CHAPITRE NEUVIÈME
Les rayons de la lune qui arrivaient doucement à travers la fenêtre de l'infirmerie, vinrent à tomber directement sur la belle mais pâle figure d'Henriette qui dormait, et Gabrielle que sa toux incessante avait empêchée, même pour un instant, de fermer les yeux, jeta, à plusieurs reprises, un regard d'attendrissement sur la pauvre fille, si tranquille alors dans son sommeil, mais qui portait dans son sein, la mourante le savait bien, toute une arméede passions prête à s'élancer frémissante sitôt que la lumière du jour rappellerait la malheureuse Henriette au sentiment de sa triste existence.
L'histoire de Gabrielle était une histoire étrange, si étrange que sous des preuves positives de sa parfaite authenticité, nous refuserions de la consigner dans ces pages. Il y avait eu dans sa vie encore plus de malice que de faiblesse. Tombée ellemême jusqu'au plus profond de la dégradation, elle dépensa toutes les forces et toutes les énergies de sa vie à entraîner les autres dans le même abîme. Aux jours de ses crimes vous l'eussiez entendu parler avec un courage horrible et une affreuse hardiesse du monstre cruel qui l'avait rivée à ses fers, et après sa conversion elle affirmait que Satan lui était apparu fréquemment, sous une forme humaine, pour la porter au mal d'une manière plus efficace. Elle n'avait alors de lui, disait-elle, aucune peur ; au contraire, devenu à demi-furieuse par les sentiments de son indignité et de sa dégradation, elle avak coutume de se moquer, en le provoquant, île son impuissance â lui faire aucun mal. lui effet elle était dans la conviction inébranlable, qu'en cette vie du moins, il n'avait sur elle aucun pouvoir, et voici pourquoi. Longtrmps, bien longtemps avant qu'elle eût perdu sa première innocence, elle avait
appris, entre autre prière, la salutation angélique, et cette prière lui avait inspiré tant d'attrait que jamais, même au milieu de ses plus grands égarements, elle n'avait omis de la réciter un seul jour. C'était le seul rayon qui brillait encore dans la nuit du crime où gisait son âme, empêchant les ténèbres de devenir absolument impénétrables. Sur une âme qui avait encore du respect pour Marie, la femme destinée dès le commencement à écraser la tête du serpent, sur une âme qui demandait encore assistance à Marie, Satan n'avait pas encore de domination absolue. Elle le savait et, persuadée que tant qu'elle garderait cette pratique, le démon n'aurait pas de permission positive de la perdre, elle persistait dans la récitation quotidienne de l'Ave Maria.
De son trône sublime, Marie, mère de Dieu et refuge des pécheurs pour qui mourut le Sauveur, daigna jeter un regard de pitié sur l'antre d'infamie dans lequel Gabrielle achevait d'user les misérables restes de sa vie criminelle, et le moment vint enfin ou cette tendre mère résolut à l'arracher à l'étreinte de son infernal ennemi.
La mort subite et terrible d'une compagne d'iniquité fit pousser à la conscience tourmentée de Gabrielle le premier cri d'alarme. Elle commença â réfléchir sérieusement sur le redoutable avenir qui l'attendait, si jamais elle venait à tomber en la puissance du démon. Cédant de suite à l'impulsion de la grâce elle ferma sa maison et alla se jeter aux pieds d'un prêtre qui, .après un court et décisif entretien, l'amena lui-même au couvent du Bon- Pasteur, le seul endroit, croyait-il, où elle pourrait lutter avec succès contre l'ennemi redoutable aux mains de qui elle s'était si follement livrée. Sœur Marie de Si- Anselme, alors maîtresse des pénitentes,
qui avait été envoyée au parloir pour la recevoir, répétait plus tard qu"elle avait eu peine à réprimer un mouvement instinctif de terreur lorsqu'elle envisagea pour la première fois cette horrible figure aux traits repoussants et à l'expression presque satanique.
