‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 11 sur 13 · LA SYMPATHIE · texte numérisé non relu

LA SYMPATHIE

Remblot, en retard, faillit perdre sa musette en galopant sur le quai de la gare et dégringoler en escaladant le marchepied ; eoflu il s'abattit dans un coin de wagon, souffla, ôta son casque pour s'essuyer le front, rit tout seul à la pensée qu'il partait en permission et étendit ses jambes. Ce faisant, il donna un bon coup de pied à son vis-à-vis, un autre soldat.

Remblot, levant les yeux, ouvrit la bouche pour une excuse, mais sursauta.

c Boa Dieu ! C'est Fontaine ! b se dit-il.

L'autre, qui l'avait également reconnu, avait également tressailli.

Avant la guerre ils étaient ennemis acharnés. Tous les deux, établis dans le quartier Poisson-

installés presque en même temps, et tout d'abord leurs rapports avaient été vagues cl polis. Et puis, M°" Remblot avait dit un jour que M°" Fontaine portail une robe neuve vraimenl trop élégante pour un comptoir de charcutière. Et M"" Fontaine avait répondu que la coiffure de M°" Remblot lui donnait trop mauvais génie pour qu'elle puisse se permettre sur autrui la moindre observation de cette nature.

Remblot et Fontaine avaient commencé par rire de la querelle de leurs femmes, mais ils étaient tous les deux d'excellents maris, et, un mois et demi après ces débuis, ils échangeaieiii les plus sanglantes injures et se colletaient au coin de la rue Poissonnière.

Dès lors, de jour en jour et de mois en mois, la haine avait grandi entre les deux couples. Il n'y avait plus eu de violences directes à cause du scandale, funeste aux intérêts commerciaux ; mais, à travers la rue, des regards de fureur et de mépris se croisaient, et les pires insultes, décochées d'une part du milieu des galantines et des jambons, d'autre part parmi

Kontaine était grand et roux, avec une longue moustache tombante. Remblot était brun et trapu, avec une barbe hérissée. Mats leurs capotes étaient semblablement délavées par la ]>Iuie, leurs brodequins boueux de la même houe. Us étaient, l'un et l'autre, décorés de la Croix de guerre. Ils avaient tous les deux, sur Ic-urs visages hâlés, dans leurs yeux assurés, la même expression de décision et d'énergie qu'ils n'avaient pas avant.

Il y eut un moment de gène. Les deux hommes n'arrivaient pas à retrouver leurs sentiments antérieurs, quêtant de choses avaient effacés.

Soudain, Remblot parla.

— Le coup de pied, c'était pas exprès.

— Ça ne m'a pas fait mal, dit Fontaine. On n'est pas si douillet.

— Alors, tu es par ici, toi aussi? demanda Remblot.

1)101 <]ui eui une inspiruiiun.

— Si on mangeait un morceau?

Le visage de Fontaine s'éclaira.

— C'est une bonne idée. Le train roule. On est tranquilles !

Ils mirent en commun leurs provisions. Reniblot trouva sans pareil le jambon en botte <1l- Fontaine, et celui-ci vanla avec force le violcnl camembert que Remblot lui oITrit.

— On voit que ça vient d'une bonne maison , déclara 1-il.

— Comme le jambon, approuva Remblot. Ils rirent au souvenir des affreuses calomnies

qu'ils avaient répandues, jadis, chacun sur ks produits que l'autre vendait. Dès lors, à l'ai-si.', ils échangèrent quelques confidences au sujet de leur commerce. Les femmes, en leur absence, s'en tiraient à peu près. Us parlèrent dos

dissail et Remblot l'exprima.

— C'est malheureux qu'on ne soit pas dans la même section.

— Pour sûr, dit Fontaine, avec conviction.

Et c'est malheureux aussi qu'on soit restés si longtemps fâchés sans savoir pourquoi.

Remblot bourra sa pipe et prononça :

— C'est la faute des femmes !

