CÉLÉNIE JA.COTIN
— Que vous avez raison, Mademoiselle.
Avez-vous constaté, parfois, le pitoyable spectacle que présente un salon où l'on danse, vers quatre heures du matin?
— Je ne suis jamais restée aussi tard ! A Jallig-ny, on se retirait vers minuit, mais je saisis sans peine ce que vous dites.
— Et les niaiseries qui se débitent en cérémonie, et les jalousies que Ton devine, et les abandons cruels que Ton plaint et que malg'ré soi il faut adoucir. Et cette musique ridicule ! Quand je suis au bal, j'évoque les souplesses et les grâces des danses antiques, l'aspect des habits noirs et des toilettes féminines de notre temps me désespère.
— Vous n'aimez pas le monde, alors, Monsieur?
— Je hais le monde. Mademoiselle, mais j'aime l'intimité, les causeries intelligentes et les joies restreintes et calmes. Si je suis demeuré célibataire, c'est de peur qu'une femme insoupçonnée ne m'entraîne tout à coup dans ce tourbillon malsain, et cependant je n'étais pas fait pour être seul !
H regarda Célénie, en prononçant ces derniers mots, mais elle ne parut pas les entendre.
— Vous préférez le théâtre, sans doute, i nterrogea-t-elle .
— J'aime le théâtre, mais pas celui de Vésonnes, où l'on ne joue que Topera ; j'aime la musique sans paroles et la parole sans musique. La comédie est ânonnée là, le plus souvent par des artistes lyriques qui s'improvisent comédiens, et travaillent dans tous les genres à des prix dérisoires. Parfois, les directeurs font sortir de leurs tombeaux artistiques les restes d'acteurs jadis célèbres, un nom, du bruit, des affiches, une salle comble, et en résumé, une lamentable représentation, aussi je m'abstiens de théâtre.
— Vous irez, pendant votre séjour ici?
— Oh! Mademoiselle, sansaucun doute, et si vous voulez m'accompagner avec Madame votre mère, j'en serai charmé, vous me mettrez au courant des choses de théâtre, aux Français, par exemple.
— Je ne vais plus aux Français, cela me
fait trop de peine. Penser que j'aurais pu jouer là, être applaudie, faire passer dans la salle des impressions que je ressens, être une des reines de Paris peut-être, toutes ces pensées qui sont des reg-rets et des déceptions me font trop de mal...
Gélénie était devenue si triste, que Pierre comprit la souffrance qu'il avait provoquée, il crut])lus délicat de ne s'en point excuser.
— C'était une folie, ce théâtre, dit alors M""® Jacotin qui s'était un peu assoupie.
Pierre déroula des phrases polies pour affirmer sa croyance au talent de Gélénie et prédire un avenir meilleur.
— Monsieur, répondit Gélénie, j'ai fait mon sacrifice, si voire oncle ne peut rien pour moi, je retournerai à Jallig-ny, et je vivrai auprès de ma mère, je ne puis plus song-er au mariage, surtout en province, je me consolerai dans une vie intelligente, je lirai, j'aime tant à lire, je ferai de la musique ; si je trouve des élèves, je donnerai des leçons, nous ne sommes pas riches ! Oh! je sais qu'il y a des moyens d'arriver au théâtre, mais il n'en peut être
<{ueslioii : je pensais réussir par le talent, je n'arriverai jamais autrement!
Elle avait dit cela simplement, comme elle le pensait, Pierre comprit que ce n'était pas une profession de vertu qu'elle lui jetait à la tête. Gélénie lui faisait l'impression d'une femmesérieuse, devenue raisonnable, un peu tard peut-être, mais profondément.
Il avait retenu ces mots prononcés par elle : « j'aime tant à lire. »
— Vous aimez à lire. Mademoiselle?
Ce fut M'"^Jacotin qui répondit :
— Elle ne lit que ^trop, quand elle travaillait pour son brevet supérieur, c'était nécessaire, mais depuis qu'elle l'a passé elle continue.
— Mais, c'est ma seule distraction, et (juand on interprète des auteurs, il faut bien les connaître et aussi l'époque où ils ont vécu et dans les plus minutieux détails. J'ai une conception de l'éducation théâtrale que je crois bonne. Je vais. Monsieur, vous donner une mauvaiseopinionde moi. Vous me jugerez pédante et ridicule peut-être.
mais j'ai lu les tragiques grecs, des comédies latines, Shakespeare, Schiller, Gœthe, Ibsen, naturellement, et beaucoup d'ouvrages historiques : pour me créer, dans une certaine mesure, la mentalité des personnages que je devais interpréter.
— Mais, Mademoiselle, je ne puis que vous faire mon compliment. Je n'ai jamais songé à critiquer la femme qui s'instruit, mais je ne puis souffrir celle qui vous contraint à tout propos de constater son érudition.
— C'est pour moi. Monsieur, dit en riant Célénie, cette observation. Je viens devons étaler les quelques connaissances que je possède, mais c'est sans préciosité, ni pédanterie, croyez-le.
— Je n'aurais pas exprimé aussi franchement ma pensée. Mademoiselle, si j'avais songé à vous.
— On dit que Vésonnes est une ville curieuse, demanda-t-elle.
— Curieuse et charmante. Mademoiselle, les siècles nous ont comblés d'œuvres uniques et délicieuses, que le temps et les
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hommes surtout détruisent lentement. Les artistes flamands nous payèrent avec des merveilles notre hospitalité. Si quelque jour, vous me rendez ma visite à Vésonnes, je vous ferai tout voir en détail. Nous avons un musée de premier ordre, un peu trop envahi, peut-être, par les productions d'une école locale et ridicule, qui fleurit vers 1840, et que l'on pourrait supprimer sans trop de risques. Un peu plus de chronologie aussi dans la classification serait à souhaiter !
— Vous aimez beaucoup l'art. Monsieur, vous êtes un esthète.
— N'employez pas ce mot, qui me fait toujours song-er à quelque grand flandrin, exsangue, poseur, et exalté, affectant de parler un langage que nul ne comprend et qui a de la neurasthénie, dans son cas, pour ne pas dire plus. Je suis simplement un oisif qui a trouvé une occupation et qui .1 été formé par un père de toute première }( ircc.
— C'estgrand dommage. Monsieur, que je sois aussi ignorante de ces choses-là,
j'aurais un plaisir singulier à en parler avec vous.
— Je vous apporterai demain un petit livre excellent de ^Salomon Reinach. Nous le lirons ensemble et nous passerons ainsi de très bonnes soirées cet hiver!
Gélénie fit un signe d'assentiment et n'eut pas le temps de répondre; Pierre s'était levé, et demandait à M'"'' Jacotin la permission de se retirer.
Gélénie lui tendit la main, il la prit et remarqua qu'elle était petite et douce.
Et comme il gagnait sa chambre, il entendit à travers la porte, Gélénie qui disait à M"^«Jacotin:
— Tu as raison, il est vraiment très bien !
Pierre sourit et s'éloigna heureux sans bien définir son bonheur.
Quelques jours après son arrivée, Pierre pensa se concilier tout à fait les bonnes g-ràces des dames Jacotin, en demandant à M. Lhostellier son appui pour Célénie.
Il choisit un dimanche, voulant être sûr (le rencontrer le chef de division à son domicile particulier.
M. Lhostellier habitait un appartement cossu du boulevard Malesherbes. Pierre éprouva quelque satisfaction en constatant,
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une fois déplus, que la branche parisienne de sa famille lui faisait honneur.
M. Lhostellier était en effet chez lui. en cette après-midi de décembre g-rise et dominicale. Sous prétexte de travaux urg-ents et compliqués, mais en réalité pour lire au coin du feu, en fumant sa pipe, paisiblement.
On introduisit Pierre.
M. Lhostellier marqua quelque suprise en apercevant son neveu.
— Tu descends chez moi ! dit-il, sans arrière-pensée, car il était bon homme et point intéressé.
— Je vous remercie mon oncle, mais je suis installé.
Et il lui raconta son arrangement avec les dames Jacotin, fit leur éloge, tel qu'il l'avait entendu dans la bouche de M. Lacaille, mais amplifié encore par son opinion personnelle très favorable.
Il avoua qu'il était à Paris depuis un mois, s'excusa de n'être pas venu encore présenter ses devoirs à M. et à M""^ Lhostellier.
— Je comprends, mon ami, je comprends, tu as besoin de distractions, tu n'en trouverais pas ici. Depuis que ta cousine est mariée — entre nous, tu as bien eu tort de ne pas l'épouser — et qu'Etienne esten g-arnison à Blois, nous vivons comme des ours. Ta tante a tourné à la haute dévotion, sans doute pour m'aider à obtenir la croix de commandeur, et moi je travaille plus que jamais.
— Vous n'avez pas eu la goutte ? interrogea Pierre avec sollicitude.
— Hélas, non, la chère e>st médiocre, depuis que nous ne recevons plus.
— Mon oncle, dit Pierre, je viens vous demander un service.
— Gomme je suis sûr que ce n'est pas d'argent, tu peux parler, j'écoute. C'estdu reste une plaisanterie, je te prêterais cent mille francs sur ta seule signature.
Pierre n'écoutait pas, il poursuivit :
— M"* Jacotin est une fille charmante (jui avec son prix du conservatoire désespère d'entrer dans un théâtre subventionné. J'ai cru comprendre qu'il y avait
des étapes à franchir pour arriver là, qu'elle souhaiterait éviter; son éducation et son honnêteté l'y contraignent. Ne pourriezvous l'aider? On la connaît, elle dit des vers dans les concerts et dans les salons, ce sera assez facile !
— L'honnêteté des femmes de théâtre, mon enfant, je n'y crois guère, enfin tu peux juger mieux que moi, je veux bien m'en occuper, certainement ; la première fois que les Beaux-Arts demanderont un service à la marine, je demanderai l'engagement de M"^ Jacotin comme compensation, je te le promets.
M. Lhostellier n'était point fâché d'obliger Pierre. Il jugeait à part lui, avec raison, et sauf des circonstances exceptionnelles, que son neveu était voué au célibat inéluctable, il fallait ménager à ses petits enfants un tel héritage.
— Elle a tout ce qu'il faut pour faire une superbe actrice, elle est grande, faite comme une statue antique.
— Elle est grasse? demanda M. Lhostellier, qui avait aimé les vastes beautés.
— Où il faut et comme il faut.
— Tu l'as entendue?
— Certainement, les soirs où je ne sors pas, elle me récite des vers. Hier, elle m'a dit « la tristesse d'Olympio », très supérieurement.
— Hugo, il n'y a que lui, interrompit M. Lhostellier qui, bonapartiste en était demeuré aux larmes versées par le poète sur son demi-dieu.
Ce n'est pas mon avis, répondit Pierre, certes Hugo, est magnifique, génial, unique parfois, mais quel fatras, surtout dans ses drames. J'ai vu « Hernani » aux Français, je ne puis concevoir qu'on joue encore de pareilles choses, et sa « Notre-Dame de Paris », cela me parait quelque orfèvrerie gothique et séduisante avec des cabochons et des émaux éclatants exécutée en faux. C'est une œuvre intéressante, prodigieuse nïéme, mais sans valeur archéologique.
— Les goûts changent, reprit M. Lhostellier, je trouvais tout cela superbe, ce que vous lisez est si médiocre ! du reste je ne lis plus que de l'histoire.
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— Et VOUS avez raison, ajouta Pierre qui en faisait autant.
— C'est très recherché les engagements aux Français, reprit M. Lhostellier, qui voulait aug*menter le prix du service qu'il consentait à rendre.
— Je ne le sais que trop, mon oncle, mais M"^ Jacotin irait à l'Odéon, c'est la salle d'attente du Français.
— Une salle d'attente où il manque des journaux amusants, je n'y vais jamais plus, dit M. Lhostellier.
— J'y vais souvent, d'abord c'est dans mon quartier, et puis je ne vais pas au théâtre que pour rire.
— Je n'y vais que pour cela, reprit M. Lhostellier, mon ménage et ma vie ont été si austères, g-râce à ta tante, que j'ai toujours eu du plaisir à contempler des scènes plus folâtres.
M. Lhostellier ne contemplait pas qu'au théâtre.
— Puis-je voir ma tante ? demanda Pierre sans entrain. Sa tante, femme hargneuse et revéche, ne savait dire que des
choses désagréables. C'était un terrain sur lequel il ne poussait guère que des chardons, au bord d'un ruisseau de vinaigre.
— Ta tante, mon cher ami, quête à Saint-Augustin, au sermon donné pour l'œuvre de je ne sais quoi.
— Je reviendrai la voir un autre jour, dit Pierre, satisfait de cette absence.
— Notre maison est la tienne !
— Je vous en remercie, mon oncle.
Pierre se leva et prit congé de M. Lhostellier qui renouvela sa promesse de s'occuper de Gélénie.
Malgré le froid, Pierre s'assit un instant à la terrasse du Café de la Paix, commanda un grog et acheta un journal. Il l'ouvrit, la date le frappa, « 17 décembre », lut-il ; c'était l'anniversaire de la mort de sa mère. Il se demanda comment il avait pu oublier, lui f[ui pensait si souvent aux morts et souffrait tant deleuréloignement définitif.
— C'est d'autant plus involontaire, songea-t-il, que la semaine dernière, j'en ai parlé à M"* Célénie ; pourvu qu'à Vésonnes, on ait porté des fleurs au cime-
tière et que Catherine ait demandé une messe à l'abbé Jossequin.
