‹ Célèbres conversions contemporainesChapitre 7 sur 13 · LE R. D*" J. BRADLEY · texte numérisé non relu

LE R. D*" J. BRADLEY

étudier cette grave matière, à recourir à la prière ; puis, s'ils reconnaissent comme lui la vérité, à tout sacrifier pour l'embrasser.

Le lendemain, il se rendit au monastère des Passionnistes, a Hobok'îr, pour faire une retraite préparatoire, et le mercredi :;^3, lèie de sami Timotiiee, il fit solennellement son abjuration dans 1 Église de Saint-Stephens, et reçut le baptême catholique des mains du Révérend doLiieur Mac Glynn. Cette vaste et belle église était remplie par les catholiques et les non-catholiques, parmi lesquels un grand nombre de ministres de diverses contessions. Avant cette imposante cérémonie, le docteur Mac Glynn développa à l'auditoire la divine mission de l'Eglise, fondée par Jé-us-Uhrist sur le roclier de pierre; et expliqua la doctrine qui seule mène au salut ; puis il donna le sens des céréiuonies auxquelles il allait procéder. L'émotion était grande dans 1 auditoire quand le docteur Bradiey, d'une voix haute et ferme, renonçait à ses erreuis et jurait de croue à toutes les ventés enseignées par l'Eglise catholique. Après cette cérémenie, un grand nombre de gentiemens et de ladies se présentèrent à la sacristie pour complimenter le nouveau converti, et ce dernier les recevait avec une simplicité et une modestie qui fai-^aient l'admiration de tous, et prouvaient manifestement l'opération de la grâce (1).

(1) Les Etats-Unis d'Amprique forment sept provinces ecclésiastiques, rciiieniiaut 5J Uiocèse-. et 8 vicariais apusioliqu-is. \oici les noms de ces provinces, diucèses et vicarii^Ls : . ..,^

Baltimore : 11 diocèses, 2 vicariats apostoliques.

Ciacinuali: y Lliucéaes.

rsouvelie Orléans : 6 diocèses.

New-York. : 10 diocèses.

Oreyon : 3 diocèses, 2 vicariats apostoliques.

Saint-Louis : 11 diocèses, 4 vicariats apostoliques.

San-Fraacisco : 3 diocèses, 2 vicariats apostoliques.

Le général Dungan, sénateur pour le county d'Anson, un des hommes les plus honorés et les plus distingués de la Caroline du Nord, vient aussi d'être reçu dans l'Eglise catholique. 11 descend d'une mère française calviniste, et son père était ministre baptiste ; son frère est encore ministre de cette secte. Il était possesseur d'une grande fortune dissipée dans la guerre du Sud, Il habitait dans une contrée de lÉtat où la religion compte peu de fidèles. Son county est presque entièrement baptiste, et il est douteux qu'il y ait d'autres catholiques en ce moment que le général Dungan. Dans la Caroline du Nord, le caiholicisme semble encore au berceau. Monseigneur Gibbons, évêque de Wilmington, a un vaste champ à défricher et peu d'ouvriers pour le seconder. La moisson parait mûre et les conversions se préparent. Le général Dungan est venu de lui-même demander le baptême. Comme il avait le cœur droit et honnête, Dieu l'a illumine de sa grâce. Le jour de son baptême, la petite Congrégation catholique était en fête. Deux autres protestants firent en même temps leur abjuration et vinrent augmenter le nombre si restreint des catholiques.

Le nombre des prêtres est de 3,183. On compte aux Etats- Unis : 3,463 é- lises; 1,695 chapelles ou stations; 74 séminaires ou collèges préparatoires; 1,404 collèges ordinaires ou écoles ; 203 couvents de femmes ; 48 monastères d'hommes ; 150 orphelinats renfermant 9,000 orphelins; 49 hôpitaux ; environ 150 autres établissements de charité.

Les chiffres qui précèdent, à l'exception de ceux qui représentent le nombre des églises, chapelles et séminaires, nous ont été fournis par un recenser, ent fait en 1865. Depuis cette époque le nombre des établissements catholiques a considérablement augmenté.

