CHAPITRE HUITIÈME
Ainsi Dieu, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité par sa créature, avait déjà accompli sa part. Il avait ramené au bercail la brebis égarée, il l'avait arrachée, presque malgré elle à un suicide volontaire et avait donné un refuge à sa misère. Sans doute, elle n'était ericOre ni heureuse, ni même repentante, mais elle n'avait
qu'à profiter des grâces à sa disposition pour trouver l'une et l'autre, le repentir pour le passé et /le bonheur pour l'avenir. C'était la faveur qu'avait demandée Lucie dans la maison paternelle. Quoiqu'elle n'en sut rien encore, Dieu l'avait exaucée, avant même qu'elle arrivât pour accomplir sa part du contrat.
Une heure après l'arrivée d'Henriette au couvent Lucie était ellemême à la porte du monastère, demandant, d'être admise comme postulante dans le maison du Bon Pasteur.
Elle était seule. Avec cette fermeté qui la caractérisait elle n'avait pas permis même à son père de l'accompagner. Elle avait voulu consommer son sacrifice sur le seuil du foyer de son enfance, afin de n'avoir à éprouver que de la joie et de la gratitude en arrivant à cette nouvelle demeure que de la joie et de la gratitude en arrivant à cette nouvelle demeure que Dieu lui avait choisie et où il l'appelait à l'honneur d'être son épouse.
Et Dieu avait récompensé sa générosité. Il avait déversé dans son âme une telle abondance de joie, que quand la portière vint en souriant lui ouvrir la porte, elle fût sur le point de s'écrier tout haut: Merci, mon Dieu! Voici vraiment la porte du ciel!
La pièce où on l'introduisit était sombre et l'ameublement très-simple.
Mais, aux yeux de Lucie, il n'y avait pas tant de lumière et de richesses dans toute la splendide demeure qu'elle venait de quitter que dans cette chambre étroite avec sa table de bois et les chaises pesantes qui portaient réellement l'empreinte de la pauvreté de Celui qui a dit que ses richesses ne sont pas de ce monde.
Ses richesses . . elle espérait les trouver bientôt dans la pauvreté et cette pensée remplit son âme d'un tel sentiment de joie, que lorsque la Supérieure entra, incapable de contenir plus longtemps son coeur, elle tomba à genoux en l'appelant sa mère.
Elle allait saisir le bord de cet habit religieux, si ardemment désiré depuis si longtemps, et le porter à ses lèvres, mais elle fut prévenue par la religieuse qui l'enleva dans ses bras et l'embrassa si affectueusement que Lucie comprit qu'elle avait en effet trouvé une mère, qui veillerait sur les véritables intérêts de son âme avec un zèle et un dévouement au moins égaux à ceux qu'auraienl pu lui prodiguer dans le monde les parents les plus dévoués.
La Supérieure vit de suite à quelle âme grande et héroïque elle avait affaire. Prenant dans ses mains la figure de Lucie qu'elle tourna plaisamment du côté <le la lumière, elle dit de sa voix si douce:
Mais comment? Pas une larme, aucun nuage de tristesse! N'avez-vous ! donc aucun sacrifice à faire?
Mère, c'est déjà fait depuis long- , temps, se contenta de répondre Lucie, puis après un momen d'hésitation elle ajouta : si réellement sacrifice il « y a eu, mais je ne puis pas le sentir I en ce moment.
Tant mieux, ma chère enfant, se hâta de répondre la Supérieure Dieu aime celui qui donne avec joie, et c'est une grande grâce d'entrer en re- ' ligion avec de tels sentiments.
Mais il me semble que je suis déjà i au ciel, reprit vivement Lucie. Com- ' ment pourrait-on ne pas être heureuse?
Non, ma chère enfant, reprit gravement la religieuse: ce n'est pas le ; ciel. C'est, j'espère, la voie qui y conduit, et je n'ai pas besoin de vous rap- T peler que la voie du ciel est étroite.
Pourtant je vous assure que cette voie me paraît en ce moment très large et très facile, reprit Lucie avec une naïveté qui fit sourire la mère Supérieure ainsi que l'assistance qui • avait accompagnée. O chère mère, continua-t-elle ceci me fait presque peur, car je le aime tous bien tendrement, surtout mon père ; ce devrait être pour moi un grand sacrifice de les quitter, et pourtant ce n'en est pas un, au moins je ne puis pas le sentir maintenant. Je suis toute entière au bonheur d'appartenir à Dieu seul.
