‹ Célibat et célibatairesChapitre 18 sur 103 · CÉLIBATAIRES ASSOCIÉS · texte numérisé non relu

CÉLIBATAIRES ASSOCIÉS

L’association entre jeunes gens, frères et sœurs surtout, ayant des goûts, des idées et des intérêts idenhques, les entraîne fréquemment à rester célibataires, si l’un ou l’autre ne se marie promptement des le début. Il n’est pas rare d’observer ce célibat à deux dans les campagnes, parmi les cultivateurs, et encore plus commun de le rencontrer dans les villes, chez les commerçants, les boutiquiers, les banquiers’ Il est presque fatal, dès que l’association prospère dans ces conditions, chacun remplissant sa tâche au mieux du succès; on se dit que l’introduction un etranger courrait risque de le compromettre et l’on remet tacitement à se marier, jusqu’à la retraite. Liés par leurs habitudes et la communauté e leurs intérêts, ces célibataires, en vivant presque comme des mariés, par la confiance et l’affection qu’ils ont ensemble, finissent ordinairement comme ds ont commencé. La jeunesse passée, avec la liberté îui règne d’ordinaire dans ces ménages, rend impropre au mariage dans l’âge mûr et la vieillesse par les restrictions qu’il faudrait nécessairement y apporter. ^

Jérôme et Sylvie Rogron en offrent le type dans le roman de Pierrette, par Balzac. Réunissant leurs premières économies, ils décident très jeunes de s’établir eusemble, achètent à crédit un fond de mercei-ie au détail et les voilà, dès lors, fatalement voués iau célibat. Ils comptent en effet sur leurs bénéfices, leurs économies, pour le payer et quand Jérôme manifeste des velléités, des vues ou des besoins de mariage, sa sœur aînée, qui le dirige, lui répond : « Attends que le fonds soit payé ». Elle a peur qu’une étrangère vienne s’interposer entre eux, troubler leur harmonie dans le travail et nuire à ses intérêts. Absorbée dans son commerce, elle ne pense et ne se mêle à rien d’étranger et n’éprouve pas le besoin du mariage.

Tout marchait à souhait par le travail incessant, l’attention soutenue et l’économie sordide des Rogron, si bien qu’en cinq ans le fonds était soldé. Mais il s’agissait alors de s’enrichir, et à la moindre observation matrimoniale de son frère, Sylvie ne manquait pas de lui opposer cette raison sans réplique. Ce garçon de quarante ans et cette fille de quarantecinq, après vingt années environ de cette vie de célibataires avares , égoïstes , exclusivement absorbés dans leur commerce de fil, soie, rubans et boutons, sans relations, ni amis, ni connaissances que leurs fournisseurs et leurs acheteurs, étaient arrivés à acquérir une fortune suffisante pour se retirer. Il n’est question ni de maîtresse ni d’amant pour ces deux célibataires affairés. Leur fortune, leur désir de paraître les occupent assez pour que leurs sens

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restent assoupis, endormis. Ils n’ont d’ailleurs aucune provocation et sont réduits à l’état d’eunuques.

Leur père, bouclier à Provins et aussi ladre qu’eux, étant mort, ces deux parvenus vont aussitôt étaler leurs 20,000 livres de rente dans leur ville natale, afin de tenir tête à l’aristocratie locale de la Restauration et en abaisser la morgue en achetant une belle maison, la plus en vue sur la place principale. C’est là précisément que leur sot orgueil va échouer en voulant se marier, sur le retour, au-dessus de leur naissance et leur éducation. Jérôme épouse une beauté aristocratique, sans le sou, qui veut se servir de sa fortune pour briller et redorer son blason. Sylvie voudrait aussi, à 50 ans, épouser un vieux militaire retraité, général et baron manqué de l’Empire. Mais il était tnap tard, elle ne pouvait plus avoir d’enfants et le médecin et le prêtre s'y opposèrent. Tous les vilains défauts des célibataires ; méchanceté, égoïsme, haine, cruauté, jalousie, avarice, sont mis en évidence pour prévenir, empêcher l’union de deux jeunes cœurs qui les condamnent par leur pureté même. Aussi k vertu succombe-t-elle, dans cet affreux drame, contre le crime qui triomphe avec l’argent, selon la morale de Balzac.

