‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 6 sur 13 · L'ENFANT · texte numérisé non relu

L'ENFANT

Seul il s'en alla dans les raes de la vieille ville, n y était arrivé la veille avec le détachement, après des mois passés dans le Nord, et il devait, le lendemain, rejoindre, ainsi que les autres, un nouveau secteur du front.

C'était un homme de trente-cinq à trente-sept ans, grand et large d'épaules dans la capote ample. Une cicatrice profonde et fraîche encore coupait sa face dure et maigre, à la moustache noire, aux yeux froids sous le casque enfoncé. Il marchait lentement, mais paraissait savoir son chemin. I) s'arrêta près du beffroi pour écouter l'heure qui sonnait. Puis il se répéta encore une fois ; «A quoi bon? > d'un ton agacé,

ment bâti, il se perdit un moment, reconnut cnfln un mur dégradé par-dessus lequel des arbres passaient leurs branches, longea le mur, suivit une rue, et, dans un coin désert et paisible où l'herbe, entre les pavés, poussait, il s'arrêta en face d'une maison, une petite maison assez ancienne, en pierre grise drapée de lierre, à un seul étage, au milieu d'un jardin que fermait une grille.

Le soldat resta quelques instants immobile.

Eniin, brusquement, il s'avança et sonna à la grille.

Personne ne répondit tout d'abord ; il eut un léger haussement d'épaules ; il allait s'éloigner quand la porte de la maison s'ouvrit. En haut des marches parut un enfant, un petit garçon frais et bouclé qui, fourrant ses mains dans ses poches, regardait le soldat avec une attention qui lui faisait tirer la langue.

— Bonjour, Monsieur! cria l'enfant.

Le soldat avait eu un léger tressaillement.

— Est-ce qu'il n'yapersonne danslamaiaonV demanda-t-il.

de s'en aller aussi. Alors je suis tout seul.

— Ouvre-moi, dit le soldat.

— Je veux bien I

Le petit descendit le perron et vint ouvrir la grille en se haussant sur la pointe des pieds.

— Maman m'a défendu d'ouvrir, observa-t-il ; mais puisque tu es un soldat... Baisse-toi, que je vois mieux tes croix.

Ls soldat avait refermé la grille. Au lieu de se baisser, il éleva l'enfant dans ses bras. Le petit, avec satisfaction, toucha les décorations et puis posa doucement son doigt sur la cicatrice de la joue.

— Ça te fait encore mal?... Tu t'es beaucoup battu?...

L'homme ne répondit pas. Il l'avait remis par terre et regardait la maison et le jardin.

— Comment t'appelles-tu? dit-il enfin.

— André Sordier ; j'ai six ans et demi.

— Ta mère sera longtemps avant de rentrer?

— Oh ! oui, je crois...

— Alors... — Le soldat hésita. — Je veux entrer dans la maison. J'ai quelque chose à voir, acheva-t-il brusquement.

jamaiSBU aire nuii aux auireu ni a lui-mcme, ii avait accepté avec joie de tenir une classe de déclamation pour jeunes filles riches dans un cours très chic du quartier de l'Etoile. Kn outre, il était acteur mondain, à demi professionnel et à demi amateur. Il dirigeait les répétitions, réglait les mises en scène, indiquait les maquillages et les intonations dans les représentations de salon. 11 disait aussi quelques pièces bien choisies et d'émotion nuancée qui convenaient à sa minceur élégante, à son teint pâle, à ses cheveux noirs, à ses mains qu'il avait belles et à sa voix un peu faible, dont if prenait grand soin. Ainsi il gagnait de quoi vivre et il vivait heureux, puéril et élégant, dépensant tout au jour le jour en vêtements, en cravates, en voitures, en fleurs pour les maltresses de maison qui l'invitaient, en bonbons pour ses élèves qui l'adoraient. A leurs yeux à toutes, le prestige du théâtre l'environnait toujours ; il leur faisait son cours eu homme du monde complaisant, avec des galanteries, des coquetteriss et des familiarités courtoises,

noirs que parce qu'il les teignait, comme sa taille qui n'était svelte que parce qu'il portait un corset, car, sans vouloir y consentir, il vieillissait.

Maintenant M. Piédunois avait cinquantecinq ans, et c'était la guerre. 11 n'y avait plus de cours, plus de représentations en ville, plus d'appointements, plus de cachets et plus de cadeaux. Ayant vendu tout ce qui était chez lui vendable, M. Piédunois n'avait, pour exister, qu'une somme de cinquante francs par mois, rente viagère insaisissable et inaliénable que lui avait laissée un parent. Il s'en contentait, incapable de quelque travail que ce soit. Chez un marchand de vins lointain où il pouvait déjeuner pour seize ou dix-huit sous, et où il entrait en se cachant, il allait chaque matin. Le soir, il dtnait chez lui d'une tranche de pain et d'une tasse de cacao léger : puis, aussitôt, il se mettait au lit pour économiser la lumière et parce qu'il faisait froid. Mais ses clos étaient proprts et il pouvait, presque chaque

raide, mais sans hâte, devant la concierge avec laquelle il était mal pour des questions pécuniaires, et gagna la rue.

