LES ONZE JOUETS
— Cela fait onze enfants, expliquaitM™^ Bresles toute à son projet : Louise Dubois en a quatre, Mathilde Campry deux, Céline Vérant, la plus malheureuse de toutes, deux aussi, et il y a les trois petits Buvat. Ce sera pour la veille de Noël. Alors, mon ami, vous voulez bien que cela se passe ici, chez vous ?
— Est-ce que, ici, ce n'est pas déjà chezvous, Suzanne ? dit M. Plautin.
Il regardait la jeune femme avec une ten-
dresse radieuse. La date de leur mariage était maintenant très proche, et M. Plautin dissimulait mal son bonheur.
— Quand je dis ici, reprit M"" Bresles que l'allusion avait fait légèrement rougir, je ne veux pas dire dans ce salon trop somptueux ; si vous le voulez bien, nous aménagerons le fumoir où vous n'allez jamais ?
— Tout ce que vous voudrez, chère amie.
— * Cest entendu. Ils viendront tous à quatre heures. On préparera un bon goûter substantiel et, pour chacun de ces pauvres petits, il y aura un vêtement complet, du luise, des chaussures et...
— Un peu d'argent pour les mères, dit M. Plautin.
— Oui, mais aussi il faut que chaque enfant ait un jouet, un vrai jouet.
— Un jouet?... (M. Plautin hésita ; il était riche et généreux, mais très raisonnable, et ne j)ut s'empêcher de dire sa pensée.) Un jouet ! ma chère Suzanne, est-ce bien nécessaire en ces temps-ci ? Ne vaut-il pas nlieux augmenter un peu la somme d'argent ? Ne croyez- vous pas que les enfants, surtout ces enfants-là, doivent apprendre que toute dépense inutile..,
^|ma Bresles secoua la tête :
— Non, ils ne doivent pas, ils sont trop petits. Ils rapprennent d'ailleurs assez, soj'ezen sûr. C'est Noël. S'ils n'ont rien, ils seront déçus et ne comprendront que cela... Mais si nous ne leur donnons rien, leurs mères trouveront toujours quelques sous pour leur acheter quelque chose qui soil inutile. Du reste, les jouets que nous leur donnerons n'occasionneront aucune dépense qui, de notre part, pourrait être mieux employée en effet. Ces jouets, je vais les demander à Doudou qui en a des armoires pleines.
M. Plautin eut une hésitation.
— Doudou est généreux, c'est incontestable, murmura-t-il, mais ce n'est qu'un enfant et il tient à ses affaires, cela se comprend... Enfin, si vous croyez...
— Oui, ditM"' Bresles avec fermeté. Doudou a bon cœur, et je veux qu'il s'associe à notre projet. Je suis sûre qu'il le fera volontiers.
— On va voir, dit M. Plautin, qui alla ouvrir la porte et appela son fils.
Doudou arriva sans hâte, les mains dans les poches.
Son visage s'éclaira légèrement quand il vit
M*"' Bresles qu'il vint embrasser, car maintenant ils étaient au mieux ensemble.
M™^ Bresles lui exposa son projet.
— Tu comprends, Doudou, termina-t-el!e, nous voulons que, malgré tout, ce soit un peu fête pour tous ces pauvres petits qui sont si malheureux. J ai pensé que tu voudrais te joindre à nous pour cela. Tu as des foules de jouets dont tu ne te sers jamais, paisque maintenant tu es grand Alors, veux-tu donner onze de les jouets pour que chacun de ces pauvres petits en ait un ?
Doudou avait écouté, le sourcil froncé. M. Plautin attendait, un peu inquiet, la réponse de son fils. Mais Doudou n'hésita pas.
— Oui, dit-il, je veux bien.
— Mon chéri! cria M. Plautin enthousiasmé.
— J'en étais sûre, dit M™^ Bresles. C'est très bien, Doudou, tu es très généreux.
Doudou haussa les épaules.
