‹ Céline, ou Une autre Madeleine à l'asile du Bon-Pasteur de QuébecChapitre 20 sur 23 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Augustine attendit pendant quinze longs jours, avec une impatience toujours croissante, la réponse à sa lettre, mais cette réponse ne vint pas. Chaque jour elle se levait avec une espérance nouvelle qui allait toujours en s'affaiblissant dans son âme, et chaque soir elle se couchait, écrasée et désespérée, pour passer à pleurer les longues heures de la nuit. Incapable à la fin de supporter en silence tant d'angoisse, ello vint un jour trouver Sœur Marie de St-Anselme pour lui demander avis et consolation. C'était justement à la veille de la retraite annuelle.

La maîtresse jeta un regard de tendre compassion sur la pauvre fille au visage

pâle et aux yeux gonflés et lui indiqua une chaise. Mais au lieu de la prendre, Augustine tomba à genoux et éclata en sanglots.

Il n'y a donc pas encore de lettre, mon enfant, dit la religieuse après une pause légère pendant laquelle elle la contraignit de s'asseoir sur un tabouret devant elle.

O mère, que vais-je faire ? Oue vais-je faire, se contente-t-elle de répondre d'une voix à peine intelligible à travers ses larmes.

Peut-être ne fa-t-il pas reçu, hasarda la mère avec compassion. Son régiment peut être reparti.

Oh ! non, mère. Un régiment qui arrive des Indes demeure toujours quelques années

dans ses foyers. Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, continua-t-elle en se tordant les mains ; mais il m'a abandonnée et c'est cette femme affreuse sans doute qui l'y a poussé.

Chut ! Chut ! mon enfant. Ne parlez pas ainsi de l'épouse de votre père. Ce n'est pas bien, croyez-moi, et après tout vous pouvez le juger mal.

Mais qui donc, si ce n'est-elle? Laissé à lui-même, mon père ne m'eut jamais abandonnée. Lui me pardonnait toujours:

Ah ! cette femme, plût à Dieu que mon père ne l'eût jamais rencontrée, toujours a été la cause de mes déboires et le mauvais génie de ma vie.

Augustine, reprit la maîtresse d'une ton à la fois si doux et si ferme qu'il arrêta pour un instant l'orage qni s'élevait dans l'âme de la jeune fille, écoutez-moi, mon enfant. Quel que soit l'événement ou la personne qui est cause du silence de votre père il y a une chose au moins qui paraît certaine, c'est que Dieu, pour le moment, désire que vous restiez où vous êtes. Ce serait folie et plus que folie, exposée comme vous l'êtes, de nous quitter maintenant. Je ne puis pas rester, je ne le puis pas et je ne le veux pas, reprit Augustine avec véhémence. Vivre toujours avec ces filles communes et vulgaires serait l'enfer sur la terre.

La religieuse se tut pendant quelques instants puis elle reprit avec calme:— Doisje vous dire, Augustine, ce que l'une de ces filles vulgaires, pour qui vous affichez tant de mépris, a fait pour vous l'autre jour?

Augustine leva les yeux, mais ne répondit pas. La maîtresse continua. Vous m'avez demandé pourquoi Rosalie s'était coupé les cheveux. Je ne pouvais pas vous le dire alors parce que je n'en savais rien moi-même, mais j'ai su tout depuis, et si vous le voulez, vous allez le savoir aussi. Augustine encore une fois leva son regard chargé de larmes, et la voyant radoucie. Sœur Marie de St-Anselme poursuivit : Depuis longtemps Rosalie remarquait en vous quelque chose qui n'allait pas bien et elle priait Notre-Dame pour vous de toutes ses forces. A la fin il lui vint à l'esprit que sa demande serait plus favorablement accueillie si elle était accompagnée de quelque légère offrande. Mais la pauvre enfant n avait rien. Elle pensa alors à sa chevelure que vous aviez plus d'une fois admirée en «a présence. Elle crut que le sacrifice qui accompagnerait nécessairement cette offrande la rendrait doublement acceptable et sans hésiter elle coupa ses cheveux et les déposa aux pieds de Notre-Dame. Je ne voulais rien vous en dire et je n'ai parlé

