‹ Célébrités d'autrefoisChapitre 4 sur 7 · DELATOUClIlî · texte numérisé non relu

DELATOUClIlî

politique y avait une grande part. Il ne pouvait pardonner à personne, avons-nous dit, de faire au pouvoir des concessions qu'il ne lui faisait pas, et les hommes de lettres sont en général assez faibles à cet endroit. Ces génuflexions de la littérature l'indignaient, et il se débarrassait de sa colère par des bons mots, qu'il distribuait, de droite et de gauche, avec plus d'empressement que de mesure. Je ne prétends pas qu'il eût raison de jeter ainsi l'amertume par les fenêtres ; mais je ne vois dans ces prodigalités qu'une erreur de franchise et de colère ; je n'y vois pas trace d'envie. Mieux vaut une erreur de sentiment qu'un vice.

Une autre preuve encore que ce vice lui était étranger, c'est, tant qu'il l'aimait, le soin tout fraternel qu'il prenait d'un auteur, la peine qu'il se donnait pour le perfectionner, et l'aider à se produire. Il avait le goût plus sûr que la plume, il connaissait mieux les ressources du talent qu'il ne s'en servait, et ses conseils ont eu la plus heureuse influence sur des réputations qui ont éclipsé la sienne. Quand on est jaloux, on ne travaille pas ainsi de tout son cœur à se l:iii'e sui-[)asser. C'esl lui, cl il a du s'en repentir plus 'l'une lois, c'est lui qui a vanté le ])remiei' M. Thiers el l'a mis ainsi, sîins le savoir il est vi'ai, sur la lisière

de ses grandeurs. Il a lendii la main à la jeunesse de

M. Saiuleaii. Il a enseigne à madame Valmore, non pas le secret d'être inspirée, mais celui de faire, à force d'art, passer dans le cœur des autres les battements et les larmes du sien. Il a deviné madame Sand, et n'a i)as pris ombrage de son éclat futur; soiit-ce là des pratiques d'envieux? Il ne l'était pus, mais il avait une maladie qui ne valait pas mieux pour lui que celle qu'on lui reprochait d'avoir, l'ennui, le doute, et le dégoût de tout. Il avait la bile dans la tête. La conséquence immédiate de ce travers morbide, c'est qu'il était horriblement à plaindre, d'une sévérité pour lui-même ([ui a souvent troublé le jugement qu'il portait des autres, et qu'avec un esprit éminent fait pour arriver à la gloire, qu'il attendait sans le dir(^, qu'il convoitait sans se l'avouer, il a gémi sourdement toute sa vie, de ne pas obtenir parmi les poêles le rang qu'il méritait, et que, grâce à lui quelquefois , on décernait bénévolement à ses inférieurs.

Qnoi qu'il en soit, c'est encore comme poëte qu'il a marqué le plus sensiblement sa trace, et c'est par là qu'il vivra, sinon toujours, autant de temps, du moins, qu'on aimera en France la poésie et les vers. J'ai peur que ce ne soit pas long; mais je ne puis lui promeUre ([VKvce ([ue j'espère. Encore faudrait-il, pour lui assui'er ceMe seconde» vie qu'il a tant désirée, (ju'ou

prît plus'de soin de sa mémoire qu'il n'en prenait de son existence. C'est un dévouement qui ne lui manquera pas.

Delatouche, avons-nous dit, était aussi variable, aussi décousu dans ses habitudes d'esprit que dans sa manière de vivre. Il se disséminait de côté et d'autre dans une infinité d'articles et de menus ouvrages; et il ne traitait pas ses vers avec plus d'égards que sa prose : il les éparpillait de recueil en recueil, et n'en a jamais fait une gerbe ou un faisceau. Les uns ont été publiés en mince brochure, comme VE~ pitre à Chateaubriand et les Classiques vengés; les autres sont restés enfouis dans les Inna/e^ romantiques et le Mercure. Il en a inséré un assez grand nombre dans son livre de la Vallée aux Loups, quelques autres à la suite du Mirage, roman gracieux et peu connu, au héros duquel il les attribue. Les derniers qu'il nous ait donnés forment les deux petits volumes des Adieux et des Agrestes. Il faut y joindre à présent les fragments inédits qu'on vient de publier, et qui ne le cèdent en rien à ce qu'il a fait de mieux. Il serait à désirer qnc tout cela fût réuni. On aurait alors sous les yeux, avec son œuvre capitale et de prédilection, l'expression la plus fidèle de cet honmie, qu'on a\ail eu tort de suiiiomnier l'Hésiode moderne, juais qui, nialgir ses défauts, sera ton-

jours, comme disait Ronsard, un des plus curieux et des plus charmants versifleurs de notre époque.

Je m'explique aisément qu'on ne lui trouve pas d'analogie avec le patriarche Hésiode. Le fait est qu'il ne lui ressemble en aucune façon; mais ce dont je ne puis me rendre compte, c'est qu'on ait pu avancer que ses vers étaient du Delille ou du Chénedollé rajeuni. Il n'y a pas, à mon sens, le moindre rapport entre lui et ces messieurs. Ce qui caractérise l'abbé Delille et son école, c'est une facilité abondante, qui va jusqu'à la négligence; un amour de description, qui se promène à la superficie des objets ; une nonchalance de prosodie, qui fait de leurs vers une prose monotone et fatigante. Ce qui distingue Delatouche, au contraire, c'est le tour coquet de sa phrase, sa sobriété de description, et, quand il décrit, l'art de pénétrer au fond des choses pour en traduire l'essence et le secret; c'est, au lieu d'un laisser-aller qui n'est que trop clair, une recherche de concision qui dégénère en obscurité. A l'inverse de Delille, dont les hardiesses, fort rares d'ailleurs, sont timides et compassées, Delatouche aime les tropes audacieux, les alliances de mots inusi-

técs. Ses défaiils alloslcnt ses qualités; et le plus grand de tous, selon moi, est de n'avoir pas su tirer de ses qualités tout le parti possible. Je ne lui en fais pas un crime, car il en a souffert plus que personne; et c'est peut-être à cette impuissance de perfection, au sentiment qu'il en avait, qu'il faut attribuer ses irrégularités et les bizarreries de son humeur.

Son style , a-t-on dit, n'a pas de trame ; on cherche en vain le tissu sous les broderies ! J'avoue que c'est un peu vrai, et que ses fleurs ont souvent l'air de ne tenir à rien ; mais ce sont des fleurs. 11 est une autre accusation plus grave et à laquelle je ne souscris pas; on prétend qu'il manque d'invention. 11 faudrait d'abord s'entendre sur ce que c'est qu'inventer, et savoir s'il y a quelqu'un qui invente quelque chose. Pour mon compte, je fais plus qu'en douter. En littérature tous les éléments sont donnés, et le secret du génie n'est que dans leurs combinaisons. Le cercle des faits est épuisé, on n'en fabrique pas de nouveaux : on se borne à arranger ceux qu'on connaît; vous avez de l'imagination, quand vous les arrangez d'une manière imprévue et pittoresque. Delatouche possédait au suprême defi:ré ce falent-ln. Dans tout ce qu'il voynil, lisait ou entendait, il avait l'art de saisir, de; détacher un mol, une circonstance <|u'il fécondait et qui finissait par s'épanouir en bouquet sous sa plume. Les

bouquets! c'est Dieu qui les fait naître, mais c'est l'homme qui les compose, qui en assortit les parfums et les nuances. La nature fait les j^lantes et le jardinier les corbeilles. Delatouche était un très-habile jardinier.

Yeut-on des preuves de son habileté? Un vers de Tieclv lui a fourni le sujet de l'un de ses poëmes les plus charmants. Tieck compare le printemps à un petit enfant, qui abandonne furtivement le coin du feu pour aller jouer dans la campagne. Il faut voir dans Delatouche quels sont ces jeux, comme le jeune échappé se roule dans l'herbe où il fait pousser des pâquerettes, comme il saute par-dessus les haies ou il laisse tomber les houppes blanches de l'aubépine, comme il voltige à travers les seigles et les blés verts pour y jeter des coquelicots et des bluets, comme il grimpe aux arbres des vergers pour y suspendre des bouffettes de fleurs qui deviendront des fruits ! C'est une pièce ravissante de grâce et de fraîcheur, aussi fraîche que le sujet, et qui devrait durer aussi longtemps qu'il y aura des saisons : i

Quand des sommets du chêne aux antiques ramées,

La corneille au vol noir assemble ses armées,

Et livre son voyage aux derniers aquilons; '

Quand la vive hirondelle, effleurant les sillons,

Vient égayer nos champs longtemps oubliés d'elle,

Un jeune enfant paraît; car il suit l'hirondelle.

Il ramasse, en jouant, ses hochets renversés,

Que, farouche et cruel, l'iiiver a dispersés;

Visite des ruisseaux les rives ondoyantes.

Lance au front des forêts ses flèches verdoyantes.

Soupire avec l'oiseau, qu'amène l'orient.

De ses doigts teints de pourpre, il touche, en souriant,

Le frêle abricotier, l'amandier qui sommeille,

Le pêcher frissonnant sous sa robe vermeille;

Malgré l'enclos des murs descend dans les vergers;

Il les réveille ! et soit que les rameaux légers

S'abandonnent aux vents, s'enlacent aux treillages,

De la neige des fleurs il sème leurs feuillages.

Allant écouter, un jour, les chants que son ami Béranger fredonnait dans sa cage, il aperçut à travers les barreaux d'une étroite lucarne un pot de liseron qu'arrosait un détenu. Il fit de cette humble et modeste plante, ouvrant ses clochettes roses aux grilles d'une prison, la seule et unique compagne d'un pauvre captif, qui l'élève, qui la nourrit, qui prend sur sa soif pour la désaltérer, qui lui parle du champ qu'il regrette, des papillons qu'elle ne voit pas et dont il se souvient, qui cause avec elle, et cherche une réponse dans sa légère et fugitive odeur. Il y a un livre tout entier dans cette idée, et, la preuve qu'il y en a un, c'est qu'on l'a fait.

Quelques hémistiches deLucain lui ont inspiré une de ses pièces les plus heureuses et les plus mâles , les funérailles de Pompée. Un mot heureux, perdu dans

i60 H. DELATOUCHE.

un livre assez maussade de lady Morgan, se transfigure dans sa pensée et devient la belle élégie du dernier jour de Salvator Rosa. Dans le nom seul d'un petit oiseau rustique, qui se fait un palais du trou moussu d'un vieux mur, il trouve toute une satire aussi jolie que vénéneuse, où la haine le dispute à la gentillesse. J'avouerai volontiers qu'à côté du roitelet , la haine n'est guère de mise; mais on conviendra que si ce n'est pas là de l'invention, il faut renoncer à en avoir, et à savoir ce que c'est.

Delatouche était trop poëte pour n'être point amoureux, et il le fut souvent, plus souvent peut-être qu'il ne faut. Il ne s'en cachait pas, regardant avec raison cette passion comme une condition indispensable du talent. Pour témoigner de cette conviction, il a consacré à ses chagrins qui n'étaient pas très-vifs, à ses plaisirs qui l'étaient beaucoup plus, d'assez nombreuses élégies. Elles manquent en général de franchise et d'abandon, elles sont plus spirituelles que tendres, })lus ingénieuses qu'inspirées ; mais quelques-unes sont charmantes, celle par exemple qu'il nomme les Superstitions de ramour, une autre intitulée /a Co/*-' chique, la deinière suitoul, In plus plaintive, qui ra-| che derrière un doute un regret et une espérance. | Elle fait partie du volume, aujourd'hui assez rare, de la Vallée aux Loups, et quoique déjà citée par M. de

Saiiile-Bouve, nous la transcrirons une fois de plus toute entière. Les bons vers, même les plus connus, ne sont de trop nulle part. On les rencontre toujours avec plaisir; on dirait qu'ils changent de grâce en changeant de place :

Oh! dites-moi qu'est-elle devenue?

Dort-elle encor dans la paix des tombeaux, Ou compagne des vents et de l'errante mie, Voit-elle un autre ciel et des astres plus beaux! Quand le printemps en fleurs a couronné ces arbres, Les chants du rossignol hàtent-ils son réveil .^ Son sein gémirait-il, pressé du poids des marbres, L'écho du vieux torrent trouble-t-il son sommeil?

Et quand novembre au cyprès solitaire

Suspend la neige et nous glace d'effroi ;

Lorsque la pluie a pénétré la terre,

Sous son linceul se dit-elle : J'ai froid ! ^on; sa vie est encore errante en mille atomes.

Objet de mes chastes serments, Tu n'as point revêtu la robe des fantômes, Et tes restes encor me rîont doux et charmants.

Vagues parfums, vous êtes son haleine ; Balancements des flots, ses doux gémissements;

Dans la vapeur qui borde la fontaine,

J'ai vu blanchir ses légers vêtements.

Ohl dites-moi, quand sur l'herbe fleurie,

Glissent, le soir, les brises du printemps.

N'est-ce pas un accent de sa voix si chérie,

N'est-ce pas, dans les bois, ses soupirs que j'entends?

Un dernier reproche qu'on vient tout récemment de lui adresser, et qui est peut-être le même sous une autre forme, c'est de n'avoir ni conception, ni dessin.

Hî M. DELATOUCHË.

Il est certain qu'il a emprunté le sujet de la plupart de ses contes populaires. Il en a pris le canevas dans un bouquin mort-né qui se nomme les Nuits d'Alphonse , et il a eu le tort de n'en pas convenir ; mais cela fait-il qu'il n'y ait pas de nouveauté dans la marche du récit, que les masses n'en soient pas groupées de manière à impressionner vivement l'imagination, que les scènes, les détails n'en soient pas disposés avec une grande habileté? Assurément non. A quelque source qu'il ait puisé, il ne doit qu'à lui sa manière brusque et saisissante d'entrer en matière, son adresse à couper la narration , au moment où on s'y attend le moins , par une réflexion singulière ou un accident de paysage, l'art enfin de graduer l'intérêt, de le ménager en peintre aussi bien qu'en poëte. Je ne parle pas du style; il y a dans ces petits tableaux les mêmes éclaircies et les mêmes nuages que dans ses autres œuvres. Je ne réponds qu'au reproche qu'on lui a fait de ne pas savoir composer. Il s'en acquitte au contraire à merveille : ce qui lui manque, c'est de ne pas exécuter comme il compose.

