TRANSITOIRE OU LIMITÉ
Avec la latitude laissée au début du célibat en général. soit plus de 30 ans en moyenne pour les garçons, aucune date précise ne peut être assignée à celui-ci. Néanmoins, il doit être distingué du célibat indéfini, par ses causes fugaces, passagères. Il est relatif, sans rien d’absolu, et subordonné à la gêne, la privation, la soufifance que l’on éprouve à n’être pas marié. La prostitution publique et privée des villes supprime, il est vrai, ce critérium par la rapidité des communications, mais les unions libres, immorales, qui se forment alors en restent la démonstration suffisante.
Si, pour la majorité des jeunes gens du jour, 30 à 35 ans est la limite naturelle de la vie de garçon, pour bien en jouir sans peines ni soucis et s’amuser librement, il en est encore beaucoup, comme il y a
CÉLIBAT
un demi-siècle, à qui cette vie pèse dès 25 ans. Prenant leur titre d’hommes au sérieux et préoccupés de montrer qu’ils en sont dignes, en commençant activement leur carrière, ils aspirent dès lors à se mettre en ménage. Cette impulsion est si naturelle et physiologique, que peu y échappent. Ceux qui n’y cèdent pas légitimement, publiquement, le font en cachette, d’une manière occulte, immorale.
Le jeune homme, à cet âge, n’éprouve plus en effet, comme à 20 ans, le besoin impérieux de courir, jouer, sauter, danser et se dépenser ; il se calme et tend à se ranger. Peu font exception à cette règle; ce sont les paresseux, les libertins, les débauchés. Parvenu au développement complet de son organisme et de ses lacultés, de ses forces physiques et morales, en possession de tous les avantages de la vie, tout garçon raisonnable veut être pris au sérieux. La plupart, ayant un métier ou une profession, cherchent alors à en tirer tout le profit possible, en rapport avec leur activité, leur adresse ou habileté. Ouvriers et employés de tout genre en justifient par les exigences rémunératrices de leurs travaux ou leurs services. Ils dictent et imposent leurs conditions. Personne n’a plus le droit alors de les traiter en enfants, en mineurs. A la moindre observation des parents ou la plus légère remontrance pour faire respecter leurs droits d’expérience et d’autorité : « Ne suis-je pas un homme? » répondent-ils fièrement aussitôt.
Il faut immédiatement les prendre au mot, d’autant plus que les premiers à tenir ce langage sont d’ordinaire les plus extravagants. S’ils sont hommes,
PROLDNG
ils doivent en accepter les charges, en remplir les devoirs et les obligations. Cessez donc, parents, toute subvention bénévole à leurs plaisirs, leurs dissipations, leurs jeux et leurs folies de garçon. Laissez-les aux prises avec leurs propres ressources pour mieux leur apprendre à en reconnaître rinsuftisance et juger de leurs forces pour mener joyeuse et libre vie de célibataire, sans soucis ni tracas.
Toutes les carrières permettent au garçon sérieux et raisonnable de se marier de 25 à 28 ans, aussi bien dans Tindustrie et le commerce que dans l’agriculture. Les professions libérales, malgré les longues études et le noviciat exigé, ne font pas exception, sinon pour ceux qui s’y engagent par vocation, sans aisance ni fortune, surtout s’ils ambitionnent et aspirent, par leurs facultés supérieures, à conquérir les premières places. Dans la lutte des concours qui s’établissent avec leurs rivaux, ils doivent se consacrer tout entiers àfleur spécialité pour arriver sûrement au but et en obtenir tous les avantages. C’est une maîtresse jalouse qui souffre rarement une rivale. •• Le célibat prolongé est exceptionnellement légitime dans ce cas et souvent même indéfini.
Ainsi le font tous les garçons sensés à cette époque favorable de la vie pour inspirer l’amonr et le faire partager. Avec le jugement et la réflexion que la raison donne, l’homme est dans les meilleures conditions pour choisir mûrement une compagne de 20 à 22 ans, suivant ses goûts, ses desseins, sa profession et qui puisse le seconder dans ses affaires. Exempts de tout attachement sérieux et regrettable, car il ne
CÉLIBAT
s’agit guère que d’amourettes jusque-là, ils peuvent se donner et s’abandonner l’un à l’autre dans toute la pureté de leur cœur et de leurs sentiments. Ce sont les gages des meilleures unions; tandis que la prolongation du célibat amène fatalement des relations illicites, frauduleuses ou de contrebande, source de concubinage, de libertinage et de débauche.
