CHAPITRE TREIZIEME
Le jour que Rosalie avait décrit avec tant d'enthousiasme à Augustine et qui est toujours si cher à toute enfant qui a passé douze mois au Bon Pasteur et qui a pu par conséquent en goûter les plaisirs, la fête de Ste-Madeleine, patronne des pénitentes, arriva enfin. Dans le calme et la fraîcheur sa douce aurore se leva sur le monde au milieu des teintes rosées de l'Orient: gage consolateur d'un ciel sans nuage et d'un soleil radieux. Pour le saluer ce jour, les fleurs des jardins et les fleurs des vallées ouvraient leurs corolles humides et pleines de parfums. Les oiseaux qui s'éveillaient dans leur coquet abri au sein des arbres fruitiers le saluaient aussi dans leurs chansons joyeuses. Des hauteurs du ciel, l'a louette matinale entonnait son gai refrain z et envoyait à la terre de véritables flots de mélodie, et le murmure lointain de la cité qui s'éveillait semblait encore ajouter au calme religieux qui régnait à cette heure à l'extérieur comme dans l'enceinte du couvent. Les choses sont arrangées de manière à ce que la retraite des enfants se termine la veille de la Ste-Madeleine, et la communion générale, qui en est comme le point culminant, se fait le jour même de la fête par toutes celles qui y ont pris part.
A cinq heures, comme d'ordinaire, les religieuses réunies à la chapelle, pour cette heure solennelle de la méditation que la règle a placé là comme une source toujours féconde où elles doivent venir puiser la force et la grâce pour les devoirs de chaque jour. A six heures et demie, les enfants entrèrent dans leur propre chapelle où les attendait, an milieu des fleurs et des flots de lumière, la radieuse image de leur douce patronne, qui semblait les inviter
plus de douceur encore que d'habitude, â venir avec elle, prendre place aux pieds de Jétus. Car en ce jour, chacune
d'entre elles allait avoir le bonheur de s'approcher encore plus près de Lui, qu'elle-même Madeleine n'avait fait et même n'avait pu faire au jour de sa conversion. Pas une seule n'était absente.
Toutes avaient le costume de fête et le long voile blanc, signe bienheureux annonçant que toutes les âmes étaient purifiées dans le sang de l'agneau et qu'elles allaient se nourrir de cette chair sacrée qui est le bonheur suprême en ce monde et l'éternelle félicité en l'autre. La première messe était finie. Le prêtre qui avait donné la retraite vint encore une fois, en étole et en surplis, et adressa à l'auditoire émue la courte et finale exhortation qui conclut les exercices.
Alors les enfants, qui devaient faire pour la première fois ou renouveler pour une autre année leur acte de consécration, vinrent une à une s'agenouiller devant lui et prononcer la sainte et solennelle formule. Elles reçurent en retour un cierge allumé qu'elles devaient tenir à la main pendant la messe qui allait suivre, la grand'messe solennelle, comme l'appellent les enfants à cause de la musique et des chants joyeux qu'y exécutent les religieuses afin de produire une impression plus vive et plus durable sur leurs enfants dont elles connaissent si bien le caractère et les goûts.
La communion générale eut lieu pour les mères aussi bien que pour les enfants d'adoption. Ce fut un touchant spectacle, bien cher, sans doute, au coeur de Celui dont les délices, même au ciel, sont d'être avec les enfants des hommes. Venaient d'abord les Soeurs du Hon Pasteur en robes blanches, celles que le Sauveur s'est associées comme collaboratrices dans son oeuvre de miséricorde ; puis les Madeleines qu'on peut appelerà bon droit les vérita-
bles joyaux du Bon Pasteur, et qui constituent déjà une partie de ce centuple qu'il a promis, même pour cette terre, à ses fidèles épouses. Gagnées d'une vie de péché à une vie d'amour, liées par des voeux qui les séparent à jamais de tout contact avec le monde, elles sont en sûreté pour toujours. Les religieuses n'ont pas sur leur sort ces cruelles incertitudes qu'elles ont à entretenir au sujet de celles qui ne sont dans la maison que pour un temps et que les circonstances ou leurs propres inclinations rejettent encore une fois au milieu des dangers de la vie du monde. La soeur Madeleine, elles le savent, restera avec elles jusqu'à la fin ; elles pourront guider ses pas de vertu en vertu, peut-être jusqu'aux plus hauts sommets de la sainteté, en dépit de ce que peuvent croire ceux qui ne savent pas ce que la grâce produit quelquefois dans les âmes véritablement pénitentes. Et quand la mort sera venue mettre son immuable cachet sur cette vie de souffrance et d'amour, en se rappelant avec quelle ardeur elle a suivi les pas de Jésus après sa conversion, on aura plus que de l'espérance, on aura presque la certitude que le Bon Maître aura dit d'elle comme autrefois de Madeleine : " Beaucoup de péchés lui sont pardonnes parce qu'elle a beaucoup aimé."
