‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 8 sur 13 · LES COMBATTANTS · texte numérisé non relu

LES COMBATTANTS

Le soldat s'était renseigné au boui^ et on lui avait indiqué la petite ferme isolée, à cinq cents mètres, là-bas, à la bifurcation des routes et au bord des cultures.

Entre les champs, où montait un brouillard léger, il reprit sa route de son pas allongé, les mains dans ses poches sons la capote retroussée, et son petit paquet noir serré sous son bras. Cependant, à mesure qu'il approchait, il ralentissait sa marche et sa face expressive et maigre, au teint hâlé, à la mince moustache brune, était assombrie par un embarras grandissant.

Arrivé à la ferme, il s'arrêta, eut une dernière hésitation et jura entre ses dents.

ciiemise et reprit, en i>as de lâcneiie, ses sabots qu'il y avait laissés. Une casquette de drap s'enfonçait sur sa tête grise et des poils blancs et roides sortaient des mille rides de sa face ligneuse, mais ses petits yeux vifs luisaient de chaque côté de son nez fort et sa bouche serrée était défiante et énergique.

— rierre nianei, nesi-ce pas... voire peuifîls...

— Alors? dit encore le vieux. Sa voix élait plus rauque et il y avait des mouvements convulsirs dans son cou jaune et décharné.

— Alors... Je vois que vous ne savez pas...

Alors... il lui est arrivé quelque chose...

— Il est pas... ? Il est pas... ?

Le vieux, hagard, haletait. Le soldat voulut protester, atténuer la nouvelle, mais dans les yeux de l'antre il lut que c'était inutile et il baissa la tête.

Il y eut un silence que coupa un gémissement sourd. Le visage du vieux, soudain décomposé, grimaçait. Il recula de deux pas, tourna sur lui-même comme s'il allait tomber et tout à coup se précipita dans la maison.

Le soldat le suivit et le retrouva dans une grande cuisine. Assis près d'une longue table.

L.e sotdatj ennn, osa mettre la main sur l'épaule du père Martel.

— Faut vous faire une raison, balbutia-t-il d'une voix tremblante d'émotion. Faut être brave...

— J'avais que lui, râla le vieux.

Brusquement, il se mit debout et de ses

doigts pareils à du bois durci, il saisit le soldat parle bras, si fort qu'il lui fit mal.

— J'avais que lui, tu entends! Tous les autres ils sont morts dans le temps... Mais lui je l'avais et c'était assez 1 Et je l'ai plus ! Et quand moi je serai ilni, nous serons finis I

Fébrilement, il fit trois pas et revint.

— Tu crois peut-être pas, hein, que c'est pour moi que depuis vingt ans j'ai travaillé et économisé ? C'était pour lui ! el j'ai rien regretU' quand il a été grand et que j'ai vu ce qu'il était 1... Et les terres que j'ai ajoutées aux terres, pour qui donc que ça aurait été d'autre, que pour lui I et la maison que j'ai fait rebâtir il y a trois ans, c'était pour lut I et quand je me

c'était pour lui ! Et maintenant v'Ià que c'est floi ! Me v'Ià tout seul ! A quoi que ça sert tout ce que j'ai fait? quoi que je sers moi-même? Veux-tu me le dire? J'ai qu'à crever ! Y a plus rien!

Il se laissa retomber sur son siège.

— Faut pas dire ça, murmura le soldat. Il y a des choses à faire...

Le vieux, après un long silence, releva la têle.

— Raconte comment c'est arrivé?

— C'est arrivé comme ça arrive là-bas. C'est un obus. On était six en groupe. Martel et un autre ont été tués raides. Les trois autres ont été blessés. Moi, j'ai rien eu... C'était juste avant d'aller au repos...

n fit une pause et poursuivit :

— On était copains, Martel et moi. On causait lous deux. Il me parlait de vous, et il me parlait de la culture, de la terre... il aimait ça, la terre, faut voir... Et il m'avait fait promettre de vous prévenir si quelque chose lui arri-

— C'est pas la peine. Je lui avais promis, | n'est-ce pas, et ces choses-rlà on n'y manquu pas.

Le vieux faisait des elTorts pour se dominir.

— Et chez toi, dit-il. T'auras plus le temiJ'* d'y aller, maintenant que lu es venu ici, si loin...

— J'ai pas de chez-moi. — Le soldat eut im mouvement d'épaules insouciant. — J'ai personne... Je suis des enfants assistés, -hm'appelle Dufour, comme la rue où on m':i trouvé. Mon chez-moi, c'est le premier garno

— Va eai via» i lii puis laui vciiiei' uux. siiiuiib

d'écoulement, et puis faut récolter les léguracs... et puis faut... Mais comment que tu sais çi pour les semailles? demanda-t-il, surpris à la réflexion.

