‹ Celles qui les attendentChapitre 3 sur 16 · L INCONNUE · texte numérisé non relu

L INCONNUE

que ce n'était rien du tout, qu'elle était indignement folle et coupable de s'inquiéter d'une telle chimère, tandis que Jacques était encore en danger de mort. Mais une souffrance nouvelle, aiguë, despotique, balançait sa première souffrance.

Sans s'en rendre compte, elle avait quitté la chambre du blessé, elle était revenue à la porte vitrée et sous le rideau levé, à travers la vitre, elle regardait son mari. Il dormait, plus calme, et elle fut éperdue de bonheur. « Qu'il vive, se dit-elle, le reste n'existe pas. » Mais elle savait bien que cela existait au fond d'elle-même, que cela existerait toujours, comme un doute cruel et vigilant, quel que soit l'avenir. Et elle savait aussi que jamais elle n'oserait, auprès de lui, éclaircir ce doute.

Chaque fois que Lise s'échappait de la ferme pour aller au village, chez la mère Peuvent, où elle recevait en cachette les lettres de son cousin François, elle avait des émotions terribles et prenait des précautions exagérées au point d'être imprudentes. Ces précieuses lettres, elle les gardait dans une poche de toile, cousue tout exprès dans son corset ; cela lui faisait plaisir de les sentir ainsi contre elle, et elle était sûre que son oncle Barrault ne les découvrirait pas.

Dans la vaste ferme isolée au milieu d'une campagne mélancolique, tachée de jaune par les ajoncs et les genêts en touffe, ensanglantée de place en place par la fleur du sarrasin, le père

Barrault régnait en despote. Tout le monde tremblait devant ce petit homme trapu et brusque, au poil gris, aux yeux froidset railleurs, qui, riche, mais travaillant sans relâche, se vantait d'être dur aux autres comme à lui-même et ne concevait pas qu'il pût y avoir chez lui d'autre volonté que sa volonté. Sa femme, tant qu'elle avait vécu, avait été une esclave soumise ; son fils François n'osait parler en sa présence et ses serviteurs s'échinaient, non par dévouement mais par terreuri

Il avait recueilli Lise lorsqu'elle s'était trouvée, à douze ans, orpheline, avec pour tout bien la robe qu'elle avait sur elle. Depuis lors, elle vivait à la ferme bien plus comme une ser- ' vante que comme une parente.

Elle y était depuis six ans quand un drame avait éclaté. Son cousin François avait voulu l'épouser, et, malgré sa crainte et sa timidilé, il avait osé le dire à son père. La colère du vieux avait été effroyable et était surtout tombée sur Lise. Alors, ce n'était pas assez qu'il l'hébergeât depuis six ans, il fallait encore qu'elle essayât d'enjôler son fils, elle qui n'avait rien que sa ligure ? C'était une honte ! François se marierait plus tard, comme il fallait, mais jamais avec

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elle. Elle était prévenue : c'était non et c'était non ! Si elle voulait faire des bêtises, elle pouvait !

Mais Lise n'y songeait pas et François non plus. Seulement, ils avaient très peur du vieux et ils craignaient que son autorité despotique ne les séparât maintenant. Mais le père Barrault n'en fit rien. Lise était une excellente servante, difficile à remplacer, et ils étaient restés l'un près de l'autre, contents de vivre ainsi et espérant vaguement en l'avenir.

Il y avait eu la guerre François était parti, après avoir promis à Lise qu'il lui écrirait, non pas à la ferme, où le père Barrault recevait luimême toutes les lettres, mais chez la mère Fouvent, une vieille qui vendajl de 1 épicerie au village.

Pour Lise, pendant des mois, ces lettres avaient été toute la joie de sa vie. Il lui écrivait comme jamais il n'avait osé lui parler ; elle s'apercevait, à travers les phrases, qu'il prenait de la volonté et de l'énergie, et comme il lui disait qu'il l'aimait de plus en plus, elle était, malgré ses anxiétés, très heureuse. De temps à autre, elle demandait des nouvelles au père Barrault et quand il lui répondait sèchement :

« Fiançois va bien. Il devient raisonnable », avec un ricanement qui voulait dire : « Il ne pense plus à toi », elle pouvait à peine s'empêcher de sourire, en sentant les lettres craquer contre sa poitrine.

Mais, soudain, il n'était plus rien venu et Lise avait eu trois semaines de tourments atroces, car le père Barrault, lui non plus, ne recevait rien.

Un matin d'automne, comme elle revenait, désespérée, du village, où elle avait été en vain, elle vit sortir de la ferme le maire, M. Bailly. qui était habituellement en très mauvais termes avec le père Barrault. — Pour qu'il soit venu, il fallait... Elle courut à lui, et il dit le malheur : François était disparu ; au cours d'une attaque, il avait été engagé dans les rangs ennemis, on l'avait vu tomber couvert de sang.

