‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · DANS LES DÉCOMBRES · texte numérisé non relu

DANS LES DÉCOMBRES

Depuis des mois et surtout depuis ces dernières semaines où, en convalescence d'une blessure grave, il avait été libre de songer à loisir, Edouard Foulloy s'était plu à imaginer sous des formes diverses l'intrigue que révélait sa trouvaille. Finalement, son goût pour le romanesque et l'inattendu l'avaient décidé à la démarche qu'il faisait.

Dans une rue tranquille d'Auteuil, c'était un grand pavillon au milieu d'un jardin.

Edouard Foulloy sonna et demanda M. de Blaye. 11 avait préparé un motif plausible pour expliquer sa visite, mais la servante répondit que M. de Blaye n'était pas venu en permission depuis deux mois.

— On vous a dit quemon mari n'étaitpas ici, dit-elte sans trop regarder son visiteur. Si c'est pour une question de service...

— C'est à madame de Blaye elle-même que j'ai l'honneur de parler?

— Oui ; de quoi s'agil-il ? Peut-être êtesvous un permissionnaire sans fomille ? demanda-l-elle avec bienveillance. Dans ce cas, en effet, mon œuvre...

Edouard Foulloy devint très rouge.

— Permettez-moi de me présenter. Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse. Je me nomme Edouard Foulloy ; je suis, ou plolôt j'étais, étudiant en droit, je préparais mon doctorat... Ma famille habite Paris et ma démarche...

Il s'interrompit et devint confldenliel.

— Sommes-nous seuls, Madame ?

Elle eut l'air étonnée et recula un peu.

perdu et repris définitivement le village d'Orchères, où se trouve La Verdière.

— ^^Âhloui, notre maison de campagne, dit la jeune femme. II n'en reste pas grand chose, n'est-ce pas ?

— Malheureusement c'est la vérité. Madame ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ou plutôt cette destruction n'est sans doute pour vous qu'un incident insignifiant auprès de l'angoisse que vous cause le sort de ce que vous y avez laissé...

La jeune femme ouvrit de grands yeux stu< péfaits.

— Ce que j'y ai laissé ? Mon angoisse ? Que voulez-vous dire ?

— Dans le bombardement, votre maison a beaucoup souffert. Les meubles du premieisont, par le plancher effondré, tombés au rez-de-chaussée. Quand nous sommes rentrés, victorieux, dans Orchères, j'ai été, avec la section où je suis sergent, occuper La Verdière. C'est alors que j'ai fait la découverte dont je

que joncnaieni ics meuuies en morceaux, ii y avait, épars, de nombreux papiers, parmi lesquels se trouvaient des enveloppes de lettres et des cartes de visite. C'est ainsi que j'ai su votre nom et votre adresse. Et il y avaitaussi, au milieu des décombres, bien en vue, et sorti sans doute de quelque tiroir secret éventré, ce paquet de lettres que je vous rapporte.

Il présentait à la jeune femme, après les avoir dépaquetées, une liasse de lettres nouées par une faveur. La faveur était sans couleur et la lettre du dessus presque illisible, tant elles étaient maculées.

— Je suis peut-être ridiculement romanesque, continua-t-il, mais, lorsque j'ai vu ces pauvres lettres gisantes au milieu desruines,je n'ai pu m'empécher de les ramasser. J'ai jeté les yeux sur la première. L'encre violette eu est à demi effacée par ta pluie qui tombait du toit crevé; mais, sur cette feuille extérieure, j'en ai pu lire assez pour me convaincre que ce sont là des lettres d'amour et d'amour caché. Je n'ai pas cru devoir les laisser là. Elles ne m'ont pas quitté depuis. Personne autre que

— Pas à vous?...

— Non, Monsieur I Si elles étaient à moi, elles seraient de mon mari et ce n'est pas là son écriture, si peu que j'en voie. Du reste, je n'ai laissé aucune lettre de lui à La Verdière.

— Madame, vous pouvez être assurée de ma

que ce diminutif tendre par quoi commence la première.

Il se tourna pour prendre les lettres, La vieille dame, passant près de lui sans hâte, les avait saisies sur la table.