— Non, je ne suis pas généreux, dit-il gravement, parce que ça m'est égal de donner mes joujoux. J'en ai des quantités. Je ne les regarde jamais. Ça ne m'amuse plus. Je suis trop grand. Venez, ajouta-t-il en tirant par la main M™° Bresles, on va en choisir onze beaux.
La veille de Noël, dans le fumoir aménagé tout exprès, les onze enfants pauvres étaient réunis. Ils avaient de quatre à huit ans. Leurs mines chétives et pâles, leurs vêtements indigents leur faisaient comme un uniforme de commune misère, et ils avaient le même air timide, emprunté et craintif, résultant des recommandations maternelles de se bien tenir. Dans un coin, d'où il ne sortit pas, Doudou, silencieux, les observait.
M'"* Bresles commença par les faire goûter solidement, ce qui les anima un peu. Puis ce fut, au milieu des remerciements et des effusions de gratitude des mères, la distribution des vêtements et des chaussures. Les enfants devinrent gais. Ils avaient assez d'expérience pour apprécier ce qui les empêcherait d'avoir froid et d'avoir les pieds mouillés. Le plus petit des Buvat eut un rire heureux quand il se vit avec des chaussures neuves, et une petite fille de sept ans ne consentit pas à se séparer du manteau qu'on lui avait mis sur le dos.
Mais, soudain, parurent onze boîtes ficelées que M"*' Bresles distribua, Doudou s'y étant obstinément refusé.
Il y eutun silence religieux. Les onze enfnnls, palpitants, tenaient les boites.
— Défaites-les donc, dit M-^« Bresles en souriant. Ils obéirent.
Les jouets apparurent, de beaux jouets qui avaient coûté très cher et tels que les onze petits n'en avaient jamais aperçu que dans le lointain chimérique des devantures de somptueuses boutiques, et sans s'imaginer que jamais il leur serait permis, même, de les voir de plus près.
Alors, la joie des onze petits, quand ils eurent compris que c'était pour eux tout à fait et qu'ils les emporteraient, fut quelque chose qui ne causait aucun plaisir car elle est trop intense, trop aiguë, trop profonde, et elle indiquait trop qu'ils n'avaient jamais rien. Et ils oublièrent tout pour jouer de suite, par terf%, furieusement. Pour la plupart, jouer consistait à regarder ardemment leur cadeau dont ils n'osaient encore se servir. Pourtant, le petit Buvat se mit à imiter le bruit de la locomotive en faisant aller sous la table le chemin de fer qu'il avait.
— Suzanne, comme vous avez eu raison... dit M. Plautin d'une voix étouffée et en serrant la main de M"'^ Bresles.
Doudou, de son coin, regardait de toutes ses forces. Il regardait ses joujoux, qui n'étaient plus à lui, aux mains des enfants extasiés. Il les regardait sans les reconnaître. Il les découvrait. Il en appréciait seulement maintenant le charme et l'intérêt en voyant combien ils amusaient les autres. Il comprenait tout à coup que c'étaient de merveilleux joujoux elles seuls qu'il aimât parmi tous ceux qu'il avait. Il était pâle, crispé, un peu haletant. Il eut un mouvement comme pour arracher au petit Buvat le beau chemin de fer, mais il s'arrêta et, sans mot dire, regarda s'en aller les onze petits et les onze jouets.
Et, comme M "* Bresles revenait dans la pièce, elle le trouva qui sanglotait, tout en se répétant à lui-même :
~ Je suis généreux, je suis généreux, je suis ffénéreux...
Remblot, en retard, faillit perdre sa musette en galopant sur le quai de la gare et dégringoler en escaladant le marchepied ; enfin il s'abattit dans un coin de wagon, souffla, ôta son casque pour s'essuyer le front, rit tout seul à la pensée qu'il partait en permission et étendit ses jambes. Ce faisant, il donna un bon coup de pied à son vis-à-vis, un autre soldat.
Remblot, levant les yeux, ouvrit la bouche pour une excuse, mais sursauta.
a Bon Dieu ! C est Fontaine ! » se dit-il.
L'autre, qui l'avait également reconnu, avait également tressailli.
