‹ Célébrités d'autrefoisChapitre 3 sur 7 · DELATOUCili:. ^i · texte numérisé non relu

DELATOUCili:. ^i

11 (enait essenlielleaient à être pape, moi aussi, et j'abdiquai tout à la l'ois et le sceptre et la batte.

Ouoique j'y eusse mis toute la cordialité possible, mon refus le froissa comme une infraction d'amitié. 11 s'imagina que c'était chez moi un parti pris de ne pas travailler avec lui, et ce fut le commencement d'une froideur qui ne fit qu'empirer. Plus tard, il entama la même négociation avec notre ami commun Emile Deschanq)s, en collaboration duquel il avait déjà écrit deux comédies et des lettres sur le Salon. Il crut cette fois avoir tourné sa lanterne du bon côté et rencontré son arlequin; mais Emile Deschamps, malgré son peu d'ambition, était bien aise d'être souverain pontife, et Delatouche qui se croyait des droits à l'être, quoiqu'il ne fût pas prodigue d'indulgence, abandonna tout-à-fait son idée de contrefaçon en parlie double.

Quand il reprit plusieurs années après son projet, ce fut pour être tout à la fois chef de l'Église et comédien. Il s'est tiré de ces deux rôles à la satisfaction générale. Il les a joués tous deux avec une sorte de candeur spirituelle, avec une sorte de bonhomie magisli'ale, qui ressemblent assez à l'abandon, mais qui peut-être laissent un peu trop percer l'acteur. S'il eût pu b'cn tendre avec un de nous, je persiste à penser ique le livre eût eu un caracièrede vérité qu'il n'a pas.

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Le sien est un roman charmant, mais un roman ; le nôtre, eûl-il été moins bien, aurait eu l'air d'une histoire.

C'est vers ce temps d'association manquée , qu'un modeste héritage le mit à même d'acquérir la maisonnette d'Aulnay, qu'il ne paya nullement, comme on l'a cru, du produit des Mémoires de madame Manson. Si le pauvre philosophe gagna jamais de quoi acheter la besace de Diogène, il ne gagna certes jamais assez pour acheter son tonneau.

Cette petite fortune inattendue lui permit de songer à travailler un peu plus pour lui et un peu moins pour les libraires. L'exemple de plusieurs de ses amis, qui, quoique plus jeunes et partis après lui, étaient déjà parvenus à la réputation, le fit penser à s'en créer une. Ce fut pour la préparer et avoir une tribune où il pourrait se défendre en cas d'attaque, d'où il pourrait sur- f, tout prévenir les hostilités par des déclarations de guerre j qu'il eut l'idée, passablement raisonnable, d'avoir un j journal à lui. Le Mercure de France se mourait, ou |i plutôt le Mercure était mort. Le mieux était de le laisser enterrer, sans même suivre son convoi ; mais un prodige le tenta. Il mit opposition à ses obsèques, et il entreprit de le ranimer, de le faire revivre une ; dernièj'e fois sous le titre de Mercure du dix-neuvième siècle.

Malgré les brouillards qui s'étaient glissés dans notre intimité, il vint généreusement à moi me proposer de partager les périls et les diflicultés du miracle. Je le croyais impossible, mais craignant de l'allliger par un second refus, ou par des réflexions qu'il pourrait prendre pour une fin de non-recevoir, je m'abstins de tout conseil préliminaire; j'acceptai l'ofl're sans condition. Nous procédâmes ensemble aux préparatifs de la résurrection du Lazare. Je l'aidai à confectionner les nouvelles batteries galvaniques et littéraires dont il méditait l'emploi, et nous nous mîmes bientôt à l'œuvre avec le zèle de ces anciens magiciens, qui travaillaient à faire de jeunes bommes avec de vieux cadavres.

Tout alla bien pendant quelque temps. Il s'agissait de faire marcber le mort, et il avait l'air de remuer : ce n'était pas trop de deux bommes pour opérer ce phénomène. Mais adieu la concorde et l'iiarmonie, quand les symptômes du mouvement devinrent plus prononcés, quand la vie sembla reprendre, et que le fantôme parut tout de bon prêt à se mettre en route ! Il n'était pas encore debout, que Delatoucbe voulait déjà le conduire à sa guise et lui montrer son chemin.

