‹ Céline, ou Une autre Madeleine à l'asile du Bon-Pasteur de QuébecChapitre 19 sur 23 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

Lucie n'avait pas encore été une semaine dans la maison qu'elle commença à s'étonner, ou pour mieux dire à se sentir un peu désappointée de n'avoir pas pu durant tout ce temps, jeter, même à la dérobée, un seul regard à aucune des pauvres enfants au soin desquelles elle était venue consacrer sa vie. Ne connaissant rien encore des règles de la maison, ne se doutant même pas delà ligne de démarcation distincte, établie avec tant de prudence, entre les pénitentes et les religieuses qui travaillent à leur réforme, elle était venue au couvent avec cette idée vague que les premières étaient en quelque sortes mêlées aux dernières, non pas sans doute comme égales ou compagnes, mais a peu près dans la position de domestiques travaillant, sous leur surveillance, avec les soeurs aux différents emplois de la communauté.

Elle s'occupait un jour de ces pensées et elle avait presque résolu de surmonter sa timidité naturelle en demandant des explications, quand la novice à côté de qui elle se trouvait en récréation la tira d'embarras en disant : C'est aujourd'hui récréation chez les enfants et je suis heureuse de voir qu'il fait beau parce qu'elles pourront aller dans le jardin.

Les enfants ! répéta Lucie, s'il vous plaît dites moi donc où vous les cachez ; je n'en ai pas encore vu une seule depuis que je suis arrivée au couvent.

Comment ! vousattendiez-vous à les rencontrer dans le couvent ? demanda la soeur en riant.

Mais si elles ne sont pas dans le couvent, où donc sont-elles, insista Lucie ? Elles doivent vivre quelque part, je suppose, puisque je les entends chanter tous les jours au salut.

Oui, certainement, elles doivent vivre quelque part, reprit la novice qui n'était

autre que notre vieille connaissance, Soeur Marie de Ste-Cécile ; et elles vivent en réalité car elles étaient toutes en vie, et en bonne santé je vous assure lorsque je suis allée chez elles cet après-midi.

Mais où donc, demanda Lucie, anxieuse et un peu mystifiée ?

Où, répéta en riant la novice ? Mais on ne vous a donc pas dit encore qu'elles demeurent dans une aile de la maison entièrement séparée de nous. Elles ont des dortoirs, classes et réfectoires à elles propres, et réellement jamais, excepté quand elles se rendent à la chapelle, elles ne viennent dans le couvent.

Mais alors vous sortez du couvent lorsque vous allez chez elles.

Pas précisément, reprit la novice. Nous nous y rendons par ce long corridor en pierre qui conduit à l'ancienne cuisine. Il y a, à l'extrémité, une porte fermée à clef; et cette clef, entre parenthèse, doit rester à la bibliothèque. A propos de clefs, je vous exhorte à les remettre à leur place chaque fois que vous en prenez une, et non de les laisser dans votre poche comme il m'arrive quelquefois, jusqu à ce que quelqu'un en ait besoin et vienne au pas de charge les réclamer.

Qu'êtes-vous à dire là à notre soeur postulante, demanda Sr M. de St-Célestin, la seconde maîtresse des novices, qui vint interrompre soudain la conversation ?

Nous parlions de clefs, reprit la novice, et un peu avant, des enfants. Savezvous ? Je crois réellement qu'elle s'attendait à trouver ici un mélange i véritable, une vraie famille heureuse, mangeant au réfectoire à une table commune, notre Mère à un bout, et les enfants rangés respectueusement de chaque côté, avec ue soeur entre chacune pour les tenir à la règle et veiller sur leurs besoins. Ditesvrai, ajouta-t-elle en fixant sur Lucie ses

yeux malins, n'était-ce pas quelque chose comme cela que vous vous attendiez à trouver ici ?

En vérité je ne saurais dire au juste ce que j'attendais, reprit Lucie en riant de bon coeur de la ridicule tournure que la jeune novice donnait à ses inquisitions. Tout ce que je sais c'est que je désirerais qu'on me permit au plus tôt d'aller visiter les enfants.