Pierre n'était point religieux, le doute tourmentait son esprit supérieur et inquiet, mais il considérait cette coutume pieuse et annuelle comme un rite du culte qu'il vouait à la chère morte, et il tenait à le voir célébrer.
Ce souvenir l'attrista. Quelques instants auparavant il s'intéressait à la vie du boulevard, considérait avec curiosité cette humanité diverse défilant devant lui, satisfait du mouvement et du bruit.
Alors, la foule stupide qui passait sans but l'ennuya ; fatigué du mouvement et du tumulte, il se décida à rentrer.
Durant la route longue, indifférent aux aspects de la grande ville, aux rencontres et aux tentations, il se souvint.
Sa mère avait été la grande affection de sa vie, il la voyait encore dans le grand salon, à Vésonnes, ou, près du feu, dans sa chambre natale, toujours prête à l'accueillir par un bon regard, une parole douce ^u une caresse.
Elle avait préparé ses rares joies d'enfant en ces temps de Noël et du jour de Tan, elle se multipliait pour lui. Le rude caractère de M. Ambroise Archambault avait meurtri souvent l'âme de Pierre, sa mère, dont il tenait sa délicatesse et sa sensibilité, savait apaiser sa souffrance et dissiper son amertume.
Il la revit sur son lit mortuaire, lorsqu'il la vint embrasser, adieu suprême où elle demeura muette, et pour la première fois ne lui sourit point.
Et remuant tout ce passé douloureux, et évoquant la solitude que la mort avait disposée autour de lui, il eut encore un instant de détresse, et sentit ses yeux se mouiller.
Harassé de peine et de mémoire triste, il revint en hâte à la rue du Vieux-Colombier, comme s'il y devait rencontrer un abri moral et un adoucissement.
En pénétrant dans sa chambre il aperçut des fleurs sur la cheminée devant le portrait de sa mère. Il fut touché de cette attention qu'il saisit aussitôt.
— Que ces dames sont bonnes et délicates, pensa-t-il, M"® Gélénie s'est souvenue, alors que j'avais oublié.
Et il se félicitait intérieurement d'avoir rencontré ce logis et de telles hôtesses.
Il se rendit au salon, ces dames lisaient, Pierre leur tendit la main.
— J'ai vu, je vous remercie et je ne Toublierai jamais, dit-il.
Ces dames parurent ne point attacher d'importance à la chose, et Gélénie adressa quelques questions banales à Pierre sur sa promenade du jour. Il évita de parler de ses tristesses, quand il n'était plus seul, il les éloignait volontiers.
— J'ai vu mon oncle Lhostellier qui m'a promis de s'occuper de vous, je le connais, il tiendra parole, son influence a quelque valeur.
— Que vous êtes bon, Monsieur, dit M""^ Jacotin.
— Et que je vous remercie, ajouta Gélénie.
— Je ne suis pas quitte envers vous, Mesdames, répondit-il en souriant, Made-
moiselle, voulez-vous me dire des vers en attendant le dîner.
— Mais bien volontiers, Monsieur. Et Gélénie, se levant, de sa voix claire commença :
Sur la plag'e sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger...
Ce malin-là, vers huit heures M'"" Branlu monta le courrier des Ag-nus. Ce fut M'"'' Agnus en personne qui la reçut à la porte de son appartement, dans une de ces toilettes indescriptibles que le réveil tardif réserve àTâg-e mûr. Dans la solitude matinale de l'escalier désert,M'"'' Ag-nus condescendait à s'entretenir avec sa concierge. En dix minutes, on rédigeait le journal quotidien de la maison. Les faits divers soigneusement notés par M"* Brantu,
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étaient appréciés par M"'^ Agnus, sans indulgence aucune, et le moindre geste anormal d'un voisin faisait éclore dans leur imagination ardente les conceptions les plus terribles.
Tous les locataires, selon leur sexe, avaient des amants ou des maîtresses et ce grand principe posé, on peut deviner aisément les histoires qui pouvaient sourdre de cette collaboration vulgaire.
M""® Agnus, lorsque son mari, homme paisible et conciliant, lui reprochait ses bavardages, ses invectives, ses indignations, hurlait :
— Il n'y a que moi d'honnête dans la maison, je dirai ce que je voudrai, personne ne m'en empêchera !
Que ne vous souveniez-vous alors, Madame Agnus, de la rue de la Michodière, de votre magasin d'épicerie bien achalandé et surtout de l'arrière-boutique somptueuse où vous faisiez vos coupables délices du premier garçon, lorsque M. Agnus, l'âme sereine, était parti pour Tours acheter des rillettes et des pruneaux renommés.
Donc, aussitôt que M"'^ Brantu aperçut M"* Agnus, elle cria :
— Ils sont encore rentrés hier soir à minuit !
— Aminuit, reprit M'^^Agnus d'une voix mourante et indignée.
Et elle ajouta :
— Je n'aurais jamais cru cela de M""^Jacotin, je lui croyais des principes.
— Est-ce qu'on saitjamaiSjditM""*^ Brantu avec profondeur.
— Célénie est sûrement la maîtresse de M. Archambault, elles disent que c'est un cousin...
— Un cousin à la mode de Cytlière, ajouta M™^ Brantu qui avait des lettres humaines, en haussant les épaules.
— C'est un scandale dans la maison. A votre place, je préviendrais le propriétaire.
— Sait-on d'où ils viennent et où ils vont ainsi! Rentrera des heures pareilles. Et tous les jours on apporte des cadeaux pour Mademoiselle. J'en ai les jambes rompues de les monter. Les Jacotines ont fait une bonne prise, je vous en réponds.
Il doit financer solidement et pas rien que pour ses beaux yeux. Et on vit là-dedans comme chez des princes : tout ce qu'il y a de mieux chez la fruitière est pour eux. Avec ce bourg-eois-là, elles sont sûres d'avoir leur café au lait toute leur vie.
— Je ne monte plus jamais chez ces dames, répondit M'"^ Ag-nus avec dignité. J^ai remarqué que je g-ênais Monsieur et Mademoiselle qui bâillent pour me faire comprendre que je les ennuie. Le pauvre g-arçon ne voit donc pas qu'on l'eng-lue et qu'il sera forcé de l'épouser. C'est ce qu'elles veulent. Cette mère Jacotin que j'avais prise pour une personne « excessivement bien » est une vieille intrigante. Elle est complice de toutes ces malpropretés. Et ça va aux offices. Et ça parle de ses relations, de sa famille, de la Croix de son mari, des domestiques de son père. A qui se fier, g-rand Dieu !
Ce monolog-ue fut interrompu par le g"émissement lointain de M. Ag-nus qui, de son lit, réclamait son journal.
El M""*" Branlu majestueuse reg-agna sa loge, tandis que M""^ Agnus fermait sa porte avec mystère.
Ces sorties quotidiennes de Pierre et de Célénie, qui intriguaient si fort les matrones circonvoisines, s'expliquaient cependant le mieux du monde.
Lorsque Pierre se fut persuadé que Célénie avait un esprit charmant et une culture supérieure à celle de la plupart des femmes, il souhaita l'avoir pour compagne dans ses pèlerinages esthétiques à travers Paris. Tout le jour, ils voyaient avec avidité, et, lorsque la nuit prompte d'hiver venait clore leur plaisir, ensemble ils goûtaient chez Colombin, puis flânaient sur le boulevard, dînaient avec soin et passaient leur soirée le mieux possible dans quelque théâtre intelligent.
Souvent, ils rentraient à minuit.
M"™^ Jacotin, qui avait en efl*et des principes, s'étonna d'abord de l'intimité de sa fille et de Pierre. Timidement, elle fit quelques représentations à Célénie sur ses absences et ses rentrées tardives.
— J'ai près de trente ans, je sais me conduire. M. Pierre est un galant homme. Je prends un peu de plaisir qui passe et je ne veux pas le sacrifier par déférence pour les discours que tu prononces. Jeté donne ma parole qu'il ne m'arrivera rien de fâcheux. Quant à ce qu'on peut dire dans la maison, c'est sans intérêt.
M""® Jacotin comprit que son intervention était vaine et n'insista point.
Durant les soirées de l'hiver, lorsqu'ils ne sortaient pas, Célénie s'était entretenue avec Pierre de tout ce qu'ils avaient vu. Elle avait lu les livres qu'il lui apportait, enthousiasmé de la voir partager ses admirations.
Ainsi, elle devint pour lui une associée exceptionnelle. Pierre ne sortait plus seul. Ils passaient de délicieux instants.
Célénie disait des vers ou, ce que Pierre préférait à tout, lui lisait du Flaubert, ou du Maupassant d'une voix lente, un peu tragique peut-être, mais donnant à cette prose splendide toute son ampleur et toute son harmonie. Et M'"*" Jacotin appesantie
s'endormait sur son ouvrage ou sur le feuilleton du Petit Parisien.
D'autres soirs, ils se firent des confidences, se mettant peu à peu au courant de leur vie. Pierre raconta son enfance et sa jeunesse, attristées parla mort et par la sévérité paternelle. Il peignit à Célénie, avec amertume, sa vie provinciale et solitaire, lui laissant deviner tout ce quiman- (juait à son cœur. Il ne cacha rien, ni l'unique intrigue qui lui avait laissé de si médiocres impressions, ni le besoin d'affection etd'amour qu'il ressentait sans bien définir Pétat de son âme. Il lui dit les efforts de son ami Arnoult pour le convertir au scepticisme sentimental et partant au célibat définitif. Il se souvint près d'elle des séjours qu'il fit seul, dans le vieux château de Gheuges et avoua que souvent il avait erré, l'âme inquiète, dans le parc obscur et désert, sans savoir d'où venait son inquiétude, et pensant que toutes les femmes étaient pour lui comme les statues de pierre dont les blanches apparitions se drossMifMif rigides au carrefour des allées.
Sa timidité, sa terreur du monde et de la femme lui avaient donné de pareilles pensées. Il s'était imaginé que son père eût accueilli sévèrement toute confidence de sa part, s'il eût osé manifester un sentiment. Il n'avait jamais aimé, de peur d'être contraint de l'avouer.
Il lui décrivit tous les lieux où avait évolué sa vie, l'hôtel de Vésonnes, devenu d'une tristesse et d'un abandon tels qu'il s'en était volontairement exilé. Il en était venu à l'effroi en songeant qu'il faudrait y rentrer quelque jour et reprendre la terrible existence qu'il redoutait plus encore qu'autrefois. Il parla de sa mère qu'il avait tant aimée, du désarroi moral qui suivit la mort de son père et finit par dévoiler ses aspirations présentes. Elles furent si formelles que Gélénie en fut remuée et eut la tentation de les prendre pour un aveu.
Lorsqu'il lui racontait la douleur de son isolement, lorsqu'il cherchait à expliquer les lacunes de ses joies et de ses sensations, elle pensait tout bas :
— Si j'avais été là, il eût été heureux.
CÉLÉNIE JACOTIN ilo
Et Pierre commençait à penser de même.
Il s'était attendri sur Célénie, au récit de son exode étrange à Paris, de ses déceptions artistiques, de la médiocrité de sa vie et des stratagèmes de M'"® Jacotin pour persévérer dans Fentreprise illusoire que sa fille avait tentée. 11 s'émut plus encore lorsque Célénie parla de son retour prochain dans la ville médiocre de province où on lui tiendrait rigueur d'avoir songé au théâtre, et où l'on rirait de son échec, pour la punir d'avoir songé, ne fût-ce qu'un instant, à la gloire. Et ainsi ils en vinrent à penser que leur séparation serait douloureuse, que chacun retrouverait les afFres anciennes et ils comprirent qu'il fallait éviter cette séparation. Pierre avait pris doucement l'habitude bientôt chère de la présence de Célénie, et ne pouvait plus s'en passer. Jamais ils ne s'étaient dit qu'ils s'aimaient, mais tous deux comprirentqu'en unissant leur détresse différente, ils arriveraient sans doute à un bonheur commun.
Et cependant Célénie songeait avec an-
g-oisse qu'un obstacle terrible s'y opposait. Pierre était, nous l'avons dit, enclin à l'admiration des formes, et le culte de la beauté païenne joint à son trouble sentimental, lui fit trouver en Gélénie la réalisation de son double souhait.
— Je veux un marbre g-recdans un costume tailleur, avait-il dit à son ami Arnoult. Gélénie réalisait parfaitement son idéal.
Pierre sentait son amour croître chaque jour.
La veille encore durant la soirée, il avait voulu s'assurer que Gélénie avait une âme du même g-enre que la sienne.
— Les jeunes femmes de notre temps sont bizarres, avait-il jeté dans la conversation qui évoluait facile, sur une pièce récente, qu'ils avaient vue ensemble, et dans laquelle les aspirations modernes des femmes étaient exaltées en vue du succès.
— Que vous avez raison, et comme elles comprennent la vie et le mariage autrement que moi, qui ne me marierai jamais.
— Pourquoi jamais?
— Parce que jamais, vous le savez bien, Monsieur Pierre. Si j'avais été la femme de quelqu'un, j'aurais voulu être aimée et surtout mériter de l'être. Je suppose que mon mari soit un homme intelligent, pratique, sentimental, dans une proportion juste, familier de la vie et des hommes, sans être leur dupe et sans qu'ils soient la sienne.