que pour vous montrer ce dont est capable, pour l'amour de Dieu et du prochain, Tune de ces filles communes et vulgaires dont vous méprisez la société. N'en dites mot à Rosalie, car j'ai défendu de parler de cette affaire dans la classe à l'avenir. Mais je suis certaine que vous allez le lui prouver en vous remettant, comme elle désire, à votre devoir et en tâchant de profiter des grâces qui vont vous être offertes la semaine prochaine dans la retraite.

Augustine avait cessé de sangloter. Les larmes, il est vrai, s'échappaient encore par torrents de ses yeux, mais ce n'était plus l'orgueil et la colère qui les faisaient couler. Enfin la corde sensible de son âme avait été touchée, car malgré son caractère égoïste et passionné, elle était généreuse par nature, capable par conséquent d'apprécier la générosité chez les autres, jamais elle ne s'était sentie seule, abandonnée comme l'heure d'auparavant, alors que le silence de son père semblait avoir imprimé sur son avenir comme un nouveau cachet de désolation, et voilà qu'un léger acte d'amour désintéressé de la part d'une enfant à qui elle n'avait voué jusque là qu'un sentiment d'amitié fière et presque méprisante, tombait dans l'isolement de son cœur brisé comme un baume réparateur venu d'un autre monde. Sa maîtresse, experte dans les secrets du cœur humain, vit que cette fois la source de larmes était pure et elle n'essaya pas d'en tarir le cours. A la fin Augustine rompit d'elle-même le silence et dit humblement :

Mère, c'est une noble action de sa part. Je suis en état de l'apprécier et je le confesse . Mais, ma mère, ma mère ! que vais-je faire ? Je suis méchante et orgueilleuse, je le sais, mais si vous saviez combien je souffre, vous auriez pitié de moi, j'en suis sûre. Oh ! si je pouvais mourir de suite et quitter cette misérable vie !

Et pourtant, ma pauvre Augustine, reprit doucement la religieuse, faites-vous seulement cette question : Suis-je prête à mourir en ce moment ? Youdriez-vous réellement paraître devant votre Dieu sans avoir auparavant déposé à ses pieds, par une bonne confession, les péchés de votre vie? Avez-vous la certitude qu'en échappant à une affliction temporelle, vous ne tomberez pas dans les misères bien plus redoutables de l'éternité? Certes de telles pensées demandent considération.

Vous demanilrz ce que vous allez faire. Mon enfant, une grande pécheresse se fit un jour elle aussi cette question et elle reçut une réponse là OÙ vous pourrez vousmêmes en trouver une quand vous le voudrez, aux pieds de Jésus.

Avc'i des sentiments bien différents de

ceux avec lesquels elle avait reçu jusque là les avis et les remonstrances, Augustine écoutait en ce moment sa maîtresse.

Sœur Marie de St-Anselme lui parla longtemps, et quand elle la congédia, ce fut avec un cœur véritablement humble et contrit qu'Augustine la remercia et lui dit :

Mère, pardonnez-moi mon impertinence et mon ingratitude, et priez pour que j'aie le courage d'aller à confesse. Je sais bien que je ne serai jamais heureuse sans cela et pourtant je crains de n'avoir jamais la force de commencer.

La cloche venait de sonner l'oraison et, durant l'heure de calme qui suivit, Augustine s'assit dans la porte qui s'ouvrait sur le jardin et fixa son regard sur la voûte azurée du ciel. Etranges et bizarres sont les opérations de l'esprit, Si singulier que cela puisse paraître, ce ne furent pas tant les exhortations et les tendres avis de la religieuse, dont elle venait d'être si profondément touchée, qui repassèrent en ce moment devant l'âme de la jeune fille, ce fut la parole de Rosalie : — Je ne m'étonnerais pas si vous étiez un jour Madeleine. Ces paroles résonnaient à son oreille comme une prophétie, et peu à peu, et comme sans s'en apercevoir, elle commença aies associer dans sa pensée, avec cette allusion à Ste-Madeleine, faite ce soir-là même par Sr Marie de St-Anselme, au commencement de leur conversation, et qui avait été la première parole d'enseignement spirituel qui eût jamais traversé la rude enveloppe de son âme en la pénétrant jusqu'au plus intime de son être.

