CHAPITRE VII
Tandis que Sr Marie de St-Bruno, racontait à ses compagnes les divers incidents de l'histoire de Thaïs, celle-ci racontait à la supérieure et à Sr Marie de St-Anselme, la première maîtresse des pénitentes, ce qu'elle savait et aussi ce qu'elle devinait de l'histoire de la pauvre Henriette. Cette dernière était demeurée dans un des parloirs extérieurs attendant le résultat de la conférence, ne manifestant ni patience ni impatience, mais dans une sorte d'insensibilité qui semblait paralyser en elle tout sentiment d'ennui ou d'anxiété. Catherine reparut enfin portant sur sa joviale figure un sourire d'encouragement. Henriette se laissa conduire, sans même savoir où elle allait dans la parloir intérieur où attendaient les mères. C'était la première fois depuis sa chute que la fille du major Grey comparaissait ainsi publiquement comme pécheresse en présence de la vertu. Elle ressentit profondément l'humiliation. Ses yeux rivés à la terre laissèrent bientôt couler des larmes abondantes le long de ses joues pâles et flétries. Avec ses, cheveux en désordre et son châle que par un instinctif mouvement de honte elle avait resserré autour d'elle, elle était debout devant les soeurs, personnification tellement vivante de la dégradation et du malheur que des larmes de compassion remplirent involontairement les yeux des deux religieuses.
Après quelques questions auxquelles Henriette répondit par un mouvement à peine perceptible de la tête et des lèvres, la maîtresse des pénitentes parla quelques instants à voir basse à la Supérieure, et celle-ci, s'approchant d'Henriette, lui dit avec bonté:
Je crois qu'il ne faut pas vous tourmenter d'avantage ce soir par des questions, car vous me paraissez malade et fatiguée. Demain vous pourrez mieux nous dire ce que vous pensez de nous et voir si vous essaierez au moins pendant quelques jours ce que l'amour du Bon Pasteur peut faire ici pour vous.
Ce ton de voix et ces manières empreintes à la fois de tant de sympathie (i de douceur, la délicatesse de ces paroles qui ne disaient qu'en termes voilés sa triste position, allèrent droit au coeur de la pauvre fille. Pour la
première fois depuis qu'elle était entrée elle leva vers la Supérieure son regard abattu et chargé de larmes. Elle rencontra un sourire plein de douceur et d'affectueuse anxiété, comme le sourire du Bon Pasteur lui-même s'il avait été là visiblement pour recevoir au bercail la brebis perdue.
Touchée et pénétrée par ce regard, comme malgré elle Henriette murmura quelques paroles de réponse, et alors après avoir en silence salué Catherine, Sr Marie, de St-Anselme se leva et amena au dedans du cloître la nouvelle pénitente. Dès qu'elles furent seules la religeuse se pencha à son oreille et lui dit: d'abord, ma chère enfant, je vais vous conduire à la chapelle pour vous mettre sous la protection du Bon Pasteur, dans la maison de qui vous allez vous reposer cette nuit.
Henriette ne répondit pas. Elle entendit ces paroles presque sans les entendre et certainement sans les comprendre. Elle avait d'ailleurs une vague idée qu'on la conduisait à un dortoir ou à une chambre à coucher quelconque, de sorte que quand la religeuse ouvrit la porte et l'introduisit dans la chapelle elle se trouva prise complètement par surprise. Depuis l'époque où elle avait quitté la maison de son père, elle n'avait pas mis le pied dans une église excepté le jour où elle avait porté son enfant au baptême, et elle se sentit prise tout à coup, sans s'y attendre, en présence du St-Sacrement et face à face avec le Dieu qu'elle avait si délibérément offensé. Marie de St-Anselme lui présenta de l'eau bénite qu'elle accepta en faisant un effort pour ne pas refuser. Mais elle ne fit pas le signe de la croix, • elle ne s'inclina même pas en signe de respect. Elle resta debout embarassée et incertaine de ce qu'elle avait à faire jusqu'à ce que la soeur la fit avancer jusqu'à la grille qui séparait le choeur des religieuses de l'endroit réservé aux pénitentes, et la fit agenouiller devant l'autel. Dans le sanctuaire, juste en face de l'endroit où Sr Marie de St-Anselme l'avait fait agenouiller, était une magnifique peinture représentant Ste-Maric Madeleine, placée là comme pour souhaiter la bienvenue aux pauvres repentantes qui
arrivaient à la maison et les présenter à l'hôte silencieux du tabernacle, au pieds de qui elle aussi s'était reposée un jour avec amour, et dont la divine parole l'avait si éloquemment défendue contre les reproches des pharisiens.
