‹ Célèbres conversions contemporainesChapitre 8 sur 13 · LA PRIERE DU SOIR · texte numérisé non relu

LA PRIERE DU SOIR

La nuit, la sombre nuit s'étend sur nos demeures, Mais pour un cœur qui prie est-il de sombres heures,

Venez, amis pleins d'un célesie espoir.

Faire avec nous la prière du soir.

Dans cette triste vie où tout se décolore, Si de quelque bonheur vous espérez l'aurore,

Venez encore pour garder cet espoir.

Faire avec nous la prière du soir.

Quand, aux jours douloureux, la nuit se fait dans l'âme, Quand la joie en vos cœurs laisse mourir sa flamme,

Ali! revenez pour retrouver l'espoir,

Faire avec nous la prière du soir.

Quand votre dernier jour s'éteindra sur la terre Ne regrettez pas trop la céleste lumière,

Et ne songez, pleins d'un meilleur espoir,

Qu'à bien finir la prière du soir.

Pour se faire une idée de l'effet produit par cette dernière strophe, il faut avoir* présent à l'esprit lo deuil permanent de la famille, deuil diversement nuancé selon les souvenirs et les aspirations spéciales de chacun de ses membres. De là résultait nécessairement que tous ne s'assimilaient pas de la même manière les paroles de cette poétique prédication.

Le séjour de labbé Gerbet dans la famille de M. de La Ferronnays fut providentiel. Voici comme il en parle à sa fille Paulme :

« Le lumineux, le doux, le profond, et surtout le consolant abbé Gerbet répand un charme indicible dans nos entretiens du matin et du soir. Avec lui, la science et la métaphysique se dépouillent de toute sécheresse et de toute aspérité. La vertu prêché3 par cet excellent homme s'insinue, pénètre, inonde d'une bienfaisante lumière et vous arrive droit au cœur. Mon ignorance l'accable de questions, d objections, de subtilités, des sophismes : rien ne le rebute, rien ne l'ennuie ; il répond à tout, et comment 1 A mesure qu'il parle (et je le fais parler jusqu'à lui dessécher la poitrine), je sens mon âme s'agrandir, mon cœur battre plus à l'aise, mon esprit s'étendre, et mes idées s'élever à une hauteur à laquelle je ne me serais jamais cru ni la force ni la puissance de les porter. Ah ! si partout cette religion sublime était parlée, écrite, interprétée comme elle l'est par ce véritable apôtre, il faudrait bien peu de temps pour qu'elle devînt universelle. La présence au milieu de nous de cet admirable consolateur est un véritable bienfait de la Providence, que je suis tenté de regarder comme un miracle de sa bonté, et qui me fait espérer la fin de mes épreuves. »

Cette foi, que M. de La Ferronnays avait acceptée avec une si entière générosité, établit dans son âme

comme des degrés : Aseensiones in eorde suo dispo^ suit par lesquels il s'éleva jusqu'au pius héroïque dévouement, de telle manière que si sa vie politique fut d'un sage, sa mort fut d'un samt.

§ V, — Les denières années du comte de La Ferronnays.

Malgré son caractère noble et Inyal, le comte de La FeiTonnays avait oublié ses devoirs envers Dieu, au milieu du tumulte des affaires et des fêtes mondaines. Voici sur ses dernières années des détails bien fouchints. Nous laisserons parler un de ses amis qui avait pu l'apprécier:

« Le long de la voie Sacrée, parmi les monuments en ruine qui forment une ceinture si pittoresque à ranti'pie Forum, le temple des deux frères fondateurs de Rome est un di ceux qui ont le moins souffert des ravages du temps et des barbares. Le christianisme, en les purifiant, en a saiivé les débris, fiesfauré par un Pape, au vi« siècle, le temple de Romulus et de Remus est devenu l'église de Saint-Côme et Saint- Damien, deux frères aussi, mais deux frères chrétiens, demeurés toujours unis dans la vie par leur amour, dans la mort par le martyre, dans l'éternité par la gloire.

« J'aime cette église comme un monument des premières conquêtes de la foi sur le paganisme. Il y avait hier la station du carême, et je suis allé la visit'^r. L'àme encore toute remplie du souvenir de M. de La Ferronnays, je me suis rappelé qu'à pareil jour, il y a un an, je me trouvais pr^s de lui, à cette même place, priant sur le tombeau des deux martyrs, devant le Saint-Sacrement solennellement exposé. Il me semblait le revoir encore à genoux contre la balustrade

du sanctuaire, dans l'attitude du recueillement le plus profond, les mains jointes el le visage en quelque sorte resplendissant d'une ferveur angénque. J ai relu, avec la vive émoiion d'un tel souvenir, une prière en forme d'amende honorable, composée par lui et tout entière écrite de sa u am ; il l'avait laiss^ée toinb 'r de son livre en se reiirant. Hélas ! sa mort me permet aujourd hui de révéler ceite tC'Uchante prière ; je crois pouvoir vous en adresser quelques fragments pour la plus grande louange de Dieu, et pour la gloire aussi de celte âme si grande, si admirable dans son repentir (1).

« ... 0 mystérieuse prévision de la plusincompré- « hensible bonté ! c'est à vous seul que je dois de « n'être point tombé dans le désespoir; seule vous « pouviez relever mon âme du découragement mortel « dans lequel devait l'entrainer le souvenir terrible et « toujours présent de mes innombrables et si cruelles « offenses ! Je ne puis m'oftrir au monde comme une « preuve vivante de votre inépuisable miséricorle. Je « reconnais que pendant l'atfreux délire auquel je « m'abandonnai volontairement durant un si grand « nombre d'années, j'ai dépassé les extrêmes- limites « de l'ingratitude. Dès mon enfance, vous m aviez « prouvé votre protection en me laissant sous 1 égide « et la pruteci on de la plus ten^^re et de la plus pieuse « des mères, jus'|u'à 1 âge où, pour la première lois, j « fus appelé a voti e sainte table. Plus tard, lor^que le « passions me pré entèrent le joug humiliant au devant f{ duquel me piécipilait une ardeur insensée, vous ne « cessiez, ô mon Dieu, de in'appeler à vous. Souvent, « au milieu de mes égarements, votre voix pénétrait,

(1) Ou remarquera que, par un e.xcès d'humilité, le nobl comte de Ferronnays parle de lui à Dieu comme du plus grand pécheur.