Les Madeleines renouvellent toujours leurs voeux de religion à cette communion générale, et le son de leur voix douce et recueillie, doit faire alors tressaillir dejoie le coeur de leurs Mères, spécialement de celles qui les ont connues à leur arrivée dans la maison et qui peuvent par conséquent, dans leur esprit, établir le contraste de ce qu'elles ont été et de ce qu'elles sont devenues sous la douce influence de la religion.
Note du Traducteur. — Au Bon Pasteur de Montréal, il y a, parmi les Madeleines, bon nombre de jeunes personnes restées toujours bonnes dans le monde.
Elles auraient pu avoir leur admission dans n'importe quelle communauté religieuse et elles sont venues, de leur plein gré, faire pénitence et immoler aux yeux du monde jusqu'à leur réputation d'honnêtes filles. Le visiteur croit voir une pécheresse convertie, les anges de Dieu contemplent, dans l'admiration, une vierge restée pure et vouée à Dieu par le plus noble des sacrifices.
Les pénitentes proprement dites venaient les dernières : les vieilles, les jeunes, les légères, les graves, les coeurs brisés et les coeurs en liesse. Toutes vinrent s'agenouiller devant le même autel et reçurent le même aliment divin qui, comme la manne du désert, s'adaptait aux
besoins et aux désirs de chacune en leur donnant la vertu dont elles avaient le plus besoin, la force aux faibles, le courage aux timides, la joie aux affligées, la paix à toutes. Oui la paix de Dieu qui surpasse tout sentiment et qui n'est donnée dans sa plénitude qu'à ceux qui la cherchent dans le sacrement de son amour.
Augustine était du nombre des communiantes. Trois longues années s'étaient écoulées depuis qu'elle était venue chercher ainsi son Sauveur au St-Autel. Et qui osera dire que, toute déshonorée qu'elle était aux yeux du monde, elle n'était pas alors, qu'elle venait à lui dans son humble costume de pénitente, plus chère à son coeur, que lorsque, dans les demi-repentirs de sa vie, le coeur plein de mille projets de vanité, elle s'approchait de la communion pascale une fois l'an, plutôt pour obéir à une affaire de convenance que pour accomplir un acte d'amour véritable ? Peut-être aussi Dieu lui fit-il sentir ce contraste par les effets tout nouveaux qu'il produisit danssonâme, car lorsqu'elle se leva après la cérémonie pour sortir de la chapelle, son visage n'avait plus ce regard inquiet et cet air moitié défiant et presque sinistre qui avaient jusque là obscurci la beauté de ses traits. Mais à la place il y avait sur son front tant de calme et de sainte joie qu'on croyait apercevoir Madeleine elle-même, alors qu'à l'aurore rayonnante du premier jour de Pâques, les yeux encore mouillés des pleurs du Calvaire, elle se précipita aux pieds du Sauveur ressuscité en faisant passer dans cette seule parole toute la foi et l'allégresse de son âme : Kabboni (Maître ) Joan. XX. 16.
La maîtresse des pénitentes remarqua ce changement et en bénit Dieu dans son coeur. Rosalie la "remarqua aussi et dès qu'elles furent hoi s de la chapelle, elle saisit la main d'Augustine et la serrant avec joie, ce qu'elle n'eut jamais osé la veille, elle s'écria avec transport :
Oh ! ce sera une si belle fête ! comme je suis contente, chère Augustine !
Augustine sourit, et sans même qu'on pût remarquer cet imperceptible combat de la grâce avec la nature, avec lequel elle avait toujours reçu les avances de Rosalie, elle baisa au iront la jeune fille et lui dit doucement :
Oui, chère Rosalie, j'espère que ce sera
un beau jour ; continuez à bien prier pour
moi pour que tous vos voeux se réalisent.
Quels voeux ? demanda Rosalie avec
un regard d'étonnement et de bonheur.
Oui, vos voeux, reprit Augustine avec fermeté.
Alors, vous serez Madeleine, enfin, s'é-
cria Rosalie en battant des mains et en sautant de joie comme une enfant. Et elle s'éloigna sur ce ton pour porter cette bonne nouvelle.
Augustine la suivit des yeux avec un sourire à la fois doux et triste, et elle se dirigea avec ses compagnes vers le réfectoire. Une vie de pénitence s'ouvrait maintenant devant elle, mais pour le moment elle avait d'autres devoirs à remplir et elle se mit à table avec un sourire radieux et la ferme résolution de sortir enfin de la réserve où elle s'était tenue jusqu'alors, et de contribuer autant qu'il serait en son pouvoir à l'innocente gaîté de ses compagnes en partageant leurs amusements.
