LES ISOLÉS
Dans les lof^emcnts indisents où elle allait faire des visites et porter des secours, on l'appelait M""" Hélène, et elle passait pour être l'employée salariée d'un comité de charité.
Cette légende s'était créée toute seule, tant Hélène Maubel, simple, effacée, sérieuse et avertie des préoccupations les plus humbles de la vie quotidienne, répondait mal aux idées que les pauvres gens qu'elle voyait se faisaient de la richesse, et la jeune femme s'était empressée de l'accepter et d'y conformer son attitude et sa tenue, car elle se rendait compte que cela
facilitait la tâche qu'elle s'était donnée en lui permettant d'inspirer plus de confiance à ceux qu'elle secourait et de se rendre plus facilement compte de leur situation vraie.
En réalité, elle avait une fortune très considérable et l'argent qu'elle distribuait était le sien. Lorsque, quatre ans plus tôt, après la mort d'un mari âgé et despotique, elle s'était trouvée à vingt-six ans, veuve, sans enfants et à peu près seule au monde, sa richesse l'avait un peu embarrassée. Elle ne désirait pas se remarier, n'ayant pas été heureuse. Elle aurait peut-être aimé étrejolie, séduisante, spirituelle, élégante et mondaine, mais elle était incurablement tout le contraire et s'y résignait. Dans son hôtel de Passy, qui lui paraissait trop grand et trop luxueux pour sa solitude, elle vivait retirée dans un effacement volontaire, ne voyant que quelques amies, aussi peu mondaines qu'elle et deux ou trois vieilles dames rigides et protectrices qui étaient ses parentes. Elle administrait sa fortune scrupuleusement, comme jadis elle faisait ses devoirs en classe, et dirigeait ses domestiques dans un esprit atavique d'ordre et d'économie. Mais sa grande préoccupation, c'étaient ses pauvres. Elle en avait un grand
nombre qu'elle secourait régulièrement avec une bienfaisance consciencieuse, s'efîorçant de proportionner justement son secours à l'infortune. Et, surtout depuis la guerre, ils absorbaient son temps bien suffisamment pour qu'elle évitât l'ennui.
Ce samedi-là. M""" Hélène, en robe noire défraîchie, ses cheveux châtains tirés sous un chapeau simple, arriva vers quatre heures au fond de Plaisance, tout près des fortifications. Dans la maison où elle allait et qui était vaste, sordide et sombre, avec des linges à toutes les fenêtres et des mioches mal tenus grouillant à tous les paliers, elle avait trois visites à faire, à des gens plus particulièrement indigents et dont elle s'occupait depuis des mois. Elle vit, au rez-de-chaussée, dans un taudis semblable à une petite cave, un ménage : l'homme paralytique, la femme presque aveugle ; elle vit, au second, une vieille à demi-folle qui, barricadée, regardait jjar un judas avant d'ouvrir la porte de son réduit et qui l'assaillit de plaintes furibondes. M""" Hélène, ayant donné ce qu'elle apportait et promis de demander davantage au pseudo-comité qui abritait ses décisions personnelles, monta au quatrième avec satisfaction,
Là, il y avait une femme et ses trois enfants. M""* Hélène entra dans une grande chambre basse, à peu près dénuée de meubles mais soigneusement balayée. Trois petites filles mièvres et propres jouaient par terre, sagement, avec une poupée sans tête. Leur mère cousait devant l'étroite fenêtre. Elle se leva et eut un sourire de familiarité joyeuse.
— C'est M""" Hélène ! Par exemple, à l'instant même je me disais : « Elle ne viendra plus, il est trop tard ! » Mais asseyez-vous donc ; vous voilà toute fatiguée.
M™*' Hélène prit la seconde chaise qu'il y avait dans la chambre. A peine était-elle assise que la plus petite des enfants vint s'installer sur ses genoux.