§ I. —Le comte Auguste de la Ferronnays dans sa jeunesse.

Le touchant Récit d'une Sœur publié par une fille du comte Auguste de la Ferronnays, a répandu sur cette noble famille un vif intérêt. Après avoir lu cette histoire si pleine de larmes, on aime à connaître les détails intimes du chef de cette honorable maison, voilà pourquoi nous sommes heureux de pouvoir satisfaire cette pieuse curiosité en donnant ici quelques extraits du dernier ouvrage de M. A. -F. Rio, un ami de cœur de M. de La Ferronnays (1).

« Le comte Auguste de La Ferronnays, descendant d'un compagnon d'armes de Bertrand Duguesclin, avait dans sa personne, dans son âme et dans son caractère, tout ce qu'il fallait pour justifier cette descendance et son origine bretonne. Si quelques boufïées de l'air pestilentiel du xvme siècle avaient pénétré jusqu'au foyer paternel, l'angélique piété de sa mère l'en avait préservé assez longtemps, pour mettre en sut été, dans les replis les plus inaccessibles de son cœur, des germes latents qui, après y avoir été préservés mtacts à travers les vicissitudes les plus orageuses d'esprit, de cœur et de destinée personnelle,

(1) Epilogue de l'Art chrétien (1872). 2 vol. Librairie Ha- •hitte.

devaient enfin produire, pour l'édification de ceux qui étaient dignes de la comprendre, l'une des plus magnifiques floraisons spirituelle-* qu'on ait jamais vues.

« Ses premières aventures dans l'émigration ne furent favorables ni à son progrès intellectuel ni à son progrès moral. Ce fut seulement quan 1 la vie rude des camps vint remplacer la vie trop oisive des châteaux, que le jeune émigré trouva l'emploi de ses qualité^ énergiques, mais sans pouvoir partager la satisfaction d'amour-propre que de rares succès, trop chèrement achetés, donnaient à !=:es compagnons d'armes. Que de fois ne lui avons nous pas entendu raconter, avec son accent le plus ému, les angoisses patriotiques dont son cœur était saisi, quand d voyait les soldats français plier devant les Autrichiens ou les Russes, dans les rangs desquels le malheur des temps le condamnait à combattre ! car il comprenait mieux que la plupart des vétérans de l'émigration, le genre de fanatisme qui avait entraîné les populations à la défense des froniières envahies ou menatîées, et il faisait remonter plus haut que 89, la responsabilité des maux auxquels la France était en proie et qui menaçaient de s'étendre à toute lEurope. Mais son appréciation des effets et des causes; ne s^élevait pas encore à la notion de solidarité nationale ou de châtiment providentiel attiré par une série de prévarications sur les innocents aussi bien que sur les coupables.

« A|jrès les huit campagnes dont se composait l'état de service des émigrés depuis 1702 jusqu'au licenciement définitif de l'armée de Condé en 1801, rien ne manquait à l'éducation militaire^ du jeune comte de La Ferronnays, et son brillai. t courage n'avait pas été le seul genre de mérite qui I eiit signalé à rcstime de ses chefs et à l'émulation de ses camarades. Il n'aurait même dépendu que de lui, s'il avait voulv^

imiter quelques-uns de ses frères d'armes, de conquérir aussi rapidement qu'eux, au service d'une puissance amie, une position digne d^ ses talents et de son nom ; mais celle que lui avait faite Tainitié toute chevaleresque du duc de Berry, à côté duquel il avait affronté tant de périls, lui réservait une haute destinée.

« Au point de vue de Phonneur militaire, l'émigration française en Allemagne, avait été p ur lui une excellente école, et il en avait rapporté des aspirations belliqueuses qu'il fut, plus d'une fois, sur le point de satisfaire. Mais, sous tout autre rapport, l'influence qu'avait exei-cée sur lui la société de ses compagnons d'exil, lui avait été très nuisible, et ce n'était pas parmi les émigrés d'Angleterre, du moins parmi les émigrés laïques, qu il pouvait trouver l'exemple et les lumières dont il avait be^'oin pour lutter rontre les cor.séquences des doctrines que beaucoup d'entre eux avaient emportées de la mère patrie.

