CHAPITRE TROISIÈME
Le major Grey et le père de Lucie, Monsieur Neville, avaient été toute leur vie unis et frères, sinon en réalité, puisqu'il n'existait entre eux aucun lien de parenté, du moins par le cœur et les sentiments. Enfants, ils s'étaient assis ensemble sur les bancs de la même école ; adolescents, ils avaient
fini leur éducation au même collège et . à leur entrée dans la vie, ils avaient choisi la même carrière et s'étaient attachés au même régiment lorsqu'ils prirent les armes.
La seule différence était clans la raison qui avait motivé leur choix.
C'était la nécessité qui avait poussé le
major Grey dans la carrière militaire, tandis que M. Neville s'y était engagé par attrait, simplement pour réaliser ves de jeune homme. Descendant d'une ancienne famille tombée dans la pauvreté, le premier en effet n'avait que son épée pour se frayer le mieux possible un chemin à l'honneur et à la fortune, tandis que le dernier, fils unique d'un père moins noble mais plus opulent, n'avait embrassé les armes que pour occuper les loisirs de sa jeunesse; aussi à son mariage, avait-il abandonné le tracas de la vie militaire pour se donner tout entier à sa famille dans le repos et la solitude de la campagne.
Cette différence de fortune n'avait aucunement affaibli les liens de leur amitié; on aurait dit plutôt qu'elle les avait fortifiés, au moins chez M.
Neville. Dans son cœur généreux et ardent, il y avait en effet toujours comme un remords secret, quand il se regardait, lui. riche, tranquille, et que l'homme qu'il aimait le plus au monde trouvait à peine dans son énergique persévérance de quoi faire face aux plus pressantes nécessités de sa position. Volontiers M. Neville aurait vidé sa bourse dans celle de son ami, comme s'il se fût agi d'un frère: majs le major Grey n'aurait pas accepte.
De l'argent, il n'en voulait pas ; des distinctions, c'était à lui de les conquérir à la pointe de son épée sur les plages lointaines où l'appelaient ses devoirs de soldat. Enfin pourtant, dans lesi premières années de son mariage, M. Neville trouva l'occasion d'obliger son ami, tout en ne blessant pas l'orgeuilleuse fierté de son caractère.
Deux ans après son mariage, qui avait eu lieu à peu près à la même époque que celui de M. Neville, le major Grey fut oblie/è d'accompagner son régiment, qui partait pour les Indes.
Sa jeune épouse ne put se résoudre à se séparer de son mari. Cependaul il y avait une véritable difficulté. La petite Alice n'avait pas encore douze mois. D'une complexion extrêmement délicate depuis le berceau, il était évident qu'elle ne pourrait pas Bupr le climat meurtrier de l'Tnde, souvent fatal aux enfants Européens les plus robustes. Le major sentait bien qu'il ne pouvait pas exposer ainsi la vie' de son pnfant. Mais en restant en Angleterre, l'enfant y retenait aussi
forcément la mère. Dans cette perplexité où le jetaient ses devoirs d'époux et de père, ce fut M. Neville qui le tira d'embarras. De concert avec son épouse, il proposa au major Grey de prendre soin de la petite Alice pendant l'absence de ses parents, offre qui fut acceptée avec reconnaissance.
La séparation fut cruelle pour le p'-ie et la mère, mais cette dernière comprit que le devoir comme son c lui dictait de suivre son époux. D'ailleurs elle pouvait se reposer, elle le savait, pour tout ce qui regardait le bien -."tre et le boneur de son enfant, sur la tendresse du cœur de madame Neville.
