L'ABBE DE BERNIS
L'homme, on le sait de reste depuis Horace, a toujours été porté à n'être pas content de son sort. Nous avons, nous, une autre maladie : c'est d'être mécontents de notre époque. Il y a plus de soixante ans que cette espèce de choléra moral est à Tordre du jour, et chacun de se dire qu'il est venu au monde trop lard, ou qu'il y est arrivé trop tôt, ce qui revient absolument au même. On conçoit cette manie. A se voir, comme nous l'avons été depuis notre naissance, continuellement ballotté par les événements, toujours sur le qui-vive d'une révolution, il est assez naturel qu'on se prenne à l'envie de pouvoir changer de siècle. Reste à savoir lequel il serait bon de choisir ! ce n'est pas aussi commode à déterminer qu'on pourrait le croire.
Lorsqu'on fait de ces sortes de vœux et qu'on ne les fait pas sans réflexion, il ne peut pas être question
(l'avenir; on n'ambitionne en général que ce qu'on | connaît. Ce que je souhaiterais pour mon compte, j clans mes heures de malaise et d'ennui, ce serait de j A ivre, d'avoir vécu du moins, à une de ces époques ' fortunées où il était permis de cultiver son intelligence avec sécurité, où la renommée était moins exigeante, et les récompenses du succès plus promptes. C'est encore bien vague : et, quand il s'agit de découvrir, dans les landes de notre histoire, l'oasis merveilleuse dont | nous sommes déshérités, on ne sait trop de quel côté ! tourner sa boussole et ses regards. Il est peut-être ] heureux que cela soit aussi embarrassant ; cette per- ! plexiténous force de demeurer où nous sommes, et, si ce n'est pas ce qu'il y a de plus agréable, c'est à coup | sûr ce qu'il y a de plus sage. <
Quoi qu'il en soit de la sagesse, le songe ne s'arrête | pas à l'impossibilité de le réaliser, et lorsqu'on a re- : connu qu'il valait tout autant être son contemporain ' que celui d'un autre, le désir n'en poursuit pas moins ! sa chimère, n'en continue pas moins à se mettre en ; quête d'un meilleur temps. Je n'assure pas qu'on le ! trouve; mais, après avoir longtemps tâtonné, je crois i qu'on n'est pas loin d'être convaincu que ce qu'il y | aurait de mieux à demander au ciel serait d'avoir ! vécu depuis 1710 jusqu'en 1780, ce qui, pour les j plus diûlciles eu matière de mort, constitue uae
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existence fort honnête. C'est-à-dire que Tépoque où, malgTé bien des querelles et nonobstant plus d'un désastre, la France a été en définitive la moins tourmentée, et, en apparence au moins, la pins heureuse, est sans conteste la plus corrompue et la plus honteuse de nos annales. J'avouerai volontiers que c'est désespérant; qu'y faire? A supposer d'ailleurs que nous puissions rétrograder d'une centaine d'années, l'esprit nous dédommagerait de quelques sacrifices de vertu : et tout bien considéré, ne pouvant ni en avant ni en arrière être en rapport avec des saints, j'aimerais mieux avoir soupe avec M. de Voltaire que de dîner avec M. X... Que chacun mette ici le nom qui lui agrée le moins, ou qui lui déplaît le plus! On ne peut pas se flatter d'avoir des antipathies ou des inimitiés au goût de tout le monde.
Loin de moi l'idée de faire la satire du présent, qui doit avoir son mérite! Je dis seulement qu'il m'est arrivé plus de cent fois, comme au premier misanthrope venu, de vouloir être du passé, et, en présence de nos toilettes politiques, de regretter le déshabillé de nos pères. Je consens de bon cœur à déclarer que nous sommes, pour la plupart, de très-habiles gens, mais ce qui est encore peut-être plus évident, c'est que nous sommes très-ennuyeux. Ce qui me semble à l'abri de toute négation; c'est que, sous prétexte d'être graves^
â40 BERNIS. \
nous sommes presque tous de plomb, autrement dit i
aussi ternes que lourds ; que, de peur de paraître frivo- i
les, nos hommes de vingt ans rougiraient de paraître ^
poétiques et de laisser percer un peu d'imagination, \
n'ayant à la bouche, pour les appliquer de travers, j
que les mots sacramentels de positif et de sérieux. Ce l
qui n'est pas douteux, c'est que, si nos ancêtres
avaient le mauvais goût d'être des papillons, nous -
avons... (ceci est une conjecture que je ne hasarde ;
qu'en tremblant), nous avons le tort bien plus impar- !
donnable de n'être, tranchons le mot, que des chenil- ;
les; il n'y a pas de quoi se vanter. Je ne sais si nos j
enfants auront un jour des ailes; quanta nous, je sais I
parfaitement que nous avons des pattes. Il est permis ]
de préférer d'autres attributs. :
Je n'ai pas, je le répète, la moindre intention de ;
manquer d'égards au dix-neuvième siècle ; mais il est I
à peu près avéré qu'on ferait, aujourd'hui ou demain, !
quelque superbe ouvrage, que c'est tout au plus si \
cinq ou six personnes le remarqueraient. Il n'en fal- !
lait pas tant jadis pour être connu. Nous le disions, il !
n'y a pas quinze jours, à pr-opos de Rulhière : un bon \
mot, dans ce temps-là, vous conduisait en poste à !a ;
fortune; quatre vers au jasmin ou à la maréchale vous j
menaient plus vile à la gloire qu'une machine à va- !
peur de cent chevaux ne vous traîne de Pari$ à ;
ti
ÏIERNIS. 241
Pantoise. S'il vous arrivait, par aventure, d'être sublime, cela n'élait pas moins ridicule qu'à présent. Seulement le ridicule vous poussait à la célébrité ; un sifflet valait une trompette : c'était mieux que maintenant, où les trompettes ne sont plus que des sifflets. Avec beaucoup de talent, on n'était pas beaucoup plus assuré qu'aujourd'hui de faire son chemin. Avec un peu d'esprit, en revanche, on avait, ou peu s'en faut, la certitude d'aller... au diable quelquefois? Je ne dis pas non, mais c'est toujours une manière d'aller loin. Dans la foule d'exemples, que l'on pourrait citer, de haute fortune conquise à la pointe de l'esprit, nous n'en prendrons qu'un seul, celui de l'abbé de Bernis, un héritier collatéral detoutelaprétintaille de Voiture, un petit écrivain de ruelles, qui hantait les boudoirs plus souvent que l'église, à qui l'on fit un jabot de ministre des vieilles collerettes de madame de Pompadour et que l'on traita ni plus moins qu'un grand homme. Son commerce de verroteries et de colifichets lui rapporta l'Académie, deux ou trois ambassades, une secrétairerie d'État, des croix de tous les calibres avec des cordons de toutes les couleurs, quatre cent mille livres de rente , et le chapeau de cardinal. Le négoce, on le voit, n'était pas mauvais : Dorât à ce métier, s'il eût eu l'adresse d'économiser sa vie, aurait l»ieo pu fmir par s'acheter une couronne.
