‹ Céline, ou Une autre Madeleine à l'asile du Bon-Pasteur de QuébecChapitre 18 sur 23 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Sr Marie de St-Anselme avait saisi dès la première entrevue qu'Henriette n'appartenait pas à la même classe de société que la plupart des pénitentes confiées à , ses soins et elle tremblait à la pensée de l'introduire parmi les personnes grossières et sans culture qui devaient être nécessairement ses compagnes pendant son séjour dans la maison. La pauvre fille cependant était encore évidemment loin d'être bien et la maîtresse se servait prudemment de ce prétexte pour la laisser quelques jours de plus à l'infirmerie. Elle espérait qu'Henriette s'accoutumerait ainsi peu à peu à la situation, ou qu'au moins, en comprenant mieux la nécessité, elle s'y plierait de meilleure grâce au moins pour le présent. On la laissa donc en paix à l'infirmerie pendant la journée, mais sur le soir comme Gabrielle allait évidemment mourir, dans le but de lui épargner la vue de l'agonie de la pauvre femme, Sr Marie de St-Anselme la fit descendre dans la Salle commune pendant l'heure de récréation. Le souper venait de finir et les langues, silencieuses pendant plusieurs heures, venaient de reconquérir leur liberté. Le bruit était à son apogée au moment où Henriette entra dans la salle. Instinctivement elle porta la main à la tête et fit un pas en arrière. Ce mouvement n'échappa pas à l'œil exercé de la maitresse mais elle ne fit pas semblant de s'en apercevoir. Elle invita Henriette à la suivre et, sans lui laisser le temps de faire aucune autre récrimination, la conduisit jusqu'à l'extrémité de la salle où elle la plaça à côté d'une jeune fille qu'elle appela Ernestine. Cette dernière, et d'un extérieur distingué, délicat, portait une robe noire, et sur les épaules, un double ruban se croisant sur la poitrine avec les lettres I. H. S., brodées en blanc. Environ vingt autres filles, en semblable costume, étaient disséminées ça et là parmi celles qui pcrtaient l'uniforme lilas et au nombre desquelles se trouvait Henriette.

Elle apprit plus tard que les premières appartenait à la classe des pénitentes consacrées, c'est-à-dire à celles qui font volontairement chaque année la promesse de rester dans la maison ; leur engagement se limitant toujours aux douze mois subséquents.

Toutes les enfants s'étaient levées en voyant leur maîtresse entrer dans la salle, et elles demeurèrent respectueusement debout jusqu'à ce que celle-ci eut pris place sur une élévation appelée "le trône,'' d'où l'œil pouvait embrasser facilement toute la classe pendant la récréation et où une no-

vice qui avait présidé pendant son absence était déjà assise.

Quel est votre nom? demanda Ernestine à Henriette après un moment de silence pendant lequel la pauvre fille eut désiré voir la terre s'entrouvrir sous ses pieds pour échapper aux cent paires d'yeux qu'elle sentait, plutôt qu'elle ne les voyait, curieusement fixés sur elle.

Henriette ! répondit-elle machinalement, oubliant qu'on lui avait recommandé de ne pas faire connaître son véritable nom.

Henriette, cria sans cérémonie, une des joyeuses enfants du groupe avec l'accent ouvert et bien prononcé d'une fille d'Ecosse, Henriette ! c'est sans doute, ma bonne, votre nom dans le monde, car nous avons déjà une Henriette dans la classe et on n'en appelle jamais deux du même nom parmi nous.

Paix ! Paix ! fit Ernestine en voyant le rouge de la colère monter au visage d'Henriette et les éclairs que lançaient ses yeux flamboyants. — Ne pourriez-vous pas, Antoinette, rester tranquille pour un moment ?

Eh bien ! qu'y a-t-il ? Qu'ai-je donc fait de mal, demanda cette dernière en ouvrant ses grands yeux avec un étonnement véritable ? Oh ! Il parait qu'on est chatouilleux, je crois ! Allons-nous être obligées de lui parler à genoux comme à la Reine ?

Henriette lança un regard furieux. Allait-on permettre à cette femme, qui aurait pu être la dernière servante de la maison de son père, de lui parler ainsi ? Non certes, se disait-elle : au moins elle tenterait le contraire.

Dans cette intention elle tourna le dos à Antoinette et plaçasa chaise de manière à faire face à Ernestine. Celle-ci jeta vers le trône un regard inquiet et de sa voix la plus insinuante dit à Henriette :

Allons, veuillez remettre votre chaise comme elle était auparavant ; la mère n'aimera pas à vous voir assise de cette façon.

