CHAPITRE QUATRIÈME
Dans cette même belle soirée, et presque à la même heure, où Lucie jetait aux flots bleus de la mer et aux sinuosités de la côte son dernier regard d'adieu, la pauvre fille pour laquelle la future religieuse devait prier cette nuitlà même avec tant de ferveur, Henriette était assise, triste et seule, un enfant mourant sur les genoux, dans le misérable grenier d'une maison située dans l'une des rues les plus pauvres et les plus encombrées de Londres.
Son histoire, depuis qu'elle avait déserté le toit paternel, était bien courte à dire. IL'ias, c'était l'histoire si commune du péché et de l'inconstance hu« maine. I7n court laps de temps donné au plaisir et aux puériles satisfactions de la vanité, puis l'indifférence, le mépris et finalement l'abandon ; histoire si commune dans le monde que la eeule chose réellement étonnante est qu'elle puisse finir quelquefois autre-
ment. Jour par jour, la malheureuse fille aurait pu suivre les tristes péripéties de la trame où elle avait si follement joué sa vie, jusqu'à l'heure où elle avait remis, entre les bras de l'homme qui l'avait perdue, son enfant nouveau-né, et lui avait rappelé la promesse, l'ancienne promesse si souvent jurée en pareil cas et si souvent oubliée, la promesse qui l'aurait réhabilitée, autant que faire se pouvait, dana l'opinion de monde, la promesse d'un mariage hélas! trop tardif. Un sombre nuage avait passé sur 1<> front du débauché et il avait quitté l'appartement sans ajouter une parole. Le lendemain il partait pour faire visite, disait-il, à un ami, et bien qu'il revint en meilleure humeur après quelques jours, ses absences, à partir de ce temps, devinrent à la fois plusi fréquentes et plus prolongées.
Il s'éloigna d'abord pour une semaine
seulement, puis les semaines devinrent des mois, et il y avait maintenant davantage qu'elle ne l'avait vu et même qu'elle n'en avait entendu parler.
Elle lui avait écrit lettre sur lettre, au club, la seule adresse qu'elle avait de lui, mais toujours sans réponse, et son cœur était malade d'espérer toujours en vain. Le peu d'argent qu'elle possédait fut bien vite dépensé et elle avait été obligée d'engager d'abord ses joyaux, puis, un à un, tous les articles d'un peu de valeur de sa garde-robe.
Et pendant ce temps, fuyant toujours devant la misère, elle retraitait dans des logements de plus en plus pauvres, faisant pourtant toujours connaître, par un dernier reste d'espérance à l'infidèle déserteur, le lieu où elle cachait sa détresse. A la fin elle avait été heureuse de trouver un abri temporaire dans le misérable grenier où nous l'avons rencontrée dans notre récit.
C'était une chambre comme on en trouve d'ordinaire en semblables réduits. Une table boiteuse et une chaise brisée, une couchette en bois avec un vieux drap usé» recouvert d'un couvrepieds rapiécé ; un seau percé et un bassin à terre dans un coin, tel était l'ameublement. L'air qu'on respirait là, était lourd et chargé. Point de souffle printanier, point de brise embaumée des fleurs. Môme, l'air enfumé de la ville ne pouvait pénétrer par les fenêtres trop vieilles et trop pourries pour pouvoir être ouvertes. D'p,illeurs la propriétaire avait obvié à toute tentative à cet égard en fixant solidement, avec un gros clou, le châssis, de manière à le tenir constamment fermé. La pièce était aussi obscure que renfermée, car les carreaux d'un verre sombre et épais, souillés par la poussière et obstrués par les toiles d'arraignée changeaient en un pâle crépuscule les joyeux rayons que le soleil de mai versait à flots dans les rues étroites de la cité. Six mois auparavant Henriette aurait reculé de dégoût et d'horreur en présence d'une telle habitation et maintenant elle n'en semblait presque pas remarquer la pauvreté absorbée qu'elle était à épier les moindres mouvements de son enfant malade. Ses vêtements qui avaient dû être autrefois riches et élégants, étaient usés maintenant, couverts de taches, et tombaient en désordre autour de sa taille amaigrie mais encore gracieuse. Les longues mèches de ses cheveux aux
reflets d'or et de lumière, rejetées en arrière, laissaient à découvert les veines fiévreuses de ses tempes transparentes.
Une de ses mains soutenait la tête de son enfant, l'autre, sauf le temps où elle essayait en vain d'arranger la robe froissée du petit malade pendait à son côté dans l'attitude du découragement.
