CHAPITRE DEUXIEME
Dix minutes de marche conduisirent les deux jeunes filles aux portes de Raglan, la splendide demeure de Lucie Neville, et en quelque sorte aussi la demeure d'Alice, qui y était demeurée sous la tutelle de Monsieur Neville, depuis que ses parents, aux jours de son enfance, étaient partis pour les Indes. Une longue allée, bordée de chaque côté de tilleuls en fleurs, conduisait à la maison, bâtie en pierres de taille sur une large terrasse, entourée d'une palissade de pierre et ornée de vases précieux et de quelques statues de bon goût, en rapport avec le style classique de la Villa. Au bas de la terrasse, au milieu d'un parterre ombragé, deux fontaines lançaient dans les airs leurs gerbes aro-entées qui retombaient en poussière lumineuse dans un bassin peuplé de poissons aux écailles d'or et d'argent. De là, au milieu de la verdure et des brises parfumées, les heureux habitants du château pouvaient contempler l'horizon que nous avons déjà décrit et apercevoir à travers les crêtes brisées des rochers les mouvements de la pleine mer.
C'était le séjour de la fraîcheur et des parfums, inaccessible au souffle étouffant de la canicule.
Lucie et sa compagnie avaient déjà atteint la terrasse et se reposaient avec délice au milieu des fleurs dont la brise du soir semblait encore rendre plus doux les parfums, lorsqu'un bruit significatif attira leur attention. Deux jeunes garçons, âgés respectivement de douze et dix-sept ans, venaient au galop de leur monture par la grande avenue. L'allure des coursiers indiquait évidemment un pari de la part des deux jeunes cavaliers.
L'aîné venait le premier, mais en apercevant sa sœur il tira en arrière, fauta à terre et vint rejoindre les deux jeunes filles, abandonnant sa monture qui continua de galoper vers l'écurie.
Le cadet qui n'avait rien remarqué, galopa encore l'espace de quelques verges, mais s'apercevant qu'il était seul il arrêta son cheval et d'une manière si soudaine que l'animal faillit se cabrer. L'enfant jeta les rênes à un vieux palefrenier qui attendait, lança son chapeau en l'air en criant:
Victoire! victoire! j'ai gagné la course! j'ai liât tu Alieille ? Ah !
Alfred autrement n'aurait pas cédé !
Aussi j'étais certain qu'Agile bien menée était la meilleure. Eh ! James, tu sais si je l'ai bien menée. J'ai
gagné, n'est-ce pas ? continua-t-il en s 'adressant au palefrenier.
Eh bien ! je ne saurais dire, Monsieur Henri, répondit le vieillard sur un ton moitié respectueux et moitié bourru, mais ce que je sais, c'est que vous vous casserez le cou et que vous endommagerez Agile pour sa vie si vous l'arrêtez souvent de la façon que vous venez de faire.
— C'est absurde, James, Agile connaît ma main ; je suis même certain qu'elle s'arrêterait de la même façon à ma voix quand même je ne toucherais pas les rênes. En tous cas, mon bon vieux bourru, vous devez reconnaître qu'elle a gagné la course.
— Vraiment, monsieur Henri ! Eh bien, non: Abeille était en avant et vous auriez été certainement battu si monsieur Neville ne s'était pas arrêté pour parler aux jeunes dames.
— Oh! c'est cela, n'est-ce pas? reprit en riant le jeune garçon ; Alfred est un rusé matois ; chaque fois qu'il se sent battu il en a toujours des siennes en réserve pour se tirer d'affaire.
Maitenant, mon bon vieux, conduisez Agile à l'étable, mais promenez-la un peu, car vous voyez qu'elle est en écume, et dites ce que vous voudrez, c'est le meilleur et le plus rapide cheval de notre écurie.
— Peut-être, dit le viellard avec un fin sourire, pourtant malgré cela.
Abeille aurait, j'en suis sûr, eu l'avantage, si Monsieur Alfred ne l'eût arrêtée tout-à-1'heure.
Ouais! dit l'enfant avec un franc éclat de rire, vous parlez ainsi parcequ' Alfred, qui la mène, est votre favori et, comme de raison, tout ce qu'il fait est bien fait !
Mon favori! Vous croyez, reprit James en amenant le cheval ; mais en même temps il jeta un r-egard d'affection à son jeune maître, dont l'humeur franche et joyeuse commandait l'attachement de tous les serviteurs de la maison. Eh bien! comme il vous plaira ; mais vous savez pourtant le contraire. Monsieur Henri, ajouta-t-il en s'éloignant.