Delatouche était aussi recherché dans l'invention des morceaux de prose, qu'il jetait sans cesse aux exigences quotidiennes de la presse, que dans le choix de ses sujets poétiques. Plusieurs de ses articles ont eu un grand retentissement, la Camaraderie entr'au-

H. DELATOUCItË. 163

très, qui lit presque autant de bruif, dans le temps, qu'un discours de l'opposition. Il serait à désirer qu'un anii s'occupât de réunir ces fragments, oii l'àcretéfait alliance avec la délicatesse, où la philosophie railleuse et mordante de Voltaire se nuance des teintes rêveuses de Chateaubriand. On en ferait un précieux volume, plus durable que ces fameuses harangues qui ont incendié la tribune et le monde, et dont il ne reste pas même de la fumée. Il y a surtout un art infini dans la manière dont il sait amener une allusion politique qui est toujours un sarcasme. Nous en donnerons pour exemple quelques lignes tirées de ses Eludes de paysages.

« La colline où nous sommes, et celle qui là-bas, en face, porte l'Ha} , Rungis et Fresnes, dont le nom rappelle d'Aguesseau , forment le vaste bassin où coule la route populeuse de Toulouse. Le vent des pluies nous en apporte quelquefois, durant la veillée, les tumultueux roulements. Ils sont vagues, comme les soupirs du vent dans une forêt, comme le choc des flots sur les grèves d'une mer éloignée : en général, tous les bruits humains perdent leur caractère en arrivant à nous. Ces in([uictudes voyageuses nous indiquent seulement les variations de l'atmosphère. Il n'est pas jusqu'au stérile canon de Vincennes, que nous n'hésitions à reconnaître. Cette emphase de la

foudre parodiée, dont les rois ont fait leur dernière raison, nous lui faisons quelquefois l'honneur de le prendre pour le travail du bûcheron dans la forêt. »

Ses ébats satiriques ne sont pas d'habitude aussi contenus que cette innocente boutade contre le canon, mais ses expressions sont toujours plus ou moins détournées, plus ou moins enveloppées de précautions et de brouillards. Il joue trop souvent à cache-cache avec sa pensée. Il avait la volupté de l'épigramme, et il y mettait la même discrétion qu'en amour. Il lui croyait le demi-jour plus favorable que la lumière.

Ce qu'il lit depuis l'époque de notre divorce jusqu'en 1830, de quelle façon il mena l'existence, dans quel ordre se succédèrent aux colonnes des journaux ces articles d'avant-postes, dont il fusillait les tirailleurs de la royauté, ou, chez les libraires , les publications plus pacifiques des oeuvres de Gérard et de Canova I Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que, comme à l'ordinaire, il jetait à pleines mains, dans ces ingrals sillons, toutes les miettes de son temps, toute la fleur de son esprit. Ce que je sais , c'est qu'il se donna une peine extrême pour n'accroître ni sa réputation ni sa fortune. Il resta sous ce double rapport dans une médiocrité qui n'avait pas, pour le séduire, la nuance que recommandait Horace. C'est pour cela sans doute qu'il ne s'en contentait pas.

H. DELATOtCIIE. 165

Épicurien par système, Delatouche, malgré ses goûts de paresse et de volupté, était un homme énergiquomont trempé, aussi vaillant de cœur qu'intrépide d'esprit. Il témoigna de ce courage lors qu'éclata la révolution de juillet. Au lieu de profiter de son absence de Paris pour se dérober au danger, au lieu de s'enfoncer plus avant sous l'ombre de ses châtaigneraies, pour assoupir, aux murmures des bois, les cris de guerre de la capitale , il accourut de sa campagne au premier bruit du canon, et vint l'affronter avec son jeune ami Farcy. Il le vit tomber à côté de lui , et il ne s'arrêta point pour le plaindre; il ne s'attendrit qu'après l'avoir vengé. Il a consacré plus tard à cette mort quekpies pages aussi noblement pensées que hien s(Mili(>s, et qu'on ne relit pas sans émotion; elles font aimer celui qui pleure et celui (|u'on regrette.

Après 1830 , lorsque la révolution fut consommée, ses opinions plébéiennes prirent un degré d'emporteniiMU cl (raiiiertiime qui dépassa toutes les bornes. Il avait espéré la l\épubli(|ue, et (juoiqu'à coup sur (il a pu vivre assez puur s'en convaincre) elle ne fût point

faite pour affermir son repos et protéger ses succès. |

Il la regrettait comme une bienfaitrice, dont les pro- j

messes seules étaient déjà des bienfaits. Perdue avant i

d'être arrivée, il lui fallut s'étourdir sur cette décep- '

tion, en dispersant sa bile et sa violence dans une i

foule de feuilles aussi acrimonieuses que lui, mais qui .'

se gardèrent bien de le défendre lorsqu'il fut attaqué, j

Il y a quelque chose de respectable dans toutes les i

thèses , quand elles sont soutenues avec conscience ; i|

mais la fureur est de trop , et il en résulte toujours 'i plus de dommage que de bien, tant pour ceux qui

élaborent et proclament ces idées de remaniement so- .

cial que pour les subalternes qu'elles entraînent et que i

la colère convertit. Delatouche en fit, je crois, la triste j

expérience, et, quoiqu'il eût le cœur trop fier, trop f

haut pour s'en repentir , il en éprouva un décourage- t

ment qui ne fit qu'augmenter avec l'âge et qui a peut- [«

être hâté sa fin. f 1

Je n'étais point en France lorsqu'il fit jouer la co- i médie de la Reine d'Espagne, qui n'eut qu'une seule représentation. Pour comprendre combien il dut être

à la fois désolé et irrité de cet échec, il faut savoir que | ce qu'il avait le plus ambitionné au monde, c'est un triomphe au théâtre. Le sachant, on ne conçoil pas

qu'un homme aussi fin, aussi ingénieux à démêler [

dans une œuvre tous les éléments dont peut se former i

un succès, à surprendre, sous l'épiderme de l'opinion, la fibre qu'il faut agacer pour qu'elle vibre, ait pu aventurer son espérance sur un drame comme le sien.

Ce n'est certes pas l'esprit, et l'esprit de bon alui (pii fait défaut. Il en a mis dans maint et maint passage autant qu'il était possible d'en mettre. Je croirais même qu'il en a trop mis : il ne s'en est pas réservé assez pour sentir qu'il n'est pas de public, fût-il composé d'autant àltonnêtes gens que le demandait Chamfort, capable de s'intéresser, cinq actes durant, à une intrigue d'alcôve et de boudoir, fondée sur un accident d'organisation qui ne pourrait se guérir qu'avec de la mandragore. Comme nouvelle dialoguée, la pièce se lit avec autant de plaisir qu'un conte de Boccace ou de La Fontaine, mais cela ne fait sourire qu'en cachette, et ne peut pas être représenté. La préface, où il ne se fait faute de railler la pudeur du ])arterre qui a siiHé ses sous-entendus, et la pruderie des loges qui se plaignaient d'une disette d'éventails, est un des meilleurs morceaux satiriques qu'il ait écrits. Il y a là plus de fiel et de moqueries qu'on n'en pourrait extraire en distillant la collection du Figaro.

Moins éclairé par cette disgrâce que blessé de se sentir méconnu, Delalouchc, comme il le disait, n'était pas assez chrélien pour se livrer une fois de plus aux bêtes, et tenter de nouveau l'arène. Il n'osa plus

4 68 H. DKLATOUCHlî.

désormais se hasarder devant la rampe, mais trop jeune encore, trop ardent pour se retirer sous sa tente, il voulut essayer d'un autre genre de combats. Quoiqu'on lui ait refusé ce privilège, il avait trop d'imagination pour s'absorber dans la politique: et le drame, qu'il n'avait pas la force ou le courage de mettre à la scène , il le mit dans le roman. C'est ainsi qu'on lui dut successivement Fragoletta , Grangeneuve , France et Marie, le Mirage, Aymar, Léo, Adrienne. Après avoir, comme Walter Scott , débuté par la poésie , il cherchait comme lui , pour finir, son Rob-Roy et son Waverley. L'audace de son espoir n'allait peutêtre pas jusqu'à le trouver, mais il marcha dans cette voie avec une constance, qui devait être récompensée par le succès, et qui le fut.

Aucun des romans que nous avons cités n'est sans mérite, et l'on y reconnaît dans plus d'une situation, dans plus d'une page, la verve et le coloris d'un poète. Les deux premiers surtout ont fixé l'attention et sont dignes de l'arrêter. L'idée de Fragoletta est aussi épineuse qu'originale, et l'on ne saurait trop louer l'artifice de la composition. Il a tenté d'animer et de jeter dans le tourbillon de la vie moderne une des statues les moins pudiques de l'antiquité, Vlîermaphroditey et il a fait brûler, dans le cœur de cet être double et douteux, des passions qui ne sont ni simples ni dou-

teiises, Quoique la donnée ne soil pas très-pure, il lui eûl été facile d'éviter quelques nudités un peu trop accentuées, qui feraient rougir les moins sévères et qui n'ajoutent rien à l'intérêt du livre. C'est un défaut de goût dans lequel il s'est laissé entraîner par son penchant secret à la liberté illimitée des mœurs. Il ne s'est pas aperçu que moins le sujet était chaste, plus il élait nécessaire que le style fût réservé. S'il eût mieux retenu sa plume trop cavalière, il y eût gagné plus de lecteurs avoués et des bravos moins clandestins. Je sais qu'il aimait assez le clandestin, mais cela ne pouvait pas aller jusqu'à vouloir des applaudissements à huis-clos.

Quant à Grangeneuve, bien que les mœurs n'y

isolent pas non plus très-exemplaires, et se sentent

peut-é!replusdu Directoire que de la Convention, tout

|le monde peut le lire sans scrupule , et personne ne se

1* fendra de l'avoir lu. C'est un livre bien fait, dont

l's scènes sont attachantes, et l'intrigue habilement

l'onduite. L'auteur n'a semé nulle part plus d'observa-

ioiis iim\s et délicates, écrites avec plus de grâce et

'i'S|)rit. On sent que, s'il n'y a pas mis de son histoire,

y a laissé tomber du moins quelques secrets de son

jeur, quelques-unes de ces pensées intimes, qu'on

eut dire tout haut, mais qu'on se dit ordinairement

»ut bas. C'est une clef qu'il nous a donnée pour ouvrir

"170 H. BELATOUCHE.

les dédales ténébreux et cachés où il se plaisait parfois à enfermer sa vie, et l'on fera bien de s'en servir, si l'on veut en savoir sur ces mystères plus que nous n'en savons ou que nous n'en pouvons raconter.

Nous ne ferons qu'une observation générale sur ses autres compositions romanesques : c'est que l'auteur en a trop subordonné l'intérêt aux développements plus ou moins clairs deje ne sais quelles doctrines libérales, qui finissent par étourdir et rebuter l'attention. L'auteur avait infailliblement le dessein d'être utile; mais il aurait dû penser qu'on ne lit pas une œuvre d'imagination pour faire un cours d'économie sociale ou d'opposition parlementaire. On lit des romans pour échapper aux ennuis trop réels de la vie , et c'est un mauvais moyen de nous en distraire que de ^ons replonger, sous prétexte de vous divertir, dans toutes ces rêvasseries gouvernementales, dont la presse nous a rassasiés chaque matin pendant trente ans. Après le roman soit-disant historique, que je ne pardonne guère, et à grand'peine, qu'à un seul homme , je ne connais rien de pis que le romstn politique. S'il est bon comme politique, on trouve toujours que la fable est de trop ; si la fable vous attache, c'est ce qui s'y mêle que l'on trouve un hors-d'œuvre, et on ne lit pas les passages où il est question des droits de l'homme ou du droit

H dklàtouchk. mi

des gens ; si on ne les lit pas, ce n'élait pas la peine de les écrire.

Delatouche en était là de ses publications , et quoique nous nous fussions écrit une ou deux fois, il y avait une vingtaine d'années que nous ne nous étions vus, quand je le rencontrai aux funérailles de Nodier. Malgré d'assez fréquentes intermittences dans leurs relations, malgré des différences d'opinions impatiemment supportées, il lui avait toujours été tendrement attaché, et il me parut si aflligé de cette mort, que je ne pus m'empêcher de lui tendre cordialement la main, comme pour lui dire : Un de perdu , un de retrouvé. C'est ainsi qu'il le comprit. Dès le lendemain je reçus de lui, à mon ré^eil , une petite lettre charmante , et , comme carte de visite, le volume d'Adieux qu'il venait de publier. J'allai le ^oir immédiatement, et il sembla que nous ne nous fussions jamais séparés. Nous reprîmes à peu de choses près la conversation, où nous l'avions laissée, tant d(* jours, tant de siècles auparavant, et elle ne s'interrompit une dernière fois que lorsqu'il quitta Paris pour n'y plus revenir.

La grâce flexible de son esprit n'était point changée.

Je retrouvais le môme charme à in'cgarer élans les détours fantasques de son entretien; mais l'homme n'en était pas moins profondément altéré. Il n'avait rien

perdu de son goût pour le demi-jour, pour les énig- f

mes, pour les chemins obliques de la vie et de la liité- ■

rature, mais il ne s'y engageait plus comme jadis d'un j

pied leste et vaillant. Il ne portait plus si légèrement, i'

ou pour mieux dire si gaillardement, le poids déjà trop i

ancien de sa misanthropie. Une tristesse fatale qui ne ij

lui venait plus des autres , et de ses réflexions sur la ,|

versatilité du monde, une tristesse toute personnelle i

était remontée de son âme à son front, et donnait à sa i

physionomie une teinte sombre et morose qui semblait !

devoir être invariable. i:

Le secret de cette douleur était celui du temps.

