LE DOMESTIQUE
M. de Bressac.
HENRI, entrant.
Bonsoir, toi.
Rebonsoir... et assieds-toi... chauffetoi... tu dois être gelé.
HENRI
Veux tu me laisser tranquille... je
n'ai pas froid du tout. (Un temps. — Regar-
dant autour de lui.) Eh Hiais ! eh mais ! très chic ! très gentil chez toi.
RENÉ
Blagueur !
HENRI
Je ne blague pas... tout cela est fort bien arrangé.
RENÉ
C'est l'ouvrage de ma femme.
Eh bien, je te félicite... elle a du
goût. (S'arrétant devant un portrait.) Oh! la jolie tête... des yeux qui sont d'un...
RENÉ
C'est ma femme!
HENRI
Oh! pardon.
Il n'y a pas de mal.
HENRI
Brigand! tu ne t'embêtes pas, toi!
RENÉ
Tu sais... ça dépend des jours.
HENRI, lui frappant sur l'épaule.
Ce sacré Mareuil... Si je m'attendais à te retrouver, par exemple.
RENÉ
Et moi donc!
HENRI, le regardant.
C'est extraordinaire! tu n'as presque pas changé... tu es le môme qu'au collège.
RENÉ
Vrai?
HENRI
Et si tu n'avais pas vieilli et engraissé... 11 y a longtemps que tu es marié?
RENÉ
Quatre ans !
Et tu ne fais rien de tes dix doigts, naturellement?
Je n'en fais rien.
HENRI
Riche, alors?
RENÉ
Assez, ma foi, oui.
IIEXRI.
Veinard! Alors, lu es content?
RENÉ
Entre nous, oui et non.
HENRI
Ah!
RENÉ
Gabrielle possède un cœur d'or, certes; mais elle a un caractère... Oh!
mais un de ces caractères, je ne te dis
que ça! De plus elle est d'une nervosité...
HENRI
Tais-toi donc, c'est charmant, les femmes nerveuses.
Tu crois cela, toi?
HENRI
Tu n'y connais rien.
RENÉ
Et puis, pendant que j'y pense, je te préviens : ne sois pas étonné si Gabrielle est très libre avec toi.
HENRI
C'est entendu.*
RENÉ
Ge n'est pas de sa faute... G'est la
faute de sa mère... Elle a été élevée à l'américaine, alors...
HENRI
C'est une Française?
RENÉ
Naturellement! (Un temps.) Et puis, si tu veux me faire un gros plaisir, tu ne parleras pas bals, théâtres, soirées, etc.. hein?
HENRI
Pourquoi?
Parce qu'elle adore sortir le soir... et moi, ça m'assomme !
HENRI
Bourgeois, va!
RENÉ
Non, marié!
HENRI
Tu es peut-être jaloux?
RENÉ
Moi?
HENRI
Ah! j'ai mis le doigt sur la plaie... tu es jaloux.
RENÉ
Pas du tout! D'ailleurs, avec Gabrielle je suis tranquille, c'est l'honnêteté même.
HENRI
Ah! ah!
RENÉ
D'abord, elle est très dévote... C'est une garantie, ça, tu sais.
Ah! elle est dévote?
C'est drôle, hein?
HENRI
Non, pour les femmes, c'est toujours une occupation... autant qu'elles fassent cela qu'autre chose : et puis, ça fait marcher le commerce : chapeaux, toilettes et le reste...
RENÉ
Malheureusement... C'est là le côté ennuyeux.
HENRI
Et des enfants... combien en as-tu?
trois, quatre, cinq?
RENE, se lève.
Pourquoi pas douze?... Non, je n'ai qu'une petite fille de seize mois.
HENRI
Jolie?
RENÉ
Faut jamais demander cela à un père, voyons!... le portrait de sa mère.
Ça vaut mieux pour elle.
RENÉ
C'est gentil ce que tu dis là!
HENRI, se lève.
Pas besoin de te froisser ni de faire un nez comme cela!... Entre nous, c'est une chance qu'elle ressemble à sa mère... Tu n'es pas laid, c'est certain; on ne peut pas direr que tu es laid... mais enfin, tu n'es pas beau... beau, il y a mieux que toi... on dirait que tu commences à to déplumer.
CELLES QU'ON RESPECTE 35 RENÉ, très sérieux.
J'ai eu la fièvre typhoïde.
HENRI
Connu : tous les gens qui deviennent chauves de bonne heure disent qu'ils ont eu la fièvre typhoïde... C'est leur excuse.
RENÉ
Es-tu assez resté le môme, toi?
HENRI
Comme tu vois... on se conserve, toujours bon pied, bon œil.
RENÉ
Tu dois t'en payer des petites fêtes, hein?
Gros curieux! regarde-toi un peu...
tu en as plein la bouche quand tu dis ça!