« L'amiral sir Philip Durham, lors de l'expédition de Quiberon, où il avait le commandement d une frégate, racontait que les Français qu'il avait à son bord, et dont il comprenait parfaitement le langage, le scandalisèrent tellement par la licence et limpiété de leur propos que, malgré les quararte-six ans écoulés depuis ce scandale, l'impression de dégoût qu'il en avait reçue subsistait encore dans toute sa force. Hélas ! qui de nous, plus ou moins septuagénaires, n'a pas connu quelqu'un de ces émigrés politique uent et retigieus'^nent incoi^rigiblns sur l'esprit desqupls, quand ils en avaient, le xvi i^ siècle avait laissé son empreinte et qui étaient tout fiers de n'avoir rie.i appris ni rien oublié?

« Quoiqu'il en soit, ce n'était pas dans une société composée de tels éléments qu'un jeune homme pou-

vait puiser l'émulation nécessaire pour remplir les lacunes que le malheur avait nécessairement causées dans son éducation. \

§ II. — Épreuve et retour vers Dieu.

M. Rio raconte qu'il s'était formé dans l'émigration des relations très intimes entre Auguste de La Ferronnays et le duc de Berry. M, de La Ferronnays, débarquait quelques années plus tard dans le port de Cherbourg ; sa longue absence ayant plutôt réchauffé que refroidi son patriotisme, il put croire qu'il inaugurait, en ce moment, la phase la plus brillante et la plus heureuse de sa carrière. Rien en effet ne semblait manquer à son bonheur, ni comme français, ni comme époux, ni comme père, ni même comme courtisan : car le prince dont il était aide de camp et dont l'amitié lui était garantie par tant de souvenirs communs, était devenu l'héritier présomptif du trône ; ce qui ouvrait au fidèle compagnon de son exil une perspective qui promettait une ample satisfaction à son ambition et à sa vanité, s'il avait été ambitieux ou vain ; mais comme il n'était ni l'un ni l'autre, et que de plus il n'était pas flatteur, on pouvait prévoir que la fortune ne lui sourirait pas longtemps.

« Ce fut en 1816, à l'occasion du mariage du du*', de Berry, qu'elle sembla mettre le comble à ses faveurs. Madame de La Ferronnays, nommée dame d'atours de la future duchesse, avait eu la première l'honneur de lui faire sa cour le jour où elle débarqua sur le quai de Marseille ; et ce fut elle aussi qui réussit le mieux à gagner les bonnes grâces de la jeune princesse et qui eut avec elle les relations les plus cordiales depuis le moment de son débarquement jus-

qu'à celui de son arrivée dans la capitale ; de sorte qu'il y eut bientôt, entre la duchesse de Berry et sa dame d'atours, des rapports non moins intimes que ceux du duc de Berry avec son aide de camp. A quoi il faut ajouter, comme couronnement fatal de toutes ces prospérités domestiques, le titre de gouvernante des enfants de France donné, par anticipation, à madame la marquise de Montsoreau, belle- mère de M. de La Ferronnays ; de sorte que les faveurs les plus enviées de la fortune semblaient garanties d'avance à la famille au moins pour deux générations.

Un homme n'a pas toutes les qualités ; c'est ainsi que le duc de Berry toujours très convenable dans ses rapports avec les personnages officiels qui n'avaient à recevoir de lui que des ordres ou des bienfaits, ne gardait pas toujours la même mesure avec un ami dont la franchise lui semblait parfois importune, il était difficile qu'il n'y eût pas de temps en temps des explosions d'humeur plus ou moins impérieuses dans ses rapports avec de La Ferronnays, sauf ensuite à les réparer par des désaveux dont l'accent ne laissait aucune prisa à la rancune, ni aucun doute sur la sincérité du repent'r.