Il avait vieilli , et si nous avons esquissé fidèle- |

ment son caractère, on a dû remarquer qu'il y avait ';

dans son organisation je ne sais quels rapports avec \

la femme, qui devaient lui rendre à charge l'habitude i

incorrigible de n'être plus jeune. Il joignait à des i

délicatesses tout-à-fait féminines une coquetterie de i

manières qui ne nous va peut-être pas mal à vingt- I cinq ans, mais qui nous messied fort à soixante. Il le

savait, quoiqu'il ne voulût point se l'avouer, et crai- j

gnant autant de paraître ridicule s'il gardait les façons {

d'un autre âge, que de passer pour impotent s'il y re- , i

nonçait, il s'était établi en lui une lutte perpétuelle et tyrannique qui dégénérait chaque jour en hypocondrie.

Chose singulière ! l'hypocondrie, qui d'ordinaire en- \eninie tout, avait en grande partie adouci ou poli les aspérités de son caractère. Plus il se désabusait de luimême, plus, dans quelque profondeur inconnue de son âme, il se rencontrait d'indulgence pour les autres. Il avait reployé ses griffes ; mais, pour ne pas les perdre, il se les enfonçait tacitement dans les chairs. Toutes

ses antipathies d'autrefois étaient devenues la haine de sa propre personne, e(, quoique celte haine le rendit de temps en temps un peu farouche, il me parut plus liant, plus sociable, qu'il ne l'avait jamais été.

La glace qui s'était rompue entre nous, il voulut la rompre avec d'autres amis, que des bourrasques de caprices, plutôt que des fautes de cœur, avaient éloignés de lui, et son âme malade et navrée se rouvrit à toutes SCS premières affections, à celles que le temps n'avait pas emportées; il en manquait déjà beaucoup. Delatouche semblait déjà pressentir qu'il n'avait pas longtemps à rester sur la terre, et il ne voulait pas en partir, sans laisser le soin de son noui et de son souvenir à ceux qui l'avaient vu se mettre en marche, à ceu\ qui, suiviinl leur âge, l'avaient accompagné ou suivi.

Ce retour de ses premiers compagnons, semblait lui

174 M. BELATOUCHE.

ramener sa jeunesse si douloureusement regrettée, et pour se rattacher davantage à cette illusion, il se cramponnait de plus en plus à la poésie qu'il avait tant dédaignée, tant injuriée, qui avait bercé ses premiers songes, qui devait consoler les derniers. La poésie n'a ni orgueil, ni rancune. Il suffit qu'on l'ait aimée pour qu'elle se reprenne aux moindres lueurs de votre amour; on l'a chassée comme une esckue, et elle revient comme une épouse.

0 saint amour des vers, disait-il dans cette belle langue de son printemps, qui venait se replacer d'ellemême sur des lèvres refroidies par l'automne et qu'allait fermer l'hiver.

Poésie oubliée, art sublime et fertile, Qui console de tout et qu'on juge inutile. Tu reverdis pour moi, vers l'automne des ans, La sève d'un arbuste infécond au printemps. Telle, au rayon d'octobre, après l'heure envolée, Refleurit du lilas la branche étiolée , Et, les pommiers cueillis, pour égayer nos yeux , Rit de la Saint-Martin l'été mystérieux.

Il y avait peu de temps que Delatouche avait renoué ses anciennes liaisons, et il étaitbien décidé à ne plus s'imposer de nouveaux exils, lorsque dans l'été de 1846 il fut frappé d'un commencement de paralysie qui le plongea dans le plus plus morne désespoir. La vieillesse n'avait pas encore frappé à sa porte d'une manière si rude e( si menaçante. Il se crut tout à la

H. OELATOUCHE. 175

fois dégradé dans son corps, dégradé dans son intelligence, et il courut cacher sa blessure au fond des bois, craignant, comme un vieux lion, qu'on ne vît la décadence et l'agonie de sa force. C'est là qu'il est resté cin(| ans oI)stinément invisible à presque tout le monde , consumant le reste de sa vie dans de vains regrets du passé, ulcéré de mélancolie ,' commençant des vers qu'il n'achevait pas , faisant et défaisant sans cesse son testament, insensible à tout, même à cette République, qu'il avait si longtemps appelée de toute laforce de ses rêves, et dont il se moquait peut-être en voyant les singuliers héros qu'elle avait fait surgir.

Une amitié dévouée, telle que les femmes seules savent l'éprouver, répandit sur la nuit de ses derniers jours un charme qui la lui fit prendre pour l'aurore des jours qui ne finissent pas. Quant à ceux qui lui restaient à compter ici-bas, ils achevèrent de s'éteindre au commencement d'avril 1851.

Delatouche, quand il succomba, avait l'âge de Rousseau avec lequel il eut plus d'un rapport. Il s'est éteint, comme lui , dans une petite chambre de campagne, saluant comme lui de ses derniers regards la plaine déjà verte, le ciel et le soleil. Après une vie de tumulte et d'angoisses, il a pris congé de cette terre avec la sérénité d'un enfant e( la tranquillilé d'un sage, espérant dans un meilieur monde, ( rovanl à une

immorlalilé moins fugitive que celle du talenl, laissant à ceux qui l'ont connu le souvenir d'un être à part maté par les obstacles; aux esprits impartiaux qui ne feront que le lire, l'idée d'un homme supérieur dont le génie ne s'est pas fait jour, qui pouvait avoir des rayons, et n'a jeté que des éclairs. Qu'il dorme en [)aix où la mort l'a poussé, car c'est peut-être la première fois qu'il repose, car on pourrait graver sur sa pierre ce qu'on grava jadis sur la tombe de Jacques Trivulce :

Hic QuiEsciT tandem, qui nunquam quievit.

Juillet 1852.

Il n'y a plus aujourJ'hi de petites gloires: on est lin gros monsieur, ou l'on n'est rien du tout. Cet arrangement est tout-à-fait contraire à l'ordre de la création, et il ne serait, ce me semble, pas mal de revenir aux dispositions du bon Dieu, qui doivent bien valoir les nôtres. Je sais que l'opinion publique n'empêche pas les gens qui ne sont rien de se croire quelque chose : c'est vi'ai ; mais ils sont seuls dans leur croyance : ceux mêmes qui les soient tous les jours ne se doutent pas qu'ils existent. S'il n'est pas clairement décidé que ce soit malheureux, il est décidément clair que ce n'est pas juste, et il paraît nécessaire de réclamer. Il devrait y avoir des degrés dans la renommée qui est une richesse, comme il y en a dans la richesse qui n'est que trop souvent une renommée.

Pour savoir s'il est possible d'établir ou de réta-

4 80 CARLOMAN DE RULHIÎÎRE.

blir ces degrés, peut-être faudrait-il commencer pnr déterminer ce qui constitue l'homme riclie. Ce n'est pas facile. Un ambitieux se trouve à l'étroit dans cent mille livres de rentes; un autre, plus modeste ou plus adroit, se contente d'en avoir dix, et n'est jamais à court de jouissances. De ces deux individus, il pourrait être embarrassant de dire précisément quel est le pauvre; mais il ne l'est nullement de demander pourquoi ce qui a lieu dans le monde social n'aurait pas lieu dans le monde intellectuel. M'est avis que, dans une société bien organisée, chacun, suivant son rang, devrait pouvoir vivre à Taise avec le patrimoine d'esprit qu'il a reçu du ciel. C'est ce qui n'existe point. A quoi cela tient-il? Le voici : c'est qu'on n'a que le capital, on n'a pas le revenu.

Dût-on nous accuser de décrier notre âge au bénéfice d'un passé qui ne nous en aura aucune reconnaisssance, il est impossible de ne pas constater qu'il en était jadis tout autrement. On plaçait autrefois, comme aujourd'hui son argent, ses économies d'intelligence ou d'esprit, soit en consolidés, soit à fonds perdus, et tout rapportait. On vous savait gré de la moindre chose. Il n'était besoin que d'un distique pour être enregistré àdLWsYAlmanach des lMuses,]e livre d'or de la pairie littéraire; on vous citait partout pour un quatrain; on vous armait chevalier pour un

CARLOMAN DE RULHIÈRB. 181

sonnnet. Avait-on écrit quelque page de bonne encre et de bon style! on était l'honneur de la France et des lettres. Tous ceux qui savaient lire vous retiraient leur chapeau. On dirait qu'à présent tous les lecteurs .sont morts, ou que personne n'a de chapeau. Est-ce parce qu'on n'a pas de tête? A la bonne heure; mais l'incivilité n'en est que plus regrettable.

Que de personnages dont on se souvient encore, quoiqu'on ne les lise plus et qu'on ne les ait peutêtre jamais lus, qui, s'ils vivaient aujourd'hui, ne seraient pas plus remarqués que messieurs tels et tels qu'on ignorera toujours! Je connais des inconnus qui ont plus d'esprit que Gentil Bernard, et autant de talent que M. Duclos. Ces dons ne leur ont jusqu'ici servi de rien, et il n'est pas probable que la tombe leur profite. Négligés de leur siècle, il iront se noyer dans l'autre ; ils sont nés oubliés. N'y a-t-il pas là de quoi se révolter contre les procédés de la mémoire?

Si je vois peu d'équité dans notre parcimonie d'égards pour les vivants, je n'en aperçois pas non "] plus beaucoup dans nos déférences pour les trépassés. Je citerais au besoin une foule de noms qu'on se rappelle, et qu'on aurait dû, cent fois pour une, ensevelir avec les livres qu'ils signaient. Il s'est fait d'auti-e part de doubles inhumations, contre lesquelles ion ne proteste pas, et qui sont de véritables barbaries.

j|g| CARLOMAN DE RUUllÈRE.

Des éruJits en apporteraient ici vingt exemples : un seul nous suffira. Comme type d'homme oublié qui devrait ne pas l'être, nous ne nommerons que Ru- Ihière, qui a longtemps passé pour un phénix, et qui, depuis sa mort, a trop prouvé qu'il ne l'était pas. Si on ne l'aide à ressusciter, il n'est pas homme à renaître de lui-même.

Carloman de Rulhière, qu'il ne faut pas confondre avec le frère de Charlemagne, descendait peut-être de Pépin le Bref, mais n'était pas son fds. Il était né à Bondy près Paris en 1735, d'autres disent en 1729, et n'a jamais régné sur la Neuslrie, à ma connaissance du moins. Son père était tout bonnement in- i specteur de la maréchaussée de l'île de France, et', servait le trône sans y prétendre. Le jeune Carloman fit, à ce qu'il paraît, de brillantes études au collège Louis-le-Grand, et, n'étant pas dauphin, débuta dans le monde à Bordeaux comme aide-de-camp du maréchal de Richelieu, gouverneur de la Guyenne, comme officier d'ordonnance de madame la comtesse d'Egmont, sa fille. La comtesse, qui était une conquérante, pouvait bien avoir un état-major. 1 1

On ne sait pas trop quel fut le caractère de son service près du maréchal ; pour le grade qu'il occu- ' pait dans l'armée de sa fdle, on peut le conjecturer, en se rappelant que, si Rulhière n'était pas beau, il

ëlail fort spirituel, et que madame d'Egmont, qui ne l'était pas moins, n'avait pas la réputation d'être prude. Une chose dont on ne saurait douter, c'est que, non content de lui dédier un de ses ouvrages, il fit des milliers de vers pour elle, peut-être pas trèsbons, mais assez significatifs. Les vers étaient autrefois très-compromettants pour celles qui les recevaient. Nous sommes maintenant en progrès : ils ne compromettent plus que leurs auteurs.

S'étant dégoûté de l'état militaire, Rulliière vint B'établir dans la capitale, et comme il fallait absolument être quelque chose quand on voulait avoir l'air de quelqu'un, il se mit à cultiver les lettres, à les cultiver en fermier général. Cela veut dire qu'il commença par ne rien faire, rien autre chose que de courir de salons en salons, à cheval sur des mots lestes et fringants, qu'il dressait, dit-on, dans ses haras, conjointement avec son ami Cham})fort. Ces messieurs passaient pour comploter, le matin, leur conversation du soir, et mettre en ])ralique les manœuvres de dialogues recommandées par les L(^tlres persanes. Je doute fort de la vérité de cette anecdote. Nos jeunes écuyers avaient assez de ressources pour lie pas conspirer, assez d'esprit pour comprendre que rien ne dérange celui qu'on a, comme celui qu'on lîherche, Sojcz persuadé qu'ils faisaicûlde h voltiga

<84 CARLOMAN DE RUHLIÈRÏ?.

sans préméditation. Après tout, quand ils auraient concerté leurs cavalcades ou leurs steeple-chase de saillies, pourquoi se gendarmer contre cette innocente coalition, qui ne menaçait de mort que l'ennui, le plus impardonnable des tyrans? L'important pour nous, qui ne faisons qu'écouter, n'est pas de savoir comment on a de l'esprit, mais de nous apercevoir qu'on en a. Les conjurés étaient sous ce rapport en mesure de nous en faire voir de toutes les couleurs. Nous n'avons pas le droit d'exiger davantage. i Cette petite histoire, au reste, écrite par charité pour la consolation des imbéciles, est de beaucoup plus ancienne, même en France, que les préceptes de Montesquieu et la prétendue ligue de ses disciples. Tallemant des Réaux raconte qu'un nommé Vaugelé et l'abbé Cotin, qui était un bon phébus, apprenaient par cœur des réparties pour se faire valoir l'un l'autre dans les compagnies où ils allaient. Un tel traité d'alliance peut se concevoir de la part de ces beaux diseurs, qui, à en juger par ce qu'un d'eux enfantait à tête reposée, ne devaient pas, si bons Phébus qu'ils fussent, exceller dans l'improvisation. Quant à leurs successeurs, ils étaient trop en fond pour les imiter et ■ trop paresseux pour se donner tant de mal. Prendre à Cotin sa perruque pour en coiffer Rulliicre, et le pourpoint de Vaugelé pour habiller Champfortl de

quoi ne s*avise pas reiivie 1 Ce n'est pourtant pas si maladroit, car, à supposer qu'on la crût sur parole, n'était-ce pas accuser une terrible débine que de voler les inventions de deux pauvres diables, qui n'ont peut-être jamais eu un bon mot vaillant dans leur escarcelle?

