LE BON EXEMPLE
Dans la voilure qui les emmenait vers le quartier Saint-Jacques, M. Plautin entreprit d'expliquer à Doudou quel était le but de la course qu'ils faisaient. Ce jour-là, M. Plautin voulait moa^rer à son fils un exemple salutaire.
— Doudou... commença M. Plautin.
— Papa ?
Doudou, qui était mortifié d'avoir les jambes trop courtes pour mettre ses pieds sur le strapontin en face de lui, comme il essayait de le faire depuis un moment, tourna la tête d'un air maussade.
— Tu te souviens de ton camarade Roger Cantel, avec qui tu t'es tant amusé à la campagne ?
— Oui, je m'en rappelle, dit Doudou. Il était davantage vieux que moi et il voulait pas les jeux que je voulais.
— On ne dit pas je m'en rappelle, observa M. Plautin, ce n'est pas bien. Et lu te souviens aussi que le père de Roger, M. Cantel, a été au collège avec moi quand nous étions tous deux des petits garçons ?
— Oui, je m'en rappelle, dit Doudou en bâillant.
— Eh bien ! c'est eux que nous allons voir. Ils ne sont pas heureux. M. Cantel a perdu toute sa fortune à cause de la guerre. Maintenant, il n'a plus rien, et il est tombé malade, Roger est avec lui, et c'est un enfant très courageux. Nous allons les voir et les aider,
Doudou ne répondit pas. Ce que lui disait son père n'éveillait en lui aucune idée précise.
La voiture s'arrêta enfin dans une rue que Doudou trouva moins bien que l'avenue du Trocadéro où ils habitaient. La maison lui causa une impression analogue.
M. Plautin, renseigné par une concierge lîj^dropique et glapissante, qui fit peur à Doudou, traversa, en tenant celui-ci par la main, une cour pareille à un puits. Ils gravirent un escalier escarpé qui sentait l'humidité et la friture, et suivirent un couloir obscur.
Ai. Plautin frappa à une porte, qu'ouvrit un jeune garçon d'une douzaine d'années.
— Bonjour, mon petit Roger, dit M. Plautin. Je viens voir ton père. Comment vat-il?
L'enfant expliqua que son père n'allait pas bien et qu'il était couché dans la seconde chambre du logement.
— Je vais causer avec lui, dit M. Plautin. Tu vois, Roger, j'ai amené ton ami Doudou. Restez ensemble, mes petits.
Il entra dans la chambre du malade. Les deux enfants, laissés en tête à tête, s'observèrent, Roger, un peu rouge, semblait gêné. Doudou regardait la pièce exiguë, mal meublée, sombre et d'aspect presque indigent. Il regardait surtout Roger avec ahmissement, reconnaissant à peine son ancien camarade dans ce garçon j;randi, maigri, et qui avait presque l'air d'un pauvre avec ses habits râpés devenus trop justes et ses gros brodequins à clous.
— Ton père est bien gentil d'être venu, dit enfin Roger. Et je suis bien content de le voir, ajouta-t il poliment.
Doudou ne répondit rien.
— Nous, maintenant, on est pauvres, con-
tinua Roger, ton père t'a expliqué, hein ? On est devenus pauvres. C'est pour ça que je ne vais plus au collège. Papa est malade. Moi je le soigne, et puis je travaille...
— Tu fais quoi ? dit Doudou, pour qui le mot travail signifiait exclusivement des devoirs à faire et des leçons à apprendre.
— D'abord, je soigne papa ; je lui donne ses potions ; et puis je fais le ménage, je balaye, je range, je lave la vaisselle, je vais acheter les provisions. Ça, c'est difficile, parce que les choses sont chères et qu'il faut faire durer l'argent. On n'en a presque plus. On a tout vendu — toutes les affaires de papa et toutes les miennes... Mais ça m'est égal...
— Et les devoirs, t'en fais pas ? demanda Doudou, dont les yeux exprimaient un étonnement mêlé de respect.
— J'en fais quand j'ai le temps, mais tu comprends je ne vais plus à l'école comme les gosses, expliqua Roger qui commençait à prendre de l'assurance en voyant l'effet qu'il produisait sur Doudou. Et puis, bientôt, il faudra que je m'occupe d'apprendre un métier...
— Tu feras quoi ? dit Doudou, de plus en plus impressionné.
— Je ne sais pas encore... Je verrai... Il faut bien que je gagne ma vie et celle de papa, puisqu'il est malade... J'aimerais assez à être mécanicien, à cause des automobiles ou des avions. Mais si papa n'avait pas tant besoin de moi, je crois que ce que je préférerais ce serait de m'enbarqucr sur un navire...
Il disait ce qui lui paraissait le plus sensationnel. Il s'arrêta, jouissant de l'effet produit. Tout ce qu'il faisait, de tout son cœur, pour son père, toute sa besogne quotidienne, toute sa gêne, tout le brutal changement de son existence, avaient cet avantage, au moins, de faire de lui un homme aux yeux du camarade resté un enfant heureux, choyé, gâté et sans responsabilité. Et Roger y trouvait une petite revanche d'amour-propre.
— C'est la vie, ajouta-t-il avec gravité. Tu comprendras ça plus tard...
Doudou resta silencieux. Il avait hâte de s'en aller. Enfin, la porte de la chambre se rouvrit et M. Plautin reparut, à qui le malade criait de son lit un dernier remerciement. Doudou dit au revoir à Roger et descendit avec son père.
— Eh bien 1 Doudou, tu as été content de
revoir Roger ? demanda M. Plautin, lorsqu'ils se retrouvèrent en voiture.
Doudou, absorbé, ne répondit pas.
— Tu penses à son courage, à son dévouement, n'est-ce pas ? continua M. Plautin. C'est très beau, cela... Mais je suis bien sûr que, si nous étions ruinés, si j'étais malade, mon petit Doudou saurait faire la même chose, saurait être aussi dévoué, aussi...
Il s'interrompit interloqué. Une affreuse angoisse bouleversait le visage de Doudou qui se jeta contre son père.
— J'ai peur ! j'ai peur ! hurla-t-il. Je pourrai pas faire comme Roger ! Je pourrai jamais ! Tu ne vas pas devenir malade, dis ! Nous n'allons pas devenir ruinés !
— Mais non, mais non, c'était pour rire, voyons, dit M. Plautin, un peu abasourdi, et qui ne put s'empêcher de penser qu'il Serait peut être utile, un jour ou l'autre, d'apprendre à Doudou que la vie ne le gâterait sans doute pas toujours.
bOUDOU 191