Après le déjeuner, la porte qui conduit au jardin s'ouvrit à deux battants et les enfants eurent pleine liberté d'aller et revenir au gré de leurs amusements. Quelquesunes entourèrent le trône pour assister à la distribution des médailles et d'images que Sœur M . de St-Anselme faisait à celles qui s'étaient approchées pour la première fois le matin de la sainte communion, tandis que d'autres emportaient leurs chaises dans le jardin et se formaient en cercle paisible pour causer. Les plus jeunes et les plus bruyantes exécutaient des danses rondes sur le doux et vert tapis de la pelouse, et faisaient raisonner l'air de leurs joyeux éclats de rire. D'autres dansaient à la corde "; d'autres enfin se mirent à exécuter autour du jardin une course à cloche-pied, et pour ce tournoi d'un nouveau genre, elles avaient invité une des Mères pour donner le signal du départ et adjuger la palme de la victoire. Près de ces dernières, à l'ombre du "Calvaire," une des sœurs novices racontait une longue histoire à un groupe attentif d'auditeurs aussi déterminés que des enfants à ne pas perdre un seul détail de la légende, et aussi, comme des enfants, interposant de temps en temps pendant le récit, d'importunes questions qui demandaient un esprit vif et aguerri pour pouvoir toujours répondre sans hésitation apparente.
Au fait, c'était un beau spectacle, même au point de vue tout humain, mais dans un sens plus élevé il y avait là de quoi faire tomber à deux genoux pour remercier le ciel. Peu auparavant, ces pauvres créatures avaient été esclaves des plus détestables passions. Quelques-unes avaient vu le jour et avaient grandi dans une atmosphère de vices qui leur était devenue aussi naturelle que l'air qu'elles respiraient. Elles avaient vécu bannies de la société, abruties, aussi ignorantes îles lois divines et humaines que les animaux des champs. l'as une de ces tilles aux joues vermeilles et à l'œil rieur à laquelle n'était pas atta-
chée une histoire de crime et de douleur quand ce n'était pas de désespoir; et maintenant comme des enfants elles étaient heureuses avec leurs cordes à danser, leurs rondes joyeuses et les longues histoires, enfantins amusements plutôt d'un pensionnat de jeunes filles que d'un établissement pour les femmes déjà avancées dans la vie.
Le passé semblait complètement oublié et il l'était en réalité. Elles avaient déposé le fardeau de leur vie au pied de la croix dans le tribunal de la pénitence ; avec larmes, honte et douleur, encore et encore, elles étaient revenues sur tous les menus incidents de leur vie de péché et elles avaient reçu au nom de Jésus-Christ, par la main de son ministre, le pardon. D'ailleurs, toute l'économie des règles du Bon Pasteur tend à leur faire oublier le passé, à leur faire sentir qu'elles sont entières dans une période de vie nouvelle, à les relever dans leur propre estime et les encourager à la persévérance en leur montrant qu'avec un peu d'efforts et de bonne volonté elles peuvent encore être réhabilitées dans la société et en devenir des membres honnêtes et honorables. La pente naturelle de ces pauvres âmes les porte souvent au désespoir. Se sentant perdues dans l'estime du monde, elles se retranchent dans un satanique orgueil qui les porte sans cesse à tâcher de mettre en défaut les jugements du monde et pour cela à se faire passer pour pires qu'elles ne sont en réalité. Le seul moyen de corriger en elles cette fatale disposition est de leur faire comprendre que le passé est complètement oublié et que l'avenir leur appartient. Par conséquent, c'est la confession qui doit être le fondement et la pierre d'assise de tout l'édifice de leur réforme. C'est leur point de départ dans leur nouvelle carrière, et chaque jour qui les éloigne de ce point, met entre elles et leurs premières habitudes une distance de plus en plus grande. Sans cela elles se sentiraient rivées au passé comme à une meule de moulin. Mais elles savent que par l'absolution, les liens ont été brisés et qu'elles sont libres encore, absolument libres. Les oeuvres mauvaises du passé ne sont plus et la blanche page de la vie nouvelle devant elles se déroule. Elles ne sont pas longtemps sans apprendre non seulement A craindre de l'entacher par des fautes nouvelles, mais encore sans concevoir un vit désir de la remplir constamment par des oeuvres dévie. De plus, sentant bientôt qu'elles ont l'estime et la confiance de leurs maitresses à proportion des efforts qu'elles font pour avancer dans la vertu, elles apprennent à se respecter elles-
mêmes et à se souvenir qu'ayant encore un caractère à perdre, c'est pour elle une affaire d'honneur et de conscience de travailler à le conserver dans son intégrité. Pour les aider encore dans cet oeuvre d'oubli du passé, elles changent le nom qu'elles portaient dans le monde et prennent celui d'une sainte qu'elles devront regarder comme leur patronne. Cependant dans les instructions publiques et privées on leur donne le nom de pénitente, nom dont elles doivent tâcher de réaliser la signification, le regardant toujours comme une attestation de la vérité de leur conversion. En toute autre occasion on les appelle " les enfants " et on leur apprend à appeler •' Mères " les religieuses ; véritables mères en effet, si tendrement aimées de leurs enfants, qu'au lieu d'avoir à les exciter à la reconnaissance et à l'amour, elles sont souvent obligées de réprimer les démonstrations trop bruyantes de leur affection, quand elles paraissent au milieu d'elles sans y être attendues. Pour elles en effet le grand privilège de la fête de Ste-Madeleine consiste dans le fait que les Mères, en ce jour, se mêlent à elles avec une liberté jamais permise en aucune autre circonstance ; ce sont les religieuses qui les servent au dîner, et le souper se prend en commun, les tables des mères longeant côte à côte celles des enfants.