Ernestine, qui travaillait un peu plus loin, s'étonna de voir la douce beauté qui rayonnait sur la figure de son amie, absorbée dans ces pensées d'un ordre tout nouveau, mais Rosalie fut encore plus surprise quand avant le souper, Augustine vint à sa rencontre et lui dit en lui soufflant tout bas à l'oreille: Rosalie, voulez-vous prier moi? Je vais rester pour la retraite, et je vais tâcher en tout cas d'être bonne. La figure de l'enfant devint écarlate de bonheur en entendant ces mots inespérés. Elle allait répondre, mais Augustine tourna les talons, coupant court ainsi à toute observation. Rosalie dans son âme humble et candide ne se douta pas, et certes elle ne pouvait pas imaginer quel combat mortel Augustine avait dû livrera son orgueil, pour permettre à ses quelques paroles de tomber de ces lèvres rebelles. C'était peu en effet que ces paroles, mais c'était une première démarche que Dieu bénissait et qu'il allait récompenser. Pourtant les effets salutaires ne devaient pas apparaître si tôt. La semence avait été jetée en terre, mais il lui fallait du temps pour germer, et mal-

gré les bonnes résolutions de cette journée, Augustine continua pendant les jours suivants à se montrer si bizarre et inconstante dans toutes ses manières que Sœur M. de St-Anselme elle-même, accoutumée pourtant à l'humeur capricieuse de ses enfants, commença à perdre espérance et crut qu'elle ne viendrait jamais à produire aucune impression durable dans cette âme. Un matin qu'elle repassait avec amertume ces pensées dans son âme, elle se ressouvint que Lucie devait revêtir le St-Habit avant la retraite, et elle alla la trouver pour recommander, d'une manière spéciale, Augustine à ses prières, pendant la cérémonie. Lucie promit volontiers de prier de toutes ses forces, mais se considérant toujours comme spécialement obligée à Henriette, elle ajouta avec un sourire: —

Pourtant je ne puis donner à votre enfant que la seconde place, la première appartenant à la pauvre fille dont je vous ai déjà parlé et pour laquelle j'ai promis à son père de prier spécialement.

Certainement, reprit la Sœur, aussi je ne vous demande que la deuxième place pour ma pauvre Augustine. Et on se sépara sans que ni l'une ni l'autre se douta que si le nom était différent, la personne pourtant était la même, et que, chose étrange, quand Lucie priait pour Henriette, c'était aussi pour Augustine qu'elle suppliait le ciel, et que lorsque le nom d' Augustine venait sur ses lèvres c'était encore pour Henriette qu'elle offrait sa prière.

La cérémonie de la prise d'habit eut lieu le lendemain et le soir suivant commença la retraite des enfants.

Pourtant durant les premiers jours, loin de paraître revenir à de meilleurs sentiments, Augustine sembla s'endurcir davantage. Les grandes vérités qu'on prêcha d'abord ne firent aucune impression sur son âme. La pensée des droits du créateur sur sa créature, droits dont elle reconnaissait la justice, loin de la porter à Dieu ne servit qu'à l'en éloigner. Le compte terrible à rendre après la mort l'étourdit un peu, mais la peinture effrayante que fit le missonnaire du jugement et de l'enfer la laissa dans une sorte de stupide indifférence qui eut l'air pour le moment de l'incrédulité. Les instructions avaient continué ; on était au troisième jour de la retraite et Henriette n'avait pas quitté cet air maussade, opiniâtre et désespéré, qui avait attiré dès le commencement l'attention du prédicateur et qui lui avait fait mettre tout en œuvre pour produire en elle une meilleure impression. A la fin il sentit comme instinctivement que cette âme devait être gagnée plutôt par l'amour que par la crainte et il prépara son instruction