Elle partit donc, tranquille pour son enfant, mais en versant des larmes pourtant. Entrevit-elle alors la triste vérité? Eut-elle le pressentiment que c'était pour la dernière fois qu'elle voyait sa fille en ce monde? Toujours est-il qu'à pcbne arrivée, aux Indes madame Grey mourut en c.onnant le jour à une seconde fille, la triste Henriette, qui, au moment où commence notre récit, avait déjà infligé à son père un si sanglant affront. L'éducation des deux enfants, ainsi orphelines dès le berceau, fut aussi différente que les circonstances où le hasard les avait jetées. Monsieur et madame NevUle remplirent, et au-delà, leurs fonctions de père et de mère vis-à-vis de l'aînée. Les heureuses dispositions de l'enfant, son caractère doux et affectueux, rendirent la tache facile à ses parents d'adoption qui lui vouèrent ainsi sans effort un amour ég-al à celui qu'ils portaient à leur propre fille, la petite Lucie. Alice de son côté aimait comme son père et sa mère Monsieur et madame Neville, reçrardait leurs fils comme ses frères et chérissait Lucie comme sa sœur.
Les deux enfants ne se séparèrent plus du jour où la petite Alice avait été apportée au château de Rn>rlan.
Elle eurent constamment même nourrice, mêmes études, mêmes amusements-.
Monsieur Neville ne voulant pas qu'un seul avantage offert à sa fille fût refusé à -a jeune compagne. Et tout ceci s<- fit avec <=i peu d'ostentation et tant de simplicité que longtemps les
deux enfants se crurent sœttrs effectivement.
Ce ne fut crue plus tard, qu'ayant remarqué la différence «le leur nom de famille, elles découvrirenl la vérité.
vérité qui fit couler des larmes bien amères; et les premières réellement amères qu'elles eussent jamais versées. En effet, sous les soins paternels d'un homme comme 31r. Neville, sous les attentions encore plus tendres et plus délicates d'une mère comme madame Neville, Lucie et Alice avaient grandi dans la douce solitude de Kaglan au sein d'un bonheur et d'une paix inconnus, hélas, à tant d'infortunés enfants.
La différence de leur caractère, différence que nous avons déjà signalée, ne faisait qu'ajouter à leur mutuelle affection. La santé délicate d'Alice avait influé encore sur sa timidité naturelle. Elle s'effaçait volontiers chaque fois quelle le pouvait, laissant invariablement la première place à sa sœur adoptive. Cet amour de la solitude l'avait fait surnommer par ses compagnes de jeu "la petite sœur," et bientôt dans la famille on ne l'avait plus nommée autrement. Ce fut ainsi que ses pensées se tournèrent peu à peu du enté de la vie religieuse, opinion qui fut bien vite parlagée par ceux qui la connaissaient. Lucie au contraire pleine de santé, pétillante d'esprit avec plus de défauts de caractère, possédait pour les dompter une plus grande énergie.
On disait en la voyant, mais on se trompait comme on se trompe ordinairement en pareil cas, on disait que Lucie ne serait jamais sœur mais qu'elle était destinée à occuper dans le monde une haute position, et l'heureuse madame Neville avait déjà rêvé pour sa fille un brillant mp,-;age.
Mais à mesure que Lucie avançait en âge, des pensées plus sérieuses remplaçaient les illusions de la jeunesse.
Elle en vint à se demander dans quel but Dieu l'avait placée sur la terre, et dans sa conscience elle discuta devant Dieu la question ri grave d'up état de vie. La lumière se fit tout â. coup et Lucie annonça sa résolution d'entrer au couvent tandis qu'Alice presque dans le même temps arrivait à la conviction que Dieu l'appelait à le srvir dans le monde. Quelque pénible et amer que fut pour monsieur Neville le départ de son enfant, il était trop véritablement chrétien jusque dans les dernières fibres de son âme pour songer même un instant à mettre obstacle au pieux dessein de la jeune fille. Il voulut pourtant éprouver sa
vocation par un séjour do quelques mois encore sous le toit paternel.