Gabrielle, contrairement à toute humaine prévision, persévéra, quoique, pendant les deux premières années de son séjour au Bon-Pasteur, elle eut à soutenir une lutte vigoureuse et continuelle contre l'ennemi de son âme. Mais son courage ne faiblit jamais. Energique par nature, fortifiée encore plus éminemment par la grâce qui ne manque jamais au pécheur qui le demande à Dieu avec instance, Gabrielle engagea de jour en jour, avec ses passions une lutte de plus en plus solennelle et terrible A la fin elle sortit victorieuse. Les tentations devinrent de moins en moins fréquentes, s'affaiblirent par degrés et enfin disparurent tout à fait. Libre enfin du joug écrasant du démon, la pauvre femme marcha avec une étonnante rapidité dans le chemin de la grâce et dans les voies de toutes les vertus chrétiennes. Douce et polie autant qu'elle avait été auparavant brusque et arrogante, bonne et charitable autant qu'elle avait été égoiste et insouciante du bonheur d'autrui, elle fut bientôt un modèle pour ses compagnes qui jusque-là l'avaient crainte et détestée et qui maintenant avaient appris à l'aimer et même à recourir à elle dans leurs difficultés pour chercher l'appui d'une bonne parole et surtout l'édification de ses bons exemples. Il y avait 3 ans qu'elle était dans la maison lorsqu'elle ressentit les premières atteintes de la maladie qui l'entraînait maintenant vers la tombe et il y avait déjà douze mois qu'elle souffrait et qu'elle languissait lorsque Henriette arriva au Bon- Pasteur. Chaque jour qui augmentait ses souffrances, augmentait aussi visiblement la grâce et les vertus qui brillaient en elle, si bien que plusieurs des religieuses commencèrent à espérer qu'elle passerait à l'autre vie sans avoir de nouveaux combats à livrer. Elle-même pourtant persistait à affirmer qu'une fois encore avant de mourir elle aurait à se mesurer avec son ennemi. Mais cette pensée ne la décourageait pas car sa confiance en Dieu et en Marie était inébranlable. La douce mère de Dieu, disait-elle, qui m'a arrachée à la sombre nuit du péché saura me conduire encore à travers les sombres défilés de la mort jusqu'à ce qu'elle m'ait remise en sûreté aux pieds de son divin Fils comme une dépouille conquise parla vertu de son très précieux sang.
Si étrange et invraisemblable que puisse
paraître cette histoire elle peut être attestée par des témoins vivant encore au Bon- Pasteur et je l'ai rapportée ici parcequ'elle peint vivement la nature singulière des cas qui tombent d'ordinaire entre les mains des religieuses et la difficulté spéciale de la tâche à laquelle elles ont voué leur existence. Si elles n'avaient pour but que de produire une réforme purement extérieure, un règlement tant bien que mal observé avec le renvoi continu des esprits les plus mutins, en viendraient à bout ; mais leur oeuvre va beaucoup plus loin. L'âme et ses relations, non avec le monde environnant, mais avec Dieu, voilà ce qu'elles veulent atteindre, et leur effort continuel doit tendre à produire chez les pénitentes une révolution complète dans leur manière de juger les choses. Désormais elles devront regarder les créatures de Dieu commes les exécutrices, à leur égard, de la Divine Justice, rechercher attentivement en elles-mêmes le mal qui s'y trouve et tendre à l'extirper jusqu'à ce que leur vie extérieure paraisse couler naturellement, comme de source, de la paix et de la rectitude de leur âme pacifiée et rectifiée sous le regard de Dieu. Mais les maladies de l'âme ressemblent sous bien des rapports aux maladies du corps. Il y a des flux et des reflux, des pressions et des dépressions et souvent nne crise finale à laquelle on doit veiller avec autant de soins, que, dans les cas de fièvre, le médecin veille sur ces crises suprêmes et réactives qui amènent définitivement la mort ou la convalescence. La sœur du Bon- Pasteur doit être là toujours pour aviser, retenir, fortifier, et à l'heure du danger, soutenir ces pauvres esclaves du péché et de Satan et leur assurer enfin la victoire.