Le jour baissait; déjà les ombres du soir commençaient à occuper la partie inférieure de la chapelle, mais les derniers rayons du soleil pénétraient encore à travers les carreaux richement décorés d'une fenêtre au couchant et tombaient dans le sanctuaire qu'ils inondaient de leurs flots d'or et de.
lumière. L'autel de la Vierge était orné de fleurs nouvelles qui mariaient leur douce senteur aux parfums sacrés de l'encens dont les temples catholiques demeurent toujours comme imprégnés. Tout était là si calme, si paisible, qu'Henriette, en dépit de ses angoisses et de ses fatigues, ne put se défendre avec impatience et en murmurant, comme elle l'eût fait en toute autre occasion, le signal de se lever et de quitter l'Eglise, elle se cacha la figure dans ses deux mains et se résigna à rester là aussi longtemps que le désirerait la soeur qui la conduisait:
aucune affection cependant ne monta de son coeur: aucune prière n'effleura ses lèvres. Elle se sentait trop misérable, trop désespérée pour prier et son coeur était trop malade pour qu'elle essayât même de le faire. Dieu en ce moment, où il était si près pourtant, semblait plus loin que jamais de son âme coupable. Tout ce qu'elle avait jamais entendu dire de sa bonté, de son amour pour les pauvres pêcheurs, s'était complètement effacé de sa mémoire dans cette longue nuit du crime où elle avait vécu. Elle s'était constituée elle-même son ennemie, elle le savait, et maintenant c'était sous les traits d'un vengeur qu'elle apercevait toujours sa redoutable image. Comment s'étonner si après tant d'efforts pour l'oublier, en punition peut-être de ces coupables efforts, tout souvenir de sa bonté et de sa tendresse était effacé de son esprit pour ne laisser place qu'à une impression indéfinissable de terreur?
Et cependant, en ce moment même où elle le pensait si loin, Dieu la regardait avec tendresse. Pendant que le coeur de la pécheresse, tremblait, le sien appelait; comme un père trop indulgent Dieu cherchait comme un prétexte pour pardonner, et par sa
grâce pressait d'autres âmes à intercéder pour son enfant.
Lucie n'était plus la seule à prier maintenant, soeur Marie de St-Anselme, la future maîtresse d'Henriette, à genoux près d'elle, priait avec autant de ferveur que si cette âme eut été son seul souci sur la terre et que si la sauver eut été la seule bonne action que lui eut demandée le Bon- Pasteur en retour de toutes les grâces qu'il lui avait accordées depuis qu'elle était à son service.
. Elle avait compris, d'un regard, qu'Henriette n'appartenait pas à la classe de pénitentes qu'elle avait habituellement sous ses soins. Malgré son apparente pauvreté et sa misère il n'y avait pas à douter que cette infortunée avait appartenu à la haute classe de la société. Il y avait d'ailleurs tant de fierté dans sa démarche et dans ses moindres mouvements, que la soeur avec son expérience avait compris de suite qu'il ne faudrait rien moins qu'un miracle de la Divine Grâce pour l'amener à se mêler indistinctement aux humbles pénitentes de la maison et à partager volontairement leur vie pénible et leurs durs travaux. Voilà pourquoi tandis qu'Henriette sans voix et sans espérance était à genoux devant l'autel, ne priant pas et n'essayant pas même de prier, elle, sa .future maîtresse, priait avec tant de ferveur.
Elle supplia Dieu avec des ardeurs que lui seul dans sa miséricorde était capable d'inspirer; elle pria non seulement pour que sa nouvelle enfant reçut toutes les grâces dont elle avait besoin pour sa conversion, mais elle demanda pour elle-même un accroissement de lumière et de prudence' dans la tâche difficile qui allait lui incomber. Les circonstances particulières de la position d'Henriette circonstances qui allaient rendre l'oeuvre à entreprendre plus difficile, à vrai dire rendaient plus intéressante aux yeux de la religieuse la nouvelle pénitente; et il y avait là un excitant nouveau pour sa prière. Volontiers Marie de St- Anselme aurait passé la nuit au pied du tabernacle, mais elle vit que la pauvre enfant était fatiguée, étrangère dans la maison de Dieu dont elle ne connaissait pas même le langage.