Quant à madame Neville, d'un caractère plus faible, et en même temps animée de vues plus mondaines, elle montrait moins de générosité. ?Jême à la veille du départ, bien que sa confiance en son mari, confiance qui avait toujours été l'étoile de sa vie de mariage, lui fermât la bouche, son cœur se révoltait, et malgré les cris de sa conscience, dans le secret de son âme que Dieu seul pouvait pénétrer, elle se refusait obstinément au sacrifice de son enfant.
Quant à Henriette, la seconde fille du Major Grev, son histoire était bien triste, triste au début, par la mort de sa mère, et plus triste encore à la fin. Dans son anxieuse tendresse le major voulut tenir à la fois lieu de père et de mère à la petite orpheline, mais, -ans s'en apercevoir, il dépassa le but, et Henriette fut gâtée par un excès d'indulgence avant même de quitter le berceau. Les charmes qui avait alors paru en elle se développèrent avec l'âge et s'accentuèrent encore dans l'adolescence ; elle devint l'idole non seulement du cœur de son père, mais encore de tous ceux qui l'approchaient.
Il n'y avait pas que le beauté qui attirait vers elle les yeux et les cœurs, la nature s'était plu, somblait-il à la combler de ses dons. Tout ce qu'elle faisait était parfait ; il y avait une grâce dans chacun de ses mouvements, un charme dans touf -, ses paroles, et elle avait en outre l'art si dangereux de porter à la surface ses qualités tandis que ses défauts disparaissaient sous un voile mystérieux, impénétrable pour tous ceux qui ne la connaissaient pas dans l'intimité. Avec un cœur naturellement sensible et affectueux et un caractère enthousiaste, elle grandit passionnée, entêtée, poussant l'estime de ses goûts et de son bien-être jusqu'à sacrifier pour les satisfaire ses intérêts les plus chers et surtout ceux des autres.
A quatorze ans elle fit son entrée dans le monde : naturellement dans un pays comme l'Inde où la jeunesse et la beauté se trouvent si rai' ment alliées dans une même personne, elle se trouva adorée et encensée de tout le monde.
Le père n'avait pas prévu ce qui arrivait et il commença à trembler pour l'avenir de sa fille. Incapable à cause
de ses devoirs de soldat de veiller continuellement svr elle il crut qu'il ne pouvait mieux faire que de lui donner une compagne qui par droit aussi bien que par devoir, serait toujours à ses côtés. Dans ce dessein, bien plus à cause de su fille que par attrait personnel, après seize ans de veuvage, il contracta un nouveau mariage. Son choix fut heureux pour Lui-même, mais le pauvre père fut cruellement déçu dans la fin qu'il s'était surtout pro- Benriette entra en fureur quand elle se vit supplantée dans la maison de son père et son indignation fut au comble en voyant que sa bellemère était une femme encore jeune. Le Major Grey avait calculé autrement 11 avait cru.... pauvre père, comme d connaissait peu le mauvais cœur de l'enfant qu'il adorait... il avait cru que la jeunesse de sa nouvelle épouse en ferait une compagne plus agréable à Eenriette, et c'était cette jeunesse qui offusquait surtout l'orgueil de la jeune fille. Si madame Grey eût été plus âgée se disait-elle et à ses confidents, elle aurait supporté plus volontiers l'humiliation. >' la plat • à une fille qui n'avait pas dix années de plus qu'elle, à une sotte et laide fille, ajoutait-elle malivneusemei-t, c'était un.- dégradation devant laquelle elle ne plierait pas.
Pauvre père! Fille infortunée! Le Major Grey eut-il choisi une femme avancée en âge, Henriette aurait maudit le sort qui la rendait l'esclave de la sagesse en cheveux blancs. S'il
l'eût choisie belle elle eut excité la jalousie ; spirituelle, c'eût été une guerre d'esprit Lnci ssante entre les deux rivales. Tant il est vrai que le bonheur le plus souvent naît de nos propres dispositions, et que tous les efforts des autres, quelque binu intentionnés et bien dirigés qu'ils soient, ne saurait lui donner naissance contre notre eré dans nos âmes.
jeune belle-mère fit en effet tout ce qu'elle put. car de prime abord elle ne [ne adr» elle aussi des sar-
easmes d'Henriette.