— C'est possible, cria l'enfant en s'élançant vers la terrasse. En arrivant, il sauta au cou de sa sœur,
il l'embrassa ; puis, se tournant vers Alfred, il recommença à chanter victoire: Vous étiez battu, Alfred, avouez-le ; vous ne vous seriez jamais arrêté en chemin si vous n'aviez pas compris que c'en était fait pour vous de la course.
— Non Henri, reprit Lucie, vous vous trompez, Abeille aurait sûrement gagné la course si Alfred ne se fût arrêté pour venir nous parler.
— Fort bien, je comprends, dît Henri, mais cela n'empêche pas qu'Alfred n'aurait certainement pas arrêté s'il n'eût été certain d'être battu à la fin.
— Comme vous le voudrez, dit Alfred av. tristesse. Peu m'importe lequel a gagné, et, pour ma part, je consentirais à être battu encore tous les jours pendant un mois si à ce compte je pouvais empêcher les projets inpp')"''s Je Lucie, ou même seulement retarder de quelques mois son départ.
Oh! c'est vrai, Lucie, oui, restez encore quelque temps, dit l'enfant en sautant de nouveau au cou de sa sœur.
Allons, montrez-vous bonne, ne soyez pas obstinée, mais allez plutôt défaire vos malles et oemain à la marée basse, nous aurons encore une course sur la grève et c'est vous qui déciderez de la victoire.
La nature de la récompense proposée fit sourire Lucie mais ce sourire ne put effacer l'expression de tristesse qui se lisait sur ses traits.
L'enfant s'en aperçut et croyant sa sœur ébranlée il ajouta: Ah! je savais- bien qu'elle regretterait son obstination. Rien maintenant ne pourrait la faire partir. N'est-ce ras, chère Lucie, que vous ne troublerez pas par votre départ la joie de nos vacances?
Pourquoi n'attendriez-vous pas qu'elles soient terminées?
— C'est, répondit Lucie à travers sea larmes, que je veux vous laisser, mon cher Henri, pour consoler notre papa et notre ma/nan quand ie serai partie, — Oh! je savais bien qu'elle ne reviendrait pas bÎ vite, dit Alfred avec amertume. Bile a toujours été
obstinée comme un mulet quand il agi de mettre è, exécution ses pieu-- chimères. Que lui fait à elle de 1: jeunes frères ert d'abreu-
ver de ohaerin un nère e1 une mère!
— Alfred, cher Alfn-d, je vous en
conjure, ne parlez pas ainsi, dit Lucie
d'une voie BuppVante. Aorès tout vous
: iat euh : Hélène restera à la
maison.
Hélène! un marmot de sept ans!
fit-il avec mépris; une belle compensation, en vérité! Et rabattant son feutre sur ses yeux il s'éloigna en sifflant, signe certain d'un mécontentement au-delà de toute expression.
Henri n'abandonna pa9 la partie, mais prenant la main de Lucie il se tourna vers Alice en disant ingénument: Alice ne pourriez-vous pas la retenir? 11 me semble qu'elle entendra raison de vous, même quand elle s'obstine à ne pas nous écouter.
Alice secoua la tête en soupirant; j'ai fait tout ce que j'ai pu, Henri, que voulez-vous son cœur est déjà p,u couven t .
Peste soit du couvent t s'écria Henri, et abandonnant la main de sa sœur il s'assit sur la terrasse et éclp.ta en sanglots.
Sentant que c'en était trop nour son cœur, Lucie s'éloigna et ses larmes cou'lèrent silencieusement pendant qu'elle faisait mine d'examiner un carré de géranium. Alice s'assit auprès d'Henri et tâcha de le consoler. Mais bientôt ses larmes se mêlèrent à celles de l'enfant et une toux opiniâtre interrompit si souvent ses paroles qu'enfin elle fut réduite à se taire. Elle se contenta alors d'enlacer de son bras la tête de l'enfant et de caresser les tresses bouclées de sa chevelure comme elle l'avait fait tant de fois pendant l'enfance d'Henri alors rm'enfant ellemême elle trouvait pourtant dans se9 quatre années de plus que lui, un titre qui l'obligeait à lui servir de mère.
— C'est vraiment honteux, dit tout-àcoup l'enfant en se frottant vigoureusement les yeux et en faisant un effort désespéré pour reprendre des allures plus viriles. Oui c'est une honte. Me voici à pleurer comme un grand enfant, et à nuoi bon? Car après tout, Alfred avait peut-être rai-^on. bien qu'il n'eût pas dû se montrer si méchant: c'est vrai, Lucie es1 bonjours trop obstinée quand elle a
la bête quelques unes de ses pieuses chimères,
— Obstinée seulement nuand elle croit avoir raison, reprit Alice, amie trop sincère pour permettre même à Henri de jeter l;, pierre à sa chère Lucie.