« Il vint un jour cependant où la blessure fut trop profonde pour que celui qui l'avait faite essayât de la fermer; et d'un autre côté, la fierté toute bretonne du gentilhomme qui l'avait reçue, était trop exigeante pour lui permettre de faire des avances de réconciliation là où il avait droit à une réparation. Ce mode de redressement étant impossible, la rupture était inévitable malgré les conséquences désastreuses qu'elle entramait pour l'offensé. L'honneur était sauf; mais la position du père de famille était affreuse ; car les ruines domestiques causées par les dépradaiions révolutionnaires n'avaient pas encore été réparées ou du moins

allégées par la loi d'indemnité, de sorte que M. de La Ferronnays, tombé dans la disgrâce royale en même temps que dans celle du comte d'Artois et de son fils, renié par ses faux amis qui ne voulaient pas se compromettre en plaidant sa cause, quelque jus^te qu'elle fût, se vit exposé avec ses cinq enfants, dont trois en bas âge, à recommencer en France l'amer apprentissage qu'd avait fait en terre étrangère.

« Bien que son étoile polaire fût encore cachée ou du moins vilée par de gros nuages, un instinct irrésistible lui fit prendre le chemin de la Bretagne, pour cheicher des consolations et surtout des conseils auprès d'une sœur devenue supérieure 'lu couvent de la Visitation à Nantes, et avec laquelle j'eus, en J837, une longue conversation que je n'aurais pas confiée à ma mémoire seule, si j'avais prévu l'usage que j'en pourrais faire un jour. 11 va sans dire qu'elle me parla beaucoup de son frère et du contraste, si consolant pour elle, entre la date de 1817 et celle de 1837. Ce fut alors que j'appris, pour la première fois, la persistance héroïque avec laquelle M. de La Ferronnays, depuis son enfance, avait continué, à travers toutes les distractions de la guerre et des plaisirs, à dire chaque jour en di-pit de tous les obstacles, la courte prière à la sainte Vierge que sa mère lui avait appris à balbutier sur ses genoux. Là se bornait probablement encore sa dévotion quotidienne^ quand il alla chercher à Nantes un adoucissement à ses chagrins. Mais il y avait d'autres âmes plus familiarisées avec Dii'u que ne l'était alors la sienne, et auxquelles leur sublime résignation donnait presijue le droit d être exaucées. »

Après plusieurs mois de cruelle incertitude, on apprit enfin que le duc de Berry fut déterminé par son bon cœur à intervenir secrètement près du roi en fa-

veur de son ami malheureux. M, de La Ferronnays fut nommé ambassa'leur en Russie, nous ne le suivrons pas sur ce théâtre, où il eut occasion de faire appi'écier les qualités de son esprit et de son coeur. Sa Idyiuté, sf>n caractère et ses bonnes manières avaient triomphé de la hauteur de l'empereur Nicolas, qui le traitait en aini. 11 était aussi l'ami du roi de France, qui, en 1828, l'avait appelé au ministère de^ affaires étrangères. Beau, brillant, brave, intelligent, il portait dans «on cœur, à son front et dans tuute sa personne quelques-unes de ces qualités qui font du vrai gentilhomme français, au milieu de tant d'hommes laids et bornés, le plus présentable et le plus accompli habitant de la terre,

La révolution de Juillet obligea M. de La Ferronnays à rentrer dans la vie privée, quoique sans fortune et chargée de plusieurs enfants (1). Voici dans quels termes il répondait à une perso me qui le félicitait, à cet occasion, de son noble désintéressement:

« Votre admiration pour ma conduite est sans motif; si vous voulez vous en convaincre, demandezvous qu^elle eût été votre opinion sur mon compte si, par des considérations d'intérêt personnel, je m''étais conduit autrement que je ne l'ai fait ; certes, vous m'auriez rajins estimé; je ne suis donc pas très admirable de n'avoir pas fait ce qui aurait pu donner à vous ou à d'autres le droit de mr? mépriser. Mon premier besoin est toujours de marcher tète levée, même

(1) M. le comte de La Ferronnays était encore, au mois de mai 18W, ambassadeur à Rome.

