‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · DOUDOU · texte numérisé non relu

DOUDOU

À la terrasse d'un café des boulevards, dans une douceur brumeuse d'après-midi tiède, M. Plautin père et M. Plautiu fils, qu'on appelait Doudou, étaient assis côte à cale. Ils se ressemblaient autant qu'un enfant de buit ans et un bomme de cinquante ans peuvent se ressembler. Ils avaient le même genre de vêtements confortables et chers, le même air de richesse, de saine santé, et de calme solide et

Il tira son père par la manche.

— Papa 1

— Doudou ?

M. Plautin avait tourné la tête avec un peu d'anxiété. Il se trouvaitbicn là et craignait que Doudou voulût s'en aller. Il était veuf depuis plusieurs années, très riche, inoccupé et avait toujours gâté ses enfants, surtout celui-là, venu tard. Maintenant que son autre flls, Armand, qui avait vingt-deux ans, était à la guerre, il ne savait plus rien refuser à Doudou par lequel il se laissait tyranniser avec une admiration ravie.

— Je veux des pailles, comme le monsieur d'à côté, pour boire mon sirop, dit Doudou.

Doudou eut les pailles, M. Plautin reprit son journal. Ce fut pour peu de temps.

— Papa !

— Doudou?

— Voilà qu'il pleut I Ici on est à l'abri... C'est amusant... Regarde la grosse dame qui traverse... Dis donc, est-ce qu'il pleut aussi, là où il est à se battre, Armand ?

cordants. Devant la terrasse, indifférent à l'averse, nu-têle, son chapeau sous le bras gauche, sa main droite sur le cœar, un gamin d'une dizaine d'années, vêtu de velours brun élimé, chantait de toutes ses forces, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et avec une énergie si déterminée qu'il en était pourpre et qu'on se demandait comment un tel volume de voix pouvait sortir de sa poitrine maigre. Des passants s'arrêtèrent ; M. Plautîn posa son journal ;.DoudoU avait lâché ses pailles.

Quand le gamin eut fini sa chanson, à laquelle on ne pouvait comprendre un seul mot, il se glissa, son chapeau à la main, entre les tables.

M. Plautin lui donna cinquante centimes et l'interrogea pour l'édification de Doudou.

— Dites-moi, mon petit ami, n'avez-vous donc pas de parents pour qu'on vous laisse vagabonder ainsi ?

quante centimes avait droit à quelques égards, même quand il se mêlait de ce qui ne le regardait pas.

— D'abord, je ne vagabonde pas. Je chante pour amuser le monde. Y a pas de mal.

— Sans doute, mais vous seriez mieux à l'école, dil M. Plautin avec conviction.

— Ça se pourrait, mais aujourd'hui j'ai pas le temps. Y a maman qui s'est foulée la cheville, alors elle peut pas aller travailler. Alors fiaubîen que je me dégrouilte... Excusez, je vas en pousser une autre...

Il recommença aussi fort qu'avant. Sa figure redevint pourpre ; ses accents furent aussi discordants. Lorsqu'il eut jeté son dernier cri, il repassa parmi les tables et M. Plautin ne crut pas pouvoir faire autrement que de lui redonner cinquante centimes.

— Merci beaucoup, dit le gamin avec une grimace d'allégresse pour Doudou. Vous êtes amateur, à ce que je vois. Je chante bien, n'est-ce pas ? S'agit de crier fort, et en mesure si on peut, sans s'occuper des paroles... Alors ça va... Avec vos vingt sous ça me fait cin-

Mais c'est mon frère Auguste qu'est là-bas dans l'Est... Alors, faut bien lui envoyer des trucs, pas? Et c'est pas bon marché... Alors, de temps en temps, je chante comme ça, aux terrasses des cafés chics... D'autant plus, ce mois-ci, que maman elle peut pas gagner... Ça se pourrait pas qu'il ait rien, Auguste. . . Et vous parlez si je suis content quand je porte son paquet rue du Bouloi... Au revoir, m'sieor, merci bien... Je file... Y me faut encore vingt-cinq sous...

