CHAPITRE QUATORZIEME
Et elle vint la croix ; elle vint comme viennent presque toujours les croix, au moment où elle était le moins attendue, et sous la forme où probablement elle était le moins désirée !
Deux années s'étaient presque écoulées; la fête de Ste-Madeleine approchait encore, et avec elle la profession de Soeur M. de Ste-Madeleine qui avait été acceptée comme membre futur de la communauté.
De bonne heure dans la même année, Augustine était entrée au noviciat des Madeleines à la demande spéciale de la Mère Provinciale qui, prévoyant la sainteté future de la jeune pénitente, et sentant une sainte impatience de hâter les desseins de miséricorde que Dieu semblait avoir sur cette âme, avait décidé de l'admettre sans délai. Et Augustine ne trompa pas les espérances qu'on avait fondées sur elle. Chaque jour elle grandit en sainteté et chaque jour elle sembla s'anéantir davan-
tage par l'humilité et la pénitence. Les plus anciennes madeleines étaient contraintes d'avouer' qu'elles trouveraient sans cesse dans les exemples de Madeleine de Ste-Thaïs (c'était en religion le nom d'Augustine) un motif d'émulation et un modèle à copier. De leur côté les supérieures ne pouvaient se lasser d'exprimer à Dieu leur gratitude pour les voies merveilleuses par laquelle il avait appelé, à la sainteté, cette âme naguère encore le jouet du démon et la proie facile de toutes les passions.
Augustine venait à peine de commencer son noviciat quand Soeur M. de Ste-Madeleine fut nommée seconde maîtresse des Madeleines, et ainsi les deux vies si étrangement et si inconsciemment réunies continuèrent à couler côte à côte dans les relations de tous les jours et de toutes les heures, demandées par leur position respective de maîtresse et de disciple dans la science des saints.
La Mère Provinciale était toujours languissante. Plus semblable en apparence à un habitant des cieux qu'à une créature de la terre, elle était au ciel en réalité par ses désirs tandis que ses filles redoublaient leurs prières et leurs larmes pour obtenir de la garder encore avec elles ; si bien qu'elle reprochait gaiment quelquefois de ne pas vouloir la laisser mourir. Mais depuis cette fête de Ste-Madeleine où elle avait fait luire l'espérance dans l'âme d'Augustine et promis la croix à Lucie, jamais elle n'avait été capable de quitter l'infirmerie et de se mêler à ses enfants d'adoption dans leurs amusements et leurs travaux de chaque jour.
Malgré l'épuisement de ses forces, elle était bien encore pourtant l'esprit et le nerf de toute la maison, s'occupant sans relâche de ses filles, veillant sur chacune, accessible en tout temps à toutes celles qui réclamaient ses services, toujours prête à adoucir, à compatir, à conseiller, toujours oublieuse de ses propres peines dans son empressement à consoler les autres. Par sa présence l'infirmerie devint un véritable sanctuaire. Personne n'y entrait sans se sentir comme en présence de quelque chose de divin. En réalité il y avait bien là quelque chose du ciel. L'âme douce et aimante qui se reflétait dans le calme de ces beaux yeux gris-obscurs, étaient devenues dans les méditations solitaires de la maladie si familière avec l'autre monde, avait tellement puisé de célestes douceurs, qu'en certains moments, comme incapable de se contenir d'avantage, elle semblait déborder â travers l'enveloppe fragile de son corps épuisé et déverser sur tous ceux qui l'approchaient les chastes enivrements du paradis. Rien d étonnant donc qu'on vint chercher là la force clans le combat, l'équilibre dans la joie et dans la tristesse, la consolation que les saints seuls ont le pouvoir de donner.
' Par une belle matinée d'été, Sr M. de Ste-Madeleine entra dans la chambre avec une lettre ouverte dans se main. Sa figure, d'une pâleur mortelle, était calme malgré l'expression indéfinissable de tristesse qu'elle reflétait. Elle s'agenouilla près de la Mère et lui dit en même temps :
— Chère Mère, enfin elle est venin.'.
— La croix ? Je le sais, mon enfant. Mais courage, la croix n'est jamais trop pesante quand nous la portons vaillamment. — Vous connaissez donc tout ?