Evidemment l'enfant allait mourir, car le chagrin et la misère avaient depuis longtemps tari les sources de la vie dans le sein de sa mère, qui avait ainsi enduré la lente agonie de voir son enfant dépérir, faute d'une nourriture convenable qu'elle ne pouvait pas lui donner. Et ce soir que les ombres de la mort descendaient déjà sur les traits alanguis du pauvre petit, en considérant cette figure ternie et ces veux sans regard on croyait voir plutôt une image en cire qu'un enfant en vie sur les genoux de sa mère.
Au milieu de son indigence et de sa misère Henriette avait encore au doigt un anneau de quelque valeur. Elle l'avait gardé avec un soin jaloux jusqu'à la fin. C'était le premier gage, et elle espérait contre toute espérance qu'un jour elle reverrait l'amant infidèle et lui rappellerait la promesse solennelle qu'il lui avait faite en le passant à son doigt.
Dans la journée, cependant, pressée par la propriétaire du logis, elle s'était décidée de s'en défaire, mais sur le point de sortir pour mettre son projet à exécution, l'enfant avait été saisi de convulsions subites. Sentant que c'était le signal de la fin, elle n'avait pas osé le laisser ni l'emporter dans ses bras, et elle s'était assise où nous l'avons trouvée, suivant d'un regard anxieux les progrès du mal.
La pauvre fille n'avait personne à son secours. Ne savait-elle pas1 par l'expérience du passé que, dans le malheur, avec des arrérages de trois semaines de rente, les amis au foyer sont aussi rare que les écus de la bourse.
Elle était donc restée seule, pendant les longues heures de l'étouffante aprèsmidi qui venait de s'écouler, seule, contemplant la pâleur de son enfant qui allait en augmentant avec les ombres du crépuscule. Ses traits avaient fini par prendre la même expression et à la fin il eût été difficile de dire qui de la mère ou de l'enfant, ressemblait le plus à la mort. Tout à coup, les marches vermoulues de l'escalier craquèrent sous les pas de quelqu'un qui montait.
La porte s'ouvrit. Henriette se leva vivement, mais quand elle vit qui était là, elle se rassit en silence. Que pouvait-elle attendre, en effet, de cotte femme, qui lui avait dit quelques heures auparavant, qu'elle eût à payer ou à quitter la maison, sans vouloir même accepter comme une raison de délai l'état critique du petit mourant.
D'ailleurs les premières paroles de la nouvelle arrivée ne furent pas ae nature à inspirer plus de confiance.
Hé bien, jeune femme. vous êtes donc restée oisive toute la journée, au lieu d'accomplir ce que je vous ai dit. Souvenez-vous de ce que vous avez entendu ce matin, et je le répète :
aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, vous ne coucherez pas ici ce soir si vous ne me payez pas au moins la moitié du loyer que vous me devez depuis trois semaines.
Henriette ne répondit pas, un mouvement convulsif venait de contracter les traits de son enfant et la pauvre mère dans la crainte de ce qui pouvait arriver ensuite, avait oublié complètement sa brutale interlocutrice. Blessée de ce silence qu'elle prit pour du mépris, la, mégère frappa du pied et posa sa main sur l'épaule d'Henriette. Celleci leva un regard suppliant. La misère l'avait domptée. Oubliant tout ce qu'elle avait souffert de cette femme, croyant peut-être que le cœur d'une femme, quelle qu'elle soit, ne saurait être sans pitié en présence d'un enfant mourant, espérant aussi être rassurée sur l'état critique de son fils, elle dit d'un ton suppliant en fixant encore une fois la pâle petite figure haletante sur ses genoux.
Oh ! ayez pitié ! Regardez mon pauvre enfant. J'ai peur, j'ai peur, répeta-t-elle, n'osant achever la phrase et dire quelle crainte affreuse étreignait son âme. Puis donnant un autre cours à sa pensée elle a'jouta avec effort : Pensez-vous qu'il va réellement mourir?
La femme posa son doigt sur le front d l'enfant, et Henriette ne put réprimer un mouvement convulsif. comme si ce rude contact eut été déjà celui de la mort.
Pourquoi frissonner ainsi, dit la femme en colère ? Pensez-vous que je vais l'étrangler. Ce serait peut-être votre bien, mais je ne suis pas un in. Ainsi attendez encore une convulsion, peut-être deux, et puis alors.
Mais ces mots baibares expirèrent sur ses lèvres. Henriette venait ds fixer sur elle ses deux yeux flamboyants et la lâche insulteuse gardait le silence. Mais cela ne dura qu'un ï)>oment et elle retrouva aussitôt l'usage de sa langue. N'osant pourtant plus attaquer Henriette dans son enfant, elle voulut s'en dédommager par des invectives plus personnelles et plus brutales encore.