J'aime à voir en vous ce désir, dit la m ni tresse ; c'est toujour un bon signe. De plus vous n'aurez pas à attendre longtemps car c'est aujourd'hui pour elles jour de récréation ; je vous y conduirai, si vous le voulez, quand j'irai moi-même aujourd'hui de ce côté.

Et quand j'y serai allée une fois, auraije la permission d'y retourner quand je voudrai, demanda Lucie ?

Pas précisément, reprit la soeur. L'ordre dans la maison serait impossible s'il était loisible à chacune d'aller, quand il lui plaît, où bon lui semble. Les enfants ont leur première et deuxième maîtresse sur qui retombe toute la responsabilité de l'emploi. Sr M. de St-Anselme, à côté de qui vous étiez aujourd'hui pour dîner, est la première maîtresse, et cette petite soeur assise là-bas, avec tout un assortiment de ruban bleu sur les genoux, est la seconde. Elle est à confectionner des insignes pour quelques-unes des meilleures qui sont déjà Enfants de Marie, ou sont sur le point de le devenir.

Et sont-ce là les seules religieuses qui vont chez les enfants, demanda Lucie d'un air chagrin ?

Oh non, chère enfant ! Un bien plus grand nombre sont employées chez elles.

La première maîtresse se tient très peu dans la salle commune où demeurent les enfants quand elles ne sont pas occupées à la buanderie ou aux chambres de travail. Cependant elle y est toujours pendant leur récréation du soir. De plus elle couche dans une cellule qui donne sur leur dortoir et, durant une grande partie de la journée, elle reste dans une petite pièce, attenante à leur salle, de manière à être toujours disponible en faveur de celles qui veulent la voir en particulier. C'est encore elle qui les reçoit quand elles arrivent, y voit quand elles partent et les reprend ou les récompense selon leur mérite.

La seconde maîtresse passe plusieurs heures avec elles durant le jour et préside à leur récréation du midi. Mais on la remplace souvent pour lui donner le temps de vaquer à ses exercices spirituels et de voir au travail des enfants dont elle est souvent

chargée. Alors c'est tantôt une autre qui

remplit son office et ainsi ces dernières

peuvent s'instruire graduellement de leur besogne future. Ainsi par exemple une novice ira présider à leur lecture de deux heures, ou bien accompagnera celles qui préfèrent prendre leur récréation au jardin ; une autre aidera la soeur converse qui est de service à leur dîner ou à leur souper. En outre, il y a une maîtresse à la buanderie, d'autres à la chambre d'emballage, à la mingle au séchoir, et chacune de cellesci ont, pour les assister, ce qu'on appelle une "aide" c'est-à-dire une novice ou même plusieurs selon le besoin. Car la règle prescrit de r.e jamais laisser à ellesmêmes, un seul instant, les enfants. Si donc la maîtresse, pour une raison ou pour une autre, est obligée de s'absenter, l'aide aussitôt prend sa place et préside au travail jusqu'au retour. De cette manière, vous le voyez, il y a toujours un grand nombre de novices et de soeurs avec les enfants. Aucune soeur cependant ne va de l'autre côté à moins d'y être régulièrement envoyée, et, comme la plupart d'entre nous avons d'autres devoirs pour lesquels nous pouvons avoir autant et souvent plus d'aptitude, il peut se faire qu'une religieuse passe quelque fois toute une année dans le couvent sans avoir rien à faire avec les enfants.

Mais les novices y sont employées aussi quelque fois, demanda Lucie avec anxiété? C'est au moins, je crois, ce que vous venez de dire.

Certainement, reprit la soeur. De fait nos constitutions l'exigent pour leur formation. Mais elles n'y vont alors que rarement et on a soin de faire en sorte que ce ne soit pas sur elles que retombe la responsabilité. De plus les enfants ne doivent pas leur parler, pas plus qu'à d'autres de direction extérieure, cette matière étant réservée à la première maîtresse actuellement en charge,

Oh ! que je serai heureuse quand ce sera mon tour d'aller chez les enfants, il me semble que jusque là je ne suis qu'à moitié dans ma vocation.

