‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · MADAME HÉLÈNE · texte numérisé non relu

MADAME HÉLÈNE

Dans les logements indigents où elle allait faire des visites et porter des secours, on l'appelait M"" Hélène, et elle passait pour être l'employée salariée d'un comité de charité.

Cette légende s'était créée toute seule, tant Hélène Maubel, simple, effacée, sérieuse et avertie des préoccupations les plus humbles de la vie quotidienne, répondait mal aux idées que les pauvres gens qu'elle voyait se faisaient de la richesse, et la jeune femme s'était empressée de l'accepter et d'y conformer son attitude et

tortune. Et, surtout depuis la guerre ils absorbaient son temps bien suflisamment pour qu'elle évitât l'ennui.

Ce samedi-lù, M"*' Hélène, en robe noire défraichie, ses cheveuiL châtains tirés sous un chapeau simple, arriva vers quatre heures au fond de Plaisance, tout près des fortifications. Dans la maison où elle allait et qui était vaste, sordide et sombre, avec des linges à toutes les fenêtres et des mioches mal tenus grouillant à tous les paliers, elle avait trois visites à faire, à des gens plus particulièrement indigents et dont elle s'occupait depuis des mois. Elle vit, au rez-de-chaussée, dans un taudis semblable à une petite cave, un ménage : l'homme paralytique, la femme presque aveugle ; elle vit, au second, une vieille à demi-folle qui, barricadée, regardait par un judas avant d'ouvrir la porte de son réduit et qui l'assaillit de plaintes furibondes. M°" Hélène, ayant donné ce qu'elle apportait et promis de demander davantage au pseudo-comité qui abritait ses décisions per-

que la plus petite des enfants vint s'installer sur ses genoux.

— Georgetle, voyons... dit la mère. Elle va vous fatiguer ; vous l'êtes déjà bien assez, ça se voit.,. C'est vrai, on le dit bien dans la maison : a Cctlc pauvre M"" Hél6ne, c'est pas un métier qu'elle fait... » Penser que d'un bouta l'outre (le la journée, vous montez des étages pour uller voir des gens plus ou moins rngoùlanls...

reprit l'ouvrière. Ces dames qui vous emploient, au moins elles vous paient bien ? Elles ne vous font pas trop droguer ? Je vous dis ça parce que vous n'avez pas l'air d'avoir beaucoup de défense, soit dit sans vous vexer, et que les dames riches, ça a beau être bien gentil, ça ne sait pas ce que c'est, n'est-ce pas?... Ainsi, tenez, elles verraient que j'ai du manger qui cuit — c'est un bout de veau et des pommes de terre — elles croiraient jamais que nous avons besoin. Faut bien nourrir les petites, pas ? Et puis, quand c'est rangé, balayé, nettoyé, ça ne leur va pas non plus. Elles veulent que ça se voit qu'on est pauvre. Je vous assure, c'est à vous dégoûter d'être propre. Je vous dis ça à vous, parce que, entre personnes qui travaillent, c'est plus pareil. On comprend les choses...

Elle continuait, très en confiance, comme elle aurait parlé à une égale. Sur les genoux de M"» Hélène, qui écoutait, l'enfant s'endormait.

— Alors, disait l'ouvrière, si vous pouviez

à faire. Alors, vous pourriez expliquer à ces dames que je suis malade etquc je ne peux pas travailler. Faut vous dire que je voudrais promener les enfants dimanche. On irait à Vinccimcs. Ça serait gentil... Dame, c'est pas parce qu'on est pauvre qu'on doit être privé de (oui... Alors n'est-ce pas...

Elle s'interrompit. Quelqu'un frappait. Une vieille parut, en noir râpé, l'air pleurard et circonspect.

— Pardon que j'entre, dit-elle, maison m'a dit qu'il y avait quelqu'un de la part de dames charitables. Moi je suis aussi pauvre que personne ; j'habite ici depuis huit jours...