Craignant donc de pousser à bout sa patience elle coupa court à sa prière et sortit avec elle de la chapelle.
Elles traversèrent le long corridor qui conduit du couvent à la partie de la maison assignée exclusivement aux pénitentes, ou plutôt, comme disent les bonnes religieuses, aux enfants. A l'extrémité du cloitre était une porte à loquet. Au moment où Sr Marie de St-Anselme ouvrait cette porte, le bruit étourdissant d'au moins cent voix joyeuses parlant toutes et riant en même temps, parvint aux oreilles d'Henriette qui s'arrêta stupéfaite.
Ce n'est rien, dit la Soeur en souriant, au moins, ce n'est rien de dangereux. Les enfants sont en récréation et quelquefois, je dois l'avouer, elles sont un peu tapageuses. Mais je ne vous conduirai pas là ce soir, ajouta-t-elle en ouvrant une autre porte et en faisant pénétrer Henriette d'abord dans une espèce d'oratoire et de là dans une pièce intérieure où les voix joyeuses de la récréation pouvaient à peine parvenir. Là faisant asseoir la pauvre fille et enlevant avec une tendresse maternelle le châle pesant qu'elle serrait encore autour d'elle, la bonne soeur ajouta:
Je dois vous quitter maintenant, ma pauvre enfant, mais je vais envoyer une des mères qui vous apportera l'habit que les enfants portent toujours ici. Ensuite vous prendrez votre petit souper puis vous vous mettrez tranquillement au lit.
Merci, murmura Henriette d'une voix suffoquée par les larmes, mais je ne puis souper: et elle ajouta avec désespoir: Oh! que ne puis-je mourir pour être délivrée de toutes ces misères!
Ma chère enfant, reprit avec bonté la religieuse, sans doute que vous devez en ce moment vous sentir bien malheureuse, mais souvenez-vous qu'il n'y a pas de misère que Dieu ne puisse changer en joie quand il lui plaît, ou plutôt quand nous le lui permettons nous-mêmes en cessant de nous opposer à l'action de la grâce dans nos âmes. Demandez-lui cette transformation et certainement tôt ou tard il entendra votre prière. Mais ne lui demandez pas. ne désirez pas même de mourir maintenant. Oh non! pas maintenant! Pas avant que vo«> ave/ pleuré un peu à ses pieds sacré- et que von- ayez entendu de ses lèvres divines la parole qu'il adressa un jour à une autre pécheresse, voua le savez,
oui une pécheresse, mais ne l'oubliez pas une grande sainte maintenant.
La religieuse s'arrêta et fixa un regard scrutateur sur Henriette qui demeura impassible. Sentant que c'était trop tôt pour aller plus loin elle ajouta avec douceur: Mais vous êtes trop fatiguée pour parler; ainsi je vous recommande de vous coucher au plus
lot.
Demain nous verrons mieux ce qu'il y aura à faire.
Soeur Marie de St-Anselme sortit, et Henriette ne se sentit pas plutôt seule qu'elle se cacha la figure dans ses deux mains et éclata violemment en sanglots. Au bout d'un instant une main délicate se posa sur son épaule et en levant la tête Henriette rencontra la douce et innocente figure de Soeur Marie de Ste-Agnès, penchée sur elle avec un regard de tendre compassion, tandis que d'une voix douce et pénétrante comme une suave musique elle disait:
Voyez, ma chère enfant, je vous ai apporté vos habits, si vous me le permettez je vous aiderai à les prendre.
Une heure ou deux auparavant Henriette aurait sans doute refusé tout net mais elle était maintenant tellement brisée qu'elle n'avait même plus la force de se montrer hautaine.
Il y avait d'ailleurs dans cette jeune figure de religieuse une dignité qui imposait son autorité. Henriette, comme malgré elle, se laissa dépouiller de ses vêtements et reçut en échange des fanfreluches en lambeaux qu'elle portait l'habit couleur lilas et le bonnet blanc qui constituent l'uniforme des enfants.
Maintenant, dit la jeune mère, aussitôt que cette toilette fut terminée, je vais vous conduire à l'infirmerie, où vous aurez à passer quelques jours en attendant que vous recouvriez vos forces. Mais avant de partir, il vaut autant vous le dire maintenant que plus tard, je dois vous apprendre qu'ici nous n'appelons jamais les enfants par leur propre nom. Le vôtre désormais, si vous l'agréez, sera Augustine.