Mais vous faites déjà pour elles quelque chose et même beaucoup, reprit la maîtresse, quoique rien ne paraisse extérieurement. Votre sacrifice en venant ici par exemple ; mais à ce mot de sacrifice Lucie regarda le ciel avec un sourire si radieux que la soeur s'empressa d'ajouter : Oh ! ce sacrifice, peut-être ne le sentezvous pas encore mais cela viendra, ci

alors, en portant patiemment votre croix,

vous sauverez ces pauvres âmes tout comme Jésus vous a sauvée en portant la sienne. De plus vous rencontrerez bientôt dans le détail de vos journées plusieurs petites épreuves telles que les mille près-

criptions de la règle qui finissent toujours par fatiguer et crucifier les esprits les plus souples même les mieux disposés, et si vous êtes fidèle à tout souffrir en vue de la conversion des enfants, vous leur serez aussi utile sinon plus que si vous étiez actuellement employée chez elles.

Voilà qui est agréable à penser, dit Lucie ; vraiement si nous y pensions toujours, il y aurait de quoi faire disparaître l'épreuve même de nos épreuves.

Oui, agréable et doux, reprit la maîtresse ; c'est là une de ces innombrables et ineffables consolations que nous offre notre croyance à la communion des Saints. Nous savons qu'un anachorète dans le silence de sa cellule peut conduire par sa prière autant de milliers d'âmes aux pieds de Jésus, que le missionnaire qui porte son apostolat et sa parole retentissante jusqu'au sein des cités bruyantes, ne se doutant pas peut-être que le succès de son ministère lui vient de l'humble prière d'un pauvre solitaire caché au fond d'un lointain désert. Et vous aussi dans votre cellule, par vos prières et l'ensemble de vos devoirs quotidiens, vous pouvez faire pour nos enfants autant que nous qui sommes actuellement employées au milieu d'elles, avec cet avantage sur nous, que vous ne voyez pas les fruits de votre travail et que vous êtes ainsi à l'abri de toute tentation de vaine gloire ou d'amour propre.

Merci, dit Lucie. C'est plus qu'agréable, il y a un véritable bonheur à considérer à ce point de vue la vie religieuse. Mais vous m'avez dit, chère soeur, que vous me conduiriez aujourd'hui chez les enfants ; j'espère que vous ne l'oublierez pas.

Supposons que pour prévenir un si funeste malheur nous y allions de suite, dit en souriant la maîtresse. C'est maintenant l'heure de leur récréation, il faut que j'y aille moi-même, vous êtes libre de m'y accompagner.

Lucie se leva et suivit la religieuse vers la partie de la maison réservée aux pénitentes. Une explosion de joie accueillit leur entrée dans la salle, car Sr M. de St- Célestîn était en grande Saveur chez les enfants à cause de sa bonne humeur et de son talent pour les histoires et la musique. C'était toujours une bonne fortune de l'avoir pour la récréation. Aussi dès que la première effervescence se fut un peu calmée, ce fut dans la classe un cri général : Mère St-Célestin, chantez-nous une chanson, jouez-nous un morceau. Mère, vous voulez, n'est-ce pas ?

Est-ce tout ce que vous avez à me dire ? demanda la religieuse en souriant et en faisant signe à Lucie de s'asseoir sur une des chaises de la plateforme. Voyez, je

vous ai amené une mère nouvelle, ne voulez-vous pas la voir un peu ?

Oui, mère, et nous sommes heureuses de la voir, fut la réponse unanime, et Lucie commençait à être mal à l'aise sous le regard scrutateur des cent paires d'yeux braqués sur elle, quand Sr M. de St-Célestin détourna l'attention en se mettant au piano, ce qui attira de ce côté tous les yeux et toutes les oreilles.

Pourquoi quelques-unes des enfants sontelles vêtues de noir ? demanda Lucie, qui profita de la diversion pour faire cette question à Sr M. de St-Anselme qui présidait la récréation.

Ce sont les pénitentes cousacrées, répondit la soeur. Elles ont fait la promesse de rester dans la maison, quelques-unes pour une année, d'autres pour trois ans et un bien petit nombre pour toute leur vie.

Mais n'avez-vous pas peur de leur laisser faire des voeux ? demanda Lucie avec étonnement.