Lorsque l' Angélus eut sonné midi, les enfants se mirent à table, et toutes les novices commencèrent le service, assistées même de plusieurs sœurs à voile noir qui, pour partager le plaisir de servir la famille adoptive, se promenaient le long des tables en fausses manches et en tablier blanc.
Sœur M. de Ste-Madeleine, on le devine, était du service, et l'attrait irrésistible qui la portait vers Augustine lui fit trouver plus d'une fois, pendant le repas, l'occasion de glisser un mot à l'oreille de sa protégée. Ainsi encouragée, quand le dîner fut fini et que tout le monde s'abandonnait à l'admiration en présence des merveilles du jardin, Augustine, les yeux baissés, hasarda de lui dire avec timidité en l'approchant :
Mère, n'est-ce pas que vous avez bien prié pour moi l'autre soir quand je vous ai fait attendre si longtemps à la chapelle ?
Oui, répondit la Sœur étonnée de cette question, et elle ajouta aussitôt : Je crois que bien d'autres ont prié pour vous, tant avant que pendant la retraite. A propos l'avez-vous aimée cette retraite?
Je ne puis pas le dire assez, reprit vivement Augustine. Je n'ai jamais rien entendu de semblable. Peut-être si j'avais
Mais elle s'arrêta tout court et sa
figure devint écarlate.
Dieu connaît mieux que nous le temps favorable, poursuivit doucement la novice, et il choisit toujours le moment où nous sommes le mieux disposées à l'écouter.
Vous avez communié aussi, n'est-ce pas ?
Oui, Mère, pour la première fois depuis des années. Alors c'était avec mon père, mais elle s'arrêta encore et ce fut un véritable soulagement pour elle aussi bien que pour Soeur M. de Ste-Madeleine quand Ernestine arriva tout-à-coup et dit vivement :
O Mère, quel bonheur ! je dois entrer aujourd'hui chez les Madeleines ! C'est notre ?>Ière qui vient de me le dire !
Entrer chez les Madeleines ! s'écria Augustine avec tristesse. Alors je ne pourrai plus vous voir, Ernestine ! Oh ! que vais-je faire sans vous ?
Ne pleurez pas, chère Augustine, reprit affectueusement Ernestine, car vous empoisonneriez toute ma joie. D'ailleurs ce ne sera pas long, car vous me rejoindrez bientôt, j'en suis sûre.
Le voudra-t-elle bien elle-même, demanda Soeur M. de Ste-Madeleine qui trouvait plaisante la nature de la consolation offerte par Ernestine à son amie ?
Ernestine n'entendit pas cette question, car elle s'était retournée pour répondre à une de ses compagnes qui venait de lui parler. Mais Augustine leva vers la jeune soeur son regard timide et lui dit à voix basse :
Mère, j'y ai songé toute la journée, depuis depuis ajouta-t-elle en luttant
contre sa timidité naturelle, puis elle continua avec plus d'assurance : Depuis que je L'ai reçu ce matin. Car il m'a semblé alors que j'étais réellement à ses pieds avec Madeleine et qu'il m'invitait lui-même à y demeurer toujours.
Soeur M. de -Ste-Madeleine était trop émue pour pouvoir répondre de suite par aucune parole, mais le rayonnement profond de son regard tranquille et de toute sa physionomie s'accentua encore et il sembla à Augustine qu'elle puisait dans la splendeur de ce regard à la fois la sympathie et l'encouragement.