— Dame, c'est lui qui me l'a dit, expliqua Dufour. Il pensait qu'à ça, à la culture et à la terre. Il s'inquiétait de savoir commeiil ça allait ici, et si vous pourriez vous en tirer...

— IU'aimait... iM'aîmait autant que je l'aitiK', la terre, gémit le père Martel. Et la terre, faul pas qu'elle pâtisse, vois-tu... Y aurait phts rien... Tout serait fini... Case peut pas... ça se peut pas... La terre, vois-tu, la terre...

11 répéta encore le même mot à voix liasse, comme pour bien se pénétrer de ce que cela signifiait pour lui, comme pour y puiser la force de lutter contre son désespoir.

Au mur la pendule sonna.

— Faut que je m'en aille I — Le soldat s'était levé. — Je reviendrai vous voir... après, quand ça sera fini, si je suis encore là... Maintenant, faut que je m'en aille. C'est l'heure de mon

retourner me battre...

— Moi aussi ! Le vieux s'était mis sur ses pieds. — Pas comme toi, mon garçon !... je ne pourrai pas ! — Moi, je vais faire pousser de quoi manger !

Et comme le soldat retournait vers la guerre, le vieux retourna vers ses champs.

Les années, les déboires et la misère n'avaient pas réussi à émousser, bien au contraire, ce que M. Célestin Paponel appelait lui-même, avec un peu de mépris railleur, sa sensibilité maladive. A cinquante-cinq ans, il retrouvait, malgré les épreuves accumulées depuis lors, la vivacité d'impression qu'il avait, trente ans avant, lorsqu'il était venu à Paris, rêvant la gloire. Des illusions de ce temps-là rien ne subsistait plus, mais il avait gardé, d'une façon aiguë, la faculté de souflrir. Il souffrait d'avoir perdu sa vie par faiblesse, intempérance et paresse. Il souffrait d'être un vieux bolième sans 1 espoir. Il souffrait d'être harcelé par des créanjciers de jadis auxquels, par crainte du scan-

at;iret]iuie ue ^ciwjuuc. xi sumuan autium i

quotidiennement et cruellement, de la sitaalii':. qui lui était faite à l'institution Bance. |

L'institution Bance, que son directeur, l'iii)posant M. Nestor Bance, appelait, une mais'.: d'éducation de premier ordre, répondait à c | éloge, en ce sens que le prix de la pension c'i;i. fort élevé et que les élèves, jeunes gens ricliL- 1 que l'on préparait, selon les prospectus, a baccalauréat, étaient admirablement traités > . jouissaient d'une grande indépendance. Ceu j d'entre eux qui vonlaient travailler pouvaie:. le faire avec d'excellents prolessears» c^ M. Bance avait une sorte de conscience, mu'.

ceux qui préféraient ne rien faire en étai<.) parfaitement libres, car M. Bance, soucieux li ses intérêts, se plaisait à considérer ses élèvt comme des relations mondaines qu'il c.

été de la dernière inconvenance de contraria Il était animé, pourtant, d'un vif besoin >:

despotisme, mais il avait Paponel pour le sali faire.

M. Paponel, avant d'entrer à l'instituti'.

laire, Qu'il fût là ou qu'il n'y fût pas, c'était pareil.

Lui, assis à sa chaire, la tête dans ses mains, feignait de lire, essayant de ne pas les entendre, de ne pas les regarder, afin de conserver, croyait-il, une apparence de dignité. II se souvenait des heures et des heures analogues, subies, depuis des années, à cette même place. Il se souvenait des vaines tentatives faites jadis pour imposer nn semblant d'autorité et qui avaient déchaîné un tel enfer qu'il avait failli, du coup, être chassé par M, Bance. Il se souvenait de tous les adolescents qui avaient passé dans celte étude et devant lesquels il s'était toujours senti désarmé, inférieur et humilié...

M. Paponel ne pouvait pas ne pas entendre.

Il eut un moment d'oubli, un sursaut de colère.

— Monsieur Erlange, taisez- tous I cria-t il, en tapant sur sa chaire avec une règle.

Ce fut une stupeur dans l'étude, mais Robert Erlange ne tourna pas la tête.

— Ce n'est rien, dit-il simplement. C'est Patapon.

Et il répéta sa question à son camarade.

