CHAPITRE CINQUIÈME
Elle marcha sans s'arrêter, sp.ns regarder en arrière, droit devant elle.
Que lui importait en effet un chemin plutôt qu'un autre ? Sans foyer, sans argent, toutes les rues n'étaientelles pas pour elle la même chose ?
Et voilà pourquoi elle marchait devant elle, à l'aventure.
Le crépuscule ^'obscurcissant toujours faisait de plus en plus place à la nuit qui envahissait la terre, et les lumières commençaient à briller ça et là dans l'obscurité. Bientôt ce furent deux longues traînées de lumière bordant de chaque côté les rues principal*--.
Henriette marchait toujours : sans s'en apercevoir, elle s'était dirigée du côté ouest de la ville, et bientôt en marchant dnns cette direction, elle commença à rencontrer les chercheurs
de plaisir de cette partie de Londres.
De brillants équipages passèrent à côté de la malheureuse fille. De riches messieurs, d'élégantes dames se dirigeaient les uns à des banquets, d'autres à l'opéra ; tous à la recherche du plaisir, à la poursuite de leurs vanités, s'inquiétant fort peu de \p, misère et de la souffrance cachées partout, comme un hideux cancer, même dans les riches et riants quartiers qu'ils traversaient pour se rendre à leurs fêtes.
Des piétons seuls ou en çrroupes bruyants venaient aussi, plusieurs aveo des figures qui. quelques heures auparavant, auraient glacé son âme de terreur ou l'auraient fait bondir de dégoût. Et maintenant coudoyée
rudement, repoussée hors du trottoir, ( elle souffrait tout sans presque les re-
marquer. Il y avait encore des personnes apparemment mieux élevées et plus à l'aise qui retournaient à leur maison de campagne après le travail et les fatigues d'une journée de btrroau ou de comptoir. D'autres se promenaient avec leurs femmes et leurs filles en respirant tranquillement l'a'ir frais du soir. D'autres enfin plus jeunes et en plus grand nombre, à la hâte, portaient leurs pas vers les théâtres ou les clubs. Personne s'inquiéta d'Henriette, personne même ne parut la remarquer. A personne il ne vint à l'esprit que l'enfant qu'elle portait si soigneusement enveloppé dans ses bras était un enfant mort. Parmi cette foule pressée dans les rues qu'elle traversait, deux ou trois peutêtre lui avaient jeté un regard de curiosité à travers les ténèbres. Peutêtre avaient-ils remarqué dans le morne regard qu'ils avaient rencontré une expression étrange, mais assurément personne n'avait soupçonné l'affreux désespoir qui se levait en ce moment dans cette âme. Pouvait-on soupçonner l'horrible pensée du suicide dans cet extérieur calme et cette démarche empressée ? Personne donc ne soupçonna la vérité, et l'eut-on soupçonnée, personne peut-être ne s'en serait inquiété. Elle atteignit enfin les bords de la Serpentine. Pendant toute cette affreuse soirée, les eaux sombres de la rivière avaient chanté à son oreille, l'invitant au repos dans leur profondeur. Elle déposa à terre son enfant, se pencha par dessus le parapet et regarda fixement dans les sombres gouffres béants à ses pieds.
Elle demeura ainsi immobile pendant quelques instants. Son cœur battait; maintenant que la mort était en son pouvoir, elle hésitait, l'horreur instinctive de la mort la faisait trembler. Elle se retourna pour regarder son enfant et puis regarda encore l'abîme ,mais moins résolument. Mais le tentateur était là et il ne voulait pas laisser sa proie lui échapper si facilement. Henriette vit passer devant son âme comme une vision de malheur tout ce qu'elle ava,it vu et ressenti dans la soirée sur son chemin, les brillants équipages, les riantes figures, les joyaux, les habits parfumés Que faisaient-ils en ce moment ? Ah !
ils étaient à table, ils dansaient. ils s'amusaient gaiement, ou bien bercés
dans de douces harmonies, devant les scènes superbes de quelque opéra favori ils suivaient haletant d'émotion les intrigues de l'amour ou les dénouements de quelque grande infortune ; et elle, elle qui avait été de ces fêtes, elle qui avait été de leur société, peut-être la plus brillante et la plus encensée de toutes, elle était là dans ce lieu affreux, dans cette sombre nuit, seule, plus que seule avec un enfant mort à ses pieds, rejetée, méprisée, .abandonnée ! Ah! si on avait pu la voir en ce moment, que n'aurait-on pas dit ? Comme tous les yeux se seraient fixés sur elle !