« comme malgré moi-même, au fond de mon cœur, « me faisant entendre de sévères conseils, de saiu- « taires menaces ; mais, hélas ! ces sévères avertisse- « ments paternels portaient dans mon âme moin^ de « repentir que de trouble passager, dont je parvenais « à me distraire en me précipitant dans de nouveaux «. désordres. Plus tard encore, et lorsque, sans doute ff par un effet nouveau de votre grâce, vous voulûtes « que mon sort fût associé à celui de la plus vertueuse « des femmes, vous ne m'avez entouré que de modèles « et de guides qui tous m'indiquaient, en la suivant, « la route qui pouvait me ramènera vous. C'est encore « vous, Dieu de bonté, qui, dans les dangers auquels « je fus souvent exposé durant les vicissitudes de ma « carrière, m'avez constamment et miraculeusement « protégé. Vous saviez que, dans ces temps de révolte « et de coupable folie, mon âme souillée n'aurait pu « paraître devant le tribunal de votre justice que pour « y entendre prononcer la sentence de son éternelle « condamnation. Vous laissiez la mort menacer une « tête coupable, mais sans lui permettre de frapper: « vous m'attendiez encore 1 ! 1 Voilà, mon Dieu, la « moindre partie des grâces que vous m'avez accor-

« dées. Et comment les ai-je reconnues? Pen-

« dant près d'un demi-siècle, j'ai volontairement fermé « les yeux pour ne pas voir et bouché mes oreilles « pour ne pas entendre. Esclave du démon, je sacrifiai a à cet esprit de ténèbres, je lui livrai mon repos, ma « vie, ma conscience, mon àme, mon salut. Mécon- « naissant vos bontés, ô mon Dieu, repoussant la m<\in « qui voulait me sauver, et comme acharné à ma « propre ruine, je me plaisais à entasser offenses sur « offenses, outrages sur outrages ; la masse de mes « iniquités, s'élevant comme une montagne immense a jusqu'au trône de votre justice, semblait la braver

« et provoquer vos vengeances. 0 mon Dieu, jamais, « non, jamais aucun de vos enfants ne fut aussi ingrat « ni plus coupable que je ne le fus envers vous. Et « lorsqu'enfin, rassasié des jouissances empoisonnées « du monde, épuisé de lassitude et de goût, les glaces « de lâge sont venues me donner un premier avertis- « sèment des approches de la vieillesse et de la mort; « lorsque des pensées sérieuses et un commencement « d'inquiétude sont venus agiter mon âme, alors, mon « Dieu, épouvanté de moi-même, j'ai cru que l'heure « du pardon était passée, que des remords si tardifs « et nécessairement si incomplets ne pouvaient plus « désarmer votre colère ; j'allais ajouter à mes offenses « celle de douter de votre miséricorde, si, prenant « pitié de ma misère, vous n'aviez envoyé à mon « secours un guide, un consolateur, qui, soutenant « mon courage, m'a précipité à vos pieds, m'a appris « à mieux vous connaiire, à demander grâce et à « espérer. . . »

« Ne diriez-vous pas que ces pages, baignées des larmes de M. de La Ferronnays, sont tirées du hvre où saint Augustin, touché par la grâce, a déposé l'aveu public de ses longues erreurs et de la douloureuse expression de ses inconsolables regrets?

« C est aussi dans une de ses lettres que je prends les détails plus complets de sa conversion. Quand une âme se révèle elle-même en s'épanchant au pied delà croix ou dans le sein d'un ami, qui oserait tenter de mettre ses propres écrits à la place de ces touchantes effusions du repentir et de l'amitié?

« Les réflexions que j'ai eu le temps de faire, dit-il, « pendant la durée de ce long et solitaire voyage, ont «. enfin porté quelques fruits. En arrivant à Paris, « j'étais. convaincu, décidé; cette résolution, cette con- « viction ne sont pas l'effet de l'en traînent eut ni de I^

« précipitation. Ce n'est pas non plus l'éclat, de lumiè- « re capable de m'éblouir qui m'a ouvert les yeux ; « mon âme n'a point à se tiéfendro ni à se tenir en « garde contre les cliarmes d'une éloquence entraî- « nante. Toutes les vives émotions que j'ai successi- « vemeiit pprouvéns sont venues de moi, je n'y ai cédé « qu après les avoir combaiiues ; le vieil homme a « voulu se défendre, et la lutte a été vive et longue. ec Mais en repassant sur cette vie de cinquante-huit « ans, en faisant l'énumération et l'examen sincère de « cette longue série de jours qui tous furent employés « à faire le mal, en pensant aux mauvais exemples « que j'ai donnés, au mal que j'ai fait commettre, au « scandale dont j'ai été si souvent l'occasion, etfouil- « lant dans ce tas de méi'hantes actions suns pouvoir « y en tcouver une seule qui fut bonne ou seulement « innocente, je me suis épouvanté de m^i-même et me « suis pris dans un si grand dégoût, que le désespoir c( a été bien près de s'einpaier de mon cœar pour n'y « laisser aucune place au repentir. J ai passé plusieurs «jours, en voyageant, dans un état violent et pénible; « puis, tout à coup, sans que je sache vous dire ni com- (( ment ni pourquoi, je me suis senti tranquille, presque « heureux, comme si quelque chose de doux et de cal- « mant était descendu dans mon âme: c'éiait sans « doute l'espérance,. Je me suis rappelé qu'elle était a permise, qu'elle était même prescrite comme de\oir, « et que le pardon était promis au coupa-.le repentant. « J'ai béni, j'ai remercié le ciel de m'avoir envoyé le « remords, et avec lui I espérance de la foi. C'est dans ft celle disposition que je suis arrivé à Pans. J'étais « sur ae n'avoir dé-ormais plus de lespect humain à « vaincre, plus de fausse honte à craindre et à sur- « monter. Une de mes premières visites a été pour voie tre aroi de la rue de Grenelle, auquel j'ai rerais votre