— Georgette, voyons... dit la mère. Elle va vous fatiguer; vous l'êtes déjà bien assez, ça se voit... C'est vrai, on le dit bien dans la maison : « Cette pauvre M'"* Hélène, c'est pas un métier qu'elle fait... •» Penser que d'un bout à l'autre de la journée, vous montez des étages pour aller voir des gens plus ou moins ragoûtants ..
— Oh ! ce n'est pas d'un bout à l'autre de la journée... Et puis cela m'intéresse, dit tranquillement M»« Hélène.
— Et puis, faut bien travailler, n'est-ce pas ? reprit l'ouvrière. Ces dames qui vous emploient, au moins elles vous paient bien ? Elles ne vous font pas trop droguer ? Je vous dis ça parce que vous n'avez pas l'air d'avoir beaucoup de défense, soit dit sans vous vexer, et que les dames riches, ça a beau être bien gentil^ ça ne sait pas ce que c'est^ n'est-ce pas ?... Ainsi, tenez, elles verraient que j'ai du manger qui cuit — c'est un bout de veau et des pommes de terre — elles croiraient jamais que nous avons besoin. Faut bien nourrir les petites, pas ? Et puis, quand c'est rangé, balayé, nettoyé, ça ne leur va pas non plus. Elles veulent que ça se voit qu'on est pauvre. Je vous assure, c'est à vous dégoûter d'être propre. Je vous dis ça à vous, parce que, entre personnes qui travaillent, c'est plus pareil. On comprend les choses...
Elle continuait, très en confiance, comme elle aurait parlé à une égale. Sur les genoux de ^jme Hélène, qui écoutait, l'enfant s'endormait.
— Alors, disait l'ouvrière, si vous pouviez m'obtenir, en plus de ce qu'on me donne d'habitude, des chemises pour les petites, ça me ferait bien plaisir. De la toile, ça serait déjà bien ; mais faudrait que je les couse et j'ai déjà assez
à faire. Alors, vous pourriez expliquer à ces dames que je suis malade et que je ne peux pas travailler. Faut vous dire que je voudrais promener les enfants dimanche. On irait à Vincennes. Ça serait gentil... Dame, c'est pas parce qu'on est pauvre qu'on doit être privé de tout... Alors n'est-ce pas...
Elle s'interrompit. Quelqu'un frappait. Une vieille parut, en noir râpé, l'air pleurard et circonspect.
— Pardon que j'entre, dit-elle, mais on m'a dit qu'il y avait quelqu'un de la part de dames charitables. Moi Je suis aussi pauvre que personne ; j'habite ici depuis huit jours...
Elle s'arrête. Elle regardait M*"' Hélène qui avait tourné la tête vers elle. La vieille tressaillit, son ton changea.
— Je demande pardon à Madame. On ne m'avait pas dit que c'était Madame elle même qui était là... Madame ne me remet pas ? Je suis la tante d'Emma, l'ancienne femme de chambre de Madame. J'ai vu Madame dans son hôtel, à Passy... Madame est bien bonne, elle qui est si riche, de se déranger pour les pauvres... Si Madame veut bien ne pas m'oublier dans ses bontés. Je loge au bout
du couloir... et je suis bien malheureuse... Elle fit une génuflexion et se glissa dehors. Il y eut, dans la chambre, un silence.
— Georgette, veux-tu bien descendre ! dit tout à coup l'ouvrière, et elle enleva, des genoux de M°* Hélène, l'enfant qui, réveillée, pleura.
— Je... je demande pardon à Madame, continua-t-elle, sans regarder la visiteuse, — et malgré son affectation de respect il y avait comme un imperceptible reproche dans sa voix. Hais on ne savait pas... Dans la maison on croyait... On était sur... N'est-ce pas, en général, les dames riches...