De ce moment, nous commençâmes à ne plus ûous entendre, ei le trouble pénétra de plus en plus

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dans le ménago. Je lui donnais des avis qu'il n'écou-ij tait pas. Il appelait des auxiliaires, que je croyais |,j utile de repousser. Mes moyens d'action n'étaient pas , les siens. Il me demandait des articles que j'avais mes ^| raisons pour ne pas faire. Je lui parlais critique, il \ me répondait nouvelle. Une fois en veine de vider les j tombeaux, il ne voyait pas de bornes à ses exorcismcsi et il voulait à toute force réveiller Marmontel. J'avais-: beau lui démontrer que c'était impraticable, il s'ob-i stinait à me demander des contes dans le genre! (VHeureuse7nent ou àe\di Bergère des Alpes, à mei. prouver que le salut était là. Je n'y avais pas lai' main, et nous finîmes par être en désaccord completji sur la direction de sa momie, qu'il ne débarrassait dhinei de ses bandelettes que pour la ficeler dans une autreJ Tout jeu de mots à part, le Mercure lui avait porté à la tête et la fièvre ne le quitlait pas. Il cbangeait per^ pétuellement de programme. Tantôt la politique devaitll être subordonnée à la littérature, tantôt la politique* devait tout dominer. Le matin, il ne fallait s'adreser qu'à l'aristocratie de l'intelligence : le soir, il n'y avait de succès à envier que le suffrage des cuisinières. J'au rais dû le laisser aller sans le contredire, mais je ne fus pas plus sage que lui. Nos discussions s'aigrirent, et je' lui quittai la place sans plus me mêler de ce qu'il faisait que de ce qu'il voulait faire. Il se plaignit aus-'i

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sitôt que je l'ahandorinnis. Il m'écrivit des lettres courroucées, aux([uelles j'eus le tort d'en répondre de très-froides. Une rupture était inHiiinente : elle eut lieu, et je ne le revis plus que vingt ans après.

Nous profiterons de cet interrègne dans nos relations, pour juger ce qu'était l'homme et le poète au iiiument de cette séparation. Il avait alors plus de • liiarante ans, et il était, à peu de chose près, comme caractère et comme talent, ce qu'il était encore quand n.'us nous rapprochâmes dans les derniers temps de la dernière monarchie. Delatouche était de ces êtres essentiellement multiples, qui réunissent en eux les contrastes les plus tranchés : un étrange composé de .l.'fauts naturels et de défauts factices, qui ne lais- .viientpas toujours apercevoir ses qualités. Il tenait i lionneur d'être pauvre, et il aimait le luxe et le •i>'n-étre. Paysan par l'écorce et marquis dans le -111', marquis lacédémonien, il joignait cà une sobriété anachorète les goûts voluptueux d'un sultan : souaiU de figues et de raisins secs, couchant dans le l-urs et la soie. D'une morale plus que facile, mais iiiitain en politique, il n'excusait que la mollesse des "'urs et flagellait impitoyablement les faiblesses "Pinion. Il lui arrivait même de les deviner pour I Vapper plus tôt. Tlein d'âme et de désintéressement, ne pouvait pardonner ces capitulations de con-

science dont les hommes d'Étal du temps donnaient de si fréquents exemples, et qui sentaient l'école des casuistes; mais il mettait dans ses objurgations plus d'emportement que de vertu. Il avait une violence de probité libérale, qui faisait quelquefois douter que les concessions de ses adversaires fussent vraiment un vice : lui les appelait des crimes. C'était un écrivain de parti dans toute la force du terme, poussant jusqu'à la fièvre la haine de toute espèce de frein, exaltant la liberté jusqu'à la compromettre, incapable de faire le mal, mais capable parfois de le prêcher, capable même de le vanter après l'avoir fait faire, tout en gémissant de sa nécessité. Il ne s'en flattait pas moins d'être philosophe. Ce serait possi- || ble; mais s'il l'était, cela prouve qu'il est avec la sa- ^ gesse des accommodements, et qu'en dépit de Lucien, i les sages, qui doivent toujours avoir raison, peuvent [ pourtant se mettre en colère. '■

Qu'on ne nous accuse pas de peindre un ancien ami sous des couleurs sévères, qui pourraient aliéner de son souvenir des sympathies de cœur et d'esprit [ Nous le peignons tel qu'il était, tel qu'il nous est ' apparu dans ses bons et dans ses mauvais jours, irritable et généreux comme le sont assez volontiers les poëtes,quinteux et vindicatif comme on le devient trop souvent en pratiquant, ce qu'on appelle dans Fargot