M. Paponel devint rouge, puis pâle. Il fit un mouvement pour se lever, mais ^il se vît sur le pavé, sans pain, et remis sa tête dans ses mains, vaincu.

A force d'être en lutte avec de très jeunes gens, presque des enfants encore malgré leurs prétentions, il était peu à peu devenu puéril lui-même, et ce nom de Patapon constituait ' pour lui la suprême insulte. C'était Edouard Erlange, le frère aîné de Robert, qui le lui avait infligé trois ans avant.

Dans ce temps-là, Edouard Erlange était

daigneux et sarcastique lui avait fait subir. Son frère l'imitait de son mieux, mais n'était que son pâte reflet. C'était Edouard Erlange qui avait découvert qu'une insolence muette et assidue blessait plus que les révoltes tumultueuses M. Paponel ; c'était lui qui, le premier, avait feint d'ignorer que M. Paponel existât ; c'était lui qui avait définitivement abaissa M. Paponel dans l'esprit de l'institution Bance. . Et puis il avait trouvé ce surnom, ce dérive péjoratif, ce Patapon infâme qui avait si bien enthousiasmé tout le monde que, pendant des semaines, il avait retenti d'un bout à l'autre de la maison, au point de faire sourire le majestueux M. Bance lui-même.

De toutes ces petites choses M. Paponel avait trop souflertet soufrait encore trop cruellement tous les jours pour les trouver petites. Peu à peu, cependant, il se calma et l'élude passa.

Après le déjeuner, M. Paponel alla prendre la surveillance illusoire de la cour.

Les élèves s'y trouvaient déjà et tous, réunis,

celui-ci il y avait son frère Robert qui, rouge, bouleversé de joie, faisait tous ses efforts pour ne pas pleurer, et M. Bance, paternel et satisfait.

M. Paponel entendit quelques mois ; a Blessé... convalescent... Tu es officier, maintenant... Raconte... >

Le vieux répétiteur, sans s'approcber, les regardait. H éprouvait une impression bizarre. Tous ceux qui étaient là lui paraissaient différents, non pas sealement, dans son uniforme fatigué, Edouard Elrlange en qui il ue retrouvait rien de l'adolescent affecté et nonchalant de jadis, mais aussi son frère Robert, et les autres élèves, et M. Bance lui-même, dont une émolioD sincère animait la large face.

Tout à coup, M. Paponel se sentit plus seul et plus misérable que jamais, et une amertume sans issue gonfla son vieux cœur. 11 aurait voulu s'approcher lui aussi, mais n'osa pas, craignant, de l'un ou de l'autre, une insolence qtii lui serait plus cruelle en ce moment.

Justement le groupe s'ouvrait ; M. Bancc quittait la cour. M. Paponel revenait alors sur ses pas. Edouard Erlange le vit. Leurs yeux se rencontrèrent. Le jeune homme eut un léger mouvement et vint au vieux répétiteur, qui vit alors qu'il boitait un peu.

— Comment allez-vous, monsieur .Paponel?

demanda Edouard Erlange, en tendant la main,

M. Paponel fit un soubresaut, son visage grimaça, il eut un gloussement rauque et serra la main d'Erlange.

Erlange le regardait sans parler. Pour la première fois peut-être il compris sa misère, sa vieillesse, sa faiblesse et son abandon. Peutêtre eut-il un remords confus ; peut-être, en souffrant luî-mOme, avait-il appris à ne pas faire souffrir ceux qui ne vous ont rien fait ; peut-être seulement était-il si heureux d'être jeune, d'être brave et d'être guéri, qu'il voulait être aimable pour tout le monde.

— Alors, vous êtes toujours là ? dit-il enfin. Ça me fait plaisir de vous voir, monsieur Papo-

Il n'ajouta rien. Les autres écoutaient : il s'éloigna avec eux et partit bientôt. La cloche de l'étude sonna.

M. Paponel reprit sa place à la chaire. Il ouvrit un livre et. la tête dans ses mains, s'apprêta à supporter l'babitueUe épreuve.

« Vos élèvesvous aiment bien tout de même. . . J'ai pensé à vous là-bas... », se répétait-il.

Mais^ dans le silence de l'étude, le jeune Robert Erlange, qui était revenu en hâte après avoir accompagné son frère, se leva. -

— Monsieur Paponel, est-ceque vous voulez bien me permettre d'aller dans ma chambre prendre un livre que j'ai oublié ? demandat-il poliment.

M. Paponel dit oui, et connut que le fardenu s'était un peu allégé, qui pcsaitsursa misérable destinée.

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