Un des premiers ouvrages de Rulhière fut, je crois, une épître qui resta longtemps inédite, et pouvait sans inconvénient ne pas changer de condition. Elle a le grave défaut de n'être pas courte, et de manquer essentiellement de poésie. On assure que, si les vers n'en sont pas brillants, ils sont au moins corrects et bien tournés. Corrects ! c'est un peu hasardé ; bien tournés I ce n'est guère plus exact. lien est quelques-uns d'heureux, mais ils ont l'air tout dépaysés dans la cohue bourgeoise qui les entoure : ils ont l'air de se trouver là fortuitement, et de ne savoir à qui parler. Ce sont des lignes isolées, qui ne font jamais une phrase. C'est du Boileau vieilli, qui commence à oublier son métier; du Voltaire qui ne le sait pas encore, moins la grâce et l'abandon. Quelle qu'elle soit, cette épître, flatteuse pour Champfort à qui elle s'adresse, ne paraît pas avoir excité une très-^ive reconnaissance. L'ingrat y répondit plus tard par ce portrait fort peu flatté :

« Il cachait un esprit tres-délié sous un extérieur

assez épais. Très-malicieux avec le ton de l'aménité, très-intrigant sous le masque de l'insouciance et du désintéressement, réunissant toutes les prétentions de l'homme du monde et du bel esprit, il faisait servir ses galanteries à ses bonnes fortunes littéraires, et les lectures mystérieuses de ses productions à s'introduire chez les belles dames. Fort circonspect avec les hommes qui pouvaient l'apprécier, il était extrêmement hardi à tous égards auprès des femmes, qui ne doutaient pas de son mérite. Tout dévoué à la faveur et aux gens en place, il n'évitait dans son manège que les bassesses qui l'auraient empêché de se faire valoir. Souple et réservé, adroit avec mesure, faux avec épanehement, fourbe avec délices, haineux et jaloux, il n'était jamais plus doux et plus mielleux que pour exprimer sa haine et ses prétentions. Superficiellement instruit, détaché de tout principe, l'erreur lui était aussi bonne que la vérité, quand elle pouvait faire briller la frivolité de son esprit. Il n'envisageait les grandes choses que sous les petits rapports, n'aimait que les ti'acasseries de la politique, n'était éclairé que par des bluettes, et ne voyait dans l'histoire que ce qu'il avait vu dans les petites intrigues de la société. »

Pour se 'faire traiter de cette façon par un ami, je soupçonne que Rulhière avait, dans quelque menée

CARLOMAN BB RUtHlfeRE. 187

d'alcôve ou de boudoir, supplante le rival qu'on lui

donnait jadis pour associé. Il y a, dans cette diatribe

si aigre et si venimeuse, quelque chose de la rancune

d'un cœur blessé, et d'un cœur blessé qui n'est pas

bon. Il est à peu près inutile d'observer qu'il y a

beaucoup à en rabattre; par contre, il y a peut-être

aussi beaucoup à conserver. Si d'un côté je me délie

de la fidélité du peintre, d'autre part je me défie un

peu des vertus du modèle. Ce qui me fortifie dans

cette méfiance, c'est qu'il a presque toujours été loué

par La Harpe. Il est possible que La Harpe en eût

peur; mais c'est égal : ces louanges-là ne font pas son

éloge. Après tout, il ne s'agit pas de le juger sur des

présomptions : il faut le voir à l'œuvre, et décider,

pièces en main, ce qu'on doit ajouter de correctifs aux

égratignures de l'un et aux caresses de l'autre.

Rulhière, qui croyait avoir été officier, ne portait la plume qu'en gentilhomme. Ce n'est pas le moyen de faire fortune, et il ne savait trop quelle carrière aviser, quand ses succès dans le monde attirèrent sur lui l'attention d'un homme qui resta, tant qu'il vé-

488 CARLOMAN DÉ RLLHIÈRË.

eut, son protecteur et son ami. Le baron de Breteuil venait d'être nommé ambassadeur en Russie , il le prit pour secrétaire et l'emmena avec lui à Saint-Pétersbourg. Il eut ainsi l'occasion d'assister de fort près à la révolution qui détrôna Pierre III et couronna sa veuve, la fameuse Catherine II. Cette catastrophe en fit un historien. Il pouvait s'élever jusque-là sans déroger.

De retour en France, il écrivit son histoire anecdotique de la révolution de 1 762. Il est toujours plus facile défaire un livre que d'en assurer le succès; mais Rulhière n'avait pas perdu son temps à l'ambassade, et il eut la bonne idée d'appliquer la diplomatie à la littérature. Au lieu de publier son ouvrage, il ne visa qu'à ne pas le publier. Il mit tout en œuvj'c, il r.emu.a ciel et terre, pour que la Russie en empêchât Finirpression, et il réussit. Il eut ordre de ne pas le faire paraître, mais en même temps permission de le lire à qui voudrait l'entench'e. Ces lectures habilement ménagées ne tardèrent pas à le mettre en vogue; les salons les mieux achalandés se disputaient cette faveur qu'il ne distribuait qu'à petites doses, et il n'accordait pas une séance sans l'assaisonner d'un mystère qui en doublait le prix. Bientôt ce fut à qui s'honorerait d'avoir assisté à un de ces conciliabules académiques : et, comme on se croit rare pour avoir connaissance de

CARLOMAN DE RULHlfeRE. 189

quelque rareté, oji va nia cette liistoii'e l)eaiicoup plus qu'elle ne le méritait. On s'imaginait y avoir travaillé, en proclamant partout que c'était un chefd'œuvre.

Mieux seni par cette publicité clandestine, qu'il n'aurait pu l'être par l'activité bruyante des plus fameux marchands de littérature, ce livre valut à son auteur la croix de Saint-Louis, et la survivance du gouvernement de la Samaritaine, espèce de machine hydraulique établie sur le Pont-Neuf, qu'on avait érigée en gouvernement, parce qu'elle avait l'honneur de fournir de l'eau au jardin royal des Tuileries ; parce que la Seine, une roturière qui coule pour tout le monde, devait nécessairement avoir des lettres de noblesse, en épousant des tuyaux qui aboutissaient à la cour. Cette récompense, qui paraît aujourd'hui assez ridicule, valait six mille livres de rente, ce qui n'a été ridicule dans aucun temps.

N'ayant plus maintenant les circonstances pour auxiliaires, ne s'adressant plus à cette curiosité mondaine toujours à l'alTût d'im secret dont elle attend un scandale, l'histoire d(î Rulliière, celle relation \oilée d'événements qui ont cessé d'êlre une énigme, a beaucoup perdu de sa valeur. Elle est restée cependant un livre agréable, qui se laisse feuilleter avec

plaisir. 11 manque en général d'élévation et de pro-

490 CARLOMAN DE RtLHlÈRE.

fondeur, et le slyle, quoique soigné, n'est pas exempt de négligence; mais l'auteur raconte avec finesse et siiit conduire artistement son récit. Ce qu'on pourrait lui reprocher avec raison : c'est tantôt une attention minutieuse à vous faire croire qu'il en sait plus qu'il n'en dit; tantôt trop de penchant à se poser en homme d'Etat, qui n'a besoin que d'un mot pour être au courant de ce qu'on lui cache. Rien domieux que d'avoir l'air d'un homme d'État, mais il faut l'être, et ne pas s'essouffler à grimper sans cesse sur les tours de Notre- Dame, pour attrapper des mouches qu'on donne après cela pour des alouettes. C'est assez volontiers le fait de Rulhière. Il a une autre manie, celle d'abuser ou de paraître abuser de la sagacité. Il veut qu'on le croie tout à la fois spectateur du drame qu'il expose, et confident oculaire de ce qui se passe dans les coulisses. A merveille ! quand on n'y met ni affectation, ni rubrique; mais il y a chez lui un artifice de réticence et de sous-entendu, qui vous tient constamment en garde, sinon contre sa sincérité, au moins contre la certitude de son savoir. A force de le voir jaloux de vous montrer ce qu'il devine, plus encore que ce qu'il voit, on finit par craindre qu'il n'ait deviné ce qu'il a vu. Cola gêiie le jugement. Au lieu d'une histoire, on a prur de ne lire (ju'un roman, et l'on ne s'intéresse <pra\ec jjrécaution , ce qui est mortel à

CAUtOMAN DE RULHIÈRE. lOi

rintérêt. Ce ne sont pas là, par malheur, les seuls défauts qu'on peut y reprendre, et le plus frappant pour luoi, c'est que, s'il devine jusqu'à un certain point les faits, il n'en a pas deviné les acteurs. Ses Russes sont de Versailles, et il ne les voit qu'iiabillés à la française, à travers le cristal français de sa lorgnette d'Opéra.

Homme de génie chez les grands seigneurs, et presque grand seigneur parmi les gens de lettres, Rulliièrc étendit promptement sa réputation d'esprit par ses bons mots, et celle de son talent par son discours sur les Disputes, que Voltaire jugeait digne de Boileau. « Nous avons cru, écrit-il dans le Dictionnaire philosophique où il l'insère tout entier, instruire le lecteur et lui plaire, en mettant celte pièce sous ses yeux. Elle est fort connue de tous les gens de goût, mais elle ne l'est point des savants qui disputent encore sur la prédestination, sur la grâce concomitante, sur la question si la mer a produit les montagnes. Lisez les vers sur les disputes : voilà comme on en faisait dans le bon temps ! »

Les fanatiques tlu grand siècle se mirent alors à disputer sur cet éloge, et cela ne (il que lui donner plus de relief et d'éclat. Le fait est (|ue, si ce morceau n'est pas un chef-d'œuvre, c'est du moins, dans le genre tempéré, un des meilleurs de l'époque. Le si) le eu

est franc et châtié, les vers nerveux et incisifs. On pourrait ne pas se glorifier de l'avoir fait, mais personne ne serait fâché qu'on l'en crût l'auteur.

Au commencement de ce siècle encore, tout ce qui se piquait d'esprit savait par cœur le portrait de feu monsieur Daube,

Qu'une ardeur de dispute éveillait avant l'aube,

et j*ai souvent entendu citer comme un modèle de finesse ces deux vers qui frisent le proverbe :

Le vrai peut quelquefois n'être pas de saison, Et le plus grand des torts est d'avoir trop raison.

Ce sont peut-être les meilleurs; mais je leur préfère comme ayant un tour plus poétique, bien qu'un peu suranné, ces vers sur Topinion :

La vaine opinion règne sur tous les âges.

Son temple est dans les airs, porté sur les nuages ;

Une foule de dieux, de démons, de lutins ,

Sont au pied de son trône ; et tenant dans leurs mains

Mille riens enfantés par un pouvoir magique,

Kous les montrent de loin sous des verres d'optique.

Autour d'eux nos vertus, nos biens, nos maux divers,

En bulles de savon sontépars dans les airs;

Et le souille des vents y promène sans cesse,

De climats en climats, le temple et la déesse.

Qu'on ne croie pas que je fais ces citations pour eiiipéclier mon prochain de relire le tout ! Je n'y mets

pas tant de malice. Il est certain qu'aujourd'hui ce j)arruni d'allégorie est légèrement éventé; mais, pour en bien juger, il faut consentir à troquer ses sens d'aujourd'hui contre ceux de nos pères. Redescendez d'un demi-siècle, et ce discours un peu ridé reprendra cet air déjeune assurance qui lui donna de la vogue. Il méritait son succès, et, ce qui l'accrut encore, c'est qu'il sortait du ton général de la littérature à la mode. La poésie était alors infectée du musc de Dorât, inondée des pleurnicheries sans tin des faiseurs d'héroïdes, de tous ces entrepreneurs de larmes, qui réveillaient impertinemment les plus vieux morts pour s'en faire d'oftice les secrétaires; on avait des nausées de toutes ces fadeurs mignardes ou éplorées, et l'on fut enchanté de cette bonne veine d'esprit gaulois, qui venait réveiller à propos nos langueurs. On lui sut gré de ne pas ressembler à tout le monde.

Quoiqu'il eût signé ce discours, Rulhière n'avait pas renoncé à son système de diplomatie littéraire, au soin de donner, à ses moindres œuvres, une apparence confidentielle qui les rehaussait dans l'opinion. Il se faisait gloire d'être discret, et il l'était avec une indiscrétion, qui ajoutait à ses sarcasnKv-^ le charme d'en intriguer les auditeurs. Il n'en avouait aucun, mais il se les faisait attribuer tous, les bons, bien entendu, et le nomljre ne laissait pas que d'être inqio-

sant. Il savait que rien ne donne plus de montant à la malignité que de ne pas savoir d'où elle vient, et il décochait ses flèches en cachant son arc.

Ces saillies si amères n'ont plus grande saveur à présent, mais quelques-unes de ses épigrammes ont survécu à ceux qu'elles déchiraient, celle surtout contre Champcenelz, qui avait eu la maladresse ou l'adresse, comme on voudra, de se faire coffrer à la Bastille, pour je ne sais quelle parodie satirique, trouvée sans doute dans la poche de Rivarol. Elle est vigoureusement frappée, et s'il est possihle d'être plus poëte, il n'est pas facile d'être plus méchant. Mainte^ nant qu'on ne peut plus rencontrer de ces vieux amateurs qui savaient sur le hout du doigt toutes les gentillesses de leur temps, nous pouvons citer celle de Rulhière comme un échantillon des politesses qu'on s'adressait autrefois :

Être haï, mais sans se faire craindre ;

Être puni, mais sans se faire plaindre, Est un fort sot calcul : Champcenetz s'est mépris : En recherchant la haine il trouve le mépris. En jeux de mots grossiers parodier Racine, Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine. Débiter i)our dix sous un insipide écrit,

C'est décrier la médisance , C'est exercer sans art un métier sans profit.

Il a bien assez d'impudence ,

iMais il n'a pa» n'usez d'esprit.