Une minute après, Soeur M. de St-Anselme frappa dans ses mains et annonça que la Mère Provinciale allait venir faire sa visite au jardin. Une véritable explosion de satisfaction accueillit cette nouvelle, car la supérieure qui était chérie de toutes avait été pour plus d'un mois retenue à l'infirmerie par une grave maladie. Une nouvelle explosion de joie acclama le grand fauteuil dans lequel elle s'approchait et les enfants se portèrent en foule autour d'elle pour pouvoir lui parler ou en recevoir une parole. L'ordre ne se rétablit
que lorsque Soeur M. de St-Anselme, craignant que le bruit et la chaleur ne fussent pour la malade un excès de fatigue, les fit toutes asseoir sur le gazon. Alors par petits groupes de deux ou trois elles purent toutes s'approcher les unes après les autres et la bonne Mère écouta tout ce qu'elles avaient à dire de la retraite, jetait de temps en temps avec un tact qui ne se trahissait jamais, une phrase, ou même une seule parole, justement proportionnée à l'intelligence de celle à qui elle était adressée, et propre à toucher son coeur, à purifier ou à élever par un motif surnaturel ses aspirations à la vertu. Quand ces entretiens privés furent terminés, Soeur Assistante, prenant la parole, dit à haute voix :
Notre Mère a aujourd'hui tout un assortiment de nouvelles. Elle aimerait à vous en apprendre quelques-unes ; mais peutêtre êtes-vous maintenant si saintes après votre retraite que vous ne vous occupez plus de nouvelles.
Oh ! vous croyez ! répétèrent en choeur des voix sonores. Et une voix plus forte et plus vivante ajouta :
Enfants, faites silence, et écoutons ce qu'a à nous dire la Mère Provinciale.
Non certes, dit en riant la Supérieure, vous ne saurez pas si facilement ; vous allez essayer d'abord de le deviner.
Suivit alors une multitude de suppositions et de demandes toutes plus impossibles et plus improbables les unes que les autres, jusqu'à ce qu'une mit le comble à l'absurdité en demandant si ce n'était pas la Reine qui avait écrit à la Supérieure pour demander qu'on fit désormais son blanchissage au couvent. La Mère Provinciale laissa se calmer le formidable éclat de rire qu'avait soulevé cette étrange opinion et elle ajouta : Je vois que vous ne le devinerez jamais ; ainsi je ferai aussi bien de vous le dire de suite, Mais d'abord promettez-moi que vous allez bien accueillir ce que j'ai à vous demander.
Mais! ô Mère Provinciale, c'est doncquelque chose que nous n'aimerons pas, s'écria l'une des enfants. Alors c'est une véritable honte de nous le dire aujourd'hui. J
Je crois en effet que ce ne sera pas de votre goût d'abord, reprit la Supérieure, mais quand vous aurez réfléchi, j'espère que vous verrez la chose dans une autre lumière. Vous vous souvenez d'Elisabeth, n'est-ce pas ?
Le nuage qui passa en ce moment sur toutes les figures lit voir qu'on no s'en souvenait que trop. L'une des enfants ajouta avec aigreur :
Si nous nous en souvenons ! J'oserai
dire que oui. En tous cas, .en quelque lieu qu'elle soit, nous lui voulons peu de bien. Ce sentiment rencontra évidemment l'approbation unanime, mais la Supérieure voulait gagner sa cause et sans donner à l'opposition le temps de se fortifier, elle s'adressa aussitôt à la fille qui venait de parler, et la fixant du regard de manière à la forcer elle-même à baisser les yeux, elle ajouta :
Eh bien ! voici la nouvelle que j'ai à vous apprendre. Elisabeth est dangereusement malade et selon toute probabilité va mourir. Nous avons consenti à la reprendre dans la maison et, quoique je ne puisse pas supposer que vous ayez complètement oublié le passé j'espère pourtant que vous aurez assez pardonné pour la recevoir avec bonté.
Il y eut un silence de mort. Bien qu'aucune n'osât faire une oppositton ouverte, le nuage qui assombrissait tous les fronts el le murmure qui courait sur toutes les lèvres disaient assez que les chances de paix et de confort seraient assez faibles pour Elizabeth si elle hasardait de revenir parmi elles. Enfin l'une des enfants prenant la parole parla d'une voix ferme quoique polie au nom de toutes les autres.
Ne l'amenez pas ici, Mère, dit-elle, ne l'amenez pas. Ce n'est pas que nous voulions vous contrarier en aucune manière, mais si on la ramenait parmi nous, nous ne pourrions pas retenir nos langues et peut-être nos mains.
Oui ! oui ! Mère Provinciale, interrompit tout un choeur de voix, e'est ce que nous pensons toutes ; ne la ramenez pas ici. Nous ne l'aimons pas et nous n'en voulons pas parmi nous.
Que vais-je donc en faire alors, reprit la Supérieure gravement ? Dois-je la laisser mourir dans la rue ? Et dans ce casquelle est celle d'entre vous qui voudra répondre à Dieu de son âme ?