Avant la guerre ils étaient ennemis acliarnés. Tous les deux, établis dans le quartier Poissonnière, occupaient dans la même rue des boutiques situées en face. Fontaine était charcutier, Remblot était crémier. Ils s'étaient
installés presque en même temps, et tout d'abord leurs rapports avaient été vagues et polis. Et puis, M™* Remblot avait dit un jour que M""^ Fontaine portait une robe neuve vraiment trop élégante pour un comptoir de charcutière. Et M"'^ F^ontaine avait répondu que la coiffure de M"'* Remblot lui donnait trop mauvais genre pour qu'elle puisse se permettre sur autrui la moindre observation de cette nature.
Remblot et Fontaine avaient commencé par rire de la querelle de leurs femmes, mais ils étaient tous les deux d'excellents maris, et, un mois et demi après ces débuts, ils échangeaient les plus sanglantes injures et se colletaient au coin de la rue Poissonnière.
Dès lors, de jour en jour et de mois en mois, la haine avait grandi entre les deux couples. Il n'y avait plus eu de violences directes à cause du scandale, funeste aux intérêts commerciaux ; mais, à travers la rue, des regards de fureur et de mépris se croisaient, et les pires insultes, décochées d'une part du milieu des galantines et des jambons, d'autre part parmi les fromages et les beurres, allaient et venaient, par les soins de commères empressées, entre les deux boutiques. Maintenant, dans le wagon, Remblot et Fon«
taine se revoyaient pour la première fois depuis dix-huil mois. Ils s'observaient en siiencer Fontaine était grand et roux, avec une longue moustache tombante. Remblot était brun et trapu, avec une barbe hérissée. Mais leurs capotes étaient semblablement délavées par la pluie, leurs brodequins boueux de la même boue. Ils étaient, l'un et l'autre, décorés de la Croix de guerre. Ils avaient tous les deux, sur leurs visages hâlés, dans leurs yeux assurés, la même expression de décision et d'énergie qu ils n'avaient pas avant.
Ily eut un moment de gêne. Les deux hommes n'arrivaient pas à retrouver leurs sentiments antérieurs, que tant de choses avaient effacés.
Soudain, Remblol parla.
— Le coup de pied, c'était pas exprès.
— Ça ne m'a pas fait mal, dit Fontaine. On n'est pas si douillet.
— Alors, tu es par ici, toi aussi ? demanda Remblot.
~ Oui.
Fontaine dit son secteur ; c'était celui de Remblot ; ils s'émerveillèrent d'être ainsi près l'un de l'autre, depuis dçs mois, sans s'en douter. Ils s'apercevaient avec akurissemwd
LA SYMI'ATHIE "^07
qu'ils étaient très contents de se trouver ensemble. MaiS;, encore embarrassés par le passé, ils ne savaient trop quoi se dire. Ce fut Tremblot qui eut une inspiration.
— Si on mangeait un morceau ?
Le visage de Fontaine s'éclaira.
— C'est une bonne idée. Le train roule. On est tranquilles !
Ils mirent en commun leurs provisions. Reniblot trouva sans pareil le jambon en boîte de Fontaine, et celui-ci vanta avec force le violent camembert que Remblot lui offrit,
— On voit que ça vient d'une bonne maison, déclara-t-il.
— Comme le jambon, approuva Remblot.
Ils rirent au souvenir des affreuses calomnies
qu'ils avaient répandues, jadis, chacun sur les produits que l'autre vendait. Dès lors, à l'aise, ils échangèrent quelques confidences au sujet de leur commerce. Les femmes, en leur absence, s'en tiraient à peu près. Ils parlèrent des avantages et des désavantages du quartier où ils étaient établis. Ils avaient les mêmes opinions raisonnables et voyaient les choses sous le même jour. Leur sympathie mutuelle giandîssait Et Remblot l'expiimâ.
â08 CELLES QUI LES ATTENDENT
— C'est malheureux qu'on ne soit pas dans la même section.
— Pour sûr, dit Fontaine, avec conviction. Et c'est malheureux aussi qu'on soit restés si longtemps fâchés sans savoir pourquoi.