Comme auparavant ! Certainement non, reprit Henriette avec hauteur. Je ne suis pas pour me soumettre plus longtemps à l'impertinence de cette femme.

Dans le même temps Antoinette faisait part aux autres de ce qu'elle appelait les airs insupportables de la nouvelle venue. Tout le monde fut d'avis que c'était une honte, et il y aurait eu dans la classe un tollé général, si la maîtresse qui avait tout suivi du regard ne fut intervenue en appelant à elle Antoinette.

Hé bien, qu'y a-t-il, mon enfant, demanda-t-elle tranquillement.

Antoinette vint se mettre à genoux sur le premier degré du trône et dit d'un ton bref et indépendant :

Mère, je ne sache pas avoir rien fait qui puisse tant la blesser. J'ai dit simplement qu'elle ne doit pas se nommer Henriette, parcequ'il y en a une de ce nom dans la classe, et elle m'a tourné le dos comme si j'eusse été un chien. Pourtant peut-être après tout suis-je autant qu'elle, malgré ses grands airs, ajouta-t-elle en baissant la voix pendant que des larmes d'orgueil blessé perlaient à sa paupière.

Ecoutez, Antoinette, reprit la maîtresse sur un ton que le reste de la classe ne pouvait entendre, écoutez : il y a déjà longtemps que vous êtes avec nous et vous avez dû combattre beaucoup ; maintenant tout est fini, n'est-ce*pas ? Vous êtes bonne et heureuse et vous aspirez à porter le ruban bleu de Notre-Dame. Ainsi donc, pour l'amour de cette chère mère, dont vous serez bientôt d'une manière spéciale l'enfant privilégiée, efforcez-vous de souffrir un peu cette pauvre fille. Elle va avoir, pour rester ici, à surmonter beaucoup plus de difficultés que vous n'en avez jamais eues vous-même, et si elle se décourage et ne persévère pas, il y aura, je crains, bien peu de chances ailleurs pour sa pauvre âme.

Mais, ma Mère, interrompit Antoinette, je ne lui veux aucun mal, croyez-moi. Seulement je suis vive, vous le savez, et j'ai peine à supporter qu'on me traite ainsi.

Voulez-vous lui dire, Mère, d'être moins fière désormais.

Oui, certainement, mais pas encore, Antoinette. Cela n'aurait maintenant aucun bon résultat. Ainsi pour l'amour de Jésus et de Marie, vous allez tâcher de patienter encore quelque temps.

Et maintenant, mon enfant, ajouta la maîtresse de manière à être entendue de toute la classe, maintenant, allez vous amuser avec les autres, mais ne lui parlez plus ce soir et dites à vos compagnes de la laisser pour le présent à Ernestine ; si vous tenez à le savoir, son nom est Augustine ; elle n'y pensait plus, sans doute, quand elle a répondu.

Merci, Mère, dit Antoinette avec douceur et respect, et retournant à sa place elle répéta, à voix basse, à ses compagnes tout ce que venait de lui dire Soeur Marie de St-Anselme.

Il y eut ensuite un moment de calme, mais Henriette ou Augustine, comme nous devons commencer a la nommer maintenant, se fatigua bientôt de sa position gênante dans la classe et se levant tout-à-

coup, elle annonça à Ernestine qu'elle allait se coucher.

Très-bien, reprit doucement Ernestine, mais ne ferez-vous pas mieux d'en dire auparavant un mot à la maîtresse.

Voulez-vous dire qu'il me faut demander une permission, s'écria Augustine en prenant encore feu ? Sommes-nous donc en prison? Et va-t-on nous garder comme des esclaves ou des condamnées à qui il ne sera pas même permis d'aller se coucher sans permission ?

Mais il n'y a rien de si terrible dans cet acte de soumission à la maîtresse, reprit tranquillement Ernestine. Vous auriez à faire la même chose si vous alliez à l'école.

Maisje ne suis pas une enfant d'école et je ne veux pas être traitée comme telle, continua Augustine. Et se levant, l'oeil en feu et les joues empourprées, elle traversa la salle et sortit par où elle était entrée en ayant soin de retirer la porte violemment derrière elle.