Elle ne dit pas comment, dans son opinion, devaient être les dames riches, mais M""" Hélène le savait et, en dépit d'elle-même, fut vexée de voir qu'elle était si différente. En outre, elle avait honte, quelles qu'eussent été ses intentions, d'avoir laissé subsister cette longue erreur qui venait d'être découverte. Elle pensa soudain qu'elle avait l'air de l'avoir fait pour donner moins. En même temps l'impossibilité de toute explication la décourageait. Elle se leva.
— Alors, nous disons que ces enfants ont besoin de linge ? essaya-t-elle dédire gaiement.
— Madame est bien bonne. Si Madame veut voir ce qu'elles ont comme chemises...
L'ouvrière déployait des loques. Son ton pleurard rappelait celui de la vieille.
— Pour le veau, c'est le boucher qui me l'a donné parce que je lui ai recousu un accroc, termina-t-elle.
Ce n'était plus la même femme. Toute confiance avait disparu. M""® Hélène en souffrit. Elle embrassa les enfants qui, con me si elles eussent été gagnées par la contrainte de leur mère, se laissèrent faire, figées. Elle dit : « A samedi » et s'en alla.
— Comme c'est difficile... murmurait-elle en descendant l'escalier sale.
Sur le tableau qu'avait dressé Hélène Maubel des visites de charité qu'elle faisait chaque semaine à jour fixe, il y avait, en première ligne^ la mère Didier, qu'elle voyait le jeudi.
La mère Didier étail une vieille, impottnte
et geignarde, gourmande et exigeante. Pour elle les secours apportés par sa visiteuse, si abondants fussent-ils, n'étaient jamais ce qu'elle aurait désiré, et chaque samedi elle se plaignait hautement d'être méprisée par ces dames du Comité de Bienfaisance, car, là comme ailleurs^ celte même légende entourait la charité d'Hélène.
La mère Didier habitait dans le quartier des Gobelins, au troisième étage d'une grande maison hantée par un peuple nombreux d'enfants.
Dès que parut dans l'escalier M'^o Hélène, vêtue avec la simplicité d'une ouvrière, une troupe de petits, comme de coutume, l'entoura en piaulant pour avoir des bonbons. Tout en montant elle fit la distribution et, parvenue à la porte delà mère Didier, qui laissait pour elle la clé dans la serrure, elle entra.
Au seuil elle s'arrêta, surprise. Un soldat était debout auprès du fauteuil de la vieille.
— C'est lui ! Le voilà qui vient d'arriver ! cria la mère Didier. C'est Jean, mon petit-fils ! 11 a été blessé, vous savez, et ils lui ont donné une convalescence d'un mois. Dieu de Dieu, que je suis contente !
La vieille, transfigurée, ne ressemblait en
rien à la gémisscinte ruine qu'elle était d'ordinaire. Auprès d'elle, le soldat, un garçon brun, d'une trentaine d'années, riait.
Tout de suite il s'avança vers M™^ Hélène.
— Je suis bien content de vous voir, lui ditil avec simplicité. Je sais tout ce que vous faites pourlagrand'mère. Sans vous, qu'est-ce qu'elle deviendrait? Dame, elle n'est pas jeune, et puis elle aime à être dorlotée... Avant la guerre, je gagnais bien notre vie et elle avait ce qui lui fallait... Maintenant, sans vous...
— Mais je ne fais que ce que je dois faire, dit M'"'^ Hélène.
— Du tout, vous en faites plus... Et pourtant vous devez déjà avoir assez de travail. On ne vous paye pas pour faire son lit ni lui bander les jambes... Elle m'a tout raconté et aussi qu'elle n'était pas toujours aimable comme il faudrait... Et puis je sais bien que si ces dames du Comité lui envoient tout ça — il désignait les paquets sur la table — c'est à cause de ce que vous leur dites. Alors, je vous remercie bien franchement. Grâce à vous, je suis tranquille là-bas.
Hélène, que les remerciements gênaient toujours un peu, se tourna vers la vieille.
— Comment arlez-vor.s aujourd'hui?... Vos douleurs?...