Remblot bourra sa pipe et prononça :
— C'est la faute des femmes !
— Un peu ! dit Fontaine. Passe-moi du feu.
Il réfléchit et ajouta :
— Qu'est-ce qu'on va faire pendant nos six jours?...
Perplexes, les deux hommes se regardaient. Ils se comprenaient parfaitement. Ils avaient trop rempli le quartier de leur haine de jadis pour rentrer maintenant réconciliés, sansexplications interminables. Ils reculaient devant la surprise et la probable résistance de leurs femmes, dont l'animosité subsistait, ils le savaient par leurs lettres. Tout cela les ennuyait trop, maintenant, pour qu'ils aient la patience de s'y plier, et ils ne voulaient pas gâcher en discussions et en explications leurs brèves heures de repos et de liberté.
— Expliquer la chose, ça fera de l'aria, déclara Fontaine. Pour ces jours-ci, on n'a pas le
temps. Faut être bien tranquille chacun chez nous, pas?...
— Oui, dit Remblot, quand les dames s'en veulent... Vois-tu que ça recommence !... Du reste, c'est pas le moment, non plus, qu'elles aient des embêtements... Mais alors, quoi, on va se quitter à la gare, et à Paris on ne se causera plus ?...
— Ça ne se peut pas! dit Fontaine, désolé,
— Ecoute donc, j'ai une idée !
Et Remblot exposa un plan détaillé que Fontaine, ravi, approuvait à signes de tête. •
A la gare du Nord, ils descendirenttous deux sans avoir l'air de se connaître. Leurs femmes, presque côte à côte et si émues qu'elles en oul)liaient de se jeter des regards de mépris, les attendaient.
Après les premières effusions, les deux couples, dans des voitures qui se suivaient à cinquante mètres de dislance, regagnèrent leur rue.
Le lendemain matin, comme Remblot paraissait au seuil de sa crémerie, il vit Fontaine, debout à la porte de sa charcuterie. Les deux hommes échangèrent un rapide coup d'œil. ^ — Ce qu'il a l'air méchant quand il te regarde ! souffla, avec indignation, M""" Rem-
blot à son mari. C'est honteux, maintenant !
— Rentre, va, disait en même temps M""- Fontaine au sien ; les yeux qu'il te lance, ça me fait peur !
Elle frissonnait. Fontaine rentra, elle reprit sa gaieté, et lui fit part du programme qu'elle avait établi pour les jours de permission. Mais Fontaine, à la surprise désolée de sa femme, déclara qu'il devait chaque soir, de cinq à sept, sortir pour des affaires de service. M"'' Fontaine admit le prétexte le premier jour et en fut révoltée le second. Le troisième jour, quand son mari, vers quatre heures et demie, quitta la charcuterie, elle le suivit dans un fiacre.
Fontaine marchait à grands pas vers le boulevard, qu'il remonta jusqu'aux environs de la porte Saint-Denis. 11 prit une rue de traverse et, vers le coin du boulevard de Sébastopol, entra dans un petit café. M"" Fontaine arrêta son cocher à cent mètres. Frémissant, car tant de mystère lui paraissait coupable, elle gagna le café et, parla vitre, regarda dans l'intérieur.
r^lle recula, stupéfaite. Au même moment elle vit près d'elle une autre personne qui, par la même vitre, venait aussi de regarder. C'était U^I^'Remblot, qui, autant qu'elle, semblait ahurie.
Les deux femmes se reconnurent, mais elles ne pensaient plus à leur haine, tant elles étaient abasourdies, car, ce qu'elles avaient vu dans le café, c'étaient Remblot et Fontaine, intallés en face l'un de lautre à la même table. Entre eux il y avait des vermouth et un petit tapis rouge. Ils fumaient leurs pipes. Ils venaient d'engager une partie de piquet. Ils assénaient leurs cartes avec des plaisanteries qui les faisaient rire tout haut. Ils étaient si contents d'être ensemble qu'ils interrompaient leur jeu pour se donner sur les épaules des claques d'amitié.
