‹ Céline, ou Une autre Madeleine à l'asile du Bon-Pasteur de QuébecChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

La cloche venait de sonner la récréation. Obéissant à sa voix joyeuse, les Soeurs du Bon Pasteur du couvent d'Hammersmith arrivaient en joyeuses bandes dans les larges allées du spaet magnifique jardin situé en arrière de la maison. Là dans les belles soirées d'été, elles viennent se délasser un peu des fatigues d'une journée dont tous les instants depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil sont pris par de multiples occupations.

Les plus jeunes sœurs et boutes les novices profitèrenl de ce moment de répit pour arroser les plates-bandes de mignonnette et de pois de senteur ainsi que les r< »siers el les i >eille1 - don tendres boutons promettaient déjà pour le mois prochain, toute une

moisson de parfums et de fleurs. Et c'était beauté de voir la douce et intime famille que semblaient former ensemble toutes ces jeunes sœurs.

Quelle bonne fortune pour les auteurs chagrins de ces éternelles jérémiades, élaborées à grand frais pour attendrir le monde sur la prétendue réclusion de religieuses, s'ils avaient pu, ce soir seulement en passant, voir les rayonnantes figures et entendre les joyeux éclats de voix de ces jeunes sœurs allant et revenant dans les allées pour arroser les fleurs ! Pour le moment la source principale de leur amusement était de n'avoir que deux arrosoirs pour le grand nombre de

mains qui réclamaient de l' occupation. Aussi tout ee qu'il y avait de pots.

de bocaux et même de bouteilles dans l'établissement avait été mis à contribution ; et c'était merveille de voir comment les objets les moins appropriés au présent besoin étaient apportés triomphalement et salués de même par les acclamations de la multitude. Tandis que la plus jeune et la plus bruyante moitié de la communauté s'occupaient de la sortie, les anciennes, plus rassies et plus graves, se disposaient à se récréer d'une manière plus posée. Toutes elles avaient apporté quelque ouvrage afin de s'occuper utilement et d'empêcher que l'heure de récréation ne dégénérât en une conversation inutile. C'était un travail à l'aiguille, une dentelle inachevée dont le profit devait être employé aux œuvres de charité. D'autres devaient exercer leur industrie dans les tissus plus rudes et moins riches de la communauté. D'autres enfin en tabliers blancs portaient de grands paniers de petits pois qu'elles devaient écosser pour le dîner du lendemain. Ainsi munies, elles s'assirent sods les branches touffues d'un superbe noyer, autour de la Supérieure, dont la place, comme celle d'ailleurs de toute vérirable mère, était toujours, du consentement de toutes, aussi exactement que possible, au milieu de ses filles. Et certes elle était plus que le centre, elle était bien véritablement l'âme de ce cercle vivant ! Oh ! si je pouvais vous la montrer comme je la vis moi-même pour la première fois lorsqu'elle arriva en Angleterre, sans un chelin dans sa bourse, sans un mot d'anglais dans son vocabulaire, sans autre chose en un mot que la grâce de Dieu et sa brillante intelligence, boiiillonnante d'activité et déterminée à tout pour accomplir sa tâche. Et cette tâche ce n'était rien moins que de fonder une communauté religieuse dans un pays ouvertement hostile au nom seul de religieuse, au milieu d'une poignée de catholiques tellement surchargés déjà par le nombre des œuvres de charité qu'ils devaient souterfir de leurs deniers, qu'ils avaient peu de désir d'en voir s'ajouter une nouvelle, et encore moins d'espérance de la voir prospérer.

