‹ Céline, ou Une autre Madeleine à l'asile du Bon-Pasteur de QuébecChapitre 9 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au déclin d'un jour d'été, il vient une heure où la nature, comme fatiguée Je l'abondance de ses trésors, les verse ;;ur la terre à profusion et sans mesure, comme un dernier hommage au Créateur du monde. A cette heure la linote. la grive et le merle semblent se lancer, comme un gracieux défi, les joyeux refrains de leur voix charmante, et les notes magiques du rossignol, qui salue les premières ombres de la nuit, arrivent doucement à l'oreille ravie du promeneur qu'ils arrêtent sans respiration et sans voix. A cette heure, l'air est plus qu'embaumé, il est comme imprégné des parfums du foin frais-coupé, de la reine-desrprés, et ne l'éolant'ier; la fleur des champs et la fleur des jardins relèvent en même temps leur tête languissante pour recevoir la rosée du soir et donnes en retour des odeurs inconnues air: rayons du midi. A cette heu-., le s il.'il, comme un roi prodier - . versr sur le monde qu'il va quitter, une telle gloire que bois, rochers et ruisseaux, cîmes et vallées apparaissent sous les rayons d'or de l'astre couchant, non plus comme une scène de la terre, mais comme une vision de l'antique Eden, de ce paradis terrestre, première demeure de l'homme ici-bas.

C'est l'heure qui précède le coucher du soleil, la plus belle des vingt-quatre heures du jour; et celui qui a contemplé alors quelque scène ravissante ne pourra jamais dire si son ravissement naît du tableau qu'il a eon-

templé ou de l'heure à laquelle il l'a contemplé.

Or c'est juste à pareille heure que.

commence notre récit, si nous substituons toutefois la tendre verdure du mois de mai, ses buissons d'aubépine en fleurs, et ses gentilles marguerites au foin frais coupé et aux églantiers de juin.

Tout est pittoresque sur la côte du Devonshire et l'endroit où nous allons introduire notre lecteur ne fait pas exception. Ceinte au côté de la terre, d'une muraille demi-circulaire de rochers aux formes et aux proportions variées presqu'.à l'infini, la mer, aussi loin que le regard s'étend, berce ses flots bleus dans la lumière du soleil.

Tantôt la marée apporte doucement les ondes tranquilles qui envahissent peu à peu les sables argentés et tantôt les flots s'élancent plus pressés contre les rochers qui leur barrent de tous côtés le passage. Arrachés par le temps et l'orage aux flancs escarpés de la falaise, ces rochers, sous l'action des eaux, ont été graduellement ronçrés et percés quelquefois d'outre en outre. Ils présentent cà l'œil émerveillé les formes les plus diverses comme les plus fantastiques. Tci ce sont des colonnes et des arches brisées, là on croit apercevoir les cadavres pétrifiés de monstres préadamites, plus loin les restes d'un vieux temple dé druides et ailleurs en voyant réunis des quartiers de roche unis et arrondis on dirait des

souvenirs d'une gigantesque partie de quilles. Ajoutons à cela les charnus d'une végétation puissante ; qu'on imagine le chêne drossant son tronc robuste à côté des roches altières, le saule étendant sur l'abîme ses branches longues et flexibles, cà et là des buissons se cramponnant aux fissures profondes et défiant l'effort des vents, des fleurs sauvages brillantes et coquettes dans les touffes de verdure; puis, au milieu de toutes ces beautés, des filets d'eau se précipitant >n cataractes argentées ç et l'on aura une légère idée de ce paysage enchanteur au fond duquel se laissait apercevoir, dans , un bocage de pommiers et de lilas, la maison d'un riche propriétaire.