Peut-être l' aurait-on p.ccueillie, mais avec une pitié, plus insultante, pensaitelle, plus difficile à supporter que les railleries et les sarcasmes de la foule. Non, il n'y avait plus pour elle d'espoir, plus autre chose que d'ensevelir son nom et sa honte dans les sombres flots qui bruissaient sourdement en bas. Oui, elle s'ensevelirait au plus tôt afin que le monde perdit jusqu'à sa mémoire et oubliât à jamais ce qu'elle avait été, un atome brillant un instant dans sa lumière.
L'horloge d'un clocher voisin sonna minuit.
Lucie, fidèle à la promesse qu'elle avait faite au père infortuné de l'enfant perdue, priait en ce moment. Elle priait avec toute l'ardeur de son âme pendant qu'Henriette avec le calme effrayant du désespoir se préparait à mettre un terme à sp, vie. La pauvre désespérée ôta son châle pour être moins gênée dans ses mouvements. Les longues mèches de sa chevelure se déroulèrent alors en tombant sur ses épaules et sur sa figure. Elle les rejeta tranquillement en arrière et regarda attentivement autour d'elle.
Il n'y avait personne. Seul Dieu la voyait mais il y avait longtemps qu'elle ne pensait plus à Dieu. Elle se baissa et ramassa son enfant. Un moment encore et elle s'élançait par dessus le parapet. Mais au moment où elle faisait le bond fatal une lourde main se posa sur son épaule. Henriette tressaillit vivement : elle était si certaine d'être seule.— Une pauvre femme Irlandaise, une blanchisseuse, avait traversé la place une demi-heure auparavant. Elle allait porter un travail qu'elle venait de finir. En voyant Henriette s'approcher du pont,
elle avait eu un pressentiment de ce qui allait arriver et elle était revenue aussi vite que possible. Elle était ■ cachée derrière un massif d'arbres, observant soigneusement tout ce qui s'était passé jusqu'à ce que voyant qu'il n'y avait pas un instant à perdre, elle s'était élancée pour retenir la malheureuse Henriette. En même temps, d'une voix qu'elle tâchait de rendre indifférente et presque enjouée, elle lui dit:
Venez, venez, ma fille, que faitesvous ici seule à une pareille heure.
A coup sûr ce n'est pa^s le temps pour um> honnête femme d'être dehors.
D'ailleurs vous prendriez une maladie mortelle en restant plus longtemps au milieu des exhalaisons malsaines de ces eaux malpropres. Ainsi alannah ( 1 ) retournez chez vous, si ce n'est pas pour vous, que ce soit au moins pour votre enfant qui n'en sera pas mieux demain pour cette promenade au clair de la lune.
Pendant les premières paroles, Henriette, en silence, s'était débattue violemment pour se délivrer de l'étreinte de l'inconnue, mais en entendant le nom de son enfant elle se calma soudain et éclatant de rire, elle s'écria d'une voix sauvage: Mon enfant ! femme, je n'ai pas d'enfant !
Ne voyez-vous pas qu'il est mort, et je voulais l'ensevelir, là, dit-elle en adoucissant sa voix et en étendant la main dans la direction de l'eau.
Oui, là où ni lui ni moi n'aurions plus été troulilés lorsque vous m'avez arrêté..
Allons ! dit l'inconnue m relâchant prudemment le bras d'Henriette dès qu'elle la vit entrer en pourparlers.
Allons ! ee n'est pas le lieu pour ensevelir un enfant chrétien comme le
Vôtre l'est, je SUppOSÇ.