« lettre. J'ai eu ensuite une longue entrevue avec lui. « J'ai voulu que riiomme connut l'homme, avant que « le juge écoutât le coupable ; je lui ai raconié toute « l'hii-toire de ma criminelle vie, et je vous jure que je « l'ai fait avec sincérité et sans aucune envie de me « disculper. J'éprouvais une sorte de bien-êire et de ({ soulage. lient à faire ces confidences sans les mettre « sous la g:irantie du secret: en me livrant ainsi, il « me semblait que j expiais quelque chose. Après ces « aveux faits à 1 homme, il ne m'a été ni pénible ni « difficile de les répéter aux pieds du juge qui a reçu « la noble mission, le consolant pouvoir d^absoudreet « de pardonner. Ma vanité habituelle a voulu cepen- « dant un moment se révolter; un meilleur sentiment « l'a surmontée, et j'ai l'espoir que Dieu, qui lisait au « fond de mon cœur, a vu mon repentir sincère, et « que sa miséricorde infinie a sanctionné la grâce « que son ministre a prononcée sur moi. Voilà, mon « ami, où j'en suis depuis dix jours. Je sens avec bon- « heur et reconnaisance que chaque jour m^s ré<*oia- « tions s'affermissent. Ma raison, soumise sans doute « par la grâce, ne me demande plus compte de rien « de ce que je crois ; mon esprit ne se perd plus dans a de vaines analyses ; je crois tout simplement, et je « trouve qu'il est doux et bon de croire ce qui ne com- « mande que le bien et ne permet que le bonheur. . . » « Ce fut là une grande et solennelle époque dans la vie du comte de La Ferionnays. Cette résolution une fois prise, il la suivit, il poussa ju^^qu'au bout, en ligne droite : rien ne put 1 arrêter, ni taire fléchir son courage. Il crut ; et dès ce jour, toutes les actions de sa vie s'élevèrent à la hauteur de sa foi. Les terreurs du respect humain, d'ordinaire s-i fatalement puissantes sur les hommes qui se sont trouvés mêlés aux grands mouvements des afïaires publiques, n'appro-

chèrent jamais de son noble cœup. Il y avait trop de bonheur, et, selon lui, trop d'honneur à posséder la vérité catholique^ pour ne pas marcher, la tête haute, à sa divine lumière. Humble et simple comme un enfant dans les candides effusions de son amour pour Dieu et dans la touchante ferveur de ses pratiques de piété, son âme naturellement élevée, comprenait et saisissait avec une généreuse ardeur tout ce que le christianisme, soit dans ses relations privées, soit dans les rapports de la vie publique, inspire de fortes résolutions, d'afïectueux et d'énergiques sentiments, de tendre compassion, de sublimes dévouements, de hautes pensées, de vues profondes et de rares lumières. Certes, c'était une grande et noble nature que celle du comte de La Ferronnays ; mais le christianisme pratique, en le pénétrant de sa vie puissante, en avait doublé la noblesse et la grandeur (1).

« Je ne prétends par ici le louer ; je me borne à vous le faire connaître, et c'est par ses propres lettres seulement que je veux qu'il vous soit connu. Quoi de plus tendre et de plus élevé que cette compassion que lui inspire la douleur d'un père et d^une mère pleurant une jeune fîUe, leur unique amour, leur dernière joie perdue?

« Quel retour affreux, s'écrie-t-il, quel moment que « celui de leur arrivée sans elle à L*** ! Quel vide au- « tour d'eux, et quelle existence désolée que la leur I « Cette foule de réfiexions dont je ne puis me défendre « oppressent le cœur, fatiguent la pensée, et précipi- « tent aux pieds de la croix celui qui a le bonheur de

(1) Voici comment Chateaubriand, dans ses Mémoires, parle de M. La Ferronnays :

Beau frère de M. de lialcas, M. de La Ferronnays est aussi pauvre que celui-ci est riche ; il a quitté la pairie et la diplomatie lors de la révolution de Juillet: tout le monde l'estime et personne ne le hait, parce que son caractère est pur et son esprit tempérant.

« croire. Que demander aux hommes, et que peut-on « attendre d'eux dans les grandes crises de l'âme? « Comment leur sympathie, quelque vive qu'on la « suppose, pourrait-elle s'identifier à cette immense « douleur? Non, cher ami, la langue ne peut prêter à « Tamitié la plus tendre aucune expression qui puisse « adoucir le moins du monde le désespoir d'un père et « d'une mère aussi profondément malheureux. La « religion seule, et toujours elle, sait dire les mots « que le cœur déchiré a besoin d''entendre ; seule elle « a le droit et le pouvoir de faire couler les larmes «. sans trop d'amertume; seule elle peut oser parler « d'espérance à côté du désespoir ; seule aussi elle « peut promettre l'avenir à ceux qui n'ont plus de « passé ni de présent. Il n'y a qu'elle qui ait la subli- « me puissance de relever l'âme abattue, en offrant « la certitude d'une éternelle réunion à ceux dont une « affreuse séparation vient de briser pour toujours les « liens de la vie mortelle. Oh ! que je plains ceux qui « souffrent, et sont assez malheureux pour conserver « des doutes sur ces grandes et consolantes vérités 1 « Chaque fois qu'une douleur nouvelle vient assaillir « le cœur, qu'il doit être triste de ne savoir de quel a côté tourner ses regards, et d'être obligé de rester « seul aux prises avec le malheur et le désespoir 1 « L'âme chrétienne, au contraire, trouve toujours un a sur refuge au pied de la croix ; elle vient y répandre « ses larmes, raconter ses douleurs, puiser la force et « le courage de la résignation, qui serait impossible « sans la foi qui donne l'espérance. . . »

§ VL — Son esprit de foi.

« La même lumière qui l'avait conduit aux sources pures des véritables consolations, lui révélait, jusque dans l'abjection morale la plus profonde, la valeur

surnaturelle de ces âmes dégradées que la foi chrétienne réhabilite, tandis que le monde, pour toute récompense, les écrase de son mépris. Quelles sublimes paroles il laisse tomber sur un grand personnage arrivé, chargé de honte, aux dernières limites d'une vie de désordres !

« Celte tête autrefois si haute, si insolente, mainte- « nant courbée sur la tombe ; ce regard spu'iiuel, mé- « chant et toujours libertm, aujourd'hui morne, éteint, « hébété ; toute cette lente et humiliante décomposi- « tion d une organisation dont on fut si fier et dont on « abufa si effrontément : voilà des leçons 1 Et bien! « mon ami, cette dé.répitude, cette mort morale, cette « fin presque rebutante d'une vie si^andaleuse, le monde « s'en dégoù'e, s^en écarte avec horreur, mépris ou « pitié. Mais Dieu est là 1 II ne juge pas comme le « monde ; d'un mot, d'un regard, il relève, il régénère, « il sanciifie cette âme égarée; et celui que nous re- « gardons avec tant de dédain, avec une pitié si sou- « vent insultante, s'il a pu élever une fois son cœur et « ses yeiix vers le ciel, cpt homme si fini a peut-être « déjà sa place marquée là-haut. Encore quelques «jours de souffrances et d'humiliations, et peut-être « ce sera lui qui nous regardera en pitié. Voilà pource tant ce que notre sublime religion nous oblige de « croire ; et ces gens vous disent que c'est une niaise- « rie I Ils tuent ; ils flétrissent et vous livrent au néant! «Voilà ce qu'on nomme philosophie, amour de la « sagesse ! »