Ceci n'est pas de la critique pour le plaisir d'en faire. Il n'y a de notre part ni résolution de méchanceté, ni arrière-projet d'apologie. Nous ne visons qu'à être vrai, et la tâche est assez ardue comme ca. Il va trois hommes bien distincts dans M. de Bernis : l'abhé frais et pimpant, un page en rabat et en petit collet, qui fut de mœurs aussi séculières que ses écrits; riiomme d'État qui, portant dans les affaires ses inconséquences de jeunesse, n'a que trop mérité de se faire maltraiter par l'histoire; le cardinal, enfin, qui, dès qu'il fut revêtu delà pourpre, se montra digne de la porter, et parut aussi distingué par la simplicité cordiale et sans affectation de ses manières, par l'indulgence de sa piété, par ses habitudes religieuses de tempérance et de modération, par la grâce réservée de son esprit, qu'il avait pu être autrefois remarquable par ses légèretés de cour et ses étourderies peu canoniques. Tels sont les trois hommes que nous nous proposons d'examiner successivement, avec l'impartialité que se promettait d'avoir Tacite en parlant d'Othon, de Vitellius et de Galba, sine ira et studio, sans colère et sans passion. Il vaudrait peut-être mieux se passer de ces qualités négatives, et, sauf à y mettre un peu plus d'amertume, y mettre aussi un peu plus de son génie; on n'est pas libre de se décider.
Francois-Joachim de Pierres^ depuis comte de Lyon
et cardinal de Bcrnis, était né à Saint-Marcel-de-l'Ardèche, le 22 mai '1715, précisément vers cette époque où je me figure que beaucoup d'entre nous auraient pris naissance , si on les avait consultés. Il était d'une famille noble des plus anciennes, mais des moins opulentes, et il n'eut pas le choix des conditions. Il n'y avait guère, en ce temps, que deux carrières pour un gentilhomme : l'armée ou l'Église. L'armée, il fallait, pour s'y enrichir, commencer par n'être pas pauvre, et il fut obligé d'y renoncer, quoiqu'il eût des dispositions plus cavalières que cléricales. Restait donc l'Église, qui n'accorde pas ses grandes entrées qu'à la fortune, et qui, si elle ne l'ouvre pas toujours à deux battants, entrebâille volontiers sa porte à quiconque vient y frapper. Elle seule pouvait lui promettre une existence convenable, et il n'hésita pus à la lui demander. Il fit, dans ce but, ses études au collège des Jésuites de Paris, et les acheva de bonne heure au séminaire de Saiut-Sulpice. Je ne répondrais pas de leur sévérité, mais s'il ne sortit pas de ses classes théologien, il en sortit homme d'esprit, ce qui exige moins de travail et n'en est pas pour cela plus aisé.
En sa qualité d'homme d'esprit, il débuta dans le monde par ne s'adresser qu'aux femmes, qui, non contentes de tenir les clés du ciel, ont aussi dans leur trousseau le passe-partout terrestre des honneurs et
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de la réputation. Plus ambitieux, je crois, de leur plaire que de les convertir, il aima mieux llatter leurs faiblesses que de leur prêcher la pénitence. Ce n'était pas très-orthodoxe, mais plus sûr. Il connaissait son siècle, et laissant ses confrères sanctifier les cœurs par des sermons, l'abbé leste et fringant mit la prière en madrigal, et, sous prétexte de cantiques, le bréviaire en couplets. Les madrigaux ne valaient pas grand'cliose, et les chansons encore moins ; c'était une raison pour réussir. Une niaiserie de plus dans le monde ne change rien à nos habitudes, et la majorité qu'elle n'humilie pas trouve son compte à l'applaudir. Un chef-d'œuvre , c'est différent. Il étonne , il inquiète, il trouble : il offense tous ceux qui n'en font pas. Bernis était incapable d'offenser personne, et le succès passa ses espérances. Depuis les énigmes bocagères et les charades élégiaques de feu Cotin, on n'avait rien vu de si coquet , de si mignard , que ces fadaises. C'étaittout aussi peu chrétien, et plus mythologique.
Il avait malheureusement une autre analogie avec le galant prédicateur de l'hôtel Rambouillet; c'est qu'en faisant, grâce à d'aussi pauvres vers, la fortune de son esprit, il n'avançait pas plus que lui ses affaires. Il obtenait force compliments, mais de bénéiices point. Sa vie mondaine avait offensé l'austérité
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cliagriiie du cardinal Fleiiry, et il lut réduit à attendre sa fin pour espérer. 11 n'attendit pas si longtenii)s pour se venger, et pendant que le vieux ministre respirait encore, il punit ses refus par une épitaphe satirique qui eût suffi pour l'enterrer, s'il n'avait pas eu l'oreille si dure et la vie si tenace. Voici ce qu'on raconte à ce sujet dans les mémoires du temps.
En 17i-2, à l'un de ces soupers recherchés, dont les saillies faisaient presque tous les frais, où Voltaire, Ducloset leurs amis avaient, comme madame Scarron, l'art de remplacer le rôti par des bons mots, on ap- })orta tout-à-coup la nouvelle que lecai'dinal-ministre venait enfin de rendre l'âme. Si la surprise ne leur fit pas perdre l'appétit, la douleur leur fit encore moins perdre la tête, et ils ouvrirent, séance tenante, un concours d'épilaphes en faveur du décédé. Ciiacun aiguisa de son mieux ses griffes et ses dents ; mais il paraît que ce fut l'abbé de Bernis qui mordit le plus fort. On lui décerna la palme à l'unanimité, et on ne pouvait pas mieux phu'cr ce pi'ix de méchanceté, car on se souvient encore de son épigramme, qui est aussi acerbe que bien tournée :
Cit-git ([ui , loin du faste et de l'éclat , Se bornant au pouvoir suprême , N'ayant vécu que pour lui-même, Mourut pour le bien de l'État.
11 s'en fit à l'inslant de nombreuses copies qu'on expédia de tous cotés; mais le plus piquant de l'histoire, c'est que le dernier courrier n'était pas parti, qu'un second message survint , annonçant que le défunt n'était pas mort. Ce n'était pas gai, et les convives, effrayés conune les sénateurs romains au bruit de la résurrection de Tibère, craignirent d'aller h la Bastille expier leur deuil prématuré. Ce ne fut qu'une terreur panique dont on se guérit de suite, en s'en moquant. Bernis, le plus compromis de tous, eut une convalescence plus longue. Il ne se rassura qu'au bout d'un an, quand son ennemi mortel voulut bien consentir à mourir définitivement.