Chn'tien ! reprit Henriette, en réélureliant dans sa mémoire comme un souvenir longtemps oublié, oui, oui !
D'est un chrétien — -le m'en souviens, il a été baptisé, il es1 heureux, oui, il sera heureux peut-être tandis nue sa misérable mère sera en enfer.
Finirez-vous, reprit vivement presque avec humeur la bonne Irlandaise, non grâce à Dieu, ce a' enfer que
vous irez maintenant, surtout depuis que ce bienheureux enfant prie pour dans le ciel,
i pour moi : prier pour moi ! Ib nr et te 'ii Laise int éch
encore un de ses sauvages éclats de rire, femme, s'il eût vécu, cet enfant, il eut maudit sa mère.
Alors remerciez Dieu de l'avoir appelé là où, au lieu de maudire sa mère, il priera pour elle, dit la femme d'une voix qui en imposa malgré elle à son interlocutrice. Henriette, hésitante, se laissa tomber sur l'herbe, et la bbératrice, voyant son avantage, en profita pour parler plus hardiment. Allons !
venez, venez, c'est encore pire c!e s'asseoir que d'être debout en ce froid et humide endroit. Allons, venez de suite, partons ; quand vous vous serez réchauffée auprès d'un bon feu à la maison et que vous aurez avalé une tasse de bon thé chaud, vous oublierez les noires pensées qui vous obsèdent en ce moment.
Aller avec vous ! reprit Henriette amèrement, ne savez-vous donc pas qui je suis ? une misérable, un rebut à qui pas une femme honnête ne voudrait être surprise à parler, à la lumière du jour.
Pauvre âme, poursuivit l'inconnue avec une émotion réelle, peut-être qu'après tout les dédaigneuses aujourd'hui n'ont pas été meilleures dans leur jeunesse. En tout cas Catherine O'Brien n'est pas de cette espèce. et avec raison ajouta-t-elle en soupirant.
Maintenant, venez avec moi "alannah" et ne craignez rien. Vous serez la bienvenue, nous vous donnerons un bon lit, et demain nous verrons à faire mettre en terre sainte ce cher petit ange. Ce sera mieux que de l'avoir plongé dans la vase et la fange de ces eaux sales, où sans la sainte Mère de Dieu qui m'a envoyée tout exprès pour vous sauver, vous seriez maintenant totis deux.
Te portrait sur nature que Catherine O'Brien faisait des profondeurs de la Serpentine fit trassaillir Henriette, et pour la première fois elle commença à se rendre un compte exact de l'horrible mort qu'elle avait cherchée. De plus il y avait dans le ton de voix de cette femme, dans ces paroles rudes et vulgaires, quelque chose 'P'i lui allait au rieur, comme les accords d'une harmonie depuis longtemps oubliée. Elle sentait dans son âme la douleur prendre la plue du désespoir, et sa douleur elle même devenait plus supportable maintenant qu'elle recontrait dans un autre cœur le suave sentiment
de la sympathie. L'orgueil et le déses-
poir grondaient encore sourdement au fond de Bon âme, mais la crise suprême était passée, et ce fut presque sans rencontrer de résistance apparente que Catherine, cet autre Samaritain de l'Evangile, releva la pauvre Henriette ot l'amena par la main comme un enfant, loin de ce lieu maudit, loin du perfide murmure des oncles noires de la Serpentine.
Toutes deux marchèrent d'abord en silence, Henriette était épuisée, et Catherine priait avec toute la ferveur d'une fille de l'Irlande pour la pauvre créature qu'elle venait d'arracher si heureusement à un suicide affreux.
Après avoir traversé la place, elles longèrent plusieurs rues jusqu'à ce que Catherine s'arrêta devant une maison pauvre en apparence mais propre et presque coquette, avec une enseigne de blanchisseuse au dessus de la porte.