Pour beaucoup d’artistes des deux sexes, le célibat prolongé ne cesse souvent que par un mariage forcé, comme celui de Panurge. L’exemple de Molière en est le plus frappant. Entraîné, surmené par ses triples fonctions d’auteur, d’acteur et de régisseur de sa troupe, il se laissa aller à des amours faciles avec ses actrices favorites jusqu’à 40 ans. Le grand poète comique crut alors faire sagement, après une carrière si agitée et si tourmentée, d’épouser une jeune femme, qui pouvait être sa fille, comme on l’a dit malicieusement. Elle semblait devoir rajeunir et embellir la fin de sa vie dans le aalme, la paix et le bonheur domestique. Au contraire, la coquetterie et l’indifférence d’Armande Béjart fut une source nouvelle de tourments, de chagrins et de jalousie qui empoisonna et abrégea les jours de ce grand génie. Conséquence fréquente du célibat prolongé; on croit rester jeune en vivant hors du mariage et de la famille où fon se fatigue et fon s’use le plus. On prétend recommencer la vie lorsqu’elle commence à s’éteindre et elle s’évanouit dès lors plus rapidement.
Les indifférents les plus faibles et timorés finissent souvent de même quand, après de longues années
PROLONGÉ
d’un triste et morne isolement, quelqu’un vient s’emparer, non de leur cœur dont ils manquent, mais de leur esprit pour le dominer. Les plus sots mariages, des unions disparates se font ainsi sur le retour; ceux-ci en s’alliant à une servante maîtresse, celles-là à de vieux routiers, d’anciens militaires ou veufs qui les prennent pour les servir, quand ce ne sont pas de jeunes drôles convoitant leur magot pour s’amuser et les abandonner ensuite. Tel est le couronnement ordinaire du célibat prolongé.
Les causes en ont bien changé depuis un demisiècle ; de forcées qu’elles étaient, comme nous l’avons montré à \ Origine, la plupart sont devenues volontaires ou facultatives pour le plus grand nombre. L’égalité des droits des enfants aux biens de leurs parents n’y retient plus guère, comme sous la législation du droit d’aînesse, une foule de puînés des familles nobles, forcés d’entrer dans les ordres religieux ou l’état militaire, à défaut de pouvoir se marier selon leur naissance et leur éducation. Malgré la persistance légale de ce droit aristocratique dans certains États monarchiques, comme l’Angleterre et l’Allemagne, cette coutume s’affaiblit et tend à disparaître du fait même des parents, comprenant mieux leur devoir de laisser en mourant, sinon une part égale à leurs enfants, du moins proportionnée à leur position.
Le régime ancien des familles souches et la situation (Théritier associé, retenaient tant d’individus dans le célibat prolongé par la difficulté de s’établir.
ont aussi disparu sous le souffle de la liberté et de l’indépendance universelles. Elles ne persistent plus qu’à l’état d’exception dans certaines contrées victimes de la conquête, ayant conservé ces habitudes par esprit de nationalité et comme une protestation vivante contre leurs oppresseurs. Tels sont les Zadrugas ou associations agraires, visitées en 1884 par M. de Laveleye, chez les Slaves du Sud, en Croatie. Là, des familles patriarcales vivent en communauté sur un domaine collectif et indivisible, sous la direction d’un chef élu, le plus âgé ou le plus capable. Chacune représente une personne civile pouvant agir en justice et d’une durée perpétuelle. Aucun membre n’a le droit d’en demander le partage, d’en vendre, ni d’en aliéner une portion. Le droit de succession n’y existe pas plus que dans les communautés religieuses ; mais chaque famille a sa part égale des produits et les enfants héritent à la mort des parents de leurs elfets mobiliers et personnels. Ils se marient entre eux et la fille reçoit une dot, tout en vivant en commun au nombre de 34, couchant tous dans la même pièce en hiver, afin de profiter de la chaleur du poêle, placé dans le mur mitoyen avec la salle à manger. Chaque couple et veuve avait sa petite chambre séparée en été, dans un bâtiment parallèle en arrière. Comme une sorte de ruche, ces cellules s’ouvraient sur une galerie couverte; le bâtiment s’allongeant à chaque nouveau mariage.
Plus primitives sont encore les habitudes dans les grandes exploitations en Hongrie. Toutes les femmes des ouvriers, des bouviers et valets de ferme, habitent
PROLONGÉ
la même pièce a,vec leurs enfants et y préparent isolément la nourriture de la famille. Les maris seuls ne sont pas admis dans ce gynécée. Ils couchent dans les écurieS; les étables et les granges. Les enfants cependant ne manquent pas.
Tels sont les derniers vestiges de la communauté de famille qui a existé dans le monde entier aux époques' primitives. C’est le ysuo; des Grecs, la gens romaine, \si cogna tio signalée par César chez les Germains, le lignage des communes du moyen âge. Les constructions colossales, divisées en cellules comme les alvéoles des ruches d’abeilles, trouvées au Mexique lors de la découverte du nouveau monde, sous le nom de pueblos, étaient la même chose. {Revue des Deux 3Iondes, juin 1885.)