Ne peut-elle pas aller à l'hôpital, demanda Catherine ? C'est tout ce qu'il faut pour elle et ses semblables ; au moins là elle n'aura plus l'occasion de faire des mensonges sur le compte des Mères.
La Supérieure chercha du regard Sr M.
de St-Anselme comme pour lui demander appui, et cette dernière, prenant la parole, dit à haute voix :
Enfants j'ai honte de vous. Voici que Mère Provinciale vous demande une faveur, et malade comme elle est vous avez le coeur de la lui refuser.
11 n'est rien autre chose que nous voudrions lui refuser, reprit Virginie.
Mais c'est cela qu'elle vous demande et elle ne veut rien autre chose, vous ne le savez que trop bien. Est-ce là votre gé-
nérosité ? Est-ce là votre zèle pour le salut des âmes ? Est-ce là ce qu'on vous a enseigné pendant la retraite ? Et après tout la malheureuse enfant dont il s'agit ne vous a rien fait personnellement.
Non, mais elle en a fait des siennes contre les Mères, interrompirent deux ou trois voix, et c'est bien pis que si c'était contre nous.
-Mais, mes chères enfants, reprit la Supérieure, souvenez-vous que ce sont vos mères elles mêmes qui désirent s: ardemment la recevoir. Resterez-vous insensibles quand elles ne demandent qu'à pardonner ? Allons ! ce n'est pas possible et que toutes celles qui veulent se montrer bonnes et généreuses lèvent la main.
Elle s'arrêta et leva vers le ciel son regard débordant de douceur comme pour demander 1 esprit de miséricorde que la terre trop souvent refuse à la terre.
Les enfants furent touchées. Elles aimaient tendrement leur Supérieure ; elles virent sur sa figure pâle les traces de la longue maladie qui l'avait retenue absente pendant des mois ; elles sentirent instinctivement que c'était peut-être la dernière fois qu'elles la possédaientau milieu d'elles, qu'elles p^ urraient avoir le bonheur de réjouir son coeur en se rendant à ses désirs. Il y eut ça et là des chuchotements, et alors, comme d'un commun accord, toutes les mams furent levées, même celles delà bouillante Catherine et de l'indignée Virginie qui cédèrent à l'impulsion générale et votèrent avec les autres- Un sourire de réelle satisfaction illumina la figure de la Mère qui reprit avec chaleur : Merci, mes chères enfants. Maintenant je suis vraiment heureuse ; maintenant je vois que vous aimez sincèrement le bon Dieu et je reconnais véritablement en vous mes enfants. A présent ditesmoi : Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous en retour de ce que vous venez de faire pour moi ?
Oh oui ! Mère Provinciale, fut l'exclamation générale, oh oui ! permettez-nous d'aller au jardin de la communauté.
Très bien, mes enfants, vous irez au jardin de la communauté dans le courant de l'après-midi, peut-être serai-je capable, après le souper, de vous regarder encore de ma fenêtre. Et maintenant je dois vous quitter car je suis très fatiguée, mais souvenez-vous que je tiens toujours mes promesses et j'attends que vous teniez aussi les vôtres au sujet d'Elisabeth et que vous la receviez avec bienveillance quand elle viendra.
Mais quelle est donc cette Elisabeth qui cause tout ce tapage, demanda Augustine à Ernestine, pendant que les soeurs fai-
saient rouler tranquillement vers la maison le fauteuil de la Supérieure?
Même la douce et pieuse Ernestine ne put réprimer un mouvement d'impatience en entendant cette question et elle se hâta de répondre sur le ton d'une personne qui veut se débarrasser au plus tôt d'un sujet désagréable :
C'est une enfant qui a été ici pendant quelque temps- C'était la plus turbulente de la maison, remplie de tous les mauvais des-eins et qui a même essayé de se suicider plus d'une fois. On la renvoya comme incorrigible, et alors, pour se venger, elle alla trouver un magistrat et jura qu'elle avait été maltraitée par les soeurs. Quelques-unes eurent à paraître en cour, pensez-v, pour se disculper de ses infâmes calomnies, et c'est Catherine et Virginie qui furent appelées en témoignage contre elle.
Et comment tout cela se termina-t-il?
Oh ! sans doute, les magistrats ne furent pas longtemps sans voir clair dans l'affaire; ils voulurent même la faire poursuivre pour parjure, mais nos Mères ne voulurent jamais y consentir. Nous avons parlé longtemps de cette affaire et nous ne faisions que de commencer à l'oublier quand vous êtes arrivée dans la maison ; mais maintenant, le feu va reprendre, je suppose, et pendant les deux prochaines semaines on n'entendra plus parler d'autre chose parmi les enfants.