Bfais elle rencontra des marques^ si prononcées d'aversion et de mépris qu'elle dut renoncer è ses avancée et dans son oœui blessé descendirent peu •i peu l'amertun t le ressentiment.
In orage devait nécessairement écla-
• it justement ce que voulait
Eenriette, car en pavoisa elle était as-
surée d'être victorieuse. La belle-mère bafouée parvint assez facilement à se consoler auprès du borceau de son nouveau-né de l'impertinence et de l'insubordination de sa belle-fille.
Après tout elle était moins à plaindre que son mari, et quand elle alla au devant de lui les yeux rougis des larmes qu'elle avait versées tandis qu'Henriette se présentait les joues encore empourprées par la colère et portant sur ses lèvres le sourire du triomphe, le pauvre père eut la double douleur de voir que les deux êtres qu'il chérissait le plus sur la terre en étaient venus à une guerre ouverte. Le moyen qu'il avait cherché pour assurer le bonheur de son enfant et la préserver du danger n'avait servi, à cause du caractère indompté de la jeune fille.
qu*à aggraver la situation, puisque maintenant pour échapper aux misères du toit paternel, elle allait se pi peut-être dans le gouffre redoutable du monde.
Les choses en étaient la et madame Grey venait de donner naissance à un second enfant quand le régiment Major Grey retourna i 'erre.
C fut un changement en pis pour Henriette. Accoutumée depuis enfance au luxe et à la molless*» de l'Inde elle se trouva tout-à-coup dans une ville de earnison dont l'atmosphère enfumée et les sombres murailles étaient insupportables à ses yeux accoutumés au climat ensoleillé de l'Orient. D'un autre côté les modiques ressources de son père que minaient les exigences d'une famille de plus en plus nombreuse rendaient à peu près impossible toute compensation eu plaisirs et en amusements.
Arrachée à tout ce qui lui avait rendu jusque là la vie supportable, elle crut se dédommager à la maison dans d'amèr es querelles avec sa belle-mère, et au dehors dans les satisfactions de son insatiable vanité, seuls et derniers plaisirs laissés aux étreintes de son désespoir. Son pauvre père l'accompagnait partout, car elle récusait positivement la compagnie ou plutôt, comme elle disait, l'espionnage de sa belle-mère. Mais cette vigilance si
anxieuse et si assidue qu'elle fût, ne put la préserver des dangers où elle 9e jetait si volontairement et la trophe arriva enfin.
Un jour, pendant son séjour à Rag-
lan, Alice reçut un télégramme de sa belle-mêre. Ou la mandait en toute hâte à la maison paternelle. Son père était dans un état voisin du desespoir. Henriette avait disparu la veille et depuis on n'avait pas entendu parler d'elle.
Alice se rendit aussitôt à l'appel.
C'était la première visite qu'elle faisait à sa belle-mère. Son père, elle l'avait vu deux ou trois fois à Raglan, depuis son retour des Indes. C'était alors un homme beau et robuste à peine plus âgé en apparence, disait joyeusement Mr. Neville, que lorsvu'il avait quitté l'Angleterre quelque vingt ans auparavant, et maintenant Alice le retrouvait brisé, blanchi, couché par la honte et le chagrin dans une vieillesse prématurée. Aux questions pleines d'angoisse que lui fit Alice il répondit qu'Henriette auait été la veille de son départ de très-mauvaise humeur, qu'une scène Gï&geusp =vait eu lieu conséquemment entre la 'belle-mêre et la bellefille: que celle-ci s'était montrée plus mordante et plus insolente que jamais.
Le soir il l'avait accompagnée à un bal où elle avai l'admiration de tous par sa beauté et son esprit. De retour à la maison ebe avait paru radoucie, srs yeux s'étaient remplis de larmes quand elle lui avait dit bonsoir : au moment de le quitter elle s'était jetée à son cou en éclatant en sanglots.