K\la s'arrêta. Elle regardait M"' Hélène qui avait tourné la télé vers elle. La vieille trèssaillil, son Ion changea.

— Je demande pardon â Madame. On ne m'avait pas dit que c'était Madame elle-même qui était là... Madame ne me remet pas ?Je suis la tante d'Emma, l'ancienne femme de chami)rc de Madame. J'ai vu Madame dans

loir... et je suis,bien malheureuse...

Elle flt une génu0exlon et se glissa dehors.

Il y eut, dans la chamhre, un silence.

— Geoi^elte, ^veux-tu bien descendre ! dit tout à coup l'ouvrière, et elle enleva, des genoux de M"" Hélène, l'enfant qui, réveillée, pleura.

— Je... je demande pardon à Madame, continua-t-elle, sans regarder la visiteuse, —et malgré son affectation de respect it y avait comme un imperceptible reproche dans sa vois. Mais on ne savait pas... Dans la maison on croyait... On était sur... N'est-ce pas, en général, les dames riches...

Elle ne dit pas comment, dans son opinion, devaient être les dames'riches, mais M"" Hélène le savait et, en dépit d'elle-même, fut vexée de voir qu'elle était si différente. En outre, elle avait honte, quelles qu'eussent été ses intentions, d'avoir laissé subsister cette longue erreur qui venait d'être découverte. Elle pensa soudain qu'elle avait l'air de l'avoir fait pour donner

— Madame est bien bonne. Si Madame veut \oir ce qu'elles ont comme chemises...

L'ouvrière déployait des loques. Son ton pleurard rappelait celui de la vieille.

— Pour le veau, c'est te boucher qui nie l'a donné parce que je lui ai recousu un accroc, tcrmina-t*elle.

Ce n'était plus la môme femme. Toute confrance avait disparu. M^"* Hélène en soutînt. Elle embrassa les enfants qui, comme si elles eussent été gagnées par la contrainte de leur mère, se laissèrent faire, figées. Elle dit ; « A samedi • et s'en alla.

— Comme c'est difficile... murmurait-elle en descendant l'escalier sale-

des visites de charité qu'elle faisait chaque semaine à jour fi£e, il y avait, en première ligne, la mère Didier, qu'elle voyait le jeudi.

La mère Didier était une vieille, impotente et geignarde^ gourmande et ezigeaaie. Pour elle les secours apportés par sa visiteuse, si abondants fussent-ils, n'étaient jamais ce qu'elle aurait désiré, et chaque samedi elle se plaignait hautement d'être méprisée par ces dames du Comité de Bienfaisance, car,là comme ailleurs cette même légende entourait la charité d'Hélène.

La mère Didier habitait dans le quartier des Gobelins, au troisième étage d'une grande maison hantée par un peuple nombreux d'enfants.

Dès que parut dans l'escaher M"* Hélène,

les jambes... Elle m'a tout raconté et aussi qu'elle n'était pas toujours aimable comme il faudrait... Et puis je saisbien que si ces dames du Comité lui envoient tout ça — il désignait les paquets sur la table — c'est à cause de ce que vous leur dîtes. Alors, je vous remercie bien franchement. Grâce à vous, je suis Iranquille là-bas.

Hélène, que les remerciements gênaient toujours un peu, se tourna vers la vieille.

— Comment allez-vous aujourd'hui?... Vos douleurs?-..

— Mes douleurs ! est-ce que j'y songe seulement ! Il me semble queje gambaderais, voyezvous, tant ça me remonte de voir mon garçon.

Quand je pense à sa blessure... la poitrine traversée, quoi... Ah ! il ne l'a pas volée, sa Croix de guerre... Allons, Jean, raconte un peu...

