‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · LE CONFIDENT · texte numérisé non relu

LE CONFIDENT

Âu-dessns de la porte il y avait écrit, en.

lettres à demi efTacées par le temps et la crasse : ^lénessier, empailleur en tous genres. Dans la boutique, c'était un fouillis inextricable. Il y avait, moisis, poussiéreux et délabrés, tons tes produits de la taxidermie. A la devanture, dans des bocaux confisaient de longs vers blafards.

Le naturaliste, un vieux en blouse grise très sale, à la face jaune sous un toupet blanc hérissé, des lunettes sur le uez, triait des os de seiche tout en parlant à un chat noir qui, assis eu face de lui, le regardait en clignant des yeux comme s'il comprenait.

Dans la rue, il y eut une ruée soudaine, une galopade tumultueuse. Avec des cris sauvages,

— leiedeioup i letede loupiueierreion argent ! Va le faire enfermer, l'es piqué ! Donne ton cliat qu'on le pende, eh 1 Tête de loup I

Le vieux, en courroux, saisit un gourdin posé à cdlé de lui,courut à la porte. Le chat, posé d'uQ saut sur un comptoir, cracha, hérissé furieusement. Déjà les gamins étaient loin.

L'homme revint, soufflant de colère.

— Hein, t'as vu ? dit-il à son chat qui, sur le comptoir,se léchait maintenant d'un air offensé. T'as vu ! C'est de pire en pire... J'y résisterai pas... Qu'est-ce qu'on leur a fait ? Pourquoi que leurs parents les excitent ?

Il étendit la main et gratta entre les oreilles le chat, qui ronronna.

— Toi, t'es gentil. Si je t'avais pas, ave^ qui que je causerais ?... Les gens se fichent de vous... ou bien ils essayent de savoir vos aifaires... Avec moi, ça ne prend pas...

Il cul un rire méfiant, alla chercher une bouteille dans un placard et but.

— votre nom cesi ^enessier. conuoua^i^u.

Je l'ai va sor la porte. Alors, moi, je m'appelle Théophile Mail...

— Hé ! Télé de loup I Tète de loup ! t'es piqué, va te faire enfermer I

A travers Dne vitre cassée, le gamin roux avait passé sa tête et grimaçait hideusement.

— Qu'est-ce qui te prend, à toi ? dit le soldat, surpris de cette ialmsion.

Le gamin, étonné, arrêta sa grimace pour répondre ;

— C'est vrai qu'il est piqué ! Y cause à son chat comme à ane personne. Et puis, c'est un vieil estampeur, le père Tête de. loup, tout le monde le dit bien. Il a plein d'ai^ent dans sa cave... On ne savait pas que vous étiez là, m'sieu le soldat, ajouta-t-il, tout en observant avec prudence, du coin de l'œil, le vieux qui avait fait un mouvement pour se précipiter sur lui, mais s'était arrêté.

— Hein I dit le vieu^i au soldat, tous avez vu ces canailles I...

— C'est des gosses... Pourquoi qu'ils vous eu veulent ?

— Est-ce que je sais ? Je crois que c'est la boutique qui veut ça. C'était pareil avec mon prédécesseur. Moi y m'appellent Tête de loup à cause de mes cheveux, ces bandits...

— Faut pas vous laisser faire... Alors, comme je vous expliquais, mon nom c'est Théophilt^ Mail.... Ça ne vous dit rien? Mais si, voyons, rappelez-vous... On est cousins.

— Hein !

Le vieux semblait ahuri.

— Oui. Pas de très près. Mais comme, de toute la famille, on n'est plus que nous deux, ça compte tout de même. On ne s'est pas vu depuis que j'étais petit. Je savais que vous étiez établi à Paris, dans cette rue-ci. Alors, me trouvant en permission, je suis venu à tout hasard... Comme je vous disais, j'ai lu le nom, Ménessicr, sur ta porte. Ça me fait bien plaisir de vous voir.

jamais ] aiiais a rans, lauaraii que je passe vous serrer la main... Maintenant, je m'en vais, ajouta-t-il après une pause.

— Pas du tout ! — Le vieux s'était décidé. — Au contraire. Vous restez avec moi. Ça me fera plaisir. J'ai des chambres libres au-dessus de la boutique. On mangera ensemble.

— Ça vous fera du dérangement.

— Pas du tout... Et puis, entre parents...