Plus nécessaire à son repos qu'utile à ses intérêts, cette mort longtemps convoitée ne lui fut pas trèsprofitable. M. de Mirepoix, dont il n'avait pourtant pas fait l'épitapbe, obtint le ministère, et ne se montra pas moins rigoureux que le cardinal, quoiqu'il ne fût, je crois, qu'évêque. En héritant de son pouvoir, il hérita aussi des rancunes de son prédécesseur, et le pauvre abbé, qui ne gagnait par ses farandoles d'esprit que de petits soupers égrillards où on le nourrissait de bonbons et de cajoleries, fut bientôt réduit à un état de médiocrité qui n'était pas loin de l'indigence, qui y touchait même tout-à-fait. Sénac de Meilhan , son contemporain , rapporte à ce sujet des anecdotes
que j'ai peine à croire aiitlientiques.« M. de Ferriol , (lit-il, retiré de l'ambassade de ConstaïUinople, lui prêlad les housses de ses iiiuleis pour lui servir de couverlures. Quand l'abbé de Bemis allait souper en ville, on lui donnait, en sortant, un petit écu pour p;ucr son liacre. On avait d'abord imaginé ce doii comme une plaisantene, lorsqu'il refusait de rester à souper, et objectait qu'il n'avait pas de voiture; et cette plaisanterie se perpétua quelque temps. » Si c'est iiiio plaisanterie, elle ne vaut rien ; si ce n'en est pas une, cela prouve que ses séances d'homme à la mode n'étaient pas chères, à moins toutefois qu'il ne lut ses UTs à table : auquel cas ce serait lui qui aurait du donner le petit écu.
Cette position subalterne et précaire dura jusqu'au moment où madame de Pompadour, à laquelle il avait plu ([uand elle n'était encoi'eque madame Lenormand (l'Élioles, voulut le récompenser de son encens, de ses bouquets, et peut-être bien aussi de quelqu'autre chose, en le présentant au roi Louis XV. Ce monarqiic, qui était bon prince, le combla de magnifiques pi'omesses qu'il avait la ferme intention détenir; mais quoi qu'il pût faire, et malgré le poids toujours si respectable des paroles du irone, rien ne fléchit l'obstination de M. de Mirepoix et de son substilut, M. Boyer, qui tenait In feuille des bénénces. Connue
un roi cependant ne peut pas, à l'instar d'un grand seigneur, borner ses largesses à quelques gouttes d'eau bénite de cour, Louis XV finit, en désespoir de cause, par accorder au favori de sa maîtresse un logement au Louvre et une pension de 1 ,500 livres sur sa cassette. L'abbé de Bernis la conserva jusqu'à la révolu- | tion, et dans sa baute fortune il en touchait encore les t arrérages par reconnaissance. Il appelait cette rente-là ses sabots. Ce mot, qui a peut-être l'air spirituel, est Ij généralement regardé comme charmant. Cela ne fait i pas grand honneur à ceux que nous disons. 1;
A l'époque de cette première faveur, l'abbé de Ber- .* nis n'avait encore que vingt-sept ans, et toute son am- ! bition n'allait aloi's qu'à posséder un jour un revenu > de six mille livres. Il comptait, pour y arriver, un peu ' sur sa naissance , passablement sur sa figure , beaucoup sur son caractère et encore plus sur son esprit, i On pourrait ajouter qu'il comptait avant tout sur ma- i dame de Pompadour ; et c'est ainsi qu'en jugeait un i de ses émules, dont l'opinion, d'une bienveillance as- ' sez suspecte, a pourtant un cachet de vérité. '] \
« Parmi les courtisans, dit-il, qui attendaient liMir j destinée de la marquise, on distinguait deux hommes i brillants et d'un caractère entièrement oppose : 1 un | était l'abbé, depuis cardinal de Bernis; l'autre le comte i de Stainville, depuis duc de Choiseul. Le premier joi- 1
gnait à la recomniandation d'une noblesse antique, mais peu connue à la cour, une pliysionomie noble et gracieuse, un esprit tin et l'art de faire tout ce qui convient à la fortune, sans manquer essentiellement au\ devoirs de l'honnête homme. Doué d'une imagination fleurie , il avait d'abord cultivé un genre de poésie qui convient mieux à un homme de cour qu'à un homme d'Église... »
A cette dernière phrase, fort juste d'ail leui's, on ne devinerait jamais à quel auteur nous devons ce profil qui n'est pas mal touché. Sans accumuler ici toutes les épithètes, amassées par madame de Sévigné à propos du mariage de M. de Lauzun, et qu'on pourrait ici ne pas trouver déplacées, nous dirons tout bonnement que ce portrait a été crayonné par un ecclésiastique, qui ne s'est peut-être que cette seule fois souvenu de sa robe. L'épicurien Chaulieu , l'abbé de Cythère, comme on l'appelait alors, reprochant à son confrère de Paphos ses petites débauches anacréontiques, est un trait de comédie des plus heureux. C'est beaucoup plus joli que leurs madrigaux, et plus piquant que leurs épigrammes.
Malgré son ambition d'avoir quelque jour une abbaye, voire même plusieurs, l'abbé deBernis n'en fut pas moins ravi des premières libéralités du roi. C'était un bon commencement , et comme il le devait à de
mauvais vers, il profita de sa nouvelle aisance pour en faire de plus mauvais. Ils étaient si peu poétiques que, grâce à eux et un peu aussi aux intrigues amicales de madame de Pompadour, le gentil rimeur de toilette fut, au bout de deux ans de pension, reçu tout d'une voix à l'Académie , comme successeur de l'abbé Gédoyn , courtisan émérite de la vieillesse de Ninon et traducteur de Pausanias. Ce digne homme, qui avait pu savoir le grec, passait pour assez mal écrire le français; on voulut le prolonger en le remplaçant.
Jamais, depuis la naissance de l'Académie, on n'avait vu un immortel si jeune que M. de Bernis. 11 répondit à une distinction si flatteuse par un contraste, c'est-à-dire par un discours cacochyme et moribond , un des moins viables sans contredit qui se fût encore traîné dans les conciles œcuméniques de la littérature. Chargé de le recevoir, le vieux Crébillon ne s'en crut pas moins obligé de lui parler de son génie. Le voyant son confrère, il eut la politesse ou l'innocence de le prendre pour un grand homme. Cela fait plus l'éloge de sa candeur que de son goût.