du soir en conséquence. Augustine vint ce soir-là à la chapelle avec la résolution bien arrêtée de ne prêter aucune attention au prédicateur, et conséquemment a peine celui-ci était-il assis, qu'elle appuya sa tète dans sa main et tâcha de s'endormir. Mais les premières paroles du Père attirèrent son attention, et presque s ns le vouloir elle leva les yeux. Le regard du prêtre était fixé sur elle. Elle baissa la vue immédiatement, mais ce seul

! avait suffi. Sentant qu'il avait enfin louché la corde sensible il continua avec une chaleur toujours croissante. Le thème de son sermon était celte histoire, déjà si ancienne et toujours nouvelle, si souvent répétée dans ses moin 1res détails et toujours si pleine d'intérêt même pour les caractères et les goûts les plus en opposition, cette histoire, belle entre tous les ravissants récits de la vie du Sauveur Jésus, la conversion de Madeleine.

Sentant, d'après ce qu'on lui avait dit, et aussi d'après ce qu'il avait vu lui-même, qu'il avait affaire à une nature cultivée et à une âme pleine de poésie, il eut recours à tout ce qu'il y avait dans son Ame de richesses et d'images pour la captiver et et l'entraîner enfin. Il découvrit le banquet somptueux dans la maison du pharisien, les rieurs enguirlandes, le vin généreux dans les coupes étincelantes, les glaces refraîchissantes, les pyramides de fruits mûrs, les bassins odoriférants pour les ablutions légales, l'odeur des perfums précieux, répandus par Madeleine sur les pieds de Jésus, et s'exhalant en brise embaumée dar.s les salies spacieuses où circulaient les convives ivres d'admiration.

int ensuite aux personnes, il montra le pharisien, hypocrite et dissimulé, méprisant tout ce qui n'appartenait pas à sa ant perfidement Jésus, ce r de miracles, dont la renommée commençait à jeter de l'ombre sur

;tendue supériorité, pour voir s'il ne

pourrait pas découvrir en lui quelque fai-

humaine ou quelque erreur de doc-

ialerait devant le peuple

te un faux prophète : les apôtres. ' situés la magnificence dont ils irdant vue surnaturel, comme our qui Jésus est tout,

. s Jésus ; Jésus luimême, e, i épandant autour de lui lie du ciel, Jésus,

- pieds. H ■ le'elle avait

-i, belle mais

d'une beat deur, se complaisant

en elle-même connue en un moyen .

duction sur le coeur des autres, épuisant tous les artifices de l'art et toutes les ressources de la fortune pour en rehausser l'éclat. Alors après une pause solennelle, il montra comment, au milieu de cette vie de crime et d'enivrement, s'était déchiré tout-à-coup le voile qui la cachait à ses propies veux pour laisser paraître l'horrible vision de son âme, telie qu'elle était en ce moment sous le regard de Dieu, telle qu'elle apparaissait même à ses propres yeux dans la lumière nouvelle de la grâce qui venait de luire, de son âme hideuse et déformée, et doublement affreuse par le contraste qu'elle formait avec les grâces du corps qui lui servaient d'enveloppe. Il parla longtemps et avec force de son repentir si prompt, de son éloignement du péché si sincère, de l'étrange attraction qui l'attira aux pieds de Jésus, du mépris glorieux qu'elle fit des jugements humains et qui la porta même sous les yeux de l'orgueil pharisien à se jeter aux pieds de Jésus et à s'avouer publiquement pécheresse.

