‹ Céline, ou Une autre Madeleine à l'asile du Bon-Pasteur de QuébecChapitre 7 sur 23 · SA MALADIE · texte numérisé non relu

SA MALADIE

" Demandez, je vous en conjure, au Sacré- " Cœur de Jésus qn'il m'accorde la grâce de " mourir avec lui, sur la croix, pauvre, incon~ •' nue, méprisée, oubliée de toutes les créa- " tures, accablée de toutes sortes de souffran- " ces, selon son choix et son désir et non du "mien." (Bienheureuse Marguerite Marie.)

Malgré les quelques misères que l'on vient de raconter, Céline, dès qu'elle eut fait sa première Communion, avait gagné l'entière confiance de ses Supérieures. Aussi lui avait-on confié lesnin et l'instruction d'une jeune protestante, nouvellement admise, et qui demandait à se faire catholique. Bien que malade d'une consomption qui s'était déclarée quelques jours après sa terrible tentation, Céline s'acquitta de sa tâche de catéchiste, avec toute l'attention d'une mère, et tout le zèle d'une nouvelle convertie. Son succès fut d'autant, plus fructueux qu'elle avait passé, ellemême, par toutes les voies de sa néophyte, et que sa propre expérience lui dictait tout ce qu'il fallait dire pour arriver au but.

Un jour que sa préparante avait fait une faute très grave et qui demandait une punition exemplaire, on menaça de refuser le pardon à la coupable, épreuve autant pour Céline que pour sa protégée. Ce fut donc elle, Céline, qui se chargea d'être l'avocat de l'accusée, et la cause devait se plaider en présence du Prêtre cité précédemment.

Voici comment procéda Céline :

Voulez-vous me dire une chose, Monsieur ? Ayez-vous "compté combien " de fois N. S. J'sus-Christ a dit qu'il " fa.ut pardonner ? Quoi ! Vous ne " voulez pas accoi-der le pardon à une " première faute ? Ne vous souvient-il " pas d'avoir pardonné à la pauvre " Céline, bien plus coupable que cclle- '' ci ? Il y a une chose que vous " oubliez, vous autres qui avez été " toujours catholiques : c'est que les " protestants n'ont pas comme vous, " les moyens de repousser une tentation. Et comment voulez-vous que " cette malheureuse enfant fasse

" quelaue bien ? Son âme n'a pas été '' purifiée dans les eaux du Baptême ! " elle est encore coupable du péché

" originel et de tous ceux qu'elle y a ajoutés : elle ne reçoit aucun sacre- '• ment, elle n'appartient pas à Dieu ! ("est le démon qui est son maître ! " Où donc lui trouvez-vous les grâces nécessaires pour ne pas tomber plus " souvent qu'elle ne fait ? Oh ! Céline le sait bien, elle qui a eu le mal- " heur de vivre protestante jusqu'à des " jours voisins de nous ! Hélas ! oui, " elle sait beacoup trop, mon Dieu ! " quels crimes on peut commettre sans la grâce du Baptême, sans le secours " de Marie qu'on ne connaît pas dans " le protestantisme." Le juge n'y tenait plus ! la cause était gagnée !

Le Prêtre garantit comme propriété de Céline, au moins le fond de ces raisons si convaincantes ; encore y manque t-il l'énergie de son expression et l'originalité de son demi-français tout mélangé d'anglicismes.

Cependant, la maladie, déclarée dans la circonstance relatée ailleurs, faisait des progrès assez lents. Cette consomption traîna quinze mois à peu près, et jusqu'à son dernier soupir, Céline fut fidèle à sa mission d'évangéliser sa petite protégée. Huit jours avant sa mort, elle la faisait approcher de son lit pour lui donner des conseils ou la reprendre si elle était tombée dans quelques fautes.

Durant cette longue suite de mois passés dans les souffrances, Céline conserva une patience inaltérable, malgré sa nature portée à la colàre, avant son baptisé, comme ellf* le flisait. Jamais une plainte, jamais un murmure sur ses douleurs, sur la nourriture, sur aucune de ces choses qui rendent la pauvre malade si irascible.

Elle passait ses nuits à tousser et à expectorer.

" Céline, lui disait-on un jour, que " faites-vous durant ces longues nuits " d'insomnie ? ne vous ennuyez-vous

"" pas ainsi sans repos, sans sommeil?— Je " prépare ma mort d'avance, répondit- '' elle avec un aimable sourire. A neuf " heures, temps du coucher, j'invite " mon ange gardien à veiller avec moi: " nous nous renfermons dans les plaies " de Notre Seigneur pour jusqu'au " lendemain ; puis, de cette sorte, tous i /"" les battements de mon cœur, toutes •' mes faussées, tous nies crachés sont "pour le bon Dieu ! C'est lui qui souffre " avec moi ! C'est lui aussi qui " soulage mes douleurs."

Sur les dernières semaines de sa vie, on découvrit chez elle une pieuse industrie pour augmenter ses pénitences.

On s'aperçut qu'elle trouvait moyen de déranger la paille de son lit, en sorte que son pauvre corps, déjà demisquelette, reposait sur le dure; pratique qu'on jugea sagement à propos de lui •interdire.

Elle eut une grande confusion d'avoir été surprise en cette sainte extravagance ; mais elle obéit avec simplicité aux ordres de ses Supérieures, où sa ferveur et sa résignation parurent d'une manière frappante.