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du métier, la cuisine active etmililanle des journaux. Nous ne déguisons rien et ne croyons devoir rien déguiser, ni ses soubresauts d'humeur qui rendaient avec lui les longs rapports difficiles, ni ses espiègleries coupables, plus dignes d'un roué de la Régence que d'un cénobite qui affectait l'austérité républicaine. Nous ne nous en excuserons pas. La mémoire de l'amitié ne doit pas être plus aveugle que l'amitié même. Elle peut pardonner les défauts et enseigner comme on les pardonne, mais elle les voit. Il n'y a rien de pis d'ailleurs que de ne pas montrer les hommes tels qu'ils sont. Ne présenter que le bien, c'est en aire douter ; ne pas taire le mal, c'est accréditer ses Hoges.

Nous suivrons tout-à-l' heure la même métliode en xaminant le caractère poétique des œuvres de Delaouche. Si nous disions, palliant des imperfections isibles à tous les yeux, qu'il fut un des plus grands crivains dont se puisse vanter la France, nous ne •cuverions pas une âme qui voulût nous croire. Nous a rencontrerons peut-être beaucoup, en disant ce qui t vrai : que si peu d'hommes ont été mieux doués le lui par la nature, aucun ne s'est donné tant de \ il pour no pas le prouver. Il avait tout ce (jui ne iil ni se gagner ni s'acheter par le travail : il ne lui manqué que ce qui s'acquiert.

i/j.8 H. DELATOUCHE.

Delatouche n'était pas de caractère à rien faire à

demi. Il avait le tempérament tout à la fois mobile et

tenace de l'homme de lettres, et il se prit avec fougue

à la politique, maîtresse impérieuse et jalouse, qui,

semblable à la fortune, se fait toujours payer ce qu'on

croit qu'elle donne. Le culte de la révolution devint ;

chez lui une passion exclusive et intolérante, comme

toutes les passions, et elle eut une action marquée sur i

son talent. J'incline à croire que des déceptions litté- .'

raires l'y avaient poussé, et que, dans l'encens qu'il i

offrait à une nouvelle idole, il y avait beaucoup de !

l'aigreur d'un sentiment trompé ou qu'il supposait !

l'être. Devancé par quelques-uns de nos confrères dans \

ses idées de novateur; devancé dans son espoir par

leur succès, il cherchait, pour ainsi dire, à s'en venger i

par d'autres innovations : en courtisant dans la liberté j

une muse plus romantique et plus sauvage que la

leur. Cette muse dès lors ne se mêla que trop souvenf

aux rêves les moins faits pour elle, et, vint, comme Is :

canlimride, se nicher malgré lui dans ses roses. Voye? i

ses productions les plus étrangères par le titre et h i

forme aux combats venimeux des partis 1 elle y gliss^

des allusions, qui effarouchent le cœur el dérangent l'émotion. Elle réclame partout son droit de préséance, et il n'est pas rare de rencontrer, jusque dans des élégies, des sarcasmes démocratiques, qui attestent une préoccupation de journaliste peu d'accord avec l'inspiration du poëte.

Quant à ce talent de poëte, qui a peut-être été la principale cause de ses écarts et la source de ses cliagrins, il est, quoique contesté, des plus réels et des plus inconlestables. Ce qu'il y avait d'inné chez lui, c'est une délicatesse de sentiments, une subtilité d'intelligence exquise, une aptitude merveilleuse à pénétrer dans les beautés les plus minimes et les plus cachées de la nature, à lui ravir, comme Bernardin de Saint-Pierre, les plus imperceptibles de ses secrets. Dès qu'on l'écoutait, on était immédiatement dans la confidence de ses facultés ; on n'y parvenait pas si vite en le lisant, et il fallait quelquefois faire effort pour retrouver dans ses vers l'ombre ou l'écho de sa parole. Il avait le génie qui voit et qui devine : il n'avait pas toujours le talent qui fait voir et deviner. Soit qu'il ne fût pas né pour le posséder, soit plutôt, je le soupçonne, ([ue l'imperfection première de ses études l'ait empêché de se développer, il est certain (|ue sa pensée était supérieure aux ressources ({u'il avait pour la rendre. Ce mancjuc d'équilibre et d'harmonie se décelait

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dans ses œuvres par le manque de clarté et de précision. Il tourmentait la langue, faute de pouvoir lui commander.