Ah ! ah ! ces airs de grandeur ne m'effraient pas. Allons ! mademoiselle, je sais qui vous êtes, malgré ces airs de grande dame, ah oui ! une grande dame, en effet, qui a vécu trois semaines à mes dépens sans me faire voir jamais le moindre denier. Mais nous aillons voir maintenant, — vous allez me payer, ou bien morts ou vifs, vous et votre enfant sortirez d'ici ce soir.
Henriette regarda l'anneau qu'elle avait au doigt. ''Ce n'est pas faute de ressource," dit-elle, • à voix basse, "mais mon pauvre enfant est si malade. Demain il sera mieux et alors.''
Demain il sera mort, répondit la femme d'une voix sauvage, mais je ne veux plus de demain. 11 y a assez longtemps que vous me remettez à demain. J'ai promis à mon mari que ce soir avant son retour vous auriez payé ou laissé la maison. Ainsi choisissez.
Un coup frappé à la porte l'interrompit et une petite fille entrp, portant une lettre à la main. La femme la saisit vivement. Elle était adressée à Henriette et la propriétaire commença à se repentir de sa dureté. L'enveloppe était large. Evidemment il y avait quelque chose là-dedans. Si c'était de l'argent... si Henriette avait des amis qui voudraient bien lui venir en aide. Et des sentiments plus humains semblaient pénétrer peu à peu dans l'âme de la mégère à mesure qu'elle faisait ces réflexions. Mais comment faire oublier à Henriette la violence de ses dernières paroles ? En tous cas elle allait essayer, pensa-t-elle, et pour ne pas perdre de temps, elle ajouta, d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre caressante, mais qui était, pour Henriette, plus repoussante encore que les invectives de tout-à-l'heure.
Allons, ma chère amie, voyez, je crois que c'est une lettre pour vous. Ne vous avais-je pas dit de ne pas vous alarmer ; que vous deviez avoir dans
le monde quelqu'un qui s'intéresserait à vous. Je ne m'étonnerais pas si cette lettre contenait quelque billet de banque pour une valeur considérable, qui vous permettrait de vivre comme une dame, oui, une dame, car vous l'êtes, sans doute, malgré ce que j'ai pu dire tout-à-1'heure dans un moment d'humeur. Allons ! ouvrez-la et voyez, dit-elle en déposant la lettre sur la robe de l'enfant qu'elle caressa de la main comme pour attendrir la mère.
Mais Henriette n'avait pas oublié et n'était pas, d'p.illeurs, personne à se laisser emmieller si facilement. Elle jeta à terre cette lettre comme si elle eût écrasé l'enfant et dit froidement : Sortez de suite, entendez-vous ? Et trouvant qu'elle n'était pas obéie assez vite, elle ajouta avec fermetés : jei n'ouvrirai pas cette lettre tant que vous ne serez pas au bas de l'escalier et je vais la déchirer en pièces si vous demeurez ici un instant de plus.
La mégère lança à Henriette un regard furieux, mais la pensée que celle-ci pouvait être en ce moment possesseur de plus de cent livres sterling, lui ferma la bouche, et au lieu de l'avalanche d'injures avec lequel en toute autre circonstance elle eut accueilli les paroles de sa locataire, elle se contenta de dire tranquillement, au moins pour elle, en se retirant : —Allons, rappelezvous aue vous êtes ici la bienvenue.
Ce n'était pas par mauvais vouloir que je disais de partir, mais vous le savez, je vis sur mes loyers et je ne puis les laisser pour rien. Si donc vous pouvez payer", restez aussi longtemps que vous le voudrez. Et vraiment j'aime bien mieux voir dans cette chambre une personne tranquille comme vous qu'une bande d'enfants qui me sauteraient jour et nuit sur la tête. Ainsi ne partez pas ; ce sera mieux car vous tueriez ce cher petit malade et qui sait si, en restant tranquille, il ne sera pas mieux demain matin ?
Henriette fit de la main un signe d'impatience, la femme se retira précipitamment, ferma bruyamment la porte et descendit lourdement l'escalier en ajoutant une dernière fois :
Surtout ne partez pas si vous avez de l'argent.
Henriette respira plus à l'aise. Elle était seule enfin, seule avec son enfant mourant et cette lettre qui allait, elle le sentait, décider de son sort.
Etait-»» mie sentence de vie ' ou de mort, un rappel ou un dernier rebut ?
Elle regarda son enfant et d'une main fiévreuse brisa le cachet. Un billet de banque, enveloppé dans un fragment de gazette tomba de l'enveloppe, mais p^s un seul mot d'écriture à la main. Elle tourna et retourna l'enveloppe, regarda au dedans et au dehors, mais en vain, pas un mot ! Folle de douleur elle jeta les yeux sur le papier imprimé. C'était l'annonce de son mariage avec une demoiselle de haut ton et de son départ pour les Indes la semaine d'auparavant.