N'importe, ma chère enfant, que vous le sentiez ou non maintenant, Dieu n'amène pas toutes les âmes qu'il appelle par le même chemin. Les unes arrivent en larmes, d'autres le sourire sur les lèvres: toutes cependant viennent pour être ses épouses, et II à été crucifié. Donc un peu plus tôt ou un peu plus tard toutes doivent non seulement porter la croix, mais encore en sentir le poids et l'amertume. Vous ne serez pas une exception à la règle.
Le croyez-vous, chère Mère, reprit Lucie? Oh! que je suis heureuse, car je ne veux pas fuir la croix, je vous l'assure: seulement en ce moment il me semble que je ne la sentirai jamais. Parce que, maintenant, Dieu la porte pour vous: mais prenez patience, quand vous serez plus forte, il vous la laissera ou du moins il semblera vous la laisser porter seule. Je dis qu'il semblera, se hâta-t-el.le d'ajouter,
car toujours qu'il se montre, ou se cache, c'est toujours lui qui nous soutient. Et maintenant je vais vous laisser avec Soeur Assistante qui est en même temps la maîtresse du Noviciat; et quand vous aurez changé d'habit, ce sera à peu près, je crois, l'heure du salut. Mais peut-être que vous n'avez pas encore diné. Voulez-vous prendre quelque chose maintenant ou si vons aimez mieux attendre?
Merci, chère Mère, reprit Lucie en souriant, mais je n'ai pas faim. J'aime mieux faire de suite ma nouvelle toilette, j'attendrai facilement après lesalut pour souper.
La Supérieure répondit par un sourire et quitta l'appartement.
Maintenant à ma toilette, s'écria Lucie, dès que la porte fut refermée, en tournant vers sa nouvelle maîtresse un regard suppliant, mêlé d'impatience enfantine.
N'aimeriez-vous pas mieux auparavant, répondit celle-ci en appuyant imperceptiblement sur ce dernier mot, n'aimeriez-vous pas mieux auparavant faire une visite à la chapelle, et avec vos habits du monde, ajoute-t-elle en touchant la robe noire, simple mais élégante que portait Lucie, vous offrir toute entière au Bon Pasteur qui vous a appelée, et à sa Ste-Mère la première patronne et la protectrice de notre communeauté. Oh oui certainement, répondit Lucie, un peu honteuse de sa précipitation. J'y avais déjà pensé mais je ne savais pas si c'était possible avant d'avoir changé d'habit.
D'ailleurs, après tout, votre toilette ne sera pas longue, repartit la Soeur assistante, car je vois que vous êtes déjà en noir. Vous n'aurez qu'à changer votre chapeau pour un bonnet: ce sera facile à faire quand nous aurons été à la chapelle.
En parlant ainsi elle fit passer Lucie dans le cloître qui donnait en dedans sur une petite cour carrée, remplie de fleurs et entourée par les murailles du
Couvent que tapissaient des massifs de rosiers et de lierres ainsi qu'une profusion d'autres plantes grimpantes.
Le choeur des religieuses où elle conduisit ensuite la jeune postulante, était divisé en deux le choeur proprement dit avec les stalles des soeurs, et l'avant-choeur à l'extrémité était un oratoire dédié au Sacré Coeur élégamment décoré de blancs et de dorures.
Au centre était un véritable berceau
de lilas et de fleurs de Mai, abritant une image remarquablement belle de la bienheureuse Vierge, la mère du Bon Pasteur, et par conséquence nécessaire, la première patronne de la communauté. A un signal de sa compagne, Lucie s'agenouilla sur l'un des prie-Dieu de l'avant-choeur. Elle abandonna son âme aux transports de sa joie. Elle l'avait donc trouvé enfin, ce lieu de son repos, cette demeure objet de tant de prières, si longtemps cherchée, si ardemment désirée; et la paix qui inondait son âme en ce moment qu'elle levait les yux vers le sanctuaire et qu'elle contemplait par la pensée, l'autel divin du tabernacle, était bien cette paix dont parle l'apôtre, une paix qui surpasse tout sentiment.
Une heure seulement auparavant.