Ce n'était pas précisément de la beauté, mais il y avaït quelque chose pourtant qui attirait dans cette figure, dans ces yeux gris obscurs, qui semblaient toujours, même au milieu des mille tracas et difficultés de l'administration jour-

nalière, voir quelque chose que vous ne voyiez pas vous-même, ce quelque chose qui n'est pas de la terre et qui donnait à son regard une expression du ciel. Rien d'indécis pourtant dans ce regard. S'il fixait sur vous, vous sentiez de suite qu'il lisait les plus intimes secrets de votre cœur. Les misères même les plus cachées n'échappaient pas d'ordinaire à la pénétration irrésistible de ce regard. Mais généralement l'expression que de ses yeux était calme, de ce calme, indice presque certain d'un esprit décidé,de ce calme qui se changeait quelque fois en une expression de mystérieuse souffrance mais plus souvent en un sourire si radieux, si attirant et si tendre qu'on eut dit qu'il puisait sa beauté dans la lumière passagère de quelque vision du ciel. La figure longue et mince était gracieuse pourtant comme son regard et chacun de ses mouvements. Vous vous sentiez devant-elle en présence d'une dame, mais d'une dame dans la véritable acception du mot, d'une dame par la noblesse et la délicatesse natives de l'esprit, qu'elle eût vu le jour dans la pauvreté d'une chaumière ou au milieu des splendeurs d'un château. Son costume à l'exception du double voile était semblable à celui des autres Sœurs. En entier de serge blanche, le seul ornement de couleur était un cordon de laine bleue, porté en l'honneur de la communauté du Bon-Pasteur. Suspendu à son cou brillait un cœur d'argent, portant d'un côté l'image du Bon-Pasteur et de l'autre la divine Mère avec l'Enfant Dieu, entourés d'une guirlande de rose et de lis. Ce cœur est le signe distinctif des religieuse professes, et personne ne le porte avant d'avoir prononcé ses vœux.

Dans le cours de la seconde demiheure de la récréation, le cercle formé autour de la Supérieure s'était élargi considérablement par l'affluence des sœurs retenues jusque là par quelque devoir à la maison et qui venaient une à une se joindre à la récréation.

De même les novices, après avoir fini leur ronde joyeuse dans le jardin, étaient venues aussi se ranger gaiment autour des professes. Quand à peu près tout le monde fut arrivé, la Supérieure tira une lettre d'un panier à ouvrage en demandant avec un de 6es plus francs sourires si on n'aimerait pas apprendre quelque nouvelle.

Il y eut un courant dans l'assemblée, accompagné d'un murmure d'assentiment. On savait depuis le matin qu'on avait reçu une lettre d'une cira maison du Bon-Pasteur, fondée récemment dans une des villes manufacturières d'Angleterre. Les quelques ■ceurs envoyées à cette fondation avaient appartenu quelques mois auparavant à la maison mère. Elles en avaient partagé les devoirs, les chagrins et le joies. Inutile d'ajouter qu'elles étaient encore chéries comme des sœurs de celles qu'elles avaient quittées. Toute nouvelle venant de ce côté ne pouvait manquer d'être accueillie avec joie.

La lettre en question fut donc ouverte et aussitôt qu'elle en eut achevé la lecture, la Supérieure la remit dans le panier en disant d'une voix grave.

Vous voyez qu'on demande deux autres sœurs. Etes-vous prêtes chacune d'entre vous à être du nombre ?

Oui ! oh oui ! chère mère, fut la réponse unanime.

Mais je me demande qui de nous va partir, reprit une sœur, car, ajoutât-elle, naïvement, nous ne pouvons pas partir toutes.

Ah ! c'est justement la question, continua la Supérieure avec un autre de ses radieux sourires. Probablement, comme toujours, celles qui devront réellement partir sont celles qui s'y attendront le moins jusqu'à la fin.

Hé bien ! Dieu merci ! ce ne sera toujours pas moi 'it une rayonnante novice, dont l'œil noir et malin étincelait sous son voile blanc, en même temps qu'elle remplissait de cosses son tablier à même un grand panier de petits pois, et qu'elle s'établissait auprès d'une compagne qui devait partager avec elle et le travail et le tablier.