Bernis justifia quelque temps après la prédilection de ses nouveaux collègues, en multipliant les niaiseries et les fleurettes qui l'avaientsignalé à l'attention publique. Ce fut alors qu'il enfanta coup sur coup les poèmes des Quatre Parties du Jour eldes Saisons, où
la poésie consiste à affubler la nature de toute la vieille garde-robe du Parnasse. Ces déguisements ont dû lui donner beaucoup de mal. On s'étonne même qu'un seul homme ait pu enfermer tant de zéphyrs, de nymphes, et de divinités de toutes sortes, dans de simples vers de huit syllabes. On y rencontre une foule de dieux et pas une pensée. Il accompagna presqu'aussitôt ces deux phénomènes d'une demi-douzaine d'odes d'égale valeur, dont je n'ai retenu que ce quatrain, qui fait voir à quel point il était initié dans les secrets d'Horace :
Faible disciple de Pindare, Rival heureux d'Anacréon, Le Français chérit la guitare, Que Sapho montait pour Pliaon.
Le tout se complète d'un recueil d'épîtres à dormir
debout, où l'on aperçoit par-ci, par-là, quelques jolis
vers, ceux-ci par exemple, les premiers de l'opître à
a Paresse, qui ne sont pas encore sortis de toutes les
mémoires, et qu'on cite quelquefois sans en trop savoir
auteur:
Laisse-moi, philosophe austère, Goûter voluptueusement Le doux plaisir de ne rien faire Et de penser tranquillement.
Il y a dans ces rimes faciles un arrière- goût de
Gresset qui n'est pas désagréable. C'est aussi pro- j saïque , et d'une désinvolture cavalière, qui nous dé- j lasse des grands airs d'aujourd'hui. ^
On peut citer aussi comme des plus passables qui ] soient sortis de sa fabrique ceux qu'il adresse à Fon- \ tenelle : >
Sans jouir du présent, vivre pour l'avenir, :
S'immoler aux races futures, •
D'un travail épineux endurer les tortures, f\
Laisser, quand on n'est plus, un faible souvenir, [
O chimère d'orgueil ! ô méprisable idole! ,'
En s'éclairant soi-même, éclairer l'univers, Mériter un grand nom, sentir qu'il est frivole. Enlever sans efforts ces lauriers toujours verts, Qu'emporte loin de nous la gloire qui s'envole, Désirer d'être grand sans cesser d'être heureux. Enrichir son esprit en prolongeant sa vie, Mépriser la faveur et consoler l'envie, Désarmer ses rivaux, régner sur ses neveux ; Tel est l'objet du sage, et telle est ton histoire.
Cela n'est pas sans doute transcendant, mais j'en sais de plus mauvais qui sont en grande estime.
Quoique tout cela fût assez misérable, par conséquent très-applaudi , les six mille livres de rente n'arrivaient pas et ne faisaient même pas mine d'arriver. Notre pauvre académicien en était fort empêcbé. Comme il lui était difficile de plus mal faire, i il résolut de s'arrêter, ou plutôt de chercher la richesse ^ par un autre chemin. La chose çtait d'autant plus sen-^|
sée que la première roule venue ne pouvait pas manquer d'être meilleure que celle qu'il quittait. Sa détermination n'en fait pas moins d'honneur à sa raison. Quand il vit que ses chants ne lui rapportaient, numérairement parlant, que ce qu'ils valaient, j'entends par là rien du tout, il eut le bon sens de pendre sa lyre au croc , et le bon sens plus rare de ne pas la reprendre.
N'ayant pu parvenir à une humble fortune , il se promit d'en acquérir une énorme. Renonçant désormais au métier peu lucratif de parfumeur littéraire, il se mit résjlument à étudier les affaires, ou à faire croire qu'il les étudiait. Cela lui réussit. Le monde officiel, qui n'avait jamais attendu de lui que delà gentillesse et des fadeurs, ne revint pas d'étonnement de lui voir un air magistral et posé, une tournure de notaire faisant un testament : la cour prit cette gravité au sérieux, et s'exagéra bientôt ou fit semblant de s'exagérer ses connaissances. Il y a plus : comme on avait toute raison de le supposer médiocre, d'un talent discret, incapable d'éclipser ou d'effaroucher quelqu'un, personne ne craignit de vanter son habileté; cela d'ailleurs avait l'avantage d'en rabaisser de plus réelles. Madame de Pompadour, toujours reconnaissante de ses galanteries et de ses couplets, eut l'adresse d'exploiter cet engouement. Elle fit nommer l'abbé de
Bernis ambassadeur à Venise, et bientôt après conseiller d'État. S'il avait eu le malheur de composer quelque chef-d'œuvre , il y a tout à parier qu'il n'eût pas même conservé ses sabots.
Quoiqu'on ne soit pas très-expert en poésie et qu'on ne traite pas beaucoup mieux la prose que les vers, cela n'empêche pas d'avoir infiniment d'esprit, de le prouver par ses paroles, et de mettre dans ses démarches ce qu'on ne peut pas mettre dans ses écrits. A peine ambassadeur, l'abbé de Bernis appuya cette vérité il'un acte qui hâta l'essor de sa fortune, et qui mérite [l'être connu. Le fait est ainsi rapporté dans une lettre lie famille publiée pour la première fois en 1 81 6 :
« La franchise de son caractère et son talent de plaire lui donnaient souvent les moyens de réussir lans des choses où d'autres auraient infailliblement 'choué. Il commença sa carrière dans la diplomatie )ar un trait de ce genre. Prenant congé du minisire les affaires étrangères pour se rendre à Venise, celuii lui dit que, puisqu'il passait à Turin, il tachât de
savoir s'il n'y avait pas un traité de fait entre celte cour et celle d'Espagne. On ne faisait à Versailles que se douter de l'existence de ce traité, et on était loin d'en connaître les articles. L'ambassadeur que nous avions à Turin n'avait pu en savoir davantage. L'abbé de Bernis , ne devant rester que deux jours à Venise, ne pouvait pas employer de moyens longs. Il prit son parti sur-le-champ. Etant à dîner chez le ministre des affaires étrangères du Piémont, il fit ce qu'il put pour plaire à ce ministre. Après dîner, se trouvant en tête à [' tête avec lui dans son cabinet, il lui dit qu'il pouvait contribuer à le faire connaître d'une manière avanta- j geuse, s'il voulait lui communiquer le traité qu'il avait , fait avec l'Espagne. Celui-ci, par un mouvement naturel , ouvrit son secrétaire et lui remit le traité. Il passa la nuit à le transcrire, et l'envoya par courrier i extraordinaire au ministre de France. Ce succès, qu'il i ne dut qu'à sa franchise, lui lit un honneur infini au \ conseil d'État. » ;.