Il avait épousé la nièce de cotte vaillante et fidèle duchesse de Tour/.el, qui accompagnait à V'arenne le rui et la reine, comme gouvernante de leurs enfants. Trois fils et quatre filles étaient n'îs de cet heureux maria.Lre. Tuute cette femille, comblée île fous les dons de la nais-^ancr", du ran::', du monle, était réunie à Kome, sous le plus beau ciel de la terre, dans le plus beau mois de Tannée, et dans tout l'éclat d'une existence enviable.

devant mes ennemis ; je mourrais s'il se pouvait trouver un seul homme dans le monde qui se crût en droit de me faire baisser les yeux. »

« ... La raison, la réflexion, la conviction, la con^;cience, mon amour exalté pour mon pays, tout me dit que je dois rester fidèle au principe conservateur, à celui sans lequel l'ordre, le calme, le bonheur et la prospérité des empires ne peuvent jamais être assurés. Mon patriotisme véritable et désintéressé ne sait point se courber devant l'œuvre de la violence, du caprice et de la précipitation. »

Malgré ces mécomptes et ce changement de position, les La Ferronnays n^étaient point encore malheureux. Dieu ne leur avait pas tout ôté, il ne leur avait pris que la richesse. Le père par sa fidélité, avait grandi dans le respect public, ses fils et ses filles avaient été prépsrés par une éducation forte au travail et au sacrifice. Pendant quinze ans, leurs parents avaient traversé les honneurs, mais ils n'avaient pas oublié l'émigration, les épreuves des jours d'exil, et quand ils rencontrèrent la pauvreté, ils la saluèrent comme une ancienne connaissance, aimant d'ailleurs et tout ce qui arrive, parce que, pour des chrétiens, ce qui arrive ici-bas arrive d'en haut. Ils se retirèrent près de Naples, à Castellamare, où leur résidence était assez bien l'image de leur vie : une chambr e étroite et une vue magnifique, un horizon radieux contemplé d'une demeure exiguë. Un peu plus tard, nous les retrouvons à Chiaja, dans une jolie maison, gais, consolés, ravis, les frères partant pour la vie active, les sœurs s'aimant de toute leur àme, allaiir, cueillir des fleurs dans les jardins de lady Acton, pour les porter le soir au bal, présentés à la cour ; tous dépouillés de la fortune sans l'être d'aucune joie, et goûtant ce plaisir très particulier que nous trouvons

dans les voyages, et que nous devrions trouver dans la voyage de la vie, ce plaisir qui consiste à admirer plus vivement ce qui n'est pas à soi, sans aucun des soucis, sans aucune des vanités de la possession personnelle.

Toutefois, cette vie charmante n'était pas exempte de dangers. A 1 étranger,, on est trop libre, on ne sent pas attaché sur soi ces mille regards des parents, des amiSj des voisins, des rivaux, dont le contrôle, souvent importun, est plus souvent utile. Les familles des diplomates, surtout, habituées à recevoir des grands égards et à nouer des liens passagers, passant de cour en cour, de Pétersbourg à Londres, ou de Londres à Rome, vivent dans un monde cosmopolite, le plus séduisant, le plus amusant de tous, peut-être, mais le plus dangereux (1).

§ IIL — Le travail de la grâce.

Cependant le calme, la solitude, si favorable aux réflexions sérieuses, dont jouissait M. de La Ferronnays, loin des préoccupations diplomatiques, produisirent de salutaires impressions sur son âme naturellement chrétienne. On pouvait remarquer dans ses conversations le travail de la grâce sur ses idées qui se modifiaient chaque jour.

