‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · L'INCONNUE · texte numérisé non relu

L'INCONNUE

Pendant tout le voyage, elle était restée assise dans son wagon, droite, immobile et comme inconsciente, sa jolie figure figée dans une crispation qui ta vieillissait. Elle ne savait pas ce qu'elle avait fait entre le moment où elle avait reçu la nouvelle et celui où elle avait pris te train ; elle ne savait pas combien d'heures avait duré le trajet ; elle ne savait plus rien que ta douleur qui l'aQolait. c Jacques est blessé grièvement.,. Jacques est blessé grièvement... o, se redisait-elle. Par moments, elle n'arrivait pas à concevoir que ce soit vrai ; par moraentsj revenait l'effroyable idée qu'il n'était pas seulement blessé, qu'il était... elle ne formulait pas l'indicible angoisse qui veillait au fond de sa pensée,

Elle sanglotait si fort, malgré qu'elle essayât de se contenir, qu'elle dut s'éloigner jusqu'au palier. Appuyée au mur, elle suffoquait dans une douleur qui la déchirait et où se mêlait de la joie parce qu'on lui avait dit que probablement il vivrait.

Une infirmière s'approcha d'elle.

— Madame Lérens?

La jeune femme releva la tète et fit un effort pour se calmer.

— 11 y a ici, continua l'infirmière, un blessé qui a été atteint, mais bien moins gravement, le même jour que votre mari et après s'être battu auprès de lui. Voulez-vous le voir? 11 vous racontera. ..Il est seul dans la chambre qui est là.

La jeunefemme suivit l'infirmière qui la laissa auprès du blessé. C'était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, au visage intelligent et fm- 11 était adossé contre ses oreillers et son bras droit était immobilisé dans un appareil.

— J'ai été, en effet, le camarade de votre mari, Madame, expliqua-t-il. Nous avons combattu cdte à côte, et il est tombé quelques

l'a affirmé et c'est la vérité... Mais moi, qui n'ai pas été atteint aussi grièvement, je puis vous raconter...

— Oui, oui, ba1butia-t-elle. Racontez-moi...

— Eh bien, Jacques Lérens et moi nous étions liés. Il m'inspirait beaucoup de sympathie, et je crois qu'il en avait pour moi ; celte sympathie m'était encore plus précieuse à cause du caractère taciturne et froid quevouslui conluiisscz...

La jeune femme eut un sourire triste. Avec ctte, Jacques n'avait jamais été cela.

— Nous avons été blessés en faisant une ntlaque, poursuivit le jeune homme. Lérena était prés de moi quand, soudain, un obtis éclata et le renversa presque dans mes bras, Je l'ai cru tué. Il avait juste eu la force de dire deux mots en tombant, et ces deux mots, Madame, c'était votre nom répété.

— Il croyait mourir... et iia dit mon nom, murmura -t-clle, sanglotante.

— Oui, distinctement, comme une suprême pensée qui se formule inconsciemment peutêtre. Et, lorsque, dix minutes après, j'ai été

— Qu'est-ce que vous dites? demanda-t-elle dune voix étranglée.

— Je dis qu'en tombant, il a prononcé votre nom deux fois; « Lucie... Lucie... »

Il s'arrêta encore. Elle était devenue très rouge, puis si pâle qu'il crut qu'elle allait défaillir.

— ' Ce n'est pas mon nom, dit-elle enfin d'une voix sourde et comme à elle-même. Je ne m'appelle pas Lucie. Je m'appelle Gabriellc.

Il y eut un silence. Elle réfléchissait, haletante.

— Je... je me suis sans doute trompé, essnya de dire le blessé... J'ai mal entendu...

Mais elle voyait bien qu'il mentait. Gêné, îl se tut.

— Lucie?... Lucie?... se répétait-elle. Elle ne comprenait pas encore bien ce qui lui arrivait, ce qu'elle devait croire. Elle essayait de découvrir, dans ses souvenirs, quelle Lucie son mari pouvait avoir connue. Elle essayait de se dire

telle chimère, tandis que Jacques était encore cil danger de mort. Mais une souffrance nouvelle, aiguë, despotique, balançait sa première KoufTrance.

Sans s'en rendre compte, elle avait quitté la chambre du blessé, elle était revenue à la porte vitrée et sous le rideau levé, à travers la vitre, elle rcfjardait son mari. II dormait, plus calme, et elle fut éperdue de bojiheur, « Qu'il vive, se dit-elle, le reste n'existe pas. > Mais elle savait bien que cela existait au fond d'elle-mâme, que cela existerait toujours, comme un doute cruel et vigilant, quel que soit l'avenir. Et elle savait aussi que jamais elle n'oserait, auprès de lui, éclaircir ce doute.

DANSLACAMPAGNE

Chaque fois que Lise s'échappait de la ferme pour aller au village, chez la mère Fouvent, où elle recevait en cachette les lettres de son cousin François, elle avait des émotions terribles et prenait des précautions exagérées au point d'être imprudentes. Ces précieuses lettres, elle les gardait dans une poche de toile, cousus tout exprès dans son corset ; cela lui faisnit plaisir de les sentir ainsi contre elle, et elle était sûre que son oncté Bârraullne les découvrirait pas.