Lorsqu'Hélène revint, une semaine plus tard, elle Tut reçue comme une ancienne amie. La vieille, lasse de bavarder, s'étani assoupie, la

parla de lui-même avec insistance. Il C'i^tit chapelier, habile ouvrier, et se faisait, diiiis son métier, de bonnes journées. Si, au moment de ta guerre, il n'avait presque pas d'économies, c'est que, dans ce temps-là, il dépcnsnil, sans prévoyance, tout ce qu'il gagnait. Mais au fond il Était sérieux et personne ne lui avait jamais reproché de nfl pas être travailleur ni d'avoir mauvais caractère. Il insista sur ces din'ércnts pointsavec force, sans qu'Hélène comprit pourquoi.

Le jeudi d'après, il prit Hélène à part.

— Ça ne vous ferait rien de venir mercredi au lieu de jeudi, ta semaine prochaine?

Il paraissait y tenir beaucoup; Hélénepromit, bien que cela bouleversât son emploi du temps.

Le mercredi, Jean Didier l'attendait, seul, dans la première pièce.

— La mère dort, dit-il.Asscyez-vous en attendant.

— Vous ne savez pas pourquoi je vous ai demandé de vcniraujourd'hui? reprit-il. Eh bien,

voir avant de partir? D'abord, pour vous dire encore merci... Et. puis... aussi pour autre chose... Vous n'y êtes pas?Ëh bien, quand je reviendrai, si j'en reviens, ce qu'il faut espérer, je voudrais qu'on se marie nous deux. Dame, de vous voir si courageuse, si gentille... Mais soyez tranquille, je ne vous laisserai plus vous luer de travail. Je vous l'ai dit : Je suis bon ouvrier, alors... Bref, dites oui et je serai bien heureux.

Hélène s'était levée, saisie de stupeur. Elle se jugeait sotte de n'avoir pas compris plus tôt l'attitude de Jean Didier, mais c'était si invraisemblable...

— C'est impossible, murmura-t-elle.

— Impossible ! Pourquoi?Pourquoi?

— Parce que... je suis mariée, dît Hélène, s'accrochant à une partie de vérité.

Il recula, atterré.

^ Vous êtes mariée!... Dire que pas une mi nule je n'ai pensé que vous pouviez être

On s'était installé dans le salon après le déjeuner. Par les fenêtres, on voyait la campagae, où il faisait soleil sui- la neiga qui étai tombée la dernière nuit. Dans la grande pièce clairCj aux lourdes tapisseries, aux vieux meubles confortables, M™' Mitre! tricotait, au coin de la vaste cheminée, où brûlait un feu de bois ; Thérèse, sa fille, brodaiten bavardant et Joseph Davot, établi dans un fauteuil, dont le velours faisait ressortir l'usure de sa capote délavée, fumait une cigarette que ces dames l'avaiçnt obligé d'allumer.

Il était maintenant parfaitement à l'aise, elles l'avaient si bien reçu, elles étaient si aimables et si simplesl L'avant- veille, quand il était

et il avait presque regretté d'avoir accepté de venir pendant sa permission, bien que s'il n'était pas venu là, il n'aurait pas su où aller. Mais, à présent, il lui semblait qu'il avait toujours connu cette dame à l'air ai bon et si paisible et cette jeune fille — presque une enfant — si jolie et si gaiement naturelle, qui avait, tout de suite, dissipé sa gène.

— Vous savez, monsieur Davol, c'est moi votre marraine 1 Ce n'est pas maman. Maman s'occupe de mon frère. Oh ! elle s'occupe aussi un peu de vous, mais c'est moi votre marraine cil litre I

Kllc avait ri et lui avec elle. Elle était, du nsle, enchantée de son soldat. Il était vraiment très bien et très sympathique, ce f{rand g'ii'çon blond, qui avait des yeux si clairs et si fnincs. Il ne s'exprimait pas mal du tout et avait remercié avec délicatesse pour les envols qu'on lui avait faits et pour l'invitation. Au dincr, pressé de questions, il avait dit comment il avait t^agné sa Croix de guerre. 11 avait été très iatércssant.