Croyant apercevoir des signes de repentir il avait exprimé l'espérance de la voir le lendemain se réconcilier avec sa belle-mère. Mais, en entendant ce nom, Henriette s'était redressée avec orgueil et s'était élancée hors de l'appartement. Quelques minutes après lorsqu'il avait frappé à sa porte, elle avait refusé d'ouvrir et le lendemain matin elle était partie.
Hélas en quelle compagnie ? Un
ancien admirateur d'Henriette venu des Indes avait paru dans la ville quelques semaines auparavant et le malheureux père put bientôt se convaincre que c'était avec lui que s'était éloignée sa fille. Il n'y avait pas espérance de mariage.
Cet homme était un débauché reconnu.
Cependant pendant quelque temps le major interrogea les feuilles publiques; en réalité il ne se fit pas un instant illusion sur la vérité quant à la ruina complète de sa malheureuse enfant.
Alice soigna son père avec toute l'affection et le dévouement dont son cœur fut capable pendant la sérieuse
maladie où tant de chagrins et d'inquiétudes conduisirent Mr. (irey: et elle tomba malade à son tour au point qu'on dut la renvoyer à Raglan aux soins de celle qu'on pouvait à bon droit apdeler sa mère, madame Neville.
Là penda„nt les longes heures qu'elle passa au chevet d'Alice, Lucie apprit la triste histoire de la pauvre Henriette et c /ut un trait de lumière pour son .me. L'année d'épreuve
qu'avait exigée son père allait finir et elle ne s'était encore décidée pour aucun couvent en particulier. Elle se tenait prête à suivre en ce point l'avis de son directeur. Mais en apprenant la chute d'Henriette, une pensée nouvelle, la noble pensée de l'expiation, s'empara de son esprit. Elle donnerait sa vie pour la vie d'Henriette, son âme pour l'âme d'Henriette, ses jours de fatigues et de pénitences pour les iours de plaisirs et les heures de débauche d'Henriette, et, pour atteindre plus efficacement ce but elle entrerait dans la communauté du Bon Pasteur où des femmes héroïques, loin des bruits du monde, lèvent vers le ciel leurr mains pures et leurs cœurs innocents eu faveur de leurs sœurs tombées et les entraînent par leur charité non seulement au repentir mais bien plus souvent que le monde ne l'imagine, à la sainteté et à l'héroïsme de la pénitence.
Madame Neville n'en revenait pas de la nouvelle fantaisie, comme elle disait, de sa fille. Elle ne pouvait com-
prendre ni la nature d'un pareil apostolat, ni l'abnégation qu'il suppose dans ceux qui s'y dévouent. De plus, comme tant d'autres, elle était sous la fausse impression que les sœurs étaient mêlées aux pénitentes de manière à former une association peu en rapport avec la diçrnité d'une religieuse, et il lui fallut d'interminables lettres d'explication et des jours , -r des semaines de fatigue inutile pour se convaincre de la séparation absolue qui, existe, sauf pour la surveillance et l'instruction entre les sœurs et les pénitentes confiées à leurs soins. ^Ionsieur Neville au contraire avait saisi la chose de suite. 11 avait deviné qu'Henriette était le point de départ de la généreuse détermination de sa fille, et non seulement il auprouva la vocation de Lucie mais encore il ne laissait jamais passer l'occasion de déclarer que si quePque chose pouvait
ajouter à la joie qu'il éprouvait de donner à Dieu son enfant, (était de la voir investie sur la terre des fonctions que le Sauveur avait si admirablement décrites dans la parabole du bon Pasteur.