Cette petite anecdote , qui pourrait être mieux racontée, mais dont nous avons dû respecter le texte ori- ' ginal , n'a pas besoin de commentaires. Elle démontrerait une fois de plus, si cela avait besoin d'être démontré , que les diplomates les plus adroits , ou le. plus heureux, ne sont pas toujours ceux qui fon le plus de diplomatie, et que le meilleur moyen de s
BERMS. 2o7
dissimuler est de ne pas se cacher. Usa-t-il du même arlifice quand il fut à son poste? Je l'ignore, et il ne me paraît pas très-utile de s'en instruire. Je crois qu'il serait supcrllu, et encore plus ennuyeux, d'entrer dans le délai! de ce qu'il fit à Venise pour l'honneur de la France et pour le sien. Il paraît, si l'on s'en rapporte à sa correspondance avec Paris Duverney, que cela se hornait à rester tranquille, à avoir la goutte et une honiio table, à dépenser son argent et même celui des aulres pour l'entretenir. Rien de plus. « Si l'on est heureux, écrivait-il, quand on n'a rien à faire, quand on vil avec des gens à qui Ton n'a rien à dire, je le suis. Il ne manque rien à mon repos, j'oserai dire à ma considération, mais il faudrait un peu plus de pùturc à mon esprit. » S'il s'occupa, dans son ambassade, d'autres choses que de digestions plus ou moins faciles, je laisse à de plus curieux que moi le soin de s'en informer. Je ne sache pas aujourd'hui d'archiviste ou d'antiquaire, qui puisse avoir idée de déterrer ces vieilleries. Ce qu'il importe de constater, c'est qu'il roussit à se faire bien venir du roi et des ministres, et que, de retour après une absence de trois ans, il fut ircu à Versailles avec une extrême bienveillance. Cet accueil pourrait faire conjecturer qu'il n'avait jamais été à même d'exciter l'envie et de donner de l'ombrage à ses rivaux; mais c'est le secret de la
cour qui n'est pas celui de îa comédie, et nous n'a- ] vons pas plus d'intérêt à le pénétrer que le public à j le connaître. j
Le roi, qui crut avoir mis le doigt sur un habile homme, s'empressa de le désigner pour l'ambassade \ d'Espagne, qui était d'une bien autre importance que ! le poste assez obscur de Venise. Peu de temps après, il le choisit pour nouer en sous-main, avec le comte de Staremberg , un pacte d'alliance entre la cour de France et la cour de Yienne. Ces négociations, dirigées par la favorite , et qui aboutirent au traité de 4756 , d'où sortit la guerre de Sept Ans, amenèrent l'apogée de son crédit, si promptement suivi d'une éclatante défaveur. Il ne méritait, au jugement même du grand Frédéric qui n'avait aucune raison de le traiter avec complaisance, ni cet excès d'honneur, ni cette indignité ; car, s'il ne sut pas justifier sa haute position par la hauteur de ses vues, il sut du moins, ce qui est peut-être plus rare, descendi'e convenablement du pouvoir. C'est son ascension qui fut une véritable chute , et il s'en releva par la disgrâce.
Quoiqu'il ne fût guère plus fort en politique qu'il ne l'était comme écrivain , nous devons rappeler qu'il était homme de sens et d'intelligence déliée, et il eût été moins bien partagé sous ce rapport, qu'il se serait
encore aperru do ce qu'avaient d'extravagant les projets et les espérances de madame de Pompadour. Seul dans le conseil, il tâchait de la modérer, même après la signature du traité, et lui montrait le danger de subordonner à l'An triche les forces militaires du pays. Ces représentations étaient des plus logiques, des plus raisonnables, et elles auraient dû entraîner sa protectrice. Ce fut le contraire; c'est lui qui se laissa entraîner par les folies de la marquise. Comme elle lui ofTrait le ministère pour prix d'une entière docilité, il suivit, en gémissant, des plans absurdes, (ju'il espérait modifier dans l'exécution, et qu'à son grand dommage , aussi bien qu'au nôtre , il ne modifia pas du tout. Il eût mieux fait de ne pas gémir, et d'employer, à résister, le temps qu'il mit à se lamenter; mais l'ambition le tenta, et il fut nommé secrétaire d'État des affaires étrangères le 25 juin 1 757 : c'est une date funeste, que l'histoire s'est chargée d'enregistrer.
Cette faveur politique eut, pour premier résultat, un fait, auquel on ne pouvait pas s'attendre: elle ramena sur l'eau les babioles soit-disant littéraires de l'académicien. Les uns crurent lui faire la cour en les vantant; les autres espérèrent lui nuire en les rappelant, non pas parce qu'ils avaient assez de goût pour en apprécier la pauvreté, mais parce qu'il paraît que
rien n'est plus nuisible à uu homme d'État qne la répuiation de faire ou d'avoir fait des vers. Le passé, dans cette occurrence, ne sonne pas mieux que le présent : c'est peut-être justice. Lorsque les vers sont bons, on peut croire à des retours d'inspiration plus pi'opres à retarder les affaires qu'à les avancer ; lors- (ju'ils ne valent rien , lequel cas se présente infailliblement neuf fois sur dix , on peut croire à je ne sais quelle en\icde les corriger ou d'en faire de meilleurs, qui doit demander beaucoup de temps. C'est, d'ailleurs, un triste précédent. Quelle confiance avoir dans un homme d'esprit qui n'en a pas assez pour s'apercevoir qu'il n'a pas de talent !
Ceux qui voulaient, en remettant sur table ses petites sucreries de la veille, dénigrer le nouveau secrétaire d'Etat, avaient certainement beau jeu ; mais leur malice s'évanouit devant les éloges qu'on vit alors pleuvoir de toutes parts, et surfout delà plume de Voltaire, le dispensateur en chef de tous les brevets de la renommée. Il n'est pas jusqu'aux critiques dont il ne put se glorifier : elles avaient une saveur de louange qui en émoussait l'aiguillon. Quant aux admirateurs , ils ne trouvaient rien à reprendre dans ces déplorables bagatelles, si ce n'est peut-être le luxe et la profusion des images, reproche qui peut à la rigueur passer pour un compliment. Le ministre, à
les oiilendre, ékiit renfant [)ro(]igiic ou gâlc du génie (je préfère gâté) ; el le grand arcliimandrile de la lil-^ léraîure, qui n'était pas fâché de cacher un sarcasme dans ses cajoleries , le surnomma Babet la Bouquelière. Babet, je ne dis pas; mais quels bouquets, grand Dieu ! des restes de chiffons ou de guirlandes fanées, qui avaient servi, quelques milliers de siècles auparavant, à la toilette de Vénus ou de ses suivantes, et qui traînaient depuis lors dans les fossés du Parnasse, des caricatures de fleurs, dont ne voudrait pas pour ses bergères un opéra-comique de province.
il n'est pas aujourd'hui absolument impossible de se figurer qu'il se soit rencontré un homme, même un académicien, capable d'assembler tant de billevesées; iiinis ([u'un homme comme Voltaire ait dépensé tant d'encre et de papier à recommander de pareils brinboriojis à la postérité! cela se conçoit plus dilFicilement. H fallait qu'il fût bien sûr qu'elle ne lit pas toutes les lettres qu'on lui adresse, et qu'elle ne décachetterait pas une partie des siennes.