— Un peu! dit Fontaine. Passe-moi du feu.

Il réfléchit et ajouta :

— Qu'est-ce qu'on va faire pendant nos six jours?...

Perplexes, les deux hommes se regardaient.

Ils se comprenaient parfaitement. Ils avaient trop rempli le quartier de leur haine de jadis [tour rentrer maintenant réconciliés, sans explications interminables. Ils reculaient devant la surprise et la probable résistance de leurs femmes, dont l'animosité subsistait, ils le savaient, par leurs lettres. Tout cela les ennuyait trop, maintenant, pour qu'ils aient la patience de s'y plier, et ils ne voulaient pas gâcher en

clara Fon^ine. Pour ces jours-ci, on n'a pas le temps. Faut être bien tranquille chacun chez nous, pas?...

— Oui, dit Remblot, quand les dames s'en veulent... Vois-tu que ça recommence I... Du reste, c'est pas le moment, non plus, qu'elles aient des embêtements... Mais alors, quoi, on va se quitter à la gare, et à Paris on ne se causera plus?...

— Ça ne se peut pas I dit Fontaine, désolé.

— Ecoule donc, j'ai une idée !

Et Remblot exposa un plan détaillé que Fontaine, ravi, approuvait à signes de tête.

A la gare du Nord, ils descendirent tous deux sans avoir l'air de se connaître. Leurs femmes, presque côte à côte et si émues qu'elles en oubliaient de âe jeter des regards de mépris, les attendaient.

Après les premières effusions, les deux couples, dans des voitures qui se suivaient à cinquante mètres de distance, regagnèrent eur rue.

Le lendemain matin, comme Remblot pa-

garde ! souffla, avec indignation, M'"" Remblot à son mari. C'est honteux, maintenant !

— Rentre, va, disait en même temps M"' Fontaine au sien ; les yeux qu'il te lance, ça me fait peur I

Elle frissonnait. Fontaine renlra, elle reprit sa gaieté, et lui fît part du programme qu'elle avait établi pour les jours de permission. Mais Fontaine, à la surprise désolée de sa femme, déclara qu'il devait chaque soir, de cinq à sept, sortir pour des affaires de service. M"* Fontaine admit le prétexte le premier jour et en fut révoltée le second. Le troisième jour, quand son mari, vers quatre heures et demie, quitta la charcuterie, elle le suivit dans un fiacre.

Fontaine marchait à grands pas vers le boulevard, qu'il remonta jusqu'aux environs de la porte Saint-Denis. Il prit nne rue de traverse et, vers le coin du boulevard de Sébastopol, eulra dans un petit café. M"' Fontaine arrêta son cocher à cent mètres. Frémissante, car tant de mystère lui paraissait coupable, elle gagna

même vitre, venait aussi de regarder. C'était M'"* Remblot, qui. autant qu'elle, semblait ahurie.

Les deux femmes se reconaurent, mais elles ne pensaient plus à leur haiae, tant elles étaient abasourdies, car, ce qu'elles avaient tu dans le café, c'étaient Remblot et Fontaine, installés en face l'un de l'autre à la même table. Entre eux il y avait des vermouth et un petit tapis rouge. Ils fumaient leurs pipes. Ils venaient d'engager une partie de piquet. Ils assénaient leurs cartes avec des plaisanteries qui les faisaient rire tout haut. Us étaient si contents d'être ensemble qu'ils interrompaient leur jeu pour se donner sur les épaules des claques d'amitié.

. — Ah ! par exemple t dit M»« Fontaine, suffoquée, à M*" Remblot, qui s'efforça de rire.

— Le vôtre avait aussi des « affaires de service »?Yous l'avez suivi comme j'ai suivi le mien?...

M-"* Fontaine eut un petit haussement d'épaules :

— Et quand je pense, ma chère, que c'est à

peut calé, aaulontë, elles entrèrent.