Ces communautés de famille ont existé dans tout le centre de la France jusqu’à la Révolution française et ce régime ancien se retrouvait encore dans quelques villages de Champagne, lors de la révolution de 1830, par la réunion dans une pièce unique, contenant trois à quatre lits, de cinq à six vieilles fdles sœurs n’ayant pu se marier. Ailleurs aussi, notamment en Bretagne, où les mœurs et les habitudes changent le moins, ces vieilles coutumes familiales persistent encore. La veuve d’un ancien marin a conservé autour d’elle jusqu’à sa mort, arrivée récemment à 85 ans, ses quatre filles célibataires, dont l’aînée avait soixante-trois ans. Après la mort de ses parents, le fils aîné d’un vieux serviteur de l’É tat dans la marine est également resté dans le célibat prolongé avec ses deux sœurs. Compositeur distingué,
CÉLIBAT
il a préféré leur servir de Mentor, après en avoir été le maitre, que de s’en séparer. Le goût de l’indépendance, qui pousse à l’individualisme à outrance, n’a donc pas encore éteint partout le sentiment de solidarité de la lamille.
Le mariage présente cependant une particularité remarquable, étonnante dans cette province. Les habitudes de moralité qui y régnent dans la jeunesse, comme on l’a vu auxÆ’//e/5, sembleraient devoir rendre le célibat rare et les mariages précoces. Au contraire, le nombre des célibataires est très considérable. 11 estj d’après les statistiques de M. Loua, plus élevé qu’en Normandie, où la crainte exagérée d’îivoir charge d’enfants paraît devoir le rendre plus fréquent. Il y a 198 mariés eu Normandie contre 100 célibataires, tandis qu’il y en a seulement 132 en Bretagne sur le même nombre de célibataires. Le mariage moins fréquent ici est aussi plus tardif; c’est-à-dire à un degré exceptionnel dans presque toute la province. Après les départements méridionaux des Hautes et Basses-Pyrénées, c’est dans celui d’Ille-et-Vilaine que l’on se marie le plus tard : les garçons à 31 ans en moyenne, les filles à 29, comme dans celui des Côtes-du-Nord.
Le mariage dure ainsi moins en Bretagne qu’en Normandie; ici vingt-neuf ans en moyenne et seuiement vingt et un là. 11 n’est pourtant pas exact d’opposer, comme on le fait, la prévoyance normande à fimprévoyance bretonne. La famille rurale en Normandie abuse de la prévoyance après le mariage, tandis qu’en Bretagne elle en use avant par la cou-
PROLONGÉ 347
stitiition d’une économie, l’achat ou la location d’une petite terre.
La fécondité de ces mariages tardifs est frappante par raugmentation rapide de la population, d’autant mieux que les enfants nés hors de la famille sont très rares. La période de 1874 à 1878 présente ainsi 88,165 enfants légitimes et 2,903 naturels, villes maritimes comprises. Dans les mariages, la fécondité de la femme bretonne de quinze à quarante-cinq ans est par rapport à celle de la femme normande presque comme 100 est à 60. Aussi l’accroissement de la population est-il constant, excepté dans les Côtes-du- Nord, où des causes spéciales l’ont mis en suspens depuis quelques années. Il était de 57,972 dans le dernier recensement quinquennal de 1876 à 1881 et s’était élevé à 180,369 habitants durant les vingt années précédentes de 1856 à 1876; ce qui en portait le chiffre total à 3,021,000 individus, près d’un million^de plus que la Normandie, dont la perte de 133,142 habitants résultait en grande partie de l’excédent des décès sur les naissances.
Les lois en vigueur, il y a moins d’un demi-siècle, pour prohiber le mariage à tout garçon sans moyen d’existence, dans certaines parties de l’Allemagne, sont aussi tombées en désuétude. Les mineurs du Hartz ni les ouvriers ^ de la Carniole ne se soumettraient volontiers actuellement à des mesures aussi contraires à la liberté humaine. Ce qui pei’siste, ce sont les mœurs déplorables produites par ces règlements attentatoires à la dignité de l’homme. Ne pouvant se marier à l’âge où la nature leur en faisait un
CÉLIBAT
besoin, ces ouvriers contractaient des unions libres, illicites, que, par un renversement de leurs devoirs, les parents des jeunes filles étaient obligés de tolérer. Us devaient même les favoriser par l’impossibilité de condamner leurs filles au célibat. Ils se chargeaient dès lors des enfants en provenant et une sorte de concubinage s’établissait ainsi dans leur foyer, sous leurs yeux, sans que ces enfants pussent être légitimés avant l’àge où le mariage était permis. Ce fait s’oliservait surtout dans le district de Solanges.