— Mes douleurs ! est-ce que j'y songe seulement! 11 me semble que je gambaderais, voyezvous, tant ça me remonte de voir mon garçon. Quand je pense à sa blessure... la poitrine traversée, quoi... Ah ! il ne l'a pas volée, sa Croix de guerre... Allons. Jean, raconte un peu...
Lorsqu'Hélène revînt, une semaine plus tard, elle fut reçue comme une ancienne amie. La vieille, lasse de bavarder, s'étant assoupie, la conversation continua entre la jeune femme et le soldat.
La fois suivante, Jean Didier, qui était rasé de frais et avait, avec soin, brossé sa capote, parla de lui-même avec insistance. Il était chapelier, habile ouvrier, et se faisait, dans son métier, de bonnes journées. Si, au moment de la guerre, il n'avait presque pas d'économies, c'est que, dans ce temps-là, il dépensait, sans prévoyance, tout ce qu'il gagnait. Mais au fond il était sérieux et personne ne lui avait jamais reproché de ne pas être travailleur ni d'avoir mauvais caractère. Il insista sur ces différents points avec force, .sans qu'Hélène comprît pourquoi.
Le jeudi daprès, il prit Hélène à part.
— Ça ne vous ferait rien de venir mercredi au lieu de jeudi, la semaine prochaine?
Il paraissait y tenir beaucoup ; Hélène pro« mit, bien que cela bouleversât son emploi du temps.
Le mercredi, Jean Didier l'attendait, seul, dans la première pièce.
— La mère dort, dit-il. Asseyez-vous en attendant.
— Vous ne savez pas pourquoi je vous ai demandé de venir aujourd'hui? reprit il. Eh bien, c'est parce que demain je serai parti. Je retourne là-bas. Alors je voulais vous voir...
Il semblait gêné ; son attitude surprenait Hélène. Il continua :
— Vous ne savez pas pourquoi je voulais vous voir avant de partir? D'abord, pour vous dire encore merci... Et puis... aussi pour autre chose... Vous n'y êtes pas? Eh bien, quand je leviendrai, si j'en reviens, ce qu'il faut espérer, je voudrais qu'on se marie nous deux. Dame, de vous voir si courageuse, si gentille... Mais soyez tranquille, je ne vous laisserai plus vous tuer de travail. Je vous l'ai dit : Je suis bon
ouvrier, alors... Bref, dites oui et je serai bien heureux.
Hélène s'était levée, saisie de stupeur. Elle se jugeait sotte de n'avoir pas compris plus tôt l'attitude de Jean Didier, mais c'était si invraisemblable...
— C'est impossible, murmura-t-elle.
— Impossible ! Pourquoi ? Pourquoi ?
'— Parce que... je suis mariée, dit Hélène, s'accrochant à une partie de vérité.
Il recula, atterré.
— Vous êtes mariée! ..Dire que pas une minute je n'ai pensé que vous pouviez être mariée !.. Eh bien, vrai... eh bien, vrai.. Enfin, n'est-ce pas... il ne faut pas m'en vouloir... Mettons que je n'ai rien dit... Mais je vous assure que j'aurai du mal à vous oublier...
11 essayait de se contenir et de sourire ; il était très pâle. Hélène éprouva de la pitié, mais que pouvait-elle faire ? Au fond d'elle-même il y avait aussi un peu d'orgueil secret à voir que, pour l'amour d'elle, quelqu'un pouvait souffrir.
Elle s'en alla et regagna Passy. Elle rentra dans l'hôtel trop grand et trop élégant pour sa
solitude et son effacement. Elle était pensive, et tout à coup une impression confuse lui vint qu'il n'y avait pas d'harmonie entre elle et ce qui l'entourait, et elle eut, pour son luxe, un regard de rancune.