LES TRANCHARD

Le long des voies da vaste quartier populeux, dans les grandes avenues désertes, qu'ils li'ouvaient hostiles parce qu'elles étaient trop neuves, dans les vieilles rues sordides où ils étaient chez eux, où ils connaissaient chaque pavé, chaque maison, chaque ménagère, les Tranchard, cematîn-là, vendaient d^ tomates à six sous la livre et des harengs à trois sous la pièce.

Le père Tranchard, un peu tordu par l'âge, mais solide encore, en blouse blanche et, comme toujours et par tous les temps, nu-téle, ses cheveux neigeux envolés au-dessus de son visage enflammé par d'anciennes intempérances, poussait la voiture. La mère Tran-

chandisc du jour selon une harmonie glapissante qui était sa gloire.

Les tomates étaient anémiques, les barenj^s étaient petits, mais la clientèle prisait surtout te bon marché, et la voiture des Trancbard s'allégeait, ce qui ne les empêchait pas de ^(^ chamailler, car ils n'étaient jamais d'accord, sinon pour entrer en conflit avec autrui.

Après une halte chez un bistro de leurs amis, ils venaient de se remettre en route, réchauflc-s d'un café aromatisé, quand la mère Trancbarti interrompit son cri.

— En v'Ià un I dit-elle au vieux.

— On dirait que c'est un qu'on n'a pas encore vu, remarqua cetui-ci, comprenant instantanément que c'était du gardien de la paix qui débouchait là-bas que sa femme parlait.

La mère Tranchard eut un ricanement sauvage.

— Arrète-toil ordonna-t-elle à demi-voix.

Et elle lança, comme un défi éclatant. In

louange stridente et traînante de ses harengs.

— Chouette ! On est dans l'Ilot du père la

miné.

Depuis des années qu'ils faisaient les quatt-esnisons, les Tranchard soutenaient contre les n^ents de l'autorité une lutte sans trêve et qui k's passionnait. D'abord novices et victimes de prescriptions qu'ils jugeaient monstrueuses, puis vieux routiers rompus à toutes les ruses, ils avaient fini par goûter une âpre joie à ces collisions toujonrs recommencées. Quand, depuis trop longtemps, on les laissait tranquilles, ils contrevenaient ouvertement aux règlements en vigueur, pour le seul intérêt de rallumer le conflit, d'affirmer leur audace, de déployer leurs stratagèmes.

Nul comme le père Tranchard ne savait prendre l'air innocent et souffreteux d"un bon vieux qu'un cruel tyran persécute. Nulle mieux que la mère Tranchard ne savait manier l'injure indirecte ni soulever l'indignation des passants contre les despotes sans entrailles dont le caprice empêchait des gens qui ne faisaient de mal à personne de gagner leur pauvre vie. Du reste, comme ils êtnieni, à part

ciles où la passion et le point d'honneur les entraînaient.

Le père Tranchard avait donc fait halte à six pas d'une fruiterie et la mère Tranchard annonçait qu'elle avait de belles tomates d'une voix dont les vitres tremblaient.

L'agent arriva A ses observations, le père Tranchard feignit de suffoquer d'une terreur qui le fit s'appuyer, défaillant, à sa voiture ; la mÈre Tranchard joua celle qui ne savait pas cf commença à tue-iête des excuses dérisoires, où l'insolonce se cachait à peine sous ses lamentations.

— Fini de rire, v'tà le père la Rogne, souffla le vieux.

C'était un brigadier, le plus redoutable de leurs adversaires, celui contre lequel, depuis des années, ils avaient soutenu le plus de débats, accumulé le plus de rancunes. Le surnom injurieux était gratuit, car il ne se fâchait jamais, mais froid, avisé, impitoyable et juste, il savait les trucs et déjouait les ruses. Les Tranchard l'exécraient et, au fond de leur

yeux calmes et inflexibles, tout en lui respirait l'autorité qui ne transige point.