— J'aurais été pour lui ce qu'un romancier contemporain ajustement appelé « une associée» , mais en demeurant dans mes attributions de femme. Jamais je n'aurais consenti à prendre un plaisir qui fût pour lui une peine et j'aurais su au contraire sacrifier ma peine à son plaisir. Je connais peu le monde, mais je le hais tel que je le devine.
— Et cependant, vous avez cherché la gloire et vous l'espérez peut-être encore, dit Pierre.
— Gequej'ai pu rêver ne m'occupe plus guère, quand on sait n'atteindre jamais là où l'on aspire, on cherche une autre voie. .T<' n'avais aucune chance d'être heureuse
dans le mariage et dans la vie dévouée, ces choses-là s'achètent fort cher de nos jours, et je n'avais ni dot, ni crédit, ni foncier. Si j'avais eu le choix, ma décision eût été vite prise. Un nom s'efface vite au livre de la g-loire.
— Gomme vous parlez bien, dit Pierre.
— Ne vous moquez pas de moi. Je voulais ajouter que le bonheur intime est plus durable que les triomphes et que je l'aurais préféré à tout.
— C'est mon avis, répondit Pierre ; le monde m'effrayait, j'ai songé à me retirer dans le demi-monde, on y rencontre parfois l'affection et le dévouement, mais au prix de quels risques ! Il me faut trouver autre chose et j'y songe. Le temps de ma vie peut être long encore et je ne puis demeurer seul.
lisse turent.
Pierre songeait que Gélénie était pour lui ce qu'il cherchait.
Gélénie comprenait que Pierre l'aimait : elle aussi sentait croître chaque jour pour lui un sentiment profond et définitif. Le
souvenir de Jean Liébaul et la faute commise jadis dans un instant d'oubli de son devoir et d'entraînement de ses sens, la torturait.
— Je ne puis l'épouser, ce serait monstrueux, pensait-elle, sans lui avouer ma honte, et si je l'avoue il me méprisera.
Ils se quittèrent, reg-agnant leurs chambres.
Long-temps Célénie veilla et pensa, pleurant silencieusement et s'adressant des reproches.
Pierre aussi songea et veilla. Il vit la même femme autrefois aperçue en imagination aujourd'hui, réalité délicieuse qui le prenait corps et âme.
Et comme un tout jeune homme qui s'endort en songeant à la première aimée, il prononça doucement ces mots qu'il voulait lui dire à elle.
— Je t'aime, je t'aime !..
Durant les premiers mois de son séjour à Paris, Pierre ne rentrait jamais pour déjeuner chez M""* Jacotin ; depuis qu'il connaissait mieux Gélénie, Tespoir rarement déçu de Tentraîner, l'après-midi, dans quelque course esthétique le ramenait assez régulièrement chaque matin vers onze heures chez ces dames.
Sous prétexte d'hyg^iène et surtout par délicatesse il avait exigé que son repas fût
d'une simplicité absolue. Il avait, disait-il, des habitudes ang-laises, des œufs, du jambon et du thé lui suffisaient.
Gomme on achevait cette manière de collation sommaire, Célénie questionna :
— Etes-vous allé au Luxembourg, depuis votre arrivée à Paris ?
— Non, 'Mademoiselle, pas encore.
— Voulez-vous y venir aujourd'hui, il fait très beau, la lumière est incomparable, et je suis justement tout habillée. Je serai si heureuse de le revoir avec vous.
Elle prononça ces mots « si heureuse » de telle façon, qu'il crut comprendre que son bonheur serait surtout de le voir, lui, et le Luxembourg" par la même occasion.
Il répondit.
— Mais très volontiers, Mademoiselle.
— Partons alors, dit-elle.
Elle fut prête, à sa coutume, en quelques minutes. Pierre s'était assis dans un fauteuil au salon. Devant la glace, Célénie achevait d'ordonner sa toilette ; il l'admirait. Quelle taille ! pensait-il, et quelle grâce î II cominençait à se rendre compte
qu'il l'aimait. Le malin même, seul dans sa chambre, tandis qu'il lisait, il avait posé son livre et réfléchi.
Voulant se démontrer à lui-même que Célénie avait pour lui quelque inclination et n'y réussissant pas, il parcourut par la pensée les jours passés auprès d'elle, évoqua les attentions de la jeune femme, entendit à nouveau sa conversation qu'il appréciait, comprit les phrases vagues qu'elle avait parfois prononcées et se souvint de la douceur et de la bonté, vues au fond de ses yeux, quand il se plaignait d'être isolé et malheureux.
Sa résolution était prise ; il voulait s'assurer que Célénie l'aimait aussi. Il songea que le décor printanier du Luxembourg serait infiniment propice et que le jardin des poètes entendrait, une fois de plus, des aveux.
— Je suis prête, dit-elle.
Il se leva et la suivit. En passant devant la loge, ils n'entendirent point M™* Brantu qui disait à son mari :
— Ils vont encore s'en payer !
Dans la rue, il marchèrent silencieux^ satisfaits de se trouver ensemble, grisé» de soleil et d'air léger et du printemps charmant de Paris.
Ils montèrent la rue de Tournon en échangeant quelques impressions banales.
Pierre acheta à Gélénie un bouquet de violettes et lui tint sur sa robe quelques aimables propos.
Le Luxembourg apparaissait, solide et fier. Ils y parvinrent et en firent le tour par le jardin. Ils s'arrêtèrent avec plaisir devant l'élégante fontaine à stalactites où s'abrite le groupe d'Acis et Galathée surpris par Polyphème.
— C'est un joli décor, et pour la pierre, il n'y a rien de supérieur en Italie ni dans les villas des Monts-Albains, ni dans la villa d'Esté à Tivoli. Mais l'eau manque trop. Je vous parlais de la villa d'Esté, poursuivit Pierre, quelles eaux et quels ombrages ! C'est un ruissellementqui ne se tait ni jour ni nuit : des cascades, des jets d'eau ; les marbres et les ondes confondant
leur fraîcheur dans un cadre délabré et charmant. El de la terrasse, quelle vue sur la campagne romaine ; elle apparaît comme saupoudrée de lycopode dans un infini grave et nivelé.
C'est un des plus beaux lieux de la terre. Ici, il y a trop de poussière, des parterres trop apprêtés, des eaux que l'on ménage et surtout trop de ces odieuses maisons à six étages qui regardent par dessus les verdures.
— Je voudrais tant voir l'Italie; Rome surtout, continua Gélénie dont la pensée poursuivait sans doute quelque vision antique inspirée par le théâtre de Racine (ju'elle avait surtout interprété.
— Est-il vrai, reprit-elle après un silence, que le Luxembourg soit une copie du palais Pitti de Florence?
— Une copie, sûrement non, une imitation, on l'a souvent dit et écrit. A mon avis, le Luxembourg est un véritable palais français avec ses formes rectangulaires, ses corps et ses logis enserrant une cour, ses pavillons à combles raides, tandis que
le Pitti n'est qu'une masse unique à lignes horizontales et sans ressaut.
— Vous parlez comme un architecte, dit Célénie.
— Je vous ennuie?
— Nullement, vous savez quel plaisir j'ai à vous entendre et quelle reconnaissance j'ai pour vous de m'apprendre tant de choses.
Par le jardin ils retournèrent au hang*ar que la France consacre à sa glorieuse école nationale.
— Nous devrions avoir le plus beau musée moderne du monde, dit Pierre, on ne sait que faire du Palais Royal et on y pourrait installer tout ce qui est ici. On prendrait au musée de Cluny une partie des objets qui l'encombrent en y ajoutant les morceaux qui ne méritent pas les honneurs du Louvre on aurait un ensemble très réussi. On logerait sans peine dans ce vaste rectangle que Sophie Arnould appelait un beau trou-madame, les statues qu'on laisse en plein air comme celles-ci :
Et il montrait Z?^r6> et Léandre de Gasq.
— Vous aimez ce groupe? demandal-il.
— Oui, répondit-elle, il y a dans le corps de Léandre une langueur épuisée et aussi une aspiration de tout l'être au baiser qui m'enchantent.
Pierre regarda Gélénie, dont les yeux s'étaient animés aux pensées qui traversaient alors son âme et il se dit en luimôme :
— Gomme elle est belle, et quel doit être son baiser!
— Je connais Gasq, dit Pierre, qu'il serait charmé d'être si bien jugé par un juge tel que vous.
Il la regarda en souriant, elle sourit aussi d'un sourire qui mourut dans une expression de tristesse, que Pierre saisit sans se l'expliquer.
Us pénétrèrent dans la salle de sculpture <|ui leur parut un magasin de belles choses entassées sans présentation, sans lumière intelligente et sans la dignité duc à l'art.
— La sculpture française est la première du monde, dit Pierre, et depuis la Renais-
188 GÉLÉNIE JACOTIN
sance n'a jamais démérité ; c'est l'art français par excellence.
— Pourquoi donc? dit Célénie, nos peintres en valent bien d'autres.
— Ah ! voilà, dit Pierre, la théorie de l'influence des milieux! on peut raisonner avec quelque ag-rémentsur ce sujet et prouver que Venise magnifique, lumineuse, embrasée et orientale ne pouvait produire qu'un art coloriste ; que la Hollande propre et ménagère était la patrie désignée de l'art des intérieurs et de l'intimité; qu'Albert Durer est bien Allemand ; que l'école espagnole ascétique avec Zurbaran, noble et familière avec Vélasquez, mystique avec Murillo, querelleuse et tauromachique avec Goya, a fait justement le portrait multiple de TEspagne à ses différents âges ; que Rubens était né pour peindre les grasses Flamandes ; que l'école romaine enfin formée parmi les débris oratoires de l'antiquité a créé un art majestueux comme celui de Raphaël dans ses fresques du Vatican, tout cela on peut le dire. C'est un thème merveilleux pour de brillantes vo-
calises, que celte influence du milieu sur l'art et les artistes, mais je pense à Diderot naissant, cela m'a toujours paru drôle, à LangTes, Tune des villes les plus g-raves et les plus ecclésiastiques de France. Je conclus donc comme Théophraste, l'auteur des caractères qui a inspiré Labruyère et qui dit au début de son livre: a J'ai admiré souvent sans le comprendre, quelque sérieuse réflexion que je fasse, comme il se peut faire que toute la Grèce étant placée sous le même ciel et les Grecs élevés et nourris de la même manière il se trouve si peu de ressemblance dans leurs mœurs. »
— Mais tout cela, interrompit Gélénie, ne m'explique pas pourquoi les Français sont si portés vers la sculpture.
— Voici ma pensée. Le Français paraît avoir beaucoup d'imagination, en somme 11 n'en a pas, ou fort peu, certes, c'est le moins poète des Européens. Oratoire comme un Romain, il se plaît aux idées claires. < )r, la sculpture est de tous les arts celui i[\n exige le moins d'idées générales, d'imagination et d'improvisation. Falconet,
VOUS saA^ez, l'auteur de cette pendule des Trois-Gràces qui montrent tout excepté l'heure, disait « Le sculpteur n'a qu'un mot à dire et il le faut bien dire », et le Français qui n'est point complexe, le dit ce mot avec une étonnante facilité.
— C'est un vrai cours que vous me faites. J'entends ce que vous voulez dire, mais si la sculpture est l'art national des français, y sont-ils encore les premiers dans l'art moderne ?
— Je distingue, comme disent les théologiens, au Moyen Age nos imagiers furent sans rivaux, il n'y a rien de comparable en Europe aux imageries de Chartres, de Reims et d'Amiens, ce qu'on faisait alors en Italie était enfantin.
— Elle a pris une belle revanche, dit Célénie, avec Michel-Ange.
— C'est vrai, mais la décadence est venue et il me paraît que nos sculpteurs contemporains ont pris la première place.
Pierre fit remarquer à Célénie le buste mitre de M^"^ Darboy par Guillaume.
— C'est un peu froid, dit-il, mais vrai
CKLÉNIE JACOTIN ^^^
et fouillé comme le masque d'un de ces prélats que Florence et San Miniato nous montrent couchés sur des sarcophages ornés avec grâce.
Célénie admira la fileuse de Mathurin Moreau, digne des plus charmants Couslou, mais avec plus de simplicité.
— Qu'est-ce ceci? demanda Célénie en désignant le Génie gardant le seuil de la tombe, de Saint-Marceau, cela est fier et très suggestif.
— Oui ! répondit Pierre, mais ce n'est guère que la traduction en marbre d'une des figures nues qui peuplent la voûte de la Sixtine.
Rodin les arrêta longtemps.
— On en dit tant de bien et tant de mal que je suis curieuse de savoir votre impression sur lui, interrogea Célénie.
— Pour le très bien comprendre, il faut une certaine indication et de la patience. L'homme est d'une personnalité puissante et d'une vitalité extrême, je peux risquer pour lui le mot de génie, mais c'est un génie incomplet. Il faut cependant que
Rodin soit bien grand pour n'être pas devenu la bête noire de tous ceux qu'exaspèrent les louang-es sans mesure, les admirations à la brute, comme Victor Hug-o admirait, disait-il, Shakespeare. Les étrangers tiennent Rodin en haute estime et lui consacrent des articles dithyrambiques dans leurs revues. Mais, je le répète, c'est un artiste incomplet et je crois qu'il est dans la destinée des g-énérations actuelles de n'en pas produire d'autres.