Une tradition immorale est résultée de ce fait en Allemagne. C’est la tolérance de l’illégitimité. Elle est de 21 sur IQO enfants en Bavière, au lieu de 6 à 7 en France et en Belgique, où ces obstacles au mariage n’existent pas. La fille-mère n’est pas là comme ici méprisée et montrée au doigt par la société qui l’entoure. Ce cas est si commun, que l’on y fait à peine attention. On excuse celle-ci, on plaint celle-là et l’on ne tient aucun compte de la multitude. La fillemère peut élever publiquement son ou ses enfants dans sa famille, sans avoir à subir ni reproches, ni mépris, ni honte de sa faute. Cela ne l’empêche ni de se placer, ni de se marier plus tard avec un autre que le père putatif de son enfant.
Le service militaire même n’est plus guère une cause de célibat prolongé que pour ceux qui le veulent bien. Avec la réduction graduelle du service actif de sept à cinq ans et même de trois en perspective, l’homme est toujours libre à 25 ans de rentrer dans ses foyers pour se marier. Les filles l’attendaient bien jusqu’à28 ans, avant les récentes lois
PROLONGÉ
de 1872 sur le service obligatoire et réduit pour tous. Admettre qu’il eutraîne au célibat prolongé de vingt à vingt-cinq ans 385,025 garçons en France n’est pas sérieux. Ce noviciat au mariage est nécessaire pour fortifier leur constitution et en faire de bons et valeureux générateurs, s’ils n’abusent pas de leur virilité précoce. Le mariage avant cet âge les y expose fatalement et, pour n’être qu'une exception, ces mariages prématurés se distinguent ordinairement par une génération chétive et rare. Le célibat prolongé n’est donc plus imposé, forcé, par ces diverses causes légales, comme autrefois.
Elles sont bien plutôt volontaires et sociales. L’immigration si considérable des ruraux dans les villes le favorise principalement: d’une part, en rendant moins nécessaire la vie intérieure, le ménage, pour les immigrés, la plupart du sexe masculin; d’autre part, en déterminant dans les départements d’où proviennent ces immigrés, en particulier dans la Savoie, la Creuse, le Cantal, un excédent de filles qui trouvent difficilement ou tardivement à se marier. La préférence accordée par les chefs d’administration et les maîtres de maison aux employés et domestiques non mariés, entraîne aussi la prolongation du célibat.
L’inscription maritime et les voyages au long cours retardent les mariages, particulièrement en Bretagne. L’émigration lointaine des natifs, en séparant les habitants des mêmes localités, semble retarder les mariages, spécialement dans les Pyrénées. Les longs apprentissages, les nombreux examens, les stages
CÉLIBAT
prolongés ou surnumérariats, empêchani d’obtenir promptement une position sociale suffisante pour subvenir aux besoins d’un ménage, prolongent le célibat. Les nombreuses formalités, les frais, les délais exigés pour le mariage paraissent parfois motiver et prolonger le célibat de nos compatriotes, et surtout des étrangers établis en France. {Remarques démographiques sur le célibat en France par le docteur G. Lagneau.)
beaucoup de personnes sont encore retenues dans le célibat transitoire par nécessité et devoir. La misère, le défaut de ressources, le soutien des parents vieux ou infirmes, la difficulté d’une position indépendante, des raisons de santé, comme une faiblesse de constitution, l’opposition des parents pour se marier à son gré, sont des causes parfaitement légitimes, autorisées et avouables, de sa prolongation. Certaines obligations et des professions incompatibles avec le mariage, comme celles de militaire, marin, commisvoyageur, peuvent encore le justifier, tant qu’il est obligatoire, forcé.
11 est même indiqué à temps, aux jeunes gens blonds, lymphatiques ou strumeux, pâles, froids, anémiques, dont la puberté a été lente, tardive et peu accentuée par les signes caractéristiques du développement de la barbe, des poils, et l’accroissement marqué des organes génitaux. Ceux qui restent efféminés à c«t âge par la peau fine et blanche, la taille svelte, mince, élancée, à la voix aiguë et fiûtée, eunuchoide, avec une grande timidité, n’ayant que des désirs sexuels vagues, inceilains,
PROLONGÉ
passagers, des érections éphémères, incomplètes, sans pollutions, n’ont pas à s’engager légèrement dans les liens du mariage. Ils doivent toujours attendre que les signes opposés se manifestent, surtout s’ils se sont livrés préalablement à la masturbation.