Sans mot dire, il écouta les explications de l'agent et les soi-disant excases de la mère Tranchard, mais dans la voix de celle-ci la rage sifflait déjà et elle ne fut pas polie longtemps. Alors, il ordonna au vieux de pousser sa voiture jusqu'au poste.

En recliignant, le père Tranchard obéit. Au coin de la prochaine avenue, le brigadier lui fit faire halte. Il renvoya son subordonné à son service. Puis il se retourna vers le couple.

— Vous devriez avoir honte... commença la mère Tranchard.

Mais il l'interrompit de sa voix brève.

— Vous avez un fils?

Les Tranchard échangèrent un coup d'œil.

— Voui, dit la vieille. Quéque ça peut vous faire?

donnant ainsi le plus bel exemple de courage cl de dévouement...

Il savait par cœur la citalioti, qu'il récitait d'un ton monotone.

— Voui, c'est mon garçon 1 Tout le monde sait ça I C'a été dans le journal I dit la mère Tranchard, illuminée d'orgueil. Et puis?...

acheva-t-elle en essayant, sans y parvenir, de rester hostile.

— Le sergent s'appelle Albert Maîret, dit le brigadier, — et cette fois sa voix tremblait imperceptiblement, — c'est mon neveu...

— Je le savais, dit majestueusement le père Tranchard. El je trouve que Désiré a bien fail.

pas trop... un reste, non, taites ce que tous voulez, bien entendu... Moi-même... (Il hésita, fît un eBort désespéré) moi-même... je fermerai les yeux...

II tourna les talons, fit deux pas raides et revint. .

— Merci encore. Je vous remercie tous les deux...

Gauchement il leur donna une poignée de main et, cette fois, s'éloigna.

— Eh ben... eh ben... Il est pas tout comme on croyait, murmura la mère Tranchard en le suivant des yeux... Enfin, nous v'ià tranquilles, reprit-elle, en se retournant vers le vieux. On pourra faire ce qu'on voudra.

Ils se regardèrent, lis étaient mornes.

— On pourra faire rien du touti gémit le vieux. D'abord on peut pas profiter de ça...

— C'est vrai. Et puis, c'est plus pareil. On lui en vei^t plus... Et puis... si y a plus de risques...

— Naturellement, y aura plus de plaisir...

— ¥ a pas à se faire de bile, dit>il, joyeux. Y a d'aut'B quartiers que le sien, pas?

Kf,' ragaillardi, il saisit les poignées de la voiture.

LA DISPAHIT[ON

Bourdin arriva vers la fin de l'après-midi* Dans la petite gare grise, perdue au milieu de la campagne, il descendit posément de son wagon. Il était de taille moyenne, et carré des épaules dans l'ample capote. Le casque très enfoncé coupait d'une ligne d'ombre son visage rond, énergique et placide.

Soudain, il y eut des cris, des acclamations, qu'accompagnait le roulement d'un tambour fatigué. Bourdin, stupéfait, s'arrêta sur le quai. Un groupe se précipitait vers lui. Il reconnut le maire, M. Lanvin, les adjoints, l'instituteur, quelques pompiers qui n'étaient pas partis, et le garde champêtre, en uniforme comme eux ; c'était lui qui battait du tambour.

Bourdin devint pourpre.

— Pas de modestie, continua M. Lanvin.

Nous savons ce que vous avez faitt nous avons lu vos citations, et vos concitoyens sont fiers de vous I...

Il avait préparé un petit discours mais, dans l'émotion du moment, il ne s'en souvint plus bien et mélangea les périodes pompeuses des -éloges avec des souvenirs familiers sur l'enfance de Bourdin, qu'il avait vu naître.

Celui-ci semblait très gêné. La réception qu'on lui faisait le flattait beaucoup, mais il était timide et ne savait que répondre.

— J'ai rien fait de bien extraordinaire, balbutia-t-il.