— Il suffirait sans doute de voir les dates, s'il y en a, dit-elle, en entrouvrant le haut du paquet, avec, à peine une ombre de curiosité sur son visage paisible. — Tenez, voyez ; 27 juin 1883 ; ces lettres sont très anciennes et c'est le temps plus encore que la pluie qui ena blanchi l'encre. Qui sait d'où elles proviennent? Qui sait quel est celui qui les a écrites? Qui sait quelle est la femme qui les a reçues ? Peut-être était-elle libre ? Peut-être était-elle veuve ? Peut-être n'a-t-elle pu se remarier à cause d'un enfant ombrageux et jaloux qui en aurait trop souffert et n'a-t-elle pas eu pourtant le courage de sacrifier son amour?... Peut-être... Mais tout cela nous importe peu, n'est-ce pas ? Cela nous est étranger, et c'est si lointain... Ne gâchons pas votre discrétion, Monsieur. Ces pauvres lettres, arrachées après

que rien vint troubler rapaisement de son visage.

Depuis une semaine, l'appartement de la rue de Maubeuge était en branle-bas. M"' Bulle attendait son filleul, un soldat nommé Jules MaiUe.

Ce jour-là» dans la salle à manger, M"^ Bulle entra, comme midi sonnait. C'était une personne forte et de haute taille. Avec une activité débordante, elle gouvernait son mari et ses deux filles, Pauline et Germaine. Celles-ci lui ressemblaient autant que deux jeunes personnes sveltes, de quinze et dix-sept ans, peuvent ressembler à une grosse dame qui en a quarante-cinq. M. Bulle était un petit homme sec, un peu chauve, un peu jaune, et qui aurait voiilu être majestueux et qu'on ne s'aperçoive

manger, M"* Bulle.

— C'esl fini ! annonça-t-elle. Tout est prél : La chambre du sixième est arrangée. Moi.

filleul y couchera. Mais, qu'est-ce que CIOmence attend pour servir?...

M"' Bulle frappa un coup sec sur un timbiL-.

— As-tu pensé aux cigares? reprit-elle, lu se tournant vers son mari.

Il prit un air important et passa la main su: sa courte barbe grise.

— Sans doute, sans doute, chère amie, j";ii choisi moi-même...

Comme d'habitude, elle lui coupa la parole.

— Laisse donc ta barbe, cela m'agace I l'.l surtout, qu'on n'oublie pas mes recommand.t lions : quand mon filleul sera là, il faut le mettre à son aise. C'est un garçon très simple, un ouvrier mineur des pays envahis. Il f;iui qu'il se sente chez lui. Il faut le familiarisLiavec nous tout de suite.

Un coup de sonnette l'interrompit, et, au bout d'un instant, la bonne survint.

— Madame, c'est un soldat.

— Bonjour, mon filleul ! Comme je suis contente de vous voir 1 Vous arrivez à point, vous allez déjeuner avec nous ! Non, non, je ne veux rien entendre ! Vous n'avez pas déjeuné I Germaine, Pauline, voyons, prenez son paquet, son casque, débarrassez -le ! Clémence, mettez un couvert, là, à ma droile !

Elle se pencha vers la bonne et, baissant la voix :

— Ouvrez la boite de poulet en gelée.

Faites une omelette au rhum. Apportez le vin vieux.

— Et vous avez fait bon voyage? reprit-elle tout haut, en se retournant vers le soldai, si vivement qu'il tressaillit.

C'était un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, à l'air robuste, avec une tête ronde, aux cheveux blonds coupés ras, des yeux clairs, un nez en trompette et des joues criblées de taches de rousseur. Sa capote était sale et ses brodequins boueux. 11 restait debout, imn:obile,

M"* Bulle l'interrompit.

— Pas du tout ! Vous êtes très bien ! Au contraire ; c'est la tenue des braves ! Asseyez-vous là. Alors, vous voilà enfin... Je suis bien contente 1 Prenezdu saucisson. Mon ami, verse-lui donc du vin !

— Excusez, recommença le soldat, faut que je vous dise...