Une complexion faible, délicate, efféminée et un tempérament lymphatico-nerveux, dénoncés par la remise d’un an ou deux au conseil de révision pour le service militaire, entraînent la même indication. La plupart de ces garçons sont engagés bien à tort dans les sciences, les lettres, les arts, sinon des professions sédentaires analogues, à défaut de pouvoir déployer la force et l’activité nécessaires dans l’industrie, l’agriculture et le commerce, ou bien ils sont placés dans les bureaux. Leurs goûts studieux, des habitudes solitaires, une imagination vive ou une vocation précoce en sont ordinairement les motifs déterminants. Assidus au travail, préoccupés de leurs études, leurs conceptions, ils ont le cerveau en excitation permanente, au détriment du système musculaire, surtout s’ils ont d«s occupations sédentaires, sans exercice dans l’intervalle. Que l’anémie s’ensuive et les voilà aussitôt menacés de faillites dans leurs amours, surtout si elles n’ont pas lieu dans des conditions parfaitement normales, s’ils ont commis des excès ou des abus antérieurs. Leur cerveau surexcité et surmené ne les laisse plus libres, ni maîtres d’eux-mêmes par le trouble de l’imagination. Une simple faillite intersexuelle suffit à déterminer alors une faiblesse génitale, résultant de l’im-
352 CÉLIBAT
pressionnabilité morbide de leur système cérébro-
spiiiaJ.
Tous ceux dont les sens atones, paresseux, engourdis ou de mauvaises habitudes ne leur font pas sentir le besoin impérieux du mariage ne doivent pas se marier, sans s’être préalablement assuré? de leur virilité près des femmes ou du médecin, notamment lorsqu’ils sont tristes, nostalgiques, misanthropes , mélancoliques, hypocondriaques. La masturbation chez ces individus est souvent suivie d’aberrations génésiques ; un certain nombre sont ainsi frappés d’anaphrodisie morbide excluant absolument le mariage, comme l’anaphrodisie sexuelle dont le tableau et les exemples sont relatés dans rimpuissance physique et morale.
Les maladies aiguës et chroniques, surtout celles des organes génitaux, spécifiques et contagieuses, exigent impérieusement de prolonger le célibat jusqu’à guérison complète. Il doit cesser immédiatement au contraire pour ceux qui entretiennent des intrigues cachées, des relations honteuses, embarrassantes et coupables, comme l’adultère et le concubinage. Autrement, on s’expose aux plus graves conséquences de cet état illégal en encourant le danger de le rendre indéfini. Il est à désirer, seulement pour tous ceux qui se sentent éloignés du mariage par leurs passions et leurs vices ou qui s’y savent inaptes. Si tous ces gens-là en faisaient plus volontiers le sacrifice, il y aurait moins d’adultères, de séparations scandaleuses, de divorces immoraux et de mariages stériles.
PROLONGÉ
La prolongation du célibat en entraîne fatalement l’habitude et sa plus redoutable conséquence est d’y rester indéfiniment. On s’y accoutume d’une manière insensible et le besoin du mariage diminuant d’autant, on en arrive graduellement jusqu’à le redouter par les accrocs dont on s’est rendu coupable ou dont on a été témoin ou complice ; les mauvais ménages obser- Tés ou rencontrés étant de plus en plus nombreux en avançant en âge. Le célibataire sur le retour ne connaît guère les bons, n’y ayant pas accès pour cause. On s’autorise dès lors tacitement d’y persévérer et, l’àge arrivant bientôt, on s’en fait un prétexte pour y rester. Les indifférents, les libertins et les débauchés n’ont souvent pas d’autre raison à donner, en disant qu’ils y sont restés par hasard, faute d’une occasion favorable pour se marier. La plupart finissent leur vie dans le concubinage ou des relations occultes et prolongées, dont on peut accuser presque à coup sûr ceux qui parlent ainsi, quand ils ne sont pas anaphrodites ou onanistes.
Un autre danger réel est de ne plus rencontrer l’occasion de se marier à un certain âge. Dès que celui-ci est passé, pour les garçons comme pour les filles, ce n’est pas précisément une recommandation pour être agréé, accepté, ni recherché ensuite. On perd toujours certains avantages essentiels, même en on gagnant d’autres avec le temps. On se dit réciproquement que pour avoir tant tardé, il doit exister des causes de refus; à défaut de les connaître, on les
CÉLIBAT
soupçonne et les deux sexes restent ainsi dans le célibat faute de s’entendre.
Une conséquence plus immédiate, c’est la démoralisation, par les abus, les excès . ou les privations, causée par l’isolement et les maladies, la folie, le suicide, c’est-à-dire la mort en résultant. La statisti(iue montre qu’à partir de 22 ans environ, le garçon présente une plus grande mortalité que le marié, approximativementcomme 3 est à 2. Le suicideestaussi plus fréquent chez le célibataire que chez le marié. 11 est surtout commun chez la jeune fille, par suite de séduction et de délaissement. La folie est aussi plus fréquente. Sur 100,000 garçons, on compte 38 criminels et 18 seulement sur le même nombre de mariés. Les séductions, les adultères, la plupart des avortements, des infanticides, des abandons d’enfants, sont les conséquences de relations extra-matrimoniales. Le célibat en 1881 a donné naissance à 70,079 enfants illégitimes et à 74,118 en 1885. Or à 21 ans, âge de l’appel à l’armée, alors que sur 1,000 garçons légitimes, il en survit 658, sur 1,000 illégitimes, il n’en survit que 260. La mortalité des premiers do 342 par 1,000 de 0 à 21 ans, s’élève à 740 pour les seconds. Le célibat est le principal motif de' la prostitution et de la propagation des maladies vénériennes très fréquentes et trop souvent transmissibles directement et héréditairement. (Lagneau, loco citato.)