— yuei agea-t-eiie va» ineiese.

— Elle a dix-sept ans... Elie est jolie... et gaie (il n'osa dire t comme vous »). Et puis, il y a notre maison. C'est une petite ferme, n'estce pas, et moi, je m'en occupe... Maman aurait voulu que je fasse des études, mais j'aimais mieux travailler chez nous. On s'entendait si bien, tous les trois... Le dimanche, on sortait ensemble... Je ne sais pas ce qu'elles sont devenues... je ne sais pas ce qui leur est arrivé... Ça ne me quitte pas, cette idée-là... la nuit, le jour, tout le temps... Pensez, elles sont restées là-bas... de l'autre c6)é de l'ennemi... Et je ne peux pas savoir... Je ne peux pas... L'an dernier, à un moment, mon régiment a été dans

une lunette, on n'aurait pas pu... Mais, cnfîn je me (lisais : « C'est par là ! Elles sont là. ..Pourvu qu'elles y soient !... Pourvu que... » Enfin, je ne .sais pas... C'est dur... C'est ça le plus dur... 11 s'arrêta, le visage contracté. M"" Mitrel lui mit la main sur le bras.

— Mon pauvre enfant, il faut beaucoup de courage. Nous tremblons tous pour quelqu'un que nous aimons,,.

El ejle ajouta, doucement ;

— Je veux que vous soyez hcurcu^i ici !

Il Ot oui de la tête. Il allait dire qu'il était heureux, en effet, au milieu de cette sympathie familiale qui lui rappelait ce qu'il n'avait plus, quand, au dehors, il y eut un bruit de roues sur le gravier. Thérèse regarda par la fenôtrc et bondit :

— Gaston ! Maman, c'est Gaston t

Les deux femmes s'étaient précipitées hors du salon. La porte du vestibule s'ouvrit. Il y eut des exclamations, des rires, des sanglots et une voix d'homme, qui disait :

d'enDui, parce qu'il y a six mois que je ne vous ai pas vues, toutes les deux... alors... Mais ces braves garçons qui n'ont personne...

La porte se rouvrit. Joseph Davot vit entrer, serré entre M"* Mitrel et Tliérèse, toutes deux radieuses et les yeux encore mouillés, un jeune homme de son âge à peu près, bien pris dans une vareuse bleu horizon et dont une récente cicatrice coupait la joue.

— Gaston, je te présente notre filleul, dit Thérèse gaiement. — Joseph Davot, un brave qui vient de l'Argonne.

Le jeune homme tendit la main.

— L'Argonne, j'y suis resté six mois, l'année dernière...

lis s'assirent et causèrent. Gaston, sa mère et sa sœur étaient parfaitement aimables pour Joseph Davot, mais naturellement, les deux femmes ne voyaient que Gaston, ne s'occu-

lenure ses rcponscs. uasion, seui, compiau :

elles le regardaienl ctl'écoulaient avec extase. Au dîner, elles mangèrent à peine et il dut i;icunter de nouveau, sur leur insistance, commcii t il avait (!lé blessé.

— Ça ne fait rien, tcrmina-t-il avec conviction, ce que je suis content de vous revoir, de me retrouver un peu chez nous, avec vous...

Il leur jeta un regard de tendresse profonde et elles ne purent s'cinpâclier de venir l'embrasser. Joseph Oavot ne disait rien, seul.

Le lendemain matin, M"" Mitrel, qui n'avait pu dormir tant elle était iicureuse, descendit dés six licurcs. Il fallait que tout fut digne de la présence de son fils. Soudain, elle entendit dans l'escalier n n léger bruit. Joseph Davot, ses chaussures à la main, descendait avec précaution. Il était tout équipé et portait sa musette en bandoulière. Sur une table du vestibule, il posa, en évidence, une lettre.