Pour tout, malgré tant de générosité, l'umour qu*il portait à. sa fille Jui faisait ressentir bien vivement l'épreuve du moment dans cette derrière soirée passée en famille avec elle, et à vrai d'ire le sentiment de la douleur était plus Vflf dans le cœur du père et de la fille que chez ceux qui «avaient fait les plus bruyantes manifestations. Madame Neville, assise dans ..on fauteuil iavori, à force de pleurer, s'était endormie la figure cachée dans un journal... Alice, encore sous l'impression des bonnes résolutions qu'elle venait de prendre, semblait tout occupée de son père, et en voyant combien sa présence lui faisait de bien, oubliait un peu le départ de sa chère Lucie. Alfred avait défié à une partie de billard le pauvre Henri qui avait accepté, les yeux encore rougis des larmes qu'il avait versées, et pendant ce temps Monsieur Neville, ayant à ses côtés sa fille chérie, marchait tranquillement sur la terrasse. 11 parla peu, car son cœur était trop plein pour pouvoir donner cours à des paroles ; mais dans le peu qu'il dit, il ne se trahit point, il évita tout ce qui aurait pu augmenter les angoisses qu'il savait bien être, en dépit de son calme apparent, au fond de l'âme de Lucie.
Ce nr fut que dans la violence de l'étreinte paternelle, quand elle lui dit bonsoir, que la jeune fille comprit combien son père ressentait vivement la douleur il" la séparation. Le cœur encore comprimé par l'étreinte de ces braa chéris, elle se retira dans sa chambre, mai-, incapable de prendre du repos, elle ouvrit la fenêtre et regarda au dehors. Tout était dans le calme et le silence. l'as un souffle n'agitant 1rs, et pourtant les parfuns des lilas, mêlés aux senteurs sauvages de : ivaieiit pressés et refraîcMs- Bants. Une seule étoile, comme un joyau solitaire, brillait au sein de la nuit, tandis que la lune déjà à l'horizon lai — ait tomber sur la nier ses longues i r»-!'b''s de lumière. Elle monta graduellement bous les yeux de I iicie jusqu'à ce qu'elle restât suspendue
comme une lampe d'argent au milieu
du ciel. Alors elle s'arrêta ou plutôt
sembla s'arrêter et la terre et la mer comme par magie se trouvèrent baignées dans la lumière. En ce moment Lucie aurait pu compter un à un dans la flotille lointaine tous les bateaux pêcheurs qui semblaient dormir sur les flots illuminés, immobiles, comme s'il n'y eut là aucun bras humain pour îes guider, aucun cœur battant d'anxiété et d'espérance. L'horloge sonna onze heures, puis la demie, et Lucie était toujours là laissant errer son regard et sentant qu'elle contemplait toutes ces choses pour la dern'ière fois. La dernière fois ! qui a jamais prononcé ces mots sans ressentir en même temps dans son âme la froide étreinte de la ristesse? Et s'il en est ainsi dans les mille riens de la vie, qui pourra dire tout ce que ces mots ont de pénible quand ils sont associés aux événements marquants de notre existence?
Le dernier regard d'un être chéri !
La dernière nuit sous un toit aimé !
Alors les âmes même les plus fortement trempées ne jJeuvent les prononcer qu'à travers des larmes. Ces paroles elles retentissaient en ce moment aux oreilles de Lucie, et il lui semblait entendre toutes les voix aimées du foyer les répéter dans son âme. C'était la dernière fois que la brise tiède et parfumée venait la caresser à cette fenêtre, la dernière fois que le murmure des vagues expirant sur la grève arrivait à son oreille comme une musique charmante, ]a dernière fois que la terre, la mer et le ciel, comme pour la retenir, lui présentaient dans les rayons argentés de l'astre des nuits, toutes les beautés capables de captiver une âme comme la sienne. Et dis voix plus chères et plus tristes se mêlant encore à ce douloureux concert, voix de son cœur et voix de son sang; voix des pauvres et des malheureux qu'elle aimait si tendrement et dont la reconnaissance et l'affection la payaient d'un si juste retour, voix de -,s
parents si affectueux, si légitimement fiers d'elle, de ses jeunes frères qui la chérissaient si fraternellement, d'Alice,
la compagne inséparable de ses jeunes années, et jusque de cette chère petite qu'elle même encore enfant avait tenue sur les fonts sacrés, promettant alors à Dieu, dans son âme, d'avoir toujours pour cette tendre BOBUT, les sentiments d'une véritable mère.
