de leurs habits religieux sans le moindre inconvénient. Les Sœurs quêtent pour leur hôpital et sont bien accueillies même dans les maisons des protestants.
« Si jamais les chrétiens se rapprochent, comme tout les « y invite, il semble que la motion doit partir de l'Éulise « d'Angleterre. Le presbytérianisme tut une œuvre française, «et, par conséquent, une œuvre exagérée. Nous sommes « trop éloignés d'un culte trop peu, substantiel ; il n'y a pas o moyen de nous entendre ; mai^ l'Église éinglicane, qui nous « touche d'une main, touche de l'autre ceux que nous ne « pouvons toucher; et quoique, sous un certain point de vue, « elle soit en butte aux coups des deux partis, et qu'elle pré- « sente le spectacle un peu ridicule d'un révolté qui prêche « l'obéissance, cependant elle est précieuse sous d'autres as- « pects, et peut être considérée comme un de ces intermèdes « chimiques, capable de rapprocher des éléments inassocia- « blés da leur nature. »
LE R. Docteur J. BRADLEY
On écrit de New- York au journal le Monde, 28 février 1872 :
Si l'Église, dans ces jours de calamités, verse des pleurs sur la désertion de quelques-uns de ses enfants, elle ne reste pas sans éprouver de vives consolations en voyant venir se presser contre son sein maternel tant de transfuges et d'égarés. L'Epoux céleste a doté l'Église d une admirable fécondité. C'est au moment où elle parait stérile qu elle exerce avec plus de force son action sur les âmes et que sa génération spirituelle est plus merveilleuse. Oui, sans doute, il faut s'attrister du spe ;tacle que nous présente l'Europe, de l'apostasie officielle de tous les gouvernements qui prétendent vivre sans le Christ ; mais les épreuves, les persécutions sont le partage de l'Église et l'héritage que lui a laissé son divin fondateur. Elle ne le répudiera jamais.
Aujourd'hui même qu'elle est plongée dans une si grande tristesse, peut-on ne pas reconnaître ce souffle mystérieux qui passe sur les âmes et ouvre les yeux à la vérité "^ Le mouvement religieux fut- il jamais plus actif, plus sincère? et Rome n'est-elie pas l'objectif de tous les regards, de tous les cœurs chrétiens?
Quoique fasse la Révolution, elle ne pourra éteindre la foi, et si l'Église éprouve quelques pertes dans le
vieux monde, ses entrailles se dilatent avec bonheur à la vue des progrès qu'elle fait chez les protestants et chez les infidèles. Dépouillée de tout pouvoir matériel, sans autres armes que la vérité, insultée, méprisée, persécutée comme sous les Nérons ou les Juliens, elle poursuit sa marche à travers les siècles et fait briller la croix civilisatrice chez tous les peuples.
Dans les pays catholiques, à mesure que le torrent de l'erreur déborde, le retour à la vérité, à la pratique des lois de Dieu et de 1 Église devient plus sensible. Nos désastres inouïs, les dangers continuels du Saint- Père n'ont pas peu servi à ramener de hautes intelligences fourvoyées, et de nombreux chrétiens perdus dans l'indifférence ou dans le matérialisme. Chez les protestants, les conversions sont plus fréquentes, et si les évèques et les missionnaires ne publient pas chaqiie jour leurs conquêtes, c'est que l'œuvre de Dieu se fait dans le silence, dans l'intimité domestique. Le moment venu et quand nos adversaires croiront être les maîtres, on verra la somme de bien qui s'est faite sans bruit, et ceux qai aujourd'hui chantent triomphe seront confondus.
11 est cependant quelques conversions qu'il est bon de faire connaître. La position des personnages qui en sont Tobjet étant plus élevée, leur exemple exerce aussi une plus heureuse influence ; il est bon parfois d'opposer aux apostasies si éclatantes de plusieurs nainistres de la religion la conversion d'autres ministres qui s'empressent d'occuper leurs places. Ce fait se renouvelle souvent en Angleterre et aux États- Unis. Nous en avons eu tout dernièrement une preuve manifeste. Nous voulons parler de l'abjuration faite à New-York, le 24 janvier 1872, par un éminentépiscopalien, et dont s'occupe toute la presse américaine.
Le R. Docteur Joshua Bradley, gradué de TUni ver-