(.< En aucun temps, l'écl it des gran'leurs, ni 1m gloire d'un rôle importani dans les conseil-^ où s'agitaient les destinées de la France et le l'Europe n avaient tenté l'ambiiion de M. de La Ferronnays. Il écrivait, le jour même de sa nomination au ministère des affaires étrangères :

« Mon ami, je suis bien triste et bien malheureux? « Malgré toutes mes résolutions, j'ai accepté cette « terrible place. J'aurais résisté peut-être aux ordres « du roi ; j'ai cédé à sa trisiese, à sa bonté, et me « voilà encUainé. Vous lirez ce matin ma sentence (( dans le Moniteur, et vous pourrez vous dire que, « dans ma nouvelle position qui sera si enviée partant « de moiide il n'y a pas d'homme en France qui se « trouve plus à plaindre et plus malheureux. C'est une « singulière chose que la destinée, et je ne comprends « rien à la mienne, qui me pousse toujours du côté « opposé à celui où je voudrais aller. Jamais cepen- «dantje ne Tai trouvée plus triste, plus contraire à « mes vœux, que dans cette circonstance. Si jamais « on vous dit que je suis ambitieux, que j'aime ce « qu'on nomme les honneurs, l'importance des places, « enfin toutes ces niaiseries humaines pour lesquelles « ou se bat et l'on bouleverse les empires, pressez- vous « bien vite de dire que l'on en a menti 1 »

« Mais ce fut d'un point de vue plus grave et plus élevé, parce qu'il était plus religieux, qu'il envisagea, depuis sa conversion, toutes ces niaiseries humaines. Il les domine véritablement de toute la hauteur de l'éternité, dont il a constamment la pensée dans le cœur :

« Quand c'est au bout de cinquante ans d'étourdis- « sèment et de dissipation que ces grandes pensées de « la mort vous occupent, croyez-vous qu'il soit bien « de chercher à s'en distraire et qu'on ait tort de ne « pas y être disposé? Me trouvez-vous bien coupable « de désirer que rien ne vienne m^arracher à ce genre « de réflexion, auxquelles on ne se livre bien que dans « le silence et la solitude? Non, mon ami, je suis bien « sur que vous me comprenez, et que, si quelque devoir « impérieux venait me demander ce qui me reste de « forces et me condamner à une vie dépendante et

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« distraite, vous sauriez me plaindre et mesurer Tim- « mense sacrifice qui me serait imposé. A mon âge et « avec un terrible passé, les minutes sont d'un prix a immense ; on redoute tout ce qui peut détourner ou « dénaturer l'emploi d'une seule de ces minutes préa cieuses. J'ai perdu tant de temps, que tout ce qui peut « m'arrêter ou me faire reculer peut me mettre dans « le cas d'être surpris avant d'être arrivé. Tout cela ^< n'est sérieux que pour moi ; les politiques de salon et « les rédacteurs de journaux n'y pensent guère, et en « me poussant co.nme ds le foni, il leur importe peu «où je tomberai. AJais il m'importe à moi \ Aussi (( ils peuvent être sûrs qu'à moins que je ne me sente « convaincu de la volonié de Dieu, aucune considéra- « tion ne me fera céder. »

« La plupart de ces admirables lettres furent écrites de Rome. C'est à Rome que cette belle âme, plus rapprochée des sources pures de la foi, rafraîchie par des rosées spirituelles plus abondantes, avait poussé en peu de temps d'aussi profondes racines dans la vertu; c'est ilans la douce chaleur de l'atmosphère catholique qu'elle avait épanoui ses fleurs les plus suaves ; c'est de là qu'elle répandait au loin tous ses parfums. C'est à Rome aussi, c'est sur cette terre sacrée qui lui avait été si propice, que l'arbre est tomhé^ affaissé sous le poids des fruits de charité tendre, de sincère piété, d'humble repentir, dont sa vigoureuse vieillesse, rajeunie par la foi, s'est montrée si féconde. La douceur de ses parfums et de ses fruits demeure dans l'église de Rome comme l'une de ses plus belles gloires ; dans le souvenir le tous ses amis, comme un charme pui.-sant qui les attache ou les atlire au christianisme ; dans les cœurs mêmes qu'il a brisés en tombant, comme un baume céleste à leur blessure, comme un gage manifeste d'immortalité. »

§ VII. -^.Derniers moments de M. le comte de La Ferronnays.

( Extrait d'une lettre de Rome du 29 janvier 1842.)

« Hélas I hélas I encore une douloureuse perte et une perte tout inattendue ! Avant hier, à cette même heure, mon ancien et fidèle ami, le comte de La Ferronnays était chez moi, m'amenant un jeune peintre dont le talent et les sentiments religieux lui inspiraient un vif intérêt. Comme je lui reprochais d'être venu beaucoup plus tard qu'il ne s'était annoncé : «. Je n'ai « pas pu venir plus tôt, me dit-il : j^avais une lettre « importante à écrire ; il était indispensable que je la « fisse partir aujourd'hui. » Il ne se doutait pas, ni moi non plus, à quel point il était indispensable qu'il profitât de ce courrier. Je le quittai pour faire quelques visites, hélas ! sans même lui dire adieu ; et cependant je ne devais plus le revoir vivant. Il accompagna son fih et sa femme qui sortaient avec sa fille et son gendre le comte de Meun ; ils allèrent ensemble à Saint-Jean de Latran, où il pria longtemps, comme à son ordinaire, devant le Saint- Sacrement. Il se plaignit un peu d'une douleur de poitrine, qui depuis quelque temps lui revenait par accès et d'une manière si vite et si subite, qu'elle l'empêchait tout à coup de marcher ; mais du reste il fut aimable et gai comme il l'était toujours. Mes enfants le retrouvèrent au salut du Saint Sacrement, dans la chapelle de 1 Adoration Perpétuelle, au Quirinal.