Nous ne le permettons qu'aux meilleures d'entre les meilleures et elles ont toujours au préalable une épreuve de deux ou trois ans ou même de plus longtemps. Celles que vous voyez habillées de noir sans croix ni ceinture sont à l'épreuve ; on les appelle " Enfants de probation." Celles qui portent une espèce de bandoulière avec les lettres I. H. S, ont fait voeu pour un an. Celles qui ont la croix d'argent sont engagées pour un certain nombre d'années.

Maintenant on ne leur permet plus de faire des promesses perpétuelles comme il se pratiquait dans les commencements.

Elles ont une règle spéciale à observer et récitent l'office de Notre-Dame des sept douleurs à qui elles sont consacrées ; mais elles vivent et travaillent avec les autres enfants qu'elles nous aident à faire marcher dans Ja bonne voie et qui ont pour elles un grand respect.

Pendant que Sr M. de St-Anselme parlait, le regard de Lucie s'était porté tour à tour sur les différents groupes qui entouraient le piano, et à peine la première maîtresse a\ ait-elle fini ses explications que la jeune postulante, se tournant vers elle, lui demandait vivement : Chère mère, pouvez-vous me dire le nom de cette fille juste en face assise auprès d'une pénitente consacrée ? celle avec les beaux yeux bleus el qui parait si triste et si mal à l'aise que le coeur me fait mal rien que de la voir.

Au même moment les beaux yeux tristes se fixaient sur Lucie, et pendant que celleci interrogeait la première, maîtresse l'au tre disait à voix basse à Ernestine :

J'aime cette nouvelle mère ; quelle pitié de la voir ici !

Et pourquoi donc, Augustine, demanda

Ernestine un peu surprise de cette réflexion ?

Pourquoi ? C'est parcequ'elle est trop belle pour être ici ; voiià. .. répliqua Augustine d'un ton, qui parut, à Ernestine, si méprisant pour les sœurs et pour le couvent, qu'elle répondit avec indignation :

Trop belle ! en voilà une idée, vraiment ! Mais elle ne peut pas être trop belle. Plusieurs de nos mères sont aussi belles pour ne pas dire plus.

Matière de goût, dit Augustine avec froideur et dédain; mais à mon avis elle est la seule véritablement belle que j'aie vue depuis que je suis ici.

Les beaux yeux bleus ! répondait

en même temps Sœur M. de St-Anselme, mais où donc ? Vous n'avez pas en vue, à coup sûr cette fille à face rubiconde, debout près du piano.

Oh non ! pas celle-là ! Je veux parler de cette grand 311e à figure pâle et mélancolique qui est plus près de nous. Elle a l'air d'une dame et il me semble que sa figure ne m'est pas inconnue.

Oh ! je sais de qui vous voulez parler, dit la maîtresse. Elle s'appelle Augustine et elle est toute nouvelle dans la maison. Elle est entrée le même jour que vous, ainsi vous devez prier pour elle d'une manière spéciale. D'ailleurs elle aura besoin de bien des prières, pauvre enfant, car il paraît bien douteux qu'elle veuille rester et qu'elle puisse même se faire à la maison.

Quelle figure frappante, ajouta Lucie d'un air pensif ! C'est singulier, il me semble que je l'ai déjà rencontrée, mais la chose est impossible !

Impossible, mais oui, tout-à-fait impossible ! répéta la première maîtresse et la conversation en resta là.

Sr M. de St-Anselme avait bien raison d'exhorter la jeune postulante à prier pour la pauvre Augustine. En effet, l'impression produite par la mort de Gabrielle s'était promptement effacée et depuis elle ne perdait pas une occasion de montrer à sa première maîtresse qu'elle ne pouvait ni ne voulait se plier au train de vie des autres enfants de l'asile. Plus elle les approchait, plus elle se mêlait à elles et plus aussi elle sentait dans sa nature concentrée, orgueilleuse, pleine d'elle-même, que leur société lui était insupportable. Leur familiarité la blessait, leur impétuosité lui donnait sur les nerfs, même leur pitié et leurs petits efforts pour la gagner étaient autant d'offenses pour son orgueil et son amour-propre ; et elle ne fut pas longtemps sans en venir à cette conclusion qu'il était simplement impossible, pour une

personne bien élevée, de demeurer, même une semaine, en pareille société. .