Augustine allait répondre, mais au même moment Sr M. de St-Anselme revint et frappa dans ses mains pour demander le silence. Tout le monde s'étant formé en cercle autour d'elle, la religieuse leur dit : Mes chères enfants, je sais que vous allez tenir %-otre promesse et recevoir Elisabeth avec bienveillance; mais souvenez-vous que lorsqu'on pardonne véritablement on oublie aussi. En conséquence je vous défends strictement de parler du passé.
Ainsi à l'avenir, pas un seul mot entre vous de toute cette malheureuse affaire. Me le promettez-vous ?
Oui ! Mère, oui ! crièrent-elles toutes d'une seule voix, et nous sommes fières de nos mères qui la reçoivent ainsi.
Soeur M. de St-Anselme leur répondit par un sourire affectueux, puis se tournant vers Augustine, elle lui dit :
Notre mère vous a demandée. N'aimeriez-vous pas à lui parler ?
Rouge de plaisir et de surprise, A tine, qui ne s'attendait pas à cette marque spéciale d'intérêt, suivit sa maîtresse jusqu'à un petit oratoire dans le jardin des soeurs, et là sous l'ombrage des grands aibres elle trouva la Mère Provinciale qui l'attendait. Elle était adossée à son fau-
teuil, avec un livre ouvert sur ses genoux et sa main blanche et amaigrie reposant sur les pages. Mais elle ne lisait pas, ses yeux étaient fixés au ciel et son esprit sans doute pénétrant la voûte azurée s'occupait des mystères de l'éternité.
Ainsi vous l'avez trouvée, dit-elle en souriant à la première maîtresse, en la voyant approcher avec Augustine. Maintenant vous pouvez vous retirer et nous laisser seules pour un moment d'entretien: venez, ma chère enfant, ajouta-t-elle en indiquant la verdoyante pelouse sous les arbres, venez vous asseoir ici et me dire comment vous allez, car j'ai été si longtemps malade que je n'ai pas été capable de vous voir depuis votre arrivée.
Jamais, jusqu'à sa mort, Augustine n'oublia les dix minutes de conversation qui suivirent. La Mère Provinciale avait à un degré remarquable l'instinct des caractères et elle n'avait pas dit trois paroles à Augustine que celle-ci se sentit comprise. De fait la mère la comprenait bien mieux qu'elle ne se comprenait elle-même. La religieuse vit qu'au dessous de la surface, en dépit des fautes commises, des influences pernicieuses d'une éducation incomplète, il y avait une nature noble et généreuse, une âme décidée, qui ne s'arrêterait pas à mi-chemin, mais qui, une fois déterminée à se donner au bien, ne serait satisfaite que par l'entière oblation d'elle-même.
Augustine n'eut pas de difficulté à lui parler ; elle lui reconta tout, ses premières misères, ses ennuis et ses découragements, les effets de la retraite sur son âme et la pensée qui avait surgi en ce jour ; la pensée de ce faire Madeleine.
Alors elle s'arrêta et fixa avec anxiété son regard sur la Supérieure. Elle put le faire impunément, car les yeux de cette dernière étaient arrêtés sur lt crucifix qu'elle tenait dans ses mains. Il y eut un moment de silence et Augustine commençait à se sentir mal à l'aise quand la Supérieure se redressa dans sa chaise et, à son tour, fixant ses yeux sur la jeune fille, elle lui dit d'une voix douce mais si ferme qu'elle enleva de son cœur, comme dans un charme, toute crainte et toute hésitation.
Ma chère enfant, Dieu a été bien bon pour vous et en conséquence je crois qu'il est plus que probable qu'il attend de vous de grandes choses en retour. Il achève, je n'en doute pas, l'ouvrage qu'il a commencé en vous appelant à la perfection qui a sa source dans le sacrifice de soi-même. Vous aurez probablement à lutter contre beaucoup de difficultés, de craintes et de dégoûts, mais soyez confiante et généreuse, Dieu fera le reste. De plus soyez
sans inquiétude pour vôtre bon père; Dieu le consolera comme il vous a consolé vousmême, et je ne doute pas qu'il lui inspirera de vous pardonner quand le temps sera venu. Seulement ayez confiance et soyez généreuse: ce furent les premières, ce sont aussi les dernières paroles que je vous adresse — soyez confiante et généreuse et abandonnez à Dieu tout le reste !