Augustine oublia son orgueil et tous ses airs d'indifférence, elle écoutait. Elle suivit des yeux et des oreilles le prédicateur dans tous les détails de ce touchant récit : des larmes coulaient en silence de ses yeux tandis que dans son coeur la grâce divine opérait un travail beaucoup plus puissant. Le prêtre parlait toujours. Il revint encore à Simon, montra encore une fois la malice de ses pensées secrètes : — '"Si cet homme était prophète il saurait que cette femme est une pécheresse" ; et la pauvre Madeleine de plus en plus repentante, s' abaissant, se prosternant au milieu des guirlandes de fleurs sans s'inquiéter des rires et des sarcarmes des invités. Puis il se tourna de nouveau vers Jésus et insista avec amour comme s'il eut senti qu'il ne pouvait épuiser ni le sujet ni l'attention de l'auditoire. [1 se tourna vers Jésus et s'< de le peindre tel qu'il a dû être en effet dans circonstance, si-"] regard divin fixé avec compassion sur Marie en pleurs, son coeur sacré brûlant de pardonner, sa sainte âme palpitante pour ainsi dire sur ses lèvres divines, alors que de sa bouche tombaient des paroles de consolation, et quand enfin il conclut l'instruction en rapportant le reproche à la lois grave et sincère adressé à Simon, et l'exquise délie des paroles de Jésus, qui se contenta de faire seulement allusion, en les pardonnant, aux fautes de la péclu resse, Augustine sentit grandir dans son.'tme une impression indéfinissable par laquelle il lui semblait entendre la voix de Jésus elle-même et touiller en les arrosant d'un déluge de pleurs, oui toucher de ses lèvres les pieds sacrés

que Madeleine avait en ce jour touchés et inondés de larmes.

Dans l'espace d'une demi-heure le cours de sa vie avait été changé. Elle était venue à l'instruction, froide, endurcie, sans espérance et sans foi, et voilà que sur cette âme glacée s'était levée une bienfaisante vision, la vision de Dieu fait homme, qui l'attirait par le charme de sa beauté surhumaine comme il avait attiré Madeleine dixhuit cents ans auparavant à la douleur et au repentir. Elle ne pensait plus à tout ce qu'on pourrait dire autour d'elle, car maintenant il lui semblait voirie regard de Jésus se reposer sur elle et elle ne pouvait plus penser à autre chose. Ce n'était plus la voix du prêtre qu'elle entendait, c'était la voix de Jésus. Cette même voix qui s'était élevée un jour pour défendre Madeleine, elle l'entendait résonner à son oreille et répéter toujours la parole de paix et de pardon qui avait fait descendre, en la congédiant, dans l'âme de Marie, la joie et le bonheur.

Le sermon était fini, on avait éteint les lumières, les enfants avaient quitté la chapelle et Augustine ne s'apercevait pas qu'elle était seule. Sa maîtresse n'avait pas voulu qu'on la dérangeât, et elle était demeurée, après l'instruction, près d'une heure, à genoux, dans une espèce d'agonie causée par le repentir. C'était à la fois un sentiment de douceur tellement ineffable mélangé d'une douleur si profonde qu'ellemême aurait eu peine à dire si c'était la joie ou la tristesse qui prédominait dans son âme. Enfin Sœur de St-Anselme se rendit elle-même à la chapelle et touchant Augustine à l'épaule elle lui dit doucement:

Mon enfant il se fait tard . Voulez-vous vous reposer maintenant.

Augustine leva Sa figure pâle et baignée de larmes, belle en ce moment de la véritable beauté de Madeleine au pied de la croix : —

Mère, dit-elle avec vivacité, laissez-moi aller à confesse de suite, je suis prête maintenant.

La maîtresse hésita, car la demande était en dehors de l'ordre, et le père n'entendait jamais les confessions à cette heure.

Augustine vit cette hésitation et répéta d'une voix suppliante : Ce soir, pour l'amour de Dieu, que ce soit ce soir. Ne me laissez pas dormir encore cette nuit avec mes péchés dans mon âme.

La maîtresse hésitait encore, mais elle vit si clairement le danger d'un délai, qu'elle répondit gaiment :

Très-bien, mon enfant, ce soir, si vous le voulez. Attendez un peu pendant que je vais chercher le père.