Il prend, pour mieux s'en faire accroire, Des lettres de cachet pour des titres de gloire; Il croit qu'être honni c'est être renommé. Mais, si l'on ne sait plaire, on a tort de médire; C'est peu d'être méchant : il faut savoir écrire , Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé.

Il me semble que ceux-là ne sont pas mal, et que, si ou eût décerne à l'auteur la même récompense qu'à Cliampcenetz, on ne l'accuserait pas de l'avoir volée. Je ne sais si cette invective est juste, mais elle a le mérite d'ê(rc franche, et on n'en trouverait pas beaucoup de ce ton dans les œuvres de RuUiière. Il n'avait pas l'habitude d'aborder de front l'ennemi, et J'épigramme détournée était mieux son fait que l'épigramme en ligne droite. Tacticien machiavélique, il excellait dans la perfidie mystérieuse, dans l'art de mordre en dessous son prochain, de le mordre surtout avec les dents des autres. Il n'était pas, dans le monde, de haies ou de broussailles derrière lesquelles il ne se tapît pour lancer son fiel à ses adversaires, le sien ou celui qu'il trouvait assez acre pour se l'approprier. C'est ce qui faisait dire à Champlort, a^ec plus de rudesse que d'atticisme : « Rulhière est l'entrepôt du venin de toute la société; il le ramasse comme les crapauds et le darde comme les vipères. »

Avec dc^ <lisposi lions si peu bienveillantes, av(^c <les adsers.uiX's au.ssi peu inihil^cnls qu<' liii-mèmc,

01) a peine à se llgiirer que cet homme, qui n'avait rien de supérieur, soit parvenu à une célébrité qui n'était pas loin de la gloire. Ce serait à croire qu'il n'y a de succès que pour ceux qui le demandent la dague au poing ou le pistolet au bout de la langue. Cela n'est point rigoureusement exact. Il est certain que Rulliière n'était pas bon, et se servait trop volontiers, pour attaquer, des armes dont on ne devrait user que pour se défendre ; mais il avait une qualité qui manque à la plupart de ceux qui aspirent à la réputation : il se connaissait. Il n'avait d'ambition que dans la limite de ses moyens et ne visa jamais plus loin qu'il ne pouvait aller. Il savait vivre en bonne intelligence avec ses faiblesses, et s'il cherchait parfois à les dissimuler, il n'avait pas la prétention de les donner pour de la force déguisée. Egoïste avec recherclie et spirituel avec bon sens, il eut surtout l'adresse d'être raisonnable. Nous allons voir où cela le mena.

A la suite de son voyage en Russie, Rulliière avait été attaché au ministère des affaires étrangères en qualité d'écrivain secret. Il n'était guère possible de

lui donner des fonctions plus en harmonie avec ses habitudes d'esprit; mais, tout cachottier qu'il était et qu'il affectât de l'être, il voyait avec peine que ce titre, presque aussi secret que ce qu'il avait à faire, n'ajoutait pas grand éclat au blason aquatique qu'il tenait du Pont-Neuf. Il eût été bien aise qu'un poste relevé le mît davantage en évidence, et lui donnât dans le monde la position éminente qu'il ne devait qu'à son esprit. En attendant cette bonne fortune qu'il ne sollicitait pas, mais qu'il tâchait de se faire offrir, il continuait à être l'orgueil et la joie des salons, y récitant d(^ jolis vers, un peu alambiqués, comme /'/(- Propos et le Don du contre-temps, caressé pour ses flatteries et redouté pour ses satires. Ce n'était pas lout-à-fait assezpour lui. Il était trop raisonnable pour prétendre à être traité en duc et pair, mais il n'eût pas été fâché d'avoir une tournure de comte ou de baron.

Il fut au moment d'obtenir ce qu'il désirait. Vers '1768, on s'occupa sérieusement de lui confier une mission en Pologne , dans le genre de celle que remplit plus tard Dumouriez. Je ne saurais dire quelles nécessités ministérielles, quelles intrigues de bureaux s'y opposèrent ; mais au lieu de lui donner une ambassade, on le chargea d'écrire, pour l'éducation du dauphin, l'histoire des troubles de cette république où

198 cârlomàn de RtaHlÊRK.

il ne devait point aller. Force lui fut d'adhérer à cet échange, et, s'il ne s'en montra pas satisfait, il eut tort ; cela valait mieux pour lui de toute manière. Je n'ai pas une foi explicite dans les dextérités et artifices qui faisaient la gloire des diplomates de la vieille roche, et il y a tout à parier qu'il n'eût réussi qu'à se faire détester un peu plus qu'il ne l'était. Il ne resterait d'ailleurs plus rien de ses dépêches, tandis que, du travail qu'on lui demanda, il est resté un livre qui lui fait honneur, inutile sans doute au roi qu'il devait éclairer, mais instructif pour l'avenir. Le plus mince volume, ne fût-il que passable, a la vie plus robuste que telle ou telle petite transaction politique à choisir. Si bien faite qu'elle soit , elle ne tarde jamais beaucoup à être remplacée par une autre, et l'on ne s'en souvient plus que lorsc{u'un livre en parle.

Quoiqu'il eût la faiblesse de ne se donner que pour un homme du monde, occupé de littérature à ses heures perdues, Rulhière attachait une extrême importance à ses écrits, et il les remaniait sans cesse avec un soin, qui atteste chez lui des arrière-pensées de postérité. Il songeait évidemment à de glorieux lendemains, en se traçant le programme de l'ouvrage que le gouvernement venait de lui commander. Historiographe patenté , commis à l'instruction d'un jeune prince, il crut devoir , comme Bossuet, s'appliquer à

CARLOMAN DE RlLHlèRE. 199

instruire les peuples et les rois de tous les âges. L'ambition est trop noble pour qu'on la puisse blâmer ; mais n'étant pas Bossuet, et il eut assez de tact pour le sentir, il voulut y suppléer par l'étendue des recherches , par l'étude approfondie des moindres documents. Il s'y adonna avec un zèle qui n'est plus de mise, aujourd'hui qu'il faut penser à la vapeur, et que le plus grand écrivain est celui qui va le plus vite. II n'y a rien à dire contre cette marche laborieuse et digne d'un Bénédictin , si ce n'est que, pour éviter recueil de la rapidité, il tomba dans d'interminables lenteurs, et que, sacrifiant l'intérêt de son élève à celui de son amour-propre , il reçut, pendant vingtdeux ans, le prix annuel d'un travail qu'il n'acheva pas.

Cela est si vrai, observe M. Daunou son biographe, que le dauphin, auquel il était destiné, touchait déjà à la fin de sa royauté, quand l'auteur mourut, sans que sa tâche fût remplie. « L'histoire du malheureux Ponialowski, continue-t-il , pouvait entrer utilement dans le plan d'études d'un prince réservé h de plus violents orages; mais les destinées de Louis XVI avançaient plus vite que la plume de Rulhière. » On doit sans doute regretter qu'il ait manqué son but; mais soyez-en bien convaincu : quoi qu'il eût fait, il ne l'eût pas atteint. Les meilleurs professeurs n'appren-

nent pas aux princes à se procurer le génie qui conjure ou domine les révolutions. Mourir en héros, cela peut encore s'enseigner; vivre en roi, il n'y a que Dieu qui donne de ces leçons-là; les hommes n'y peuvent rien. Aujourd'hui, du reste, peu importe que Rulhière ait ou n'ait pas été entendu de son disciple. Ce qui doit nous inquiéter, c'est de savoir si le livre qu'il nous a légué vaut le temps qu'on a mis à le faire ; c'est ce que nous examinerons plus tard , quand nous en serons au chapitre de ses œuvres posthumes.

Il n'entrait pas dans ses lenteurs que l'intention de se rendre aussi parfait qu'il pouvait l'être; elles favorisaient singulièrement les us et coutumes de sa diplomatie. On le savait, par ordre supérieur, occupé d'un ouvrage de longue haleine ; cela le dispensait de faire paraître ceux qu'il annonçait toujours sans jamais les publier, et qui n'étaient peut-être pas plus terminés que celui qu'il composait, sa fameuse comédie du Défiant, par exemple, pour laquelle Jean-Jacques avait peur de poser , et dont il n'a peut-être écrit que le litre, si tant est qu'il ait été jusque-là. Il faisait désirer ses productions et se gardait de les donner, sachant de reste que ce qu'on a ne vaut jamais ce qu'on espère. Si ce n'était pas le moyen d'augmenter sa renommée, c'était du moins celui de ne pas la perdre. Il connaissait trop bien la loterie des réputations pour s'y hasar-

der, et sans avoir la naïveté d'Arlequin , il agissait comme lui ; il voulait gagner sans y mettre.

C'était assurément chose fort sensée de ne pas compromettre le fond d'estime sur lequel il vivait; mais ce n'est pas tout : ii lui fallait entretenir son avoir, et c'est <à quoi il réussit, en s'y prenant pour ses annales de Pologne, comme nous l'avons vu s'y prendre pour ses anecdotes de Russie. Il en avait soigné un certain nombre de morceaux de choix, qu'il lisait à huis clos dans des salons privilégiés, et qui paraissaient d'autant plus beaux, qu'il avait eu l'art de se les faire demander plus longtemps. Il fit si bien ainsi la fortune du tout, que, quinze ans après sa mort, on se demandait encore quand le livre paraîtrait. C'était peut-être plus diiïicile que de le faire.

Ce manège n'eut pas seulement pour résultat de préparer à son histoire, dans le cas où le public serait appelé à en connaître, des applaudissements et des lecteurs, il eut l'avantage de lui faire ouvrir les portes de l'Académie française, dont les concierges ont toujours mis peu d'empressement à tirer le cordon. La plupart des quarante, qui avaient leurs raisons pour redouter ses épigrammes, ne crurent pas pouvoir mieux faire que de le désarmer par leurs suffrages, que pouvaient légitimer !<> pru de jolis ouvrages qu'il avait donnés , et les livres sérieux qu'il pro-

mettait. Il fut admis en 1787 en remplacement de M. l'abbé de Boismont, et Ton ne cria pas trop contre cette nomination. Le fait est qu'on pouvait plus mal choisir, et que, dans les temps de disette, c'est un titre que d'être capable d'en avoir. Cela vaut peut-être mieux que d'en avoir qu'on n'est pas capable de justifier.

Il est possible qu'il n'eut pas de grands droits aux bonneurs du fauteuil, mais il s'en fit un par son discours de réception, qui fut de prime abord prôné partout comme un clief-d'œuvre. Ses ennemis eux-mêmes le citèrent comme un modèle de bon goût et d'urbanité, Grimm entre autres, qui ne peut pas être, lui, cité comme un modèle de complaisance. Il est vrai que ceux qui l'avaient élu étaient intéressés à le vanter, ])0Lir s'excuser d'une préférence qui pouvait être une injustice; mais cette fois l'excuse était des meilleures.

Ce qu'on ne pouvait pas attendre de Rulliière, c'est le ton de sainte douceur dont s'exprime sa gratitude pour ses nouveaux confrères, et cet optimisme de bienveillance qui se répand en éloges sur tout le m )nde, sur le présent comme sur le passé. Il a laissé sa vieille peau d'épigramme à la porte de l'Académie. On Fa élu serpent, et il entre colombe, roucoulant des madrigaux à l'adresse du tiers et du quart. Il trouve Saint-Lambert enchanteurj et Marmontel loger, Ilap-

pelle l'auteur des jardins Virgile, et La Harpe qu'il baptise d'abord de Sophocle, est bientôt rebaptisé Quintilien. Sa fleurette n'en épargne pas; elle va jusqu'tà Rome se piquer au camail de M. de Bernis, et à Constantinople se pendre à la boutonnière de M. de Choiseul-Gouffier ; quand les vivants lui manquent, elle va chercher les morts pour s'épanouir sur leurs tombeaux, et pas un n'y échappe, depuis le cardinal de Richelieu jusqu'à M. de Chabanon. La belle chose que la reconnaissance !

Hâtons-nous de le dire, il y a dans ses remerciements quelque chose de mieux que les balivernes complimenteuses, qui nous font hausser les épaules. On y a remarqué jadis deux passages qu'on remarquerait encore de nos jours. Le premier exprime par une figure heureuse la courbe que décrit habituellement la littérature des peuples.

« l\ semble, dit-il, dans la destinée de l'esprit humain, et l'expérience des siècles, peut nous le faire croire, que la philosophie doive toujours succéder aux belles lettres, les Aristote aux Euripide, les Sénèque aux Térence, les Galilée aux Tasse, les Locke aux Mil- Ion. Mais le temps où une nalion est éclairée par cotte brillante aurore des sciences, avant que les lettres soient penchées vers leur déclin, n'est-il pas un de ses plus beaux âges? Est-il dans l'univers un spectacle

plus digne d'admiration que cette ravissante saison des pays septentrionaux, qui, pendant sa longue durée, laisse voir tout ensemble, et les feux du couchant conservant longtemps encore leur éclatante lumière, et les rayons naissants du jour éclairant déjà tout Tespace du monde?»

Dans le second extrait qu'on nous saura gré de conserver, l'auteur rappelant les efforts de son prédécesseur pour rendre hommage à d'illustres morts, discute avec autorité, et en homme qui saurait y réussir, le genre d'éloquence qui convient aux oraisons funèbres : on ne serait point étonné de trouver ce fragment dans l'Essai sur les éloges de Thomas.