La lettre qui va suivre a été composée par elle-même, lorsque ie médecin eut déclaré la maladie mctellc. Cette lettre, datée de ses derniers jours, est pour son père qu'elle n'iviit j'.mais cessé d'aimer et de chérir, comme on va le voir dans ses proj.ivs expressions.

"Québec, octobre 1854.

" Au plus cher et au plus tendre des pères,

"C'est de son lit de douleurs que votre indigne enfant, autrefois votre fille bien-aimée, se permet de vous adresser quelques lignes. Je le fais, cher papa, parce que je crois de mon devoir, avant de quitter cette vallée de larmes, de vous faire connaître mon bonheur présent. Oui, après tous mes égarements, j'ai trouvé un lieu de repos, j'ai pris Je joug du Seigneur, et je trouve le fardeau bien léger, pendant que les chaînes du péché étaient si pesantes ! Bien cher

papa, votre enfant prodigue vient se jeter à vos pieds pour vous demander un pardon qu'elle ose espérer, malgré tout le mal qu'elle a fait à votre cœur paternel. Je suis flans [a ferme croyice qu e mon l'ère du ciel m'a déjà

pardonnée ; car c'est par l'intercession

de sa divine Mère que j'ai sollicité ma grâce, et qu'il ne fut jamais dit qu'au-

cun de ceux qui ont eu recours à elle ait été abandonné.

"Cher papa, je sais que ces quelques paroles doivent vous paraître bien étranges ; mais expliquons-nous: votre enfant n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était autrefois, je suis "catholique romaine."

Pardon, cher papa, pardon pour la démarche que j'ai dû faire sans votre avis ! Mais je suis assurée que si vous eussiez été ici, et qu'on vous eut raconté une partie de mon histoire, vous n'auriez pas réprouvé ma manière d'agir, mais qu,. vous auriez, le premier, pris part à mon bonheur. Avant de changer de religion, soyez certain que je me suis convaincue que ce n'est que dans la foi catholique que l'on trouve la paix que le monde ne donne pas, mais qui vient de Dieu et sa sainte épouse, la Sainte Eglise ; cette paix véritable qui fait mépriser les vanités, les honneurs et les richesses de ce monde trompeur. Tous ces biens temporels passent au moment de la mort, parce que tout cela était pour la satisfaction du corps. Pour l'âme, elle s'en ira paraître au jugement suprême de Dieu avec ses bonnes œuvres ou ses mauvaises actions, pour être récompensée ou punie selon ses mérites. 0 affreux tourments! 0 flammes plus affreuses encore, qui n'auront jamais de fin, qui dureront aussi longtemps que Dieu sera Dieu ! ( as long as God is God ) Quel sujet de méditation pour un pauvre pécheur !

" J'avais essayé plusieurs fois de me convertir et d'abondonner mes désordres, chez mon oncle, où je restais, et à l'asile protestant de la Magdeleine à Montréal ; mais c'était en vain ; je demeurais la même. Enfin le bon Pasteur vint à moi h -sque j'étais la plus délaissée, et me pO*rt«l sur .es épaules à son bercail. Là, je devins enfoui '■>• •• Dieu et héritière du royaume du ciel en recevant le Saint Baptême. 0 papa, qu'il est délicieux (le (router les douceurs de la grâce de Jésus-Christ qui a donné sa vie pour nous ! Cher papa, je suis trop faible pour continuer à vous parler comme je le voudrais sur cette matière. Mais c'est votre fille mourante qui vient vous conjurer d'ouvrir à la lumière et à la grâce vos yeux et votre cœur qui ont vieilli dans l'erreur, et de penser que je pars bientôt pour aller vous attendre dans une autre vie.

"Oh ! quel surcroit à mon bonheur présent, si du moins en mourant si jeune, je pouvais croire qu'il me sera donné de jouir dans le ciel de la compagnie de mes bons et tendres parents, après en avoir été si longtemps séparée. Mais aussi quel chagrin pour mon cœur si malade, de laisser ce monde avec la pensée de ne les jamais revoir dans l'autre. Oh! non, mon espérance est toute entière en l'intercession de la Bienheureuse Vierge que je prie avec ferveur pour votre conversion. Et je puis certaine de l'obtenir, parce que j'ai l'espoir que vous invoquerez cette bonne Mère, afin qu'elle intercède pour vous auprès de son divin Fils. Impossible d'aller plus loin! je ne suis plus capable! ! !...

" Je demande pardon à tous mes parents du déshonneur que j'ai causé a la famille par ma mauvaise conduite.

Oh ! cher papa, ils sont heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ! Moi je meurs de la sorte. Je ne manque de rien comme chrétienne. A la place du meilleur des pères selon la nature.

j'ai ici le plus tendre des Pères en

Jésus-Christ. C'est à ce bon Père après Dieu que je dois ma conversion.

Je n'en finirais point, s'il me fallait dire tout ce que je lui dois. J'avais perdu, bien jeune, ma bonne maman ; mais Dieu m'a donné ici une mère si teindre pour moi, que je n'ai point d'expression pour parler du bien qu'elle m'a fait. J'ai donc tout ce qu'on peut désirer sur la terre.

" Cher papa, j'ai encore une grâce à vous demander, et c'est la dernière, car je ne vivrai plus quand vous recevrez cette lettre. Cette faveur, ce serait, si l'occasion s'en présente jamais, de vouloir bien faire une visite à ce Père et à cette Mère dont je viens de vous parler, pour les remercier du soin qu'ils ont prodigué à votre enfant, lorsqu'elle était égarée et abandonnée.

"Adieu cher papa, adieu pour toujours !

" Je demeure votre désobéissante, mais repentante fille,"

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