Avant que M. Plautin ait eu le temps de porter la main à sa poche, il s'était éloigné parmi la foule : M. Plautin reporta son regard sur Doudou. Celui-ci restait assis, très sage, l'air absorbé. M. Plautin reprit son journal.

Il y était plongé depuis quelques minutes quand, tournant les yeux, il sursauta : la chaise auprès de lui était vide. En même temps, de faibles sons rauques et plaintifs frappèrent son oreille, et ily reconnut la voix de Doudou. Il

bouche Tendue jusqu'aux oreilles... chantant... M. Plautin, suffoqué, courut, le saisit.

— Petit malheureux 1 Qu'est-ce que tu fais là ?

— Laisse-moi 1 laisse-moi, je te dis 1 — Doudou trépignait. — Je veux faire comme le petit garçon 1 Je veux chanter pour gagner des sous !

— Mais tu es fou ! Pourquoi faire, des sous ? Tu as tout ce que tu veux 1

— C'est pour envoyer des trucs à Armand ! Le petit garçon, il envoie à son frère ! Je veux envoyer au mien I

— Mais envoyer quoi ? Nous lui expédions tout ce qu'il lui faut, tu le sais bien... Enfin, puisque ça te fait plaisir, tu vas choisir toimême ce que tu veux pour lui. Il en sera très content. Tiens, voilà vingt francs.

Mais Doudou, enragé, trépignait de plus belle.

— C'est pas la même chose 1 cria-t-ii. J en veux pas de tes vingt francs ! Je veux chanter aussi I Je veux de l'argent que j'aurai gagné !

M. Plautin resta déconcerté. C'était le premier caprice de son fils que sa fortune ne Itii permettait pas de satisfaire.

IiB BON EXEMPLE

Dans la voiture qui les emmenait vers le quartier Saint-Jacques, M. Plautin entreprit d'expliquer à Doudou quel était le but de la course qu'ils faisaient. Ce jour-là, M. Plautin voulait montrer à son fils un exempte salutaire.

— Doudou... commença M. Plautin.

— Papa?

Doudou, qui était mortifié d'avoir les jambes trop courtes'pour mettre ses pieds sur le strapontin eu face de lui, comme il essayait de le faire depuis un moment, tourna la tête d'un air maussade.

— Tu te souviens de ton camarade Roger

— Oui, je m'en rappelle, dit Doudou, II éiait davantage vieux que moi et il voulait pas les jeux que je voulais.

— On ne dit pas je m'en rappelle, observa M. Plautin, ce n'est pas bien. Et tu te souviens aussi que le père de Roger, M. Cantel, a été au collège avec moi quand nous étions tous deux des petits garçons ?

— Oui, je m'en rappelle, dit Doudou en bâillant.

— Eh bien ! c'est eux que nous allons voir.

Ils ne sont pas heureux. M. Cantel a perdu toute sa fortune à cause de la guerre. Maintenant, il n'a plus rien, et il est tombé malade. Roger est avec lui, et c'est un enfant très courageux. Nous allons les voir et les aider.

Doudou ne répondit pas. Ce que lui disait son père n'éveillait en lui aucune idée précise.

La voiture s'arrêta enfin dans une rue que Doudou trouva moins bien que l'avenue du Trocadéro où ils habitaient. La maison lui causa une impression analogue-

M. Plautin, renseigné par une concierge hydropique et glapissante, qui fît peur à Dou-

bien et qu'il était couché dans la seconde chambre du logement.

— Je vais causer avec lui, dit M. Plautîn. Tu vois, Roger, j'ai amené ton ami Doudou. Restez ensemble, mes petits.

II entra dans la chambre dumalade.Lesdeux enfants, laissés en tête à tête, s'observèrent, Roger, un peu rouge, semblait gêné. Doudou regardaitla pièce exiguë, mal meublée, sombre et d'aspect presque indigent. Il regardait surtout Roger avec ahurissement, reconnaissant à peine son ancien camarade dans ce garçon grandi, maigri, et qui avait presque l'air d'un pauvre avec ses habits râpés devenus trop justes et ses gros brodequins à clous.