La rive était solitaire, mais à moitié chemin sur le versant de la côte orès d'une roche 'escarpée, assises sue le tronc renversé d'un vieux sapin, on pouvait apercevoir deux jeunes filles conversant avec animation, quoique à voix basse, une conversation qui les avait absorbées sans doute dans leur promenade du soir. Elles paraissaient à peu près du même âge. Tout°s deux étaient belles, mais d'une beauté si différente dans les détails que, malgré l'affection qu'elles semblaient se porter réciproquement, on sentait instinctivement que le lien de leur amitié était autre que celui du sang. L'une était grande et sveltc, sa chevelure dorée aux reflets chatoyants tombait en mèches soyeuses de chaque côté de son front, et son œil bleu empreint de douceur, qui errait nonchalamment sur les eaux immobiles à ses pieds, s'animait chaque fois que la voile blanche d'un bateau pêcheur apparaissait à l'horizon. Sa douce et tranquille figure portait la trace de souffrances physiques et morales. A peine entrée dans la vie elle avait dû boire déjà au calice des douleurs. Il y avait dans son maintien et jusque da regard suppliant qu'elle jetait de temps en temps sur sa compagne quelque chose qui indiquait la faiblesse devant les orages de la vie, un besoin de se reposer sur un bras plu8 fort que le dans les ardus sentiers de l'exis- E1 ee courage e1 cel be Ei rmeté qui lui manquaîenl , elle les avait trouvés sans flou le dans la jeune fille assise à rêtés. Il y avait du courage en effet dans cet oui vif et limpide, dans ces traits ù la fois fermes et délicats,

fin courage même dans cette attitude

pleine de vie qui contrastait si singulièrement avec la pose languissante de sa compagne. Oui il y avait de la force et du courage dans cette jeune fille, mais il y avait quelque chose de plus. Au fond de ce grand œil noir, toujours, même au sein des plus vives agitations, rayonnait un éclair de joie paisible qui ne la quittait jamais ; en la voyant on se sentait en présence d'une grande àme, à la hauteur des plus nobles aspirations et capable des plus grands sacrifices pour les réaliser — Regardez donc là bas, Alice, — disaitelle à sa compagne au moment où nous la faisions connaître à nos lecteurs, indiquant en même temps de la main la "blanche voile d'un bateau pêcher qui passait de la demi-obscurité du crépuscule dans les rayons du soleil couchant projetés sur les eaux, — voyez donc ce légrer bateau. Tl y a un instant, il était dans l'ombre et maintenant qu'il traverse les rayons du soir, voyez comme il resplendit! on dirait que la baguette magique d'une fée -vient de le toucher. En le voyant ie n'ai pu m'empêcher de penser à l'âme oui passe soudainement des ombres de la mort aux divines lumiéi es de l'éternité.

Alice tourna machinalement les yeuxdans la direction indiquée, mais au même moment son regard se voila de larmes et vraisemblablement elle ne put rien distinguer -, toujours est-il qu'elle ne répondit pas.

— Voyez ces gerbes étincelantes de lumière, continua Lucie, tellement absorbée dans ses pensées qu'elle ne remarqua pas le silence de sa compagne : oh! comme je croyais fermement, quand j'étais enfant, que '■'était, là haut, à la source de ces feux, que Dieu tenait sa cour, et je me figurais alors que ces faisceaux lumineux n'étaient que des rayons êchappéi de son trône pour réjouir la terre!... I 'i Alice, vous pleurez ! s'écria-t-elle en remarquant que cette dernière venait de laisser échapper un sanglot ; vous pleurez! qu'avez-vous, chère Alice? Sans doute cette longue marche vous a trop fatiguée?

— Te ne suis pas fatiguée, et vous savez bien pourquoi je pleure, répondit Alice avec un peu d'aigreur. Et comment pourrait -il en être autrement ?

ou plutôt comment pouvez-vons voue étonner de mes larmes?

Déjà j'ai perdu une de mes sœurs, et

maintenant vous, que j'aime plus qu'une sœur, vous voulez partir et je resterai seule ! ,«^A**-<

— Je veux ! répondit Lucie avec douceur ; dites plutôt, chère Alice, que c'est Dieu qui le veut !

— Non, reprit vivement Alice, je ne le crois pas ; c'est impossible : Quoi! Dieu voudrait que vous abandonniez votre père dont la vie est pour anisi dire rivée à la vôtre; Dieu voudrait que vous abandonniez votre mère, vos jeunes frères, pour ne rien dire de moi-même? Non, Dieu n'est pas cruel au point de demander à sa créature rien de semblable.

— Vous croyez? répondit tranquillement Lucie ; mais Alice, demandez donc à votre cœur si Dieu ne demande jamais le sacrifice de soi-même.

— Je ne dis pas qu'il ne le demande jamais, seulement je ne crois pas que ce soit le cas pour vous.