C'était dans ces pensées qu'elle était allée trouver sa maîtresse, quelques minutes seulement avant l'arrivée de Lucie, et lui avait dit sur un ton qui devait, selon elle, couper court à toute remontrance.

• Mère, je suis venue pour vous dire que je suis décidée à partir. Cette maison ne me convient en aucune façon, et en conséquence je vous serai très obligée si vous voulez me faire remettre mes effets pour que je puisse partir demain matin.

Très bien ; nous aurons pour cela demain, tout le temps voulu, répliqua la maîtresse. En attendant retournez à votre place et amusez-vous aussi bien que vous le pourrez durant le reste de la récréation.

M'amuser ! Et avec ces filles ! dit Augustine avec hauteur ! Certainement non ; je tâcherai de leur parler aussi peu que je le pourrai durant le court intervalle que je suis forcée de passer encore avec elles.

Augustine, je ne puis pas vous permettre de parler de cette façon, reprit la maîtresse avec fermeté. Allez vous asseoir et je ne veux plus que vous me parliez ce soir.

Défense inutile ! grommela Augustine en retournant prendre sa place auprès d'Ernestine. En tous cas, ce qui me console, c'est que je ne serai pas ici demain pour troubler sa révérence.

Qu'y a-t-il donc encore, Augustine, demanda gaiment Ernestine ? On vous entend toujours murmurer de quelque chose.

Qu'y a-t-il cette fois ?

Comment pouvez-vous rester ici ? se contenta de répondre Augustine. Vous n'appartenez pas à cette classe de monde, c'est évident, et j'aurais cru que vous étiez trop dame pour rester dans cette maison.

Ernestine regarda dans la figure de sa compagne et reprit solennellement : Malheureusement Augustine, je n'ai pas été trop dame pour pécher, et quelque autre différence qu'il puisse y avoir entre moi et et ces pauvres enfants que vous méprisez si cordialement, nous avons pourtant quelque chose qui nous est commun, c'est que nous sommes tombées, moi aussi bien qu'elles, et conséquemment je n'ai pas le droit de m'élever au-dessus d'elles maintenant.

Augustine ne répondit pas; cet acte d'humilité si franc avait remué son cœur plus profondément qu'elle n'eut voulu l'avouer. Mais ce bon mouvement ne dura pas et le lendemain elle alla encore trouver secrètement sa maîtresse et lui renouvela ses protestations de départ.

Vous ne pouvez pourtant pas partir aujourd'hui, ma chère enfant, répondit tranquillement la maîtresse. Car nous avons une règle qui prescrit à toutes les enfants de nous avertir trois jours d'avance avant leur départ, pour nous donner le temps de correspondre avec leurs amis quand nous pouvons les trouver.

C'est très bien, Mère, mais comme je n'ai pas d'amis, je crois que je ne demeurerai pas trois jours encore dans cette maison.

Pas d'amis ! répéta la maîtresse, mais où allez-vous donc aller, ma pauvre enfant, si vous n'avez pas d'amis.

Je ne le sais pas et je m'en occupe guère, dit Augustine en fondant en larmes. Tout ce que je sais, c'est que je ne resterai pas ici plus longtemps.

Ma chère enfant, reprit doucement la maîtresse, je comprends très bien, qu'avec votre éducation si différente de celle de la plupart de nos enfants, vous devez avoir beaucoup à souffrir quelque fois, et si vous aviez un chez-vous, où vous puissiez vous retirer en sûreté, je serais trop heureuse de vous laisser partir de suite. JV1 ais réfléchissez un peu, sans foyer, sans amis, jeune et exposée comme vous êtes, certes ce serait pour vous folie de nous quitter si tôt.

Augustine sanglotait trop amèrement pour répondre ; après un moment de silence la maîtresse continua.

Mon enfant, ma pauvre enfant, pouvezvous penser à la mort affreuse à laquelle Dieu vous a si miraculeusement arrachée l'autre jour, et vouloir vous exposer encore à la même tentation ?

Alors je vais écrire à mon père ! s'écria Augustine en levant tout à coup la tête. Il a toujours été pour moi bon et bienveillant, il ne voudra certainement pas me laisser ici plus longtemps. Mais je ne lui

ai jamais écrit depuis depuis que je

l'ai quitté'— pas même Une fois,— et sans doute il me croit morte et enterrée depuis longtemps, ajouta-t-elle en éclatant encore en sanglots comme si son coeur se fut brisé.