Voici des bustes nerveux qui font penser et sans désavantagée à certaines œuvres florentines, ces bronzes-là sont le meilleur de l'œuvre de Rodin. Et cependant quelle souplesse il met parfois aux chairs féminines, à côté de cela les formes les plus vivantes ne sont que de beaux marbres, avec Rodin, le marbre se fait chair.
— Pourquoi, interrompit Gélénie, les fig^ures de Rodin n'ont-elles jamais une attitude naturelle et agréable ?
— Il y a des artistes, et Rodin est peutêtre de ceux-là, qui posent en axiome : que si une forme est agréable ce n'est plus de
Tari. Pourquoi dans son penseur, que ses admirateurs opposent victorieusement à celui de Michel Ange, Rodin a-t-il choisi des formes dures, des muscles et des nerfs qui semblent des cables ? pourquoi cette nudité vieille qui rappelle l'écorché de Marcus Agrates à Milan, ou le Voltaire nu de Pigalle? C'est l'abus de la recherche du caractère qui est la réaction contre l'idée de beauté, celle-ci a trop dominé l'art pendant des générations, mais comme toutes les réactions, elle se met dans son tort.i^'admiration de la postérité fera une large part à Rodin, mais elle choisira avec raison, comme dans l'œuvre de tout artiste d'ailleurs.
— Et le Balzac ? ce fameux Balzac ? interrogea Célénie.
— Il ressemblée un sac de blé comme les bourgeois de Calais semblent un troupeau de Bohémiens déguenillés, avachis, sans vérité ni dignité historique. A peine ont-ils une vérité humaine.
— On a tant admiré le Balzac, dit Célénie, nous en parlions au Conservatoire,
— C'est le plus grave de l'affaire, répondit Pierre, que cet engouement de la critique qui aurait dû avouer loyalement que pour une fois l'artiste s'était trompé.
Ils examinèrent les médailles et les plaquettes.
— L'art des médailles, dit Pierre, est un de ceux qui font le plus d'honneur à la France contemporaine. Notre temps a ressuscité la plaquette florentine, mais en la transformant par le lointain des plans ; en ce genre la plaquette du Président Carnot,. dont le revers montre le cercueil vu en perspective, porté par des deuillants, vers un Panthéon imprécis et solennel, dans un recul infini, est un chef-d'œuvre qui rappelle le tombeau de Philippe Pot, que je vous ai montré au Louvre.
Ils regardèrent laGallia deMoreau Vauthier, avec sa monture d'or, d'argent et de gemmes par Falize.
— C'est bizarre, dit Célénie.
— Vous êtes encore trop fidèle aux blancheurs irréelles des marbres et aux reflets sombres des bronzes, répondit
Pierre. Les Grecs avaient leurs colosses d'ivoire et d'or gemmé, et en matière d'art, on peut leur donner toujours raison.
Ils s'assirent alors sur une des banquettes « somptueuses » que l'hospitalité officielle ofFre aux visiteurs. Gélénie appuyait ses mains sur le velours rouge.
Pierre aussi, les mains se rencontrèrent, Gélénie ne retira pas la sienne et Pierre la sentit trembler un peu.
Ils demeurèrent silencieux un instant, Gélénie était devenue grave. Un visiteur pénétra dans la salle, ils se levèrent avec la même crainte d'être surpris en flagrant délit d'idylle interrompue, mais ce contact leur révéla ce qu'ils soupçonnaient tous deux.
— Pierre refusa d'entrer dans la salle du legs Gaillebote.
— Je n'aime pas les horreurs, le bas et le grossier me répugnent déjà en littérature, ici, je ne puis l'admettre, dit Pierre
— G'est Lhermittequi a le mieux peint le paysan français et je le préfère à Millet qui est cependant de bien autre st^le,
reprit-il, en pénétrant dans les salles de vraie peinture.
Ils admirèrent le portrait du Cardinal Lavigerie, de Donnât, que Pierre compara au cardinal Bentivog-lio de van Dyck, au Palais Pitti ; Célénie arrêta Pierre devant le lever de luned'Harpignies.
— Gela me rappelle les soirées de Jallig-ny, dit-elle, lorsqu'à la nuit nous rentrions de la pêche, avec mon père, on voyait ainsi la lune toute claire, dans un ciel pâle, il faisait frais, cela sentait bon, c'était le meilleur temps de la vie.
Pierre vit qu'une larme venait à ses yeux,
— Il y a peut-être encore un beau temps pour vous, dit-il.
Elle secoua la tête.
— Qui sait? ajouta-t-il.
Ils arrivèrent à un tableau de Jeanniot, dont la vérité les charma.
— Gomment, dit Gélénie, un peintre peut-il rendre aussi bien une expression identique sur des visages différents ?
Puis passant à une autre idée.
— Aimez-vous, Monsieur Pierre, ce mé-
lang-e d'objets d'art, de g-emmes, d'émaux de joyaux, de grès, avec les statues et les tableaux ? je trouve que cela ôte quelque chose de leur aspect de musée à ces salles et que c'est très heureux.
— Vous êtes comme Lamartine, vous n'aimez pas les musées, il les appelait « les cimetières de l'art ». Ici, vous avez raison, je n'éprouve pas cette impression ; au Louvre, on sent trop que toutes ces choses ne sont pas à leur place, qu'elles figurent là surtout pour être belles, mais qu'un, peu d'elles-mêmes est demeuré aux lieux d'où on les a arrachées. Je ne crains pas un muséequi ressemblée unsalond'homme de goût.
Us vinrent à parler du modem style.
— Je n'en fais aucun cas, dit Pierre.
— Je vous assure, dit Gélénie, que la bijouterie de Lalique et de Falize me plaît beaucoup.
— C'est la seule forme du modem style qui ait une réelle valeur, à mes yeux, on y sent un retour aux formes de la nature végétale plus ou moins stylisée, qui me
i98 CÉLÉNIE JACOTIN
charme et est vraiment une nouveauté. Je conviens que Falize est un artiste dig-ne d'être mis à côté de n'importe quel travailleur de For et des pierreries ; quant à Lalique et à ses imitateurs, je les trouve délicats et ingénieux et d'une technique irréprochable, quand le succès ne les conduit pas à la nég-ligence.
C'est bien l'art qu'il fallait pour affoler les belles dames d'une époque aux idées vacillantes et incertaines comme les colorations mourantes et anémiées d'étoffe Liberty. Dans toute œuvre d'art, la construction est nécessaire, elle manque un peu dans ces bijoux-là ; on construit un bijou comme un monument et parmi les disciples de Lalique, je ne connais guère qu'un des plus jeunes, Henri Dubret, qui s'en soit toujours souvenu.
Ils sortirent du musée et marchèrent quelques instants dans le jardin.
— Asseyons-nous, dit Pierre. Ils s'assirent dans une allée un peu déserte; les marbres des poètes dressaient leurs blancheurs de place en place, les oiseaux
•chantaient avec frénésie en cette fin de jour et les lilas fleuris pendaient lourdement autour d'eux et parfumaient.
Pierre prit la main de Gélénie timidement comme un tout jeune homme.
Elle la retira brusquement.
— Monsieur Pierre, ne me dites rien, je vous en supplie, surtout ici, rentrons.
Elle se leva, il la suivit n'osant l'interrog-er, ne comprenant rien à cette brusquerie et à ses paroles.
Gélénie avait reconnu l'allée et le banc où, à la même heure, dans le même mois de l'année, parmi les mêmes chants d'oiseaux, les mêmes fleurs et les mêmes parfums, son camarade de cours, Jean Liébaut, lui avait dit qu'il l'aimait.
Le souvenir de sa faute, en un instant, lui était venu, elle avait vécu à nouveau tout son pauvre et rapide roman. Elle avait succombé par inexpérience, par curiosité, par désœuvrement et par jeunesse, c'était vrai, mais cette faute l'empêchait d'écouter l'homme qu'elle aimait vraiment, le seul qu'elle eût aimé, elle le comprenait, dans
la plénitude de sa beauté et de sa raison féminines, lui dire : Je vous aime !
Elle comprit aussi que c'était le commencement de l'expiation.
Ils rentrèrent silencieux ; Pierre essaya par des reg-ards fréquents et interrogateurs de provoquer une explication. Gélénie demeura silencieuse.
Durant la soirée, elle fut charmante à sa coutume, parla de tout ce qu'ils avaient vu l'après-midi, mais ne fit aucune allusion à l'incident final de cette journée.
Pierre au contraire en était obsédé.
— Elle savait que j'allais parler et ce que j'avais à dire, pensait-il.
— Ne me dites rien, surtout ici, redisaitil tout bas.
Il répétait en lui-même ces mots prononcés par Gélénie au Luxembourg. Pourquoi ne voulait-elle pas qu'il parlât et surtout dans ce jardin ?
— Quelque idée fantasque de femme, pensa-t-il.
Il remarquait que sans rien perdre de sa bonne grâce habituelle, Gélénie était in-
quiète el anxieuse, elle allait s'accouder au balcon, se levait, s'asseyait, silencieuse, lorsqu'elle était attentive aux pensées qui sollicitaient sa réflexion, agitée aussi pour dissimuler son trouble.
Elle fut telle que Pierre comprit son besoin de solitude, et d'autant mieux qu'il le partageait.
Il se leva pour se retirer et comme M""^ Jacotin s'étonnait de cette retraite prématurée :
— Monsieur Pierre est comme moi, dit Gélénie, il doit être las, les musées sont beaux, mais la contemplation brise.
Il faisait très doux ce soir-là, Pierre sentait le sommeil si loin de lui qu'il voulut sortir. Instinctivement, il prit la rue Bonaparte et gagna les fraîcheurs du jardin, où l'après-midi la scène étrange avait eu lieu : il en fit le tour par la rue du Luxembourg et la rue Auguste-Comte et gagna le boulevard Saint-Michel. Pendant ce trajet, proche des verdures nouvelles et humides, il savoura leurs parfums, qui le grisaient et épandaient en son âme propice
des pensées d'idylle et de jeunesse. Il réfléchit et se convainquit d'être maladroit auprès des femmes. Je l'aime, pensa-t-il, je l'épouse; je prévois des objections, des intrigues, des remontrances de gens que cette affaire ne regarde point, ma résolution est prise : je suis seul, riche, indépendant. Je crois comprendre que Célénie m'aime, avec la certitude de l'aimer moimême. Je ne veux pas approfondir davantage. Si c'est une sottise que je fais, j'y chercherai un remède, la fortune en offre de nombreux, sans compterceux de la loi.
Tandis qu'il s'affirmait à soi-même ces opinions résolues, il entra à la taverne du Panthéon, demanda un thé et de quoi écrire, et dans une forme brève qui lui était ordinaire, pria M. Lacaille, s'il n'y voyait aucun obstacle grave, devenir dans le plus court délai demander pour lui à M™^ Jacotin (( la main de sa fille ».
Pierre annonça le lendemain à ces dames qu'il partait pour un voyage urgent de quelques jours.
— Revenez bien vite, avait dit Célénie.
— Dans trois ou quatre jours, répondit Pierre, qui jugeait ce temps suffisant pour la démarche qu'on allait faire.
Il descendit lui-même sa valise, prit un fiacre et se fit conduire simplement tout près, à l'hôtel des Saint-Pères où M. Lacaille descendait toujours.
Pierre voulut ainsi éviter aux dames Jacotin et à lui-même pendant les négociations prochaines toute gêne et tout embarras.
Juin finissait. C'était le soir.
M. Perusson et M. Lacaille dînaient volontiers au jardin, les soirs d'été, dans l'acalmie fraîche et parfumée dujour tombant, sous le ciel pâle.
En arrivant, M. Lacaille échang-eait dans le vestibule sa redingote presbytérienne et officielle, contre un veston de toile blanche et légère, et tandis ^que « Génie » préparait le couvert, il parcourait les platesbandes, un arrosoir à la main, abreuvant
206 CÉLÉNIE JAGOTIN
avec patience, les œillets, les lys blancs et les rosiers, dont les feuilles se couvraient de gemmes humides et dont les parfums le récompensaient de sa peine.
On était proche de la Saint-Jean, ce temps de l'année où la terre est si belle, les aurores si splendides et les crépuscules si doux qu'on frissonne à l'idée de mourir et d'échang-er l'Eden présent pour des délices incertaines.
M. Perusson, avant que de se mettre à table, consultait son thermomètre et constatant qu'il marquait plus 25 degrés centigrades, en profitait pour couvrir ses épaules du châle de l'Inde de feu M"^ Perusson, reçu jadis en présent de noces.
Deux ou trois fois, avec effort, il toussait, pour justifier cette singulière prétention et prenait place à table.
Son bonnet grec sur la tête avec ce tissu oriental sur le dos, manière de chape aux orfrois atténués, M. Perusson évoquait sans peine l'image d'un prêtre indou retiré, sa fortune étant faite après l'exposition de 1900, aux environs de Paris et utilisant son
ancienne défroque par mesure d'économie.
— As-tu reçu des nouvelles de Pierre?
interrogea M. Perusson. Il paraît qu'il se plaît à Paris. Depuis sept mois, que peutil y faire? Lorsque j'y fus lors de mon mariage, après huit jours, j'étais mort de fatigue. J'ai toujours eu une nature si délicate.
M. Lacaille prit un air mystérieux et passa avec inconscience sa fourchette dans son favori.
— Zéplîirin, si tu n'étais pas si bavard ^ je te dirais bien quelque chose.