En un sens, à vrai dire, c'était pour la dernière fois qu'elle était avec tous
ces êtres chéris, car jamais ensuite elle ne les reverrait plus dans la douce intimité de la vie de famille.
Sans doute, elle les aimerait autant et même plus qu'avant, elle leur serait autant et plus utile qu'elle avait pu l'être jusqu'alors, car la vie de prière et de pénitence qu'elle embrassait allait attirer sur leurs têtes si chères plus de Bénédictions qu'aurait pu leur en procurer sa présence dans la famille; mais c'en était fait, et elle le sentait vivement ; elle ne serait plus le souffle et la joie du foyer, le centre d'attraction vers lequel chacun se sentait instinctivement porté pour chercher sympathie et soutien dans les petits contretemps inévitables au sein même des plus heureuses familles.
Tout cela était fini pour elle. Elle avait ce soir pour la dernière fois consolé, fortifié les siens qui allaient être obligés de chercher ailleurs un cœur qui les aimerait peut-être moins, pour confier leurs espérances aussi bien que les a'ngoisses. Lucie ne repoussa pas ces pensées comme dangereuses en un pareil moment. En les regardant passer devant son âme, des larmes silencieuses coulaient de ses yeux, et pourtant elle continua de les contempler, car elle sentait en elle ni défaillance, ni tentation. Et comment aurait-elle pu changer, quand au-dessus de ce concert de voix chéries, venant de la terre, s'élevait une autre voix plus douce et plus tendre, la voix qui avait ravi l'humble Marie dans la solitude de Nazareth, la voix qui avait fait tressaillir une Agnès, une Cécile, à l'aurore du christianisme, et qu'avait entendue depuis les âmes chastes de tous les temps. Cette voix elle résonnait en ce moment dans l'âme de Lucie et elle disait : "Ecoute, ma fille, ouvre les yeux et prête une oreille attentive ; oublie ton peuple et la maison de ton père et le roi s'éprendra d'amour pour ta beauté."
De plus en plus doux et profonds les accents de cette voix mystérieuse retentirent à son âme, pénétrant jusqu'au plus intime de son être, la remplissant d'une joie ineffable et la ravissant peu à peu dans l'extase d'une joie inexprimable. Et la voix du bien-aimô murmurait toujours, et des larmes s'échappaient maintenant par torrents des yeux de la jeune fille, larmes de bonheur que connaissent seuls ceux qui les ont versées, et aux charmes de la voix céleste qui chantait toujours
s'évanouirent bientôt pour Lucie, comme dans un lointain mystérieux, toutes les joies comme tous les chagrins de la terre.
Alors, immobile et silencieuse, elle inclina doucement sa tête sur son sein jusqu'à ce qu'elle semblât reposer comme un autie St. Jean sur le cœur du Bien-aimé, et alors, malgré l'immobilité de ses lèvres et de sa langue qui semblaient paralysées par l'ivresse d'un bonheur inconnu, on peut penser que dans son cœur elle répondit à l'époux céleste par l'oblation complète de tout son être.
A ce moment-là même, comme si une main mystérieuse eût touché quelque fibre cachée de son âme, elle vit passer Henriette devant son esprit et elle se rappela la promesse faite au major Grey. Elle se leva aussitôt, car durant le long entretien de son âme avec Dieu elle était tombée à genoux, et encore comme sous l'impression d'- un rêve( joyeux elle alluma une bougie et quitta l'appartement. Elle descendit sans bruit le grand escalier et glissa comme une ombre à travers la grande salle et les longs conidors qui conduisaient à la chapelle. Elle ne s'arrêta que lorsqu'elle se trouva à genoux devant la tabernacle en face du Dieu qui venait cette niuit-là même de l'appeler à lui d'une manière si sensible.