— Ton père est bien gentil d'être venu, dit

— nous, maintenant, on est pauvres, continua Roger. Ton père l'a expliqué, hein ? On est devenus pauvres. C'est pour ça que je ne vais plus au collège. Papa est malade. Moi je le soigne, et puisje travaille...

— Tu fais quoi ? dit Doudou, pour qui le mot travail signifiait exclusivement des devoirs à faire et des leçons à apprendre.

— D'abord, je soigne papa ; je lui donne ses potions ; et puis je fais le ménage, je balaye, je range, je lave la vaisselle, je vais acheter les provisions. Ça, c'est "difficile, parce que les choses sont chères et qu'il faut faire durer l'argent. On n'en' a presque plus. On a tout vendu — toutes les affaires de papa et toutes les miennes... Mais ça m'est égal...

— Et les devoirs, t'en fais pas? demanda Doudou, dont les yeux exprimaient un étonnement mêlé de respect.

— J'enfais quand j'ai le temps, mais tu comprends je ne vais plus à l'école comme les gosses, expliqua Roger qui commençait à prendre de l'assurance en voyant l'effet qu'il produisait sur

— Je ne sais pas encore... Je verrai... Il faut bien que je gagne ma vie et celle de papa, puisqu'il est malade... J'aimerais assez à être mécanicien, à cause des automobiles ou des avions. Mais si papa n'avait pas tant besoin de moi, je crois que ce que je préférerais ce sérail de m enbarquer sur un navire...

Il disait ce qui lui paraissait le plus scnsationnel. II s'arrêta, jouissant de l'eflet produit. Tout ce qu'il faisait, de tout son cœur, pour son père, toute sa besogne quotidienne, toute sa gêne, tout le bratal changement de son existence, avaient cet avantage, au moins, de faire de lui un homme aux yeux du camarade resté un enfant heureux, choyé, gâté et sans responsabilité. Et Roger y trouvait une petite revanche d'amour- propre.

— C'est la vie, ajouta-l-il, avec gravité. Tu comprendras ça plus tard...

Doudou resta silencieux. Il avait hâte de s'en aller. Enfin, la porte de Ir. chambre se rouvrit et M. Plautin reparut, à qui le malade criait

— Eh bien I Uoudou, tu as été content de revoir Roger ? demanda M. Plautîn, lorsqu'ils se retrouvèrent en voiture.

Doudou, absorbé, ne répondit pas.

— Tu penses à son courage, à son dévouement , n'est-ce pas ? continua M. Plautin. C'est très beau, cela... Mais je suis bien sûr que, si nous étions ruinés, si j'étais malade, mon petit Doudou saurait faire la même chose, saurait être aussi dévoué, aussi...

Il s'interrompit interloqué. Une affreuse angoisse bouleversait le visage de Doudou qui se jeta contre son père.

— J'ai peur 1 j'ai peur ! hurla-t-îl. Je pourrai pas faire comme Roger I Je pourrai jamais I Tu ne va pas devenir malade, dis I Nous n'allons pas devenir ruinés I

— Mais non, mais non, c'était pour rire, voyons, dit M. Plautin, un peu abasourdi, et qui ne put s'empêcher de penser qu'il serait peut-être utile, un jour ou l'autre, d'apprendre à Doudou que la vie ne le gâterait sans doute pas toujours.

M. Plautin, les mains dans les poches de son paMalon, était debout au milieu du salon. Doudou, assis sur le tapis, édifiait une construction chancelante avec des boites à cigares vides.

— Doudou !

— Papa ?

La voix de Doudou était rechignée. Pour une cause qui restait mystérieuseï depuis quelque temps H était aussi grognon qu'il pouvait, tandis que son père le gâtait plus encore que de coutume, bien que ce fût di£(icile.