M. Perusson fit un geste où il y avait un sentiment indigné et une affirmation de se taire.
— Promets-tu de ne pas raconter ce soir même, ou demain au plus tard à l'ablié Jossequin ou à la Brocatière ce que je vais te dire ?
— Je le le promets, dit M. Perusson.
Lacaille, tu peux parler.
M. Lacaille considéra M. Perusson ri })ensanl qu'il était sincère:
— Pi(MTr va se marier, dit-il. Et il at-
208 GÉLÉNIE JACOTIN
tendit en souriant l'effet de cette nouvelle énorme.
— Pierre va se marier, reprit-il avec terreur. Et soudain oubliant ses promesses :
— Génie, hurla-t-il, M.Pierre Archambault va se marier.
— Imbécile, lui dit simplement M. Lacaille indigné, et aussitôt :
— Tu vois, tu ne peux rien g-arder. Ta bonne, si elle avait entendu — heureusement qu'elle n'est pas là — en informerait tout le quartier et par là même toute la ville. Tu ne sauras rien de plus.
M. Perusson prit une mine consternée.
— Lacaille, je t'assure, mon petit Lacaille.
— Il n'y a pas de petit Lacaille qui tienne.
— C'était pour plaisanter ! et M. Perusson prit un air grave qui le rendait plus grotesque encore.
M. Lacaille, au fond, n'était pas fâché de communiquer la nouvelle et d'échanger des impressions, fût-ce avec M. Perusson sur cet événement.
— Pierre, dit-il, m'écrit ce matin qu'il est absolument séduit par M"^ Jacotin.
— Ah ! oui, cette actrice, interrompit M. Perusson.
M. Lacaille éclata.
— Une actrice, voilà bien vos conceptions, et dire que toute la ville fera sans hésiter cette remarque désavantageuse, lorsque le mariage sera connu. Parce qu'une jeune fille a eu le désir bien légitime de mettre à profit un talent incontestable, c'est une actrice, ce qui pour vous est synonyme de comédienne et de femme dévoyée. M"® Jacotin a suivi les cours du conservatoire, où est le déshonneur? elle n'a pas réussi à entrer à la Comédie Française, est-ce sa faute ? On peut être actrice et honnête femme. Et les dames Jacotin sont dignes de tous les respects.
Je t'attendais bien là, mon pauvre Zéphirin, j'en attends d'autres encore et je prévois une révolution dans Vésonnes si Pierre suit mes conseils et épouse Célénie.
— Mais, balbutiait M. Perusson, on peut se tromper, je croyais...
— On ne croit rien avant de savoir, reprit durement M. Lacaille ; il poursuivit :
Pierre est riche, sans parents proches du moins à Vésonnes, il est d'un âge où Ton sait réfléchir, pourquoi ne ferait-il pas un mariage selon son cœur? Il me demande des renseignements sur les dames Jacotin et me dit qu'il est prêt à épouser Gélénie, si rien ne se révèle de désavantageux, et me demande d'aller à Paris pour terminer la chose. Je lui écris tout le bien que je pense de ces dames. Je les connais depuis vingt ans et plus. Le père était un homme irréprochable, un brave homme et un homme brave. M'"'^ Jacotin appartient à une vieille et honorable famille du Bourbonnais : son père était juge de paix sous Louis-Philippe, son grand-père Tamisier était conseiller général. Sans doute les Archambault sont de meilleure race, mais je ne les crois pas plus estimables, ni plus estimés.
— Est-elle vraiment jolie? interrogea M. Perusson, avec une curiosité quelque peu sensuelle.
— Charmante, belle femme, grande,.
bien faite, grosse et mince où il sied. Je comprends qu'elle ail séduit Pierre, du reste j'étais certain de ce qui est arrivé.
— Ah ! le gaillard, dit M. Perusson en riant avec bruit.
— Que tu es bien le résumé du provincial, et que tu personnifies bien l'habitant de ta ville natale. Les hommes ici, vont s'indigner devant les femmes pour éviter des désagréments, puis, lorsqu'ils auront vu Célénie, ils alimenteront de sa beauté leurs plaisanteries et leurs inconvenances, enviant en secret le bonheur de Pierre. Les femmes la considéreront comme une fille, en seront jalouses parce qu'elle est belle. Pauvre petite, quel avenir lui est réservé ! Pierre fera sagement de quitter Vésonnes !
— Il est certain, reprit M. Perusson, que ce pauvre Ambroise, s'il vivait, ne serait pas flatté de ce mariage I
— Qu'en sais-tu? dit M. Lacaille agacé. AL Archambault était un homme intellig^ent, au sens droit, et qui jugeait sainement toutes choses. Je comprends qu'ileût
212 CÉLÉNIE JAGOTIN
peut-être préféré pour son fils une jeune fille de Vésonnes, riche et bien alliée, une femme qui convînt en tout point à un Archambault, mais je doute qu'il eût entravé le projet de son fils, s'il avait connu comme moi le passé de ces dames.
Ils parlèrent longtemps encore. M. Perusson parut se rendre aux arg-uments de M. Lacaille.
Vers dix heures, celui-ci se leva, endossa sa redingote, fit quelques pas dans le jardin à sa coutume, aspirant le parfum des fleurs et de la nuit et revenant vers M. Perusson, lui dit d'un air grave :
— Zéphirin, je compte sur ta discrétion, je vais faire une absence de quelques jours, je compte que tu ne parleras à personne avant mon retour.
M. Perusson, dont la pensée était absente et que le sommeil envahissait déjà, ne répondit pas.
M. Lacaille se retira. Dès que M. Perusson eut entendu le bruit de la porte que son ami refermait, il se leva, laissant choir le châle de l'Inde à ses pieds,
et appelant sa servante, il lui dit :
— Génie, vous allumerez ma lampe et vous la monterez dans ma chambre, j'ai à travailler !
Cet ordre pompeux et rare plongea riionnete domestique dans Tétonnement,
— Monsieur va fatiguer sa vue, insinuat-elle avec sollicitude.
Mais M. Perusson l'avait déjà devancée, elle le trouva assis à son bureau, un grand bureau à cylindre en acajou et cuivre, qui dans son âme de chose dut s'étonner aussi de ce labeur nocturne et inaccoutumé.
« Génie » déposa la lampe devant son maître et se retira.
Demeuré seul, M. Perusson — encore une manie — entama le soliloque suivant :
— Zéphirin, mon ami, ton bien n'ira pas à une fille. J'avais tout laissé à Pierre, c'est mon seul parent, mais dès l'instant qu'il se mésallie, j'en veux disposer autrement. Epouser une actrice, a-t-on jamais vu chose pareille? Je n'ai pas insisté devant Lacaille parce que je n'aime pas les discussions et puis nous pourrions
214 GÉLÉNIE JACOTIN
nous brouiller. Lacaille est si autoritaire, et je n'ai pas envie de dîner seul le soir — on dîne toujours trop 1
M. Perusson en discourant avait pris au fond d'un tiroir son testament qu'il déchira.
Puis sur une autre feuille, blanche cellelà, insouciant d'une amende posthume, il écrivit long-uement différentes dispositions bizarres, des leg^s étranges, n'oubliant point M. Lacaille qui héritait sa maison avec tout ce qu'elle contenait pour qu'il n'eût pas à chang-er ses habitudes.
M. Perusson s'arrêta et réfléchit :
— Ma fortune n'ira pas à une fille, murmura-t-il encore.
Il fit le tour de ses affections, ce qui fut bientôt fait.
Ennemi d'une bienfaisance exag-érée et soucieux de ne pas enrichir après sa mort ses concitoyens représentés par une autorité qui lui paraissait suspecte, M. Perusson écrivit sans effort :
« Je lèg-ue le surplus de ma fortune à ma servante Jenny Fricotel que j'institue,
si besoin est, ma lég'ataire universelle. » El il répéta encore :
— Mon bien n'ira pas à une fille. Il data, sig^na, mit la feuille dans une enveloppe qu'il cacheta, écrivit la formule ordinaire : « Ceci est mon testament » et l'enfouit au fond du tiroir pensant qu'elle ne serait pas ouverte avant de longues années. 11 voulait bien être malade, mais ne souhaitait nullement mourir.
Il se coucha après avoir bu son verre d'eau sucrée, qu'embaumait la fleur d'oranger.
Et la conscience satisfaite, il s'endormit. Le lendemain, vers deux heures de l'aprèsmidi, M. Perusson était assis sur le trône domestique que l'on sait, d'où il dominait toute la place Sainte-Sabine, l'ombre immense de l'église assurait la fraîcheur à ce séjour de prédilection.
Il aperçut soudain un homme d'un certain âge, qui s'abritait sous une ombrelle grise et portait sous son bras une serviette d'avocat.
Le passant leva les yeux vers la fenêtre
de M. Perusson, celui-ci aussitôt fit de grands gestes pour l'appeler :
M. de laBrocatière, homme grand, mince, aux allures de vieux diplomate, qui passait sa vie à compulser les archives locales et produisait de ces nombreuses brochures qui font tant de plaisir à leur auteur, se rendit aussitôt à l'invitation de M. Perusson.
Il sonna, fut introduit, et s'assit avec le sans-gêne de la familiarité, en conservant toutefois un ton et une tenue qui attestaient mieux sa race que tous les documents publiés sur elle.
Il s'enquit avec politesse de la santé de M. Perusson, marqua pour lui plaire qu'il lui paraissait faible et déprimé, parla de l'hygiène au cours des chaleurs, de la récolte des foins et de la fleur des vignes, se lamenta sur les récoltes passées et fit part de ses espérances pour la présente année.
M. Perusson, qui se souvenait de ses triomphes agricoles, parla d'abondance sur ce sujet, déroulant avec sérénité les considérations les plus banales.
— Je quitte Tabbé Jossequin, reprit M. de la Brocatière, en changeant de conversation, il nie paraît s'alarmera tort de la séparation...
— Et il a raison, interrompit M. Perusson, cela va nous coûter les yeux de la tête !
— Je considère la séparation comme une épreuve excellente pour l'Eglise. Plus libre, elle sera plus forte, les vocations intéressées ne se produiront plus et les vrais prêtres s'imposeront par leur exemple et leur charité. Les premières années seront dures et diffîcultueuses, mais avec le temps Taventure tournera, je crois, au profit de l'église.
— Il paraît, dit M. Perusson, que le Saint-Père se réjouit fort de cet événement,
— Je ne sais, et vraiment il est malaisé de le savoir, mais il apparaît que la majorité républicaine dans la préoccupation d'enlever tout au pape ne montre nul souci de ce qu'elle s'ôte à soi-même. Enfin attendons le résultat, dit iM. de la Brocatière avec résignation.
— Je logerai volontiers Tabbé Jossequin s'il se trouve sans gîte, dit M. Perusson.
— L'hôtel Archambault ferait un bel évêché, pensa tout haut M. de la Brocatière.
— Nous en sommes loin, répondit M. Perusson en riantbruyamment.
— Que voulez-vous dire?
— Je dis qu on en va faire un mauvais lieu.
— Un mauvais lieu? je ne vous comprends pas.
— Pierre se marie.
— Pierre se marie ? Je n'y suis pas du tout.
— Lacaille m'a appris la chose hier, dit M. Perusson en baissant la voix et les yeux, c'est un secret, n'en parlez pas. Vous comprenez l'ennui que j'aurais. Lacaille me ferait une affaire.
— Et qui épouse-t-il? demanda M. de la Brocatière avec avidité, car il avait souvent pensé à Pierre pour sa nièce.
— Une actrice, mon cher.
— Une actrice?
— Une actrice, oui, Monsieur.
M. de la Brocatière s'afFala dans son fauteuil, et Zéphirin déroula longuement ce qu'il savait et ne savait pas, en omettant soig^neusement les circonstances favorables.
— Voici une famille finie, dit sèchement M. de la Brocatière, Pierre Archambault était cependant intelligent.
— Croyez-vous? interrogea M. Perusson sans savoir pourquoi.
— J'en suis sûr, c'est même un garçon d'une réelle valeur, je suis profondément peiné de cette nouvelle. J'étais l'ami de son père. Nous sommes un peu parents. C'est lamentable.
M. de la Brocatière se leva, prit congé de M. Perusson et rentra chez lui.
Il rencontra dans l'escalier M™* de la Brocatière, et lui conta la chose, elle s'indigna, larmoya, excommunia et sortit enfin.
Elle allait faire des visites.
C'était le jour deM'"^ Delestrée.
A Vésonnes, aux yeux d'une notable femme, son jour est Tunique événement hebdomadaire.
^jme Delestrée, très moderne d'idées et trop moderne d'allure disposait cependant son salon sous l'influence de l'atavisme et de l'exemple, comme la chapelle d'un couvent cossu unjourd'adorationperpétuelle.
Des fleurs, de la verdure, des candélabres
qu'on n'allumait jamais depuis qu'on avait la lumière électrique alternaient avec une symétrie rigoureuse.
Ce salon n'était pourtant pas ridicule caria maîtresse de la maison ne manquait ni de bonne volonté, ni de goût ; deux ou trois générations précédentes lui avaient légué de belles choses; elle avait un mari sans défense et sa vanité était extrême : tous éléments propres à créer un intérieur agréable. Le discernement seul lui faisait défaut. Sans pudeur, elle mêlait de magnifiques et odieux fatras dont le poids et Téclat avaient fasciné les ancêtres contemporains de Louis-Philippe, aux délicieuses et authentiques vieilleries.
