HENRI, GABRIELLE
Long silence.
HENRI
Ne trouvez-vous pas, Madame, que c'est bizarre d'avoir rencontré René comme ça, après des années?
GABRIELLE
Si! (Long silence.) Vous éticz dcuX boUS
camarades au collège?
HENRI
Oui, nous ne nous sommes brouillés qu'une seule fois, je crois.
GABRIELLE
Ah! pourquoi?
HENRI
Ma foi, je ne me souviens plus... Je ne me rappelle qu'une chose... il avait tort et c'est moi qui fus puni. Du reste, je n'ai jamais eu de chance dans ma vie.
Vraiment?
HENRI
Ainsi, vous ne savez pas ce que je me suis dit tout à l'heure quand vous êtes entrée?
Non!
HENRI
Je me suis dit : Voilà, ça continue, il a toutes les veines, lui!... Oh! le mâtin! pardonnez-moi l'expression..» A-l-il une jolie femme !
GABRIELLE
Oh! monsieur de Bressac !... ça m'étonne de votre part.
HENRI
De vous trouver jolie?
GABRIELLE
Que vous fassiez des compliments...
HENRI
Eh bien, parole d'honneur... je n'en fais jamais, c'est le premier.
C'est vrai, ce mensonge-là?
Le mensonge, je déteste ça... la banalité encore plus... Et puis, à mon avis, du moins, faire la cour à une femme, c'est absolument ridicule.
GABRIELLE
Ah!
HENRI
Et « faire la cour » comme ces trois mots sont épiciers ! Bref, ça ne rime à rien, -de faire l'imbécile et de répéter cent cinquante fois par minute les mêmes choses et les mêmes inepties.
GABRIELLE
Pourtant, c'est gentil quand on s'aime.
Quand on s'aime?... D'abord,- quand on s'aime, on ne parle pas, c'est bien simple... on se regarde, on baisse les yeux, on se serre le bout des doigts, puis, de temps en temps, après de longs silences, on lance des phrases comme celles-ci, par exemple : « Je vous adore, et vous? » là, il y a une pause, et « toujours... » ensuite , arrive le « comme vous me connaissez peu ! » le mot « toujours » revient, on rebaisse les yeux, on se resserre les doigts, les longs silences recommencent, Thomme a l'air plus bete que la femme... la femme qui va moins vite de Tavant, a l'air moins passionné que l'homme...
et voilà, je crois, ce que c'est que deux gens qui s'aiment.
GABRIELLE
Pour un jeune homme, savez-vous que vous semblez joliment blasé.
HENRI
Moi, non !
GABRIELLE
D'ailleurs, d'après ce que René m'a conté... (Gênée.) Oh! non... je ne peux pas vous dire ça!
HENRI
Pourquoi, il me semble que je vous connais depuis des mois, déjà!
GABRIELLE
Ah!
HENRI
Mais oui !
GABRIELLE
C'est très aimable !
Non, c'est simple.
Alors, ne le grondez pas... il rn'a déjà mise au courant d'un tas de choses sur votre compte.
HENRI
C'est un ami, parbleu !
GABRIELLE, après avoir hésité.
Vous êtes, paraît-il... Non vraiment, ce n'est pas possible.
HENRI
Je vous en prie... Courage donc!
GABRIELLE
Vous êtes un grand...
HENRI
Un grand quoi?
C'est que c'est très difficile. . . un grand
coureur
HENRI
Moi! moi! il a osé dire cela!... Ah bien, il a du toupet, par exemple.
GABRIELLE
Ce n'est pas vrai?
Ce n'est pas vrai du tout, môme !...
Je suis le garçon le plus... comment dirais-je... le plus rangé, le plus sérieux... le plus... Tenez, je ne me connais qu'un gros défaut.
GABRIELLE
Et peut-on vous demander lequel,
sans indiscrétion?
J'adore les bals, les fêtes, les soirées, j'adore la danse, les belles toilettes...
GA.BRIELLE, s'animant.
Mais, ce n'est pas un défaut, ça !
HENRI
René aussi, du reste, je crois.
GABRIELLE
Lui! quelle erreur! Voilà une éternité que je n'ai pas été dans le monde.
HENRI
Allons donc !
GABRIELLE
Et que je n'ai pas fait un tour de valse.
Ce n'est pas possible !
Et j'en suis folle.
HENRI
Et vous avez raison... C'est la vie, ça... Comment, il est comme ça... lui, qui dans le temps... c'est extraordinaire... je n'en reviens pas.
GABRIELLE
Aussi, je vous Tavoue... j'en suis navrée.
HENRI
Parbleu! je conçois cela!... (Un temps.
Et le théâtre... tenez... voilà encore une de mes passions!... les drames... les gros drames... Aimez-vous cela, les gros drames?
GABRIELLE
Non, pas beaucoup.
64 CELLES QU'ON RESPECTE HENRI, vivement.
Moi non plus, du reste.
GABRIELLE
J'ainie mieux le café-concert.
Moi aussi... Pour vous prouver jusqu'à quel point j'en suis toqué, j'y suis allé quatre fois cette semaine.