Au reste, il faut rendre justice à qui de droit; le comte de Bernis qui, du temps qu'il n'était qu'abbé, ne s'était jamais donné beaucoup d'importance littéraire, ne s'en donna pas davantage dans ses grandeurs. Il ne parut pas croire ([ue les rayons du soleil
oiliciel avaient tout-à-coup fécondé sa verve, et, comme
S6â BERNIS.
un champignon, fait pousser son génie. On pourrait supposer sans scrupule que son cœur de poëte fut involontairement chatouillé par les douceurs qu'on lui débitait; mais on peut affirmer qu'âme qui vive ne s'en aperçut. On ne s'aperçut pas non plus qu'il fût sensible aux égratignures de la malveillance. En rompant avec ses manies d'auteur, il avait aussi rompu avec les faiblesses du vieil homme , et à travers son masque de ministre , il fut impossible de surprendre un sourire d'orgueil satisfait, ou le moindre signe d'amour-propre blessé. Si cette impassibilité n'est pas une vertu, elle en a au moins l'apparence, et cela n'est pas à dédaigner. C'est la moitié de la sagesse que d'avoir l'air d'être sage.
J'ai souvent entendu dire qu'il n'y a pas plus de remède à la démangeaison de rimer qu'à la soif du joueur. M. de Bernis donna un démenti à cet axiome. Dès qu'il eut abjuré son papillotage et ses pompons, ce fut sans retour; et il n'y eut pas de flatterie capable d'éveiller en lui le plus léger symptôme de ses premiers péchés. Son mariage avec la poésie n'était sans doute pas de nature à lui rendre le divorce bien pénible; mais la séparation fut complète et sans réserve. Une fois dans les conseils du roi, il eut le bon goût de sentir qu'il ne s'appartenait plus, et que, s'étiint donné aux affaires, il ne leur avait pas fait un
assez grand présent pour leur rien rclirer de lui, en s'occupant des intérêts de sa vanité.
A ses débuts dans la carrière, les choses semblèrent aller au gré de madame de Pompadour, qui passait pour être plus ministre que lui, et dont il n'était, à ce qu'on dit, que le prête-nom. Cette guerre, qu'il eût été prudent d'éviter, commença sous d'heureux auspices, et quelques avantages insignifiants excitèrent une confiance aveugle. Elle fut bientôt trompée. Nos premiers succès, qui paraissaient en promettre de plus grands, ne tinrent aucune de leurs promesses ; et le baromètre politique, que l'on croyait au beau, ne tarda pas à descendre, pour ne plus remonter. Les désastres, qui devaient se terminer par la paix ignomincuse de 1763, se pressèrent les uns sur les autres avec une désolante rapidité : et ce ne fut pas à madame de Pompadour, ce fut au comte de Bernis, que l'on s'en prit. Il aurait dû le prévoir. Il n'était pas dillicile de deviner qu'en cas de triomphe elle se fût arrangée pour s'en ai)pliquer toute la gloire, mais que, lui, il était là pour répondre des revers.
11 semble quelquefois que, pour se guérir d'un mal, il sulïit d'en découvrir la cause. C'est ce que nous fîmes dans nos infortunes. On prétendit que, en déclarant la guerre à la Prusse, le ministre avait voulu se venger d'un sarcasme de Frédéric, qui, parodiant un vers de
Boileaii, avait écrit en bon français dans je ne sais quelle épîtrc tudesque :
Évitez de Bernis la stérile abondance.
Cette idée prévalut, et, sur ce, on lui décocha une satire anonyme, qui lit presque autant de bruit que nos malheurs. Les vers, quoique fort méchants, n'en sont pas pour cela meilleurs ; mais qu'en dire, s'ils ne sont pas plus fondés que charitables?
Dos nœuds par la prudence et rintcrct tissus, Un système garant du repos de la terre, Vingt traités, achetés par deux siècles de guerre, Sans pudeur, sans motif, en un instant rompus ; Aux injustes complots d'une race ennemie Nos plus chers intérêts, nos alliés, vendus ;
Pour cimenter sa tyrannie, Nos trésors, notre sang, vainement répandus; Les droits des nations, incertains, confondus, L'Empire déplorant sa liberté trahie ;
Sans but, sans succès, sans honneur, Contre le Brandebourg l'Europe réunie; De l'Elbe jusqu'au Rhin les Français en horreur, Nos rivaux triomphants, notre gloire flétrie,
Notre marine anéantie, Nos îles snns défense et nos ports saccagés, Voilà les dignes fruits de vos conseils sublimes I
Trois cent mille hommes égorgés,
Bernis, e^t-ce assez de victimes?
Et Is m''pris d'un roi pour vos petites rimes
Vous sembl<;nt-ils assez vonsés?
Ce qu'il y a de plus malheureux pour Bernis da-n;
cette furieuse ((ialrilie, c'est qu'elle n'était pas d'un êcei\elc (|ui pense et agit en étourneau, ou d'un de ces folliculaires qui prennent leur plume pour une poignée de A erges : elle était d'un philosophe grave et réfléchi , d'un des esprits les plus judicieux du siècle, d'un écrivain, dont la franchise et la vertu élaieiit alors proverbiales, de Turgot. J'avoue qu'au ])remier abord cette signature lui donne terriblement l'air d'une vérité; mais je crois, tout bien pesé, qu'il ne faut voir dans cette écrasante boutade qu'un de ces clans d'indignation, dont les plus sages ne sont pas e\eîiij)ts. Turgot était un noble et généreux citoyen (jui devait cruellement souffrir de nos défaites, et la souffrance ne se pique pas d'équité. Il pouvait avoir raison de frapper sur Bernis : seulement il aurait pu mieux choisir la place.