Pauvre enfant ! Pauvre enfant ! Ecrivez-lui toujours cependant ; je suis certaine que c'est le meilleur parti que vous puissiez prendre, dit la maîtresse avec bonté. Nul doute qu'il va répondre tout de suite et vous n'aurez à attendre ici que juste le temps de recevoir sa lettre.

Augustine écrivit le jour même. Elle ne chercha ni à s'excuser ni à atténuer ses fautes ; elle dit humblement et simplement la vérité, et malgré les frayeurs que lui avaient causées cette lettre, dès qu'elle l'eut achevée et mise à la poste, elle se

sentit soulagée, plus en paix avec ellemême qu'elle ne l'avait été depuis longtemps. Ce fut dans ces dispositions qu'elle se rendit à la récréation, et les enfants, remarquant le changement notable qui s'était opéré dans ses manières, devenues plus affables et plus prévenantes, tâchèrent, en retour, de lui témoigner, à leur manière, quelque chose comme de la bonté et de la considération. Une en particulier, du petit groupe d'Ernestine, lui portait depuis longtemps un intérêt mêlé d'amitié et presque d'admiration. Pourtant, jusque-là, elle s'était contentée d'offrir pour elle à Dieu ses ferventes prières, sans rien manifester de ses sentiments. Son nom était Rosalie, et elle paraissait si jeune, même pour seize ans, qu'on eût dit un enfant au milieu des autres. Augustine s'était sentie elle-même attirée par la beauté et les manières engageantes de la jeune fille. Chaque fois qu'elle avait été de bonne humeur, elle n'avait pas manqué de la prendre à part et de lui parler plus familièrement et plus amicalement qu'aux autres, à l'exception d'Ernestine toutefois, à qui elle avait voué une confiance et un attachement encore supérieurs. Il n'en avait pas fallu d'avantage pour achever de gagner le cœur de Rosalie et non contente de prier pour Augustine, de la défendre contre les critiques de ses compagnes, le matin même elle avait offert à Notre-Dame un petit sacrifice pour obtenir qu'elle persévérât jusqu'à ce qu'elle fut revenue à Dieu, et qu'elle eut couronné sa conversion par une confession sincère et une bonne communion.

Pendant la récréation du soir, la conversation vint à tomber sur une ou deux des pénitentes qui les avaient quittées depuis quelque temps pour prendre l'habit des Madeleines.

Augustine d'abord ne prit aucune part à la conversation ; à la fin pourtant sa curiosité s'allumant par degrés, elle condescendit à demander d'un ton languissant :

Qu'est-ce que c'est ces Madeleines ?

J'en entends parler assez souvent, mais je ne les ai jamais vues. Sont-elles dans cette partie de la maison, ou bien au couvent de l'autre côté ?

Comment ! Vous ne savez pas, demanda Ernestine avec surprise ? Je croyais que c'était connu de tout le monde. La plupart d'entre elles ont été pénitentes dans cette classe, mais cela n'empêche pas qu'elles sont maintenant de véritables religieuses.

Pas religieuses comme nos mères, cependant, corrigea Rosalie. Elles ont un costume brun et vivent seules avec une des mères pour maîtresse.

Leur règle, je crois, poursuivit Ernestine, a été tirée de celle des Carmélites.

Des Carmélites ! s'écria une autre ; alors elles ont une vie affreuse et à ce compte Anastasie sera morte dans une semaine.

Non, elle ne mourra pas, reprit Rosalie d'un ton décidé. Anastasie est une petite sainte et elle persévérera, j'en suis sûre.

Une sainte ! Rosalie, dit Augustine.

Allons ! comment le savez-vous ? En avezvous jamais vu aucune ? Pour ma part je crois que de nos jours on ne trouve plus dans le monde de cette sorte de personnes qu'on appelle des saints.

Oh! vous ne parleriez pas ainsi, si vous aviez connu Anastasie, reprit vivement Rosalie. J'étais si heureuse quand je la vis passer chez les Madeleines, car elle était de beaucoup trop bonne pour rester avec nous dans cette classe.

