‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · AUTRES RÉCITS · texte numérisé non relu

AUTRES RÉCITS

Yvonne, ayant coosu le dernier point, posa la poupée debout sur une chaise devant elle, et l'admira.

— Elle est épatante ( La petite sera enchantée I

Sa tante, qi|^ travaillait à côté d'elle dans le petit salon, ne put retenir un léger tressaillement ; certains mots la choquaient incurable ment. Elle vivait auprès d'Yvonne depuis que la mère de celle-ci était morte, trois ans auparavant, et elle était aussi sèche, aussi jaune et aussi figée que la jeune Tille était jolie, fraîche, élégante, remuante.

— Pour qui est cette poupée? demanda la vieille demoiselle.

Involontairement, Yvonne avait mis un peu d'emphase dans le dernier mot. Elle continua :

— Ce sont des réfugiés du Nord. On leur a donné du linge et des chaussures. La mère semble très bien... Comme elle sait broder, je vais lui faire faire la couverture de berceau pour le bébé de ma cousine Jacqueline... Moi, je n'ai pas le temps, et puis ça m'assomme.

Alors, je vais l'en charger et je lui ai promis un cadeau pour sa petite fille...

— C'est une de tes poupées?

~ Oui. J'en ai huit ou dix au fond d'une armoire. J'ai choisi la plus belle. Ça lui fera plaisir à cette petite, elle n'a jamais rien... Et, tu vois, je l'ai mise à la mode! Regarde-moi ça I

— C'est toi qui l'as habillée?

— La femme de chambre a fait les coulures, mais j'ai arrangé l'ensemble, et le chapeau e^ de moi, Ça m'a amusée. Je vais la perler de-

— uui. lu vienaras avec moi... uu reste, ii faut se rendre compte des choses, et maintenant, à l'œuvre, nous avons décidé de faire les enquêtes nous-mêmes, sur place.

— Où est-ce?

— Au fond des Gobelins. J'ai l'adresse sur mon carnet. Un quartier perdu... Non, tante, ne gémis pas ! tu sais bien que papa, pour les questions d'œuvres, me laisse faire ce que je veux. Et puis, nous irons avec l'auto. On ne nous mangera pas I

La nuit tombait dans un brouillard aigre quand, le lendemain, elles descendirent d'auto.

La rue était sale, la maison sordide. La tante eut un léger recul, mais elle suivit Yvonne qui, chargée d'un gros paquet, s'engageait résolument dans une allée noire, au fond de laquelle clignotait tm papillon de gaz.

Les poings aux hanches, debout au seuil d'un

loir à gauche. On y allait les yeux fermés ; fallait seulement prendre garde aux carreaux de par terre qui étaient en morceaux... Mais si ces danjes voulaient qu'on fasse la commission?...

Déjà Yvonne gravissait l'escalier obscur, couvert de boue gluante et d'épluchures où on glissait. A travers les portes on entendait des criailleries. Trois gamins, qui se battaient, faillirent, au deuxième palier, renverser )a vieille demoiselle. Au-dessus, elles durent se courber pour passer sous des cordes où dégouttaient des haillons. Plus elles montaient, plus il faisait noir et plus ça sentait le moisi, le graillon et la crasse.

— Comment peut-on vivre là-dedans I murmura, avec irritation, Yvonne, qui était sans indulgence pour la saleté.

Au quatrième, se trompant tout d'abord, elle frappa à une porte qui, n'étant que poussée, s'ouvrit. Yvonne entrevit un vieillard hirsute, la pipe 9 la bouche, assis sur un grabat et tout

taioe d'années^ vêtue d'une mince robe élimée, un fichu noir sur la tête, leur ouvrit.

Effarée d'abord, puis comprenant, elle devînt très rouge, remerciant, s'excusanl de la chambre où entraient ces dames.

C'était une pièce étroite, carrelée, glaciale, qu'éclairait mal une lampe à essence. Il y avait un lit de fer réparé avec de la ficelle, deux chaises usées, une table en bois blanc, un poêle éteint et un petit bulfet de cuisine peint en noir. Le tout parfaitement propre.

Une petite fille de huit à neuf ans était debout devant un petit banc qu'elle venait de quitter et où elle s'amusait avec de vieux bouts d'étofie qu'elle tenait encore.

— Je suis venue pour le travail dont je vous ai parlé, disait Yvonne à la mère... Et puis, pour tenir ma promesse... Eh bien I Emma, tu ne me reconnais pas?...