Cette dernière, une jeune professe de Chœur, formait tant par son caractère que par tout l'extérieur, un contraste parfait avec la folâtre novice qui venait de parler et qui avait revêtu dernièrement le St. Habit. Elle paraissait bien jeune pour une religieuse professe et probablement plus jeune qu'elle ne l'était en réalité. Quelque chose

d'ouvert et d'innocent donnait à sa figure l'apparence d'un enfant. C'était un lis cueilli à l'aurore pour orner les jardins de l'Epoux, préservé de

toute froide haleine qui aurait pu en tenir l'immaculée blancheur. Mais si cette âme avait grandi sous la garde du Bien-aimé, si jamais les ardeur»

brûlante clés passions n'étaient arrivées jusqu'à elles, le sentiment de la pitié débordait à flots pourtant de son œil doux comme celui d'une colombe et montrait quelle compassion elle était prête à déverser sur celles qui moins heureuses avaient été exposées à l'orage et flétries par le souffle brûlant de la tempête. Sœur Marie de St-Agnès avec cette double expression d'innocence et de compassion, était le véritable type de la Soeur du Bon-Pasteur. Car c'est par l'influence morale de l'innocence que les sœurs peuvent garder, sans le secours des punitions ou de la force, les esprits incultes et grossiers dont elles ont charge ,et c'est par la tendresse que leur inspire la compassion qu'elles parviennent non seulement à les plier sous une règle extérieiire, mais encore à pénétrer jusqu'à leur cœur pour les conduire ensuite aimantes et repentantes aux pieds du Sauveur.

Comment pouvez- vous dire "Dieu merci," reprit la jeune sœur, tournant sur sa joviale compagne, presque avec un air de reproche, ce doux regard de colombe que nous avons tâché de décrire.

Pardon, dit l'autre de son ton enjoué et demi-moqueur, mais rappelez vous que je ne suis encore qu'une pauvre novice à qui vous ne devez pas supposer tant de perfection. Mais prenez patience, quand j'aurai comme vous un cœur d'argent, qui sait si je ne serai pas, aussi bien que vous, prête à partir pour la Nouvelle-Zélande et même pour la Sibérie.

S'il n'y avait que le plaisir de partir, répondit doucement la Soeur, je ne crois pas qu'aucune de nous voulût quitter cette chère maison et toutes nos soeurs. Mais si Dieu nous voulait ailleurs, et pour sauver des âmes, qu'importe après tout que nous soyons ici ou là pourvu que s'accomplisse l'oeuvre de celui qui nous envoie.

La novice, soeur Marie de Ste- Cécile, allait répondre, mais une exclamation générale lui imposa silence et tous les yeux se fixèrent sur la mère supérieure qui apparemment avait encore d'autres nouvelles.

En effet, la mère leur annonça qu'une nouvelle postulante, qu'on attendait depuis quelques jours, devait arriver ce soir là même. Oh! mais voilà qui est délicieux! c'écria Sr-Marie Ste-Agnès. Quel âge a-t-elle? A quelle heure doit-elle arriver? Quel sera son nom? Va-t-elle persévérer? Autant de questions que posèrent presque simultanément les plus jeunes et les plus avides de nouvelles si bien que la supérieure n'avait pas le temps de répondre. A la fin l'assistante frappa dans ces mains, le silence se rétablit et la mère reprit en riant.

Comment voulez-vous que je vous réponde ainsi à toutes à la fois? Allons que voulez-vous savoir d'abord?

Quand elle doit arriver, chère mère, répondit Sr Marie Ste-Agnès.

Je vous l'ai déjà dit, poursuit la mère, elle arrivera dans la soirée.

Vient-elle seulement faire une retraite de décision, ou si elle entre définitivement, demanda gravement une novice, occupée à tricoter un bas aussi activement que si sa vie eût dû en dépendre ce soir même?

A cela je ne puis répondre positivement, dit la supérieure. Tout ce que je sais, c'est qu'elle désire persévérer. Nous ne pouvons pas être sûre même d'une novice jusqu'à ce qu'elle soit sous le drap mortuaire de la profession (1) à plus forte raison ne puis-je me prononcer au sujet d'une postulante que je n'ai jamais vue.

Mais si elle ne prend pas bientôt l'habit, aurai-je à l'attendre, chère mère, demanda une postulante, qui, dans la maison déjà depuis deux mois, ne se souciait guère d'attendre plus longtemps pour la cérémonie de sa prise d'habit?