Sur Tun des panneaux deux pastels de Hoin voisinaient avec deux croûtes champêtres et confuses de l'école de Vésonnes, le mobilier fondamental dont les bois criaient leur nouveauté, submergeait quelques sièges Louis XVI anciens, où de frêles et charmantes guirlandes couraient sur des courbes d'une grâce infinie.
Une pendule unique était dépaysée sur
la cheminée, écrasée parles fameux candélabres, perdue parmi les bibelots, dons ou achats parcimonieux que la politesse ou l'habitude maintenait là.
De bons portraits des derniers siècles, une tapisserie de Beauvais de belle allure, de superbes chenets, une vitrine bondée de petites merveilles que M""^ Delestrée ne soupçonnait pas, complétaient cet étrang-e ensemble.
A Vésonnes, M""^ Delestrée passait pour très parisienne, le souci de conserver cette réputation finissait de gâter cet appartement. Au retour de ses voyages bisannuels à Paris, elle répandait à profusion les étoffes « Liberty », les velours, les coupons en solde et les objets art nouveau dont le prix finit par quatre-vingt-quinze, voilant ainsi d'une horrible façon les splendeurs qu'elle avait la chance de posséder.
Le jour de M™® Delestrée était fort suivi, il était de bon ton à Vésonnes de fréquenter chez elle; on y prenait du thé; on y goûtait avec largesse et variété, ce qu'appréciaient fort les femmes. Les hommes y
venaient avec le secret espoir que quelque jour leur assiduité serait récompensée autrement que par un sourire.
^|me £)elestrée était facile, son mari était bon et bete ; on affectait d'ignorer que la jeune femme péchât; bien plus, on considérait son mari comme une excuse; c'était un homme lourd et rural, une manière de gentilhomme campagnard, ayant un fond de bonne éducation mais ne vivant que pour ses chiens, ses chevaux, sa chasse, sa pipe et une alimentation sérieuse. Ils avaient fait un mariage d'intérêt et constitué une société conjugale avec des apports énormes et réciproques. Ils remplirent les premières et inéluctables formalités ; puis devinrent étrangers Tun à l'autre. M. Delestrée, après le dédicace de sa femme, ne s'en préoccupa plus; il demeura seulement correct ; entre eux, il ne fut pas question d'amour.
Absent de Vésonnes, quinze jours par mois, il ne pensait jamais que la solitude serait pour sa femme le commencement de l'inconduite. Seule, sans enfants, elle
CELENIE JACOTIX 220
eut besoin de compagnie ; triste, elle souhaita la gaîté ; jeune, elle rechercha la jeunesse.
Durant ses loisirs de femme riche et trop bien servie, elle lut des ouvrag-cs neurasthéniques. Là, elle laissa les principes de vertu et de sag-esseque sa mère, femme un peu rigide, lui avait donnés. Sa foi de jeune fille disparut comme le reste, elle devint romanesque, et oublia toute morale; d'une indifférence complète, elle considéra la religion comme un débouché pour son exubérance mondaine et l'occasion de satisfaire sa vanité tapag-euse.
]y|me Delestrée était tout le contraire de son mari. Blonde, fine et jolie, avec des prétentions littéraires et artistiques, d'un snobisme excessif ; on ne s'étonnait pas que son mari l'eût éloig-née de lui par sa seule nature. Précieuse, un peu mièvre, elle passait de l'entrain à la lang-ueur avec un art naturel qui paraissait ne l'être pas; pour elle, sa faute était une récompense donnée à l'assiduité et à l'admiration ; elle n'aimait pas et voulait seulement pa-
raîlre aimée; elle n'avait eu qu'une passion : Pierre Archambault.
Ce beau garçon timide, qui se tenait à l'écart, ne déroulait point devant elle les sottises préparatoires à une chute éventuelle. Elle lui marqua de toute manière son désir de le connaître mieux ; lorsqu'ils se rencontrèrent dans le monde, elle lui fit des avances et se servant habilement de tout ce qui pouvait séduire en elle, arriva au but.
Pierre se laissa faire et succomba par désœuvrement, comme par besoin d'affection ; M^'^Delestrée fut surprise, n'ayant pas deviné, chez ce jeune homme froid et un peu sauvag-e, une âme cultivée et délicate ; et elle, qui avait voulu vaincre et affirmer une fois de plus que nul ne lui résistait, fut vaincue et dut s'avouer que cette fois elle aimait de toute son âme.
La curiosité des amours nouvelles, la sagesse longue et forcée de Pierre, le cœur de M^'^Delestrée étonné de sensations inconnues, donnèrent à cette liaison une sorte de frénésie. Pendant trois mois, ils se vi-
renl dans une chambre banale, louée par Pierre en un quartier discret et ils ne se refusèrent rien. La lassitude vint. La mort de son père éloig-na Pierre de cette maîtresse désormais fâcheuse; il la vit moins, puis ne la vit plus.
Avec la réflexion, il fut ennuyé de cette aventure, la regretta et ne pardonna pas à cette femme de l'avoir exposé aux pires difficultés. Delestrée était son ami, il se méprisa soi-même, et la confondit dans son mépris ; en y réfléchissant bien, il s'aperçut qu'il ne l'avait jamais aimée et que son cœur étant demeuré étranger à cette intrigue.
Elle n'avait pu l'oublier.
En cette chaude après-midi de juin, M™^ Delestrée n'avait ouvert son salon que pour quelques ijitimes qui la visitaient durant toute l'année. Elle espérait cependant recevoir quelques admirateurs. Elle avait soigné et réussi sa toilette. Robe de linon blanc garnie de petits volants plissés et de guipure incrustée, haute ceinture de peau souple formant corselet, coifl'ure on-
228 CÉLÉNIE JAGOTIN
dulée avec un gros nœud de velours noir dans ses cheveux blonds et lég-ers.
Assise sur une causeuse placée en un jour favorable, elle avait disposé la mise en scène accoutumée : deux ou trois romans nouveaux et coupés, la Revue des Deux Mondes n ostensiblement ouverte à la page d'un article savant et ennuyeux, des fleurs disséminées un peu partout, un parfum répandu à dessein, un plateau préparé pour le thé.
Renversée en arrière sur son sièg-e, un livre ouvert sur ses genoux, M"^*^ Delesti^ée attendait ses visiteurs, en pensant à Pierre. Les yeux clos, elle rappelait à son esprit la chambre où elle l'avait aimé. Elle vivait à nouveau les heures délicieuses passées là, oubliant l'injure de l'abandon et dans l'extase du souvenir disant tout bas son nom.'
— Pierre ! Pierre !
Elle tressaillait, sentant encore l'étreinte de ce grand et beau garçon qui la prenait dans ses bras, elle, petite et frêle comme une fillette.
— Il me disait que j'étais divine ; que ma
divinité lut éphémère! et connue l'abandon fut rapide ! Je suis venue seule au dernier rendez-vous, il n'est venu ni le lendemain ni les jours suivants. Qu'il fut ingrat! quand je pense à tout ce que j'exposais pour lui: la paix et l'honneur de mon ménage et ma réputation, et quelle réputation ! Je suis de toutes les œuvres pieuses et charitables. Il n'y a que moi pour organiser un concert ou une vente au profit des pauvres. Quand ces dames s'ennuient, on dit toujours : « M""^ Delestrée va organiser quelque chose, on ne danse j^as cette année, cela compensera. » Dire que ])Our lui j'ai tout risqué! Et les entrevues dans un quartier infâme! Quand je songe à mes transes et à mes inquiétudes ! mon mari n'est pas méchant, mais il a des préjugés que lui transmirent ses parents qui furent de vrais bourgeois, il m'aurait tuée par respectabilité et c'eût été fâcheux pour moi et pour lui.
La récompense du danger était si douce; les après-midi d'hiver par un jour triste, on losvoili'sde brnnio s'arcrorhaient aux
rameaux nus des arbres que je voyais de la fenêtre. Le feu flambait, le lit était blanc. Il venait toujours le premier, au commencement, avec un bouquet de fleurs très parfumées qui mouraient durant notre amour.
Lorsque j'arrivais transie, à moitié cachée sous ma voilette et mes fourrures, il m'enlaçait, appuyait ma tête contre sa poitrine et je sentais à la fois son baiser sur ma nuque, le battement de son cœur et la bonne chaleur du feu qui me pénétrait.
Et nous aimions jusqu'au soir.
Puis tout cela finit brusquement, il m'a quittée comme une fille. Il n'est plus venu. Un jour j'ai attendu, moi que tant d'hommes désirent et attendent : J'ai attendu vainement ! je suis même revenue le lendemain, je n'ai trouvé personne et j'ai pleuré long-temps. La propriétaire m'a remis une lettre de lui où il me disait d'oublier et que tout était fini — Oublier moi ! jamais ! Je le reprendrai — c'était moi qui aimais Pierre — Pierre —
El prononçant tout ce soliloque à voix basse et les yeux clos pour mieux revoir les scènes passées, M'"*' Delestrée pleura encore, puis par un brusque revirement moral, devenue aig-rie et haineuse à force d'amour : elle répéta encore :
— Je le reprendrai ! oh comme je souffre ! Elle entendit du bruit dans la pièce voisine, essuya ses yeux et remit sa toilette d'aplomb, pensant bien que c'était une visiteuse.
On annonça : Madame de la Brocatière.
M"® de la Brocatière entra. C'était une petite femme d'environ soixante ans avec de l'embonpoint et un verbe haut, elle n'était point sotte, mais bavarde sans malveillance.
— Bonjour, ma chère enfant, dit-elle à ^jrae Delestrée avec expansion.
— Bonjour, chère Madame, vous allez bien ? Monsieur de la Brocatière aussi, il y a si longtemps que je ne vous ai vue !
— C'est vrai, j'ai passé tout le mois dernier chez ma fille qui se porte admirablement, elle a deux enfants, ce sont des
amours, et un mari, une perfection. Mon fils que j'ai vu en traversant Paris réussit fort bien au barreau ; quant à mon mari, pendant mon absence il a terminé son fameux ouvrage sur « La Chartreuse de Vésonnes » qui doit le placer au tout premier rang* parmi les archéologues î
Et comme M""" Delestrée souriait en écoutant ce panég^yrique familial, M™^ de la Brocatière ajouta :
— Vous riez, • ma chère enfant, souvenez-vous qu'il faut toujours dire du bien de soi et des siens. On ne sait pas qui l'a dit et cela reste.
— C'est un bon conseil, chère Madame, mais dont il faut user avec discernement.
— Monsieur Delestrée que fait-il?
— Mon mari esta la campag-ne, comme d'habitude, je ne le vois pas deux jours par semaine.
— Ouesavez-vousde nouveau, machère petite? avez-vous entendu dire que l'abbé Sellier nous quitte? La fabrique de Saint- Amable ne peut plus payer son deuxième
vicaire et Monseigneur vient de lui assigner un poste.
— Je sais, je sais, M. Sellier gène M. le Curé et le premier vicaire. Ils en sont certainement jaloux. C'est un saint M. Sellier et un apôtre. Il parle si bien ! avec tant d'élégance et de foi. Nous allons nous réunir, nous ses pénitentes, pour faire son traitement. M. Mestral etM. Rambaud le notaire iront trouver Monseigneur et le prieront de maintenir M. Sellier à Saint- Amable.
— Ce n'est pas possible que l'abbé Jossequin n'apprécie pas le mérite de M. Sellier.
— Mais il l'apprécie, reprit M'"'' Delestrée, c'est le premier vicaire (jui a tout fait, son frère est secrétaire de l'évéché, c'est très facile. Quant à l'abbé Jossequin il ne dit rien pour n'indisposer personne.
— A propos, dit M'""" de la Brocalière, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer.
— Quoi donc? interrogea M'^'^Delestrée, dont les yeux brillèrent de curiosité et cjui s'arrêta de verser du thé.
— Pierre Archambault se marie,
— Vous dites ?
— Pierre Archambault se marie, c'est M. Perusson qui vient de Tapprendre à mon mari !
jyjme Delestrée se sentait défaillir.
Elle manqua de laisser choir la tasse qu'elle tenait à la main, mais comme toute femme qui a un secret à garder et une réputation à sauver, elle se vainquit rapidement, et dit d'un ton le plus naturel :
— Et avec qui ?
— Avec une actrice, paraît-il, une demoiselle Jacotin dont il a fait la connaissance depuis son arrivée à Paris.
— Avec une actrice. Madame, mais c'est une horreur î
— C'est aussi mon avis, sa pauvre mère en serait morte de chagrin.
— Epouser une fille pareille, reprit j^jme Delestrée quand il pouvait trouver à Vésonnes de si beaux partis.
— Quand on appartient à une famille comme la sienne, il y a des devoirs qui
s'imposent envers la race et envers Fhonneiir, mon mari en est bouleversé !
L'émotion avait déjà cédé la place dans Tâme de M""*' Delestrée à la colère et au dépit. Elle ne répondait plus rien, contenant son indignation et son ressentiment.
On annonça :
— Madame Mestral, Mademoiselle Gonfrier.
Ces dames pénétrèrent.
]y{me Mestral était grande, sèche, avec un teint huileux, la disgrâce s'épandaiten elle de la tête aux pieds. La couleur qui dominait dans sa toilette lui apportait encore un surcroît de laideur. M"® Gonfrier avait été jolie. Il circulait sur elle de très anciennes histoires qui faisaient douter de sa vertu présente. Elle était vêtue d'un costume noir de bonne façon. Elle eût fait encore les délices d'un sexagénaire.