C'était une de ces scènes qui se passait lorsque Henriette rouvrit les yeux le lendemain de son arrivée au Bon-Pasteur.
Gabrielle gisait dans son lit, calme et résignée comme d'habitude, mais Mélanie était assise toute droite et les yeux dilatés. Elle avait encore son air inquiet et ennuyé de la veille avec ce regard bourru qui donnait à sa physionomie une expression étrange. Les mains violacées sous l'étreinte de la mort étaient serrées convulsivement l'une contre l'autre, et sa voix qui semblait sortir du sépulcre où elle était sur le point de descendre, répétait encore l'éternelle refrain de la veille sur un ton de plus en plus déterminé quoique d'un accent plus brisé. Clara se tenait patiemment debout d'un côté du lit, ayant à la main une tasse de thé qu'elle s'était efforcé, par voie de persuation, de faire avaler à la malade, et Sr Marie de Ste Agnès, le ro saire à la main, se tenait de l'autre côt
tâchant avec bonté de la persuader de considérer de nouveau sa détermination.
Mais à toutes ses raisons et à tous ses efforts, comme si elle n'eut eu que cette idée dans la tête et que cette manière de l'exprimer elle répondait invariablement :
Je vous dis. Mère, il est inutile d'insister, que je veux m'en aller. — Je vous le dis et je partirai. — Je ne veux pas qu'on me garde ici plus longtemps par force ; vous ferez aussi bien de m'apporter de suite mes habits.
Allons ! allons ! Mélanie. Ne parlez pas ainsi a notre mère, ne put s'empêcher de s'écrier à la fin Clara avec impatience.
Occupez-vous de ce qui vous regarde, reprit Mélanie avec colère, et allez-vous en avec ce thé ; je n'en prendrai pas une seule goutte.
Laissez-là la tasse, mon enfant, dit la Sœur. Peut-être qu'elle la prendra plus tard ; et elle ajouta en se tournant vers Mélanie :
Dois-je envoyer chercher votre Mère, Sœur Marie de St-Anselme, et lui dire que vous partez.
Combien de fois dois-je vous répéter la même chose, s'écria Mélanie dans un accès de colère, effrayant à voir dans une personne déjà aux prises avec la mort. — Je veux partir, je le répète, je veux partir. — Je hais la maison, je hais les enfants, je hais les sœurs. Je ne passerai pas ici un autre jour ; pas même quand vous me compteriez mille livres sterling. — Je m'en vais, et je voudrais bien savoir qui m'en empêchera.
Jusque-là Gabrielle avait écouté avec un air d'indignation mal comprimée, mais en entendant l'insolence de ces dernières paroles, elle ne put se contenir plus longtemps, et se dressant dans son lit elle s'écria pendant qu'elle dardait sur sa compagne un regard flamboyant : Mélanie !
comment pouvez-vous parler ainsi à notre Mère après tous ses soins et ses bontés pour vous ?
Clara cette fois gardait le silence, mais en la vovant, on devinait l'indignation qui grondait dans son âme. Sr Marie de Ste- Agnès lui fit signe de demeurer tranquillement où elle était et se dirigea elle-même vers Gabrielle à qui elle dit :
Ma chère enfant, je vous en prie, ne dites plus une parole, vous l'exciteriez davantage— Priez plutôt pour elle, rib oui ! priez bien pour elle, Notre-Dame. Le démon voit qu'il n'a plus de temps à perdre, et il veut l'attirer clans ses pièges au dernier moment ; aussi ne perdons aucune chance de la sauver. Je vais allumer les cierges sur l'autel ; pour vous, continuez à
prier notre bonne mère du ciel pour qu'elle nous prête assistance.
Mais, ma mère, continua Gabrielle, je ne puis pas souffrir qu'on nous parle ainsi; cela me va droit au cœur.