Henriette ne répondit pas. A vrai dire, c'était plutôt pour elle une consolation de savoir que pendant son <é jour dans l'asile, elle allait pouvoir cnsevelir jusqu'à son nom. Etre oubliée, c'était son désir, sa prière, pour elle
c'était la fin le toute chose et surtout d'une vie qui ne lui était apparue dans les rêves dorés de sa jeunesse qu'à travers le rayonnement du bonheur.
L'infirmerie où l'introduisit Sr Marie de. Ste-Agnès était une pièce éclairée et bien aérée, contenant plusieurs lits, quelques-uns vides, d'autres déjà occupés, soigneusement séparés les uns des autres par d'élégants rideaux où le blanc et le bleu entremêlaient gaiement leurs couleurs joyeuses.
A une extrémité de la pièce était un autel de Notre-Dame entouré de pots de fleurs, et à une des fenêtres pendant une cage bien fournie de mouron et de millet, où sur tous les tons et sur toutes les gammes, chantait et causait de l'aube à la nuit, un charmant serin, l'ami favori de toutes les enfants malades. Auprès de cette fenêtre gisait dans un lit une pauvre invalide sur le visage de laquelle la main de la mort avait déjà posé sa lugubre empreinte. Un peu plus loin, assise commodément dans un grand fauteuil était une personne beaucoup plus jeune et qui paraissait à la dernière période de la phtisie. Une jeune fille d'environ dix-neuf ans. avec l'uniforme de pénitente et le ruban d'Enfant de Marie, allait de l'une à l'autre, doucement, le sourire sur les lèvres, toujours prête à rendre service et ne trahissant jamais l'expression de bonheur qui rayonnait dans son oeil bleu même au milieu des fatigues incessantes que lui imposait, sans l'ombre quelquefois d'une nécessité, le caprice de ses deux patientes.
Je vous amène encore une enfant, Clara, dit Sr Marie de Ste Agnès en s'adressant à cette dernière. Préparez un lit immédiatement pendant que j'irai chercher son souper. Comment vont mes deux malades ce soir, ajouta-t-elle en se penchant sur le dit de la mourante et en arrangeant ses oreillers avec la déliatesse d'une nourrice expérimentée.
Merci, mère, dit la patiente, une femme très âgée, repoussante en apparence, quoique le regard patient qu'elle jeta sur la jeune religieuse donnât un aspect momentané de beauté à ses traits durs et flétris, j'espère que je touche à la fin. car je suis fatiguée d'attendre.
Allons. Gabrielle. que la volonté de Dieu se fasse, reprit la mère. Mais qui va partir la première, vous ou bien
Mélanie, ajouta-t-elle en se retournant vers la fille assise dans le fauteuil. Celle-ci ne répondit pas, mais Clara qui venait d'apporter une chaise à Henriette ajouta: Mère, je crois qu'il y aura rivalité entre les deux mais ce ne peut être une longue dispute. Ah; que je voudrais moi aussi être aussi près de la fin.
Henriette lasse et ennuyée se laissa tomber sur la chaise que lui présenta Clara! mais quand Sr Marie de Ste- Agnès revint quelques minutes après avec le souper, elle ne put manger.
Repoussant la tasse de thé, elle dit d'une voix enrouée:
Je ne puis rien nrendre, c'est impossible. Vous êtes bien bonne, mais je ne saurais manger.
Pauvre enfant, vous êtes bien fatiguée, répondit doucement la soeur; vous serez mieux après un peu de repos. Clara a préparé votre lit, j'espère que vous allez vous y mettre de suite, ajouta-t-elle en désignant les rideaux que Clara venait d'arranger autour du lit de la nouvelle venue.
La jeune soeur se retourna ensuite pour s'occuper des deux autres malades, mais dès qu'elle vit qu'Henriette venait d'appuyer sur l'oreiller sa tête fatiguée, elle s'approcha de nouveau et murmura doucement en passant la tête dans les rideaux.
Maintenant mon enfant, je m'en vais au salut mais vous ne serez pas seule. Gabrielle et Mélanie demeurent. Que Dieu vous bénisse: j'espère que vous dormirez profondément quand je reviendrai.
Merci, madame, répondit Henriette à voix basse.-
Ah! mais vous devez m'appeler mère, et non pas madame, dit en souriant la jeune soeur: nous sommes toutes mères ici. voyez-vous.