Sans même laisser à ces dames le temps d'accomplir leurs dévotions mondaines, M™*" Delestrée, qui avait besoin d'expansion, IfMir cria :
— Pierre Archambault se marie !
— Il s'est décidé? et avec qui? demanda M"" Gonfrier.
— C'està Vésonnes ! interrogea M™'' Mestral avec avidité.
— Non, Mesdames, à Paris, il épouse une actrice.
— Une actrice ! répétèrent ces dames dans une indignation simultanée.
— J'espère bien, reprit M'^^JMestral, qu'il ne l'amènera pas ici, ma porte lui serait fermée !
— Et la nôtre, ajoutèrent M""" de la Brocatière et W'^ Gonfrier.
— Une fille de rien, sans doute, qui aura joué les ingénues pour le mieux prendre et qui ne l'épouse que pour son argent...
— Il paraît, interrompit M"'^ de la Brocatière, qu'elle est fort jolie.
— On dit toujours cela, s'écria M'^^Mestral dont certes on ne l'avait jamais dit.
— Une famille aussi considérée! finir ainsi, et toute cette fortune entre les mains de cette fille !
— C'est une pitié.
CLLKNIE JACOTIN 237
— C\'sl navrant !
— Pauvre dame Archambault ! Quelle peine elle aurait!
— C'est ce que nous disions. Jamais M. Archambault n'eût permis une telle folie.
— Il a attendu la mort de son père.
— J'ai toujours eu la plus mauvaise opinion de lui, affirma M"® Mestral. C'est un ég^oïste, un orig-inal et cet Arnoult qu'il voit exclusivement lui a fait tant de mal.
— Il pouvait si bien trouver à Vésonnes, répondit M'^*^ Gonfrier qui avec ses trentehuit ans pensait tout naturellement à elle.
— II est rayé de la société, ajouta M"* Mestral avec aigreur.
— Il n'y a que ces créatures-là pour avoir de pareilles chances : un beau garçon, une fortune énorme à ce qu'on dit. ^jme i\ambaud qui le tient de son mari parle de châteaux, d'hôtel, d'immeubles, de valeurs. Il a un mobilier princier, tout enfin, reprenait M"*^ Gonfrier.
— Il faut empêcher ce mariage, assura ]M'"Me la Brocatière.
238 CÉLÉNIE Jx\.COTIN
— C'est un devoir, dit M'"^ Mestral, nous, les vieux amis de ses parents, devons le détourner de ce mariag-e.
— Comment s'y prendre? questionna ;^|me Delestrée qui revenait à l'espérance.
— C'est à examiner avec ces Messieurs 1 mais ce mariage ne peut avoir lieu, ce serait un crime de le laisser faire. Nous avons un devoir à remplir envers des amis morts, nous ne pouvons y manquer en abandonnant leur fils dans une telle épreuve.
— Il faut désabuser ce garçon, lui ouvrir les yeux et qu'il comprenne pourquoi on l'épouse !
— Cette fille a peut-être eu des amants à la douzaine, peut-être un enfant, il faut se renseigner.
— Comptez sur moi, chère Madame, dit M"^ Mestral à M°'^ de la Brocatière, sur mon mari aussi.
Ces dames se levèrent et prirent congé, avides de propager la nouvelle.
— Vous avez raison, Mesdames, ce mariage ne peut se faire et il ne se fera pas.
CÉLÉXIE JACOTIN 239
assura ^r"'^Delostrée tandis que ces dames sortaient du salon.
Quand la })orte fut refermée, M^'^Delestrée tomba sur un canapé en sanglotant :
— Une actrice ! il épouse une actrice !...
M°'®Delestrée s'abusait, il y avait, dans son cas, plus de vanité froissée que de passion amoureuse.
Sans hésiter, M. Lacaille, en recevant la lettre de Pierre, avait décidé son départ pour le lendemain.
— Je ne veux pas retarder leur bonheur, pensa-t-il.
11 était parti, croyant à la parole de M. Perusson, et coni])tant bien que Vésonnes n'apprendrait le mariage qu'après sa célébration.
11 trouva Pierre qui l'attendait sur le
quai d'arrivée. Ils se firent conduire à riiôlel des Saints-Pères. Durant le trajet, ils parlèrent aussitôt de la détermination de Pierre.
— Mon cher ami, lui dit M. Lacaille, j'avais prévu ce qui arrive, et je m'en réjouis pour vous et pour elle, je n'ai que du bien à dire de ces dames que je connais depuis plus de trente ans.
Longtemps, j'ai déploré de voir Célénie travailler pour le théâtre et bien souvent, j'ai reproché à M™'' Jacotin sa faiblesse dans cette aventure, sans trop insister, pour ne point aggraver ses remords.
— Avouez, cher Monsieur, que ce serait grand dommage qu'une femme telle que M"® Jacotin ne fasse pas le bonheur de quelqu'un ici-bas, et surtout qu'elle fasse celui de tout le monde, destinée inévitable d'une actrice en renom.
— Je le comprends mieux que personne^ puisque je l'ai placée sur votre chemin ; en Pépousant vous ferez une bonne œuvre dont je suis sûr, vous n'aurez pas de regrets.
Pierre célébra tout ce qu'il avait découvert de beau et de bon en Gélénie, conta les délicates attentions de ces dames, parla avec attendrissement des soirées passées sous la lampe intime, et fit enfin à M. Lacaille l'historique de son amour depuis le prologue jusqu'au dénouement qui était proche. Il loua fort la beauté de Célénie, fit part de ses espoirs et de ses conjectures, si bien que M. Lacaille s'écria :
— Mon cher ami, il n'est que temps de s'occuper de l'affaire, vous feriez des sottises tous les deux.
— C'est bien mon avis, cher Monsieur, aussi je vous prie d'aller faire ma demande àM*"^ Jacotin, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
— Mais aucun, je serai si heureux d'apporter une pareille nouvelle à ces pauvres femmes, je vais leur annoncer ma visite pour demain à trois heures; à cinq, vous enverrez votre bouquet et à sept, je vous invite tous au dîner de fiançailles.
Ils étaient arrivés à l'hôtel, on donna la chambre voisine de celle de Pierre à M. La-
244 CÉLÉNIE JAGOTIN
caille qui le loua fort d'être venu s'installer là pendant les négociations.
Ils dînèrent à la hâte et se rendirent aux Français. On y jouait Denise et Pierre s'attendrit en secret, durant cette soirée où il vécut à nouveau un peu de sa vie.
— Je comprends qu'elle ait rêvé de jouer là, lui dit en sortant M. Lacaille, mais demain, je ne l'admettrais plus.
— Vous me faites beaucoup d'honneur, cher Monsieur, répondit Pierre, mais je vous avoue que si Célénie mettait comme condition à notre mariage qu'elle pourra jouer sur cette scène, je crois que j'accepterais. Pour moi les actrices de la Comédie Française sont des exceptions, et...
— Ne parlons pas de cela, Célénie est une privilégiée de la vie, et n'aura rien à souhaiter de mieux que d'être M™* Pierre Archambault.
Et ils se séparèrent à la porte de leurs chambres, joyeux d'une joie différente et commune à la fois.
M. Lacaille occupa la matinée du lendemain à améliorer sa toilette. Pierre s'était
rendu chez Fonlana où il acheta un superbe solitaire qui représentait au moins trois années de revenus des dames Jacotin.
Vers deux heures, M. Lacaille était prêt, solennellement vêtu de noir, ganté, sanglé dans sa redingote un peu surannée, coiiYé d'un chapeau de haute forme, acheté le matin même, le conservateur des hypothèques avait bien l'aspect du plénipotentiaire matrimonial.
Il était ému et gai à la fois.
— Je pars, mon ami, dit-il à Pierre, dans une heure je viens vous chercher.
Ils se serrèrent la main.
Pierre se renversa dans un fauteuil, ferma les yeux, et le cœur étreint d'émotion, il attendit.
M. Lacaille n'avait point préparé son discours, il voulait dire simplement la chose à sa vieille amie pour ne point relarder le bonheur qu'il lui devait causer.
Gomme un jeune homme, il monta les trois étages, sous l'œil inquisiteur des Brantu que les événements intriguaient au plus haut point.
246 CÉLÉNIE JAGOTIN
— Le galant est parti hier, et voici un homme noir quej'ai déjà vu, dit M'^'^Brantu en rentrant dans sa loge.
— Il se passe quelque chose d'extraordinaire, répondit le concierge mâle en prenant une prise de tabac.
M. Lacaille fut étonné que Gélénie ne vînt pas ouvrir la porte à l'ordinaire, et suivit la femme du cocher, en tablier immaculé qui l'introduisit au salon.
— La présence de Pierre, pensa-t-il, a mis la maison sur un pied somptueux.
Et il attendit M"^^Jacotin qu'on était allé prévenir.
Elle entra la main tendue, sa figure placide souriait.
— Gomme il y a longtemps que vous n'êtes venu, dit-elle.
— J'ai été souffrant cet hiver, et puis vous n'étiez pas seules.
— Nous le sommes depuis hier, M. Pierre est parti pour quelques jours.
— Pas très loin, car je le quitte à l'instant, répondit M. Lacaille.
CÉLÉXIE JACOTIN 247
Et comme M'"'' Jacolin paraissait stupéfaite :
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— Au moins il n'a pas à se plaindre de nous, interrog-ea-t-elle avec anxiété et ne comprenant pas pourquoi Pierre prétextait un voyag-e et demeurait à Paris.
— Rassurez-vous, chère amie, vous apprécierez dans quelques instants sa façon d'ag-ir et vous l'approuverez. Je ne veux pas vous faire de discours, j'arrive au fait. Mon jeune ami Pierre Archambault m'a prié de vous faire connaître qu'il aime Gélénie et la veut pour femme avec votreconsentement et le sien.
M^^Jacotin considéra M. Lacaille comme s'il eût perdu la raison. Elle ne savait que répondre, tant elle était étonnée.
Il y eut un instant de silence.
M. Lacaille souriait.
— Je parle très sérieusement, reprit-il, M. Pierre Archambault vous demande votre fille en mariage, ce n'est pas difficile à comprendre.
248 CÉLÉME JACOTIN
— Non, mais c'est difficile à croire, articula avec effort M^'^Jacotin tant son émotion était g-rande.
— Mais non, Pierre est riche, mais il a besoin d'affection, il est seul, un peu timide, il rencontre cette fille charmante qui est la vôtre, il l'aime et souhaite l'épouser, qu'y a-t-il de si invraisemblable?
— C'est un g-rand bonheur pour nous, articula M""^ Jacotin, et avec la grande simplicité d'une âme innocente et joyeuse elle se jeta dans les bras de M. Lacaille qui se prêta de bonne grâce à cette effusion pressentie.
— Allez, chère Madame, dit-il en se remettant de l'étreinte, faire part à Gélénie de ma démarche, il faut que j'emporte la réponse et je vous ramène Pierre.
M"'^ Jacotin se précipita dans la chambre où Gélénie terminait sa toilette pensant à venir rendre ses devoirs à son vieil ami.
— Gélénie, mon enfant, ma fille, s'écria M'"^ Jacotin.
— Que tu es dramatique, maman, dit avec cal me Gélénie, tandis que M'"° Jacotin
se précipitait pour une nouvelle étreinte sur sa fille étonnée.
— Célénie, M. Lacaille vient de la part de M. Archainbault pour te demander en mariag'e.
Célénie devint pâle, mais répondit avec tranquillité.
— Ma mère, dites à M. Lacaille, que je suis touchée de sa démarche, mais que je ne puis être la femme de M. Pierre Archambault.
Cette phrase fut si cruelle à dire que Célénie, défaillante, se laissa tomber sur une chaise comme rig-ide.
M"''' Jacotin demeurait stupide, elle ne savait que dire, jamais réponse n'avait été plus imprévue.
M™® Jacotin comprit qu'en cet instant elle ne pouvait rien contre la résolution de sa fille.
Affolée, elle la laissa et revint au salon.
— Et bien ! interrogea M. Lacaille, en souriant, sûr delà réponse.
— Elle refuse, articula jM*"® Jacotin ; fjiii, sans avoir pleuré, brandissait un
mouchoir, auxiliaire des phases émotives de la vie féminine.
— Elle refuse, s'écria M. Lacaille, mais elle est folle, j'y vais.
Il prit le même chemin que M'""*" Jacotin et trouva Célénie, chez qui la détente morale s'était opérée et qui pleurait.
— Ma chère enfant, dit M. Lacaille avec bonté.
— Oh ! Monsieur, Monsieur, je suis trop malheureuse, s'écria Célénie en pleurant plus encore.
— Pierre vous aime, insinua M. Lacaille, vous ne pouvez refuser un tel parti, pour vous, pour votre mère. Songez à l'avenir, vous ne l'aimez donc pas?
Célénie, à travers ses larmes murmura :
— Je l'aime, Monsieur, mais je ne puis l'épouser.
Elle leva ses beaux yeux vers M. Lacaille qui remarqua sur son visage une évidente tristesse.
— Mais enfin, pourquoi ne pouvezvous pas l'épouser ?
— Oh ! Monsieur, c'est un secret, un
secret que je ne puis dire à personne, ni à ma mère, ni à vous, à lui peut-être, je le dirais.