— Pourquoi ne t'amuses-tu pas avec les beaux

minait de toute sa hauteur. M. Plautin avait l'air aimable et Doudou avait l'air revéche.

— Parce qu'ils m'embélent, articula Doudou nettement.

M. Ptaulin était accoutumé aux façons de s'exprimer de son fils, qui n'avait paslliabituile de déguiser ses sentiments. Pourtant, il s'indigna.

— Eh bien 1 Doudou 1... En voilà des expressions I Et c'est peu gentil pour M"' Bresles, qui t'apporte de si belles choses...

Doudou ne répondit pas. M*" Bresles le comblait de cadeaux, mais il la détestait. Pourquoi son père la voyait-il si souvent et avec un plaisir si évident ? Pourquoi s'occupait-elle de l'aménagement futur de l'appartement ? Pourquoi avait-elte, envers lui. Doudou, des manières familières et maternelles ? Doudou n'avait pas connu sa mère, qui était morte quand il avait un an, mais il ne voulait pas que M""* Bresles fit .semblant de l'être. Tout cela lui déplaisait et il le montrait de toutes ses forces, pressentant inslinctivcmcnt qu'un (['vénemenl allait se

Bresles? reprit M. Plautin. Tu si\is que ton frère Armand a beaucoup d'aftection pour elle. Kt toi, elle te gale tellement... Nous allons la voir aujourd'hui...

— Encore !... dit Doudou.

M. Plauliu, qui se préparait à annoncer la grande nouvelle à son fils, sursauta.

— Doudou I Qu'est-ce que cela veut dire ?

M"* Bresles va venir ici tout à l'heure. Je compte que tu seras aimable... Mon petit garçon, je vais te dire...

Un coup de sonnette l'interrompit. C'était M"*" Bresles elle-même, une souriante jeune femme blonde, élégante et jolie. Elle portait un énorme paquet ficelé. Quand elle eiifra, M. Plautin, radieux, se précipita au-devant d'elle, Doudou se renfrogna encore. M™* Bresles, sans vouloir s'en apercevoir, se pencha vers lui.

— Bonjour, Doudou 1 Veux-tu m'embrasser ?

Doudou se laissa embrasser.

— Tiens, continua-t-elle, ceci, c'est pourtoi.

— Vous le gâtez, chère amie I Vous êtes trop bonne pour lui 1 s'exclamait M. Plautin. Qu'estce donc encore ?

— Un chemin de fer, un vrai, sur rails, avec une vraie locomotive à vapeur, dit la jeune femme en riant. J'espère que ce n'est pas un jouet qu'il a déjà ?

— Non, et justement ces jours-ci... il m'en demandait un... Mais vous le comblez tellement... Voyons, Doudou, regarde ton jouet...

— Non, dit Doudou.

— Comment ? Pourquoi ?

— Parce que j'en veux pas, ça m'embête !

dit Doudou inexorable.

M. Plautin devînt très rouge. Peut-être eutil envie de gifler Doudou, mais il l'aimait trop pour se laisser aller à cette extrémité. Il se contenta de le gronder, mais avec une violence que Doudou n'avait jamais connue.

— Je vous en prie, laissez-le, intervint M""Bre3le3.Il a un peu de mauvaise humeur...

Cela se dissipera. Voulez-vous que nous allions

uuuuvu, lige ei Dosuie, eian toujours par (erre, maniant ses boites et tournant ostensi' blement le dos au paquet de M"'* Bresles.

— Mon ami, dit celle-ci quand elle fut seule avec M. Plautin, je dois vous demander de ne jamais gronder votre fils à cause de moi. Je vous assure, c'est très sérieux. L'idée qu'en devenant votre femme je ferai le malheur de cet enfant m'est odieuse. Je ne puis pas supporter qu'on souffre à cause de moi. Jen'ai pas été tieureuse pendant mon premier mariage ; cela m'a donné le goût du bonheur pour moi et les autres. Je ne veux pas être une bellemère, vous comprenez, ajouta-t-elle en riant. C'est un rôle qui ne me va pas du tout. Je veux que Doudou m'aime... Et il m'aimera... Mais je vous en prie, ne faites pas d'avance, de moi, pour lui, une ennemie... Je saurai le prendre- Il est sensible...