Pour vous, répéta Lucie, en appuyant à dessein sur ce dernier mot ; hélas, chère Alice, c'est toujours l'histoire ancienne.

Le sacrifice chez les autres nous paraît toujours noble et louable, mais nous est-il demandé à nous-même, nous hésitons, nous cherchons nés excuses, et à peine pouvons-nous nous persuader que Dieu puisse demander rien de semblable à notre pauvre humanité. Je dis nous, ajoute-t-elle en passant affectueusement son bras autour de la taille d'Alice, car je suis certaine que vous sentez en votre cœur, bien que vous ne vouliez pas l'avouer, que ce départ m'est pour le moins aussi pénible qu'à vous. Je perds tout et vous né "perdez que moi. Si je parle ainsi ce n'est pas pour déprécier votre part du sacrifice, mais je voudrais vous rappeler que, puisque Dieu veut nous fa're partager en sœur, le chagrin, rous devons aussi en sœurs partager le mérite par le généreuse conformité de notre volonté à la volonté divine. D'ailleurs, soyez assurée ciu'il ne nous demandera jamais rien qui ne tourne à notre bonheur, sinon en ce monde, du moins dans l'autre.

Je ne veux pas être égoïste, reprit Alice touchée de la remontrance si tendre et si délicate de sa compagne, mais quand je songe que jamais nous ne pourrons plus nous asseoir ensemble ici. que jamais nous n'entendrons plus le murmure/ de la vague mourante sur la plage, qu'il ne nous sera plus jamais

donné d'errer, la main dans la main, sur ces landes et dans ces bois pleins des souvenirs de notre joyeuse enfance, comment pais-je ne pas m'attrister? Comment, répéta-t-elle avec animation, comment ne pas pleurer quand je pense combien je vais être seule sans vous?

Ah ! je sens que c'est plus douloureux que si je n'avais jamais eu de sœur. —

Vous au couvent et Henriette,

Henriette ! 0 mon Dieu, pitié !

mon Dieui ajouta-t-elle en fondant en larmes; je sens mon cœur se briser.

Lucie s'était levée à ces dernières paroles d'Alice. Son front et ses joues se coloi'èrent vivement sous le coup de l'émotion qui monta de son cœur, et pendant un moment ses yeux errèrent avec tristesse sur la vaste mer qu'illuminaient en ce moment les derniers feux du jour et dont la brise du soir caressait mollement les flots bleus.

Mais ce ne fut qu'un trouble passager; bientôt son regard se raffermit et se fixa sur le disque pâlissant du soleil qui disparaissait à l'horizon ; le nuage de tristesse qui avait passé sur son front s'effaça et ce fut avec un accent indéfinissable d'amour qu'elle répondit doucement :

— Alice, oui, chère Alice, je l'avoue, l'amour c'est le sacrifice et le sacrifice c'est l'amour ! Mettez-vous à ce point de vue et la douleur deviendra de la joie, et la croix qui paraît insupportable à Ip, nature deviendra aussi douce et aussi légère que si elle était de fleurs.

— Insupportable, répéta Alice, oui cette croix m'est véritablement insupportable, et si vous en sentiez comme moi tout le poids, il vous serait simplement impossible de la porter !

Lucie ne répondit pas immédiatement, mais un œil exercé aurait surpris en ce moment sur ses traits l'expression d'un sentiment profond de douleur. Alice, piquée de ce silence, poursuivit amèrement.

— Vous p-ardez le silence, vous ne répondez pas, mais aussi peut-être après tout n'est-ce rien pour vous de nous quitter tous pour toujours.

— Rien ! remit Lucie avec indignation. Alice, Alice, vous ne saurez jamais en ce monde combien il m'en coûte de vous quitter. Ne parlez plus ainsi, continuat-elle sur un ton plus doux: je sais que vous ne pensez pas ce que vous dites, mais ne répétez plus

cette parole, elle me fait trop mal au cœur.

Alice, comme un enfant contrit, glissa sa main dans celle de Lucie et lui dit à travers ses larmes: Pardonnez-moi chère Lucie. Je ne voulais pas vous faire de peine. Je sais que vous ressentez le sacrifice a faire, je ne dis pas plus que moi, c'est impossible, mais je sais que vous le ressentez autant que moi. Oh j'ai tant de chaerin que j'ai été méchante, ajoutât-elle en voyant les yeux de Lucie remplis de larmes, et cela au dernier jour et presque au dernier moment que nous sommes ensemble! Comment ai je pu être si cruelle!

