LA TENTATION
" 'Slon fils, dit le Sage au livre de l'Ecclé- " siastique, toi qui te présentes pour servir " Dieu, demeure ferme dans la justice et " dans la sainteté, et prépare ton âme à la " tentation."
Tout en appréciant les moyens de salut qui ont été énumérés plus haut, il ne faut pas croire, de prime abord, à l'impeccabilité dans l'asile du Bon- Pasteur. Oh ! non. Sous ce toit béni, comme au grand air du monde, l'ennemi du salut parvient quelquefois, et les tentations n'y sont pas inconnues. Sur plus de cinquante pénitentes passées par l'Hospice, il n'en est pas une qui n'ait eu à soiitenir les combats les plus terribles, les tempêtes les plus violentes ; et ce n'est qu'à ces épreuves qu'on a pu reconnaître celles qui devaient persévérer.
Le grande tentation, celle qui doit conduire à toutes les autres, c'est le désir de quitter la maison. On a vu surtout, les premières années de l'Hospice, des actes d'un courage admirable, chez certaines pénitentes bien déterminées à ne point abandonner leur retraite. Quelques détails sur ces restes de misères nous feront voir combien il est difficile parfois, aux bonnes Sœurs, d'obtenir le beau succès qui couronne leur œuvre si méritoire.
Une jeune pénitente vint un jour trouver la Supérieure et lui dit:
"Ma Mère, je suis tentée de sortir ; "mais je souhaite ardemment ne pas " succomber. Quand cette tentation " survient je serais capable de me lan- " cer du troisième étage, et n'importe " par ouille issue ! Ces attaques si "violentes se manifestent par une vive "impatience... Eh bien! quand vous " me verrez dans cette triste disposi- " tion, ayez donc la charité de me " faire attacher ; je prends la résolu- " tion de me souvenir de ma bonne " volonté d'aujourd'hui, car je veux " vaincre à tout prix."
Elle fut écoutée: à la première Violence qu'on aperçut, an la lia selon son désir ; et satan, honteux de sa défaite, prit la fuite. Une autre de ces infortunées faisait à la Supérieure le récit d'une semblable tentation, qui
se réitérait à chaque instant ; et, comme ordinairement en pareil cas, la pauvre affligée reçut les avis et les encouragements que nécessitait son
pénible état. Mais au lieu d'être chassée, la tentation revint plus persistante que jamais. Que fit donc la malheureuse pénitente ? Elle prépara un paquet de ses vêtements, manteau, chapeau, chaussures, puis l'instant d'après, elle se présenta devant la Supérieure, en lui disant : "Ma Mère, " veuillez donner ce paquet à la pre- " mière pauvre venue, sinon je le jette " à la rue. Quand il me sera impos- " sible de succomber à la tentation de " partir, alors je saurai résister." Elle avait vaincu ! ! ! Quelle victoire! !
C'était bien là le guerrier qui brûle ses vaisseaux, pour se mettre dans la nécessité ou de vaincre, ou de mourir ! Il est si dur de combattre contre soimême! Le bras qui frappe alors est si proche parent du cœur qui prescrit et reçoit les coups !
Revenons à Céline, et disons qu'elle n'échappa pas à cette tentation commune à toutes les autres pénitentes.
Cependant comme elle avait un grand respect pour la Supérieure, elle se sentait incapable de partir malgré sa volonté. Le tentateur, au fait de cette faiblesse, lui suggéra un expédient dont elle se servit malheureusement trop bien. Céline, se jeta à la désobéissance : et pendant quelques jours, ses maîtresses ne purent trouver le moyen de lui faire observer le règlement de la maison. Elle alla même, un jour, juqu'à être la cause d'un grand désordre dans la salle, par des colères feintes ou réelles, et finit par porter des coups violents à une de ses compagnes. Ce stratagème était imag'iné pour forcer la Supérieure à la chasser de l'asile ; Céline elle-même en fit l'aveu dans la suite. Le conseil délibéra donc sur ce qu'il était prudent de faire en pareille circonstance. "Mieux
" vaudrait peut-être éloigner ce sujet •" de l'Hospice, tout en travaillant, par " d'autres moyens, au salut de son " âme ? ..."