Folle, Lise s'était précipitée dans la ferme. Au milieu de la grande cuisine, le père Barrault était debout, silencieux. La jeune fille s'était jetée vers lui, mais, d un regard plus dur que jamais, il l'avait arrêtée.

— Assez, avail-il ordonné de sa voix brève. Tais-toi ! .le ne veux pas entendre un mot ! Il

est... il est mort ! Après? En quoi que ça te regarde. C'était pas ton mari ! Il l'aurait jamais été !... Et il était mon fils ! Et, moi, je ne dis rien ! Alors, je défends qu'on en parle ! C'est compris ? Et à l'ouvrage ! Faut travailler !

Lise, pantelante, aurait voulu lui crier que mieux que lui elle aimait celui qui était mort et que François l'avait aimée aussi, et qu'il lui écrivait... Mais son secret lui était trop cher pour qu'elle le dise et elle était trop accoutumée à plier sous le despotisme du vieux pour désobéir. Machinalement, elle le suivit vers la besogne quotidienne.

Un tantôt de fin d'hiver, comme Lise, indifférente à une pluie aigre, traversait la rue du village, elle vit, au seuil delà sordide petite épicerie, paraître la mère Fouvent. Lise n'était pas entrée depuis qu'elle savait qu'elle n'y trouverait jamais plus de lettres et, avec un affreux serrement de cœur, elle passait en hâte, mais la vieille l'appela :

— Dites donc, ma petite, vous n'avez toujours pas de nouvelles ?.,.

Lise, qui s'était approchée, tressaillit ; la

vieille avait un drôle de regard. La jeune fille la suivit dans la boutique étroite,

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

— Ben, vous savez... y a des fois des choses qu'on s'y attend pas... Là... calmez- vous... Faut pas vous mettre dans des états comme ça... Enfin, quoi, vaut mieux pas vous faire languir... Vlà ce que j'ai pour vous.

Lise eut un cri étouffé. Elle se jeta sur la carte et, défaillante, s'appuya au mur. C'était de lui. Il n'était pas mort ! Il était prisoimier. Il avait été gravement blessé et il était rétabli...

Elle sanglotait et dut attendre pour continuer à lire. François, en quelques mots pleins de tendresse, disait que cette fois-là il lui écrivait pour elle toute seule, comme avant, et de sa lettre ressortait qu'il avait déjà écrit une fois au père Barrault, à la ferme, La carte s'était donc perdue, puisque le vieux ne savait rien.

Lise se précipita dehors, mais, au bout d'un moment, elle ralentit le pas. Il fallait avouer les lettres clandestines pour prévenir le vieux, et, telle était la terreur qu'il lui inspirait que, même avec la nouvelle qu'elle apportait, elle tremblait à cette idée. Et une amertume se

mêlait déjà à son bonheur, car elle songeait que, plus tard, il les séparerait encore.

Soudain, sortant d'un sentier et marchant devant elle, vers la ferme, Lise vit le père Barrault lui-même. Le cœur battant, elle s'arrêta, cherchant une explication plausible, mais le vieux se retourna et la vit. Elle dut avancer. 11 la regardait venir avec indifférence, mais, quand elle fut près de lui, brusquement il tressaillit, les yeux attachés sur son visage et il la saisit par le bras.

— T'as des nouvelles ? cria le vieux.

Lise eut un sursaut de surprise.

a. T'as des nouvelles, continua-t-il, haletant. Je vois ça à tes yeux ! Il est pas mort !

— 11 est prisonnier, balbutia Lise. On me l'a dit... un soldat que j'ai rencontré.

Elle s'empêtra dans son mensonge et avoua tout, montra la carte.

Le vieux la lui arracha des mains, lut et chancela ; elle le soutint par le bras, mais il arracha sa cravate et respira convulsivement.

Ils restèrent sans parler et puis se mirent en roule côte à côte. Au bout d'un moment, le vieux tourna la tête vers la jeune fille, et elle vit ses joues mouillées de laimes,

— Pour les lettres, je te pardonne, dit-il de sa voix brève. Ça m'est égal ! Il vit. C'est tout !... Faut croire qu'il t'aime, hein ? ajouta-t-il après une pause. Et puis, toi aussi, tu l'aimes... J'ai vu ça... Alors, quand il reviendra... on verra... faudra qu'il soit heureux... il a le droit...

Il secoua la tête et reprit :

— En attendant, faut travailler. Faut qu'il trouve tout en état quand il reviendra. Faut qu'il voie que nous aussi on a fait ce qu'on doit... Est-ce que t'as pensé aux carottes à semer?

Elle ne répondit pas. Elle ne s'en souvenait plus. Elle marchait à côté du vieux sans pouvoir s'empêcher de pleurer à chaudes larmes, tant elle était triste puisqu'il était là-bas, prisonnier et malheuicux, et tant elle était heureuse puisque ce serait elle, plus tard, qui lu^ ferait oublier ses épreuves.

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