Henriette de l'endroit où elle s'était agenouillée, avait regardé elle aussi le tabernacle mais avec des pensées et des sentiments bien différents, de ceux qui se pressaient en ce moment dans l'âme de Lucie. Pourtant dans ces deux jeunes filles que de points de ressemblance. Toutes deux elles étaient jeunes et belles; toutes deux elles avaient occupé dans le monde la même position et avaient eu toutes deux aussi les mêmes goûts et les mêmes aptitudes. C'était la manière dont elles avaient usé de ces dons qui avaient établi la seule différence qui existait entre elles. Henriette avait imité l'enfant prodigue, Lucie au contraire, en recevant ces dons de la main de Dieu les avait considérés comme des talents qui devaient retourner avec usure au Donateur. Et voilà pourquoi, et c'était justice même en cette vie, tandis que l'une adressait à Dieu dans sa nouvelle demeure, sa première prière, avec des sentiments d'ivresse qu'un ange aurait enviés, l'autre s'était agenouillée presque au même endroit, mais trop écrasée sous le poids de sa misère pour pour essayer même de prier,mais trop consciente de sa culpabilité pour pouvoir découvrir en Dieu autre chose qu'un vengeur redoutable.
Mais si différentes que fussent la vie et la fortune de ces deux jeunes filles, c'était presque avec la même tendresse que le regard du Bon Pasteur se reposait sur elles en ce moment, sur l'innocente, pareequ'elle n'avait jamais cessé de lui appartenir, sur la coupable, puisque en ce moment il l'attirait à lui et la préparait par l'amour à ce plein et surabondant pardon, que l'amour et l'amour seul comme il l'a déclaré luimême peut faire jaillir de son cœur d'à-
mour. Lucie ne soupçonnait pas combien Dieu avait déjà fait pour la réalisation dé ses désirs. Elle ne pouvait pas imaginer que la pauvre égarée pour qui elle avait si souvent prié, en ce moment-là même dormait son premier sommeil dans l'asile que le Bon Pasteur lui avait préparé. Mais eut-elle connu la vérité, le flot de la reconnaissance et du bonheur n'aurait pas pu monter davantage dans son âme, quand après une courte, mais fervente prière, obéissant à un nouveau signal de la Sœur assistance, elle se leva pour aller effectuer ce changement de costume qui allait la marquer du sceau des futures épouses de Jésus-Christ.
Cette fois Sr Assistante lui fit monter un escalier et l'introduisit dans un long corridor situé au-dessus du cloître. Des portes s'ouvraient en grand nombre de chaque côté. C'étaient les cellules des religieuses. Chaque porte, outre le nom de celle qui devait habiter la cellule, portait encore le nom d'un St Patron, l'inscription d'une vertu à pratiquer et une image de l'ange gardien. La future cellule de Lucie, comme toutes les autres, était une petite chambre étroite, éblouissante de propreté, avec une couchette et fer, un lit blanc et des rideaux d'indienne, une chaise, un crucifix de bois, deux ou trois images pieuses et une petite armoire pour le linge. La cellule avait en ce moment un aspect de gaîté ; car la fenêtre, qui donnait sur le jardin des Sœurs, recevait les rayons du soleil couchant tandis que les voix des religieuses qui se promenaient au-dessous arrivaient à son oreille comme une douce musique qui lui rappelait la maison paternelle et qui complétait ainsi les charmes du tableau. Lucie saisit le bonnet qui l'attendait sur le lit avec le voile, et jetant à terre son propre chapeau avec ses gentilles fleurs de myosotis, elle s'écria en liant vigoureusment les attaches de son nouveau couvrechef: Va vieux chapeau, reste dans la poussière, car jamais, non jamais, je ne te reprendrai.
Pauvre vieux chapeau, ou plutôt gentil chapeau neuf, dit la Sr Assistante, en le ramassant et en arrangeant un peu les rubans froissés. .Mais vous ne devez pas le gâter ainsi, car rappelez-vous que vous pourriez encore en avoir besoin.
O chère Sœur, ne parlez pas ainsi, je vous en prie, dit Lucie d'une voix suppliante qui fit sourire la religieuse, ne dites pas ces paroles, elles sonnent à mon oreille comme une prophétie de malheur.
Mais, ma chère enfant, reprit la Sœur, je n'ai dit que ce que vous savez déjà. Vous venez pour fa'ue la volonté de Dieu ; après t ont il pourrait se faire que Dieu ne vous voulut pas ïci.
Oh ! je ne puis le croire. Sûrement, vous ne le croyez pas non plus, s'écria Lucie. Sûrement vous croyez que Dieu me veut
J'espère que oui ; j'irai même plus loin ; je crois, j'oserai dire que c'est sa volonté, mais nous ne pouvons pas être certains. Vous venez ici pour étudier sa volonté, vous ne devez pas la prévenir mais la suivre. En d'autres termes, vous devez attendre et voir.