M"" Mitrel se monira :

— Déjà levé, monsieur Uavot ; où allez-vous donc ? Tiens, une lettre pour moi 1

ment pour reprendre la lettre, mais M^^fliiirei l'avait déjà ouverte. Alors, ne sachant comment cacher son trouble, avec simplicité, ils'assit sur l'escalier et mit ses chaussures.

— Pourquoi voulez-vous partir? dit M'n'Mi- Irel, en relevant ta tête.

Il ne répondit pas. II n'avait pas pu trouver de mensonge plausible.

— Vous ne voudrez pas nous faire celte peine-là, reprit-elle, en le regardant. Vous avez quatre jours encore, vons nous les devez,..

Pensez ce que ce serait, pour moi, pour mon fils, de vous voir partir parce qu'il arrive. Cela nous gâterait tout notre bonheur... Vous savez bien que vous ne nous gênez pas... Au contraire... Gaston s'ennuierait peut-être avec une vieille femme et une petite fille... Et... moi aussi, j'ai besolnde vous... (Elle fit un eflort; le sacrifice qu'elle faisait était grand.) Oui... Mon fils et ma fille vont, ce tantôt, voir leur oncle... Je devais y aller aussi, mais je suis fatiguée. Je n'irai pas... Et j'espère que vous voudrez bien me tenir compagnie ?...

Joseph Davot comprit. Il eut un regard de gratitude.

voyani enire vous ucux, comme ça... j îii pensé... j'ai pensé à chez moi... A nia mère et à ma sœur, n'est-ce pas... Enfin, ça m'a fait de la peine... Mais, c'est fini ! Je ne partirai pas... puisque je ne gûiiepas. Vous m'avez trop bien i reçu. Je ne yeux pas faire ça. Je resterai mts ! si\ jours. J'en serai liien content... Il faut £lrc raisonnaI>lc, n'est-ce pas?... II faut être raisonnable...

LA LECTRICK

Dans le petit salon du château, assise auprès d'une fenêtre ouverte sur le parc, M"' de Brange brodait pendant que sa dame de compagnie lui faisait la lecture. Elle écoutait distraitement, l'n souci plissait son front sous les bandeaux corrects de ses cheveux gris.

— Mademoiselle Marie... dit-elle enfin.

La lectrice s'interrompit.

— J'ai quelque chose à vous dire... Oui...

un... service à vous demander... el que je ne vous demande, soyez-en sûre, que parce que j'ai, vous le savez, la plus hante estime pour vos qualités de cœur, de tact, de disccélion...

— Voici ce dont il s'agit, reprit la vieille dame, qui parlait posément, mais en cherchant un peu ses mots. — Vous savez que mon fils Robert a été blessé, grièvement blessé, au bras droit. . . et surtout au visngc... Il est presque défiguré. . Le mot est gros — reprit-elle, la figure tirée p:ii' une crispation nerveuse. — Enfin, ila une profonde cicatrice... Dans quelques mois, il n'y paraîtra presque plus, j'en suis sûre... Mai.s Robert ne voit pas cclaainsi... Il a un caractère impressionnable, une sensibilité extrême...

C'est sans doute de ma faute... puisque j'ai voulu l'élever moi-môme... Mais, en toutca.s, cela n'empéchc pas la bravoure, il l'a prouvé... linfin, maintenant, le pauvre enfant croit, !i cause de celte blessure, que sa vie est finie... Il était fiancé, vous le savez, à la fille de M. Tjivanne, noire voisin de ta ville. Il l'aime profondément et il est persuadé qu'il ne peut la revoir... « Je ne peux pas m'imposeràSuzann(! tel que je suis, m'a t-il dit. Je sais qu'elle feindrait, par devoir, d'être la même pour moi,

tabli, je retoarnerai ]à-bas, et, cette fois-ci... » La voix de M"» de Brange s'étrangla.