Il faisait beau et M. Piédunois s'en allait nonchalamment le longtdu trottoir, lorsqu'il entendit prononcer son nom. 11 tourna la (été cl vit deux messieurs qu'il connaissait, deux messieurs importants qu'il avait jadis rencontrés dans le monde et ensuite retrouvés au café qu'il fréquentait.

— Enchantés de vous rencontrer, monsieur Piédunois, dit l'un d'eux. Précisément nous

sentiments de solidarité sont connus et nous savons que vous ne nous auriez pas pardonné de ne pas nous adresser à vous. Quand on a réussi, on est si satisfait de secourir les moins licureux et les moins doués... Voici les statuts de l'œuvre. Nous venions vous demander l'appui de votrenom et de votre approbation... Comme tous pouvez le voir, la cotisation est uniformément fixée à dis francs. Nous nous sommes arrêtés à cette somme minime pour réunir un grand nombre d'adhérents.

M. Piédunois frémit encore, non pas à l'idée de donner les dix francs, mais à l'idée que si on les lui avait demandés le lendemain, iln'auraif pas pu les donner, et aurait été déshonore. D'un œil un peu égaré il parcourait la feuille qu'il tenait. Il y voyait, avec son nom déjà marqué, des noms connus. Il était flatté et atterré. II n'eut pas l'ombre d'une hésitation.

— Merci de tout mon cœur t C'est une œuvro

mercia. Après quelques phases cordiales et courtoises, on se sépara.

M. Piédunois, tenant encore les statuts et le reçu qu'on lui avait remis, marchait machinalement. Il n'avait pas déjeuné. Il lui restait en tout et pour tout une somme de soixante centimes. Chez lui, il n'y avait plus rien à vendre, et six jours le séparaient encore de la date où on lui enverrait sa mensualité. Sa position l'ahurissait.

Soudain, un souvenir le fit tressaillir, il tâtu ses poches et fut rasséréné. Pendant ces six jours, il n'irait pas au café ; le soir, il mangerait du pain sec, mais, au moins, chaque jour, il déjeunerait suffisamment. Une de ses élèves — il ne pouvait s'empêcher de sourire en pensant combien elle était jolie — faisait partie d'une œuvre qui donnait, pour cinquante centimes Ir cachet, des repas aux personnes nécessiteuses qui se faisaient inscrire. N'imaginant pas une seconde quelle pouvait être la réalité de la situation de M. Piédunois, elle lui avait demandé.

repas. Il en avait donné plusieurs, mais il lui en restait quelques-ans qu'il avait dans sa poche. Pourtant, il hésita une seconde. Lui, Piédunois, en être réduit à cette demi-mendicité... Mais il haussa les épaules : c'était dans un quartier perdu, derrière le Panthéon... Aucun de ceux qui allaient manger là ne le connaîtrait...

D se mit en route, inquiet pour ses bottines de la longueur de la course. H arriva au bout de trois quarts d'heure, fatigué et ayant très faim. D entra sans pouvoir vaincre un sentiment de gêne. Il vit une salle pleine, donna son cachet et chercha des yeux une place libre.

Tout à coup, il devint très rouge, puis très pâle. Une jeune fille était devant lui^ son élève, celle-là même qui lui avait demandé de souscrire, et dont le seul souvenir le ravissait.

Un 0ot de honte puérile, mais cruelle, suffoqua M. Piédunois. La jeune fille l'avait vu. Elle eut un mouvement de surprise.

se portent vos parents ?

— Bien... bien... merci... balhutia-t-elle, ahurie, et embarrassée pour lui, de le rencoii- Irer là.

Et elle ajouta :

— Vous voyez, je suis de semaine. Toutes les fondatrices servent à tour de rôle.

Il le savait. Comment l'avait-il oublié ? Il lut dans SCS yeux un apitoiement qui lui fît horreur. Elle murmura :

— Vous cherchez une place ?

Il rit, unpeu étourdi pourtant par l'odeurdc mets appétissants et simples.

— Une place '? Non, Mademoiselle ! J'ai lais >: un cachet pour un ancien ami... Une relalioi: de théâtre, vous savez.,. Il est fort à plaindre... Moi, je suis venu voir l'organisation... Ce.'.: remarquable. Tout cela parait excellent... '}'. baissa la voix, devint'confidentiel avec un galai:: respect.) El je suis surtout venu pour donner à mes yeux cette précieuse fête de voir ma charmante élève dans ie plus beau des rôles de la

vcrbîale.

— Mais je ne veux pas. Mademoiselle, vous ravir plus longteaips à voire noble tâche...

Incliné, il lui baisa tes doigis avec grâce et s'en alla plein d'élégance.

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