— Un peu, du moins. Soeur Assistante m'a dit qu'un accident était arrivé à votre père. C'est pour cette raison que je vous ai envoyé chercher.
Merci, dit la novice simplement, vous
êtes bien bonne. Maisj ô chère mère, si vous saviez la lettre que m'a écrite maman ! Elle ajoute que mon pauvre père m'appelle continuellement en pleurant. Je crois pourtant que c'est du délire car la fièvre est intense. Ma mère voudrait que je me rende auprès de lui.
C'est ce que j'avais compris, dit la Mère Provinciale qui s'efforçait de donnera la jeune sœur le temps de se remettre.
Et elle a envoyé mon frère. Vous savez qu'il n'a jamais pu se réconcilier avec ma vocation, et il a été presqu'une heure à s'emporter et à tempêter. C'était encore pire de l'entendre que ma douleur.
— Et vous, mon enfant ?
— Mère, je n'ai pas voulu, je lui ai dit que je ne pouvais pas. Presqu'à la veille de ma profession ! . Chère Mère, je n'ai pas osé !.. Et pourtant je comprends que pour lui cela a dû paraître cruel.
Votre cher père, pourtant, penserait autrement, s'il avait encore l'usage de sa raison.
Merci, chère Mère, de cette parole, dit la novice avec feu. Oui ! Oui ! j'en suis certaine ; il était si véritablement, si entièrement chrétien dans tous ses sentiments que, dans cette dernière soirée que nous avons passé ensemble, au lieu de chercher à me retenir, il eut le courage de me prémunir contre le danger de regarder en arrière quand une fois on a mis la main à la charrue. Et Dieu sait pourtant la douleur que lui causait mon départ.
Alors mon enfant, vous devez être tranquille à son sujet. Avec de telles dispositions on peut le compter sans crainte au nombre des amis de Dieu, et Dieu assurément ne se laissera pas vaincre en gènèrpsité dans cette heure d'extrême besoin. En vérité je n'en doute pas, dit >oeur de Ste-Madeleine. O chère Mère, quelle consolation de me reposer dans cette pensée et de pouvoir l'abandonner sans crainte ni anxiété entre les mains du Dieu qui bientôt peut-être sera son juge.
Consolation ! oui, mon enfant, et joie ineffable que ni les richesses ni le bonheur de la vie ne peuvent donner.
Oui, reprit lentement la novice, oui c'est un fruit de joie en dépit de l'écorse amère qui l'enveloppe. Comme je souhaiterais que mon frère fût dans ces dispositions ! Mais il était si irrité ! Il m'a traitée d'insensible et d'ingrate et il m'a quittée sans vouloir entendre raison.
Vous devez lui pardonner ; il est jeune, avant longtemps sans doute il sera revenu à de meilleurs sentiments. Et maintenant asSeyez-VOUS et tachez de rester calme pendant que je vais me reposer un peu ; j'ai dit à l'infirmière que vous resteriez ici pour
le présent afin de prendre soin de moi. J'ai pensé vous faire plaisir en vous isolant de la communauté.
La Mère Provinciale avait pensé juste.
C'était pour Lucie un véritable soulagement que de pouvoir être tranquille, n'importe en quel endroit, mais dans cette chambre de malade où tout prêchait l'amour et la souffrance, c'était plus qu'un repos, c'était une véritable consolation. Elle s'assit et demeura plus d'une heure priant intérieurement et échangeant de tftnps en temps un regard d'intelligence avec la Supérieure qui, malgré ses souffrances et son épuisement, se faisait à elle-même violence pour donner de temps en temps, à sa fille en deuil, une parole d'encouragement et de consolation. Enfin quelqu'un frappa à la porte et l'infirmière entra avec un télégramme et une lettre ouverte à la main.
• Ah ! oui, sans doute, lisez, lisez de suite, dit la Mère Supérieure à la novice qui tourna vers elle son regard suppliant. Mais ce fut au-delà de ses forces. Sa main tremblante pouvait à peine tenir le télégramme et ses yeux pleins de larmes ne purent en déchiffrer les caractères difficiles.