Il parait, au reste, ([ue l'opinion générale voulait que la poésie fut pour quelque chose dans nos échecs. Palisssot (je crois du moins que c'est Palissot) avance dans ses Mémoires que ce n'est pas Bernis, qui essaya de se venger par les armes d'un vers du roi de Prusse, mais bien ce roi, qui se vengea sur nous d'une chanson, dont Bernis était soupçonné d'avoir payé son épigramme. Dans ivtle chanson, plus que libre, et dont la violenh^ li\perbole semble, comme celle de Juvénal, se soucier médiocrement de la décence de l'exprès-
sion, il y avait plus de grossièreté que d'esprit. Il reprochait au grand Frédéric de n'être pas très-délicat dans ses amours, de préférer aux fraîches beautés de l'aristocratie allemande les cantinières de ses armées, et de n'admettre pour cantinières que les tambours de ses régiments. Le reste élait à l'avenant, un tissu d'injures et d'insultes de corps-de-garde, et il est trèsprobable qu'on se trompait d'auteur en les attribuant à M. de Bernis. Mais Frédéric n'avait pas le temps d'approfondir la question, et ce fut uniquement, suivant Palissot, pour punir le ministre de couplets qu'il [ n'avait pas faits, que le monarque oiïensé gagna sur i nous la bataille de Rosbacli. Il faut avouer, que, si i cela est vrai, le dessous des cartes de l'histoire est en- ij core plus curieux que le dessus. ^ ij
Je ne pense pas que ces suppositions soient ac- ii ceptables. Le roi de Prusse avait trop de véritable grandeur pour se formaliser outre mesure d'un pont- ■ neuf un peu trop épicé, et ce qu'il dit de son ennemi tombé le prouve : « On l'a trop vanté lorsqu'il était en place, on le blâme trop à présent : l'un n'est pas plus juste que l'autre. » Quant à M. de Bernis, nous l'avons dit : il n'attacha jamais assez d'importance à ce qu'on veut bien appeler ses œuvres, pour tenter de leur créer des partisans à coups de canon. Il est plus qu'invraisemblable d'ailleurs qu'il ait répondu
à une petite rncclianccto royale, assez débonnaire dans le fond, par d'obscènes invectives plus dignes de la halle que de l'Académie. Son caractère était plein de modération, et il y a tout lieu de présumer qu'aucun ressentiment de poète n'intervint dans ses transactions politiques. C'était un homme d'État fort médiocre, qui se laissa entortiller par la guerre, en ne cessant pas d'aimer la paix, et qui lit ce qu'il put pour arrêter des maux qu'il n'avait pas su prévenir. Ceci n'est pas une excuse : c'est une explication.
Ce qui paraît hors de doute, c'est que, pendant qu'il exerçait des fonctions pour lesquelles il n'était 'point fait, le comte de Bernis s'épuisa constamment [en vains efforts pour tâcher de réparer des malheurs ;(iu'il avait amenés sans le vouloir. Chacun de nos rejvers fut pour lui l'occasion de plaider près de la marîquisede Pompadour la cause, toujours perdue d'avance, de la paix. Il n'y a rien de si inflexible que l'obstination d'une femme, qui , voyant décliner Tempire de sa beauté, s'imagine de prendre l'ambition pour cosmétique, et, ne pouvant plus gouverner son amant, s'avise de vouloir gouverner l'État. Lui, qui connaissait si bien le cœur des femmes qu'il ne s'était élevé que par elles, aurait pu se servir de sa science pour ne pas descendre; mais malgré ses erreurs et ses :omplaisances, il y avait en lui un vieil honneur de
gentilhomme qui refusait de transiger avec le devoir, et il sut préférer la menace d'une disgrâce à | une continuation de faveur qui blessait sa con- ; science. j
Voyant que ses remontrances n'étaient pas plus ; écoutées que s'il eût été du parlement, le comte de | Bernis ne balança point à mettre son pays au-dessus ! de l'amitié d'une femme , et il porta aux pieds du trône les instances que repoussait la marquise. Le roi parut un moment ébranlé. La marquise, irritée, ne se contenta point de lui adresser les reproches les plus amers et les plus sanglants, elle n'hésita pas à sacrifier'' un favori qui n'était plus pour elle qu'un affranchi re- , belle, et lui fit donner son congé. <
Louis XV, inspiré de sa rancune, le lui signifia ! dans les termes les plus durs : « Votre tcte légère n'a i pas pu soutenir le poids de mes bienfaits. Allez-vous- i en à votre abbaye, pour servir à jamais d'exemple aux ' ingrats. » La lettre est assez sèche et assez outrageante \ pour donner à penser que le monarque l'écrivit sous la dictée de sa maîtresse. Il y a là plus de fiel de femme que de colère et de dédain de roi. |
Depuis que ce portrait est écrit, M. de Sainte-Beuve I a publié dans le Moniteur un extrait delà correspon- | dance inédite de Bernis avec M. de Choiseul, ambas- : sadeur à Vienne, avec h» roi et madame de Pompadour. ;
Bi-RNrs. 269
durant ce ministère honteux, qui mit la France à deux doigt de sa perte. Il est impossible de se figurer quelque chose de plus déplorable que ce gouvernement de 1757 et 1758, d'imaginer plus de faiblesse jointe à plus d'ineptie. M. de Bernis se montre là dans le déshabillé de sa grandeur, et cette absence de toilette en accuse les ridicules, qui ont le malheur d'être des vices.
Madame de Pompadour, dont il n'était que le substitut, n'était pas forcée d'être un grand ministre, et elle ne le fut pas. Tout ce que peut prétendre sa mémoire, c'est à nous faire hausser les épaules. Son Aller ego a droit à quelque chose de plus. Quand un homme, dans des circonstances diiïiciles, se permet de mettre la main aux affaires, et montre, à les diriger, une incapacité égale à son ambition de les saisir; quand, à court de ressources dans les désastres dont il est cause, il ne sait que se fondre en lamentalions ; et, sans courage comme sans volonté, à plat ventre devant un prince hébété de débauches, qui ne sait pas non plus ce qu'il veut et ce qu'il faut faire, il perd à lui chercher un reste de cœur, le temps qu'un autre emploierait à relever la fortune; cet homme est justiciable de l'histoire, et elle doit le punir, à moins qu'il ne lui fasse pitié.
Bernis ministre, autant qu'il est possible d'en juger,
sur les chiffons diplomatiques dont on n'a qu'un échantillon, n'eut durant son pouvoir qu'un mérite, si cela toutefois peut s'appeler un mérite, celui d'apprécier \ l'étendue du mal et de sentir son impuissance d'y re- ^i médier. ï
« J'ai parlé avec la plus grande force à Dieu et à j ses saints. J'excite un peu d'élévation dans le pouls , |j et puis la léthargie recommence : on ouvre de grands j yeux tristes, et tout est dit. » Il ne voit partout que des morts, sur le trône, dans l'administration, dans l'armée : et lui-même n'est pas bien sûr d'être vivant. « Il me semble être le ministre des affaires étrangères \ des Limbes. Voyez, mon cher comte, si vous pouvez, \ plus que moi, exciter le principe de vie qui s'éteint p chez nous : pour moi, j'ai rué tous mes grands coups, \ et je vais prendre le parti d'être en apoplexie comme { les autres sur le sentiment, sans cesser de faire mon \ devoir en bon citoyen et en honnête homme. » i
Je ne parle pas de ce style sans dignité, de ce mi- > nistre qui se prend pour un mulet ou pour un âne, \ car je ne suppose pas qu'il se fasse l'honneur de se [| prendre pour un cheval, et qui rue,lorsqu'il s'agit d'à- || vancer; cène serait rien, si l'âme n'était au niveau de j| l'expression. Cet eunuque politique, qui se détermine [1 à l'apoplexie pour sortir d'embarras, et qui croit faire fj ainsi acte d'honnête homme et de bon citoyen, on ne '!