« Dès le premier âge de l'éloquence chez les anciens peuples, le discours funèbre eut aussi ses grands orateurs; cette éloquence de la douleur est en même temps celle de l'admiration. Trop souvent, il est vrai, le héros ne sera plus aux yeux de l'historien ce qu'il fut aux yeux du panégyriste ; mais dans les exagérations d'une perte récente, il est un vrai langage de la nature, une vérité de passion. La joie embellit tout ce qu'on possède; l'espérance, tout ce qu'on attend; le regret exagère tout ce qu'on a perdu. Ce genre d'éloquence s'est surtout diversifié suivant la variété des gouvernements; chez les anciens il eut pour objet d'enflammer l'amour de la patrie et la passion de la

CARLOMAN DE RLLHIÈRE. 2Ô0

gloire; chez les chrétiens il y a plus de difficultés, il faut y mêler la louange au mépris de la louange ; faire sentir le néant de la gloire, sans ôter aux âmes élevées le nohle enthousiasme qu'elle leur inspire; humilier les grandeurs, sans éteindre l'émulation pour les grandes actions ; et tandis que l'orateur renverse et anéantit tout ce qui est heau au regard des hommes, une sorte de convenance locale le force d'employer une magnificence de paroles, un style voisin de la poésie, et qui s'accorde avec un pompeux appareil de trophées, d'emblèmes, de statues symboliques et de chants lugubres. Toutefois aucune des oraisons funèbres prononcées par mon prédécesseur ne le fut dans ces antiques cathédrales, où l'orateur, environné du deuil public, au milieu des diiïérents ordres de la nation, qui rendent ce triste et dernier hommage à un prince qui n'est plus, à une tombe qui elle-même va disparaître, parle, pour ainsi dire, en présence de la mort et sur les bords de l'éternel abîme. Il les prononça toutes dans un lieu plus tranquille, dans la chapelle du Louvre, dans ce palais des arts, des sciences et de l'immortalité, en votre nom, messieurs et en votre présence : institution qui honore les lettres françaises, et qui n'est imitée en aucun lieu du monde. C'était prononcer le jugement des sages; et en eflVt, quand votre choix lui confia

ces honorables fonctions , déjà le temps était passé où

506 CARLOMAN DE RULIIIÊRE.

la louange qui n'était point méritée ne paraissait qu\ine adresse ingénieuse et l'heureux effet du talent : le temps était venu où l'esprit général repoussait la flatterie comme une coupable lâcheté, et la dénonçait au nouveau tribunal de l'opinion publique : l'ombre d'une adulation, dans le panégyrique même, eût avili l'orateur, révolté l'auditoire, offensé la mémoire du héros. »

Sans être un phénomène, ce discours est écrit avec une élégance qui, dans notre siècle de fer, pourrait assurément passer pour un prodige. Quoiqu'il ait perdu, en venant jusqu'à nous, beaucoup de ces délicatesses qui ne sont que du moment, et cette grâce de perfidie dont on se délectait jadis, il est encore aujourd'hui d'une lecture agréable. Ce n'est pas le privilège ordinaire des harangues do ce genre, où la célébrité des orateurs n'a pas rendu l'éloquence moins rare, et on doit savoir gréa l'auteur autant des qualités qu'il a, que des vices qu'il n'a pas.

Depuis que l'Académie française est de ce monde, il ne s'est peut-être point passé d'années où l'on n'ait répété, non sans quelque raison , qu'on y entrait comme aux Invalides, quand on était hors de service. Cela se disait beaucoup du temps de Rulhière, et je ne serais pas étonné qu'on l'eût nommé pour lui donner à penser qu'il n'était plus bon à rien, que sa

plume avait des rhumatismes qui l'empcchaient de marcher. Des fraiclieurs, en eflet, allaient comme de cire à un gouverneur de la Samaritaine. Mais ce n'était pas facile de lui en faire accroire, et il n'était pas homme à convenir, même in petto, que son intelligence avait la goutte. Tout disposé qu'il fût à l'indolence, il ne voulut pas admettre, comme les quatre cinquièmes de ses collègues, qu'il entrait dans ses devoirs d'académicien de dormir ou d'en avoir l'air : et, au lieu de respirer comme eux son diplôme en guise d'opium, il le respira pour s'éveiller. C'était

original.

Jaloux de répondre aux avances de l'opinion qui l'avait porté au nouveau poste qu'il occupait, plus jaloux encore de tromper la confiance de ceux qui l'y avaient appelé pour qu'il ne fit plus rien, Rulhière ne fut pas plutôt de l'Académie qu'il voulut se confirmer dans sa dignité, en faisant, pour la sanctionner , plus qu'il n'avait fait pour l'aqucrir. L'effet suivit de près sa résolution : il publia en 1788 ses Éclaircissements historiques sur les causes de la révocation de l'édit de JSantes et sur l'état des prêtes-

208 CARLOMAN DE RtLHtÊRE.

tants en France. L'ouvrage fut annoncé avec fracas, et il pouvait se passer de ce charlatanisme. Les bons livres n'ont pas besoin qu'on batte la caisse à leur naissance. Il faut laisser cela aux livres de la foire, qui ont besoin, comme les monstres, d'un paillasse pour héraut d'armes.

Cet écrit avait été demandé à l'auteur par M. de Breteuil, comme une préface nécessaire au grand acte de réparation que méditait Louis XVL C'est une œuvre utile et bien faite, qui témoigne d'études consciencieuses et d'une noble ambition d'équité. On y reconnaît cependant trop souvent la pente habituelle de l'esprit de Rulliière. C'est encore ici l'homme d'État, qui veut qu'on le suppose plus avant qu'il ne l'est et ne peut l'être dans la confidence du passé; qui, tout savant qu'il soit et qu'il tienne à le prouver, tient peut-être davantage à se montrer habile, et fait servir sa science à se montrer ingénieux. C'est un voyageur qui ne se contente pas de découvrir de nouvelles sources et d'y puiser, il est constamment préoccupé de l'idée qu'il faut qu'on lui tienne compte, et de l'adresse qu'il a mise à les découvrir, et de la manière dont il y puise. Cette préoccupation contagieuse ne tarde pas à gagner le lecteur; on finit par perdre de vue la question, pour suivre tant bien que mal les détours égoïstes où s'engage l'auteur.

Kuitlièrc, qui faisait, avons-nous dit, métier et profession (le iinesse, ne s'est pas contenté d'en mettre dans l'exécution de son mémoire : il en a mis aussi dans le plan qu'il s'est tracé. Elle pourrait être plus heureuse. Tout l'artifice de sa composition consiste à faire valoir les droits des opprimés, en excusant continuellement les oppresseurs. Je n'aime pas cette manière oblique d'attaquer les faits, cette attitude ambiguë d'un homme perpétuellement partagé entre la crainte d'olTenser le pouvoir et celle d'altérer la justice : on ne parvient ainsi qu'à les blesser tous les deux. La droiture et la franchise sont les premières qualités d'un historien; les biais de llulhicre sont d'un avocat qui hésite entre le pour et le contre, et rejette sur le juge, qui est le public, la responsabilité de la décision. Il est bien qu'il y ait des avocats; mais est-il nécessaire qu'ils sortent du barreau pour s'installer dans l'histoire? Je ne le crois pas.

Ce ne sont pas là nos seules critiques. Il me semble, par exemple, que, dans son second volume destiné à présenter le tableau des elïets de la révocation, llu- Ihière ne s'est point élevé à toute la liauteur de son sujet. Quelles que soient les causes et les intrigues qui aient amené l'édit de 1685, qu'il ait été arraché à l'imprévoyance de Louis XIV, aux scrupules chagrins d'une conscience malade, ou qu'il ne soit de sa

â^O CAilLOMAN DE RULHIÈRÈ.

part qu'un acte volontaire et longuement médité , nul doute, pour moi du moins, que cet édit ne soit une faute et même un crime. Mais est-ce là tout? Mais fatal à la France au moment de sa promulgation, ne Ta-t-il pas servie plus tard, en propageant par l'Europe, et jusqu'au delà des mers, son influence, ses mœurs, ses sciences, ses arts, son industrie, son langage? S'il nous a été quelques instants funeste, n'at-il pas en somme, par ses conséquences, servi la cause de l'humanité et de la civilisation; et ne pourra-t-il pas, dans un temps donné, être regardé comme une des grandes voies de communication, mystérieusement ouvertes entre les peuples par les mains de la Providence? Il me semble que la question vaut la peine d'être examinée. S'il n'était pas encore permis à Ru- Ihière de la résoudre, il aurait pu du moins la poser. Il ne pouvait pas ignorer qu'il y a une manière de poser les questions, qui est, ou peut s'en faut, la moitié d'une solution.

Malgré tout ce qu'il laisse à désirer, cet ouvragé n'en atteste pas moins, de la part de l'auteur, des sentiments nobles et généreux, et on dut croire que Ru- Ihière sympathiserait avec les idées de réforme qui commençaient alors à fermenter dans toutes les têtes. Ces idées, il n'en était pas en effet l'adversaire. Mais trop sage, trop expérimenté, pour ne pas redouter l'eni-

CAULOMAN DE RULHIÈRE. 211

portement du peuple autant que la routine et l'aveuglement de la cour, il eût voulu qu'on mît autant de soin et de mcnagementà éclairer l'administration qu'on mettait d'audace k la fronder, autant d'adresse à en modifier les rouages, qu'on paraissait devoir mettre de violence à retourner brusquement toute la machine. Il croyait que la vérité peut se faire entendre, sans prendre cette voix de tonnerre, dont Le Laboureur veut armer l'histoire pour avertir les rois. Partisan du libre examen, il avait peur du fanatisme de quelque Calvin politique, qui viendrait brutalement amputer les vieux membres de la société sous promesse de lui en fournir de neufs. Il était, en un mot, libéral avec prudence, novateur avec mesure, réformateur avec précaution, et ce ne fut pas sans chagrin qu'il vit l'explosion de 89. Sa philosophie, tant soit peu épicurienne, ne pouvait pas s'accommoder des tempêtes, et ses intérêts encore moins. C'est une chose remarquable qu'au moment où la noblesse allait être forcée de brûler ses titres, une foule de gens qui n'avaient rien à brûler se plaignirent d'être obligés de grossir l'incendie, Rivarol, par exemple , et Rulhière. L'un se révolta , défendit une cause , qui n'était pas la sienne, avec un semblant d'égoïsm.e qu'il prenait pour un nouvel acte de baptême, et fit pknnoir dans le monde autant de pamphlets qu'il «;o consumait de parchonnns. L'aulre

212 CAKLOMAN DE RULHIÈRE.

en fut profondément affecté, et, moins par vanité que par gratitude, il s'unit en silence aux regrets de l'aristocratie. A force de hanter les hautes classes, il avait fini par croire qu'il en était, et il se fit un deuil de famille de ce qui ne devait être pour lui qu'une douleur de sympathie. C'était peut-être encore de l'adresse, mais je ne le pense pas.

Rulhière s'était, comme historien, trop habitué à deviner les événements, pour ne pas juger à première vue que la société allait se bouleverser de fond en comble, et changer entièrement de face. Il ne put s'accoutumer à l'idée de voir se démolir, pièce à pièce, un monde où il avait été si bien reçu, où il avait rencontré tant de courtisans de son esprit, heureux de s'en faire les échos ; où il s'était acquis une considération qu'il sentait prête à disparaître; où il avait gagné une fortune modeste, qui lui promettait une vieillesse tranquille, et que la tempête déjà proche pouvait emporter avec son repos. Ces perspectives le navraient : et trop faible, pas assez jeune, pour braver les menaces de l'adversité, déshabitué de la lutte par l'expérience d'une longue prospérité, il s'éloigna, sans tourner la tête, des combats qu'il prévoyait. Il se retira, plein d'amertume et d'afïliction, dans une maison de campagne qu'il avait près de Saint-Denis, et qui por-

tait le nom d'Ermitage. Il allait essayer d'y vivre comme ne put mourir Rousseau.

L'horizon pacifique des champs ne lui fit point envisager d'un œil plus calme le ciel déjà si somhre de la politique. Seul avec lui-même, il ne s'y entretint que de choses aussi mesquines que les hochets qui lui échappaient. Là, s'il se fût trouvé dans cette âme quelque peu de verdeur et de noble sève, c'eût été, comme le disait Sénèque, un spectacle digne de l'admiration des dieux, de voir un homme plus fort que la fortune prendre sous la protection de ses écrits le trône qui l'avait longtemps protégé, et qui se lézardait alors de toutes parts; défendre, avec l'autorité de son âge et de son talent, cette société dégénérée, à l'éclat de laquelle il avait concouru, que tant de vices et d'abus avaient compromise, mais que de rares vertus pouvaient encore racheter ; opposer courageusement, fût-ce même sans espoir, ses conseils comme une digue au dévergondage d'idées qui allait tout envahir; user enfin ses dernières forces de pensée à jeter, sur l'abîme qui s'ouvrait, de ces lueurs qui pouvaient devenir un phare. Loin de là 1 au lieu d'un athlète stoïque, barrant de son énergie la route de la révolution, on ne vit en lui que le commandant honoraire et déchu d'une pompe à sonnerie, pleurant dans la retraite ses petits privilèges, ses petits honneurs évanouis, et,

214 carloman de rulhiêre.

n'osant la combattre, boudant la liberté. C'est à donner mal au cœur à ceux mêmes qui n'en ont pas.

A-t-il, un seul instant, dans sa retraite quelque remords de cette misérable inertie, quelque velléité de repentir? Il n'a pas assez de pudeur pour s'élever jusque-là. Pour échapper par l'étude aux catastrophes dont il s'attend à être le témoin, il ne songe même pas à en retracer de moins terribles, et, se sauvant, dans la gloire, des calamités qu'il devine, à terminer son histoire presque achevée de l'anarchie de Pologne. Non : il s'entoure, comme un vieillard, de tous les débris de sa jeunesse, et se complaît à peupler sa solitude de tous les scandales qu'il regrette. Il ravaude ses épigrammcs, il polit de petites méchancetés inédites, qui ne doivent égratigner que des cercueils et ne feront sourire personne. Débauché de l'ancienne mode, il ose, en face du volcan qui se déchaîne, donner, sans respect ni vergogne, des leçons d'incontinence et de libertinage : il s'amuse, pour tromper les dernières titillations de son impuissance, à versifier des contes aussi libres que ceux de La Fontaine, aussi grossiers que ceux de Grécourt, et dont l'esprit, quelquefois très piquant, ne suffit pas pour faire excuser l'impureté. Nous avons peut-être aujourd'hui des dandys littéraires ou autres, qui trouveront ce sang-froid très philosophique et digne de Caton. Quant à moi, je

CARLOMAN DE KULHIÈRE, 215

le trouve déploraLle et honteux pour riiumanité. Ce n'est pas Là de la sagesse, c'est du cynisme, et nous ne sommes plus d'un temps où l'iiomme peut se glorifier d'avoir, sans ses vertus, l'effronterie d'un chien.