Henriette lut et relut comme si elle n'eut pas bien compris ; une expression de sombre désespoir, effrayante à voir, contracta son visage. C'était donc vrai ! Elle était abandonnée.
Elle était seule, seule avec son enfant mourant — demain il serait mort, et alors elle serait absolument seule en ce monde, seule dans le monde ! que cette position est affreuse surtout quand elle est une conséquence directe du crime.
Henriette sentit l'horreur de sa position pénétrer jusqu'au plus intime de son être et à travers ses lèvres immobiles son âme criait éperdue : seule !
seule ! abandonnée ! A la fin, elle tomba dans une sorte de stupeur et pour quelques instants elle n'eut plus conscience de son malheur.
Un cri léger la fit sortir de cet affaissement. L'enfant venait de retomber dans les convulsions. Elle le porta à la fenêtre et à la lumière mourante du soir elle vit que le moment tant redouté était venu enfin. Encore une crise... et puis une autre... Rien que l'amour maternel est capable de donner à une mère la force de supporter l'agonie de son enfant. Comme une ombre passa sur la figure terne du petit moribond. Ses yeux s'ouvrirent comme pour regarder encore une fois sa mère et la remercier de 60n amour fidèle jusqu'à la fin, puis se refermèrent ombragés par les longs cils comme par une frange de soie.
Le petit corps se raidit et un moment elle le crut mort. Mais non, il fit encore un mouvement. Est-ce un sourire qu'elle vit sur les lèvres ? Peut-être, mais ce fut le dernier. Lp, pauvre mère inclina sa tête sur la figure glacée de l'enfant. Il était mort.
Ainsi elle demeura longtemps inconsciente en apparence mais non . en réalité. Chacun des événements des
deux dernières années repassait devant sa mémoire et s'y imprimait comme un fer rougi ; le long amour de cet homme qui l'avait si indignement trahie, les plaisirs insensés, les angoisses amères, la cruauté de cette femme, la mort de son enfant, tout repassa comme un cortège sinistre devant son âme. Trop fière pour devoir même un abri pour la nuit à la femme qui avait si lâchement insulté à l'agonie de son enfant, elle se leva pour quitter la chambre. Ses yeux rencontrèrent alors le billet de banque resté à terre jusque là. Elle le ramasse et le déchire en mille pièces sans même en regarder la valeur. Elle se ressouvient alors de son loyer. N'importe, pensa-t-elle, cet anneau paiera, il ne m'est plus d'aucune utilité maintenant.
Elle se tourna vers le corps de son enfant, redressa les petits membres glacés, passa avec un affreux courage sa main sur la figure pour bien s'assurer que les yeux étaient fermés.
Mais elle ne l'embrassa pas, elle ne versa pas même une larme. Son âme était tellement déchirée que le sentiment de la douleur en elle semblait paralysé. C'était une douleur sombre, morne, sans tendresse. Pourtant sous cet extérieur de statue, des passions terribles s'agitaient dans son âme et c'était ce qui lui donnait la force de se mouvoir et l'empêchait de s'affaisser elle-même à coté du cadavre de son
enfant. Avec un calme effrayant, plus terrible que toutes les crises du désespoir, elle regarda autour de la chambre, cherchant quelque chose pour envelopper son enfant et le cacher aux yeux qu'elle allait rencontrer au dehors. Il n'y avait qu'un châle dans la maison. Elle le prit, le jeta sur ses épaules et sur sa tête, enveloppa soigneusement dans l'un des pans le corps inanimé de l'enfant, descendit résolument l'escalier, frappa à la porte de la propriétaire qu'elle était certaine de rencontrer à cette heure au logis. Une chandelle brûlait sur une table et la lumière tomba sur sa fieure quand elle entra.
Bon Dieu ! qu'y a-t-il ? s'écria la femme sortant malgré elle de son insouciante apathie. En effet la figure d'Henriette était affrayante à voir en ce moment.
Je m'en vais, dit tranquillement Henriette, je n'ai pas d'argent. La propriétaire allait se récrier, mais Henriette prit l'anneau qu'elle avait au doigt et le jeta sur la table en disant : Voici pour payer plus de trois fois votre loyer, ? et avant que la femme eut trouvé de voix pour répondre, Henriette avait laissé la chambre.
Elle ouvrit la porte et s'engagea dans les rues sombres de la capitp.le, sans amis, sans argent, seule, ayant pour tout compagnon l'enfant mort qu'elle portait dans ses bras.