Nous laissons parler M. Rio, son ami intime : « M. de La Ferronnays venait d'avoir à Paris des entretiens sur un important sujet qui l'avaient prédisposé à tous les élans de la foi et d'amour compatibles avec le degré d'initiation auquel il était parvenu. Ce n'était plus un narrateur que nous avions devant nous, c'était un prédicateur qui semblait décidé à

(1) A. Cochin.

laisser dans l'âme de chacun de ses deux auditeurs une impression qui fût en rapport avec leurs vocations respertives.il s'épargnait si peu lui-même, dans les exhortations qt^il nous adressait, que nous é ions comme ébahis de son abiissement volontaire. Ce fut alors que \e vis resplemlir en lui, pour la premi'^re fois, comme" une étoile jusque-là voilée, la plus belle, la plus rare des vertus chrétiennes, je veux dire l'humilité I

« La subite apparition de ce phénomène dans un hc'mme qui avait été exposé à toutes les t'^ntations Je l'orgueil, me causa une sorte de stupéfaction qui, en réagissant sur mon intt^rlocuteur, lui fit articuler ou plutôt balbutier des paroles qui achevèrent de me mettre hors de moi. Je me levai précipitamment, et comme la table me séparait de lui, j'allais me placer derrière sa chaise, afin de pouvoir arroser sa tête vénérable de mes larmes et la presser en Uiéme temps contre mon cœur. Ce moment fut doux au- delà de toute expression et décisif pour l'avenir. Nous nous embrassâmes sans mot dire et cet embi^assement fut le premier gage d'une amitié qui devait durer autant que sa vie, ei réaliser pour moi un genre d'idéal que je n'avais pas môme entrevu jusqu'alors. »

Les épreuves, surtout la mort de son fils Albert, vinrent encore perfectionner l'âme de M. de La Ferronnays et ajouter je ne sais quoi d'acheoé^ que le malheur donne à La vertu.

, M. Rio fut très édifié de la résignation de son digne ami dans cette circonstance si triste. « Connaissant, dit-il, sa nature expansive, je m'étais attendu à une de ces explosions de douleur d'autant plu^^ irrésistibles qu'elles ont été plus longtemps i"om|)rimét^s. Mai^ je n'étais pas au cour-ant de re qui >^'était passé d'extraordinaire dans cette âuje privilégiée. Quel changement

et quelle surprise, malsjré tout ce qu'on m'avait dit pour m'y préparer ! Quelle douceur dans le regard, quel attendrissement dans la voix, jadis si ferme et si sonore, et surtoui quel charme tout nouveau pour moi, dans r.e mélange de noblesse et de mélancolie, devenu depuis son malheur, le cara<'tère distinctit de sa physionomie.

« A ce changement extérieur correspondait un changement inférieur dont il était pressé «le s'entretenir avec moi.. Maintenant que la lumière qui éclaire les répions du monde idéal avait commencé à luire pour lui, il avait appris à subordonner les intérêts de la vie pratique à des intérêts supérieurs...

« De là, à l'application du grand remède des âmes malades qui sont pressées de guéiir, il n'y avait qu'un pas et ce pas avait été franchi. La petite église de Siunte-Valère avait été le théâtre de cet événement, le plus mémorable de tous dans une vie qui se compose, pour ainsi dire, d''évènements mémorables, bien qu'ils ne soient pas tous éclatants. Nous y fîmes une visite d'action de grâces le lendemain de mon arrivée et l'on devine sans peine, d'après ce début, sur qui et sur quoi roulèrent nos conversations devenues plus intimes que jamais. Une semaine entière fut consacrée à ces épanchements réciproques par lesquels s'inaugurait une ère nouvelle dans notre amitié. »

Quelque temps après, M. de La Ferronnays écrivait à Sf>n ami des lettres où son humilité se montrait d'autant plui=, qu'il prenait un soin plus grand pour cacher sa vertu. Nous en détachons le passage suivant :