— Mademoiselle, vous êtes trop bonne...

Yvonne éprouvait une gêne confuse. Jusque-l^ elle n'avait vu la misère que dans la grasse, I^ désordre et le laisser-aller. Cette iodigeiicconvenable et nette l'impressionnait.

Mais elle vit la petite fille dont les yeu:.

étaient ardemment fixés sur le paquet. Elle ri: et se mit à le défaire.

— Oui^ c'est ta poupée I Et je vais te k donner tout de suite I

— Emma, voyons..., grondais mère. Mademoiselle, excusez-la, depuis que je lui ai di: que vous auriez la bonté... elle en rêve... mon Dieu, mais c'est trop beau I.,.

Du paquet était sortie une grande poupOu resplendissante. Elle avait une magnifique robe, courte et à godets, en satin rose brillani un boa au cou et. sur sa perruque fauve biun coifTée, un joli petit chapeau de velours blanc avec une aigrette noire.

— Elle est jolie, n'est-ce pas? dit gaiement Yvonne à la petite. Elle a été ma Hlle, tu sais, et c'est moi qui l'ai habillée... Eh bien! tues contente?

cicment, et tremblante, la tenant avec respect, l'emporta vers le coin où étaient son banc et ses chiffons.

La mère intervint.

— Emma, veux-tu dire merci mieux que ça I... Mademoiselle, excusez«la... Elle est folle de joie... Vous savez, les enfants... Pensez que, depuis dix-huit mois, elle est privée de tout. Dame il fout que je paie mon loyer... et la vie est si chère... on arrive bien juste à manger... Et pois, la petite n'est pas forte, ça occasionne des frais... C'est pour cela que je me suis permis de venir à votre œuvre... Et,je vous assure, j'ai hésité ; pensez, quand on n'a jamais demandé... Nous ne manquions de rien chez nous... Mon mari gagnait bien.

— Où est-il ? demanda Yvonne.

— Je ne sais pas. — Elle eut un geste VLigue et résigné. — Quand la guerre a commencé, il était en Belgique pour du travail... J'espère qu'il est seulement prisonnier... Et lui non plus, s'il... vit encore, il ne sait pas ce que nous sommes devenues. Il a fallu nous sauver.

jusqu'ici... Et, à Paris, nous ne connaission personne. Nous nous sommes trouvées perdue:

toutes les deux.seules, sans rien... Mais je suitrop contente maintenant que je trouve un pci de travail de temps en temps, reprit-elle apitune pause. Alors, Mademoiselle, vous vouk/ bien me conQer une broderie?

— Oui, dit Yvonne, je vous l'ai apportée.

La tante produisit la couverture de berceau

qui était dans son sac.

— Vous êtes bonne brodeuse 7 reprit la jeuiifille. Il faut que cela soit très joli. C'est pour un cadeau. Voilà le dessin. Pour les guir-< landes...

Elle expliqua minutieusement ce qu'cIKi voulait. La tante donna son avis. La jeunti femme écoutait religieusement et, comme Yvonne fixait un prix, inespéré, elle remercii beaucoup.

Les dames se levèrent.

— Au j-evoir, Emma I cria. Yvonne. Et ( poupée, vous vous entendez bien ensemble?

La petite fîlle était agenouillée devant s( banc qu'elle cachait. Elle se releva et se n

épaules en guise de corsage et un troisième noué en fichu sur la perruque fauve. Cela lui donnait l'air pauvre et triste. On eût dit une petite caricature d'indigence.

— Mais tu es folle, Emma I cria la mère terrifiée en voyant le mécontentement d'Yvonne.

Toi qui es toujours si sage, qu'est-ce qui t'a pris?... Mademoiselle, excusez-la...

L'enfant paraissait ahurie. Elle regarda sa mère, les deux dames, la robe rose qui faisait une tache claire danslecoin,et enfin sa poupée-

— Mais puisque c'est ma fille, faut bien qu'elle soit comme nous, dît-elle.

Sa mère avait un peu pâli. Ses lèvres tremblaient, mais elle fit un effort.

— Mademoiselle, vous lui paidonnez! Elle csl folle, je croîs... Les enfants, ça ne sait pas...

— C'est vrai... c'est vrai... balbutia Yvonne d'une voix étranglée. On ne sait pas...

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