— Ah ! par exemple ! dit M"'' Fontaine, suffoquée, à M""^ Remblot. qui s'efforça de rire.
— Le vôtre avait aussi des « affaires de seivice » ? Vous l'avez suivi comme j'ai suivi le mien ?...
M"" l'ontaine eut un petit haussement d'épaules :
— Et quand je pense, ma chère, que c'est à caused'euxquenousnoussommes brouillées !..
— Moi qui ai toujours eu, au fond, tant de sympathie pour vous ! soupira M"* Remblot.
l'allés échangèrent un regard de solidarité, et, se prenant par le bras, poussant la poi te du petit cutc, d'autorité, elles entrèrent.
LEi5 TUANCliAUD
Le long des voies du vaste quartier populeux, dans les grandes avenues désertes, qu'ils trouvaient hostiles parce qu'elles étaient trop neuves, dans les vieilles rues sordides où ils étaient chez eux, où ils connaissaient chaque pavé, chaque maison, chaque ménagère, les Tranchard, ce matin-là, vendaient des tomates à six sous la livre et des harengs à trois sous la pièce.
Le père Tranchard, un peu tordu par làgc, mais solide encore, en blouse blanche et, comme toujours et par tous les temps, nu-téte, ses cheveux neigeux envolés au-dessus de son visage enflammé par d'anciennes intempérances, poussait la voiture. La mère Tran-
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cliard suivait, et vaste, corpulente dans son tablier bleu et son caraco de laine sale, les mains aux hanches et la tête en arrière, criait la marchandise du jour selon une harmonie glapissante qui était sa gloire.
Les tomates étaient anémiques, les harengs étaient petits, mais la clientèle prisait surtout le bon marché, et la voilure des Tranchard s'allégeait, ce qui ne les empêchait pas de se chamailler, car ils n'étaient jamais d'accord, sinon pour entrer en conflit avec autrui.
Après une halte chez unbistro de leurs amis, ils venaient de se remettre en roule, réchaufïés d'un café aromatisé, quand la mère Tranchard interrompit son cri.
— En v'ià un ! dit-elle au vieux.
— On dirait que c'est un qu'on n'a pas encore vu, remarqua celui-ci, comprenant instantanément que c'était du gardien de la paix qui débouchait là-bas que sa femme parlait.
La mère Tranchard eut un ricanement sauvage.
— Arrête-toi ! ordonna-t-elle à demi-voix. Et elle lança, comme un défi éclatant, la
louange stridente et trainante de ses harengs.
— Chouette ! On est dans l'ilol du père la
Rogne, justement I grommela le vieux, dont les yeux avaient flambé.
A six pas d'une fruiterie, il s'arrêta, déterminé.
Depuis des années qu'ils faisaient lesquatresaisons, les Tranchard soutenaient contre les agenis de l'autorité une lutte sans trêve et qui les passionnait. D'abord novices et victimes de prescriptions qu'ils jugeaient monstrueuses, puis vieux routiers rompus à toutes les ruses, ils avaient fini par goûter une âpre joie à ces collisions toujours recommencées. Quand, depuis trop longtemps, on les laissait tranquilles, ils contrevenaient ouvertement aux règlements en vigueur, pour le seul intérêt de rallumer le conflit, d'affirmer leui' audace, de déplo3'er leurs stratagèmes.
Nul comme le père Trancbard ne savait prendre l'air innocent cl souflVeleux d'un bon vieux qu'un cruel tyran persécute. Nulle mieux que la mère Tranchard ne savait manier l'injurç indirecte ni soulever l'indignation des passants contre les despotes sans entrailles dont le caprice empêchait des gens qui ne taisaient de mal à personne de gagner leur pauvre vie. Du reste, comme lis étaient, à part
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leur penchant pour la lutte, des travailleurs tranquilles et parfaitement honnêtes, ils arrivaient à se tirer, sans trop de mal, des pas difficiles où la passion et le point d'honneur les entraînaient.