— Tout à l'heure, déjeunez d'abord !

ordonna gaiement M"* Bulle. Etes-vous bien assis?... Mais vous ne mangez pas! Voyons, Clémence, et les biftecks... Qu'ils ne soient pas comme de la semelle, surtout 1

Elle gourmandait la bonne, rappelait à l'ordre, des yeux, son mari et ses filles, entassait des victuailles sur l'assiette du soldat qui y touchait à peine, mangeait elle-même avec un excellent appétit pour l'encourager, le tout sans cesser de parler avec une volubilité croissante et hospitalière.

— Vous avez six jours, n'est-ce pas? Eli bien 1 pendant ces six jours, on va s'occuper de vous distraire. Non, ne me répondez pas.

— Votre blessure, c'est du mois de juin ? di-

écrire de rhôpital. Vous n'y 6(es pas resté longtemps,.. Vous avez été bien soigné, n'est ce pas? Et puis, vous êtes si courageux... Du reste, déjà dans la vie civile, vous faisiez un métier si dur, si périlleux... Non, non, ne protestez pas... Eire mineur, vivre à des kilomètres sous Icrre, c'est effrayant 1... Moi, je ne pourrais pas... Mais, dites-moi donc, dans le» tranchées...

Elle continua, posant question sur question, sans attendre de réponse, se désolant devoir que son filleul semblait mal à l'aise et redoublant d'etîorts pour le familiariser. Ses filles, après un ou deux essais de conversation, immédiatement bloqués par leur mère, se taisaient. M. Bulle, fort vexé depuis qu'on lui avait publiquement dit qu'il était jaune, gardait le silence et se contentait de relnplir le verre du soldat qui, lui-même, n'osait plus essayer de placer un mot.

La bonne apporta le dessert. M. Bulle délioiiclia nue bouteille de vin vieux. A ce moment, M'"-" Bulle achevait Icxtraclion difficile d'un aiiunas de sa boftc et l'nllention qu'elle y

pas lieu, il continua :

— Ça ne se peut pas, parce que Maille, c'est pas moi. Je ne suis pas le filleul.

Il y eut un silence de stupeur.

— Comment cela ? balbutia M"" Bulle ahurie.

Mais, sans la regarder et en s'adressant exclusivement à M. Bulle, comme si celui-ci l'intiniidait moins, le soldat poursuivit :

— Je ne suis pas Maille. Je ne suis pas mineur. Je ne suis pas le filleul. Moi, c'est Biernu, Edmond, cultivateur. Maille, c'est un camarade. Il n'a pas pu venir. Il a mal au pied. Nous

venir. Alors, j'ai essayé de prévenir cette dame (il eut un geste du pouce par-dessus son épaule, pour montrer M"' Bulle). Depuis toulà l'heure j'ai essayé. C'est pas juste que je prenne la place de Maille, qu'est le Olleul.

Il s'arrêta, manifestement satisfait d'avoir enfin réussi à éclaircir la situation. M. Bulle se tirait la barbe. La jeune Pauline sortit de la pièce, ne pouvant résister au rire déplacé et convulsif qui la suffoquait.

M'"' Bulle fil un effort énorme sur ellemême.

— Qu'est-ce que cela fait ? dit-elle, du ton le plus naturel qu'elle put. L'un n'empêche pas l'autre. Restez avec nous, cela nous fera grand plaisir.

— Merci beaucoup, dit Biernu, mais cane se peut pas. On m'attend. C'est la comtesse de Porchccroix. C'est rue de Varenne. Porchecroix, c'est mon sergent. J'y suis déjà allé à ma convalescence. Alors, j'ai promis pour maintenant...

— Passez la journée avec nous, propcsa M. Bulle. Vousirez demain seulement.

qu'on me prenne mon filleul, quand il viendra !

Biernu avait repris son casque et son paquet. Il leva les yeux sur M""* Bulle, hésita, et un sourire éclaira son visage.

— Je le verrai Maille, là-bas, avant qu'il vienne ici, dit-il. Je lui dirai comme on est bien chez vous... C'est une veine qu'il a, de vous avoir comme marraine !

Il s'en alla.

M°* Bulle s'était ressaisie. Elle regarda d'un air de défi son mari et sa fille aînée.

— Pauvre garçon ! prononça-t-elle avec autorité, comme il aurait voulu rester ici !

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