« Il y a des mots qui ne doivent jamais se retrouver dans les lettres que cous m'écrivez: tels sont ceux à'adrriiration, de reconnaissance, de dévouement et autres expressions du même genre. Elles ne con-

viennent ni à vous ni à moi, elles me font rougir* et m'obligent à faire sur moi-même des retours si humbles que j'en demeure tout confus et tout mal à mon aise. Il n'y a pas d'être au monde qui soit moins admirable que moi, croyez m'en sur ma parole. Quand vous me parlez de votre admiration, c'est comme si vous faisiez à un voleur l'éloge de sa probité. Je n'ai jamais rien fait, ni ne pourrai jamais rien faire qui mérite votre reconnaissante ni votre dévouement ; ce sont de ces sentiments que l'on garde et qu'on doit être fier et content d'éprouver pour ceux auxquels on ne peut pas rendre le bien qu'on en reçoit...

« Aimez-moi donc toujours et tant que vous pourrez, mais au nom du ciel, ne m'admirez jamais et ne me parlez jamais de votre reconnaissance. »

M. de La Ferronnais n'était pas moins avancé dans la résignation et l'abandon à Dieu que dans Thumilité. Que l'on en juge par les sentiments si touchants de la lettre dans laquelle il annonçait à son ami le mariage de sa fille Eugénie si distinguée par les qualités de son esprit et de son cœur. On dirait une paraphrase du Nunc dimittis.

« Vous nous connaissez assez, mon cher Rio, pour être bien sur que ma bonne femme et moi nous ne faisons pas un seul retour sur nous-mêmes, et que nous voyons sans regret et sans tristesse, le grand isolement dans lequel nous allons nous trouver. Dieu reste avec nous, mon ami ! Est-ce donc être isolé? Il nous prouve qu'il nous aime en nous envoyant, dans nos vieux jours, une consolation plus grande que nous n'os:ons la désirer. Amour, espérance, prières, reconnaissance. Ahl soyez traquille pour nous, la vie nous sera douce et légère. Notre temps finit, le soir arrive, nous pouvons déjà entrevoir l'aurore du jour sans fin ; et\ maintenant que je suis tranquille sur le

sort de mes pauvres filles (cap Eugénie pourra tenir lieu de mère à ses sœurs), Dieu peut nous appeler. J'ai tant d'a.iiour pour lui dans le cœar, que je sens que, confiant en son infinie miséricorde, je puis paraître en sa présence sans aucune crainte. »

On voit par ces paroles si belles, le travail que la grâce, cette habile ouvrière, comme dit Bossuet, avait fait dans l'âme d'Auguste de la Ferronnays.

§ IV. — L'intérieur d'une famille chrétienne.

Si nous voulons jouir du spectacle touchant d'une famille chrétienne, pénétrons avec M. Rio dans la maison de M. de La Ferronnays. Nous verrons comme les cœurs y sont unis, jamais le pauvre ne s'y présentait sans recevoir avec l'aumône matérielle quelque bonne parole qui le consolait dans son indigence. Tout y est bien réglé ; chaque chose a son temps, la prière en commun, les causeries, l'étude, la musique, les œuvres de charité. Les récréations, depuis la mort d'Albert de La Ferronnays (1), étaient devenues plus sérieuses, elles étaient empreintes d'une mélancolie indéfinissable qu'on remarquait surtout dans les exécutions musicales. « La voix d'Alexandrine était plus triste et plus pénétrante. On eût dit qu'elle avait toujours les yeux fixés sur une tombe. La voix d'Eugénie avait quelque chose de plus céleste et se mariait

(1) M. Rio nous a révélé quelques détails très éd'fiants sur la piété d'Albert de La Fi^rronnays. On sait combien il dé--irait la retour à la vraie Eulise de celle qui devait lui être unie par des liens indissolubles. Or, un jour, de grand matin il fit, aux sept basiliques de Rome un pèlerinage nu-pieds afin d'obtenir la conversion de cette àme. On sait qu'à son lit de nort, il eut la consolation de voir son vœu exaucé.

admirablement avec celle de sa belle-sœur. Je n'ai pas besoin de dire que leurs chan's de prédilection étaient ceux qui exprimaient le mieux leurs aspirations personnelles presque toujours dirigées vers le monde mvisible...