Le père Tranchard avait donc fait halte à six pas d'une fruiterie et la mère Tranchard annonçait qu'elle avait de belles tomates d'une voix dont les vitres tremblaient.
L'agent arriva. A ses observations, le père Tranchard feignit de suffoquer d'une terreur qui le fit s'appuyer, défaillant, à sa voiture ; la mère Tranchard joua celle qui ne savait pas et commença à tue-tête des excuses dérisoires, où l'insolence se cachait à peine sous ses lamentations.
— Fini de rire, v'ià le père la Rogne, souffla le vieux.
C'était un brigadier, le jjIus redoutable de leurs adversaires, celui contre lequel, depuis des années, ils avaient soutenu le plus de débats, accumulé le plus de rancunes. Le surnom injurieux était gratuit, car il ne se fâchait jamais, mais froid, avisé, impitoyable et juste, il savait les trucs et déjouait les ruses. Les Tranchard l'exécraient et, au fond de leur
cœur, le jugeaient seul digne de leur tenir tête. Un conflit avec lui était glorieux, passionnant et périlleux.
Il avait reconnu les Tranchard. Il s'avançait sans hâte. Sa haute taille, raide dans la tunique, son ^isage impassible et sévère, à la moustache noire un peu grisonnante, aux yeux calmes et inflexibles, tout en lui respirait l'autorité qui ne transige point.
Sans mot dire, il écouta les explications de l'agent et les soi-disant excuses de îa mère Tranchard, mais dans la voix de celle-ci la rage sifflait déjà et elle ne fut pas polie longtemps. Alors, il ordonna au vieux de pousser sa voiture jusqu'au poste.
En rechignant, le père Tranchard obéit. Au coin de la prochaine avenue, le brigadier lui fit faire halte. Il renvoya son subordonné à son service. Puis il se retourna vers le couple.
— Vous devriez avoir honte... commença Iri mère Tranchard.
Mais il l'interrompit de sa voix brève.
— Vous avez uq fils ?
Les Tranchard échangèrent un coup d'œil.
— Voui, dit la vieille. Quéque ça peut vous faire ?
LES TRANCHARD 217
Impassible, le brigadier continua son interrogatoire.
— Votre fils s'appelle Désiré ? Tranchard Désiré. Il est dans le Xord ? En première ligne?
— Si on vous le demande, vous direz que... Mais le vieux intervint.
— Voui, là ! C'est vrai ! Et puis après ?...
— C'est votre fils, Tranchard Désiré, quia été cité à l'ordre du jour pour avoir, en revenant de patrouille, ramené dans nos lignes, au péril de sa vie, son sergent grièvement blessé, donnant ainsi le plus bel exemple de courage et de dévouement...
Il savait par cœur la citation, qu'il récitait d'un Ion monotone.
— Voui, c'est mon garçon ! Tout le monde sait ça ! C'a été dans le journal 1 dit la mère Tranchard, illuminée d'orgueil. Et puis ?,.. acheva-t-elle en essayant, sans y parvenir, de rester hostile.
~ Le sergent s'appelle Albert Mairet, dit le brigadier, — et cette fois sa voix tremblait imperceptiblement, — c'est mon neveu...
— Je le savais, dit majestueusement le père Tranchard. Et je trouve que Désiré a bien lait.
— C'est pas de sa iaute, à ce sergent, s'il est voTneveu ! observa la mère Tranchard.
Le brigadier avait eu un mouvement d etonnement.
— Ah ! vous saviez la chose ?
— Naturellement. Désiré y nous l'a écrit quand ça s'est fait. Vot'neveu, cest un grand blond qui ne vous ressemble pas, pasqu'il esl bon garçon. Il est électricien dans le civil, li était dans la section à Désiré depuis un mois. II a été blessé au côté et au bras.
— Oui. Il ma écrit tous les délails dès qu'il a pu écrire... Mais puisque vous saviez la chose, vous, pourquoi ne me lavez-vous pas dite ? Depuis que ça s'est passé, si j'avais su que c'était votre fils... quand je vous ai... Eniin, tout ça... c'est... c'est irrégulier...