Telle était la pensée des bonnes Sœurs, si fières de leur jeune convertie, avant ces jours d'épreuves. En attendant une décision, Céline fut séquestrée, et l'on fit venir à l'Hospice le Prêtre dont il est question plus haut, avec l'espoir qu'il serait encore l'instrument dont Dieu se servirait pour ramener au sentiment du devoir, l'âme qui cherchait à s'en écarter.
C'est encore lui qui va raconter le succès de son voyage : "Me transportant au Bon-Pasteur, j'appris, .non "sans chagrin, la conduite repréhen- " sible de Céline. Je la fis venir pour " tenter un dernier effort. En parais- " saut devant moi elle tomba à " genoux; mais, contre son ordinaire, " pas une larme ne vint manifester son •" repentir. Je sentis alors qu'il y '• avait un projet arrêté chez elle, et "' qu'en conséquence, il fallait frapper •' un grand coup. Je lui fis une ré- •• primande des plus sévères sur son " passé et son présent, lui montrant •' l'extrême danger de son avenir. Je " lui rappelai la miséricorde de Dieu " à son égard, miséricorde dont elle " abusait si indignement et dont elle •• aurait à rendre un compte rigoureux. •• Je dévoilai devant ses yeux la
••' longue liste des bienfaits du Sei- "" gneur, grâces qu'elle allait fouler à "ses pieds, si elle continuait cette vie "de rébellion et de péché. Enfin je ■■ )a conduisis à la salle commune des " pénitentes : et la faisant mettre à oux, i' lui ordonnai de demander '• pardon aux maîtresses qu'elle avait •• eontristées. et aux pénitentes qui
'• avaient été scandalisées de sa mau- " vaise conduite, 'l'ont cela terminé, je •■ lui annonçai, en présence de ses com- '• pagnes, qu'on allait procède]- à un " sérieux examen sur cette affaire,
" qu'on ne (.retendait pas voir se reiiou- •• vêler à l'avenir.'' ''es dernières
paroles, dites à dessein, et qui lais-
saient un doute sur la possibilité de séjourner dans la maison, déterminèrent une scène des plus déchirantes; et j'avoue qu'il me fallut refouler toute espèce de sensibilité apparente pour y tenir un quart d'heure. A cette idée que Céline pouvait être renvoyée, toutes les pénitentes se jetèrent à mes pieds, pour implorer son pardon ! Toutes s'offrirent à faire une forte pénitence pour le lui mériter. L'une voulait coucher sur le plancher pendant une semaine ; l'autre jeûner au pain et à l'eau pendant un mois ; une troisième garder un silence absolu le temps qu'on l'exigerait ; pas une qui n'offrit son contingent de générosité, en faveur de la coupable. "Si elle part, disaient- ■' elles, tout est perdu ! Son baptême, " sa communion, sa confirmation, tout "est perdu et perdu sans ressource!" On se figure aisément qu'une pareille démonstration se termina par une absolution sans appel. Ce fut la Supérieure qui eut le dernier mot et il fut solennel! "Céline, ma fille chérie, " en la relevant avec bonté, et la con- " duisant à sa place, je vous rends "vos droits! restez avec nous! vous "n'aurez aucune punition! Pour vous " nos pénitentes, remarquez bien ceci, " ajouta-t-elle: Si quelqu'une de vous " avait l'audace de rappeler à Céline " un seul mot de ce qui vient de se " passer aujourd'hui, c'est à celle-là " que je réserve une pénitence qu'elle "n'oublira de sa vie : c'est un pardon "sans ressouvenir ! ! !"
Cet acte d'entière miséricorde, sans mélange de punition, dompta le caractère de Céline, comme elle dit ellemême. T. à. vinrent se briser son orgueil, son emportement, ses violences.
Ce fut sa dernière tentation sérieuse; depuis lors sa conversion fut parfaite.
Pauvre enfant! elle venait d'expérimenter toute la vérité de ces !
de l'Imitation: "Il n'y a point d'ordre Si saint, ni de lieu si retiré, où les tentations et les adversités ne se trouvent."