La porte était ouverte et un homme debout sur le seuil semblait attendre quelqu'un. Catherine, d'un signe lui imposa silence, et entrains oar la main Henriette, qu'elle fit passe*, au fond de la maison dans une chambre qu'éclairait la flamme d'un bon feu sur lequel chantait la théière annonçant cette merveilleuse tasse de thé qu'elle avait promise à son hôte. Mais la chaleur de l'appartement et peut-être aussi le contraste entre l'aisance et le comfort de la chaumière et le froid et les ténèbres du dehors produisirent une impression trop vive sur la pauvre fille.
Sans laisser échapper un cri ou une parole elle s'affaissa lourdement sur le parquet, privée de sentiment.
Au nom de Dieu qu'y a-t-il et qui vous a retenue si tard, demanda l'homme qui se précipita dans la chambre en entendant le bruit de la chute d'Henriette ?
Chut ! Chut ! Jacques, fit la femme.
Je vous dirai tout cela ensuite : pour le moment aidez-moi à relever cette pauvre fille qui va étouffer si on la laisse à terre. Que Dieu lui soit miséricordieux et lui prête vie jusqu'à ce qu'elle ait le temps de se repentir.
Jacques considérait évidemment sa femme comme une autorité au foyer, car sans ajouter un autre mot il ramassa Henriette et la porta dans une autre pièce où il la déposa doucement sur un lit. Avant d'essayer de la rappeler à la vie, Catherine prit, d'entre les bras de la pauvre mère, l'enfant qu'elle serrait encore convul-
sivement contre son sein et alla l'examiner plus attentivement à la lumière du foyer de l'autre appartement.
Un regard lui suffit pour se convaincre que l'enfant avait cessé de vivre depuis quelques heures. Elle enleva son propre enfant qui dormait dans son berceau, y déposa le petit mort, expliqua à la hâte, la situation à son mari et retourna veiller auprès d'Henriette.
Par les soins intelligents de Catherine, la pauvre fille revint bientôt à la vie, mais heureusement elle ne reprit pas assez de connaissances pour pouvoir s'informer de son enfant. Catherine lui fit avaler quelques gouttes du thé chaud que Jacques avait réussi à préparer. Le remède eut presque immédiatement son effet, et Henriette, à la grande satisfaction de sa bienfaitrice, s'endormit d'un profond sommeil qui parut devoir se prolonger jusqu'au matin.
C'était au sens de Catherine ce qui pouvait arriver de mieux ; aussi pleinement satisfaite elle alla rejoindre dans l'autre pièce son mari et les enfants, abandonnant ainsi pour la nuit, à sa patiente, la seule chambre à coucher qu'il y eut dans la maison.
Lorsque Henriette s'éveilla le lendemain, il était déjà tard. Sa première pensée fut pour son enfant et son premier mouvement pour le chercher. L'absence de la petite créature qui avait coutume de reposer si doucement près d'elle lui rappela les tristes événements de la veille. Elle se mit sur son séant et la douleur lui arracha un cri aigu.
Attentive aux moindres bruits dans l'autre appartement, Catherine parut aussitôt. Abordant avec délicatesse le
pénible sujet, elle expliqua à Henriette
que des arraneements avaient déjà été pris pour la sépulture du pauvre petit le jour même. Henriette écouta passivement, sans faire de question et sans m"me avoir l'air de comprendre. Pour la retirer de cet état d'insensibilité, Catherine alla chercher l'enfant qu'elle plaça sur le lit de la mère. Henriette le prit dans ses bras, le contempla en silence et peu à peu l'expression de sa figure pâle et impassive s'anima. A la fin, elle serra contre son sein la froide dépouille de l'enfant et éclata en sanglots. Catherine crut ces larmes de bon augure et pour ne pas les empêcher elle
s'éloigna et laissa à elle-même sa pauvre patiente.