Je ne puis, dit-elle faiblement, en remettant le papier aux mains de l'infirmière.
Cette dernière jeta un regard sur le télégramme et sur la lettre puis elle se mit à lire à haute voix : " Je viens de recevoir ce télégramme. Notre père est hors de danger et je retourne immédiatement.
Pardonne-moi ma vivacité ; il dit qu'il ne te dérangera pas. Je n'ai pas le temps d'avantage, je pars.
— O mon Dieu, je vous remercie, s'écria Soeur M.. de Ste-Madeleine en fondant en larmes. Ainsi je n'ai été ni désobéissante ni ingrate. Mon père ! mon cher père ! que Dieu le bénisse pour la joie qu'il me cause.
— Et la croix dit la Supérieure en
souriant.
— Déjà évanouie, reprit la novice en essuyant ses yeux et en souriant à la tendre Mère qui l'avait consolée avec tant de douceur et de fermeté à l'heure de l'épreuve. Et maintenant qu'elle n'est plus, j'ai presque du regret ; j'aurais dû la mieux porter.
Qui de nous ne pourrait dire la même chose ? Et que faisons-nous, hélas ! que nous ne puissions faire mieux, dit la mère avec bonté ? Mais consolez-vous, mon enfant, la croix était pesante et vous l'avez portée vaillamment. Maintenant, si vous le désirez, vous pouvez aller à la chapelle pour dire le " Te Deum " devant le St-Sacrement.
Merci, chère Mère, répondit Soeur M.
de Ste-Madeleine en embrassant affectueusement la main blanche et amaigrie de la Supérieure ; vous ne pouviez mieux répondre à mon désir.
Elle sortit. Mais elle avait à peine fermé la porte qu'elle rencontra Sr M. de St-Yincent, la première maîtresse des Madeleines, qui l'arrêta et lui dit :
Justement, chère Soeur, je vous cherchais. Je vous prie de vouloir bien vous rendre de suite à l'infirmerie. Madeleine de St-Thaïs a une lettre à vous faire écrire.
Madeleine de St-Thaïs à l'infirmerie !
Qu'est-il donc survenu ? Elle paraissait assez bien ce matin et elle ne toussait pas plus que d'habitude.
Elle a eu, immédiatement après votre départ pour le parloir une attaque de toux violente qui a amené une hémorrhagie.
On a arrêté le sang, mais le médecin quia été appelé de suite trouve le cas très grave ; elle désirerait faire connaître la chose à son père et je lui ai promis que vous écririez pour elle. Mais allez-vous en être capable ? On m'a dit que vous aviez reçu des mauvaises nouvelles ce matin- Même alors, j'espère que j'aurais pu accomplir mon devoir, chère Sœur,, mais à présent je n'aurai aucun mérite. Je viens de recevoir un télégramme qui m'annonce que mon cher père est hors de danger.
Dieu en soit béni, reprit Sr M. de St- Yincent, et maintenant si vous voulez aller de suite à l'infirmerie, ce sera, je crois, le meilleur des "Te Deum." Mais voyez à ce que la pauvre enfaut ne parle que pour le strict nécessaire, car la moindre fatigue pourrait provoquer une nouvelle hémorrhagie.
La jeune seconde maîtresse se dirigea vers l'infirmerie, mais en y entrant, elle trouva Augustine, ou plutôt Madeleine de Ste-Thaïs, comme on l'appelait depuis son entrée au noviciat, endormie. Elle prit son rosaire et s'assit pour attendre son réveil.
Les rideaux étaient tirés devant la fenêtre ouverte et la lumière arrivait adoucie sur la pâle figure de la malade. Lucie encore une fois ne put se défendre de la pensée qui l'avait frappée si souvent. Mais la ressemblance n'était pas assez prononcée pour éclairer le mystère, et cette fois encore la novice ne soupçonna pas que c'était la figure d'Alice qui lui apparaissait dans les traits de la soeur. Quelques instants après Augustine s'éveilla. Son premier regard lut pour son crucifix, le second fut pour la jeune soeur qui veillait près d'elle
On m'a dit que vous aviez été bien malade, mon enfant, dit cette dernière avec
ço
tendresse; mais j'espère que vous allez prendre du mieux.
