‹ Celles qu'on respecte; comédie en trois actesChapitre 3 sur 24 · LE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LE DOMESTIQUE

M. de Bressac.

HENRI, entrant.

Bonsoir, toi.

Rebonsoir... et assieds-toi... chauffetoi... tu dois être gelé.

HENRI

Veux tu me laisser tranquille... je

n'ai pas froid du tout. (Un temps. — Regar-

dant autour de lui.) Eh Hiais ! eh mais ! très chic ! très gentil chez toi.

RENÉ

Blagueur !

HENRI

Je ne blague pas... tout cela est fort bien arrangé.

RENÉ

C'est l'ouvrage de ma femme.

Eh bien, je te félicite... elle a du

goût. (S'arrétant devant un portrait.) Oh! la jolie tête... des yeux qui sont d'un...

RENÉ

C'est ma femme!

HENRI

Oh! pardon.

Il n'y a pas de mal.

HENRI

Brigand! tu ne t'embêtes pas, toi!

RENÉ

Tu sais... ça dépend des jours.

HENRI, lui frappant sur l'épaule.

Ce sacré Mareuil... Si je m'attendais à te retrouver, par exemple.

RENÉ

Et moi donc!

HENRI, le regardant.

C'est extraordinaire! tu n'as presque pas changé... tu es le môme qu'au collège.

RENÉ

Vrai?

HENRI

Et si tu n'avais pas vieilli et engraissé... 11 y a longtemps que tu es marié?

RENÉ

Quatre ans !

Et tu ne fais rien de tes dix doigts, naturellement?

Je n'en fais rien.

HENRI

Riche, alors?

RENÉ

Assez, ma foi, oui.

IIEXRI.

Veinard! Alors, lu es content?

RENÉ

Entre nous, oui et non.

HENRI

Ah!

RENÉ

Gabrielle possède un cœur d'or, certes; mais elle a un caractère... Oh!

mais un de ces caractères, je ne te dis

que ça! De plus elle est d'une nervosité...

HENRI

Tais-toi donc, c'est charmant, les femmes nerveuses.

Tu crois cela, toi?

HENRI

Tu n'y connais rien.

RENÉ

Et puis, pendant que j'y pense, je te préviens : ne sois pas étonné si Gabrielle est très libre avec toi.

HENRI

C'est entendu.*

RENÉ

Ge n'est pas de sa faute... G'est la

faute de sa mère... Elle a été élevée à l'américaine, alors...

HENRI

C'est une Française?

RENÉ

Naturellement! (Un temps.) Et puis, si tu veux me faire un gros plaisir, tu ne parleras pas bals, théâtres, soirées, etc.. hein?

HENRI

Pourquoi?

Parce qu'elle adore sortir le soir... et moi, ça m'assomme !

HENRI

Bourgeois, va!

RENÉ

Non, marié!

HENRI

Tu es peut-être jaloux?

RENÉ

Moi?

HENRI

Ah! j'ai mis le doigt sur la plaie... tu es jaloux.

RENÉ

Pas du tout! D'ailleurs, avec Gabrielle je suis tranquille, c'est l'honnêteté même.

HENRI

Ah! ah!

RENÉ

D'abord, elle est très dévote... C'est une garantie, ça, tu sais.

Ah! elle est dévote?

C'est drôle, hein?

HENRI

Non, pour les femmes, c'est toujours une occupation... autant qu'elles fassent cela qu'autre chose : et puis, ça fait marcher le commerce : chapeaux, toilettes et le reste...

RENÉ

Malheureusement... C'est là le côté ennuyeux.

HENRI

Et des enfants... combien en as-tu?

trois, quatre, cinq?

RENE, se lève.

Pourquoi pas douze?... Non, je n'ai qu'une petite fille de seize mois.

HENRI

Jolie?

RENÉ

Faut jamais demander cela à un père, voyons!... le portrait de sa mère.

Ça vaut mieux pour elle.

RENÉ

C'est gentil ce que tu dis là!

HENRI, se lève.

Pas besoin de te froisser ni de faire un nez comme cela!... Entre nous, c'est une chance qu'elle ressemble à sa mère... Tu n'es pas laid, c'est certain; on ne peut pas direr que tu es laid... mais enfin, tu n'es pas beau... beau, il y a mieux que toi... on dirait que tu commences à to déplumer.

CELLES QU'ON RESPECTE 35 RENÉ, très sérieux.

J'ai eu la fièvre typhoïde.

HENRI

Connu : tous les gens qui deviennent chauves de bonne heure disent qu'ils ont eu la fièvre typhoïde... C'est leur excuse.

RENÉ

Es-tu assez resté le môme, toi?

HENRI

Comme tu vois... on se conserve, toujours bon pied, bon œil.

RENÉ

Tu dois t'en payer des petites fêtes, hein?