Si vous aurez à l'attendre reprit d'un ton malin l'assistante qui était en même temps la maîtresse des novices. Allons! laissez-moi voir — peut-être que dans deux ou trois mois que va requérir la probation de la nouvelle venue vous aussi vous serez prête.

La pauvre postulante allait faire un appel chaleureux auprès de la mère, quand une soeur tourière interrompit la conversation par un message qu'elle apportait à la supérieure.

(1) A la professions des Sœurs du Bon-Pasteur, on étend sur les aspirantes prosternées le drap mortuaire et on chante le " Libéra." Note du traducteur.

C'est sans doute la nouvelle postulante, observa Sr-Marie de Ste-Cécile pendant le court intervalle où la supérieure, à voix basse, s'entretenait avec la messagère. Au moins j'espère qu'elle sait chanter.

Si elle peut seulement aimer le bon Dieu et nos chères enfants, pour ma part je serais pleinement satisfaite, reprit Sr Marie de Ste-Agnès. Mais allez-vous partir, chère mère, ajoutât-elle en voyant la supérieure se lever? Oui, mais ce n'est pas pour la nouvelle postulante, reprit cette dernière.

Dites-moi, vous rappelez-vous Thaïs?

Oh, certainement; mais Thaïs ne va pas revenir, j'espère, s'écria vivement Soeur Marie de Ste-Agnès, elle qui est mariée depuis longtemps et que je croyais en sûreté pour toujours.

Je ne dis pas qu'elle revient, dit en riant la mère, en voyant l'anxiété peinte sur la figure de la jeune soeur; mais il parait qu'elle nous amène une autre enfant et je crains qu'il n'y ait plus de place.

C'est vrai, répondit tristement la soeur; mais n'importe, chère mère, ne la renvoyez pas, pour cette fois encore je crois que je pourrai arranger les choses.

La Supérieure parut soulagée. Tant de fois, dans l'impossibilité de leur trouver une place, même sur les planchers encombrés des dortoirs, il lui avait fallu renvoyer ces pauvres enfants du crime et du repentir, que son visage rayonna en entendant la réponse de la jeune soeur. Elle envoya une soeur avertir la première maitresse des enfants d'aller au devant de la survenante, puis se dirigea ellemême à pas lents vers la maison en continuant de s'entretenir à voix basse avec Soeur Marie de Ste Agnès qui l'accompagna jusqu'à la porte.

Quelle est cette Thaïs, demanda Sr Marie de St-Cécile quand St-Agnès fut revenue à sa place. Je ne l'ai jamais vue, au moins je ne me rappelle pas ce nom.

Ah non! elle nous a quittées longtemps avant votre arrivée au couvent, reprit sa compagne; elle ne resta que six mois dans la maison après que j'eus pris le saint habit, mais c'était une si bonne enfant.

Qui? Thaïs? ... interrompit une vieille religieuse en entendant ces der-

nières paroles. Dites-vous que Thaïs était une bonne enfant?

Oui, et n'est-ce pas vrai, demanda l'autre vivement?

A la fin, oui, reprit en souriant la vieille soeur, mais non pas au commencement. C'était alors la plus insupportable enfant que nous ayons jamais eue dans la maison.

N'importe, elle était bonne comme du bon pain quand elle nous a quitées, et de plus enfant de Marie, reprit la jeune soeur, comme pour se consoler, de l'insubordination antérieure de sa protégée.*

Certainement, continua la première, et quand je parlais tout à-1'heure de sa méchanceté, en même temps je me disais que c'était bien là un exemple frappant de ce que peut la grâce de Dieu quand, une fois elle a pénétré dans le coeur et l'entendement de ces pauvres ignorantes et malheureuses enfants.

Mais dites-nous donc son histoire, Sr Marie de St-Bruno, demanda la novice d'une voix suppliante. J'aime tant à entendre ces récits merveilleux touchant les anciennes enfants qui étaient ici au commencement de la fondation.