— Paison! raison! fit l'-nfant avea impatience, ie ne voie e1 n'ai jamais VU raison en cela. Comment mon père peut il lui permettre ces extravaesanoes?
ïo
Je voudrais que ce couvent fût au fond de la mer et, si c'était possible, j'en ferais un feu de joie dés demain, je voUs assure.
Un accès de toux empêcha Alice de répondre et avant qu'elle put le faire, une voix anxieuse se fit entendre d'une fenêtre du château :
Alice, Alice ! que faites-vous donc assise sur le gazon à une pareille heure? Entrez de suite, ma chère enfant, vous allez prendre un rhume mortel.
Par St. Georges, c'est votre père !
s'écria Henri sautant sur ses pieds et faisant un dernier effort pour faire disparaître toutes traces de ses larmes. Entrez, Alice, entrez, et surtout ne dites pas que j'ai pleuré.
Alfred en raconterait de belles à l'école et certainement je serais la fable de la classe pendant six mois. Entrez de suite, de grâce, car votre père pourrait venir vous chercher et mes' yeux rougis me perdraient certainement. Pour éviter un tel malheur, il s'éloigna en courant dans l'avenue. Alice de son côté prit le chemin de la maison.
Sur les degrés de la terrasse, elle rencontre son père, le major Grey, qui, comme Henri l'avait prévu, venait au devant d'elle. C'était un homme grand, bien fait, avec le regard et le port d'un soldat. Quoiqu'il ne parut pas dépasser beaucoup la quarantaine, ses cheveux pourtant avaient blanchi, et on sentait dans son regard et même dans le son de sa voix quelque chose de profondément triste. Evidemment quelque grande infortune s'était abattue sur cette existence et l'avait marquée avant le temps des signes de la vieillesse. Jamais il a'abordait lui même ce sujet, et pourtant on ne pouvait pas demeurer dix minutes en sa compagnie, même dans ses moment- de gaieté, sans se coni*«tncre*que la joie avait déserté cette existence pour toujours.
— Ma chère enfant, continua le major avec un accent de tendresse mêlée de compassion, pourquoi être si imprudente après tous les avis du médecin ?
Voyez, ajouta-t-il en remarquant que, malgré ses efforts, elle n'avait pu réprimer un nouvel accès de toux, vous venez de prendre encore un rhume qui va vous retenir au lit demain.
— Cher papa, ce n'est pas par oubli.
mais ce pauvre Henri est si chagrin que je n'ai pu m'empêoher rie m'asseoir avec lui pour le consoler. D'ailleurs ce
n'est pas le rhume mais je pleurais aussi et chaque fois que je pleure cela me porte à ton-
—Alors je ne veux plus que vous pleuriez, ma chère Alice, poursuivit le major, car cette toux violente finira par endommager vos poumons.
— Si c'est possible, cher papa, je ne le ferai plus, mais vous le savez, Lucie doit partir demain et j'ai bien de la peine à retenir mes larmes en perdant celle que je chérissais comme une sœur.
Ce nom de sœur fit tressaillir le major Grey et un nuage de tripassa sur son front. Alice s'en aperçut et se jettant au cou de son père elle murmura de sa voix la plus tendre :
Pardonnez-moi mon père, je n'y pensais pas, je n'aurais pas dû prononcer ce mot.
—Et pourquoi pas, mon enfant, reprit le major, cherchant à raffermir sa voix et à prendre un air indifférent ? Vous n'avez dit que la vérité. Mais entrons et reposez-vous sur ce canapé afin de vous calmer.
— Merci, papa, mais je crois que je me reposerai meiux dans mon appartement : ainsi permettez-moi de me retirer jusqu'au souper. Ici je ne pourrais pas m'empêcher de parler et cela me ferait tousser.
— Alors, chère enfant, allez, et souvenez-vous, ajouta-t-il en l'attirant dans ses bras et en la baisant au front, souvenez-vous, Alice, de prendre. à cause de moi, soin de votre santé.
Vous êtes la seule enfant qui me reste de votre mère. Quelque chers en effet que me soient les tendres petits à la maison, il ne sauraient vous remplacer
dans mon cœur, Alice, vous et et
Mais incapable de prononcer le
nom de l'enfant perdue, sa voix s'éteignit dans un soupir étouffé.