Pensez-voùs que je devrai attendre longtemps avant d'être certaine, demande Lucie avec anxiété ?
Que ce soit long ou court, vous devez vous résigner, dit la Sœur. Mais chut ! ajouta-t-elle, en remarquant que les voix joyeuses de la récréation avaient cessé soudain et que les notes à la fois douces et solennelles de la cloche qui appelait les Sœurs au salut, arrivaient par la fenêtre ouverte de la cellule ; c'est la fin de la récréatiou, et nous devons nous rendre de suite au salut, car on n'attendra pas pour nous. Attendez, ajouta-t-elle encore un moment et écoutez-moi. Dans un instant vous serez en présence du Bon Pasteur lui-même pour lui demander sa bénédiction. Lors donc que le prêtre élèvera la Ste Hostie et que vous vous prosternerez pour l'adorer, vous mettrez généreusement à ses pieds toutes vos espérances et vos craintes.
Vous lui direz bien que désormais et pour toujours, votre volonté est la sienne et que vous vous tiendrez toujours prête à partir comme à demeurer au moment même où par la voix de vos snpérieurs actuels il vous manifestera sa volonté à cet égard. Me le promettez-vous, mon enfant ? Croyez-moi c'est le moyen le meilleur et le plus sûr d'attirer sa bénédiction et ses grâces sur votre vie future, que vous deviez la passer dans le cloître ou dans le monde. Me le promettez- vous ?
Oui, je vous le promets, dit Lucie, touchée de la véhémence avec laquelle parlait la religieuse ; mais en même temps elle ne put s'empêcher d'ajouter sur le même ton : ô chère mère, pourtant ce sera bien difficile.
Pas difficile du tout, mais au contraire très facile et très-doux, répondit en souriant la maîtresse ; c'est d'ailleurs comme vous le verrez de plus en plus le meilleur moyen de faire votre propre volonté dans cette affaire, car Dieu ne s'empresse jamais tant de se rendre à nos désirs que quand il voit que nous nous abandonnons absolument entre ses mains. Maintenant descendons à la chapelle.
La sacristine était encore à préparer L'autel quand Lucie rentra dans le chœur. Celle-ci la suivit du regard pendant qu'un
à un, elle allumait les cierges placés avec goût et à profusion au milieu de véritables monceaux de fleurs, apportées du jardin toutes fraîche2 et toutes embaumées, venant offrir à l'autel du Seigneur leur vie avec leur parfum. Elles mourraient ces fleurs, pensait Lucie, quand elles auraient accompli leur destinée et on ne les verrait plus, mais la guirlande vivante, les âmes qu'il avait rassemblées là pour Lui rendre hommage, les sœurs qui lui avaient consacré leur vie pure, les pénitentes qui venaient laver, dans son très-précieux sang, les iniquités de leur âme, elles se relèveraient après la mort, elles iraient ajouter à la gloire et àla joie extérieures de Dieu dans le ciel. Quelle glorieuse destinée ! Quel ineffable bonheur ! Et si elles étaient si belles aux yeux du Divin Epoux ces âmes, maintenant, au milieu des imperfections inséparables de l'humanité, combien plus belles ne seraient-elles pas un jour lorsque, délivrées du fardeau des misères humaines, transformées dans la joie et dans l'amour, elles se reposeraient sur le bord des fleuves de vie, dans le sein de leur Bien aimé. Ainsi pensait Lucie pendant que promenant son regard de la Sacristine occupée à l'autel, aux sœurs en robes blanches à genoux près d'elles, elle écoutait le cantique du mois de Marie que chantaient, avec entrain et ferveur, les pénitentes dans leur chapelle. Le salut commença et absorbée par sa dévotion encore toute fraîche et toute sensible, elle ne vit et n'entendit plus rien jusqu'à ce qu'une main s'appuya légèrement sur son épaule, Elle leva la tête. Les cierges étaient éteints et le chapelle était vide. Toutes les religieuses avaient disparu sauf celle qui l'avait touchée et qu'elle n'avait pas encore vue. Moitié surprise et moitié confuse, ell se leva et suivit la religieuse.
Sœur Assistante m'a priée de venir vous chercher et de vous amener prendre votre souper, dit cette dernière, Sr Marie de St. Célestin. Elle désire que vous alliez ensuite prendre votre repos de la nuit, car vous devez être bien fatiguée d'abord du voyage et ensuite de vos longues prières. Voici le réfectoire, ajouta-t-elle en entrant dans une grande salle ornée de longues table*, avec de hauts buffets rangés autour des murailles; et voici votre thé que j'ai eu soin de préparer avant d'aller vous chercher à la chapelle .