Je ne le crois pas, dit Augustine très faiblement, et le médecin ne le croit pas non plus. Il y a longtemps que je sentais venir le mal.
Et vous ne nous en avez jamais rien dit, reprit la maîtresse sur un ton presque de reproche. Certainement ma chère enfant, ce n'était pas tout-à-fait bien.
Mère, si j'avais parlé, vous auriez été pour moi trop attentive et trop bonne, j'avais une vie de péchés à expier, et j'ai pensé que je ne saurais mieux le faire qu'en me mortifiant un peu avec les autres.
Un peu ! répéta Soeur M. de Ste-Madeleine avec tristesse ; mais je ne veux pas vous gronder maintenant. Vous voulez que j'écrive une lettre, je crois. Au moins c'est ce que m'a dit Soeur M. de St- Vincent.
Oui, Mère, à mon père. Je dois lui écrire, quoiqu'il n'ait pas voulu me répondre déjà et peut-être qu'il ne le veuille pas encore.
Votre lettre ne lui sera jamais parvenue, lui dit la maîtresse en la consolant, mais elle vit de grosses larmes rouler dans les yeux de la pauvre fille.
Oh! il a dû la recevoir; je la lui ai adressée à Birmingham où il stationne, et elle n'a pas pu se perdre.
A Birmingham ! répéta vivement la novice ! Ma chère enfant comment s'appelle votre père?
Mon père!. . .ah ! j'oubliais, vous ne le savez pas. Mon véritable nom est Henriette Grey, et mon père est la major du régiment.
Le major Grey ! La vérité brilla comme un éclair à l'esprit de Lucie. C'était donc là cette Henriette pour qui elle priait depuis si longtemps, c'était la soeur d'Alice, la fille de cet homme à cheveux blancs qui, les larmes dans les yeux et dans la voix, lui avait demandé l'aumône de ses prières pour le recouvremeut de son enfant. C'était Henriette ! Et Dieu n'avait pas été sourd à sa prière, comme elle avait été quelquefois tentée de le croire à l'heure du découragement. Au contraire, il lui avait accordé plus qu'elle n'avait jamais osé demander, et, en la plaçant au poste de deuxième maîtresse des Madeleines, il s'était servi d'elle comme d'instrument immédiat pour le salut de l'âme pour qui elle avait prié.
Oh ! les voies mystérieuses de Dieu !
et les douces surprises qu'il daigne quelquefois nous ménager quand, après nous avoir menés longtemps les yeux bandés, par la main, il daigne enlever le bandeau el
nous montrer ce qu'il a fait pour nous, et jusqu où il nous a conduits lui-même pendant que nous marchions dans les ténèbres et l'incertitude, à ses côtés !
Pas même le télégramme qu'elle venait de recevoir, n'avait apporté à l'âme généreuse de Lucie une joie et une gratitude égales à celle dont la remplissait cette révélation delà miséricorde divine en\crs sa chère Henriette ; et se sentant, pour le moment, incapable de contenir 1 émotion qui refluait de son coeur, craignant d ailleurs le choc trop violent qu'elle aurait pu produire sur sa chère malade, elle n'eut que la force d'ajouter d'une voix tant bien que mal assurée :
Bien, mon enfant, pensez un peu à ce que vous voulez dire à votre père ; je reviendrai dans quelques minutes écrire votre lettre; et elle sortît le l'appartement.
Elle vola plutôt qu'elle ne marcha vers Sr. M. de St-Vincent, mais quand elle vofllut expliquer ce qui était arrivé, son émotion était si grande qu'elle ne put proférer une syllable et après quelques efforts pour surmonter son émotion elle éclata en sanglots. Etonnée et presqu'alarmée, Soeur M. de St-Vincent s'écria :
Ma chère Soeur, qu'est-il donc arrivé?
Y a-t-il une nouvelle hémorrhagie ? Assurément, ajouta-t-elle, pendant qu'un doute affreux lui glaçait le coeur, assurément elle n'est pas morte !
Oh ! non, non, s'écria la soeur, et alors, la glace étant une fois brisée, elle se mit à raconter aussi bien qu'il lui fut possible, la découverte qu'elle venait de faire. La première maîtresse écouta avec un sentiment d'admiration et de reconnaissance presqu'égal à celui de sa compagne.