Alice le baisa en silence et prit à pas lents le grand escalier qui conduisait à sa chambre.
Le pauvre père la suivit du regard tant qu'il put l'apercevoir, ensuite il sortit Bur la terrasse pour se remettre un peu de son émotion. Lucie se promenait encore lentement dans le jardin. En la voyant il fit un effort sur lui-même et se dirigea vers elle.
Quand il la rejoignit elle était arrêté,. devant la fontaine, considérant ou du moins paraissant considérer les poissons qui se poursuivaient dans le bassin, en faisant briller aux dernières lueurs du soleil couchant les écailles êtincel-
antes de leur cuirasse. Elle ne remarqua la présence du major que quand celui-ci fut à ses côtés. Alors elle leva les yeux, mais en voyant la pâleur du visage de l'officier, l'abattement de son regard, elle mit sa main dans la sienne comme si elle eût été sa fille et lui dit doucement :
— Cher major Grey, vous êtes Inquiet sans doute au sujet d'Alice.
— Paraît-elle souvent aussi mal qu'aujourd'hui ? interrompit le pauvre père d'une voix pleine d'angoisse.
Oh ! non, répondit vivement Lucie, au contraire elle paraissait mieux la semaine dernière qu'elle ne l'avait été de l'été. Maman le remarquait hier encore un moment seulement avant votre arrivée. 31ais aujourd'hui je crains d'être la cause que son état a empiré. La pensée de mon prochain départ l'a fait pleurer et c'est ce qui l'a tant abattue.
Le major Grey secoua le tête d'un air de doute. Pour ma part, murmura-t-il plutôt en se parlant à lui-même qu'en répondant à Lucie, je crois qu'elle est à la première période de la phtisie. ainsi qu sa pauvre mère a commencé.
— Oh non ! certes, s'écria vivement Lucie, vous ne devez pas désespérer ainsi ; le médecin affirme que ses poumons sont encore sains et qu'une année on deux dans un climat plus doux va la remettre entièrement. Justement votre nouveau régiment doit partir pour Malte, vous allez pouvoir lui procuret ee dont elle a besoin. Vous verrez qu'avant peu elle reprendra ses forces, ("est au moins ce que je souhaite de tout mon cœur, autant pour vous que pour elle, ajouta-t-elle en baissant la voix avec cette délicatesse qui faisait l'un de ses plus grands charmes, car vous devez être dans une grande inquiétude, major Grey, et vous avez déjà tant souffert.
— Il y a. pour le cœur d'un père, une douleur plus grande que la mort d'un enfant bien-aimé, dit le major Grey, poussé malgré lui à toucher un sujet interdit , et chère comme m'est Alice, et plus chère encore comme elle sera quand elle aura pris place au foyer de la famille, je vous déclare Lucie, que la sachant, connue je le sai<. innocente et mûre pour le ciel, joyeux, je la couchedemain dans sa tombe, si par ce sacrifice j" pouvais sauver sa sœur,
mon Henriette, ma pauvre enfant perdue.
C'était la première fois que Lucie pntendait ee corn dans la bouche du Major, dont le cœur pourtant, elle le savait bien, était si plein de l'image de sa fille absente. En même temps elle vit tant de tristesse sur la figure du pauvre père qu'elle n'eut pas la force de répliquer. Mais ce nom d'Henriette, qui résonnait encore à aon oreille, et que contre toute espérance le Major avait proféré si inopinément, la rapela à elle-même, et ne voulant pas perdre une isi belle occasion de consoler le père de son amie, elle se hasarda de demander :
— N'y a-t-il donc plus aucun moyen, aucune espérance de la retrouver ?
— Aucun, répondit-t-il, excepté... un miracle.
Lucie se tut de nouveau. Une lumière céleste brille dans ses yeux et sa figure, sur laquelle un nuage de tristesse venait de passer, s'illumina soudain dans un rayonnement de bonheur. Fixant sur le pauvre père son regard transfiguré, et pressant affectueusement sa main dans les siennes, elle lui dit avec un accent qui pénétra le cœur du major et y réveilla des espérances endormies:
— Et ce miracle, pourquoi le Bon Pasteur ne le ferail-il pas ? Major Grey, ce miracle il le fera, soyez en certain il le fera. Oh ! croyez-moi, ce n'était pas simplement pour charmer notre imagination par une fable <naeieuse qu'il s'est peint si souvent sous la figure du pasteur cherchant dans le désert la brebis égarée. Oui, oui, il est encore à la recherche d'Henriette, et un jour ou l'autre, si ce n'es! pas maintenant ce sera plus tard, il la retrouvera et la ramènera sinon dans les bras de son bon père de la terre du moins dans les bras de ce père , ) ,c grand et plus saint dont nous sommes tous les enfants et dont le palais est au ciel.