Gros curieux! regarde-toi un peu...

tu en as plein la bouche quand tu dis ça!

RENÉ

Tu as une maîtresse?

HENRI

Et toi?

RENÉ

Tu es bêle... je suis marié.

HENRI

Raison de plus.

RENÉ

C'est vrai que si je voulais...

HENRI

Moi, j'en ai une... une seule pour le moment.

RENÉ

Gentille?

HENRI

Elle plaît aux autres... Alors c'est qu'elle n'est pas mal.

C'est une femme connue?

HENRI

Enfant!... une femme connue, c'est bon pour ceux qui débutent... non, c'est une charmante petite fille, pas cher, pas exigeante, désintéressée en un mot.

RENÉ

C'est l'essentiel, hein?

HENRI

C'est tout !

RENÉ

îl y a longtemps que tu es avec elle?

Trois ans.

RENÉ

Eh! ça compte!..

HENRI

Ça compte tellement que j'en ai assez! .

RENÉ, remuant ses jambes.

Trois ans de fidélité, c'est de trop, hein?

HENRI> après l'avoir regardé un instant.

Je ne me rappelle plus si tu étais si malin que ça au collège.

RENÉ

Parce que?

HENRI

Alors, tu te figures que je suis resté

trois ans sans... tu n'es pas fou!... Ne remue donc pas ta jambe comme ça...

RENÉ

Elle demeure avec toi?

HENRI-

Hélas! en voilà une boulette que j'ai faite, tiens...

RENÉ

Elle a la clef?

HENRI

Elle a les clefs... il y en a deux... j'ai un verrou de sûreté : c'est navrant !

moi qui adore le changement ! Voilà trois ans que je me demande comment je vais m'y prendre pour la quitter ! Je ne trouve rien, je n'ai aucun grief contre elle... (Uu temps.) Ainsi, j'ai été très

malade, il y a un an... Eh bien... saistu ce qu'elle a fait?

RENÉ

Elle est tombée malade aussi?

HENRI

Du tout, elle m'a soigné comme un ange, jour et nuit.

RENÉ

C'est peut-être que tu avais une maladie qu'on ne pouvait pas attraper.

HENRI

Qu'est-ce qui t'a dit ça?

RENÉ

Personne... je te le demande.

HENRI

J'avais une angine... et couenneuse,

tu entends: couenneuse... c'est grave, ça!

KENÉ, il remue ses jambes.

Alors, c'est gentil de sa part.

HENRI

Elle se met en quatre pour me faire plaisir. Quand j'ai des ennuis — et j'en ai souvent — elle essaie de me distraire... et c^est pas facile.

RENÉ

Allons donc!

HENRI

Quoi, allons donc! Je te répète que c'est pas facile... Ne remue donc pas ta jambe comme ça, sacredié, tu me donnes mal au cœur.

RENÉ

Bon î bon !

Quand je ne veux pas sorLir avec elle, le soir... sais-tu ce qu'elle fait?

RENÉ

Elle se couche.

HENRI

Pas le moins du monde... Elle me brode des tapisseries pour me faire des dessus de chaise.

RENÉ

C'est une perle alors.

HENRI

Absolument ! (S'emportant.) Et puis, en voilà assez... tu ne vas pas me gâter ma soirée ! Nous pouvons parler d'autre chose, ce me semble?

Qu'est-ce qui te prend ?

Chaque fois que je cause avec quelqu'un de ma maîtresse c'est la même chanson... On me répond toujours et invariablement ce que tu viens de me dire, (ii se lève.) Mais, c'est une perle... et patati et [patata... C'est assommant.

RENÉ

Tu n'as qu'à ne pas citer ses qualités, c'est bien simple.

HENRI

Avec ça, j'ai des ennuis d'argent.

RENÉ

La dame de pique, hein ?

HENRI

Je déteste les cartes.

Ah! tant mieux pour toi.

HENRI

Mais, j^'adore les courses... et elles me coûtent chaud.

Tu n'as donc pas de renseignements ?

HENRI

J'en ai de trop... C'est bien pour cela...

RENÉ, se lève.

Moi, je trouve ce jeu-là encore plus ridicule que l'autre.

HENRI

Parce que tu n'aimes pas les chevaux... Sans ça»..

Si c'est pour les chevaux, farceur...

tu peux y aller sans jouer.

HENRI

Enfin, c'est mon faible... qui n^a pas son faible? Tu as ton faible, toi?

RENÉ

Parbleu î tout comme un autre!

HENRI

Et c'est?

RENÉ

Chtt !

Qu'est-ce qu'il y a?

RENÉ

Parce que ma femme a cela en horreur... la bicyclette !

Non!... Ah! mon pauvre ami!... toi aussi?

RENÉ

Si tu en goûtais, tu ne ferais plus

que ça .... (Gabrlelle entre par la gauche.) Ma

femme!

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