Ne l'accusons pas d'oubli ou d'ingratitude, si après une telle faveur, ce fut le "Miserere" de la prière et non le "Magnificat" de la reconnaissance qui s'échappa d'abord de ses lèvres.
Sa prière ne fut pas pour elle-même et sa demande fut désintéressée. Elle pria pour celle qu'elle aimait et qui était perdue ; elle pria pour Henriette, et elle le savait) nul chant de reconnaissance ne pouvait être plus doux au cœur de sou céleste époux que cette prière pour une âme pécheresse.
Elle pria de plus comme Dieu aime qu'on le prie toujours, elle pria avec confiance, sans hésitation. Et pourquoi aurait-elle douté. Dieu ne brûlaitil pas lui aussi de pardonner ? Le cœur de ce père si bon ne soupirait-il pas après l'enfant qui s'était échappé si follement do ses bras ? Le Bon Pasteur ne s'était-il pas fatiçrué, à la recherche de cotte brebis errante, attendant maintenant, épuisé ,et haletant, l'heure où il pourrait la reporter joyeux au bercail ?
Lucie savait tout cela et c'est ce qui
rendait sa prière ferme et confiante.
Il est vrai qu'un mystère impénétrable planait sur le sort d'Henriette. Nul n'aurait pu dire en effet, pas plus ses parents que ses plus intimes amis, le lieu ou la compagnie où elle se trouvait, si elle était repentante ou ob« stinée dans ses désordres ; mais Lui, le Dieu devant qui était Lucie, ne savaitil pas toutes ces choses, et ce regard divin qui reposait en ce moment sur elle avec tant de tendresse ne contemplait-il pas en même temps la pauvre fille, objet de sa prière ?
Que peuvent être l'espace et les distances à Celui qui remplit tous les espaces et dont les bras atteignent les extrémités du firmament qu'il fait tressaillir, -de joie sous sa touche puissante et délicate ? Ainsi quelque grande que fût la distance qui, humainement parlant, semblait la séparer d'Henriette, elle s'en savait rapprochée sous le regard de Dieu, et cette impression alla grandissant dans son âme jusqu'à ce que la confiance lui montrât la pauvre pécheresse réellement agenouillée à ses côtés, attendant anxieuse de la part de Dieu un regard de miséricorde, une parole de pardon.
Alors elle priait comme elle n'avait jamais encore prié pour elle-même.
Elle supplia, elle implora, elle poussa même la sainte hardiesse de sa prière
jusqu'à dire à Dieu de ne pas attendre, mais de parler au cœur de la pécheresse cette nuit-là même, oui cette nuit, où elle-même laissait pour lui plaire tout ce qu'elle aimait sur la terre, de lui parler cette nuit en quelque lieu ou en quelque compagnie qu'elle pût être, qu'elle fût dans les étourdissants plaisir du péché ou dans l'affreuse réaction du désespoir ; de parler à son âme comme lui seul peut parler, d'insister, de la presser, de la contraindre, même en dépit de sa volonté, d'écouter sa voix et de revenir enfin au bercail dont elle s'était si tristement écartée. Pour la première fois de sa- vie . elle passa un contrat avec son maître, pour la première fois elle mit une condition à sa vocation, appelant ce qu'elle allait faire un sacrifice et tout cela sans craindre de la part de Dieu le moindre reproche. Elle connaissait son divin cœur, ce cœur si tendre, si aimant, cherchant toujours à pardonner ; et quand elle se leva après sa prière ce fut avec la conviction inébranlable que la condition avait été acceptée et que le contrat avait été signé par Dieu. Elle en était aussi certaine qui si à ce moment-là même Henriette fût entrée dans la chapelle et eût annoncé son repentir et son retour à la vertu.