« Il y avait ce soir-là une brillante fête à l'ambassade d'Autriche. M""" de La Ferronnays devait y conduire

ses filles ; et pendant qu'elles s'habillaient, M. de La Ferronnays s'amusait à faire jouer son petit-fils. Il était de huit heures et demie à neuf heures ; il se plaignit encore de sa douleur ; mais comme elle lui était habituelle, on l'attribuait à l'effet d'un brafiero qu'on avait mis dans cette pièce pour la réchauffer, et dont la trop forte chaleur avait peut-êtr( appelé le sang à la poitrine. Quoi qu'il en sort, on envoya chercher le médecin. M'"* de La Ferronnays écrivit un mot à M. l'abbé Gerbet ; mais son état inspirait si peu d'inquiétude, que M. de Maun s^approcha de sa belle-sœup Olga, à qui sa mère avaif. remis le billet, et s'attristait avec elle de la disposition d'esprit et de cœur de M"^® de La Ferronnays, qui la portait toujours à s'exagérer les maux de son mari. On n'envoya donc pas tout de suite cette lettre à l'abbé Gerbet. A l'arrivée du médecin, une saignée fut juf^ée nécessaire : on appela un chirurgien ; mais les douleurs s'étaient calmées, on crut la crise teriminée, et la saignée fut suspendue. Cependant des nouvelles douleurs firent bientôt rappeler le chirurgien, qui pratiqua deux saignées au bras; mais ce fut sans aucun résultat. Le pauvre malade souffrait horriblement , des cris échappaient malgré lui. Pendant ce temps, sa femme, son angélique femme, était dans une agitation affreuse, allant, venant, s'élorignant pour ne pas entendre ses plaintes, lorsque tout à coup quelques mots lui révèlent l'imminence du danger. A Kinstant même elle s'établit près de son lit où l'on venait de le coucher, prend sa mam dans la sienne, et dans le plus grand calme apparent, pleine de douceur et de résignation, elle ne le quitte plus. Cependant l'abbé Gerbet arrive; il s'apprjche de son lit et le bénit; puis à quelques questions qu'il lui adresse : « Oh ! oui, répond le cher malade avec un « admirable élan de cœur, oh 1 oui, je me repens de

« tous mes péchés 1 Oh I oui, j'aime Dieu de toute mon « âme ! » El ppenant le crucifix, il le presse avec amour contre ses lèvres, et ne cesse de répéter cette simple et touchante invocation: « Mon Dieu, ayez piiié de « moi ! Sainte Viers-e, priez poiu^ moi; venez à mon « aide ' » 11 avait eu le bonheur de communier la veille. Dans ce d?»nger extrême, son confesseur lui donne l'absolution ; il la reçoit avec un sentiment de profond repentir, que révèlent les larmes dont ses yeux sont obscurcis. Puis son regard, rede\enu serein, n''exprime plus que le calme, la paix divine, la joie céleste de son âme: « Comme je suis heureux maintenant! « répète-t-il d'une voix éteinte, avec un sourire de « prédestiné; comme je suis heureux î « Mais bientôt un étouffement plus fort le saisit, f- Adieu, dit-il a sa « chère femme en lui prenant la main, adieu mes « chers enfants ! » Et quelques minutes après, cette âme si belle, si noble, si chrétienne, paraissait devant Dieu ; et les jeunes filles, encore parées pour une fête, maintenant, comme des anges de douleur, agenoudiées devant un lit de mort, priaient avec des sanglots et des cris déchirants près du corps glacé de leur père. Il était dix heures et demie du soir.

« C'était un spectacle à fendre le cœur. Quel malheur inattendu ! quel coup de foudre 1 Mais cette nniort subite, qui a brisé de si doux liens en quelques heures, n'estpas venueà l'improvistepourceluiqu'elle afrappé. Je puis dire que depuis plusieurs années il l'attendait et s'y préparait chaque jour, comme si le soir elle avait du venu' le surpreniJre. La pensée de la mort lui était habituelle, sans qu'elle altérât jamais ni le calme de son cœur, ni l'aimable et douce gaiié de ses conversations. Tandis qu'un profond dégoût des plaisirs et des grandeurs l'avait détaché de ses illusions dont il avait senti tout le vide, l'ardeur de sa foi lui mon-

Irait au delà du tombeau les magnifiques espérances qui pouvaient seules remplir un noble cœur comme le sien. Rome, avec le caractère de tristesse de ses ruines et les souvenirs de tous ses monuaients chrétiens, ajoutait encore à la puissante impression des graves et saintes pensées dont son âme aimait à se nourrir. J'ai sous les yeux une lettre qu'il écrivait il n y a pas encore un an ; je vais vous en transcrire ici quelques fragments qui vous feront mieux apprécier cette disposition de cœur où vivait habituellement cet homme excellent, en qui la religion relevait si bien toutes les nobles qualités qui nous rendent sa perte si douloureuse et sa mémoire si chère :

« Je quitte Rome avec un grand regret, disait-il, et ce sans les raisons qui me rappellent en France, j'y « aurais bien certainement et pour longtemps prolongé « mon séjour. C'est que je la vois et je la comprends « bien mieux que je n'ai jamais su le faire encore. X Pour celui qui a le bonheur de croire, pour celui qui « s'est recueilli quelques instants dans cette ville du « silence et de la foi, oh 1 c'est ici à Rome, qu'il vou- « drait vivre et mourir. J'admire autant que d'autres f< ces ruines colossales qui donnent une si grande idée «de ce que devaient être, et ces prodigieux menuet ments dont les débris couvrent toute cette plaine de a Rome, et le peuple qui les élevait. Je conçois que a l'imagination soit saisie, exaltée au milieu de ces « magnifiques décombres ; ce ne sont point là les « ruines qui m'attachent ; ni les souvenirs que j'aime « à Rome et que je regrette en m'éloignant. Mais le a sol de ces théâtres inondés du sang de tant de niil- « liers de martyrs ; ces restes précieux des héros de « la foi, partout conservés et vénérés au lieu même de « leur glorieux supplice ; cette sainte poussière des « catacombes, cette terre sacrée si souvent témoin des