Augustine ne put réprimer un sourire en voyant l'ardeur enfantine de la petite plaideuse. Alors, ajouta-t-elle, ce doit être une chose extraordinaire en bonté qu'une Madeleine. N'est-ce pas, Rosalie?

C'est vrai, répondit celle-ci avec fermeté. Et je vous affirme, ajouta-t-elle soudain, que je ne serais pas du tout surprise, si vous-même, Augustine, deveniez Madeleine quelqu'un de ces beaux jours.

Moi, Madeleine ! s'écria Augustine qui ne put s'empêcher de trasaillir ; mais, enfant, qu'est-ce donc qui vous fait croire cela? En tous cas, Dieu le sait, ce n'est pas encore la sainteté qn'il y a en moi, ajouta-t-elle avec amertume. N'est-ce pas, Rosalie ?

En effet, je l'avoue, reprit Rosalie, aveccette naïveté enfantine que rendait la vérité déjà si sévère en elle-même, plus piquante encore sur les lèvres, c'est vrai, vous n'êtes pas une sainte, mais c'est précisément pour cette raison peut-être .que les grands pécheurs, les grands saints.. et Mais ici Rosalie s'aperçut qu'elle était à dire des choses pénibles pour Augustine et elle s'arrêta tout court.

Et. . . .Et quoi ?.. demanda Augustine, que divertissaient les manières embarrassées de Rosalie ainsi que la rougeur qui montait à son front. Et quoi donc ? ajoutat-elle, déterminée à la faire parler jusqu'au bout.

Hé bien, si VOUS voulez le savoir, reprit Rosalie avec un courage désespéré, je dis que ce sont toujours les plus rétives et celles qui donnent le moins de satisfaction dans les commencements qui finissent par devenir Madeleines à la fin.

Augustine fronça le sourcil, mais comme elle avait conscience qu'en dépit de cette opinion tranchante, Rosalie l'aimait et la

considérait comme infiniment supérieure aux autres, elle prit le parti -de ne passe fâcher, et même elle ajouta avec une indifférence assez bien simulée :

Hé bien, je crois que c'est assez vrai pour la plupart des cas, mais à coup sûr il n'en sera rien pour moi, car je vais partir, j'espère, dans quelques jours, et il n'est pas vraisemblable que je revienne même pour l'honneur et la gloire de me faire Madeleine.

Quoi ! vous allez nous quitter ! s'écria Rosalie avec terreur. Et partir justement à la veille de notre grande fête, la Ste- Madeleine.

Une fête, répéta Augustine avec mépris ! J'imagine quelle espèce de fête on peut vous donner ici !

Oh ! mais c'est une très-belle fête, je vous assure, s'écria l'enfant, et aussi, avec un grand dîner : de l'agneau sauté aux petits pois; des tartes aux groseilles et toutes sortes de bonnes choses.

En vérité, toutes les délicatesses de la saison, ricana Augustine. Mais, vous êtes-vous déjà demandé, Rosalie, quel âge aura cet agneau, comme vous l'appelez, au mois de juillet prochain ?

Quel âge ? Mais je ne vous comprends pas ! dit Rosalie, trop peu dialecticienne pour pouvoir saisir les malignes conséquences de cette insinuation ; et elle continua avec volubilité : et puis le soir nous prenons le souper avec nos mères dans le jardin, nous avons des fruits nouveaux et puis nous nous amusons ensuite jusqu'à. .

Tout cela est bien beau et très délicieux, je n'en doute pas, dit Augustine en l'interrompant sans cérémonie, mais je suis trop fatiguée pour écouter ce soir le reste du programme, et., mais que diantre ! avezvous donc fait de vos cheveux, enfant ? s'écria-t-elle en s'interrompant tout-à-coup, car elle venait de remarquer que la longue chevelure noire de Rosalie, dont elle 6'était fait nul scrupule d'admirer maintes fois les boucles ondoyantes encadrant la figure de l'enfant, avait été entièrement coupée, pour ne laisser que quelques mèches, courtes, rudes et éehevelées, qui lui donnaient, sous son bonnet de mousseline, un air de garçon tout à-fait prononcé. Q'avez-vous fait de votre tête? Où sont vos cheveux? répétait-elle d'un ton que l'expérience du passé lui disait devoir arracher té>t ou tard une réponse à la docile petite créature à qui s'adressait cette question.