Il faut espérer pour Rulhière qu'il eût été moins flegmatique vis-à-vis des bourreaux de 93. S'il eût pu voir leurs forfaits, on a besoin de croire, par égard pour les lettres, qu'au lieu d'enfiler des rimes licencieuses, il eût, comme Gilbert, fouetté d'un vers sans merci les grands hommes du jour, tous ces singes carnassiers qui jouaient aux Brutus, tous ces tigres burlesques qui, sous prétexte d'éloquence, allaient baver à la tribune le sang qu'ils léchaient chaque matin sous la guillotine. Le ciel ne voulut pas qu'il donnât cet exemple ; il ne le jugea pas digne d'encourir l'échafaud, et d'aller, expiant ses obscènes lâchetés, mêler la lie de ses veines au sacrifice de Bailly et d'André Chénier. C'est sévère, mais juste.

Rulhière, dont le crime n'aurait sans doute pas épargné les anciennes prétentions nobiliaires, n'eut pas le temps de finir ailleurs que dans son lit. Il souffrait depuis plusieurs années d'un anévrisme. Ses regrets, l'ennui d'avoir de l'esprit pour lui tout seul, ses frayeurs de l'avenir, exaspérèrent le mal, et il y succomba. Il mourut subitement, le 30 janvier 1791, à J*âge de 56 ans. Tersonne n'y fit attention. Quelques

216 CARLOMAN DE RULHIÈRK.

amateurs de son temps, qui pouvaient se souvenir de ses victoires de salons, se murmurèrent bien, le premier jour, la nouvelle en s'abordant; mais cela n'alla pas plus loin. On écrivit le lendemain dans la gazette: « M. de Rulhière est mort, » et tout fut dit. Après avoir brillé comme une comète, il s'éteignit comme un ver luisant.

Tout fut dit pour longtemps, mais pas pour toujours. Le drame assez peu compliqué de sa vie ne finit pas avec elle. Il en restait encore quelque cbose à jouer après la chute du rideau, et il se releva, pour laisser à d'autres acteurs le soin d'achever la pièce. C'est à cet acte posthume qu'il s'agit d'assister. S'il n'est pas le meilleur, il aura du moins l'avantage d'être le dernier.

Homme de goût et de plaisir, Rulhière, qui n'avait jamais aimé les orages qu'à l'Opéra ou dans les livres, eut le bon esprit de quitter ce monde à la veille de la plus terrible crise qui ait jamais tourmenté la société. Les événements inouïs, qui se succédèrent bientôt sans relâche, ne devaient pas permettre de faire grande at-

lention à cette perte, et aux vides qui se pratiquaient naturellement dans les rangs de la littérature. On cessa même, un peu plus tard, de remarquer ceux qui s'y faisaient autrement. Qu'est-ce qu'une mort en présence de l'agonie générale?

Pendant quelques années qui, s'allongeant de tous nos crimes parurent durer des siècles, la France, emportée par la guerre, décimée par l'échafaud, étourdie par ses tyrans, sembla perdre à la fois mémoire et conscience d'elle-même. Elle n'était occupée que de suivre, n'importe comment, ses obsèques, conduite en laisse par des fous qu'elle prenait pour des novateurs, et qui n'étaient que des monstres. Nation idiote et tombée en enfance, elle laissa périr, sans se révolter, ses arts, ses sciences, son industrie, sa littérature, tout ce qui fait la gloire et l'illustration d'un peuple. Un déluge de forfaits noya tout, et, traitant le ciel comme les choses humaines, acheva le naufrage de la reli-

! gion. Le vieux monde paralysé s'endormit sur ses proprès ruines : et quand Bonaparte arriva, quand le

\ grand homme vint secouer ce cadavre pour lui insuf-

I fier de sa vie, il ne releva qu'un fantôme, qui ne se

1 souvenait de rien.

La moisson avait été plus que complète: on avait arraclié le chaume avec Tépi. Dans le champ rasé du

I payS; le génie avait tout ù refaire, tout à recommçR-

ai 8 r.ARLOMAN DE RtLHIÈRl?. '

cer. On ne parlait plus en aucun lieu la langue spi- ;

rituelle et savante, qu'enrichissaient encore la veille la j

parole de Voltaire, celle de Jean-Jacques et de Buffon : ;

on parlait le Marat et le Robespierre, les deux plus !

ignobles patois qui aient jamais tordu des bouches de |

sauvages. En se sentant revivre d'une vie qui parais- ! sait devoir durer, il fallut bien se reprendre à tout ce

qui atteste et charme l'existence. On se reprit de goût j

pour les arts, pour les lettres, pour les livres. Des , livres, on n'en faisait plus, et on ne savait pas à qui

s'adresser pour en faire; on ne soupçonnait pas à son |

voisin plus d'intelligence qu'on n'en avait soi-même. ■

Force fut de se raccrocher aux défunts, et les derniers ■

enterrés furent les premiers exhumés. .

Ce fut alors qu'on se souvint que, dans les pre- :

mières années de la révolution, quand elle ne faisait |

que préluder à ses horreurs par le bavardage, il était '

décédé à Paris un homme d'infiniment d'esprit qui, ne |

pouvant devenir sourd, avait pris le parti de devenir ,

uiort. On se souvint que cet homme, nommé Rulhière, i

avait eu le talent de se rendre célèbre, en ne donnant ^

que très peu de gages de sa valeur, et on s'imagina j

d'en rechercher les titres. On crut se rappeler qu'il j

avait eu, entre autres réputations, celle de devoir lais- |

ser un portefeuille des mieux garnis. Et, corn me un livre | tout fait paraît avoir quelque chance d'être j)lus fucil^

h trouver qu'un livre à faire, on se mit soigneusement en quête des manuscrits pre'sumés. A l'empressement des explorateurs, on eût dit qu'il s'agissait de quelque chef-d'œuvre inédit de Corneille ou de Bossuet. Cela prouve à quel point on pouvait, dans ce temps-là, compter sur ses contemporains.

Soit que ces reliques eussent été conservées par des amis, soit qu'elles fussent gardées par des ennemis (et l'un est aussi croyable que l'autre), on n'eut pas trop de peine à rencontrer les trésors posthumes de l'exgouverneur de l'ex-Sainaritaine. On remarqua, dans l'inventaire, l'histoire, à peu près complète, des troubles et du démembrement de la Pologne : des lettres, qui avaient pu faire plaisir à ceux qui les recevaient, mais qui ne méritaient pas l'indiscrétion de leurs héritiers: des contes orduriers, qui, après avoir sali les oreilles I d'une époque, n'auraient pas dû salir les veux d'une autre, et un poëme en trois chants, intitulé: Les Jeux de mains, qui me parait de nature à justitier le proverbe : « Jeux de mains, jeux de vilains. » Enchantés de cette trouvaille, et avant d'admettre le public à en juger, les débitants d'esprit commencèrent par en dire monts et miM'veilles : nous allons finir par voir ce qu'on en doit penser.

« En écrivant son discours sur les Disputes, remarque ingénieusenicût Chénier, llulùiùre avait prouvé

S20 CAHLOMAN DE RULHIÈRE. "

qu'à force d'esprit on peut s'approcher du talent. » Il I

s'en est même approché de si près par intervalle, i

qu'on pourrait croire qu'il y est entré. Mais ce qui est i

suffisant pour une épître ou une satire ne l'est plus dès i

qu'il est question de créer une fable, une intrigue, \

une action, qui se raconte ou qui se joue. Il n'y a pas j

de bel esprit qui tienne, quand il s'agit d'un poëme. |

Rien ne peut suppléer l'imagination, et ces coups de :

baguette dont elle frappe les déserts pour en faire :

jaillir des jardins et des sources. Je doute fort que i

notre homme eût dérobé ou emprunté ce talisman, j

En tout cas je n'en vois pas trace dans les Jeux de \

moins, quelque mal qu'il se donne pour faire montre '■

de ce qu'il n'a pas. Aussi, quoique très courte, cette i

bagatelle, tirée à quatre épingles, semble-t-elle d'une ;

longueur démesurée. Plus le sujet était mince et fri-1

vole, plus il était nécessaire de compenser la nullité'

du fond par l'opulence des accessoires. Il est, à cetj

égard, d'une maigreur désastreuse, et de cent piques^ au-dessous du Lutrin, qui n'est cependant pas, souss le rapport de l'invention, le nec plus ultra du genre.'î Il n'y a pas de canevas, qu'on ne puisse embellir eti transfigurer; mais l'auteur se contente de promettrej ou d'annoncer une broderie, il ne la fait pas; il n'aj même rien de ce qu'il faut pour la faire. On a osé comparer le çaquetage empesé de RulhièfC

CARLOMAN DE RULHIÈRK. 22l

à ce bijou de grâce et d'élégance, qu'on appelle la boucle de cheveux enlevée. C'est abuser de la permission de flatter un nouveau trépassé aux dépens d'un ancien mort, sous prétexte que cette flatterie ne fait de mal à personne. Encore faudrait-il savoir si elle fait plaisir à quelqu'un, et ce n'est âmes yeux qu'une oiîense bénévole au bon goût. Il n'y a pas, à mon sens, de rapprochement possible entre des productions aussi disparates que celles dont nous parlons. Les mètres légers et diaphanes de Pope voltigent comme des sylphes, ceux de notre académicien se traînent comme des gnomes. Il y a entre eux toute la dilïérence qui sépare une chauve-souris d'un colibri.

Ce poëme rachitique et noué ressemble à ces jeunes princesses de papier mâché, qui se rident, dans leurs atours surannés, sous les arceaux gothiques d'une église d'Alsace. Il est aussi peu récréatif à voir que ces vieux petits enfants de trois siècles, qui dorment à Strasbourg dans leur bocal allemand. Livre et momies nous communiquent également de leur mort : et, de dégoût ou d'ennui, on se sent moisir en les regardant. Ce n'est pas qu'on ne rencontre par-ci par-là dans ces trois lourds chapitres, décorés du nom de chants, quelques détails agréables, quelques vers frais et bien tournés, qui ont je ne sais quelle ressemblance lointaine avec des fleurs poussées dans

ÎM (lARLOMAN DE RULHIÈRE.

la neige d'un cimetière. Mais tout cela, même dans le laisser-aller, sent l'apprêt et rarrangement. On voit, à tout bout de champ, l'évaporé de parti pris, qui se bat les flancs pour se donner des airs de gentillesse et de caprice. L'inspiration ne s'aperçoit nulle part. Il y a quelquefois du trait, surtout de la causticité, jamais de grâce et d'abandon. C'est d'un style sec et négligé, d'une négligence pénible et laborieuse, qui rebute et fatigue l'attention. Figurez-vous M. de Condillac voulant faire, avec du plomb fondu, des bulles de savon comme un enfant. Il est capable de vous fusiller en essayant de vous divertir. Un poëme plaisant qui n'amuse pas ! Il faut avouer que ce n'est pas gai.

Cet opuscule vieillot, dont les lectures clandestines avaient fait pâmer de joie le personnel musqué des salons de Versailles, avait conservé une sorte de réputation légendaire, qu'on aurait dû respecter. Il fallait se contenter d'en savoir ce qu'en racontent les gazetiers épislolaires du temps. Les descendants de l'auteur lui ont rendu un déplorable service en le mettant au jour. Il est des renommées, qui ont besoin de voiles pour se maintenir. Elles ressemblent à ces dominos pimpants qui nous séduisent dans les bals | déguisés, jolies femmes sous le masque, et laidrons j quand il tombe. 4. »

CARLOMAN DE RULHlfeRK. 22!3

« Un ouvrage posthume, dit Joseph de Maistre, est presque toujours un livre qu'on a ouhlié d'enlerrer avec l'auteur. » Rien n'est plus vrai pour le triste badinage des Jeux de mains, et la kyrielle de babioles libertines dont on crut devoir l'escorter ; rien ne serait moins juste pour '.l'histoire de Pologne, publiée au commencement de ce siècle par le savant professeur Daunou. Quel que soit le jugement qu'on en poi'te, et nous ne lui économiserons pas la sévérité, elle est le titre de Rulhicre à la mémoire des hommes, et il est heureux pour lui, comme pour nous, qu'elle n'ait pas été confondue avec ces papiers de famille qu'il croyait de bonne foi avoir brûlés. La découverte de ce manuscrit fut presque une affaire d'État. Kn voici l'origine : Lorsque, vers 1 806, on agita la question de reconj^iiluer la Pologne et de rétablir son indépendance comme une barrière nécessaire entre les intérêts de la France et les convoitises de la Russie, celui dont hi pensée toujours en haleine, toujours curieuse des moindres enseignements, demandait pour sa politique conseil à tous les temps, l'empereur se souvint de l'ouvrage qui avait été commandé à Rulhière. Il en ordonna la recherche. Le livre n'eût-il pas existé, ou

n*en fût-il resté qu'une ligne, je crois qu'on l'aurait retrouvé tout entier, tant le maître avait l'art de se faire obéir et de forcer l'impossible à reculer devant sa volonté. Mais le livre existait. On le tira de la nuit où il était caché, et la lumière eut pour lui plus d'égards qu'elle n'en a pour ces substances délicates dont elle emporte, en les touchant, l'arôme et la saveur; elle ne lui fit rien perdre de sa valeur traditionnelle.il passa, sans décliet, de l'ombre à la publicité, ce qui est peutêtre, comme nous l'avons fait pressentir, le gage le plus irrécusable de son mérite.