RENÉ
Tu as une maîtresse?
HENRI
Et toi?
RENÉ
Tu es bêle... je suis marié.
HENRI
Raison de plus.
RENÉ
C'est vrai que si je voulais...
HENRI
Moi, j'en ai une... une seule pour le moment.
RENÉ
Gentille?
HENRI
Elle plaît aux autres... Alors c'est qu'elle n'est pas mal.
C'est une femme connue?
HENRI
Enfant!... une femme connue, c'est bon pour ceux qui débutent... non, c'est une charmante petite fille, pas cher, pas exigeante, désintéressée en un mot.
RENÉ
C'est l'essentiel, hein?
HENRI
C'est tout !
RENÉ
îl y a longtemps que tu es avec elle?
Trois ans.
RENÉ
Eh! ça compte!..
HENRI
Ça compte tellement que j'en ai assez! .
RENÉ, remuant ses jambes.
Trois ans de fidélité, c'est de trop, hein?
HENRI> après l'avoir regardé un instant.
Je ne me rappelle plus si tu étais si malin que ça au collège.
RENÉ
Parce que?
HENRI
Alors, tu te figures que je suis resté
trois ans sans... tu n'es pas fou!... Ne remue donc pas ta jambe comme ça...
RENÉ
Elle demeure avec toi?
HENRI-
Hélas! en voilà une boulette que j'ai faite, tiens...
RENÉ
Elle a la clef?
HENRI
Elle a les clefs... il y en a deux... j'ai un verrou de sûreté : c'est navrant !
moi qui adore le changement ! Voilà trois ans que je me demande comment je vais m'y prendre pour la quitter ! Je ne trouve rien, je n'ai aucun grief contre elle... (Uu temps.) Ainsi, j'ai été très
malade, il y a un an... Eh bien... saistu ce qu'elle a fait?
RENÉ
Elle est tombée malade aussi?
HENRI
Du tout, elle m'a soigné comme un ange, jour et nuit.
RENÉ
C'est peut-être que tu avais une maladie qu'on ne pouvait pas attraper.
HENRI
Qu'est-ce qui t'a dit ça?
RENÉ
Personne... je te le demande.
HENRI
J'avais une angine... et couenneuse,
tu entends: couenneuse... c'est grave, ça!
KENÉ, il remue ses jambes.
Alors, c'est gentil de sa part.
HENRI
Elle se met en quatre pour me faire plaisir. Quand j'ai des ennuis — et j'en ai souvent — elle essaie de me distraire... et c^est pas facile.
RENÉ
Allons donc!
HENRI
Quoi, allons donc! Je te répète que c'est pas facile... Ne remue donc pas ta jambe comme ça, sacredié, tu me donnes mal au cœur.
RENÉ
Bon î bon !
Quand je ne veux pas sorLir avec elle, le soir... sais-tu ce qu'elle fait?
RENÉ
Elle se couche.
HENRI
Pas le moins du monde... Elle me brode des tapisseries pour me faire des dessus de chaise.
RENÉ
C'est une perle alors.
HENRI
Absolument ! (S'emportant.) Et puis, en voilà assez... tu ne vas pas me gâter ma soirée ! Nous pouvons parler d'autre chose, ce me semble?
Qu'est-ce qui te prend ?
Chaque fois que je cause avec quelqu'un de ma maîtresse c'est la même chanson... On me répond toujours et invariablement ce que tu viens de me dire, (ii se lève.) Mais, c'est une perle... et patati et [patata... C'est assommant.
RENÉ
Tu n'as qu'à ne pas citer ses qualités, c'est bien simple.
HENRI
Avec ça, j'ai des ennuis d'argent.
RENÉ
La dame de pique, hein ?
HENRI
Je déteste les cartes.
Ah! tant mieux pour toi.
HENRI
Mais, j^'adore les courses... et elles me coûtent chaud.
Tu n'as donc pas de renseignements ?
HENRI
J'en ai de trop... C'est bien pour cela...
RENÉ, se lève.
Moi, je trouve ce jeu-là encore plus ridicule que l'autre.
HENRI
Parce que tu n'aimes pas les chevaux... Sans ça»..
Si c'est pour les chevaux, farceur...
tu peux y aller sans jouer.
HENRI
Enfin, c'est mon faible... qui n^a pas son faible? Tu as ton faible, toi?
RENÉ
Parbleu î tout comme un autre!
HENRI
Et c'est?
RENÉ
Chtt !
Qu'est-ce qu'il y a?
RENÉ
Parce que ma femme a cela en horreur... la bicyclette !
Non!... Ah! mon pauvre ami!... toi aussi?
RENÉ
Si tu en goûtais, tu ne ferais plus
que ça .... (Gabrlelle entre par la gauche.) Ma
femme!