— Peut-être, si vous priez pour elle, répondit le major, frappé par l'expression d'espérance qui rayonnait de plus en plus profonde dans l'œil noir de Lucie : peut-être, si vous priez. Pour moi j'ai prié jusqu'à m'épuiser, sans jamais avoir pu pénétrer rien du mystère qui enveloppe ma pauvre enfant.
Qui sait même si elle n'est pas déjà
morte, et c'est vraisemblablement le
cas. njoutn-t-il sur un ton de plus en
plus amer, car comment aurait-elle pu survivre à la disgrâce qu'elle-même a attirée sur sa tête ?
— Morte, répéta Lucie, oh ! non, non!
elle n'est pas morte. Vous devez repousser cette sombre pensée, s'il en était ainsi, vous auriez dû, dans le cours ordinaire des choses, en avoir entendu parler depuis longtemps.
C'est vrai, dit le major, presque encouragé par le ton d'assurance de la jeune fille ; c'est vrai, lui ou plutôt quelqu'autre, ajouta-t-il "comme pour se corriger, aurait eu la délicatesse de m'écrire. Lucie, ajouta-t-il avec effort, il y a longtemps que je veux vous entretenir à ce sujet et je ne m'en sentais pas le courage, je veux que vous priiez pour ma pauvre fille égarée, non pas, entendez bien, comme vous prieriez pour un autre pécheur, mais je veux que vous priiez pour Henriette comme si c'était votre sœur, avec toute l'énergie de l'âme généreuse et aimnte que Dieu vous a donnée. Sans doute elle n'est pas votre parente, même vous ne l'avez jamais vue ; mais elle est sœur d'Alice qui vous aime si tendrement, et elle aura bientôt un titre spécial à votre amour quand vous serez devenue membre de cette communauté qui se dévoue à la réforme de ceux qui sont ( ô mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi faut-il que j'aie pareille chose a dire de mon enfant) oui qui sont ce qu'est aujourd'hui ma fille.
—Cher major Grey, dit Lucie, qui mêlait franchement ses larmes à celles du pauvre père, croyez que je n'ai pas besoin d'être pressée sur ce point. J'ai prié et je prie encore pour Henriette aussi ardemment qui si elle était ma sœur, et ma prière elle est appuyée sur l'espérance et j'oserais dire, presque la certitude qu'un jour la pauvre égarée reviendra d'elle-même entre vos bras.
A&rs vous trouverez dans son repentir une ample compensation aux larmes que vous versez maintenant.
Le major Grey prit dans les siennes la main de Lucie qu'il serra affecteusement.
— Alors promettez moi, dit-il avec un accent capable d'émouvoir un cœur bien plus dur que celui de la jeune fille, promettez-moi de prier pour elle toujours sans doute, mais surtout ce soir, entendez-vous ? ce soir, quand vous irez vous agenouiller une dernière fois devant l'autel près duquel vous avez prié depuis votre enfance, cet autel qui vous a donné pour la première fois le pain de vie, cet autel devant lequel vous avez entendu l'appel divin vous demandant de consacrer votre vie au service du bon Pasteur. Car si Dieu doit jamais exaucer vos prières, ce sera ce soir, ce soir où vous vous disposez à fa'ire pour son amour le sacrifice de toutes vos joies et de toutes vos espérances sur la terre. Promettez donc que vous ne vous endormirez pas ce soir avant d'avoir fait une prière pour ma malheureuse enfant. Oh ! vous demanderez au bon Pasteur de ne pas laisser s'égarer trop loin la brebis errante, de la suivre des yeux dans le désert, do l'appeler de sa voix, de courir après elle, de la prendre dans ses bras et de la ramener, blessée et difig-urée qu'elle est, hélas ! par le péché, oui de la ramener au bercail et si c'était sa volonté sainte, de me la ramener à moi son infortuné père.
Qu'importe que le monde la renie et la méprise, elle est encore mon enfant,.
Oh! si elle nie revenait repentante, je la considérerais plus que jamais mon enfant ! Oui elle me serait plus chère, plus prérieuse à cause même de son malheur. Vous prierez donc, n'est-ce pas, ma chère Lucie?
— Je vous le promets, répondit Lucie à travers ses larmes, et incapable d'ajouter une seule parole elle se dirigea lentement vers les degrés de la terrasse où son père l'attendait.