— S'il repart dans cet état d'esprit, je sais que je ne le reverrai pas, reprit-elle... Alors, mademoiselle Marie, je vous demande instamment de... de vous intéresser à mon fils, qui va arriver ici demain... Comprenez-moi bien, je vous demande une œuvre de chanté toute simple et qtii ne peut en rien prêtera la critique. Il faut hii redonner confiance en lui-même, lui prouver ([u'il n'est pas ce qu'il croit: un objet de pitié... i\obert est d'une nature droite, soyez sûre quil ne verra, dans l'intérêt amical que vous voudrez l)ien lui témoigner, qu'une camaraderie sponhinée, et, peut-être, qu'une petite coquetterie tout à fait sans conséquence, qu'il sera étonné lie susciter et qui lui montrera qu'il doit se rassurer... Je sais que sa fiancée ne variera pas, elle l'aime trop sincèrement pour cela... Mais Robert a besoin d'être persuadé qu'il peut plaire, qu'une jeune femme peut s'intéresser à lui... Je sais que vous êtes bonne. Mademoiselle, et il est. Je TOUS assure, très malheureux... »

dans une pension pauvre, elle n'avait jamais connu d'autre existence que celle d'Institutrice ou de dame de compagnie, assistant à la vie, au luxe et à la richesse sans y prendre part et passant, sans affection ni regret, de famille en famille.

— J'essayerai, Madame, balbutla-t-ellc, n'osant refuser et surprise de compter assez po;jr qu'on lui demandât cela.

Robert de Brange arriva le lendemain et M"" Marie le vil au déjeuner. Ils rougirent tous deux; elle, parce qu'elle savait le rôle qu'elle allait jouer; lui, parce qu'il éiait toujours gCné par un regard étranger, surtout par un regard de femme, à cause de sa blessure.

Cette blessure, M"'' Marie ne la trouvait pas si terrible d'aspect qu'elle l'avait crue, et Robert avait vraiment des yeux très beaux.

Après le déjeuner, il regagna sa chambre, mais, le soir, M"' Marie commença sa tâche de son mieux et, deux jours après, ils causaient en camarades.

«ta uuuuLtauutii&u&ouiigcaii.piua4U eue ciaii

seulement uae lectrice salariée et où il lui semblait qu'elle était une femme. Robert, sans arrière-pensée, se laissait aller à la douceur d'une attention féminine et de cette camaraderie douce et franche.

Quinze jours passèrent ainsi, et alors M™* de Brange pensa qu'elle pouvait écrire à M. Tavanne.

La famille Tavaune arriva à la fln de la semaine : le père, solennel, un garçon bruyant, et Suzanne.

M"° Marie vit un joli visage délicat, des cheveux noirs en boucles lourdes, de grands yeux clairs, une taille souple.

Robert fut d'une froideur polie en causant avec M"* Tavanne et ne retrouva son aisance et son amabilité qu'auprès de la lectrice.

Le soir, M"' de Brange, se trouvant seule dans

à coup, à travers un rideau d'arbustes, elle entendît deux voix.

— Mais si... mais si> Suzanne, c'est pour cela, je vous jure, disait Robert... Je n'ai pas le droit de vous imposer... .

Et la voix un peu tremblante de M"* Tavanne répondit :

—Vous êtes fou... Cela ne se voit pas... C'est trop mal de m'avotr laissé croire que vous ne m'aimiez plus, que vous ne pensiez qu'à cette M"« Marie...

Les voix se fondirent en un murmure heureux.

M'" Marie rvgagna le salon.

— M. Robert et M"' Suzanne sont ensemble dans le jardin, dit-elle, répondant à une ques* tion de M"' de Brange.

- Malgré ses efforts, sa voix était étouffée. M"" de Brange la vit si pâle qu'elle comprit et fut émue.

— Ma pauvre enfant... commença-t-elle.

— Désirez-vous que je vous fasse la lecture

était faite pour voir vivre les autres et qu'elle était bien sotte deTavoir oublié pendantquinze jours.

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