— Rien d'extraordinaire I... Qu'est-ce qu'il te faut, alors ! s'exclama M. Lanvin, revenant au lutoiement familier qu'il avait répudié d'abord pour plus de solennité.

— Un héros qui a vingt fois risqué sa vie dans les missions les plus périlleuses... continua-t-il en retrouvant le fil de son discours... Vous êtes sans parents, Bourdin, mais vous

en prenant le bras de Bourdin qu'il emmena, suivi d'un cortège triomphal.

On suivait la roule entre les cultures. Il avait plu, des senteurs montaient de la terre et des plantes. Sous le ciel brouillé et doux les horizons se noyaient. Bourdin regardait cette cam pagne où il était né, où il avait grandi, qu'il n'avait quittée que pour être soldat et qu'aucune autre pour lui ue pouvait égaler. Il apercevait ses champs à lui, là-bas, près de la rivière ; il aurait voulu aller les voir de près mais il n'osa pas.

Il revit le village et, à quelques centaines de mètres, un peu isolée dans la campagne, sa maison. Il n'eut pas le loisir d'y rester longtemps et, à peine lavé et brossé, alla dîner chez M. Lanvin, où l'attendaient les notabilités.

Le repas, excellent, se prolongea. Au dessert, M. Lanvin but à la santé de Bourdin, et puis lui demanda de raconter ses hauts faits. Bour-

leur demander s'ils n'en auraient pas bientôt assez. Mais tous se passionnaient, le pressaieni de questions et échangeaient entre eux dos regards d'orgueil, comme s'ils eussent parliciiupersonnellement à sa bravoure.

Bourdin, très tard, fut reconduit chez lui.

Dès l'aube, le lendemain, des gamins stationnaient devant sa porte, qui l'acclamèrenl quand il se montra. Il sortit : des femmes l'entourèrent, chaque commerçant l'invitait à entrer pour causer un peu. Ce jour-là, Bourdin déjeuna de midi à quatre heures chez le premier adjoint, et dîna, de sept heures à dix heures, chez l'autre adjoint.

Le jour suivant fut pris par le propriétaiit: d un château voisin qui, ayant appris l'arrivcc de Bourdin, voulut absolument l'avoir chez lui. Li^, se trouvaient des messieurs et des dames.

même soir. Il n'avait pas vu Bourdin mais il avait appris son retour et venait, espérant le trouver là. Alors, où était Bourdin ? Le mystère devenait inquiétant.

Dans la nuit close le vieux garde s'en alla.

La maison de Bourdin était sur son chemin, il s'y arrêta et, pour se convaincre qu'elle élail vide, frappa à la porte trois coups espacés comme il le faisait jadis pour se faire reconnaître de son taciturne camarade.

Après un moment, eo haut delà maison, une lucarne s'ouvrit et la léte de Bourdinse montra.

— Eh ben, qu'est-ce que tu fais là-haut? cria le vieux, surpris.

— Chutl... dit Bourdin, inspectant d'un regard les alentours, je vais t'ouvrir.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda avec étonncment le vieux, quand il se fut glissé par la porte entre-bâillée et aussitôt refermée.

— Il n'y a rien, dit Bourdin placidement, tout en posant sur la table une discrète petite lampe. Je suis content de te voir.

— Moi aussi, je peux le dire. Mais pourquoi donc que tu t'enfermes comme ça? On te

et j*irai leur dire au revoir avant de repartir... Mais, vois-tu, ils ne m'ont pas laissé une minute à moi... Alors je voulais être un peu tranquille... Ici, c'est chez moi, j'ai des provisions, je suis bien...

— Tu n'imagines pas, repril-il après un silence, depuis le commencement ils ont tous été après moi comme des enragés... Je ne savais . plus à qui entendre... Vrai, c'était pas une permission...