« souffrances et des triomphes de l'Église, de ses trice bulations et de ses gloires ; cettepj'erre inébranlable « contre laquelle viennent, depuis bientôt dix-neuf « siècles, se briser tous les efforts de la rage impuis- « santé de l'impiéié, de l'hérésie et du philosophisme ; « ce trône d'un pauvre pécheur élevé sur le trône des « puissants Césars, dominateurs du monde : tout cela « ici, autour de moi ! 0 mon ami, comment le voir et « ne pas croire ? Comment ne pas pressentir ici les « immortelles destinées de notre âme? Comment a vient-on à Rome seulement pour voir des pierres? « Comment surtout, au milieu de tant de témoins qui « attestent Dieu et sa puissance, la religion catholique ft et sa vérité, peut-on ne chercher qu'à critiquer « quelques abus, la police du pays et la singularité de « quelques pratiques et cérémonies religieuses, pra- « tiques utiles, cérémonies religieuses, dont nos infi- «. ment petits et vains esprits ne comprennent ni le « sens ni la nécessité? Pour une âme catholique, Rome « n'est que Rome catholique : c'est le pays des souve- « nirs catholiques, des miracles catholiques, des médi- « tations, des inspirations, des espérances catholiques. « Ici, la foi se raffermit ; ici, le catholique soulève en « quelque sorte un coin du voile qui couvre les subli- « mes mystères de notre admirable religion ; ici, « l'âme catholique pénètre d'une vue claire et distincte, « le néant de toutes les grandeurs du monde, le vide « de toutes ses gloires : elle respire l'air calme et pur «de l'immuable éternité. J'ai vu Rome tiois fois, « lorsque mon cœur était encore glacé par les ténèbres « de l'indifférence religieuse ; et comme d'ailleurs je « n'étais ni artiste, ni poète, trois fois je me suis mor- « tellement ennuyé, comme je me serais ennuyé « d'écouter un discours dans une langue que je ne « comprends pas. Cette fois, j'ai le sens qui fait voir.

«entendre, comprendre, pressentir. Mes journées « sont trop courtes ; je suis avide de voir et de savoir; « mon âme est pleine d'émotions délicieuses, et d'au- « tant plus vives qu'ellf^s sont toutes nouvelles pour « moi. Je demande à Dieu qu'il m'aocorde la grâce « d'y revenir. Oh ! oui, c'e-t a Rome que je voudrais « vivre et mourir! (1) »

« Et Dieu lui a fait cette grâce ; il a exaucé les pieux désirs de cette âme chrétienne : le comte de La Ferronnays est revenu à Rome, il y a vécu au milieu de toutes les consolations de la foi, et il a eu le bonheur d'y mourir au milieu de toutes ses bénédictions.

« Sa mort a fdt répandre bien des larmes. C'était une âme si aimante et si tendre, et il était si universellement aimé ! Cunctorum amans, cunctis amabilissimus. Son corps a été embaumé et exposé durant trois jours dans une chapelle ardente, au palais Spina qu'habitait sa famille. Plusieurs prélats et des prêtres français se sont fait un pieux devoir d'y aller célébrer la sainte messe. Des amis nombreux, d illustres étrangers, les ambassadeurs de France, d'Autriche et de Naples, de nobles femmes qui priaient et pleuraient à l'écart, ont formé le glorieux cortège de ses modestes funérailles. Au fond de toutes les âmes en deuil, la plus douce espérance, une espérance touie chrétienne qu'un événement extraordinaire avait fait naitre, est venue tempérer 1 amertume des regrets et la tiistesse

(1) Comme l'a si bien dit l'abbé Dupanloup, alors à Rome, M. de La Ferronnays est mort au mi Lieu d'un acte d'umour parfait, qui l'a amené à l'instant dans Le stm oe Dieu.

On trouve dans le second volume du Récit d'une Sœur, publié pur madame Craven, fille de M. le comte de La Ferronnays, des détails très touthants sur son vertueux père. Nous lui empruntons le récit de la mort de ce fervent chrétien et nous renvoyons le lecteur à cet ouvrage si plein d intérêt, mais dont les premiers chapitres pourraient JÛrir du danger à certains jeunes gens.

des larmes : le lendemain de sa mort, dans cette même église, à quelques pas du catafalque dressé pour ses funérailles, M. Ralisbonne, pour la conversion duquel il acait promis en mourant de prier Dieu^ si luimême il trouvait grâce auprès de sa justice, avait été renversé, comme saint Paul, par une vision surnaturelle, et s'était relevé demandant le baptême et bénissant l'illustre défunt qui avait prié pour lui sans le connaître. Ainsi, Dieu lui-même semblait nous autoriser à croire à l'éternel bonheur de cette âme si chère ; car, tandis que nous offrions pour elle nos larmes, et nos prières, et le sang de Jésus-Christ, l'efficacité de son intercession dans le ciel se révélait au milieu de nous par un miracle (1). »

- § VIII. — Relation de Madame de La Ferronnays.

Voici en quels termes , M™« de La Ferronnays racontait à sa fille les circonstances édifiantes de la mort de celui qui venait d'être ravi à sa tendresse.

Elle s'adresse à M'"^ Craven :

« Rome, le 21 janvier 1842.

« Ma pauvre Pauline bien-aimée, que vas-tu devenir 1 supporteras-tu le saisissement que tu vas éprouver? Tu juges si cette inquiétude redouble la torture de mon cœur 1 Tu sauras, sans que je te le dise, à quel point tu manques dans cet horrible moment, dont la terreur a été l'idée fÎKe de ma vie depuis bientôt quarante ans ! Car cette terreur, ma chère enfant, m'a saisie aussitôt que j'ai été à lui. « Si je le perdais, mon Dieu I » C'était le cri du fond de mon cœur à toutes les heures de ma vie. Je n'ai jamais eu une heure de

(1) Voir la note (a) à la fin du chapitre.

sécurité, presque pas une heure d'oubli sur ce point. L'espérance et la confiance en Dieu pouvaient seules me tenir en équilibre et je ne me rassurais qu'en priant. Alors j'espérais et je me calmais ; jamais cette agitation n'a cessé pour longtemps. Mon cœur a toujours battu comme lorsqu'on a peur, et lorsque l'abîme s'est ouvert, je l'avais trop mesuré d'avance pour ne pas le comprendre dans toute son étendue, sans illusion, sans cette pensée qu'on a toujours d'espérer que l'on rêve ; jai vu que tout s'abîmait sous moi I

« Que j étais loin de la perfection de son détachement, de son amour de Dieu, de son désir du ciel 1 Moi, le but de ma vie, c'était lui, la terre par conséquent. Il fallait que je souffrisse, que j'apprisse à me détacher ; Dieu vient de me mettre sa croix sur les épaules. Je la porterai, je l'espère, s'il m'en donne la force.