— Voulez-vous qu'il vienne et vous pourrez vous expliquer ensemble ?
Célénie réfléchit.
— Qu'il vienne. Monsieur, mais il me faut un jour au moins de réflexion et de solitude. Après-demain je le verrai.
Et Célénie se reprit à pleurer.
M. Lacaille, paternel, l'embrassa au front, et revint auprès de M""" Jacotin rendre compte de sa démarche.
— Ma chère amie, je n'y comprends rien. Elle aime Pierre, et ne peut l'épouser. La raison en est un secret qu'elle ne peut dire qu'à lui. Dieu que les femmes sont bizarres !
— Nous avons tous les malheurs, bégayait M™*" Jacotin, parmi ses larmes.
— Ce ne peut être qu'un caprice, elle m'aavoué qu'elle l'aimait, tout s'arrangera. Je vais aller rendre compte de ma démarche à Pierre. M. Lacaille se retira.
En rentrant à l'hôtel, lorsqu'il ouvrit
la porte, Pierre se précipita vers lui,
— Et bien ?
— Elle refuse !
— Vous dites ?
— Elle refuse, du moins provisoirement, elle ne peut être votre femme, mais elle vous aime. Il paraît que c'est un secret qu'elle ne peut confier qu'à vous.
— J'y vais, dit Pierre.
— Mon cher ami, elle veut réfléchir et ne vous voir qu'après-demain, c'est une idée étrange, ne la contrariez pas. J'ai l'impression que tout finira bien : elle m'a avoué qu'elle vous aimait, je n'y comprends rien, mais j'ai un pressentiment favorable.
— Mais ce secret, peut-être en aime-telle un autre ?
— Ne vous cassez point la tête pour deviner cette énigme. C'est un ennui, la vie en est faite. Occupons-nous, le temps passera et vous apportera tout naturellement la réponse.
Et M. Lacaille entraîna Pierre. Dans la rue, Pierre le suivit inconsciemment, roulant les pensées et les hypo-
thèses dans son âme ang-olssée, il était anéanti.
M*"*" Jacotin, après le départ de M. Lacaille, revint auprès de sa fille.
Elle connaissait Gélénie, comme la chose qu'on a faite et jamais quittée et jugeait qu'une raison grave seule pouvait amener son refus.
Elle la trouva, toujours abîmée dans un chagrin muet. Doucement elle l'embrassa au front, prit sa tête entre ses mains et l'appuya contre sa poitrine.
Alors Gélénie retrouva ses larmes.
— Tu souffres, mon enfant.
— Je suis si malheureuse.
— Mais enfin qu'as-tu ?
— Je ne puis rien te dire, rien, n'insiste pas.
Elle se leva pour se soustraire aux questions, retourna au salon et voyant hi fenêtre ouverte s'accouda au balcon.
Le ciel était bleu, la chaleur tombait, la lumière était moins ardente, des hirondelles piaillaient dans l'air.
— Que je serais heureuse, disaitCélénie
tout bas, mais je ne puis l'épouser après avoir appartenu à un autre. Il me croit honnête comme était sa mère, comme était sa sœur, comme je devrais être.
Gélénie demeura silencieuse, M"^ Jacotinne s'obstina point.
Les deux femmes ne songèrent même pas à prendre leur repas du soir. Elles se mirent au lit. M^'^Jacotin embrassa sa fille comme lorsqu'elle était petite.
— Tu ne veux rien me dire?
Gélénie ne répondit pas.
Et cependant! qu'elle eût souhaité pouvoir confier à sa mère les causes de sa peine et de sa détresse, lui demander conseil, pleurer sa faute et obtenir son pardon, mais il lui parut inutile d'infliger cette tristesse nouvelle à la pauvre femme.
M""^ Jacotin, soucieuse, demeura éveillée; elle entendit Gélénie qui pleurait et prononçait tout bas des mots qu'elle ne pouvait percevoir.
Enfin, brisées, elles s'endormirent.
Il faisait presque jour.
M. de Preis^ney avait, ce malin-là, rendez-vous avec un entraîneur, à Chantilly ; il s'était levé de bonne heure, laissant M"® Héloïse Haudoin reposer dans l'intégralité de la couche amoureuse.
Vers dix heures, la femme de chambre apporta le courrier de Mademoiselle et fit entrer la lumière de son aurore tardive. Héloïse parcourut quelques coupures de journaux adressés par le Courrier de la
Presse où l'on parlait beaucoup de sa toilette et très peu de son talent.
Elle s'en contenta et ouvrit une lettre dont elle avait reconnu la provenance.
— Pourquoi Gélénie m'écrit-elle ?
Elle lut.
(( Je viendrai te demander à déjeuner demain. Je t'embrasse. Gélénie. »
— C'est court, mais c'est bien. Demain, c'est aujourd'hui, et il est onze heures, il est temps de songer aux rafraîchissements.
Elle sonna. Ses ordres donnés elle s'efforça de hâter la toilette que comportaient son état et sa destinée.
On achevait de la coiffer lorsqu'on introduisit Gélénie.
— Je suis bien indiscrète, mais j'ai g'rand besoin de te voir, dit Gélénie en l'embrassant.
— Tu n'es jamais indiscrète, et je te vois si rarement que je suis bien heureuse ; depuis que ton Monsieur Archambault est arrivé, tu es venue deux fois sans me trouver. Ou'as-tu donc, tu es pale, on dirait que tu as pleuré?
— Moi, rien, dit Célénie. Elle fit signe à Heloïse que la présence de la femme de chambre empêchait une explication. La toilette terminée, elles passèrent à table.
— Servez et laissez-nous, dit Héloïse à son valet de chambre.
Lorsqu'elles furent seules, Héloïse Audoin prit doucement la main de Célénie.
— Tu souffres? ma petite, qu'as-tu donc? tu sais bien que je t'aime, tu peux tout me dire ; autrefois nous n'avions point de secrets.
Elle s'était levée de table et avait entouré Célénie de ses bras et doucement l'embrassait.
Célénie pleurait.
— Je suis trop heureuse et trop malheureuse, et je suis la cause de mon malheur.
— Quelle histoire ! raconte, tout ce que j'ai est à toi.
— Mais je n'ai besoin de rien. Je veux seulement parler avec toi que j'aime de ce qui m'arrive. Je deviendrai folle. M. Archambault me demande en mariage...
— Tu es adroite toi ! Mademoiselle a
des pudeurs, je suis honnête, je suis...
— Je t'assure que je n'ai rien fait pour cela, du reste, je refuse.
— Tu refuses ! dit Héloïse avec stupéfaction.
— Je refuse. Célénie devenue grave continua :
— M. Pierre Archambault me demande d'être sa femme, parce qu'il me croit irréprochable. Il connaît Célénie Jacotin, la fille du capitaine Jacotin et de l'excellente femme qu'est ma mère. Il se dit que je ne manque point de charme et d'agréments physiques. Il pense sans oser le dire que je ne réussirai point au théâtre : il nf aime et a deviné que je l'aimais. D'un beau geste, il a rejeté les préjugés de sa caste et de son éducation. Intelligent, il a tout pesé et apprécié avant de prendre sa détermination. Il a fait le sacrifice de ses relations, de sa place sociale dans la ville de province qu'il habite, sachant que les femmes du monde s'éloigneront de sa femme qui a failli devenir une actrice. La connaissance de l'esprit malveillant de ces concitoyens
lui a révélé tout ce qu'on dirait de moi et de lui, il a prévu les froissements et les avanies dont je serai la cause et il n'a pas hésité à vouloir que je partage sa destinée.
— Que tout cela est beau ! interrompit Héloïse.
— Ne plaisante pas. Je souffre trop. Je ne puis accepter tous ces sacrifices. Pierre a ag-i ainsi parce qu'il me croyait digne de lui. Je ne puis être sa femme après avoir été la maîtresse d'un autre. Devant les calomnies que fera-t-il et surtout queferaisje ? s'il apprenait un jour la vérité.
— Jean Liébaut est mort Tan dernier, jamais il ne saura rien !
— Peut-être, mais quelle souffrance serait la mienne d'avoir trompé cet homme bon et désintéressé à qui je devrai tout. Et puis enfin il peut s'apercevoir que je ne suis point aussi nouvelle qu'il le croyait. Je ne veux pas de comédie, ni que Pierre soit dupe des apparences, j'ai demandé à le voir demain et
— El tu vas lui raconter la chose, ma pauvre petite, il n'y a rien à faire de toi.
Tu arrives à te faire aimer d'un homme riche. Ce n'est pas banal ! tu trouves, comme dit ma mère, un excellent établissement. Tu es dans la situation de celui qui gagne le gros lot à la loterie de la vie, et parce que tu as eu quelques rendez-vous, écrit une demi-douzaine de lettres d'amour et oublié la décence autant de fois, tu veux t'arranger pour que cette chance te fuie, tu es stupide.
— Je suis honnête, je ne puis me résoudre à une telle vilenie.
— Et lui, ton 'Monsieur Archambault, penses-tu que tu sois sa première passion ? après tout je ne vois pas pourquoi les femmes n'apporteraient que du neuf quand les hommes sont tous d'occasion.
— C'est différent, dit Gélénie.
— Il s'imaginera qu'il épouse une veuve, sans enfants. Je ne lui dirais rien et jamais il ne saura rien. Tu seras heureuse, ta mère aussi, ne dégoûte donc pas le hasard de répandre ses bienfaits parmi nous !
— Non, ma chère, la vie serait intolérable, je me connais bien. Cette pensée,
que j'ai récompensé cet homme par un tel mensong-e, serait Tangoisse de toute mon existence, Tentrave et le fardeau dont rien ne me délivrerait, je lui dis tout demain.
Héloïse Audouin haussa les épaules.
— Que répondra-t-il ? interrogea-t-elle.
— C'est l'inconnu, il ne peut refuser de me rendre un peu d'estime présente, tout en méprisant mon passé.
— Et s'il se retire?
— Mais je n'espère pas qu'il persiste dans sa résolution de m'épouser. C'est ce qui me désole, car je Taime, lui. Ce n'est plus les sentiments niais et curieux d'autrefois, c'est de l'amour solide, réfléchi, venu lentement.
Pierre est bon, beau, intelligent, il souffrait, j'ai senti qu'il avait besoin d'affection, de dévouement, que ma présence transformerait sa vie, je l'ai aimé, et ces amours-là ne finissent qu'avec le cœur qui les a conçus.
— Tu es trop dramatique, trop Dumas fils, pas assez femme d'affaires. Ah 1
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comme j'aurais mené la tienne. Et ta mère, tu lui as confié tes ennuis ?
— Jamais ! Pauvre femme, elle en mourrait. C'est un vieil ami de Pierre et de nous qui est venu hier faire la demande, j'ai répondu que je refusais pour une raison que je ne pouvais dire qu'à M. Arcliambault lui-même.
Les deux femmes avaient terminé leur repas. Gélénie n'avait point eu faim. Elles passèrent dans le petit salon, s'assirent sur un canapé et Célénie, le front appuyé sur l'épaule d'Héloïse Audouin, pleura long-temps.
Son amie l'apaisa par des caresses et des baisers.
Vers quatre heures Célénie annonça qu'elle allait partir.
■— Ma petite, dit M"" Héloïse, tu vas rentrer en voiture, tu es trop fatiguée.
]ypie Audouin sonna.
— Allez chercher une voiture pour Mademoiselle.
Puis elle s'efforça de la consoler encore et lui dit enfin :
— Pourquoi n'as-tu pas accepté? quelle bizarre idée d'avoir compliqué une chose si simple par des scrupules pareils.
— Chacun a son opinion ! répondit Gélénie.
— Encore une fois, il n'y a rien à faire de toi, reviens me dire la fin du roman, tu sais que tu ne me g-énes jamais.
Elle l'embrassa.
— Tu es bonne, toi, dit Gélénie, mais tu ne me comprends pas.
La voiture attendait, Gélénie partit.
M"^ Audouin entendant le fiacre s'éloigner, pensa :
— Peut-on ainsi g-âcher sa vie !..
Célénie n*avait pas dormi plus cette nuit que la précédente.
— C'est demain qu'il vient, pensait-elle, et il faudra tout dire !
M"^Jacotin avait marqué par de muettes tendresses qu'elle plaignait sa fille et que son afTeclion l'entourait. La pauvre femme s'efforçait de pénétrer la mystérieuse décision de Célénie. Elle avait encore tenté de l'acheminer vers des aveux, mais sans
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aucun succès. Elle avait essayé de lui démontrer que c'était une folie de repousser une telle demande.
— Serait-ce toujours pour ce maudit théâtre ? se demandait elle avec anxiété, quel malheur pour nous ! Peut-on refuser un parti pareil, un jeune homme si bien et si riche ?
Et M'°° Jacotin, qui songeait à ses soucis pécuniaires et aux difficultés futures, se désolait en silence et en vain.
Pierre devait venir à deux heures.
Célénie avait dit à sa mère cette phrase brève, sur un ton qui repoussait toute contradiction :
— Je veux être seule avec M. Pierre.
Célénie, vêtue de noir, avait le visage
pâli par l'émotion et le défaut de sommeil. Sa beauté attristée avait un charme effrayant, la confusion et les regrets lui donnaient une expression grave et de franchise évidente.
Célénie n'était plus une jeune fille, la vie n'avait point de mystères pour elle, aussi sa résolution était prise de parler