Lui-même sentait bien qu'en écrivant, il touchait un clavier qui hésitait sous ses doigts, et que ses vers, plus cherchés que trouvés, n'interprétaient que médiocrement ces beaux songes de poésie qui s'agitaient au fond de son âme. Il en éprouvait alors un malaise qui se traduisait par des épigrammes (et la traduction cette fois était fidèle), épigrammes contre lui-même, qui n'étaient que trop promptes à changer d'objet. Il ne tardait pas à infliger aux autres les tortures qu'il s'administrait. Il avait l'art d'enfoncer dans l'œil de ses émules la poutre qu'il ne retirait pas du sien ; puis las de ce manège, il s'essayait, en l'injuriant, à punir la poésie elle-même d'être insensible à ses prières ou sourde à ses avances. Elle n'était cependant ni l'une ni l'autre; elle était seulement plus réservée qu'il ne voulait dans ses réponses. Il profitait de ces prétendus dédains pour l'accabler. « C'était, disait-il, un jeu puéril, un métier ridicule, de s'amuser à éplucher des mots, à mesurer des syllabes, à balancer des rimes, quand il était question de l'émancipation des peuples, quand les jésuites se réveillaient, quand il fallait, jour et nuit, monter la garde autour de la liberté pour l'empêcher d'être insultée. Lui, il avait

H. DtLÀlOlCHE. loi

un peu plus conscience de la dignité de l'homme : il n'était pas fait pour être un joueur de flûte et de guitare, un zéphyr d'opéra embarrassant ses ailes dans ses guirlandes; il laissait cela aux saltimbanques et aux eunuques; » et il désertait le drapeau des poètes pour se jeter dans le camp des tribuns, tâchant d'user dans la polémique le reste d'une inspiration trompée, de recueillir pour ses ménippées les plus outrées, pour ses boutades les plus grondeuses, les applaudissements qu'on ne refusait pas toujours à ses vers, mais qui n'avaient ni l'éclat qui fait la gloire, ni le retentissement qui fait la renommée.

Delatouche a été traité d'envieux : ce jugement n'est qu'une prévention. Il était bourru, tracassier, frondeur, mais en somme plus porté à se gendarmer contre l'impuissance du langage, qu'à se révolter de l'incapacité des auteurs. Son premier mouvement était toujours d'admirer ce qu'il y a de beau et de bon dans une œuvre : le second, et c'était, j'en conviens, celui-là qui finissait par l'emporter, était d'en voir et d'en compter les taches. Ne supposez pas pourtant que ce fût par manie de contradiction, pour rabaisser à son profit la valeur d'un écrivain, qu'il en poursuivait studieusement les faiblesses! Non, c'était par un sentiment de justice rétributive, qui pouvait bien parfois s'exagérer jusqu'à l'égoisme, mais qui n'en était pas. Il y avait

là pliis de prccaulion que de malveillance. Outre qu'il était bien aise de constater par devers lui que, a\ec des facultés moindres que les siennes, on arrivait à des victoires qu'il n'obtenait pas (ce qui pouvait le consoler de ses défaites), ses critiques n'étaient pour ainsi dire que de sauve-garde, des représailles anticipées. Averti, par les pressentiments de son amour-propre et de sa raison, qu'on ne manquerait pas de découvrir en lui autant de fautes peur le moins qu'il en apercevait, ou en devinait chez ses rivaux, il s'excusait de ses incorrections en insistant sur celles d'autrui. Il se montrait indisposé contre tout le monde, parce qu'il croyait tout le monde mal disposé pour lui, et qu'il était dans sa nature de n'être en reste avec personne. En fait de rigueurs, il ne voulait rien devoir, et il payait toujours d'avance.

On a quelquefois allégué, comme indice de ses penchants jaloux, qu'il semblait n'attendre que la réussite de ses amis pour s'en séparer. Eh I mon Dieu, non. On n'avait nul besoin de réussir pour se brouiller avec lui. Inquiet, capricieux, susceptible, il avait l'amitié aussi orageuse que l'est communément l'amour, et il lui fallait de temps en temps de nouvelles affections pour se reposer des anciennes. Il est possible que des succès aient coïncidé avec ses ruptures, mais ils n'y étaient assurément pour rien. Son intolérance

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