JOSEPH DAVOT
On s'était installé dans le salon après le déjeuner. Par les fenêtres, on voyait la campagne, où il faisait soleil sur la neige qui était tombée la dernière nuit. Dans la grande pièce claire, aux lourdes tapisseries, aux vieux meubles confortables, M'"° Mitrel tricotait, au coin de la vaste cheminée, où brûlait un feu de bois ; Thérèse, sa fille, brodait en bavardant et Joseph Davot, établi dans un fauteuil, dont Irï velours faisait ressortir l'usure de sa capote délavée, fumait une cigarette que ces dames l'avaient obligé d'allumer.
Il était maintenantparfaitement à l'aise, elles l'avaient si bien reçu, elles étaient si aimables et si simples ! L'avant-veille, quand il était
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arrivé, la voiture qu'on avait envoyé le chercher à la gare, laspect de la maison riche, du parc bien tenu, tout l'avait fortement intimidé et il avait presque regretté d'avoir accepté de venir pendant sa permission, bien que s'il n'était pas venu là, il n'aurait pas su où aller. Mais, à présent, il lui semblait qu'il avait toujours connu cette dame à l'air si bon et si paisible et cette jeune fille — presque une enfant — sijolie et si gaiement naturelle, qui avait, tout de suite, dissipé sa gêne.
— Vous savez, monsieur Davot, c'est moi votre marraine ! Ce n'est pas maman. Maman s'occupe démon frère. Oh ! elle s'occupe aussi un peu de vous, mais c'est moi votre marraine en titre I
Elle avait ri et lui avec elle. Elle était, du reste, enchantée de son soldat. Il était vraiment très bien et très sympathique, ce grand garçon blond, qui avait des yeux si clairs et si francs. 11 ne s'exprimait pas mal du tout et avait remercié avec délicatesse pour les envois qu'on lui avait faits et pour l'invitation. Au dîner, pressé de questions, il avait dit comment il avait gagné sa Croix de guerre. Il avait été très intéressant.
Maintenant, tout à fait familiarisé, il parlai^ avec abandon.
— Alors, vous êtes des régions envahies ? disait Thérèse.
— Oui, Mademoiselle, du Nord.
— Et votre famille ? demanda, avec intérêt^ M'^^Mitrel.
Il eut un geste de désolation.
— Je ne sais pas... J'espère qu'il n'y a pas eu de malheur... Je... je ne sais pas... J'ai ma mère et puis ma sœur...
— Quel âge a-t-elle ? dit Thérèse.
— Elle a dix- sept ans... Elle est jolie... et gaie (il n'osa dire « comme vous »). Et puis, il y a notre maison. C'est une petite ferme, n'estce pas, et moi, je m'en occupe... Maman aurait voulu que je fasse des éludes, mais j'aimais mieux travailler chez nous. On s'entendait si bien, tous les trois... Le dimanche, on sortait ensemble... Je ne sais pas ce qu'elles sont devenues... je ne sais pas ce qui leur est arrivé... Ça ne me quitte pas, cette idée-là... la nuit, le jour, tout le temps... Pensez, elles sont restées là-bas... de l'autre côté de l'ennemi... Et je ne peux pas savoir... Je ne peux pas... L'an dernier, à un moment, mon régiment a été dans
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les tranchées, presque en face de chez moi. Oh, bien loin tout de même, sûrement ; mais, des fois, quand le temps était clair, je croyais voir le pays, la maison... Des bêtises! Même avec une lunette, on n'aurait pas pu... Mais, enfin je me disais : « C'est par là ! Elles sont là. . . Pourvu qu'elles y soient !... Pourvu que... » Enfin, je ne sais pas... C'est dur... C'est ça le plus dur..^ Il s'arrêta, le visage contracté. M""" Mitrel lui mit la main sur le bras.
— Mon pauvre enfant, il faut beaucoup de courage, Nous tremblons tous pour quelqu'un que nous aimons...