C’est le plus grand danger de ceux qui se -marient ensuite ou plutôt de celles qui les épousent. Des reliquats de maladies contagieuses, contractées long-
PROLONGÉ
temps avant et auxquelles on ne pensait plus, reparaissent parfois chez les viveurs et les libertins par les excès même du mariage avec une jeune femme. Les intrigues compromettantes, les mauvaises connaissances sont aussi à redouter comme essentiellement nuisibles dans le même pays, la même ville. Beaucoup de parents n’y font pas assez attention. L’habitude suffit à rendre ces unions suspectes. Le garçon de 30 à 40 ans, par exemple, parvenu à cet âge en cherchant toutes les occasions de s’amuser, comme on dit, vivant avec l’une et l’autre, brune ou blonde et parfois noire ou rouge, n’en conserve-t-il pas toujours quelques restes après être marié? S’il ne les cherche plus en étant blasé ou éreinté, est-il admissible qu’il les évite, les manque, lorsqu’elles se présenteront? Non. Fuyez le naturel, il revient au galop. C’est là un danger réel pour le bonheur futur des mariages contractés dans ces conditions. Plus le célibat s’est prolongé et plus le danger est grand. On ne rompt pas facilement avec ses habitudes de galanterie à un âge aussi avancé.
On s’expose donc de plus en plus à toutes ces tristes conséquences par la prolongation du célibat volontaire, sans pouvoir même les éviter en se mariant ensuite. Si tant de vieux meurent rapidement en épousant des jeunes filles et réciproquement, la cause n’en est souvent que dans leur célibat prolongé. Hâter le mariage, quand rien ne s’y oppose, préviendra tous ces accidents. La prophylaxie en est donc facile et siire en protégeant le physique et le moral à la fois. A cet effet, voici les mesures pro-
CLIBATÉ
posées -par M. Lagneau pour atténuer ces conséquences du célibat prolongé.
Abréger le plus possible la durée du service militaire, en réunissant les jeunes soldats dans des camps d’instruction où ils échapperont plus facilement aux maladies vénériennes, à la tuberculose et à la fièvre typhoïde, si fréquemment contractées dans les casernements urbains.
Restreindre l’immigration des ruraux dans les villes, où ils se marient moins et plus tardivement, en limitant les travaux publics qui, par l’élévation des salaires, attirent campagnards et étrangers.
Faciliter la prompte 'obtention d’une position sociale permettant de se marier, en hâtant l’apprentissage par des écoles professionnelles, en diminuant les trop nombreux et trop encyclopédiques examens, les trop longs stages et surnumérariats.
Simplifier les formalités^ diminuer les frais, abréger les délais relatifs au mariage entre nationaux et entre nationaux et étrangers, si nombreux dans notre pays.
Protéger davantage par la loi la jeune fille contre la séduction et le délaissement.
Obliger le père naturel à subvenir, par une pension, à l’entretien de l’enfant illégitime, comme dans la plupart des pays étrangers.
Pourvoir à l’entretien des enfants trouvés, abandonné», assistés, secourus, la plupart illégitimes, par une surtaxe prélevée, comme anciennement à Rome, sur les célibataires qui les procréent.
CELIBAT PAR AMOUR
Aimer et être aimé étant l’incitation primordiale du mariage et la condition essentielle de sa réalisation, comment l’amour peut-il être une cause de célibat? Cela semble un paradoxe, une antithèse. Rien de plus naturel, quand on s’aime à deux, de s’unir par le mariage. Tous les amoureux^ garçons et filles, l’entendent bien ainsi. «Je t’aime, tu m’aimes; unissons-nous», est un refrain devenu trivial à force d’être répété. C’est pour le suivre trop à la lettre, en faisant dévier ce sentiment si pur du cœur en une vulgaire passion des sens, que tant de gens des deux sexes restent célibataires dans des unions libres.
Méconnaître ce fait évident et positif, c’est fermer les yeux. L’amour le plus pur et idéal conduit et entraîne au célibat, comme le plus vulgaire et grossier, monstrueux même. Les exemples en abondent et frappent tous les regards, comme on dit par indulgence, pour mieux les tolérer. 11 suffit, pour les apercevoir, de ne pas confondre tous les cas où
CÉLIBAT
l’amour entretient le célibat, en distinguant le célibat par amour, tout à fait exceptionnel, du célibat amoureux, devenu la règle presque générale parmi les garçons de 20 à 35 ans.