On la laissa aller sans la rappeler ni la suivre, ce dont elle avait quelque crainte, La maîtresse avait bien vu sans doute tout ce qui s'était passé entre elle et Ernestine, mais sentant que c'était trop tôt pour faire acte d'autorité, elle dissimula et continua de parler tranquillement à sa compagne tout comme si elle ne se fût pas aperçue du départ d'Augustine. Cette dernière était dans un véritable accès de fureur quand elle atteignit l'infirmerie. Mais le spectacle qu'elle rencontra accomplit en elle une révolution subite. Tremblante et épouvantée elle se blottit dans un coin reculé de la pièce d'où, la figure pâle et l'œil dilaté, elle suivit les péripéties de la scène qui se déroulait en ce moment.

Gabrielle était mourante. Elle était entrée en agonie ce soir-là, même quelques minutes seulement après le départ d'Augustine pour la salle commune. Heureusement elle s'était confessée et avait communié la veille, et le matin même, à sa demande, elle avait eu une nouvelle entrevue avec l'aumônier qui était le directeur de sa conscience. Ce qui s'était passé pendant cette demi-heure qu'il resta auprès du lit de la mourante Dieu seul le sait, mais il y avait des larmes dans les yeux du vieillard quand, répondant au regard inquiet de la première maîtresse qui l'attendait en dehors de l'infirmerie il lui dit :

Oui, oui, c'est la fin. J'aurais voulu

pouvoir rester auprès d'elle jusqu'au bout.

Et ne le pourrez-VOUS pas, demanda la

maîtresse avec anxiété ? Je crains qu'elle

n'ait encore à soutenir de terribles com-

bats, et je les redoute plus que je ne saurais le dire.

Non, non, ne craignez pas, se hâta-t-il de répondre. Dieu certainement n'abandonnera pas une âme pour qui il a tant fait déjà. D'ailleurs autant que je puis voir sa fin sera paisible. Néanmoins j'aurais désiré pouvoir demeurer, mais on m'attend à Lambeth,où un malade, dans un besoin beaucoup plus pressant, réclame les soins de mon ministère. Quant à celleci, sans parler de sa longue et ardente préparation pour cette dernière heure, elle aura toute la communauté qui priera pour elle.

Il allait quitter la chambre mais se retournant encore, il ajouta :

Je suppose qu'il y aura toujours auprès d'elle quelques soeurs pour prier ; et le plus vous serez sera le mieux.

Sr M. de St-Anselme s'inclina en signe d'assentiment et retourna à l'infirmerie. La pauvre malade la regarda et lui dit d'une voix douce et tranquille :

Mère, je suis heureuse maintenant, mais le père m'a dit que vous restiez auprès de moi pour prier.

Certainement, ma chère enfant, dit la bonne religieuse en s'agenouillant à l'instant. Y a-t-il quelque prière spéciale que vous désirez que je fasse pour vous ?

Oui, mère, je veux que vous répétiez pour moi l'acte de contrition. Sr M- de St-Anselme fit le signe de la croix et, d'une voix grave et posée, commença la formule ordinaire de l'acte de contrition ; mais Gabrielle leva la main et l'arrêta en disant :

Non, mère, pas celle-là ; dites la courte formule que nous avons apprise à la retraite. De plus, mère, dites-là, s'il vous plaît, bien, bien lentement, car je dois la redire après vous et ma respiration pénible ne me permet pas d'aller si vite.

Sr M. de St-Anselme recommença très lentement, à ce qu'elle croyait, mais Gabrielle l'arrêta encore en lui disant d'une voix suppliante.

O ma mère, c'est encore trop vite. S'il vous plaît de cette façon : et d'une voix basse et faible, en laissant une seconde entre chaque mot, elle dit avec effort : O mon Dieu, j'ai regret de vous avoir offensé, parce que vous êtes si bon.

Sr M. de St-Anselme reprit la formule, et pendant deux longues heures, à genoux, elle la répéta et la recommença sans cesse. Chaque fois que la religieuse s'arrêtait pour respirer ou qu'accidentellement elle changeait la forme de la prière, Gabrielle tournait vers elle son regard anxieux et suppliant et disait : Pliez,

mère ; toujours la même prière s'il vous plaît.