Le bon prêtre ne la laissa pas attendre longtemps. Il arriva bientôt pour accueillir dans ce retour inespéré, la brebis perdue pour laquelle il avait tant prié, et rentra dans le confessionnal où, hors le temps des sermons, il avait passé presque toutes les minutes de l'étouffante journée d'été qu'il faisait. Augustine le suivit et la maîtresse sortit aussitôt pour aller chercher une novice qui devait attendre à la chapelle jusqu'à ce que la pénitente eut fini sa confession pour la conduire ensuite du côté de la maison réservé aux enfants. Pourquoi >Sr Marie de St-Anselme pensat-elle en cette circonstance à la plus jeune des novices, Lucie Neville, qui venait de prendre l'habit la semaine précédente sous le nom de Sœur Marie de Ste-Madeleine ? Elle n'aurait pas pu le dire ; les anges peut-être le savaient. Elle la trouva au chœur, comme elle l'avait prévu, et l'envoya de suite attendre Augustine, sans même lui dire, dans l'empressement où elle était de rejoindre au plus tôt le reste des enfants, le nom de la pénitente qui avait choisi cette heure insolite pour faire sa confession. Lucie eut à attendre longtemps, mais quand enfin Augustine sortit. du confessionnal portant sur son visage transfiguré, avec l'expression de l'amour et du repentir, une joie et une paix inexprimable, la jeune novice eut un tressaillement de bonheur. C'était donc Augustine qui était là. Augustine convertie enfin. Et elle avait gagné Augustine la deuxième dans la prière du jour de la prise d'habit, Dieu sûrement lui donnerait aussi Henriette. Oui, car Dieu ne fait pas ses œuvres à moitié. Il est trop généreux, trop prodigue de bonté, il désire trop ardemment le salut de ses créatures pour donner moins que nous ne demandons quand nous demandons pour elles. Il ne la contristerait pas en ne lui accordant que la moindre moitié de sa demande et en lui refusant d'exaucer cette prière encore plus ardente qu'elle avait offerte pour la sœur de son amie. Dans sa surprise et sa joie, elle se serait jetée au cou d'Augustine pour l'embrasser en reconnaissance de l'espoir que sa conversion lui inspirait, mais la règle qui régit les rapports des soeurs avec les enfants dont elles ont entrepris la réforme ne lui permettait pas de telles démonstrations. Elle se contenta donc de lui sourire avec bonté en la conduisant de l'autre côté delà maison, ne pouvant se défendre, chaque fois qu'elle la regardait, de l'idée que cette figure ne lui était pas inconnue. Eût-elle connu le nom véritable d'Augustine, sa ressemblance avec Alice de suite eût éclairé le mystère, mais elle n'en avait pas le moindre soupçon. Et ainsi jamais il ne

lui vint à la pensée qu'Augustine était Henriette et qu'Henriette était Augustine et qu'en priant pour l'une elle priait pour chacune. Cependant les deux étaient tellement réunies dans son imagination que la conversion de l'une serait bientôt suivie de la conversion de l'autre, si réellement elle n'en avait pas été précédée.

Ce fut donc dans cette joyeuse pensée qu'elle s'endormit. Le pauvre père, dont le cœur était si cruellement brisé, ne se doutait pas non plus qu'enfin le désir de son cœur était réalisé ; que l'enfant, pour laquelle il passait la moitié de ses nuits en prières, était en sûreté dans la maison du

Bon Pasteur, et que les rayons pâles et argentés de l'astre des nuits qui tombaient sur ses cheveux blancs, alors qu'il les courbait, de honte et de douleur pour les fautes de sa fille, jusque dans la poussière, éclairaient aussi en ce moment de leur douce lumière le front rajeuni de son Henriette, belle maintenant de la beauté des anges, sur son humble lit de pénitence, endormie pour la première fois, depuis de longs mois d'agitation et de rêves effrayants, dans le calme et la paix, sous la douce inflyence de ce baptême de pénitence où son âme avait retrouvé l'innocence et s'était réconciliée avec Dieu.

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