Deux frères réunis ou associés par l’intérêt peuvent même rester dans un célibat prolongé, indéfini, dès qu’une tierce personne de confiance, ta»te, sœur on nièce, se trouve là pour administrer et gérer leur ménage. L’exemple en est fourni par les deux BarbeaAix avec une réalité saisissante. L’égoïsme de ces deux vieux garçons s’arrange très bien de

Tuniformité de cette vie à trois, surtout en province, et c’est pour ne rien déranger à sa monotonie et leur bien-être qu’ils tirent à la courte paille — après la mort de la tante qui leur avait servi de mère — lequel des deux se sacrifiera en se mariant pour la remplacer. Le plus jeune tombe lieureusement au sort. Tout irait pour le mieux s’il n’avait 40 ans passés. Mais après avoir tout sacrifié aux caprices de sa jeune femme, il la néglige tellement, pour reprendre ses anciennes habitudes, qu’il manque d’en être cocufié, comme disait Molière.

Loin de reconnaître ses propres torts et d’admettre des explications, comme celui qui aime, il s’indigne, outrage sa femme et s’en sépare violemment, en la conlinant au foyer domestique sous l’œil scrupuleux de son vieux frère. Gardien vigilant et témoin pendant plus d’une année de l’existence triste, abandonnée et douloureuse de cette jeune victime d’un vieux mari — renvoyant femme de chambre et domestiques, pour s’occuper sans se plaindre avec sollicitude, ordre et économie de l’intérieur, comme lafeüe tante — celui-ci en est touché et ému. Au contraire, le mari outragé, malgré ces diverses manifestations du repentir sincère d’une simple légèreté, reste inexorable, en célibataire vindicatif, à toute avance, à tou^ pardon. Il faut les justes observations, les remontrances de son vieux frère, sur les torts qu’ils ont euü à l’égard de cette jeune femme, pour l’amener à s’adoucir et pardonner.

Démonstration figurée que ces célibataires par hasard pourraient être d’excellents maris et les plus

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heureux pères, s ils savaient se marier à temps. Il ne leur manque souvent à cet effet que la condition favorable a cette réalisation. Ne pas la chercher assez, à défaut de temps donné tout entier à ses affaires ; la peur ou la crainte de l’inconnu du mariage quand on possède le positif; l’amour exagéré de l’argent annihilant celui de la femme et de la famille, sont les facteurs de ce célibat à deux. Il serait facile d’en offrir un exemple concluant ici, sans aller plus loin. En s attachant, se confondant dans un travail commun et continu, garçons et filles, frères ou sœurs, s unissent ainsi indissolublement sous une raison sociale unique. En négligeant par là d’embellir leur vie, toute de travail et de succès, par le mariage et la famille, ils la stérilisent comme leur œuvre et leur nom. Sans enfants ni successeurs, ils sont fatalement condamnés, malgré leur fortune, aux travaux forcés à perpétuité. L’habitude exclusive qu’ils en ont contractée, pour gagner de l’argent, les y tient rivés comme le forçat à sa chaîne jusqu a la mort, sans espoir d’en profiter, en se reposant à leur aise, ni qu’il serve à personne. L’or, ainsi amassé, s’il n’est pas consacré à une œuvre nationale ou de bienfaisance, illustrant le nom de ses auteurs, est aussitôt dispersé et dissipé par des héritiers avides, d’autant plus empressés d en jouir et de le gaspiller qu’ils en ont été privés plus longtemps. Le sillon trace par le passage de ces célibataires laborieux est alors effacé, comblé aussitôt leur disparition, sans qu’il en reste la moindre trace. C’est leur punition d’avoir trop aimé le commerce et surtout l’argent.

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