Lucie se rassit auprès de la jeune fille en pleurs et se mit à la caresser de la main comme elle l'avait fait tant de fois pendant les quelques mois qui venaient de s'écouler; mais voyant qu'Alice continuait de sangloter elle changea de voix et lui dit d'un ton ferme :

—Alice, vous avez tort, ce chagrin va vous rendre encore malade. Petite sœur, voyons, soyons sœurs véritablement et souffrez que je vous dise la vérité. Votre douleur devient ég-oïste, elle vous rend oublieuse des autres.

Pensez ;'i votre père, songez à ce qu'il souffre depuis deux ans. Si vous avez tant de peine de me voir vous quitter, pensez quelles ont dû être ses angoisses en voyant son enfant l'abandonner, non pas pour Dieu mais pour un homme, et jeter ainsi, par ce départ, de la boue sur ses cheveux blancs. Chère Aliee, croyez moi, c'est en vous dévouant pour le consoler que vous trouverez vous même votre véritable consolation. Soyez pour lui désormais ce qu'Henriette aurait dû être et n'a pas été, la lumière de ses yeux et la joie de son cœur, le baume de sa tristesse et l'appui de ses vieux ans. \ oilà devoir. Dieu vous l'a, marqué si clairement qu'il ne peut y avoir à ce Bu'jet la moindre hésitation. \ oilà votre devoir ei il dépend de vous d'en faire aussi votre bonheur.

— Oui, dit Alice qui sanglotait encore, oui Lucie, je sais que vous dites vrai et j'ai déjà fait moi-même tout -s

Mais vous savez combien je suis timide, ajouta-t-elle en aa

serrant contre son amie comme un enfant prés de sa mère. El je connais si peu mon père ; je suis si étrangère à

tout ce qui le concerne que je saurai à peine quoi faire auprès de lui. Et de plus il y a ma belle-mère, mes jeunes frères et sœurs; puis-je ne pas me sentir étrangère au milieu d'eux? Et la pauvre Henriette, vous le savez, ne me disait rien de bien agréable sur leur compte, quand elle m'écrivait.

— Oubliez tout ce qu'Henriette a pu écrire à ce sujet, dit Lucie, presque sévèrement. Elle était alors sous l'influence de passions qui ont dû la rendre injuste dans l'interprétation des pensées et des sentiments de ceux qui l'entouraient, Oubliez tout ce qu'elle a dit et allez à votre nouvelle demeure avec la résolution bien arrêtée d'être l'amie véritable de l'épouse de votre père et la véritable sieur aînée de ses petits enfants. Si vous accomplissez bien cette tâche, si vous vous en acquittez loyalement, entièrement, vous aurez bientôt votre place dans la maison et dans le cœur de votre père et vous aurez en outre l'insigne satisfaction de vous sentir dans la famille, non pas un brandon de discorde, mais l'appui et la joie de ceux que votre père après tout est tenu d'aimer autant que vous. Et maitenant, chère Alice, partons, car mes frères doivent être bientôt de retour de leur promenade, et comme la soirée doit appartenir à mon père, je leur ai promis de leur donner une heure avant le souper.

En achevant ces dernières paroles elle se leva, mais au moment de s'éloigner elle s'arrêta pour donner un dernier regard à tant de beautés qu'elle allait quitter. C'était le regard d'adieu, et r'ien ni au près ni au loin ne lui échappa ; et le vaste océan, et les barques légères et les grottes profondes et les roches capricieuses, tout fut enveloppé dans ce regard prolongé.

Lorsqu'elle se retourna vers Alw«. celleci crut entendre un soupir, mai;: ce soupir fut étouffé avant même qu'il vint expirer sur ses lèvres. Alors

prenant par le bras sa compagne, Lucie se dirigea résolument du côté de la maison. Cm' demi-heure auparavant cette fermeté' aurait paru à la timide Alice un véritable manque de cœur, mais dans la conversation qui venait d'avoir lieu, la jeune fille s'était convaincue que si Lucie gardait le silence <■<■ n'était que parcequ'elle ne

trouvait plus de paroles pour exprimer les déchirements de son OOSUr.

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