Malgré les éloges dont elle est digne, l'histoire de l'anarchie de Pologne est loin d'être irréprochable. Chénier, dans son tableau de la littérature française depuis 1789, en a fait un examen plus partial que juste, mais que nous devons citer pour la satisfac- ! tion de ceux qui pensent comme lui, ou qui sont \ disposés à partager sa bienveillance. « Rulhière, assure-t-il, est un véritable historien, qui sait choisir ; et classer les incidents, les resserrer, les étendre, les i faire ressortir selon le degré de leur iiiqjortance, et j coordonner habilement toutes les parties d'un vaste ensemble. En se modelant, ajoute-t-il plus loin, sur les ; écrivains de l'antiquité, surtout sur Thucydide, il s'en | est approché quelquefois. » Faut-il ci'oire que le criti- i que, sur le rapport duquel on devait accorder les prix

CARLOMAN DE RULHl^RE. 225

décennaux, aimait mieux couronner un morl qui ne s'en prévaudrait pas, qu'un vivant qui s'en vanterait? J'en ai peur.

Il y a, suivant nous, dans ce jugement, et ce n'est pas par oii pèche habituellement Chénier, qui, dans ses analyses de l'homme, voit volontiers les défauts au microscope, et les qualités par le gros bout de sa lorgnette, il y a , dis-je , plus d'indulgence que d'exactilude.On abusaitunpeu, dans ce temps-là, de ces comparaisons classiques dont la complaisance est le moindre défaut ; et, non content de le mettre à côté de Thucydide, on mit aussi Rulhière à côté de Tacite. C'est faire tort à l'antiquité dans l'esprit de ceux qui ne la connaissent pas, et déprécier celui qu'on loue aux yeux des gens versés dans l'étude des grands maîtres. Rien ne ressemble moins à l'âpreté poétique de Tacite, à son expression précise et condensée, à ces mystérieuses profondeurs qui semblent se creuser dans ses phrases, que la faconde laborieuse de Rulhière, à cette diffusion de la pensée qui se cache sous une apparence de concision. Il est possible que l'historien delà Pologne ait quelques-unes dci> (jualilés qui recommandent les anciens; mais il lui en manque une indispensable, et sans laquelle le génie ne parvient pas à se manifester complètement: l'arl de la composition.

Ce serait une étrange erreur de supposer que, parce

226 CAIILOMAN DE RULHIÈRE. j

qu'on n'écrit que sur des faits dont on ne saurait chan- i gcr l'enchaînement, il est inutile de concevoir et de j s'imposer un plan. Il peut sembler d'abord qu'il n'y ■ ait d'autre marche à se tracer que de suivre rigoureusement l'ordre dans lequel ils se sont présentés; c'est une erreur. Qu'on veuille bien y réfléchir quelques secondes, et l'on s'apercevra que, pour arriver au vrai, | l'histoire a besoin des mêmes règles que le roman i pour arriverau vraisemblable. Il y a une telle différence entre le récit d'une action et cette action même, que si vous voulez que le récit exerce, sur l'esprit qui écoute ou qui lit, la même influence que l'action sur ses témoins, vous êtes obligé tantôt de resserrer, tantôt de * séparer telles ou telles circonstances. N'ayant pas à voire disposition le théâtre où elle s'est passée, il vous \ faut le remplacer par l'adresse de vos combinaisons, ' sacrifier quelques détails pour en faire valoir de plus ^ importants, et, comme le peintre les lois de l'optique ]

proprement dite, étudier les lois bien moins con- !

nues et plus variables de l'optique intellectuelle. Un |

bon mot ne peut presque jamais s'écrire tel qu'il s'est j

prononcé. Il en est de même des faits; le cerveau ne i

les conçoit pas comme nos yeux les voient. Il faut ]

presque constamment les modifier en les racontant, et

il en résulte, toute espèce d'antithèse à part, que l'on i

n'est réellemeni fidèle qu'en étant inexacL

CARLOMAN DE RTJLïIlîîRE. 227

Ce que nous venons de dire se rapporte aux faits pris isolément; quant à leur ensemble , les dilïicullés sont encore plus grandes. Vous n'êtes pas, et vous ne pouvez pas être, quand vous écrivez, dans la même ignorance quela plupart des témoins; vous connaissez ou vous devez connaître à fond tous les acteurs du drame; vous savez ce qu'ils ont voulu et ce qu'ils ont accompli ; quel élait leur caractère, et comment ils l'ont soutenu. Vous avez étudié les causes, les symptômes, les motifs secrets des événements. Vous avez vu ce qu'ils devaient amener, et vous voyez ce qu'ils ont produit au moment où vous les retracez. Vous assistez dans l'avenir, dont vous faites partie, aux échos qu'ils ont éveillés, échos fidèles ou menteurs qui les ont répétés ou dénaturés. Il faut que vous teniez compte de tout cela, que tout cela se sente et se voie dans vos narrations : sinon, vous n'apprenez au public que la lettre des faits; l'esjirit leur manque, par conséquent la vie. Pour que l'esprit \iviliant s'y trouve et en ressorte, il faut invinciblement que vous vous fixiez à l'avance une manière de les introduire et de les mettre en scène. C'est ce qui n'existe pas dans Rulliière. Il les prend au fur et mesure qu'il les rencontre, sans s'inquiéter des pensées qui s'y mêlaient, des sentimenîs (|ui les ont l'alentis ou pressés, et il nous montre les actions qu'il décrit, telles à peu près que le vulgaire de son temps

228 CARLOMAN DK RULHIÈRE.

les a vues. Il se trompe. Ce n'est pas telles que le public les voit, c'est telles que le public devrait les voir, que le génie doit les exposer.

On alléguera contre ces remarques qu'il ne pouvait guère agir autrement qu'il n'a fait, puisque l'histoire était en voie d'exécution, et que, si ledénoûment était prévu, il n'y avait cependant point de conclusion. C'est sans doute une excuse, mais elle n'est point satisfaisante. Je conviens qu'il est impossible d'écrire une histoire, qui se fait, de la même manière qu'une histoire révolue; mais cela ne dispense pas d'en déterminer la marche. Plus elle nous paraît indécise et flottante, plus il est nécessaire de lui donner un cadre, de lui assigner des limites, de peur (jue le lecteur, qui veut savoir à quoi s'en tenir, ne soit flottant et indécis comme elle. Il faut un plan différent de ceux qu'exigent des histoires dont la course est finie; mais il en faut un, et je n'en aperçois pas dans l'œuvre iciprésente; c'est un journal, habilement tenu par un homme qui a fait sa rhétorique et qui s'en souvient; mais ce n'est qu'un journal.

Il est probable que Rulliière a senti qu'il ne faisait pas ce qu'il aurait du faire, et il a voulu y suppléer par la conscience el le soin vélilieux. des recherches. Il s'est entouré de tous les renseignements qu'il a pu se procurer. Il est visible (pi'il a pris, pour s'instruire

CARLOMAN DE RL'LHifeRE. 2â9

à fonrl, toutes les précautions (ju'on peut exiger d'un historien. Quand la vérité ne veut pas sortir de son puits, il n'hésile pas à se jeter dedans pour l'y chercher : mais l'en raniène"t-il?Il est évident que non. Il ne parvient même pas à nous dire ce qu'il a vu dans ce puits, et il reste là-dessus d'une discrétion, qui dépasse la prudence de Fontenelle. Il ne lui arrive que trop souvent d'être ou de paraître embarrassé de ses documents, de se perdre dans ses richesses, et de nous em- Lrouiller avec lui dans le labyrinthe où il se débat. C'est que, en dépit de ses prétentions à se donner pour autre chose, il n'était qu'un homme de lettres, et ce n'est peut-être pas assez pour devenir historien. Pour réussir à ce métier, il faut surtout être homme d'État, et cette qualité n'était chez lui qu'un rêve d'instinct et de vanité. Quoiqu'il se targuât de politique, Rulhière n'est qu'un écrivain, écrivain sagace et spirituel, qui jnanque généralement de profondeur et de portée, correct et ingénieux, mais sans éclat et sans fécondité. Son élégance travaillée ne vous entraîne jamais. On ne rencontre nulle part, dans ses pages, de ces traits rapides et serrés qui font image, qui résument toute une suite de faits et d'idées, et, comme Tacite, ou\rent devant nos réilexioiis i]i':^ perspectives illimilées. La netteté qui mène à la concision n'est pas, chez lui, dans la pensée : elle n'est que dans l'expressioji; il fait

des phrases lâches avec des mots précis. Il a quelque chose de Voltaire et de Fénélon ; l'air de franchise de l'un et le traînant de l'autre, la limpidité des deux.

Telle qu'elle est cependant, et malgré la sévérité de cet arrêt, l'histoire de Rulhière est un titre recommandable et qu'on ne doit pas laisser prescrire. A une époque comme la nôtre, où l'on croit que tout est bon pour cette plèbe de lecteurs qu'on ne traitait jadis qu'avec révérence et courtoisie, où l'on s'imagine que c'est leur faire beaucoup d'honneur que de leur jeter nos pensées telles qu'elles nous viennent, sans })rendre la peine de les polir, on ne doit pas faire fi d'un livre où se décèlent la patience, l'étude, et une application constante à faire du mieux qu'on peut. Quand ces qualités se rencontrent, il ne faut pas hésiter à les saluer : on ne risque pas de se fatiguer.

Cette conscience d'un écrivain qui a le respect de sa mission se révèle dans Rulhière pai:des tableaux largement peints, par des portraits bien saisis et d'un coloris hnrmonieux. Nous citerons de préférence la description de Varsovie, à l'ouverture de la diète, l'incendie de la flotte ottomane dans le golfe de Tchesmé, et surtout le portrait de Catherine IL Ces fragments étaient sans doute au nombre de ceux que l'auteur se plaisait à lire dans les soirées littéraires dont il était le coryphée. Quoiqu'un peu trop écrits au point de vue du

salon, bien que la. solidité du fond puisse y paraître sacrifiée aux artifices de la forme, ils n'en ont pas moins un mérite réel. Si chaque livre de cette histoire était traité d'un bout à l'autre avec autant de soin que ces pages d'élite, peu d'ouvrages du dernier siècle auraient plus de droits à la reconnaissance des véritables hommes de lettres.

Le portrait de l'impératrice de Russie, que l'on pourrait trouver trop long, quoiqu'il n'ait qu'une phrase, est un des passages les mieux faits pour donner une idée du talent de l'auteur dans le genre sévère. Il a su démêler, avec autant d'art que de pénétration, et les vices souvent artificiels de cette femme, et les hautes qualités qu'elle tenait de la nature. On y remarque à la fin cette image, qui fit sensation quand le livre parut, et qu'on remarquerait encore aujourd'hui : « On i^eui justement la comi)arer, dit-il, à ces belles statues antiques longtemps enfouies dans la terre, dont une rouille corrosive a effacé les plus beaux contours, et qu'on ne peut considérer attentivement sans que de profonds regrets, et même une sorte d'horreur, ne se mêlent à \di juste admiration qu'elles inspirent. » Cela n'est point exempt d'imperfection, mais c'est lestement jeté; et sans examiner si ces sortes de figures sont ou non du domaine de l'histoire, nous trouvons qu'elles terminent heureusement un de

232 càrloman de rulhière. I

ces morceaux tP apparat que les anciens n'épar- ; guaient pas, et qu'ils avaient raison de ne pas épar- \ gner. ;

Quoiqu'il ne faille, a-t-on dit, que trois ou quatre ! lignes pour juger un homme, on aurait tort déjuger Rulhière sur celles qu'on vient de lire. Il en a écrit i beaucoup d'autres qui les valent, et qui (je ne sais si ' les habitudes de son caractère influent ici sur notre j manière de voir) nous font soupçonner un écrivain ' qui n'a jamais donné complètement sa mesure. On i sent en lui, quand on le lit avec attention, une sorte ! de sève sourde et comprimée qui ne se fait pas jour, ; et se trahit dans les inégalités de son style. Je ne prends pas ce mot d'inégalité comme synonyme d'in- ; correction; j'entends par là qu'il n'a pas de forme ; arrêtée, et que, s'élevant souvent sans motif, il s'a- • baisse aussi sans nécessité ; c'est sa force intérieure j qui monte et qui retombe. I

« Il n'alla nulle part, dit La Harpe dont la rigueur ] de franchise se trouva plus à l'aise après la mort de j son redoutable ami, au-dehi de ce qu'on appelle l'es- 1 prit et la raison; mais c'est toujours beaucoup d'aller -î jusque-là. » Certainement, et c'est une raison pour : qu'il se survive, lantqu'il y aura en France de ce qu'on -' appelle de l'esprit. Quant à nous, qui tremblons quel- , quefois pour la perte de ce vieux privilège national,

CARLOMAN 1)E RULHIÉRE*. 233

Rulliière nous est resté dans la mémoire comme un de ces types du xviii® siècle qu'on est parfois fâché de ne pas rencontrer dans le monde; j'aime mieux les hommes sérieux qui ne rougissent pas d'être spirituels, que des hommes qui, faisant tout ce qu'ils peuvent pour n'être pas spirituels, y réussissent à merveille, sans devenir pour cela plus sérieux.

11 est encore, de nos jours, des auteurs qu'on lit avec délices; mais il est rare qu'on ait le désir de les connaître. On a peur, en les voyant, de se dégoûter de son enchantement. Ceux d'autrefois (il en est jusqu'à mille que je pourrais citer), on sent, en les lisant, qu'on aurait eu plus de charme à les entendre qu'on n'en éprouve à les lire. C'est une race perdue, qu'il est avantageux de se remémorer, fût-ce pour regretter leur gaieté, et ne pas donner dans leurs travers. A ce compte souvenons-nous de Rulhière, qui fut quelquefois bienveillant par calcul, toujours méchant pour ses menus plaisirs, (jui fit de jolis vers qu'on devrait se rappeler, et de gros livres qu'on ne devrait pas oublier tout entiers ; homme de lettres qui fut trop un homme du monde, homme du monde qui ne fut pas assez un homme de lettres; souvenons-nous de Rulhière, qui aurait pu mieux vivre et mieux mourir, mais qui avait en lui tout ce qu'il faut pour être plus distingué qu'il ne l'est. Apprenons de son souvenir à

â34 fARLOMAN DL RULHliîHË.

ne pas imiter son exemple. C'est un bon office, peutêtre le seul, qu'il aura rendu à l'humanité, et ([ui prouvera aux incrédules que, s'il y a des vivants qui ne servent à rien, il peut y avoir des morts qui sont Utiles à quelque chose.

Août 1852.

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