Manquerait plus que ça que je vous laisse partir... C'est alors que... Vous restez, hein?

— Ça va, dit le soldat avec simplicité. Entre parents, faut pas de façons?...

Le vieux l'installa avec beaucoup de soin dans la plus belle chambre, puis alla aux provisions. Il stupéfia le boucher eu achetant un gigot. Il cuisina un diner excellent. Après, dans l'arrière-boutique nettoyée, le soldat lui fit des récits eu fumant sa pipe. Tous deux s'entendaient à merveille. Cependant lorsque le vieux se fut étendu sur son grabat, il resta perplexe, et dit à son chat dont les yeux tachaient devant lui l'ombre de deux petits disques verts.

Le lendemain, toute la journée, le vieux attendit l'attaque quotidienne des gamins, mais elle ne se produisit pas, et le soir, lorsqu'il sortit pour ses achats, le galopin roux l'aborda avec contrition :

— On ne savait pas que vous aviez quelqu'un qui était poilu... Si on avait su, ou vous aurait pas embêté... Et ce qu'il est chic avec sa médaille et sa croix ! Ce qu'il a dû en faire...

Pendant cinq jours, le soldat demeura avec le vieux, qui le soigna de son mieux. Ils se trouvaient tous deux parfaitement satisFaits l'un de l'autre, et, quand la permission fut finie, ce fut avec émotion qu'ils se séparèrent.

Le vieux, seul dans sa boutique^ s'approcha de l'établi, où son chat méditait.

— Ça y est, murmura~t-il, le v'Ià parti... Ça me fait quelque chose... C'est vraiment un brave garçon... Mais tu sais, ajouta-t-il en re-

loui mon pareni. je lui ai laisse cruire puiir qu'il reste.. . Je pouvais pas le renvoyer, ce garçon,

— Et puis, vois-tu, maintenant nous vivrons tranquilles dans le quartier, achcva-t-il en voyant le gamin roux qui, passant devant la boutique, le saluait avec déférence.

Pour les autres dames de la ville, — une calme petite ville où il n'y avait guère de distractions, — M™* Ancelle constituait une énigtne irritante et insoluble.

Tout le inonde pouvait voir que c'était une jeune femme de vingt-huit à trente ans, réservée et effacée, à la figure insignifiante et pâle, aux yeux gris, aux cheveux blonds cendrés.

Depuis trois ans, dans nn pavillon isolé au bout d'une petite rue endormie, elle vivait seule avec son petit garçon, Paul, qui avait maintenant sept ans, et une servante morose, réfractaire aux questions.

Hors cela, sur M'"* Ancelle, on ne savait rien du toat. Elle ne s'était liée avec personne et

ne permettait point d'insister. II était très probable d'ailleurs qu'elle ne soupçonnait pas la curiosité qui l'cniourait. Elle semblait vivre dans une sorte d'indiflférence distraite dont elle ne sortait que pour s'occuper de son petit garçon.

C'est par lui qu'elle resta en contact avec la vie extérieure. En jahvier, elle le mit au collège de la ville comme externe. Elle avait longtemps hésité : il était vraiment très petit et elle songeait que les journées seraient bien longues quand il ne serait plus là. Mais ce fut ce dernier sentiment qui détermina M*"' Ancelle, car elle avait pris l'habitude de considérer avec défiance tous ses désirs personnels et de trouver coupable ce qui lui était agréable. Elle ne voulait avoir aucune faiblesse, qu'on pût lui reprocher plus tard, si jamais quelqu'un avait le droit de lui faire des reproches. Paul était, auprès d'elle, trop seul et trop gâté; il lui fallait la société d'autres enfants, l'obligation des jeux et des études.

Paul, qui était d'une nature sociable et qui

uc uciuuguut, uw uuuiHJiui» Cl uc sûmes U UlgC,

comblé d'images à découper, de pastels et de gomme à claquer, répondait de son mieux, — et en inventant quand il le jugeait utile, car il était vaniteux et d'imagination vive, — aux questions qu'on lui posait. Il attribuait tant d'empressement à ses mérites personnels, sans soupçonner que ces enfants avaient trop entendu parler du mystère Àncelle par leurs parentsj pour ne pas s'y intéresser aussi.