« 22 janvier,

« Mon enfant bien aimée, voici la première journée entièrement désoccupée ; les terribles scènes de tous ces jours-ci portaient en elles-mêmes leur force, mais aujourd'hui tout est fini. Il n'y a plus rien. Que Dieu et la pensée du bonheur de mon ami remplissent ce vide sans fond 1

« Pourrai- je te faire un récit qui t'unisse complètement à nous ! Il est déchirant, mais je l'aime encore mieux que le silence, puisque c'est te parler de lui.

a II y a quinze jours, mon pauvre ami avait eu un peu de fièvre ; le temps avait été mauvais, il avait neigé, chose si rare ici ! ei nos malades en avaient souffert. Eugénie avait été très souffrante, et l'inquiétude pour elle m avait fait perdre de vue celle pour ton père. Enfin, il se remit, et moi je fus «souffrante à

mon tour et je passai dans mon lit toute cette dernière semaine, sans me tlouter où elle me menait 1 Lui, pendant ce temps, ne pouvait ni se ralentir, ni contenir sa ferveur. 11 avait fait seul la tournée des sept basiliques et l'avait terminée en communiant à Saint- Pierre samedi. Et moi, retenue dans mon lit (ce qui m'arrive si rarement), je n'avais pu partager tout cela avec lui I M'attendre lui avait semblé impossible! Il me dit ensuite : « J'aurais voulu communier mardi prochain, jour de la fête de la Chaire de saint Pierre, mais je ne sais si je le pourrai. » Il voulait, je crois, aller à Saint-Pierre ce jour-là. — 11 communia, mais ce fut au ciell

« Le dimanche, il allait très bien. Il alla dîner chez la printresse Borghèse : il passa presque toute la soirée à causer avec Théodore de Bussieri e et l'abbé Dnpanloup. Il leur parla entre autres de son amour pour la sainte Vierge à toutes les époques de sa vie : il y voyait \e fil qui l'avait empêché de périr et qui Tavait enfin ramené à Dieu. Théodore lui parla beaucoup d'un Juif dont il désirait vivement la conversion (c'est le frère de l'abbé Ratisbonne), et qui était ardent ennemi de Jésus-Christ Cela avait fort intéressé ton père. Puis il avait parlé de la mort, et ton père avait dit: « qu'il fallait toujours être prêt, qu'on ne pouvait répondre de l'heure ; » puis il avait parlé avec amour de D:eu, « si bien nommé le bon Dieu, » avait-il dit. Il rentra et me parla avec envie de tout le bien que faisait Bussiérre : « Moi je ne fais rien 1 » disait-il tristement.

« Lundi matin (le 17), il faisait un temps magnifique. 11 fut à la messe. Après le déjeuner, il fui convenu qu il irait se promener avec Eugénie et Adrien sur la belle pelouse qui mène de Saint J3an deLatran à Sainte-Croix de Jérusalem, etjouit complètement du

beau temps, ne souffrit qu'un instant de sa douleur (au cœur), qui passa sur le champ, et continua à ramasser avec eux des fleurs sur le gazon. 11 les quitta dans sa petite voiture et ail i à Sainte-Marie Majeure, où il pria longtemps. Il fît à genoux, devant l'image de la Vierge de la chapelle Borghèse, qui était découverte ce jour-là, sa préparation à la mort qu'il disait tous les jours, puis plus de vingt fois le Souvenezvous, me dit-il ensuite, pour des intentions sans nombre; puis il alla aux saer amentale pour la bénédiction,

« Il revint content de sa matinée, ranimé par la promenade. « Je veux y aller tous les jours, me dit-il, je crois que cela me fera du bien. » Il me conta toutes les prières qu'il avait faites et me dit « qu'il avait dit au bon Dieu que, s'il voulait le prendre, il était prêt et entièrement soumis ; que, s'il voulait le laisser vivre encore, il lui promettait de n'employer sa vie qu'à le servir et à faire ce qui pourrait l'honorer. » Il se mit à écrire à son bureau, et moi je rentrai dans ma chambre, où, de mon côté, je me mis à genoux, pour faire la prière que je n'avais pu aller faire avec lui à l'église. Cette semaine passée dans mon lit m'avait rendue un peu languissante.

« Il y avait dans le salon une malheureuse brasière ; tous ces jours-ci , nous avions dit qu'il ne fallait plus la laisser là parce qu'elle faisait mal à la tête ; mais ce soir-là, on ne songea point à l'ôter. Après le dîner, ton père se mit près de cette brasière , disant qu'il avait froid aux pieds ; [luis il se leva et et joua avec Robert : il était gai , bien portant. Bientôt après cela, il sortit de la chambre, et au bout d'un instant on vint me dire « qu'il avait sa douleur. » J'y courus , et je le trouvai souffrant beaucoup, en effet, et bientôt il survint des vomissements. J'envoyai chercher le médecin.

mais sans avoir aucune inquiétude réeJle. Tes sœurs se coiffaient pour le bal , — oh 1 mon Dieu ! J'allai dans leur chambre , et je leur dis avec regret que je ne croyais pas pouvoir les y mener, quoique persuadée que cela allait passer ; je leur dis que j^étais fâchée de leur imposer ce sacrifice !

a Bientôt la douleur cessa , en effet , il se remit , et l'on renvoya, sans l''employer, le chirurgien venu pour le saigner. Est-ce possible, ô mon Dieu, que ceux qui vous aiment le mieux perdent ainsi la tête et l'esprit quand l'heure est venue ? Mais nous I avions souvent vu ainsi, et l'espérance, toujours si forte, nous fermait les yeux à tous.. .

« Ma chère enfant, je ne puis achever aujourd'hui , le récit est presque au-dessus de mes forces en ce moment ; ce sera pour demain, car j'ai besoin de tout te dire moi-même. Je veux aller à l'église, je ne pleure, je ne vis que là ; puis j'ai l'esprit bouleversé par l'événement extraordinaire que tu vas apprendre. L'abbé Gerbet t'écrit aujourd'hui et te raconte tout , mais que ce soit pour nous seuls. Repassons ces merveilles dans nos cœurs et n'en disons rien, je t'en conjure. Je suis indigne de cette immense grâce ! Mon Dieul mon Dieu I je n'ai ni paroles ni pensées ! . . . «

« 23 Janvier.

« Je reprends , ma Pauline , ma conversation avec toi : il me semble que cela peut seul me faire un peu de bien. Te figures-tu , mon enfant chérie , cet abîme dans lequel je suis tombée et où je me perds tous les jours davantage ? C'est le purgatoire commencé et dont le ciel seul peut délivrer. Figure-toi que je ne pleure pas : je suis tombée plus bas que la région des larmes, il semble qu'elles disent d'elles-mêmes qu'elles

peuvent se sécher, mais dans le tombeau on ne pleure plus, on est fixé sans retour.

« Je reprends mon récit de l'autre jour.