Mère, demanda de son lit Gabrielle, avant qu'Henriette eut pu répondre, vous ferez pour moi une prière au salut, n'est-ce pas?
Certainement, dit Sr Marie de Ste Agnès, puis s'arrêtant auprès de Mélanie elle ajouta avec peu de tristesse. Prirai-je aussi pour vous Mélanie?
Mais Mélanie ne répondit pas. Tournant avec humeur la tête du côte de la muraille, elle affecta de n'avoir pas entendu.
La soeur n'ajouta rien et se dirigea tristement vers la porte de l'appartement qu'elle referma derrière elle.
Deux minutes après tout rentrait dans le calme et le silence au dedans et au dehors de la maison. Aucune voix ne se fit plus entendre dans les salles au dedans ou dans les jardins au dehors, et le silence de l'infirmerie ne fut plus troublé que par les plaintes périodiques de Mélanie ou par la respiration embarrassée de Gabrielle.
Henriette reposa tranquillement d'abord, mais tellement accablée par le sentiment de sa misère qu'il lui sembla impossible qu'elle pût jamais dormir. Heureusement, ce fut l'intensité même de ce sentiment qui amena le. sommeil. L'accablement, la douleur et la secousse terrible des dernières heures avaient comme engourdi à la fois les puissances de son corps et de son âme, et par dégrés elle tomba dans une espèce de somnolence qui était, sinon un sommeil réparateur au moins le repos. Elle revit dans des rêves brillants, les Indes avec le vieux château de son enfance, et les jours joyeux d'alors, comme des parcelles de vie d'un autre monde ; mais ces scènes enchanteresses étaient mêlées confusment dans son âme assoupie aux tristes événements arrivés depuis. Ses sens s'appesantirent ensuite peu à peu et ses pensées s'obscurcirent jusqu'à ce qu'enfin elle tomba dans ce sommeil lourd et profond dont elle avait tant de besoin pour se restaurer un peu.
Elle dormait profondément quand Sr Marie de St-Agnés vint faire avant matines sa seconde visite à l'infirmerie, pour s'assurer que tout était en bon état. Sa première pensée tout naturellement fut pour Henriette ; mais ayant constaté qu'elle reposait, elle passa à Gabrielle. Cette dernière fixa sur la soeur ses deux grands yeux enforcés dans leur orbite et indiquant du regard le lit d'Henriette, elle dit à voix basse.
Pauvre jeune fille! je sens mon coeur malade quand je pense à ce qu'elle va souffrir quand elle s'éveillera demain à ses infortunes. Mère.
ajouta-elle après une pause, voulezvous vous approcher un peu? j'aurais quelque chose à vous dire.
Sr Marie de Ste-Agnès se pencha sur le lit et Gabrielle murmura ces paroles:
Allez-vous être longtemps sans revenir, mère? Mélanie semble plus agitée cette nuit; et si comme je le
crois, elle allait mourir, je crains que ce ne soit pas dans les meilleures dispositions.
Sr Marie de Ste-Agnès jeta un regrard vers le lit où était Mélanie, la figure encore tournée du côté de la muraille. Je serai absente seulement trois quarts d'heure, répondit-elle, mais votre mère Marie de St-Pierre sera ici ainsi que Clara et s'il y avait quelque changement notable en pis, elles pourraient venir me chercher.
Pendant qu'elle parlait, elle se dirigea vers Mélanie dont elle tâcha d'arranger les oreillers. Celle-ci parut d'abord vouloir résister, mais changeant soudainement de parti, elle s'assit droit dans son lit et dit d'un ton résolu:
Mère, je veux m'en aller. Je ne veux pas mourir ici et je veux partir.
Que voulez-vous dire, mon enfant, répondit la soeur étonnée?
Mélanie fit un effort pour respirer, ses joues s'enflammèrent de colère, et d'un ton plus haut et encore déterminé elle répéta:
Je veux m'en aller, voilà ce que je veux dire, je partirai entendez-vous!
Mais Mélanie, reprit la jeune soeur en s'asseyartt, à côté du lit vous savez bien que vous ne le pouvez pas; vous êtes par trop malade maintenant pour pouvoir partir en sécurité.
Peu importe, mère, que je sois trop malade ou non, je vous dis que je veux partir et je partirai que vous le vouliez ou non.