Oh ! s'il ne s'agit que .de moi, reprit la sœur avec son tranquille et angélique sourire, ne vous en troublez pas, car je vous assure que cela ne me fait absolument rien. Tout ce que je veux, c'est de sauver ma pauvre àme ; ainsi si vous avez de moi quelque souci, ce qui pourra m'être le plus agréable, sera de prier de toutes vos forces pour qu'elle soit délivrée au plus tôt de cette tentation de partir.
Sr Marie de Ste-Agnès, en terminant ces paroles se dirigea vers le petit oratoire à l'extrémité de l'appartement, et pendant que Clara allait chercher la première maîtresse des enfants elle alluma les cierges devant la statue de Notre-Dame et s'agenouilla pour prier. Henriette la regardait, de son lit dans un silence mêlé d'étonnement. Elle ne comprenait rien à cet anxieux désir delà jeune sœur pour retenir Mélanie à l'infirmerie. Elle n'avait jamais compris la véritable valeur d'une âme et elle se disait, qu'à la place de Sr Marie de Ste- Agnès, elle aurait été trop heureuse de se débarrasser d'une patiente aussi ingrate et aussi turbulente.
Elle était encore absorbée dans cette pensée lorsque la religieuse se levant après avoir fini son " memorare " et remarquant qu'Henriette était enfin éveillée, s'approcha pour lui demander comment elle avait passé la nuit.
Merci, madame, j'ai très-bien dormi toute la nuit, répondit Henriette avec réserve.
Mais ne vous ai-je pas dit hier que vous ne devez pas m'appeler " madame." dit la sœur en secouant la tête avec bonne humeur ? Est-ce donc si difficile de dire " mère " ?
Mère, répéta Henriette presque machinalement ; mais aussitôt elle ajouta avec animation :
Je n'ai encore appelé personne de ce nom de mère ! Moi je n'ai jamais connu de mère. '
Eh bien ! raison de plus pour commencer au moins maintenant ; mais, ajouta la Sœur avec bonté, vous ne devrez pas vous bornera nous appeler " mère ", il faudra croire que nous le sommes véritablement» Maintenant, si vous vous sentez assez bien, n'aimeriez-vous pas à vous habiller et à descendre pour le déjeuner.
Henriette ne goûta que médiocrement cette proposition. Si elle descendait, pensait-elle, elle ne manquerait pas de ren-
contrer les autres pénitentes, et à en juger par Mélanie, il lui semblait parfaitement impossible de demeurer en semblable compagnie. Mais le regard plein de bonté de la religieuse était encore anxieusement fixé sur elle et, ne voulant pas paraître rebelle en sa présence, elle se leva et commença sa toilette. Sa robe de coton et le simple bonnet, qu'elle avait reçu la veille en entrant, étaient encore sur une chaise auprès du lit. Henriette les revêtit en silence et avec un sentiment de honte et de dégoût non moins grand que si elle eut revêtu la livrée d'une condamnée.
Dans l'état de faiblesse et de souffrance où elle était encore, l'effort qu'elle fit pour surmonter cette répugnance fut au-dessus de ses forces et elle fut sur le point de défaillir. Sr Marie de Ste-Agnès s'en aperçut et la fit asseoir dans une grande chaise tandis qu'elle envoyait Clara lui chercher à déjeuner. Quand celle-ci revint, Henriette se sentit trop malade pour pouvoir rien prendre. Regardant, avec un sentiment insurmontable de dégoût, le pain et le beurre avec la grande tasse de thé qui étaient devant elle, elle referma les yeux et, en silence, s'adossa dans sa chaise en y appuyant sa tête, accablée sous le poids de sa misère.
Sr Marie de St-Anselme, la première maîtresse des enfants, entra en ce moment, et voyant l'abattement profond qui se lisait sur les traits expressifs d'Henriette elle s'approcha en disant :
Oh ! je crois que vous n'êtes pas de force à prendre un déjeuner aussi substantiel. Emportez tout cela, Clara, ajouta-t-elle, et voyez si vous ne pouvez pas trouver quelque chose de meilleur et de plus léger.