A midi. Sr M. de Ste-Agnès vint relever la première maîtresse auprès de la pauvre invalide. En partant Sr M. de Ste-Anselme lui dit tout bas à l'oreille que la malade ne voulait pas d'autre prière que la formule spéciale de l'acte de contrition, telle qu'apprise pendant la retraite, prière que l'infirmière recommença aussitôt. Mais elle ne l'avait pas répétée deux fois que Gabrielle l'arrêta pour renouveler les recommandations faites à Sr M. de Ste-Anselme. Sr M. de Ste-Agnès obéit et pendant encore deux heures recommença encore et encore l'éternelle formule comme avait fait la première maîtresse. Et puis une autre reprit la tâche, et une autre encore, et ainsi pendant tout le jour, et ainsi jusqu'au soir, car quoiqu'il fût évident que la mort approchait, elle ne venait pourtant qu'à pas lents et Gabrielle ne paraissait pas tranqnille que lorsque ces courtes et simples paroles de repntir ne résonnaient à son oreille. Cependant, au moment où Augustine rentrait à l'infirmerie, une nouvelle crise venait de se déclarer, et il était évident, même à l'oeil inexpérimenté de cette dernière, que c'était le dernier combat. Le matin elle avait vu Gabrielle étendue, souffrante, mais tranquille dans son lit, maintenant elle la retrouvait assise, maintenue presque dans la position verticale par des monceaux d'oreillers, haletante, et semblant rendre, à chaque respiration, le dernier soupir. De larges gouttes de sueur perlaient à son front, son bonnet était tombé et les mèches courtes et grisonnantes de ses cheveux retombaient en désordre sur ses tempes fiévreuses, tandis que ses yeux hagards, déjà obscurcis par les ombres de la mort, erraient ça et là avec anxiété, se fixant tantôt dans un coin de la pièce, tantôt dans un autre, comme à la recherche d'un visiteur attendu. D'une main elle serrait convulsivement un crucifix et de l'autre un cierge qui achevait de se consumer. Tout près d'elle, à genoux, était la jeune infirmière, et un peu plus loin, pareillement à genoux, deux ou trois soeurs. Le silence solennel de l'appartement n'était troublé que par la voix douce el grave de Sr M. de Ste-Agnès, qui, selon le désir de sa patiente, répétait toujours la courte et simple mais sublime prière qui semblait perdre sa monotonie par la ferveur toujours nouvelle avec laquelle la religieuse la répétait sans cesse : O mon Dieu, j'ai regret de vous avoir offensé parce que vous êtes si bon.

Soudain Gabrielle tressaillit vivement et promena ses yeux grands ouverts autour

de l'appartement avec un regard qui glaça d'épouvante le coeur d'Augustine. Alors rejetant en arrière ses cheveux en désordre elle joignit sur sa poitrine ses mains tremblantes et s'écria d'une voix qui semblait sortir d'un tombeau : Mère, il est ici ; je savais bien qu'il viendrait. Maintenant priez, priez, et ne craignez rien car je le vaincrai.

Sr M. de Ste-Agnès fit signe à Clara d'aller chercher la supérieure et la première maîtresse ainsi que d'autres soe-irs, et avec une nouvelle ferveur, recommença sa prière, Quelques minutes après-, la Supérieure entrait avec Sr M. de St-Anselme mais la mourante ne parut pas les remarquer. Ses yeux étaient fixés sur un objet invisible pourtoutes les autres, mais qu'elle semblait apercevoir même sous une forme sensible au pied de son lit, et une sueur abondante baignait son visage sur lequel descendait de plus en plus épaisse les ombres de la mort.

Jésus ! Marie ! répéta Sr M. de St-Anselme en jetant de l'eau bénite sur la mourante.

Très bien, murmura cette dernière, très bien ; priez, priez, et vous verrez bien que je le vaincrai !

Les soeurs échangèrent un regard d'anxiété et de terreur, et la Supérieure commença aussitôt les prières des agonisants auxquelles répondirent à mi-voix les autres religieuses.

Suivit alors une longue demi-heure d'attente silencieuse, durant laquelle se livrait apparemment dans l'âme de Gabrielle un effroyable combat. Quelle était la nature de cette lutte, personne à coup sûr n'aurait pu le dire ; cependant vraisemblablement, le démon, voyant tout autre moyen inutile, s'efforçait de la jeter dans le désespoir en énumérant devant elle les fautes qu'elle avait commises. En effet de temps en temps elle rompait l'effrayant silence qui régnait et s'écriait avec exaltation :

Oui, c'est vrai, j'ai fait cela, je le sais ; oui, et cela aussi, mais j'ai tout confessé et il y a longtemps que j'en ai obtenu le pardon.