Et elle ajouta, doucement :
— Je veux que voussoyez heureux, ici I
Il fit oui de la tête. Il allait dire qu'il était heureux, en effet, au milieu de celle sympathie familiale qui lui rappelait ce qu'il n'avait plus, quand, au dehors, il y eut un bruit de rouessur le gravier. Thérèse regarda par la fenêtre et bondit :
— Gaston ! Maman, c'est Gaston !
Les deux femmes s'étaient précipitées hors du salon. La porte du vestibule s'ouvrit. Il y eut des exclamations, des rires, des sanglots et une voix d'homme, qui disait :
Mo CELLES QUI LES ATTENDENT
— Mais oui, je ne devais venir que dans un mois. C'est hier, seulement, que cela s'est décidé. Il était trop tard pour vous prévenir.
Quelques explications indistinctes furent encore échangées, et la même voix reprit :
— Mais, naturellement, maman, tu as bien fait... J'ai eu d'abord un petit mouvement d'ennui, parce qu'il y a six mois que je ne vous ai pas vues, toutes les deux... alors... Mais ces braves garçons qui n'ont personne...
La porte se rouvrit. Joseph Davot vit entrer, serré entre M^^Mitrel et Thérèse, toutes les deux radieuses et les yeux encore mouillés, un jeune homme de son âge à peu près, bien pris dans une vareuse bleu horizon et dont une récente cicatrice coupait la joue.
— Gaston, je te présente notre filleul, dit Thérèse gaiement. — Joseph Davot, un brave qui vient de l'Argonne.
Le jeune homme tendit la main,
— L'Argonne, j'y suis resté six mois, l'année dernière...
Ils s'assirent et causèrent. Gaston, sa mère et sa sœur étaient parfaitement aimables pour Joseph Davot, mais naturellement, les deux femmes ne voyaient que Gaston, ne s'occ'à-
JOSEPH DAVOT lU
paient que de lui. De temps à autre, elles se souvenaient du soldat et lui adressaient, un peu au hasard^ quelques mots, sans, du reste, entendre ses réponses. Gaston, seul, comptait : elles le regardaient et l'écoutaient avec extase. Au dîner, elles mangèrent à peine et il dut raconter de nouveau, sur leur insistance, comment il avait été blessé.
— Ça ne fait rien, termina-t-il avec conviction, ce que je suis content de vous revoir, de me retrouver un peu chez nous, avec vous...
Il leur jeta un regard de tendresse profonde et elles ne purent s'empêcher de venir l'embrasser. Joseph Davot ne disait rien, seul.
Le lendemain matin, M"''' Mitrel, qui n'avait pu dormir tant elle était heureuse, descendit dès six heures. 11 fallait que tout fût digne de ja présence de son fils. Soudain, elle entendit dans l'escalier un léger bruit. Joseph Davot, ses chaussures à la main, descendait avec précaution. Il était tout équipé et portait sa musette en bandoulière. Sur une table du vestibule, il posa, en évidence, une lettre.
M'"^ Mitrel se montra ;
— Déjà levé, monsieur Davot ; ou allez-vous donc ? Tiens, une lettre pour moi !
Il était devenu tout rouge. Il fit un mouvement pour reprendre la lettre, mais M""^ Mitrel l'avait déjàouveite. Alors, ne sachant comment cacher son trouble, avec simplicité, il s'assit sur l'escalier et mit ses chaussures.
— Pourquoi voulez-vous partir ? dit M'"* Mitrel, en relevant la tête.
Il ne répondit pas. Il n'avait pas pu trouver de mensonge plausible.
— Vous ne voudrez pas nous faire cette peine-là, reprit-elle, en le regardant. Vous avez quatre jours encore, vous nous les devez... Pensez ce que ce serait, pour moi, pour mon fils, de vous voir partir parce qu'il arrive. Cela nous gâterait tout notre bonheur... Vous savez bien que vous ne nous gênez pas... Au contraire... Gaston s'ennuierait peut-être avec une vieille femme et une petite fille... Et... moi aussi, j'ai besoin devons... (Elle fit un effort ;le sacrifice qu'elle faisait était grand.) Oui... Mon fils et ma fille vont, ce tantôt, voir leur oncle... Je devais y aller aussi, mais je suis fatiguée. Je n'irai pas... Et j'espère que vous voudrez bien me tenir compagnie ?...