Clara obéit et revint bientôt apportant des biscuits et du bon café bien chaud. Henriette qui se mourait presque d'inanition et d'épuisement, se mit à manger avec appétit, ce que voyant, Sr Marie de St-Anselme se dirigea vers Mélanie dont l'humeur ne s'était guère radoucie pendant cet intervalle. Voyant qu'elle persistait dans sa détermination de quitter le couvent, Sr Marie de St-Anselme revint tranquillement vers l'infirmière et lui dit d'aller chercher les habits de la malade. La jeune sœur, en entendant cette injonction, parut consternée et elle ne put s'empêcher de dire à voix basse : Oh ! mais sûrement, vous ne la laisserez pas partir, n'est-ce pas ?
Apportez de suite ses habits, répéta à haute voix et d'un ton ferme la première maîtresse. Sans doute qu'elle va partir, puisqu'elle persiste à le demander.
Un éclair de triomphe brille dans l'œil
hagard de Mélanie ; s'aidant de son couvrepied elle parvint à s'asseoir et s'écria avec emportement : Ah ! je vais donc faire enfin ma volonté ! Aussi ai-je eu assez de trouble pour y parvenir ! Et nous allons voir si je ne sors pas de ce misérable trou plus vite que je n'y suis jamais entré ! Que faites-vous là, s'écria-t-elle d'une voix sauvage en se retournant vers Sr Marie de St-Agnès qui, avec une partie des vêtements de la malade, se tenait debout près d'elle patiemment, pour l'assister dans la tâche difficile de sa toilette.
J'attends pour vous aider à vous habiller, mon enfant, répondit doucement la sœur, car je crains que vous ne sovez pas assez forte pour le faire toute seule.
Oh ! je ne suis pas assez forte, vous croyez ! Nous allons le voir bientôl pourtant, répliqua la fille avec colère. Allezvous en ! ajouta-t-elle en poussant violemment la sœur, je ne veux pas de vous — vous n'êtes qu'un embarras et je ferai beaucoup mieux sans vous.
Honte ! honte ! s'écria Clara avec indignation ; et Henriette elle-même ajouta tout haut : Venez, madame, laissez-la, elle va vous tuer, si vous restez là.
Mais la jeune soeur ne bougea pas, et il n'y avait que de la piété dans sa figure dcuce et calme quand elle se retourna vers Mélanie et lui dit d'une voix suppliante :
Mon enfant, ma pauvre enfant ! que vous ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi ? C'est la dernière heure que vous passez avec nous ; ne me donnerezvous pas la consolation de vous aider pour la dernière fois ?
Mélanie hésitait. Quelque chose comme un sentiment plus humain disputait à la colère l'expression mobile de ses traits. Mais elle résista à ce bon mouvement et arrachant ses bas des mains de la soeur elle essaya de les mettre seule. A peine avaitelle mis le pied à terre qu'une pâleur mortelle couvrit ses traits et elle s'évanouit en disant avec effort : je me meurs, ô mon Dieu, pitié, je vais mourir ! Elle serait tombée si Sr Marie de Ste-Agnès n'avait pas été là pour la recevoir dans ses bras. Aidée de Clara elle la replaça sur son lit. Il n'y avait plus de probabilité ni même de possibilité de rébellion et en conséquence la première maîtresse la laissa aux soins de la jeune infirmière et retourna à ses devoirs à la salle commune. Pendant plus d'une demi-heure Mélanie demeura sans connaissance, plus morte apparemment que vive. Quelques plaintifs gémissements rappelant seuls de temps en temps qu'elle n'avait pas cessé de vivre. Pendant tout ce temps, Sr Marie de Ste-
Agnès veilla sur elle avec autant de tendresse dans le regard et d'anxiété dans les traits que si l'ingrate et grossière fille eut été son unique enfant. A la fin Mélanie commenta à revenir un peu à ellemême. Ses joues en se ranimant perdirent quelque chose de leur pâleur cadavérique, ses mains crispées s'assouplirent.