Quand elle revint une heure après, elle vit qu'Henriette avait lavé soigneusement son enfant, avait arrangé sa robe et l'avait placé près d'elle à une petite distance sur le lit. Ah ! voilà qui est bien, alannah, dit la charitable Catherine, sur un ton d'encourapelment Le Seigneur a voulu vous le ravir, mais aussi c'est lui qui est le maître. D'ailleurs j'ai toujours entendu dire que Dieu cueille de préférence les jeunes fleurs et tel était bien ce bel ange, ajouta-t-elle en fixant avec tendresse son reeard sur la blanche fièvre de l'enfant, fidèle et délicate reproduction de la beauté de sa mère. Oui, c'était une fleur épanouie que Dieu aimait et qu'il a cueillie pour la transplanter au ciel, Ainsi, Acushla, embrassez-le encore une fois avant que je l'emporte. Surtout ne regrettez pas le sort de ce petit ange de Dieu. Et que serait-il devenu? Que deviendrions-nous nousmêmes, ajouta-t-elle comme pour corriger ce qui aurait pu paraître une allusion aux fautes d'Henriette ? Que deviendraient les meilleurs d'entre nous si nous n'avions pas pour nous consoler de cette misérable vie, l'espérance d'une vie meilleure.
La douleur et l'épuisement avaient tendu Henriette soumise. Elle' embrassa passionnément son enfant et permit è Catherine de l'emporter. Elle pleura ensuite jusqu'à ce Qu'elle tombât de lassitude et s'endormit de nouveau.
Pourtant lorsoue la maîtresse de la maison rentra. Henriette était debout et venait de compléter son humble toillette. Catherine In fit approcher du feu et se mit elle-même à sa besogne iournalière auprès de sa cuve de blanchisseuse.
Pendant plus d'une heure Henriette demeura assise en silence, immobile comme une statue, mais de temns en temps de crosses larmes s'échappaient veux >■' ' lentement le
lonp- de 869 jones. Elle rompit enfin le silence et dit tout-à-coup :
11 v avait ici un homme hier soir si ie ne me tromne. Est-ce votre mari ou si vous êtes veuve ?
Veuve ! Dieu m'en garde, reprit solennellement Catherine. Que ferionsnous moi et les pnlants, sans le cher homme qui est à la tête rie la maison? \li.rs où e«t-il ? demanda Hen-
riette, je ne l'ai pas vu ni entendu de la journée.
Il est à son travail depuis le point du jour, répliqua Catherine. Mais il va rentrer bientôt, ajouta-t-elle, pensant qu'Henriette désirait le consulter sur ce qu'elle avait à faire. Il ne saurait tarder, car il est toujours ici à six heures pour prendre son thé.
Henriette se leva précipitamment et jeta son châle sur sa tête et sur sea épaules.
Allons, qu'y a-t-il, allanah ! Qu'avezvous encore ? demanda Catherine craignant de voir se renouveler la scène de la veille. Si c'est Jacques que vous voulez voir, il sera ici dans un instant. Inutile d'aller à sa rencontre. Je ne sais moi-même pat quelle rue il doit revenir ce soir.
A sa rencontre ? je ne veux pas la rencontrer, reprit Henriette sèchement; je veux l'éviter.
Ah ! et pourquoi donc, demanda Catherine ? Pourquoi ne le verriezvous pas ? Mais Jacques n'a pas plus de malice qu'un poussin. C'est un tendre cœur et un honnête homme et certes jamais femme ne put trouver mieux pour époux et pour père de ses enfants.
Femme, avez-vous oublié ? s'écria Henriette d'une voix sauvaee. Ne vous l'ai-je pas dit hier soir ? Quel honnête homme voudrait me souffrir dans sa maison.