De cette foule d’adolescents et d’adultes des deux sexes qui affluent dans les grandes villes pour y trouver du travail, l’instruction ou le plaisir, et dont Paris est le principal centre, est-ce que la majorité n’y fait pas aussi l’apprentissage de l’amour ? N’est-ce pas le but de ces promenades, ces réunions publiques, bals, concerts, théâtres, où l’on se coudoie pêlemêle sans se connaître et où tout se rencontre pour lexciter et le provoquer? Les étudiants du quartier latin n’en sont plus les seuls stagiaires accrédités comme autrefois. La démocratie a tout envahi ; elle règne en souveraine par le nombre, là comme partout, et marque chaque jour son empire par l’accroissement de la prostitution publique et surtout clandestine ainsi que l’illégitimité.
Tous ces nombreux célibataires ayant des désirs érotiques et des besoins sexuels à satisfaire, dont la tleur de jeunesse se fane on ne sait où ni comment, n’est-ce pas aussi à la prostitution qu’ils ont recours, aux unions clandestines, illîcites, aux relations adultères, sinon abjectes, comme les souteneurs, les pédérastes, les sodomistes, les saphistes,e^ tutti quanti? De là le célibat du libertinage, du concubinage et de l’abjection, où se réfugient et restent indéfiniment la plupart de ceux qui ont vécu de la sorte. Tout en étant Tamour de ces gens-là, ce serait profaner ce nom que de les comprendre sous ce titre
PAR AMOUR
et de l’appliquer à des liaisons coupables, immorales, dégoûtantes, monstrueuses, quoique très fréquentes.
En apparence, ces amours impures du libertinage, de la débauche et du vice, seraient plus justement reléguées au pseudo-célibat décrit plus loin. Mais il est incontestable que l’amour vrai, pur, sincère, peut y avoir présidé par exception. Les sens, la bête ont pris le dessus ensuite et en ont amené les plus déplorables conséquences signalées à ce mot. La preuve en est dans le célibat qui en résulte dir^tement parfois chez les deux sexes, les filles en particulier.
Déçu, trahi ou trompé, l’amour pur et idéal conduit au célibat perpétuel une foule de personnes par la fidélité même, le chagrin ou le désespoir. Sous rinfluence du sentimentalisme exagéré du siècle dernier, provoqué par le romantisme du temps, notamment les œuvres de Gœthe et de Cottin, beaucoup de garçons et de filles n’avaient pas d’autre raison pour l’observer. Les filles y sont particulièrement sensibles. Elles aiment si profondément et sont d’ordinaire si fidèles à un premier et légitime ^amonr, qu’il ne s’efface jamais de leur cœur, surtout lorsqu’on y met obstacle ou qu’il est soudainement rompu, brisé par la mort, le départ ou la trahison. Lorsqu’elles n’en sont pas frappées par la maladie ou la mort, beaucoup préfèrent rester filles que de se donner à d’autres. Les plus nerveuses et impressionnables en conservent un état de tristesse et de langueur qui les mine.
Une dame de 40 ans, dans cet état, faisait remonter
CÉLIBAT
ses soiifïrances au profond chagrin qu’elle avait éprouvé, douze ans auparavant, en se voyant délaissée tout à coup d’un jeune homme qu’elle aimait et qui la fréquentait depuis plusieurs années comme liancé. Elle l’imita en se mariant quelques années plus tard, non par amour, mais par vengeance, dépit, et pour en guérir. Quoique mère de deux enfants, elle rapportait son état nerveux et anémique à cet événement.
Beaucoup, parmi les catholiques, se consacrent à la vie religieuse par ce seul motif. Ce sont les cœurs les plus tendres, délicats et chastes, ou les cerveaux les plus exaltés. Natures angéliques et ne pouvant s’empêcher d’aimer, elles se donnent à Dieu, à défaut de celui que leur cœur avait choisi, se réfugient dans son sein en le contemplant et l’adorant sousles traits du doux et aimable Jésus, en le confondant avec l’Esprit. L’amour idéal, faute de rencontrer son objectif, y entraîne également de nombreuses filles nerveuses, romanesques, enthousiastes, sinon hystériques. C’est l’amour divin au lieu de l’amour humain; mais c’est toujours l’amour qui remplit le cœur de la femme pour son mari ou son enfant. Ne pouvant se déclarer, elles s’immolent, et le célibat religieux forme ainsi la retraite honorable et hygiénique d’une grande quantité de vierges. Quatre filles nobles ont suivi cet exemple signalé page 128.