Il fut convenu entre elles qu'on enverrait de suite une dépêche télégraphique à Malte où en réalité était le major, afin de lui apprendre la découverte de son enfant, et alors Sœur M. de Ste-Madeleine retourna à l'infirmerie pour procéder aussi délicatement que possible à la reconnaissance.
Cette fois elle la trouva éveillée, attendant même son retour avec quelque anxiété. La pensée de son père, du foyer absent et du bonheur passé, avait remué son âme. De grosses larmes .coulaient silencieusement sur ses joues. .Mais en voyant entrer Soeur M. de Ste-Madeleine, elle s'essuya les yeux et s'efforça do sourire. La jeune sœur s'assit auprès du lit et Augustine la regarda fixement et avec tendresse.
Vovs avez pleine. Mère» lui dit-elle enfin. Avez-VOUS quelque chose.-1
La soeur inclina sur la malade sa tête voilée et dit d'une voix qui tremblait d'émotion :
Si j'ai pleuré, ma chère enfant, croyezmoi, ce sont des larmes de joie. J'ai appris quelque chose qui m'a fait un bien grand plaisir, quelque chose qui va vous rendre aussi très heureuse, avant que vous alliez voir le bon Dieu.
Le sang- se porta à la figure et au front de la pauvre Augustine qui devint écarlate. Mon père ! s'écria-t-elle, puis elle s'arrêta, luttant entre la crainte et l'espérance.
Oui, au sujet de votre père, poursuivit doucement la novice, je le connais bien et je sais que loin de vous avoir oubliée comme vous le croyez, il ne sait pas même où vous êtes. Oh ! si vous saviez combien il souffre à la pensée qu'il vous a peut-être perdue pour toujours.
La visage d'Augustine changea rapidement ; d'écarlate qu'il était, il se couvrit d'une pâleur de mort. En êtes-vous certaine ? demanda-t-elle avec effort ! oh ! pour l'amour de Dieu dites-moi si vous en êtes certaine.
Très certaine, reprit la religieuse. Il est parti pour Malte avec son régiment à peu près dans le temps où vous êtes arrivée dans la maison. Ainsi votre lettre ne lui est jamais parvenue. Mais il n'y a encore que deux jours je recevais de votre soeur une lettre ou, en me parlant de votre père, elle disait : Il n'a jamais souri de bon coeur depuis la disparition de la pauvre Henriette.
Ma soeur, dites-vous !... — Alors vous êtes donc Lucie Neville !.. O mère, ditesmoi ce que tout cela veut dire, car je ne comprends plus rien.
Veut dire, ma chère enfant ! cela veut dire la même chose toujours, chose ancienne et pourtant toujours nouvelle, l'amour immortel de Dieu. Vous dites qu'un jour vous 1 avez oublié, mais lui jamais, non jamais pas même pour un instant, ne vous a oubliée. Ses yeux de Bon Pasteur sont sont demeurés fixés sur vous, ses pas se attachés aux vôtres dans les déserts où vous vous étiez égarée, et dans ses bras divins il vous a ramené au bercail. Et s'il a permis, "pendant deux années, cet abandon apparent de votre père, n'était-ce pas, chère enfant, parce qu'il voulait que votre sacrifice fût complet, parce qu'il était jaloux de votre bonheur futur et qu'il souhaitait ne pas vous priver de la moindre parcelle de cette joie et de ce'te gloire qu'il vous réserve dan > l'éternité? Car si vous étiez retournée chez vous au temps où vous le vouliez, vous auriez pu vous sauver sans doute, mais il vous aurait fallu affronter encore une fois les dangers du monde et vous n'auriez jamais été Madeleine. Vous n'auriez pas pleuré comme elle, vous n'auriez pas comme elle fait pénitence, et ainsi
vous n'auriez pas acquis de droit à sa récompense, son incomparable récompense aux pieds de Jésus.
Augustine ne put pas répondre. Elle versait ces larmes de reconnaissance et d'amour que Dieu donne quelquefois, quoique rarement, à sa créature de verser.