La figure de Catherine prit une expression étrange. Tl y eut comme un vombat dans son âme. Elle déposa dans le berceau son enfant qu'elle vennait de prendre dans ses bras, regarda autour d'elle pour s'assurer que les auti-es enfants plus âcés n'étaient paa dans l'appartement, puis prenant Henriette Par la main, elle la contraignit presque forcément de se rasseoir et p'asrenouillant devant elle, elle lui dit: Ecoutez-moi. Acushla, et ne parlez plus ainsi comme si vous étiez la seule Coupable sur la terre. Ne savez-vous pas que les plus forts, s'ils ne prennent garde, peuvent tomber quand nous rencontrons sur notre route la tentation ? Ecoutez-moi donc maintenant, car je vais vous dire une chose que if n'ai jamais dite encore à une créature mortelle excepté au prêtre qui m'a absoute, et à mon mari que je j n'aurais jamais voulu tromper quand j même dtte révélation eut du empêcher notre mariage. Vous le savez, une
femme ne s'accuse jamais à une autre femme, ajouta-t-elle après une pause pendant qu'Henriette la regardait haletante d'émotion et d'étonnement ; et soyez assurée que je ne l'aurais jamais fait se je n'avais pas cru que le salut de votre âme en dépendait. Je n'ai pas toujours été ce que je suis maintenant, heureuse épouse et heureuse mère, gagnant gaiement et honnêtement le pain des enfants que Dieu m'a donnés, et j'ajouterai même au risque de passer pour orgueilleuse, honorablement connue de ceux avec qui j'ai fait affaire. Non, il n'en fut pas toujours ainsi, car avant d'avoir rencontré mon Jacques, j'étais, ajouta-t-elle en baissant la voix, j'étais ce que vous êtes maintenant, et mille fois pire encore, car je vois dans vos yeux et vos manières que les passions n'ont pas sur vous la prise qu'elles avaient sur moi, Dieu me pardonne, dans ces temps mauvais, Oui, ces temps étaient bien mauvais, continua-t-elle avec véhémence. Aussi, et ceci n'est que la stricte vérité, j'étais aussi pervertie qu'on peut l'être : et sans les sœurs du Bon- Pasteur, au lieu d'être maintenant auprès de ce bon feu, ce serait au fond de l'en,er que je serais depuis longtemps. Que le ciel leur rende le bien qu'elles m'ont fait et qu'elles font encore tous les jours aux pauvres âmes que Dieu leur envoie.
Les Sœurs du Bon-Pasteur! Qu'estce que cela ? demanda Henriette, distraite pour un moment des infortunes par cette confession aussi généreuse qu'inattendue. Qu'est-ce que les
Sœurs du Bon-Pasteur ? Il me semble que j'en ai déjà entendu parler.
Qu'est ce que c'est ? répéta Catherine. D'abord ce sont des ancres, ensuite ce sont des religieuses qui vivent là-hauti dans ep beau et grand couvent d'Hammersmith. Elles me reçurent comme elles en reçoivent des centaines d'autres, elles m'accueillirent quand j'étais tellement plongée dans le vice et couverte de hont-. mie ma mère elle-même, celle qui m'avait portée dans son sein, ne m'aurait peut-être plus reconnue pour sa fille. Elles m'accueillirent avec toutes mes passions, tous mes ma\ivais penchants et me firent comprendre à la fin ce que le monde semble vouloir empêcher les pauvres désespérés de comprendre:
elles me firent comprendre que malgré
tout ce qui m'était arrivé, je pouvais encore devenir une femme honnête et même respectable, si je reprenais le bon chemin. Ce bon chemin que personne ne semble connaître en dehors de leur couvent elles me l'enseignèrent, elles me l'apprirent et quand je sus bien ma leçon, quand elles crurent que je serais fidèle aux bons principes qu'elles m'avaient inculqués, elles me trouvèrent une situation auprès d'une dame qui connaissait mes antécédents et qui me prit généreusement à l'essai J'entrai dans cette famille comme blanchisseuse et ce fut là que je fis la connaissance de Jacques et que je lui fus promise en mariage.
Mais cela se fit-il immédiatement ?
Le mariage eut-il lieu de suite, demanda Henriette, trop véritablement femme pour ne pas entrer un peu, en dépit de ses propres misères, dans le dédale inattendu du romanesque récit de Catherine ?