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seul avec VOUS, qui peut-être est jaloux déjà. Il faut qu'il se rende bien compte qu'il sera, si possible, plus heureux encore, plus choyé, plus g;\lé qu'avant. Du reste, si les choses étaient autrement, vous-même, qui l'aimez tant, vous souiïririez et peut-être m'aimeriez-vous moins.. .

— Suzanne, Suzanne, comme vous êtes bonne I...

M. Plautin regardait, extasié, la jeune femme.

— Voilà ce que je voulais vous dire, repritelle. Et maintenant, si vous n'avez pas d'autre projet, nous pouvons aller chez votre antiquaire pour ces fauteuils...

— Dans deux secondes je suis à vous, chère iiniic, dit M. Plautin radieux. Le temps de prendre mon pardessus,

II quitta la pièce. M°" Bresles, seule, revint vers le grand salon dont elle entr'ouvrit doucement la porte.

Doudou était toujours à genoux par terre, maiS'Ses boites ne l'occupaient plus du tout. Il avait doucement ouvert le paquet ficelé, et,

ce qu'eue avait dit dans le petit salon à M. Plautin, maisDoudou n'était plus rechigné. Il regarda la jeune femme avec la dernière gravité et lui dit seulement :

— Il y a aussi des aéroplanes qui sont épatants. Je n'en ai pas.

El M"" Bresles comprit que Doudou donnait on consentem ent.

LBS OVZB JOURS

— Cela fait onze enfants, expliquait M"" Bresles, toute à son projet : Louise Dubois en a quatre, Mathilde Campry deux, Céline Vérant, la plus malheureuse de toutes, deux aussi, il y a les trois petits Buvat. Ce seni pour la veille de Noël. Alors, mon ami, vous voulez bien que cela se passe ici, chez vous '!

— Est-ce que, ici, ce n'est pas déjà chez vouk, Suzanne ? dit M. Plautin.

il regardait la jeune femme avec une tendresse radieuse. La date de leur mariage était maintenant très proche, et M. Plautin dissimulait mal son bonheur.

— Quand je dis ici, reprit M°" Bresles que

— Tout ce que vous voudrez, chère amie.

— C'est entendu. Ils viendront tous à quatre heures. On préparera un bon goûler substantiel et, pour chacun de ces pauvres petits, il y aura un vêtement complet, du linge, des chaussures et...

— Un peu d'argent pour les mères, dit M. PlauUn.

— Oui, mais aussi il faut que chaque enfant ait un jouet, un vrai jouet.

— Un jouet?... (M. Phiutiu hésita ; il était riche et généreux, mais très raisonnable, et ne put s'empêcher de dire sa pensée.) Un jouet I ma chère Suzanne, est-ce bien nécessaire en ces lemps-ci ? Ne vaut-il pas mieux augmenter un peu la somme d'argent ? Ne croyez- vous pas que les enfants, surtout ces enfants-là, doivent apprendre que toute dépense inutile...

M°"Bresles secoua la tête :

— Non, ils ne doivent pas, ils sont trop petits. Ils l'apprennent d'ailleurs assez, soyezen sûr. C'est Noël. S'ils n'ont rien, ils seront

ront aucune dépense qui, de notre pari, po;:. rail être mieux employée en effet. Ces joucl..| je vais les demandera Doudou qui en a \ armoires pleines.

M. Plaulin eut une hésitation. i

— Doudou est généreux, c'est inconteslaijii I murmura -t-il, mais ce n'est qu'un enfant tl 1. lient à ses affaires, cela se comprend... Enfi;:. si vous croyez...

— Oui, dit M"" Bresles avec fermeté. Doudi-i a bon cœur, et je veux qu'il s'associe à noli. projet. Je suis sûre qu'il le fera volontiers.