Oh oui! s'il vous plait, raconteznous cela, demanda à son tour Sr Marie de Ste-Agnès, il est si délicieux d'entendre parler de nos chères enfants. '

Toujours délicieux, réprit la vieille soeur en jetant par dessus ses lunettes un regard malin sur l'enfantine figure de la jeune soeur levée anxieusement sur elle. Chère soeur, ce mot vous est si familier que je m'étonnerais si vous trouvez dans votre emploi quelque chose qui ne fut pas tout à fait délicieux.

Oui certes répondit gravement Sr Marie de Ste-Agnès, car ce n'est pas du tout délicieux quand les enfants quittent et qu'il faut les revêtir de leurs habits séculiers, non ce n'est pas délicieux de penser aux risques qu'elles vont courir dans le monde. Mai- à part cela tout est délicieux, surtout de les voir mourir comme cette chère petite Hélène par exemple, ou cotte bonne vieille Perpétuejon sent qu'elles partent pour le ciel et qu'elles sont en sûreté pour toujours.

Ah, vous les envoyez vite au ciel vos enfants malades reprit Sr-M. de St- Bruno avec un sourire. Voici maintenant Grabrielle et Mélanie; je doute

qu'elles vivent encore une semaine.

Mais parlez-nous de Thaïs, interrompit la novice, je brûle de connaître son histoire, et vous nous avez promis de nous la raconter. Vint-elle ici d'elle-même, dites-nous, où si quelqu'un se chargea de l'amener.

Pauvre fille, reprit St-Bruno, je crois qu'elle s'égara bien jeune. Etant naturellement fière et emportée, elle fut bientôt, elle le dit elle-même, aussi dépravée que beaucoup de filles de trois fois son âge. Un dimanche soir, elle entra par hasard dans une chapelle protestante, chose qu'elle savait bien être pour le moins déplacée, puisqu'elle avait été baptisée et élevée par ses paTents dans la religion catholique.

Cette chapelle était desservie par un ministre anglican de la High "Church" comme on dit aujourd'hui, et l'office par conséquent ressemblait un peu à nos vêpres. La musique était ravissante. La pauvre fille se rappela ces jours heureux où, innocente enfant, d'un pas léger, elle suivait aux vêpres, sa mère, à la rue des Artisans. Dieu d'ailleurs voulut se servir de cette circonstance pour l'appeler au repentir.

L'office venait à peine de commencer que déjà elle sanglottait à se rompre la poitrine, et quand les chants furent terminés elle refusa positivement de sortir, si bien que ses compagnes de désordre avec qui elle était venue furent obligées de partir sans elle.

Mais qu'arriva-t-il, demanda la novice? Elle ne pouvait pas passer la nuit là, sans doute.

Certes non. Quand le sacristain vint pour fermer l'Eglise il la trouva pleurant encore si amèrement qu'elle ne semblait s'apercevoir de rien. Il appela le ministre qui se hâta de venir. C'était sans doute une bonne âme que ce ministre, ajouta Sr Marie de St- Bruno après une légère pause, car s'apercevant par les paroles de cette tille qu'elle devait être catholique, il nV se contente pas de la (Diriger vers notre maison, mais il vint lui-même parler à notre mère à son sujet . j'étais alors avide de nouvelles comme aujourd'hui Sr Marie de Ste-Agnès, de plus j'étais chargée du lincre des enfants. ainsi je me rappelle toutes les circonstances de cette affaire. De fait je n'oublierai jamais la singulière impression qu'elle produisit sur moi, car alors je n'étais pas accoutumée comme maintenant à

toutes les excentricités de nos enfants. Hé bien! le croiriez-vous? Malgré toutes les démonstrations de la veille, la première chose qu'elle fit lorque je vins pour lui changer ses habits fut de pousser un éclat de rire et de lancer au feu un joli bonnet que je venais de lui donner. Ce n'était là d'ailleurs que le commencement de ses tours de force. Elle fut bientôt l'enfant la plus indisciplinée de la maison, inclinée sans cesse à mal faire et toujours prête à entraîner les autres dans ses mauvais exemples. Je me souviens qu'un jour elle s'arracha les cheveux par poignées dans un accès de colère et les plaça en manière de couronne sur la tête de la statue de Notre-Dame, et quand elle vit que nous la laissions faire, elle les prit et les avala devant nous pour nous effirayer.