Hé bien, j'oserais dire qu'il m'aurait épousée de suite, si je l'eusse voulu ; mais j'hésitai longtemps avant de me décider à lui raconter mon histoire et je ne voulais pas qu'il m'épousât sans me connaître. . Enfin après bien des hésitations et des larmes je lui avouai tout, et je vis que c'eut été aussi bien pour moi d'avoir parlé plus vite, car que croyez-vous qu'il répondit, alannah ? Il répondit, le cher mari, qu'il connaissait tout cela depuis longtemps mais que ma bonne conduite subséquente et ma sincérité étaient pour lui une garantie que je serais désormais aussi honnête femme que si le malheur ne m'eut jamais visitée. Et il m'épousa, alannah, continua-t-elle en laissant échapper un gros soupir que lui arrachait le souvenir de ces événements. Et il n'eut jamais à s'en repentir, car je compris que je serais la plus ingrate des créatures si je m'épargnais jamais en quelque chose pour le rendre heureux lui et les enfants de sa maison. Et maintenant, acushla, ajouta-t-elle en changeant de voix et de manière, mais si soudainement qu'Henriette ne put réprimer un tressaillement, maintenant n'avais-je pas raison de vous dire que Jacques n'est pas un homme à jeter la pierre à une pauvre âme qui a eu la malheur de s'égarer? H vous traitera avec la même bonté que sa femme l'.a été par ces anges bénis d'Hammersmith aux jours de ses grandes infortunes.
Henriette ne répondit pas de suite.
Une pensée soudaine venait de jaillir dans son esprit. Ce nom de Sœurs du Bon Pasteur ne lui était pas parfaitement étranger. Elle se souvenait vaguement d'en avoir entendu parler déjà, et la pensée de vivre sous les soins de telles religieuses descendit dans son âme comme un baume consolateur.
Elles s'étaient dévouées, pensait-elle, à la conversion des pécheurs, donc elles ne railleraient pas son malheur, et sous leur protection elle n'aurait pas à craindre les reproches amers et les mordants sarcasmes qu'elle avait à redouter jusque sous le toit de soi* père. En se voyant ainsi à l'abri des regards^ moqueurs de la foule comme une vision indécise non pas précisément de bonheur mais de tranquillité et de paix, se leva devant son âme. Aussi sans répondre aux avances de Catherine relativement à son mari, elle demanda carrément :
Elle vous reçurent chez elles, ditesvous, pensez-vous qu'elles me recevraient aussi ?
Si elles vous reevraient? s'écria joyeusement Catherine, essayez seulement ma chérie, et vous verrez si elles vous recevront. Oh ! comme vous allez être heureuse avec elles ! J'en suis certaine, heureuse, et chez vous, car ce sont de véritables dames comme vous.
Je dis comme vous, car il faudrait être plus qu'aveugle pour ne pas voir, malgré tout ce qui est arrivé, qtle
vous ête« vous aussi une véritable dame. Non pas que cela fasse la moindre différence pour elles, ajoutât-elle comme pour corriger ce que son zèle lui avait fait dire d'un peu outré ; car je dois dire qu'elles sont aussi empressées et aussi bonnes envers la plus ignorante créature qu'elles ont sous leurs soins, qu'elles le seraient pour la Reine elle-même, Dieu la bénisse, si la Reine venait à leur rendre visite. Mais quoiqu'il n'y ait pas de différence de leur côté, il y en aura une grande pour vous, Acushla car je suppose que vous vous trouverez bien plus à l'aise avec des dames véritables, que vous ne le seriez si elles étaient moins instruites et moins cultivées dans leurs manières que vous-même.
Alors vous me conduirez de suite chez elles ? demanda Henriette sur le ton de prière d'un enfant qui craint un refus.
Si je vais \ ous conduire de suite, dites-vous, Acushla! reprit Catherine, au comble du bonheur. Certes oui et, de plus, de tout cœur. Seulement attendez une minute, tandis que je vais , à l'autre porte demander à la voisine de veiller sur les enfants jusqu'à l'arrivée de leur père. Ensuite nous partirons immédiatement, car il y a une assez longue distance d'ici à Hammersmith, et il nous faut faire en sorte d'être là avant ques les portes soient fermées pour la nuit.