Il cherchait ses mots et répéta :
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit ?
— Pasqu'on est vos victimes, et qu'on a sa fierté 1
Le père Tranchard était plus majestueux que jamais.
— Que ça soye nof garçon ou un aut , ça vous regardait pas ! Vot' neveu était sauvé, pas ? 'Vous le saviez, pas ? C'était assez 1 Le
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reste c'était des affaires à nous I Faut voir les choses, aussi ! Dame, vous nous en avez trop fait ! Alors on était content de vous voir ingrat. Vous le saviez pas, mais vous étiez ingrat tout de même...
— Sans votre fils, mon neveu serait mort, dit le brigadier sans paraître avoir entendu. La citation le dit : 11 l'a ramené au péril de sa vie. C'est mon neveu, mais je l'ai élevé. 11 était orphelin. Je n'ai que lui... Et... je l'ai élevé...
Sa voix n'était plus sèche. Elle sembla se casser soudain. Son visage sévère eut une contraction et sa moustache trembla.
— Regarde-le : Sûr, y va pleurer, souffla la mère Tranchard, stupéfaite.
Il y eut un silence. Le brigadier employait ses efforts à redevenir calme.
— Eh ben ! dit enfin le père Tranchard, c'est-y qu'on y va. à ce poste ? Fait frio, planté
— J'ai écrit à votre fils, reprit l'autre. .Te l'ai remercié. Et vous aussi, naturellement, je vous remercie... C'est un grand malheur pour moi qui a été empêché... Je vous remercie... Du reste, je sais... Vous êtes de biaves gens,
au fond.,. Moi, j'ai mon devoir... Vous comprenez ?... Enfin, bien entendu, maintenant soyez tranquilles... Mes hommes auront des ordres... Ils ne vous verront pas... N'en faites pas trop... Du reste, non, faites ce que vous voulez, bien entendu... Moi-même... (Il hésita, fit un effort désespéré) moi-même... je fermerai les 5^eux...
Il tourna les talons, fit deux pas raides et revint.
— Merci encore. Je vous remercie tous les deux...
Gauchement il leur donna une poignée de main et, cette fois, s'éloigna.
— Eh ben... eh bcn... Il est pas tout comme on croyait, murmura la mère Tranchard en le suivantdes yeux... Enfin, nous v'ià tranquilles, reprit-elle, en se retournant vers le vieux. On pourra faire ce qu'on voudra.
Ils se regardèrent. Ils étaient mornes.
— On pourra faire rien du tout I gémit le vieux. D'abord on peut pas profiter de ça...
— C'est vrai. Et puis, c'est plus pareil. On lui en veut plus... Et puis... si y a plus de risques...
— Naturellement, y aura plus de plaisir...
LES TRANCHARD 221
Désemparés, ils voyaient devant eux une suite de labeurs ternes et sans saveur. L'intérêt de leur vie s'était écroulé. De nouveau, par-dessus les tomates et les harengs ils échangèrent un regard de détresse.
Soudain, les yeux du vieux s'éclairèrent. Il se redressa.
— Y a pas à se faire de bile, dit-il, joyeux. Y a d'aut's quartiers que le sien, pas ?
Et, ragaillardi, il saisit les poignées de la voiture.
LA niSPAKIT[ON
Bourdin arriva vers la fin de l'après-midi. Dans la petite gare grise, perdue nu milieu de la campagne, il descendit posément de son wagon. Il était de taille moyenne, et carré des épaules dans l'ample capote. Le casque très enfoncé coupait d'une ligne d'ombre son visage rond, énergique et placide.
Soudain, il y eut des cris, des acclamations, qu'accompagnait le roulement d'un tambour fatigué. Bourdin, stupéfait, s'arrêta sur le quai. Un groupe se précipitait vers lui. Il reconnut le maire, M. Lanvin, les adjoints, l'instituteur, quelques pompiers qui n'éfaientpns partis, et le garde champêtre, en uniforme comme eux ; c'était lui qui battait du tambour.