Tout autrement agit le jeune homme, en pareil cas. S’il s’immole à son amour, c’est par le suicide, dans un accès de désespoir, de folie. Dès la moindre réüexion, il attend. Subjugué par l’empire des
PAR AMOUR
sens, il cède bientôt et peu à peu une passion nouvelle remplace la première. C’est le remède spécili- ■que. A un amour violent, passionné, substituez-cn un autre, si le cœur y est accessible, et aussitôt le charme sera rompu. L’onanisme en résulte parfois. Deux garçons de 30 à 35 ans m’ont avoué en avoir -contracté l’habitude sous l’inlluence du dépit amou- -reux. Ils avaient conçu une vive passion pour des demoiselles qui leur avaient promis le mariage de 24 à 25 ans. Sur le refus des familles à leur demande, ces jeunes gens, timides et craintifs, s’adonnèrent à l’onanisme solitaire avec fureur, par crainte des maladies vénériennes. Ils en étaient tout pâles et émax^iés. Il en est même qui, désillusionnés de l’amour, s’engagent en se faisant marins ou soldats ; d’autres y substituent la bouteille, Tivrognerie, pour mieux oublier, noyer leurs souvenirs, et la plupart finissent ainsi dans le célibat.
L’amour filial exagéré, chez des enfants lym« phatiques, délicats, d’un esprit faible, sentimental, mineur, suffit à paralyser tout autre sentiment pouvant les conduire au mariage, s’ils n’y sont poussés, forcés par leurs parents. Il suffit qu’ils ne s’en soient jamais séparés pour être enclins à ce sentiment, lorsqu’ils sont uniques. L’influence de la mère est la plus puissante à cet égard, surtout en contribuant, comme veuve, à les exempter du service militaire. Que d’hommes d’élite célèbres, des génies ■même, sont restés ainsi dans le célibat sous la seule influence du culte maternel ! Les exemples s’en ren ■
CÉLIBAr
contrent surtout, chez les plus tendres de cœur et les mieux doués de l’esprit, dans les divers genres des lettres, des sciences et des arts, comme sous le chaume de l’artisan ou du laboureur.
L’amour de la famille, très développé, l’engendre aussi, surtout entre sœurs. L’association entre frères et sœurs, et même entre étrangers de sexe différent, y prédispose également par la communauté des intérêts et la réciprocité des services ; des exemples en sont relatés au Célibat à deux.
Outre ces cas apparents, connus, avoués, combien n’en est-il pas de cachés, ignorés, impénétrables T Une foule d’artistes, de savants et de lettrés y demeurent ainsi enchaînés, par amour platonique pour leur muse, et non avoué, parce que le succès ne l’a pas couronné. De même de ces amoureux transis, à la recherche d’un idéal si vague et vaporeux, imaginaire, qu’ils ne peuvent le trouver faute de consistance. Ces exemples sont rendus palpables, tangibles chez ceux qui l’observent par amour de leurs semblables ou, bien pis encore, par amour d’euxmêmes. L’égoïste, qui en offre le type, y reste ainsi sûrement en ne pouvant aimer personne que luimême, comme l’avare aime son trésor par-dessus tout.
Cette énumération suffît à montrer que le sentiment incitateur du mariage détermine aussi le célibat... selon le Code. Si les extrêmes se touchent, ce n’est pas le cas ici ; à y regarder de près, ce célibat n’est le plus souvent qu’un mariage extralégal.
PAR AMOUR
Le rôle de ’ l’amour reste donc le même, qu’il soit direct ou inverse, bien ou mal placé. Il n’agit pas qu’entre les deux sexes dans l’espèce humaine ; ce sentiment s’étend à tout ce qui peut l’inspirer et le développer. Localisé dans l’imagination, il produit toutes sortes d’alliances divines et mythologiques, matérielles et artificielles ; toutes les aberrations, les perversions génésiques en résultent ainsi, dès que le sens génital en est influencé. Il n’y a pas d’autre explication du célibat amoureux sous ses différentes formes.
h’ amour de Dieu est ainsi la base essentielle, l’idéal unique et le seul fondement légitime et avouable du célibat religieux. Toutes les autres raisons ou motifs sont accessoires ; les invoquer, c’est le discréditer. Seul, il peut suffire à rassasier les cœurs purs et les esprits élevés qui en sont animés et remplis.
C’est le plus petit nombre évidemment. La plupart ont besoin et réclament quelque chose de plus tangible et saisissable que l’Esprit immatériel pour devenir l’objet de leurs adorations. On l’a personnifié ainsi sous les traits de Jésus, le doux Nazaréen, et do sa mère, afin que les deux sexes pussent les adorer à leur choix, selon leurs aspirations opposées. D’où la Mariolâtrie ou culte de Marie, divinisée par les Jésuites, en la faisant décréter immaculée. De cette déviation du pur amour de Dieu vient quêtant do gens n’adorent plus, dans la simplicité de leur ignorance superstitieuse, que l’homme et la femme et laissent par là libre carrière à leurs sens.