Mais Rosalie avait sur ee sujet des idé( s arrêtées et, pour cette fois du moins, elle

était déterminée à garder son secret.

Pourtant si elle ne voulait pas dire la vérité elle ne pouvait pas non plus l'aire un mensonge, et elle hésitait, perplexe, cherchant le moyen de tourner la question, quand il

vint à la pensée delà soupçonneuse Augustine que c'étaient les sœurs qui avaient coupé les cheveux de l'enfant, contre son gré, pour la punir de quelque légère infraction au règlement. Un sentiment immense d'indignation satisfaite s'empara aussitôt de son âme. Enfin, pensait-elle, elle les avait prises, ces sœurs, en flagrant délit. . avec tout cet extérieur de bonté, pouvaient être tyranniques à ce point, lorsque les pauvres créatures confiées à leurs soins, étaient assez dociles pour se soumettre. Il n'était pas dans le caractère d'Augustine de garder pour elle sa découverte, aussi elle s'écria à haute voix :

Regardez, Ernestine! voyez ce qu'on a fait à Rosalie ! C'est vraiment une indignité !

Mais, Rosalie, qu'avez-vous donc fait de vos cheveux, demanda à son tour Ernestine ? Et en un instant tous les yeux furent fixés sur l'enfant et le petit groupe fut dans l'agitation la plus complète.

C'est là une des pénitences de vos chères mères, je suppose, continua Augustine.

Comment ont-elles osé commettre un acte pareil, et comment avez-vous été assez folle pour les laisser faire ?

Les laisser faire! Que dites-vous là, Augustine? Allons; puisqu'il faut absolument que vous le sachiez, je vous dis que c'est moi qui me suis coupé les cheveux et personne autre n'en a eu connaissance.

Prétendez-vous dire que de plein gré vous vous êtes coupé les cheveux, demanda Augustine ? Bah ! enfant, elles ont dû vous le commander. Vous ne pouviez pas et vous n'auriez pas voulu faire de vousmême semblable folie.

Je le pouvais, cependant, et je l'ai fait, dit Rosalie, hardiment ; personne n'en a même eu la pensée que moi.

Mais pourquoi cela, dites-nous? insista

Augustine. Vous aviez de si beaux cheveux et vous voilà maintenant un véritable épouvantail.

S'il faut encore \ous le dire, je les ai coupés pour les donner à Notre-Dame, dit Rosalie à bout d'arguments et incapable decontournerplus longtemps les pressantes questions d'Augustine.

Mais pourquoi? répétait toujours Augustine sur un ton de parfaite incrédulité.

Je ne lésais pas,c'est-à-dire que je ne puis pas vous le dire, dit Rosalie. Et maintenant Augustine ne parlons plus de cela ; notre mère nous regarde et elle va croire que nous sommes toutes à nous quereller.

Augustine se tût pour le moment, mais quand un peu plus tard elle demanda la permission d'aller se coucher, et que Sr M. St-Anselme profita de cette occasion pour s'enquérir au sujet delà violente discussion qu'il y avait eu dans la soirée, elle repondit de manière à montrer qu'elle n'avait pas entièrement, malgré l'assurance de Rosalie, renoncé à ses soupçons.

Hé bien, Mère, j'ai certainement été un peu surprise pour ne pas dire choquée en

voyant qu'on avait que cette pauvre

Rosalie, je veux dire, avait perdu tous ses cheveux.

Perdu ses cheveux ! répét : la religieuse complètement mystifiée. De grâce que voulez-vous dire Augustine ? .

Je veux dire qu'elle s'est elle-même, si ce n'est pas quelqu'autre, coupé les cheveux, et à mon sens, c'est véritable pitié, car elle est affreuse en cet état.

Oh ! c'est tout, reprit en souriant la maîtresse. Je suis bien aise qu'il n'y ait rien de pis. Je croyais réellement, à vous entendre, que c'était pour le moins une question de meurtre. Maintenant allez-vous couchez si vous le voulez, mais auparavant envoyez-moi Rosalie.

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