GABRIELLE
Oh ! quatre fois !
HENRI
Je profite de l'existence comme vous voyez!... Si nous passons notre vie à nous cloîtrer^ à nous encroûter chez nous, autant nous suicider tout de suite.
GABRIELLE, rêveuse.
C/est très juste, ce que vous dites là.
Mais certainement. Et puis, sapristi, regardez-vous donc dans la glace !
GABRIEL LE, effrayée.
Qu'est-ce que j'ai?
HENRI
Vous avez que vous êtes adorable, et qu'un mari devrait être heureux et fier de se promener partout avec vous.
(Un temps.) Moi, je scrais à sa place, que tous les soirs, je serais dehors.
GABRIELLE
Tous les soirs, c'est peut-être beaucoup.
HENRI, vivement.
Oui, je suis de votre avis, c'est beaucoup. Allons, il faut s'amuser pendant
qu'on est jeune. . . on ne l'est qu'une fois. (Un temps.) Ah ! tenez, si j'étais Mareuil... car plus je vous vois... plus je vous trouve charmante... jolie...
GABRIELLE
Oh! prenez garde, monsieur de Bressac... vous allez me faire la cour...
Il se lève.
HENRI
Moi, après ce que je viens... Et le mal serait-il bien grand si cela était...
GABRIELLE
A la femme d'un de vos amis.
HENRI, réfléchissant.
A la femme d'un de mes... oui, je comprends... mais j'ai des idées tellement larges, moi !...
Et le coup de foudre par dessus le marché, n'est-il pas vrai?
HENRI
A vous parler net, non !... Je suis très difficile ! ... En ai-je le droit ? je l'ignore. . . je suis très difficile tout de moine, et selon moi, si l'on met huit jours pour voir si quelqu'un vous plaît, c'est un comble et de la folie, sérieusement?
GABRIELLE
Je ne connais pas votre caractère, mais il me semble que vous devez toujours être très aimable, très entreprenant avec les femmes.
HENRI
Parole d'honneur, vous êtes dans l'erreur.
Comme vous jurez facilement !
HENRI
Eh bien, ça, c'est pour qu'on me croie plus vite.
GABRIELLE
Vous devez me trouver très indiscrète, n'est-ce pas?
HENRI
Mais, pas du tout... pas du tout... au contraire...
Un silence.
GABRIELLE
Je me demande ce que René peut
bien faire. (Henri va regarderie portrait de Ga-
brieiie.) Comment Ic trouvez-vous?
Ah! joli portrait... bonne peinture...
De qui est-il ?
GABRIELLE
D'un jeune, d'un... inconnu.
HENRI
Il vaudra cher plus tard.
GABRIELLE
Croyez-vous ?
HENRI
J'en suis sûr. Regardez « l'Angelus, »
qu'est-ce que ça valait? Rien du toutou presque rien... Aujourd'hui il augmente
tous les jours... (S'élolgnant du portrait.) Ex-
quises... ces lignes du cou.
GABRIELLE
Vous aimez les tableaux?
Moi... Enormément... c'est encore une de mes passions... Ainsi le musée du Louvre n'a plus de secrets pour moi.
Je ne l'ai jamais visité.
HENRI
Allons donc !
GABRIELLE
Mais René ne me mène nulle part.
HENRI
Quel dommage ! (Un temps.) Ah ! le «Naufrage de la Méduse!... » Et la « Joconde » ! Et bien d'autres encore... Vraiment, si j'osais...
GABRIELLE
Si VOUS osiez?...
HENRI
Mais je n'ose pas, à mon tour !
GABRIELLE
C'est donc bien grave !
HENRI, vivement.
Grand Dieu, non... Je vous proposerais de vous y accompagner une de ces après-midi.
GABRIELLE, se lève et passe.
L'offre que vous me faites est très gracieuse... Mais René ne serait peutêtre pas content. Réfléchissez.
C'est tout réfléchi et je le crois plus intelligent que ça!... Et puis, en plein jour, quelle plaisanterie ! ... Ah ! si c'était le soir... je ne dis pas... Enfin, je serais
positivement curieux de constater l'effet que fera sur vous « l'Enlèvement des Sabines ! » (.un temps.) Voulez-vous ?
GABRIELLE
Voyons, monsieur de Bressac, c'est de l'enfantillage? (Elle passe.) Il est certain que le plaisir serait très grand pour moi, mais...
HENRI, vivement.
Oui, je comprends tout à fait... Vous avez peur sans doute qu'on jase... qu'on chuchote?
GABRIELLE
Oh ! ma foi non, les potins me laissent absolument froide... (Un temps.) Interrogez René; s'il accepte... moi, je ne demande pas mieux.
CELLES QU'ON RESPECTE 73 HENRI, l'air ennuyé.
Ah! vous voulez... bon î... (Uq te-Tips. Pourtant, s'il dit oui, ça n'empêchera pas les mauvaises langues de marcher !
GABRIELLE
C'est juste, mais je serai plus à mon aise... (Un temps.) Du reste, vous devez être un galant homme, j'en suis sûre!
Un silence.
HENRI
Et la discrétion même, chère Madame.