« La douleur cessa donc, et le chirurgien s'en alla sans l'avoir saigné. Dix minutes apies son départ, tout recommença. Je courus à l'escalier pour taire rappeler le chirurgien , et presque au même moment on vmt me dire que I abbé Gerbet éiait arrivé. Je rentre dans la chambre, et, juge de mon effroi ! j'entends les paroles de l'absolution que l'abbé donnait à ton père ! . . .

ft Oh ! mon Dieu I mon Dieu I ou en sommes-nous? Je saisis le bras du médecin: « — N'espérez- vous donc plus rien ? » Il hésite un moment, puis il me dit: « — Non 1 » Et j'entends alors l'abbé dire ces paroles ; « — Ayez confiance I » et ton père répondre avec force: « — Oh! je suis plein de confiance! » Puis l'abbé dit : « — Vous repentez-vous de toutes les fautes de votre vie passée ?» — » Oui ! oui ! » dit ton père avec une expression inouïe. Ses yeux brillaient, ils semblaient animés par un rayon du ciel , jamais je ne les ai vus si vifs, si expressifs. Alors 1 abbé lui donna l'absolution. « — Merci ! merci ! » lui dit- il ; « adieu , mes enfants ! adieu, ma femme ! » Puis il arracha vivement le crucifix (indulgencié pour l'heure de la mort) qui était suspendu à son lit, et l'embrassa avec ardeur. Après cela, Eugénie plaçi un oreiller sous sa 'ête ; il lui dit : « — M rci, mon enfant I » avec un regard qui sera un doux souvenir pour elle. Mais bientôt TaffaissRment vint ; je lui parlai , il ne m'entendait plus ; je le suppliai He me serrer la main , et cette chère main resta sans mouvement. Le pouls semb'a un instant se relever, puis ne battit plus!. . .

,< J'ai vu tout cela ! j'ai vu cette scène dont la seule prévision me privait presque de la raison 1 et Dieu me

fit , en ce moment , une si inconcevable grâce , que je ne puis l'attribuer ')u'aux prières de mon pauvre ami. Je fis un acte de soumission aussi sincère que j'en étais rapable. Sans doute il me tenait dans ses bras pour me soutenir I Comme je rends grâce onsuite à tous k'S bons cœurs qui ont compris que je ne pouvais trouver de force que près de lui. On m'y laissa , et j'y fus calme, Adrien , quelques heures après , me trouva à genoux, tenant cette chère main tant de fois serrée; il s'approcha de moi , et il dut me croire folle quand je lui dis : « Je vais bien , je me sens si près de lui ! il me sembl'' que nous n'avons jamais été aussi réunis ! »

« Grâce immense, que Dieu m'a faite en ce moment affreux où la terre s'écroulait ! Je me sentais transportée avec lui près de Dieu, et j'oubliai presque mon malheur pour ne penser qu'à lui.

« Je passai ainsi toute cette première nuit. Au point du jour, je quittai mon bien-aimé pour aller entendre la messe à l'église en face, et je communiai comme j'en avais eu l'intention ce jour-lâ ( celui de la Chaire de saint Pierre). Comment le fîs-je? Je ne le sais; hors de moi , sans doute, et sans faculté de prier ni de pleurer.

« Je revins bien vite reprendre mon poste près de mon pauvre ami ; j'y passai to ite cette journée tenant toujours sa main que je réchauffais dans les miennes, au point de lui donner l'apparence de la vie ! A présent que ces heures sont passées , je ne puis comprendre que j'aie eu des forces pour les supporter. Dieu m'en a donné 1

« Je passai près de lui toute la seconde nuit, seule,

du moins je le croyais ; mais des amis, de bons prêtres,

étaient venus les uns après les autres pour prier, puis

ils étaient partis. Je posai ma tête près de la sienne

sur son oreiller, et, tenant toujours sa main, je m'en-

dormis un peu; puis je me réveillai pour tâcher de prier ; sans le pouvoir presque , articulant à peine des mots que mon abattement rendait à moi-même presque inintelligibles. Quelle nuit! Dès cinq heures, les amis revinrent , et on m'engagea à aller me reposer un peu chez Eugénie. Oh ! mon Dieu ! j'en suis donc là ! et cette angoisse rêvée pendant quarante ans s'est donc enfin réalisée 1

« Quand la seconde nuit vint , j'aurais voulu veiller et prier sans bouger ; mais la fatigue l'emportait et je me rejetais sur un fauteuil. J^eus pour compagnon de veille, pendant cette nuit, le P. Géramb , qui vint à onze heures du soir , et ne s'en alla qu'à huit heures du matin. A six heures , on était encore venu me chercher pour me forcer à me reposer un instant chez Eugénie. J'en revins au bout d'une heure; puis, moins que jamais , je voulus m'absenter de cette chambre , car je sentais que Theure allait venir où tout allait m'êfre enlevé Exprimer cette agonie m'est impossible I je ne pouvais que répéter que je l'unissais à celle de Notre-Seigneur, à celle de la sainte Vierge au pied de la croix. Et c'est alors , ma chère enfant, que Dieu m'envoya cette consolation d'un ordre si supérieur, si divin, qu'un instant mes souffrances furent comme suspendues.

« Pendant que j'étais prosternée près de ce cercueil, je me sens tirée par le bras, et l'abbé Gerbet, très agité, me dit: « — Voici Bussierre qui voudrait vous dire une chose qui vous fera plaisir, et où M. de la Ferronnays se trouve interressé. » Je me lève bien vite, je trouve Théodore hors de lui, et tu sais ce qu'il me raconte.

« Juges-tu de l'espèce de résurrection qui s'opéra alors dans mon cœur ! Le soleil y parut un instant, ce qui ne m'empêcha pas ensuite de retomber bien bas.

Cependant cette consolation a conservé un effet bien réel ; je n'en suis pas moins seule , tout n'en est pas nooins fini pour moi sur la terre ; mais il est heureux ! je puis presque nen pas douter. Comme Ta dit l'abbé Dupanloup , il est mort au milieu d'un acte d amour parfait qui Ta amené à 1 instant dans le sein de Dieu.

« Cette pensée a soutenu mon accablement. Ce jeune juif ne cessait de répéter : « N'est-ce pas étrange de se sentir en relation posthume et si intime avec un homme qu'on n'a jamais vu, et dont on savait à peine le nom ?» Il voulait y passer la nuit; disait qu'il serait trop peu reconnaissant s'il ne donnait cette marque de respect et d'attachement à celui à qui il devait tout ! Mais on ne voulut lui permettre d'y rester que jusqu'à dix heures du soir.

« Pénétrée de ce que je venais d'entendre , je m'oubliai un peu moi-même pour ne penser qu'à la gloire céleste de celui pour lequel j'avais tant et trop désiré celle de la terre (1). »

(1) Récit d'une Sœur, tome II.

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