CONSENTEMENT
M. Plautin, les mains dans les poches de son pantalon, était debout au milieu du salon» Doudou, assis sur le tapis, édifiait une construction chancelante avec des boîtes à cigares vides.
— Doudou 1
— Papa ?
La voix de Doudou était rechignée. Four une cause qui restait mystérieuse, depuis quelque temps il était aussi grognon qu'il pouvait, tandis, que son père le gâtait plus encore que de coutume, bien que ce fût difficile.
— Pourquoi ne t'amuses-tu pas avec les beaux jouets qu'on t'a donnés? demanda M. Plautin d'un ton qui voulait être dégagé.
Doudou leva la tête vers son père qui le dominait de toute sa hauteur. M. Plautin avait 'air aimable e4 Doudou avait l'air revécbe.
— Parce qu'ils m'embêtent, articula Doudou nettement.
M. Plautin était accoutumé aux façons de s'exprimer de son fils, qui n'avait pas Thabitude de déguiser ses sentiments. Pourtant, il s'indigna.
— Eh bien ! Doudou !... En voilà des expressions ! Et c'est peu gentil pour M™^' Bresles, qui -t'apporte de si belles choses...
Doudou ne répondit pas. M"'" Bresles le comblait de cadeaux, mais il la détestait. Pourquoi son père la voyait-il si souvent et avec un plaisir si évident? Pourquoi s'occupait-elle de l'aménagement futur de l'appartement ? Pourquoi avait-elle, envers lui, Doudou, des manières familières et maternelles? Doudou n'avait pas connu sa mère, qui était morte quand il avait un an, mais il ne voulait pas que M"* Bresles fît semblant de l'être. Tout cela lui déplaisait et il le montrait de toutes ses forces, pressentant instinctivement qu'un événement allait se produire dont on ne lui avait pas encore parlé, et qui ferait de lui une victime, il y était résolu.
— Tu l'aimes bien, n'est-ce pas, M""» Bresles? reprit M. Plautin. Tu sais que ton frère
DOUDOU 19c{
Armand a beaucoup d'affection pour elle. Et toi, elle te gâte tellement... Nous allons la voir aujourd'hui...
— Encore !... dit Doudou.
M. Plautin, qui se préparait à annoncer la grande nouvelle à son fils, sursauta.
— Doudou! Qu'est-ce que cela veut dire? M°^ Bresles va venir ici tout à l'heure . Je compte que tu seras aimable... Mon petit garçon, je vais te dire...
Un coup de sonnette l'interrompit. C'était M""* Bresles elle-même, une souriante jeune femme blonde, élégante et jolie. Elle portait un énorme paquet ficelé. Quand elle entra, M. Plautin, radieux, se précipita au-devant d'elle. Doudou se renfrogna encore. M"' Bresles, sans vouloir s'en apercevoir, se pencha vers lui.
— Bonjour, Doudou ! Veux-tu m'embrasser? Doudou se laissa embrasser,
— Tiens, conlinua-t-elle, ceci, c'est pour toi. Elle posa par terre, près de lui, le paquet
ficelé. Doudou tressaillit, il tendit la main vers la ficelle, mais, dans un suprême elïorl, il n'y toucha pas et reprit ses boîtes.
— Vous le gâtez, chère amie I Vous êtes trop
bonne pour lui ! s'exclamait M. Plautin. Qu'estce donc encore ?
— Un chemin de fer, un vrai, sur rails^ avec une vraie locomotive à vapeur, dit la jeune femme en riant. J'espère que ce n'est pas un jouet qu'il a déjà?
— Non, et justement ces jours-ci... il m'en demandait un... Mais vous le comblez tellement... Voyons, Doudou, regarde ton jouet...
— Non, dit Doudou.
— Gomment? Pourquoi ?
— Parce que j'en veux pas, ça m'embête! dit Doudou inexorable.
M. Plautin devint très rouge. Peut-être eutil envie de gifler Doudou, mais il l'aimait trop pour se laisser aller à cette extrémité. Il se contenta de le gronder, mais avec une violence que Doudou n'avait jamais connue.
— Je vous en prie, laissez-le, intervint Mme Breslcs. Il a un peu de mauvaise humeur... Cela se dissipera. Voulez-vous que nous allions dans le petit salon, j'ai un mot à vous dire?
— Volontiers, chère amie, dit M. Plautin.
Avec la jeune femme, il pa-sa dans la pièce voisine. 11 regrettait déjà d'avoir été dur pour
Doiidou et eut l'espoir qu'un mouvement de son fils lui permettrait de l'embrasser, mais Doudou, figé et hostile, était toujours parterre, maniant ses boîtes et tournant ostensiblement le dos au paquet de M"* Bresles.
— Mon ami, dit celle-ci quand elle fut seule avec M. Plautin, je dois vous demander de ne jamais gronder votre fils à cause de moi. Je vous assure, c'est très sérieux. L/idée qu'en devenant votre femme je ferai le malheur de cet enfant m'est odieuse. Je^e puis pas supporter qu'on soutïre à cause de moi. Je n'ai pas été heureuse pendant mon premier mariage; cela m'a donné le goût du bonheur pour moi et les autres. Je ne veux pas être une bellemère, vous comprenez, ajouta-t-elle en riant. C'est un rôle qui ne me va pas du tout. Je veux que Doudou m'aime... El il m'aimera... Mais je vous en prie, ne faites pas d'avance, de moi, pour lui, une ennemie... Je saurai le prendre. Il est sensible...
— Trop sensible, dit M, Plautin, mais cela n'excuse pas...
— Si, si, cela excuse... Mettez- vous à la place de cet enfant qui comprend qu'il ne sera plus g€ul avec vous, qui peut-être est jaloux déjà.
Il faut qu'il se rende bien compte qu'il sera, si possible^ plus heureux encore, plus choyé, plus gâté qu'avant. Du reste, si les choses étaient autrement, vous-même, qui l'aimez tant, vous souffririez etpeut-étrem'aimeriez-vous moins...
— Suzanne, Suzanne, comme vous êtes bonne I...
M. Plautin regardait, extasié, lajeune femme.
— Voilà ce que je voulais vous dire, repritelle. Et maintenant, si vous n'avez pas d'autre projet, nous pouvons aller chez votre antiquaire pour ces fauteuils...
— Dans deux secondes je suis à vous, chère amie, dit M. Plautin, radieux. Le temps de prendre mon pardessus.
Il quitta la pièce. M"' Bresles, seule, revint vers le grand salon dont elle entr'ouvrit doucement la porte.
Doudou était toujours à genoux par terre, mais ses boîtes ne l'occupaient plus du tout. Il avait doucement ouvert le paquet ficelé, et, en évitant le moindre bruit, agençait avec une attention passionnée les rails du chemin de fer qui s'étendait déjà sur une bonne partie du tapis.
La porte grinça. Doudou leva la tête, vit
M'"' Bresles. Elle ne sut pas s'il avait entendu ce qu'elle avait dit dans le petit salon à M. Plautin, mais Doudou n'était plus rechigné. Il regarda la jeune femme avec la dernière gravité et lui dit seulement :
— Il y a aussi des aéroplanes qui sont épatants. Je n'en ai pas.
Et M"'" Bresles comprit que Doudou donnait son consentement.