SCÈNE V
Les Mêmes.. GABRIELLE.
RENÉ
Ma chère amie, je te présente un de mes bons camarades, M. Henri de Bres-
sac.
GABRIELLE, lui tendant la main.
Je suis enchantée, Monsieur.
HENRI
Et moi, très heureux de faire votre connaissance, Madame.
Asseyez-vous donc, je vous en prie.
Il s'assied sur une chaise entre René et Gabrielle. HENRI.
Merci !
Ils s'asseyent — Long silence. — Ils sourient tous. René remue sa jambe, Gabrielle et Henri le regardent, il s'arrête.
RENÉ
Dis donc, Gabri?...
GABRIELLE
Plaît-il?
RENÉ
Très jolie, ta robe... n'est-ce pas, Henri?
Jolie n'est pas le mot... ravissante!
GABRIELLE.1
Tu as tort de demander cela... et Monsieur est trop indulgent. . . une vieille robe de l'an dernier.
RENÉ
Comment, une vieille robe!... C'est pourtant celle qu'on t'a apportée hier.
GABRIELLE, vexée.
Tu te trompes tout à fait.
RENÉ
Mais enfin...
GABRIELLE, de même.
Je te répète que tu te trompes... Estce drôle d'insister.
Puisqu'on te dit que tu te trompes, tais-toi donc, sapristi!
GABRIELLE
Ala bonne heure, Monsieur, défendezmoi ! (Un temps.) As-tu averti que Suzanne venait dîner ?
RENÉ
Non, pas encore.
GABRIELLE
C'est une amie... une amie intime...
une femme de beaucoup d'esprit du reste.
RENÉ
Et veuve, par dessus le marché !
HENRL
Toutes les qualités alors!... Veuve!
Comme ce mot sonne bien... ne trou-
50 CELLESQU'ON RESPECTE
vez-vous pas, Madame?... Et toi, ne trouves-tu pas?
RENÉ
Veuve?... Non!
HENRI
Pour ma part, chaque fois que je l'entends, il me semble que je vois unefemme gentille, pas trop grande... jolie à croquer dans son costume tout noir, et promenant partout un petit air désolé qui lui sied à ravir.
RENÉ
Tu es bon, toi, toutes les veuves n'ont pas vingt-cinq ans... il y en a qui en ont cinquante.
HENRI
Eh bien, celles-là, je ne les vois pas, voilà tout !
Suzanne n'a aucun chagrin, elle...
Son mari s'est si mal comporté.
HENRI
Elle ne porte pas le deuil, alors?
GABRIELLE
Le demi-deuil... forcément... pour le monde.
Tenez, Madame, moi qui suis la franchise même... car je suis la franchise môme, n'est-ce pas, René?
RENÉ
Je ne sais pas... il y a si longtemps que je ne t'ai vu...
GABRIELLB.
C'est aimable, ce que tu dis là.
Aussi, c'est à vous toute seule que je raconterai ca.
GABRIELLE
C'est ça!
RENÉ, en riant.
Il est vexé ! Ah ! ah !
GABRIELLE
Je vous préviens que vous allez faire un dîner détestable.
HENRI
Je suis absolument tranquille, chère Madame, même quand il est bon... on dit toujours cela.
SOPHIE, entre par le fond. Allant à René, à mi-voix.
Il y a quelqu'un de chez Bourdierqui demande à parler à Monsieur.
CELLES QU'ON RESPECTE 53 RENÉ, se lève.
C'est bon, j'y vais.
Sophie sort.
GABRIELLE
Qu'est-ce que c'est?
RENÉ
Rien, rien... c'est pour ma bicyclette.
HENRI
Ton caoutchouc est crevé?
RENÉ
Tu l'as dit. Maintenant, conte à ma femme ton histoire, elle brûle d'impatience... Tiens, regarde-la, ma femme.
(Ea rembrassant.) N'est-ce pas qu'elle est charmante?
GABRIELLE, se défendant et avec humeur.
Reste donc tranquille, voyons!
René remonte vers le fond à droite.
HENRI
Ce qu'il y a de malheureux, c'est que Madame ne soit pas veuve.
RENÉ, en sortant.
Dis donc, toi?
Il sort.