Bientôt, Paul fut invité pour un dimanche avec trois autres camarades, et il pria tant sa mère qu'elle n'eut pas le courage de refuser. C'était chez M"* Floriot, dont les denx fils, Maurice et Frands, qui avaient huit et dix ans, étaient au collège. S'il faisait beau, on jouerait l'après-midi dans le jardin, et puis on goûterait. M"* Floriot serait très heureuse si M~* Ancellè voulait bien venir en personne chercher son charmant petit garçon.

enfante étaient retournés dans le jardin après le goûter, et qu'ils s'amusaient tellement que ce serait criminel de ne pas les laisser profiter dus dernière minutes de jour d'autant plus que la température était presque tiède.

M""FIoriot était une dame importante et imposante, dont les opinions, pour tout son entourage, étaient définitives. Elle avait voulu être seule pour recevoir M"* Anceile, afin que nulle portion de ce succès ne rejaillit sur autrui. En voyant chez elle, assise dans un de ses fauteails, cette personne qui, depuis trois ans, déjouait toutes les curiosités, elle ressentait une joie profonde. Du reste, la physionomie de M"' Ancelle lui était vraiment sympathique; celle-ci semblait triste et M"" Floriol adorait consoler.

En attendant d'en venir là, M" Floriot, tout

^me Fioriot parla de la ville elle-même, de ses agréments et de ses désagréments, puis elle parla de ses relations, et elle mentionna les deuils de la guerre.

Après une pause, elle dit :

— Enfin, vous. Madame, qui vivez seule depuis plusieurs années, vous êtes bien heureuse; vous ignorez, n'est-ce pas, ces angoisses, ces souffrances ?

C'était nne question, mais M°" Ancelle n'eut pas le temps de dire si, en effet, elle était bien heureuse. A ce moment, on entendit, venant du jardin, la voix des enfants. Ils avaient cessé de jouer et, groupés non loin de la fenêtre du salon, ils causaient.

— Papa est capitaine, vous savez, criait une petite Toix aiguë, toute vibrante d'orgueil, et il en a fait 1 il en a fait ! Il a toutes les croix, papa!...

— Ben .moi, c'est mon frère Jean, répartit une autre voix. Il est aviateur I Aviateur, c'est mieux que tout ! Il en a déjà descendu trois 1

n'est jamais venu en permission?

Il y eut un silence bref. Paul devait hésiter, mais les autres attendaient, tes autres qui avaient tous des pères ou des frères, importants, glorieux. . .

Et Paul, très vite, parla :

— II se bat, papa ! Il a été blessé. C'est pourquoi il ne vient pas et n'écrit. pas I La dernière fois il a été très blessé... C'est pourquoi maman e:;t si triste... 11 est en danger... et même...

Paul s'arrêta, cherchant un efTet qui le fît valoir, lui, qui le rendit plus intéressant que les autres:

— Et même, acheva-t-il^ on croit qu'il est raorti

qu'elle pouvait à peine parler.

— Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai 1 Paul ment ! II invente ! C'est horrible ! Mon mari n'est pas mort ! Il m'a c|uittée il y a quatre ans! Quittée parce qu'il ne m'aimait plus... et moi '..-, moi !... Mais il n'est pas mort ! J'en suis sûre ! Un parent me donne des nouvelles !

Depuis quatre ans il nous a quittés et, ni Paul ni moi, nous ne l'avons revu 1... Et Paul ne sait pas 1 et il invente cette chose horrible !

Elle s'arrêta, elle sufioquait, et, plus bas :

— C'est de ma faute s'il m'a quittée. J'étais trop différente de lui... Il est si brillant, si charmant 1... Malgré tout je l'attends... j'espère qu'un jour... plus tard... Et je voudrais qu'il soit blessé pour aller le soigner, s'il le permettait ! Et je soufire, je souflfre plus que vous toutes! J'ai toutes vos angoisses, puisqu'il est

Sa voix se brisa. Elle ne trouva pas la force du dire qu'elle n'était pas sûre qu'il reviendrait jamais auprès d'elle, s'il revenait du champ de bataille. Elle avait honte de n'avoir pas pu s'cmpécher de crier sa souffrance si jalousement cachée. Elle répéta encore : « Il n'est pas mort!» Elle se précipita dans le jardin, saisit Paul et l'emmena.

M"" Floriot resta stupéfaite et désolée. On ne pouvait s'attendre à cet incident pénible. Elle avait seulement dit à Francis, sur le tact de qui clic comptait, de poser à Paul, discrètement, une ou deux questions sur son père.

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