A demi allongé sur les coussins moelleux de la somptueuse auto paternelle, Henri Dorel, fumaut une cigarette d'Orient (il n'était pas bien sûr de ne pas préférer maintenant le caporal), allait vers les Champs-Elysées.

Il était arrivé le matin même. Ilavail embrassé son père avec une émotion d'autant plus vive que celui-ci, essentiellement digne et correct de coutume, pleurait lui>mëme sans vergogne, en répétant seulement: «Comme ta mère serait fière de toi si elle vivait... »

Puis Henri Dorel, en retrouvant dans le luxe confortable du petit hôtel tous les détails de la richesse bien comprise, avait en même temps retrouvé les sensations et les impressions.

1 autre existence a ou ii venait et vers laqneiie il retournerait dans quelques jours. Il avait revêtu l'uniforme neuf, d'une parfaite éléf^ancc, qui l'attendait; il avait déjeuné avec un appétit juvénile, accru par l'excellence du repas ; il avait accompagné son père, qui devait assister à une réunion, et maintenant, seul, il allait voir sa cousine Charlotte. Elle avait vingt-huit ans, elle était veuve et elle était très jolie- Henri Dorel se rappelait, avec une petite chaleur au cœur, certaines de leurs dernières conversations d'avant la guerre où elle avait bien voulu ne pas le traiter tout à îsâl comme un enfant sans importance. Il avait hâte d'arriver, dans le très grand espoir qu'elle serait seule.

La voiture s'arrêta. Il descendit, évitant la boue avec soin. Mais, presque au même moment, se jeta dans ses jambes un gamin de six ans qui allait parmi les promeneurs en regardant derrière lui.

— Prends donc garde, Julot ! dit une voix d'homme. — Excusez... Bon Dieu, c'est Dorel :

— Bernard ! s'exclama le jeune homme.

une ardeur obsUuée ; il avait, à son bras droll, une jeune femme blonde, assez pauvrement mise, d'aspect frêle et énergique^ qui poussait, de sa main libre, une voiture d'enfant ; une petite de quatre à cinq ans le tenait par un pan de sa capote et, d'un air gcave, traînait ses pieds dans la boue. Derrière, venait une vieille toute ridée, en bonnet et châle noir, avec deux autres enfants. Le gamin qui avait heurté Dore ouvrait la marche, à reculons, pour voir son père.

— Par exemple ! Je peux dire que je suis content 1

La face de Bernard s'était illuminée. Il avait lâché le bras de sa femme et serrait de toutes ses forces les mains du jeune homme. Les enfants, se poussant, les entouraient, le cou tendu. Dorel ne put s'empêcher de se dire

— C'est ma femme, reprit-il, et puis, c'est sa mère, et puis c'est les gosses ! Reculez-vous donc, marmaille, vous allez nous étouffer.

— Ils sont tous à toi? demanda Dorel.

— Non. Quatre seulement. Les deux autres sont à une voisine. La mère est malade, ajoutat-il en baissant la voix, alors on les garde jusqu'à ce qu'elle sorte de l'hôpital... Mais vrai, quelle veine de se rencontrer comme ça ! Je ne peux pas dire ce que je suis content !

— Moi aussi, dit Dorel avec chaleur.

— Ça fait longtemps depuis qu'on s'est vu, poursuivait Bernard. Attends voir... C'esl depuis avril... C'est là que tu as été blessé... Et moi qui ne te demande pas... mais je vois bien que tu ne te ressens plus de rien.

— La jambe, rien du tout, et la figure... c'est fini aussi.

11 montrait sur sa joue une cicatrice fine.

— Juste ce qui faut pour que ça soit bien, dit avec admiration la vieille.

— Tu es toujours dans l'Est ? demanda Dorel.

que je suis pas là pour ça. Alors, comme c'est dimanche, on se promène...

— Papa ! c'est mon tour ! Pose-le, Dédé !

Prends-moi ! piaula soudain la petite qui tenait le pan de la capote.