Jésus ! Marie ! Jésus ! Maiie ! répétait la maîtresse en se penchant sur la mourante et en essuyant la sueur qui coulait à flots sur sa figure convulsée par la terreur. Gabrielle, ma pauvre enfant, continua-t-elle, ne craignez pas ; Jésus et Marie- sont avec VOUS, ils ni' vous abandonneront pas. Personne ne peut vous nuire tant qu'ils VOUS gardent.

La pauvre créature tourna vers la soeur un regard plein d'angoisse. Oui, Mère, je le sais, dit-elle d'uni- voix enrouée, mais continuez à prier tout de même, car "Lui"

aussi est ici. Néanmoins, Mère, ne craignez pas, car je vais triompher encore une fois.

Elle s'arrêta tout court, ses yeux s'ouvrirent démesurément et elle sembla écouter des paroles qu'on murmurait à son oreille. Soudain elle rejeta la tête en arrière, elle grinça des dents et se tordan\ les mains elle s'écria avec indignation : Tu es un menteur ! Non, jamais, jamais, je n'ai fait cela.

Jésus ! Marie ! Jésus ! Marie ! répéta la maîtresse en la signant au front et en portant à ses lèvres mourante le crucifix.

La mourante parut se tranquilliser pour un moment, mais bientôt la lutte recommença plus terrible que jamais, Heureusement ce ne fut pas long. Soudain l'expression de terreur qui avait contracté depuis des heures les traits de Gabrielle, s'évanouit. Son visage se rasséréna et la mourante retomba sur ses oreillers, épuisée, mais le regard empreint de tant de paix et de sérénité qu'on y lisait à la fois le triomphe du passé et l'espérance des joies futures.

On eût dit la fin subite d'un orage de tonnerre, l'éloignement d'une tempête violente, le passage soudain dos flots tourmentés de l'océan dans un fleuve hospitalier réfléchissant dans ses eaux tranquilles la sérénité des rayons du ciel.

Tout est fini maintenant, n'est-ce pas, demanda Sr M. de Ste-Agnès en caressant de la main les tresses incultes qui tombaient en désordre sur les tempes de la mourante.

Oui, Mère, fini, murmura Gabrielle. Il est parti ; vous l'avez chassé par vos prières, et il ne reviendra pas. Je suis heureuse maintenant.

Dieu soit loué, reprit la soeur ; maintenant, ma chère enfant, vous allez voir Jésus bientôt, et Marie, et les anges. Oh ! remerciez Dieu, remerciez Dieu de toutes ses miséricordes.

Il y eut un moment de silence. Bientôt un doux sourire éclaira la figure de Gabrielle. Cette figure si dure dans les bons moments, si effrayante et si repoussante dans les mauvais, s'adoucit graduellement, devient souriante comme celle d'un petit enfant et s'illumina comme éclairée des beautés du ciel. Gabrielle souleva le crucifix qu'elle avait serré convulsivement dans sa main pendant tout le temps de la lutte ; elle fit un léger effort et le pross i sur sa poitrine avec une affectueuse I naissance. La supérieure lut encore une fois les prières de la recommandation de l'Ame et lorsqu'elle arriva à ees pan belles en tout temps, mais spécialement touchantes en ce moment où tout mar-

quait en Gabrielle leur réalisation : " Ouvrez-lui les portes du Paradis," la mourante ouvrit les yeux et jeta sur sa maîtresse un regard prolongé.

Que voulez-vous, demanda cette dernière en se penchant pour écouter la réponse ?

Mère, c'est pour vous dire : Au revoir, dit-elle avec effort. Dieu vous bénisse ! Dieu vous récompense ! Je m'en vais !

En paix, mon enfant, en paix, n'est-ce pas ? reprit la religieuse, le coeur inondé de joie, en voyant partir pour le ciel la pauvre âme pour laquelle elle avait tant prié.... en paix !....

Oui, Mère, en paix ! Tout pardonné et tout oublié ! Paix ! félicité, répéta-t-elle en respirant avec effort entre chaque mot. Elle souleva encore une fois son crucifix et le tenant convulsivement entre ses mains elle murmura d'une voix presque éteinte et à peine intelligible : Mon Dieu, j'ai regret parceque vous êtes si bon.

Elle s'arrêta comme si quelqu'un l'eut interrompue, inclina sa tête pour baiser le crucifix, puis la reposa sur l'oreiller, et tout fut fini ! Finis les chagrins, les misères, les angoisses de la terre ; finis pour toujours ! Gabrielle aux pieds de Jésus avait commencé son éternité.

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