Les yeux d'Augustine se remplirent de larmes, mais avant qu'elle pût répondre, Sœur M. de St-Anselme avait reparu accompagnée de la soeur infirmière anxieuse de voir sa patiente retourner au repos et au silence après le surcroît de fatigue de cette journée. La mère, qui paraissait épuisée et abattue, y consentit sans difficulté, mais avant de se laisser emporter dans son fauteuil, elle se retourna encore vers Augustine agenouillée près d'elle : Que Dieu vous bénisse, ma chère enfant, lui dit-elle avec un de ses plus expressifs et engageants sourires, et maintenant au revoir. Je n'oublierai pas de prier pour vous; quant à vous souvenez-vous de mes dernières paroles.
S'en souvenir! Augustine ne devait pas les oublier ! Elles demeurèrent dans son âme jusqu'au dernier jour, illuminant chacun de ses instants de cette lumière d'un autre monde que les âmes saintes et mortifiées ont quelquefois le privilège de projeter, sans le vouloir, autour d'elles, comme ' le soleil qui verse sa lumière sur le monde et sur chacun des êtres qu'il trouve sur son passage.
Elles résonnèrent à son oreille comme la parole de Rosalie quelques jours auparavant : " Peut-être après tout serezvous Madeleine" et elle y trouva ample matière à ses méditations jusqu'à ce que la cloche l'appela pour le Salut.
A six heures vint pour les enfants le grand événement de la journée, le souper en compagnie de leurs Mères. Les longues tables de leur réfectoire avaient été portées dans le jardin, et une autre table plus petite avait été placée pour les religieuses sous les rameaux fleuris d'un acacia près de la porte cochère. Le plaisir qu'éprouvaient les enfants de se voir réunies à leurs Mères était chose touchante à voir, et les Mères elles-mêmes, quoique dans un sens différent, goûtaient cette fête de famille peut-être à l'égal dos enfants. Plusieurs religieuses servaient comme au dîner, à la table des pénitentes ; Sœur M. de Ste-Madeleine était de ce nombre. Elle montra tant de zèle et d'empressement qu'à la fin sa maîtresse fut obligée d'insister pour la faire arrêter et l'obliger de prendre son souper à la table des sœurs. — Y a-t-il plaisir pareil,
dit-elle avec la naïveté d'un enfant, en obéissant a sa maîtresse. C'est dommage que ce ne soit pas tous les jours la fête de Ste-Madeleine ; je n'ai jamais de ma vie goûté tant de bonheur.
Le souper fini, les enfants, fatiguées des plaisirs de cette longue journée, s'assirent sur l'herbe par petites bandes, tandis que les Sœurs se promenaient tranquillement, joignant tantôt un groupe tantôt un autre, causant, riant et surtout contant des histoires. Peu à peu, quand furent épuisés tous les sujets possibles de conversation, un groupe et puis un autre, se mirent à chanter, les autres répondant par de joyeux refrains, jusqu'à ce qu'enfin toutes celles qui ne le savaient pas, fussent montées au plus haut diapason de leurs voix et au plus haut degré de l'échelle musicale.
Elles venaient de finir le " Shamrock," une de leurs plus populaires mélodies, les mouchoirs s'agitaient encore et cent pieds à l'envie battaient allegro la mesure, quand Soeur M. de Ste-Agnès fit son apparition et annonça que la Mère Provinciale leur demandait de venir chanter sous sa fenêtre. On se rua dans la direction indiquée, et quand elles aperçurent, penchée à sa fenêtre, la mère bien-aimée, il y eut un cri de joie et les démonstrations recommencèrent plus enthousiastes que jamais.
Les chansons succédèrent aux chansons et la Mère écouta en souriant jusqu'à ce
qu'elles eussent épuisé leur répertoire. A un signe de la maîtresse, elles lui dirent " bonsoir," reçurent en échange le plus maternel sourire, puis retournèrent tranquillement vers leur salle, en chantant une hymne au St-Sacrement. Pendant quelques instants la Mère Supérieure les regarda avec tendresse s'éloigner, et ses yeux étaient humides quand elle se retira pour permettre à l'infirmière de fermer la fenêtre.
C'est pour la dernière fois ! dit-elle à voix basse, c'est pour la dernière fois que je les vois sur la terre ! Oh ! si j'étais seument certaine de les rencontrer toutes au ciel !
Elle étouffa un soupir qui montait de son coeur, et se retournant, elle vit debout auprès d'elle Soeur M. de Ste-Madeleine.
Qu'y a-t-il, demanda la Mère en souriant ?
Rien, seulement que je suis trop heureuse, répondit la novice avec sa naïveté d'enfant. Chère Mère, où est donc la croix que vous m'avez promise ?
. La Mère Provinciale garda un instant le silence, comme absorbée dans ses propres pensées ; puis un radieux sourire illumina Sa figure et elle dit avec vivacité : Oh ! il n'y a que cela. Ma chère enfant soyez tranquille, personne n'échappe à la croix. Soyez assurée que vous n'y échapperez pas non plus quand le temps sera venu.