— On va voir, dit M. PlauUn, qui ail ouvrir la porte et appela son fi?s.

Doudou arriva sans hâte, les mains dans lis poches.

Son visage s'éclaira légèrement quand il vil M"" Bresles qu'il vint embrasser, car mainicnant ils étaient au mieux ensemble.

M™" Bresles lui exposa son projet.

— Tu comprends, Doudou, terrai na-t-ellu.

jouets dont tu ne te sers jamais, puisque main- Icnant tu es grand. Alors, veux-tu donner onze de tes jouets pour que chacun de ces pauvres petits en ait un ?

Doudou avait écouté, le sourcil fioncé .

M. Plautin attendait, un peu inquiet, la réponse de sou fils. Mais Doudou n'hésita pas.

— Oui, dit-il, je veux bien.

— Mon chéri! cria M. Plautin enthousiasmé.

— J'en étais sûre, dit M"' Bresles. C'est très bien, Doudoa, tu es très généreux.

Doudou haussa les épaules.

— Non, je ne suis pas généreux, dit-il gravement, parce que ça m'est égal de donner mes joujoux. Jen ai des quantités. Je ne les regarde jamais. Ça ne m'amuse plus. Je suis ^trop ijiand. Venez, ajouta-t-il en tirant par la main M""" Bresles, on va en choisir onze beaux.

La veille de Noël, dans le fumoir aménagé tout exprès, les onze enfants pauvres étaient réunis. Ils avaient de quatre à huit ans. Leurs mines chétives et pâles, leui-s vêtements indi-

silencieux, les observait.

M"* Bresles commença par les faire goûter solidement, ce qui les anima un peu. Puis ce ut, au milieu des remerciements et des effusions de gratitude des mères, la distribution des vêtements et des chaussures. Les enfants devinrent gais. Ils avaient assez d'expérience pour apprécier ce qui les empêcherait d'avoir froid et d'avoir les pieds mouillés. Le plus petit des Buvat eut un rire heureux quand il se vit avec des chaussures neuves, et une petite fille de sept ans ne consentit pas à se séparer du manteau qu'on lui avait mis sur le dos.

Mais, soudain, parurent onze bottes flcelécs que M"* Bresles distribua, Doudou s'y étant obstinément refusé.

Il y eut un silence religieux. Les onze enfants, palpitants, tenaient les boites.

— Défaites-les donc, dit M°* Bresles en souriant. Us obéirent.

Les jouets apparurent, de beaux jouets qui

jamais il leur serait permis, même, de les voir de pins près.

Alors, la joie des onze petits, quand ils eurent compris que c'était pour eux tout à fait et ({n'ilsles emporteraient, fut quelque chose qui ne causait aucun plaisir car elle est trop intense, trop aiguë, trop profonde, etelle indiquait trop qu'ils n'avaient jamais rien. Et ils oublièrent tout pour jouer tout de suite, par terre, furieusement. Pour la plupart, jouer consistait à regarder ardemment leur cadeau dont ils n'osaient encore se servir. Pourtant, le petit Buvat se mit à imiter le bruit de la locomotive en faisant aller sous la table le chemin de fer qu'il avait.

— Suzanne, comme vous avez eu raison...

dit M. Plautin d'une voix étouffée et en serrant la main de M"" Bresles.

Doudou, de son coin, regardait de toutes ses forces. 11 regardait ses joujoux, qui n'étaient plus à lui, aux mains des enfants extasiés. Il les regardait sans les reconnaître. Il les décou-

que c'étaient de merveilleux joujoux et les seuls qu'il aimât parmi tous ceux qu'il avait. Il était pâle, crispé, un peu tialetant. Il eut un mouvement comme pour arracher au petit Buvat 1c l>eau chemin de fer, mais il s'arrâta et, sans mot dire, regarda s'en aller les onze petits et les onze jouets.

Et, comme M"' Bresles revenait dans L-i pièce, elle le trouva qui sanglotait, tout en se répétant à lui-même:

— Je suis généreux, je suis généreux, je suis généreux...

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