Lucie s'assit auprès de sa tasse de thé et se contenta de dire : Je crois que jamais je ne pourrai vous reconnaître aucune en particulier. Vous vous ressemblez toutes tellement que je ne viendrai jamais à bout de vous distinguer l'une de l'autre.
La sœur se mit à rire et répondit : Je
n'ai aucun doute que dans une semaine vous nous saurez toutes par cŒur. C'est notre habit qui nous donne cette ressemblance. Mais nous ne devons pas plus nous ressembler qu'un troupeau de brebis et on dit que le berger ne s'y trompe jamais.
Combien doit-il s'écouler de temps avant que je sois novice, demanda Lucie tout-àcoup, comme elle retournait à sa cellule après avoir bu son thé, à Sr Marie de Ste- Célestin qui venait l'aider à défaire ses malles.
Ah ! c'est bien tôt pour parler de cela, dit en souriant la religieuse, ma chère sœur, vous n'êtes même pas encore une postulante.
Non, dit Lucie sur le ton d'une surprise non dissimulée. Qu'est-ce que je suis donc si je ne suis pas une postulante.
Pour le moment, jusqu'à ce que vous soyez un peu accoutumée à notre manière de vivre, vous n'êtes qu'une visiteuse. Ce serait trop dur pour vous de vous mettre de suite à l'ouvrage.
Qu'appeliez. vous dur, demanda vivement Lucie ? Je suis toute prête et je ne demande qu'à travailler.
C'est très vrai, dit la sœur en riant, mais pour commencer même nos exercices communs pourraient vous paraître un peu pénibles. Etre éveillée par exemple à S heures par la crécelle, se lever à l'instant pour être prête à descendre avec les autres.
Je ne trouverai pas cela bien pénible, je pense, repartit gaîment Lucie, car je suis accoutumée depuis mon enfance à me lever matin.
Vous ne le ferez pourtant pas demain, car nous vous laisserons dormir en paix jusqu'à six heures, et j'ose vous prédire que même avec cela vous trouverez probablement votre première journée au couvent plus longue que vous ne le voudrez.
Non pas si vous me donnez beaucoup a faire, reprit Lucie avec vivacité.
Ah ! cela viendra, dit la Sœur, mais pas encore maintenant. Ainsi bonsoir, chère Sœur, et ne soyez pas effrayée si demain matin la crécelle fait, dans'le corridor, un bruit à éveiller les morts. Vous ne vous dérangerez pas, mais vous resterez tranquillement au lit jusqu'à ce que je vienne vous éveiller à six heures. Maintenant encore une fois, bonsoir.
Ce disant, .elle referma la porte derrière elle et Lucie enfin se trouva seule. Elle s'assit auprès de la fenêtre ouverte et pendant quelques minutes elle contempla la lune qui glissait doucement à travers l'azur, comme elle l'avait contemplée la veille à Raglan illuminant les flots de l'Océan. L'air tiède qui venait du dehors
était embaumé par l'odeur des fleurs et les voix des soeurs récitant matines, qui arrivaient du cœur comme un doux murmure, " loin de le troubler, " semblaient ajouter encore au silence de la nuit. La lune, le parfum des fleurs, l'air tiède, qui caressait son front, lui rappelèrent le souvenir de ceux qu'elle avait aimés et reportèrent son cœur vers le foyer absent. Des pensées à la fois douces et tristes, la pensée de ce qu'ils avaient été et étaient encore pour elle, vinrent se mêler aux aspirations nouvelles qui remplissaient maintenant son âme. Mais s'il y avait de la tristesse dans ces pensées, il y avait aussi de la joie. Ces parents, ces amis n'étaient-
ils pas la portion la plus précieuse de l'offrande qu'elle apportait au divin époux. Ils étaient dans la peine, c'est vrai, et la tristesse de ces êtres chéris retombait sur son âme plus amère que sa propre tristesse, mais elle savait, celui pour qui elle les avait quittés, saurait les récompenser un jour de leurs sacrifices et les consoler de la perte de leur enfant. Elle essuya les larmes qui commençaient à voiler ses yeux et confiante en la bonté divine et pour eux et pour elle-même, elle dit tranquillement sa prière du soir et se mit au lit pour prendre la première nuit de repos dans sa nouvelle demeure.