Elle les avala! Comment! Elle avala ses propres cheveux! Vous n'êtes pas sérieuse, s'écria la novice au comble de la surprise.

Oui, je suis très sérieuse; elle les avala et sous mes yeux, car autrement je ne l'aurais pas cru. Un autre jour qu'on l'avait reprise publiquement elle nous tua par malice un charmant serin dont les joyeuses chansons égayaient un peu les pauvres enfants de l'infirmerie, puis l'apporta bravement à Sr Marie de St-Anselme en disant:

Voilà qui me venge de vos remontrances d'hier.

Quelle extraordinaire enfant, s'écria encore la novice. A coup sûr. elle n'a jamais eu sa semblable dans la maison.

Elle n'avait pas été deux mois ici, qu'à bout de moyens, nous fûmes obligées de la renvoyer. Elle nous revint quelques semaines après et notre mère consentit à la reprendre.

Pendant longtemps encore, elle fut une cause de trouble dans la maison, pourtant avec le temps elle finit par se calmer si bien qu'à la fin elle était pour les autres un véritable modèle.

Elle demeura encore trois ou quatre ns dans la classe des Pénitente. Nous la plaçâmes alors comme blanchisseuse dans une maison et au bout de quelques mois elle épousait un respectable ouvrier. Depuis elle s'est toujours bien conduite et elle est maintenant l'heureuse mère de trois charmants petits enfants.

Oh! que je suis heureuse, dit Sr Marie de Ste-Agnès. Il est si... elle

allait ajouter délicieux, mais en voyant le sourire malin qui commençait à se dessiner sur les lètrea de Soeur M. de St-Bruno elle changea son expression favorite et ajouta: Il est si agréable d'apprendre que nos enfants tournent bien.

Ce mariage nous amusa fort, continua Sr Marie de St-Bruno.

Thaïs amena ici son futur pour avoir l'opinion de notre mère, et après avoir déclaré devant lui qu'elle ne consentirait pas au mariage sans l'assentiment de la communauté, elle le conduisit par la main et rouge comme une pivoine, droit devant la mère, en disant en même temps avec une incroyable naïveté: Allons maintenant, Jacques, n'ayez pas honte, mais tenez vous bien pour un moment afin que votre mère puisse vous regarder comme il faut.

Et que fit-il, demandèrent en riant toutes les soeurs?

Il obéit, reprit Marie de St-Bruno, riant aussi de bon coeur au souvenir de cette désopilante journée. Jacques tomba à genoux humblement, demanda à notre mère sa bénédiction et essaya de remercier pour toutes les bontés que nous avions eues pour sa future épouse, en particulier d'en avoir fait une si bonne fille.

Et ensuite, demanda Sr Marie de Ste-Cécile, en voyant que la vieille soeur s'était arrêtée pour essuyer ses lunettes et ses yeux inondés par les larmes qu'un franc éclat de rire avait fait jaillir jusque ses joues.

Ensuite. D'abord notre mère le bénit et puis elle eut avec lui une longue conversation privée. Pendant ce temps Thaïs parcourait nos rangs pour prendre nos votes, et comme nous fûmes toutes unanimes dans les louanges que nous décernions à son futur époux, tous deux repartirent heureux et se marièrent quelques jours après. Je ne dois pas oublier pourtant que Jacques, en partant, laissa entre les mains de notre mère quelques épargnes journalières de ses gages, formant une petite somme qu'il voulut consacrer à la charité. Et maintenant encore, chaque fois qu'il vient nous voir, toujours en compagnie de Thaïs, il ne manque jamais d'apporter quelque petit présent, témoignage, dit-il, de sa gratitude pour la femme accomplie que nous lui avons donnée.

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