Voulez-vous dire le Te Deum, chère mère, dit-elle, quand elle put articuler quelques mots; pour moi je suis muette de bonheur.
La jeune Mère s'empressa d'accéder à sa demande et, quand le saint cantique fut terminé, Augustine reprit avec anxiété:
Mais vous dites qu'il est à Malte; je puis être morte avant qu'il reçoive ma lettre.
Ayez confiance, mon enfant ! Dieu, qui a déjà tant fait pour vous, vous accordera encore sans doute de pouvoir mourir avec le pardon et la bénédiction de votre père ici-bas. D'ailleurs notre télégramme lui parviendra dans quelques heures et, si je le connais bien, il ne perdra pas un moment pour se mettre en route.
Le médecin dit que je puis vivre encore une semaine ou deux, dit Augustine en calculant: je crois qu'il y a suffisamment du temps pour qu'il vienne.
Plus que suffisamment, reprit la maîtresse. En attendant vous aurez tout le loisir de vous préparer à vos derniers voeux, car nous ne voulons pas que vous nous quittiez sans avoir fait votre sacrifice complet.
C'est aussi ce que m'a dit mère Marie de St-Yineent, un moment avant que vous arriviez ; elle a ajouté que ce serait probablement le jour de votre profession.
Ce sera dans une semaine alors, reprit la jeune soeur, car je vais entrer ce soir en retraite. Mais je pourrai venir vous voir chaque jour dans la soirée l'espace d'une demi-heure. Nous pourrons ainsi jusqu'à la fin nous entr'aider mutuellement dans notre chemin vers le Divin Epoux.
Quel bonheur pour moi ! dit Augustine.
Je désirais tant de vous voir avec le coeur d'argent avant de mourir, (i)
J'espère que vous aurez ce bonheur, mon enfant. Mais pourquoi restez-vous donc ainsi toujours dans la même position ? Si vous le permettiez, je vous aiderais à vous retourner, vous devez être si fatiguée.
Merci, dit Augustine, après un moment de silence ; le médecin m'a dit de rester bien^tranquille
Mais vous paraissez si mal à l'aise, je suis certaine que je pourrais vous changer
( 1 ) Le coeur d'argent n'est porté que par les soeurs professes et leur est donné quand elles prononcent leurs voeux.
de position sans que vous en éprouviez aucun mal.
Augustine allait répondre, mais elle jeta un regard sur le crucifix suspendu au pied de son lit et resta silencieuse.
Instinctivement les yeux de la jeune Mère prirent la même direction, puis rencontrèrent ceux de la malade. Elles se comprirent. Il n'avait pas bougé Lui sur la croix ; la fixité de cette position violente avait été probablement, quoiqu'on n'y songe guère, la plus intolérable de ses souffrances physiques; elle donc, autrefois son enfant rebelle qu'il crucifiait maintenant par amour sur un lit de douleur, elle ajouterait cette souffrance volontaire à toutes les autres angoisses de la maladie. Soeur M. de Ste-Madeleine ne lui offrit plus jamais dans la suite ce soulagement et même ne fit plus allusion à ce sujet. Elle aimait son enfant spirituelle d'un amour trop véritable pour vouloir diminuer, par quelques minutes d'un bien être
inefficace, la grandeur de son bonheur futur, el elle avait pour son humilité trop de respect, pour ne pas envelopper du plus religieux silence, le sacrifice de sa chère malade. Personne autre que Soeur M. de Ste-Madeleine ne sut jamais que, si Augustine demeurait toujours immobile sur son lit de souffrance, les yeux fixés sur le crucifix, les mains croisées sur sa poitrine, c'était moins pour obéir aux ordonnances du médecin que pour ressembler davantage en toute chose à Jésus. Personne autre que Soeur M. de Ste-Madeleine ne sut que la pauvre malade eût besoin de puiser sans cesse, dans un effort héroïque de vertu, la force de demeurer ainsi dans les étreintes de la fièvre, immobile, pendant les nuits sans sommeil et les jours sans repos de la maladie, ajoutant ainsi à ses autres souffrances, celle de crucifier son corps, aussi bien que son âme, à la croix du Sauveur mourant.