« C'était en obéissant à des influences de ce genre qu'Alevan'lrine chantait où se faisait chanter par Eugénie le Fil de la Vierga, composition charmante et vraiment idéale dans ses tendances, et si bien assortie à l'espèce de mysticisme qui présidait à nos relations réciproques, que nous ne pouvions pas nous empêcher de la fredonner .partout, même dans nos promenades. Nous en eussions volontiers fait un cantique du soir, si nous n'avions pas craint de profaner notre ch ipelle. Il y avait surtout une strophe, la dernière de toutes, qui s^était si bien emparée de l'imagination de M. de La Ferronnays, qu'il la chantait en guise de monologue, dès qu'il était seul dans ?a chambre ou dans les allées du jardin. Il est vrai que les deux derniers vers de cette strophe ouvraient une perspective bien attrayante pour une âme disposée comme Tétait alors la sienne :

Adieu, pauvre fil blanc, je t'aime vole encore

Mais ne vas pas T'accrocher en passant au buisson qui dévore

Et tend les bras ; Ne te repose pas quand du haut des tourelles

Le jour a fui, Vole haut près de Dieu ; les seuls amours fidèles

Sont avec lui !

ft Cette exhortation finale, soit qu'il se la répétât à lui-même, soit qu'il se la fil chanter par l'une de ses filles, le rpndait à la fois joyeux et pensif, et quand le chant finissait il y avait toujours un silence propor-

tionné à l'intensité de Timpresion qui avait été produite. »

L'abbé Gerbet composa une belle pièce de vers sur les Catacombes que la famille de La Ferronnays aimait à chanter sur l'air du Fil de la Vierge. En voici les plus belles strophes :

Hier j'ai visitf^ les grandes catacombes

Des temps an^'iens ; J'ai tou(^hé de mon tVont les immortelles tombes

De.s vieux i^hréliens :

Et ni l';istre du jour ni les célestes sphères,

Lettres de feu, Ne m'ont jamais fait lire en plus grands caractères

Le nom de Diea !

Lieux siorés où l'amour pour les seuls biens de l'âme,

Sut tant souffrir !

En vous interrogeant, j'ai senti que sa flamme

Ne peut mourir ; Qu'à chaque être d'un jour qui mourut pour défendre

La Vérité, L'Être éternel et vrai, pour prix du temps, doit rendre

L'Eternité !

J'ai sondé d'un regard leur poussière bénie,

Et j'ai compris Que leur âme a laissé comme un souffle dévie

Dans ses débris ; Que dans ce s ible humain qui dans nos mains mortelles

Pèse si peu, Germent pour le Grand-Jour les formes immortelles

De presqu'un Dieu !

C'est là qu'à chaque pas on croit voir apparaître

Un trône d'or

Et qu'en foulant aux piids des tombeaux, je crus être

Sur leTbabO'!

Descend z, descendez au fond des ca'acombcs.

Aux plus bas lieux ; Descend z, le cœur monte, et du haut de ces tombes

On voit les cieux!

La prière se faisait en commun au château de Boury, selon 'e salutaire usage des familles chrétiennes.

On la terminait quelquefois par un cantique composé par l'abbé Gerbet. Voici comment M. Rio raconte une de ces scènes si touchantes :

« A peine la prière fut-elle terminée, que les trois sœurs dont les voix harmonieusement combinées avaient jadis produit dans nos âmes des émotions faciles à réveiller, entonnèrent une espèce de cantique dont les modulations très simples en elles-mêmes, n'étaient pas faites pour remuer l'imagination, si elles n''avaient pas servi d'accompagnement à des paroles tellement aporopriées à la circonstance, qu'il était impossible qu'elles ne nous parussent pas avoir été composées exprès pour nous. Aussi l'impression qu'elles produisirent sur mon âme peu préparée aune si délicieuse surprise, fut-elles de celles que la langage humain ne saurait rendre. Voici la pièce qui en fut l'occasion :

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