Elle ouvrit les yeux et rencontrant ceux de la jeune mère fixés sur elle avec anxiété, elle poussa un long soupir et dit d'une voix suppliante :
O mère, c'est fini maintenant ! Mais voudrez-vous, pourrez, vous jamais me pardonner ?
Qu'est-ce qui est fini, demanda l'infirmière ?
La tentation,^ mère. Oh! elle était si forte, c'était plus fort que moi ! Mère, oui, c'était plus fort que moi, et il me semblait impossible d'y résister.
Eh bien! ne vous en inquiétez pas maintenant, mon enfant, reprit tranquillement la religieuse. Elle ne reviendra plus, je l'espère.
Mais j'ai été si ingrate et j'en ai tant de peine. Pourrez-vous jamais me pardonner, répétait la pauvre fille, pendant que les larmes, qui remplissaient ses yeux, coulaient tranquillement le long de ses joues pâles et amaigries.
Vous pardonner ! Mais sans doute, et de tout mon cœur, reprit la sœur avec un sourire céleste. Voyez, j'ai déjà tout oublié. Allons ! vous aussi vous oubliez cela, ma chère enfant, pour ne plus vous occuper que de la préparation de votre âme à la venue de votre Dieu, car vous devez être convaincue maintenant en voyant votre faiblesse que la vie pour vous sur la terre ne saurait se prolonger longtemps encore.
Oui, mère, je le comprends et je le sens maintenant ! Mais où est Mère St-Anselme? Pensez-vous qu'elle aussi me pardonnera ?
Certainement, et pourquoi pas, reprit la sœur? Lorsque notre cher Sauveur luimême est si prompt à oublier, pensez-vous que votre mère pourrait vous refuser son pardon ? Maintenant, ma chère enfant, que cela soit pour vous une leçon. Ne vous arrêtez jamais à des pensées ou à des imaginations qui permettent au démon de vous enlacer si facilement dans ses liens.
Vraiment, ma pauvre Mélanie, il y a longtemps qu'il se joue de vous et nous, le savions sans pouvoir venir à bout de vous en faire convenir. Peut-être, si vous aviez été capable de vous lever, seriez-vous morte en descendant l'escalier, ou hélas, dans la rue, et dans les tristes dispositions où vous étiez, où serait allée votre pauvre âme? Pensez-vous que Notre Seigneur, vous eut accueilli avec un sourire, ou que sa bien heureuse Mère avec tous les Saints vous eussent reçue, furieuse et disposée comme vous l'étiez, dans leur douce et aimante société du ciel ? Certainement le démon n'eût pas manqué de dire, et avec vérité, que vos dispositions lui allaient mieux, à lui et aux siens, qu'aux anges de Dieu. Mais notre Bon Sauveur ne l'a pas voulu. Il vous a sauvée en vous enlevant la force physique que demandait l'accomplissement de votre dessein. Il a voulu, je le répète, vous sauver et il vous sauvera sans aucun doute, si seulement vous le laissez faire maintenant en demeurant tranquille et obéissante jusqu'à la fin.
Mélanie ne répondit pas, mais son air d'humble et repentante gratitude, et les larmes qui coulaient le long de ses joues flétries, étaient, pour la jeune religieuse, une garantie plus que suffisante que cette fois au moins la leçon avait frappé juste et qu'il n'y avait plus maintenant de danger que par ses murmures ou son obstination la pauvre malade mit d'elle-même un obstacle à son bonheur futur.
L'événement justifia ces prévisions. Encore quelques jours de douleur repentante pour le passé, encore quelques jours de résignation patiente en face du présent, et la pauvre Mélanie s'endormit de son dernier sommeil. Ses dernières heures furent tranquilles comme le coucher du soleil, accompagnées de cette paix pleine de douceur et de sourires, que les Sœurs du Bon Pasteur, si souvent, ont le bonheur de contempler dans ces pauvres et chers objets de leur tendresse, quand, après une longue et pénible maladie, supportée souvent avec une patience héroïque, capable de compenser pour les folies des premières années, Dieu enfin envoie son ange pour leur fermer les yeux et les introduire dans le repos du ciel.