Dans la vaste ferme isolée au milieu d'une campagne mélancolique, tachée de jaune par les ajoncs et les genêts en loufïe, ensanglantée de place en placeparlatleurdu sarrasin, le père

même toutes les lettres, mais chez la mère Fouvent, une vieille qui vendait de l'épicerie au village.

Pour Lise, pendant des mois, ces lettres avaient été toute la joie de sa vie. 11 lui écrivait comme jamais il n'avait osé lai parler; elle s'apercevait, à travers les phrases, qu'il prenait de la volonté et de l'énergie, et comme il lui disait qu'il l'aimait de plus en plus, elle était, malgré ses anxiétés, très heureuse. De temps à autre, elle demandait des nouvelles au père Barrault et quand il lui répondait sèchement :

Mais, soudain, il n'était plus rien venu et Lise avait eu trois semaines de tourments atroces, car le père Barrault, lui non plus, ne recevait rien.

Un matin d'automne, comme elle revenait, désespérée, du villaye, oii elle avait été eu vain, clic vit sortir de la ferme le maire, M. lîailly, qui était habituellement en très mauvais termes avec le père Barrault. — Pour qu'il soit venu, il fallait... Elle courut à lui, et il dit le malheur : François était disparu ; au couis d'une attaque, il avait été engiigé dans Jrs rangs ennomis, on l'avait vu tomher couvert de sang.

Folle, Lise s'était précipitée dans la ferme. Au milieu de la grande cuisine, le père Barrault était debout, silencieux. La jeune fille s'était jetée vers lui, mais, d'un regard plus dur qnc jamais, il Tavait arrêtée.

— Assez, avait-il ordonné de sa voix brève.

Tais-toi I Je ne veux pas entendre un mot! H

Lise, pantelante, aurait voulu lui crier que mieux que lui elle aimait celui qui était mort et qne François l'avait aimée aussi, et qu'il lui écrivait.. . Mais son secret lui était trop cher pour qu'elle le dise et elle était trop accoutumée à plier sous le despotisme du vieux pour désobéir. Machinalement, elle le suivit vers la besogne quotidienne.

Un tantôt de fm'd'hiver, comme Lise, indiU'crente à une pluie aigre, traversait la rue du village, elle vit , au seuil de la sordide petite épicerie paraftre.la mère Fouvent. Lise n'était pas entrée depuis qu'elle savait qu'elle n'y trouverait jamais plus de lettres et, avec un affreux serrement de cœur, elle passait en hâte, mais la vieille l'appela :

la suivit dans la boutique étroite.

— Pourquoi me demandez-voui ça ?

— Ben, vous savez... y a des fois des choses qu'on s'y attend pas... Là... calmez-vous... Faul pas vous mettre dans des étals comme ça...

EnÛn, quoi, vaut mieux pas vous faire languir. ■ ■ VIA ce que j'ai pour vous.

Lise eut un cri étouilé. Elle se jeta sur l.i carte et, défaillante, s'appuya au mur. C'était de lui. Il n'était pas morti II était prisonnier. Jl avait été gravement blessé et il était rétabli...

Elle sanglotait et dutattendre pour continuer à lire. François, en quelques mots pleins de tendresse, disait que cette fois-là il lui écrivait pour elle toute seule, comme avant, et de sa lettre ressortait qu'il avait déjà écrit une fois au père Barrault, à la .arme. La carte s'était donc perdue, puisque te vieux ne savait rien.

Lise se précipita dehors, mais, au bout d'un moment, elle ralentit le pas. Il fallait avouer les lettres clandestines pour prévenir le vieux, et, telle était la terreur qu'il lui inspirait que,

— T'as des'nouvelles? cria le vieux.

Lise eut un sursaut de surprise.

a T'as des nouvelles, continua-t-il, haletant. Je vois ça à tes yeux ! Il est pas mort !

— ' Il est priaonaier, balbutia Lise. On me l'a dit... un soldat que j'ai rencontré.

Elle s'empêtra dans son mensonge et avoua tout, moutra la carte.

Le vieux la lui arracha des mains, lut et chancela ; elle le soutint par le bras, mais il arracha sa cravate et respira convulsivement.

Us restèrent sans parler et puis se mirent en route côte à côte. Au bout d'un moment, le

Faut croire qu'il t'aime, hein ? ^jouta-t-il après une pause. Et puiSj toi aussi, tu l'aimes... J'ai vu ça... Alors, quand il reviendra... on verra... faudra qu'il soit heureux... il a le droit...

Il secoua la tâte et reprit :

— En attendant, faut travailler. Faut qu'il trouve tout en état quand il reviendra. Paulqu'il voie que nous aussi on a fait ce qu'on doit... Est ce que t'as pensé aux carottes à semer ?

Elle ne répondit pas. Elle ne s'en souvenait plus. Elle marchait à cdlé du vieux sans pouvoir s'empêcher de pleurer à chaudes larmes, tant elle était triste puisqu'il était là-bas, prisonnier et malheureux, et tant elle était hcii rcuse puisque ce serait elle, plus tard, qui lui crait oublier ses épreuves.

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