Mais ma chère enfant, reprit encore doucement Sr Marie de Ste-Agnès, vous ne vous souvenez donc plus que vous éfes si faible que Clara est obligée de vous porter de votre lit à votre chaise. Comment pouvez vous espérer descendre les escaliers et quitter la maison même avec l'aide que nous pourrions vous donner?
Comme elle prononçait ces dernières paroles, elle jeta un regard vers l'autel et l'image de la Ste-Vierge comme pour implorer le secours de cette bonne mère pour vaincre l'obstination de cette pauvre enfant que le démon s'efforçait si évidement, même à la onzième heure, d'entraîner à la perdition. Mais il était facile de voir que Mélanie s'abandonnait à un véritable accès de rage et la soeur voyant qu'il serait plus qu'inutile de parler d'avantage sur ce ton, se leva et dit doucement mais d'un ton déterminé:
Maintenant, Mélanie, je vous défends de dire ce soir sur ce sujet un autre mot à toute autre qu'à votre mère Sr Marie de St Anselme. Je vais vous l'envoyer, vous pourrez lui parler si vous le voulez mais pas à une autre. Souvenez-vous bien que je vous le défends.
Mais, ma mère, hasarda encore la pauvre fille d'un air chagrin, c'est vous qui avez mes effets en soin, ne pourriez vous pas me les. donner de suite.
Certainement non. MPlanie, certainement non, pas sans la permission expresse de votre maîtresse, reprit la jeune soeur avec fermeté, et sans attendre une autre parole elle quitta l'infirmerie pour aller chercher la première maîtresse. Elle trouva cette dernière dans sa cellule, se tenant au guichet donnant sur le dortoir dans lequel les enfants se préparaient à se mettre au lit.
Hé bien, qu'y a-t-il, demanda-t-elle au moment où Sr Marie de Ste-Agnès entrouvrait la porte? Mélanie est-elle plus mal?
Non, répondit Ste-Agnès avec un regard inquiet qui donnait à son innocente figure d'enfant, une expression touchante; c'est-à dire je la crois dans le délire, car elle veut partir cette nuit, quoiqu'elle ne puisse pas, comme vous le savez, marcher seule de son lit à la fenêtre.
Allons! dit la maîtresse, c'est encore là une des anciennes quintes de la pauvre enfant. Dites-lui de ne pas perdre l'esprit et de s'endormir au plus tôt.
Mais, ma soeur, insista l'infirmière, j'ai déjà fait tout ce que j'ai pu pour l'apaiser, mais elle ne veut rien entendre. De plus elle se fâche, si bien qu'à la fin je lui ai dit que je venais vous chercher. Ainsi, chère soeur venez de suite, car elle est littéralement furieuse.
J'irai dès que les enfants seront toutes couchées, reprit la maîtresse.
Quant à vous, allez à matines, et ne vous fatiguez plus au sujet de Mélanie. Quand vous aurez été, aussi longtemps que moi avec nos pauvres enfants, vous ne vous effrayerez plus de toutes leurs bizarreries et de leurs extravagances. Voici que tout le monde est au lit, je vais la voir de suite.
Sr Marie de Ste-Agnès, le coeur ainsi soulagé, se rendit à matines et la première maîtresse se dirigea vers l'infirmerie pour voir ce qu'il y avait à faire pour apaiser la pauvre invalide.
Dès que Mélanie aperçut, dans la porte, sa maîtresse, elle se releva et recommença ses protestations.
D'abord la mère fit semblant de prendre ses paroles pour les plaisanteries, mais voyant qxie Mélanie ne prenait pas la chose sur ce ton, elle changea de figure, se leva et dit froidement.
Très bien Mélanie. demain vous partirez, mais ce soir vous resterez ici, comprenez-moi bien une fois pour toutes car je suis aussi déterminée que vous pouvez l'être vous-même, ce soir vous ne partirez pas car il est trop tard, mais demain, si vous le voulez, vous pourrez partir. Et maintenant je ne veux plus entendre un mot sur ce sujet, et si vous parlez encore, je serai tout-à-fait mécontente.
Apres de telles paroles de sa maîtresse, Mélanie comprit qu'il était inutile d'insister d'avantage. Mais elle était conquise et non pas convaincue; aussi fit-elle de son mieux pour le laisser paraître par ses murmures et ses mouvements de dépit.
Sr Marie de Ste-Anselme ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et jetant un affectueux bonsoir à Gabrielle, en même temps qu'un regard de compassion à Henriette qui dormait, elle laissa tranquillement l'infirmerie.