Dédé, indigné de celte prétention, se cramponna plus fort et lança vers sa sœur un petit coup de pied qui n'atteignit personne. La mère les fit taire. Bernard continiiait :

— Je peux dire que je t'ai regrelté, quand tu as été parti ! Dame, on était bons copains, nous deux! Du premier coup, on s'est bien entendu... Crois-tu, quand ta n'as plus été là, des fois où j'étais vraiment fatigué, où je dormais tout éveillé, autant dire, il m'est arrivé de te parler... Je ne savais plus, quoi... mais c'est pour dire que tu m'as manqué...

— Je voulais toujours l'écrire, et puis...

— Oui, on a la flemme et puis on n'a pas le

tant, déclara Bernard-

— Tu n'as rien à envier à personne I Dorel eut un mouvement d'épaules amical.

— Vous ne vous doutez pas, Madame, continua-t-il, en s'adressant gaiement à la jeunu femme, ce qu'il est pour sa section, votre raan, ce qu'il a été pour moi...

— L'écoute pas, Amélie, interrompit Bernard . Si je lui ai donné' des petits conseils, dans les commencements, pour des détails, a'est-cc pas? ça n'a pas été bien malin, puisque j'étais là avant lui. Du reste, j'ai jamais eu besoin de rien lui dire deux fois. Et si on parle de bon type, en voilà un 1 Ce qu'il avait c'était à tout le monde: et du tabac, et du chocolat, et tout, pour les camarades qui ne recevaient rien. Je ne dis pas ça pour moi, ajouta-t-il aussitôt ; on ne m'a jamais laissé manquer de quoi que ce soit, même que ça n'a pas dû être toujours commode, hein, Amélie?

— tA tu te rappelles le jour où il pleuvait tellement que le mur de terre de la tranchée...

Il s'interrompit. Le valet de pied de Dorel avait quitté l'auto, toujours arrêtée au bord du trottoir. 11 s'était approché et, immobile, correct et digne, il attendait que son maître s'aperçût de sa présence.

— Monsieur n'a pas dit si la voiture devait

reçu fit démarrer.

Il y eut un silence. Bernard, qui avait toujouis son enfant sur le bras, regardait maintenant Dorel, et il s'apercevait de tout ce qu'il n'avail pas remarqué d'abord dans sa joie de la rencontre. Il se souvint de mille détails auxquels il n'avait pas pris garde au temps où tous deux risquaient leur vie ensemble. Il comprit, fut gêni et, sans doute, souffrit, car ses traits et sa voix changèrent.

— Je vous ai dérangé à vous retenir comme ça, dit-il, en s'efforçant de prendre un ton naturel... On ne se rend pas toujours compte, n'est-ce pas ? Allons, les enfants, faut filer ' ajouta-t-il brusquement.

— Vous ! Tu me dis vous, maintenant ? cria Dorel.

Une émotion lui serra le cœur. Il se souvint de ce que Bernard, avec son courage calme,

à côte. Il pensa aussi que, pour cet homme, le sacrifice était double, puisqu'il s'étendait jusqu'aux épreuves et aux privations de ceux qu'il aimait. Il aurait voulu, par des mois, par un acte, combler la dislance soudaine jetée entre eux deux, qui, peut-être, ne se reverraient plus...

Tout à coup une petite voix, déjà entendue, s'éleva.

— Papa I c'est mon tour I Pose-le, Dédé !

Prends- moi !

Dorel tressaillit. Il eut une pensée désespérée vers Charlotte, mais tout s'effaçait pour lui devant l'obligation du moment.

— Viens, c'est moi qui vais te porter !

Et, en se penchant vers la petite, il demanda simplement à Bernard :

— Ça ne te dérange pas, qu'on fasse un tour ensemble ?

— Monsieur, vous n'y pensez pas? Elle va vous salir ! criait la jeune femme suffoquée. Voyons, Anna 1...

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