BEftNIS. 27i
sait si c'est plus niais qu'abject, ou plus abject que niais. Voyez autre part s'il est possible de faire, avec
j plus de platitude, aveu de mollesse et d'incurie.
« Sensible, et si j'ose le dire, sensé comme je suis, je meurs sur la roue et mon martyre est inutile à l'E-
ilat. Où trouver un gouvernement? Il nous en faudrait un atout prix; il nous faudrait du nerf, delà suite, de
1 la prévoyance. Dieu veuille nous envoyer une volonté
Iquelconque, ou quelqu'un qui en ait pour nousl Je serai son valet de chambre, si l'on veut, et de bien bon cœur. »
Quand on a espéré être Richelieu, quand on a osé 'écrire, comme on le voit dans une lettre à Pâris-Duverncy : « Jamais peut-être depuis Richelieu, on n'a conçu de si vastes projets, » il n'est pas permis d'invoquer si piteusement le secours d'une volonté. Je ne méprise pas les valets de chambre, qui valent souvent mieux que leurs maîtres; mais quand on a visé à gouverner l'Etat, il ne faut pas, même par métaphore, demander à se faire laquais.
Si malsonnante qu'elle soit, cette pétition de livi-ée prouve du moins qu'il se rendait justice sur sa valeur, et qu'il avait encore sa tête. Il ne l'a plus du tout, quand le malheur s'exaspère et que les difficultés s'accumulent comme nos revers. Le peu qu'il pouvait y avoir en lui d'homme d'État disparaît. Il ne reste de-
vanl nous qu'une espèce d'Argant politique, rabâchant, dans ses dépêches, de ses étourdissemenls et de ses coliques, prêt, pour peu qu'on l'en presse, à en- | Irelenir l'Europe de ses lavements. Il crie, il pleure, j il n'en peut plus, son moral est ébranlé. « Je vous en avertis , ma tête est malade. Avec du repos et l'espérance de ne pas me déshonorer, je me rétablirai; sans cela je tomberai dans un état où il ne me sera plus possible de faire aucun travail. Mais qu'on me sauve du déshonneur, si on veut conserver ma tête et ma vie ! » Et cela se poursuit comme ca jusqu'à sa retraite, ne sachant que geindre et pleurnicher, parlant sans cesse de mourir, ne mourant pas, et continuant à n'avoir pas plus de ressort qu'un cadavre. Je ne connais rien au monde de plus nauséabond que ces jérémiades de caillette, en présence de circonstances qui demandaient impérieusement, pour se dénouer, i un génie vigoureux au service d'une main ferme. | Durant ce ministère si court, où il trouva moyen de \
faire tant de fautes, le comte de Bernis rendit cepen- J dant quelques services, à l'Église surtout, qui ne pa- ' raissait pas devoir faii'e grand fond sur lui. Grâce à son caractère conciliant, il sut arranger les affaires du parlement avec l'archevêque de Paris : il réussit aussi i à rapprocher le Saint-Siège de la république de Ve- ' nise, et à cimenter ce rapprochement par l'élection I
de Rczzonico, devenu pape sous le nom de Clément XIII. Le nouveau pontife n'oublia pas qu'il lui devait la tiare, et le nomma cardinal. Cette nomination coïncida avec sa retraite du ministère, ce qui tlt dire à quelque chansonnier de l'époque :
On dirait que Son Éminence N'eut le chapeau de cardinal.
Que pour tirer sa révérence.
M. de Bernis était déjà remplacé, peut-être même en roule pour son abbaye de Saint-Médard de Soissons, où le roi l'exilait, quand Voltaire, qui ne perdait jamais une occasion de flatter, et qui ne savait encore rien de sa destitution, lui écrivit pour le complimenter d'avoir reçu la barrette. « Je dois prendre plus de part qu'un autre à cette agréable nouvelle, puisque vous avez daigné honorer mon métier, avant d'être de celui de Richelieu. » Il pouvait bien y avoir du Louis XIII dans Louis XV ; mais c'est abuser de l'analogie que de l'étendre jusqu'à leurs ministres. Les politesses de Voltaire ne s'arrêtent pas à ces vétilles; il va jusqu'à lui dire quelques lignes plus loin : « Je ne sais si je me trompe, mais je suis convaincu qu'à la longue votre ministère sera heureux et grand, car vous a\ez deux choses qui avaient auparavant passé de mode : génie et constance. » Si ce n'était pas là de la
moquerie, et cela en a toiit-à-fait la mine, il faut avouer ,
que c'était bien prendre son temps pour prédire l'éclat
et les félicités du ministère-Bernis. Il n'y a pas à s'é- !
tonner au reste que Voltaire soit faux prophète : il s'est
tant moqué des vrais, qu'il se devait de ne pas leur i
ressembler. ï.
Les disgrâces des grands sont presque toujours 1
bien reçues : c'est la fiche de consolation de ceux qui i
ne peuvent pas même être disgraciés. La révocation ii
"îi du comte de Bernis n'obtint que des applaudissements. |:
Le public, qui ne vovait en lui que l'auteur malen- i contreux du traité de Versailles, battit des mains à sa ( chute, et nulle plainte, nulle marque d'intérêt ne se | mêla à un concert d'approbations si peu flatteur. Quant | à lui, il accueillit le malheur en homme qui s'y at- ? tend, et qui le connaît assez pour ne pas daigner le maudire. Il apprit la nouvelle de sa destitution en plein monde et sans laisser voir qu'il saignait en dedans. Cela prouve peut-être qu'il ne saignait pas, ou j qu'il avait raison, quand il écrivait, dix ans après : « Je suis arrivé en place philosophe, et j'en suis sorti plus philosophe encore. »
Pour être juste, il est bon d'ajouter qu'à cette épo- \ que il était titulaire de deux ou trois abbayes, qu'il i avait reçues durant son ministère avec le brevet de ' commandeur du Saint-Esprit, et que sa philosophie se
bornait à se contenter de quatre-vingt mille livres de rentes, ce qui est beaucoup, disait-il , pour un cadet de Languedoc, mais assez modeste pour un cardinal obligé d'avoir un état. Nous ne savons trop ce qui peut se passer dans l'esprit d'un cadet de famille qui de- \ient cardinal, mais il me semble qu'en toute espèce de condition chacun serait charmé d'être philosophe au même prix. C'est une sorte de stoïcisme, à la façon d'Epicure, qui n'est pas à la portée de tout le monde. Le comte de Bernis donna cependant bientôt des preuves de sagesse et de raison , moins équivoques et moins sujettes à controverse que cette résignation facile, dont il me paraît un peu trop fier. Nous ne larderons pas à les rapporter, heureux de faire oublier les inconséquences du jeune abbé et les étourderies de l'homme d'État, en peignant les vertus , sans ostentation , du prêtre qui se respecte et se fait respecter.