Joseph Davot comprit. Il eut un regard de gratitude.
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— Non, non ! murmura-t-il. Ce n'est pas la peine. Je ne veux pas que vous restiez pour moi. Madame. Je ne suis pas un enfant... Votre fils, c'est votre fils... J'ai été bête^ mais, en le voyant entre vous deux, comme ça... j'ai pensé... j'ai pensé à chez moi... A ma mère et à ma sœur, n'est-ce pas... Enfin, ça ma fait de la peine... Mais, c'est fini ! Je ne partirai pas .. puisque je ne gêne pas. 'Vous m'avez trop bien reçu. Je ne veux pas faire ça. Je resterai mes six jours. J'en serai bien content... Il faut être raisonnable, n'est-ce pas ?. .. Il faut être raisonnable...
Dans le petit salon du château, assise auprès d'une fenêtre ouverte sur le parc, M"* de Brange brodait pendant que sa dame de compagnie lui faisait la lecture. Elle écoutait distraitement. Un souci plissait son front sous les bandeaux corrects de ses cheveux gris.
— Mademoiselle Marie... dit-elle enfin.
La lectrice s'interrompit.
— J'ai quelque chose à vous dire... Oui... un... service à vous demander... et que je ne vous demande, soyez-en sûre, que parce que j'ai, vous le savez, la plus haute estime pour vos qualités de cœur, de tact, de discrétion...
Elle fit une pause. La lectrice était une personne de vingt-six à vingt-huit ans, blonde, aux
yeux paisibles, au maintien réservé. Elle murmura un remerciement et attendit.
— Voici ce dont il s'agit, reprit la vieille dame, qui parlait posément, mais en cherchant un peu ses mots. — Vous savez que mon fils Robert a été blessé, grièvement blessé, au bras droit... et surtout au visage... 11 est presque défiguré. . T.e mot est gros — reprit-elle, la figure tirée par une crispation nerveuse. — Enfin, il a une profonde cicatrice... Dansquelquesmois, il n'5' paraîtra presque plus, j'en suis sûre... Mais Robert ne voit pas cela ainsi...Ila un caractère impressionnable, une sensibilité extrême... C'est sans doute de ma faute... puisque j'ai voulu l'élever moi-même... Mais, en tout cas, cela n'empêche pas la bravoure, il l'a prouvé... Enfin, maintenant, le pauvre enfant croit, à cause de celle blessure, que sa vie est finie. . . Il était fiancé, vous le savez, à la fille de M. Tavanne, notre voisin de la ville. Il l'aime profondément et il e.st persuadé qu'il ne peut la revoir... « Je ne peux pas m'imposer à Suzanne tel que je suis, m'a-t-il (lit.. le sais qu'elle feindrait, par devoir, d'être la même pour moi, mais je ne veux pas de sa pitié. .Te préfère ne pas la revoir. Quand je serai rétabli, je retournerai là-bas, et, cette fois-ci... »
La voix de M""^ de Brange s'étrangla.
— S'il repart dans cet état d'esprit, je sais que je ne le reverrai pas, reprit-elle.,. Alors, mademoiselle Marie je vous demande instamment de... de vous intéresser à mon fils, qui va arriver ici demain... Comprenez-moi bien, je vous demande une œuvre de charité toute simple et qui ne peut en rien prêter à la critique. 11 faut lui redonner confiance en lui-même, lui prouver qu'il n'est pas ce qu'il croit : un objet de pitié... Robert est d'une nature droite, soj'^ez sûre qu'il ne verra, dans l'intérêt amical que vous voudrez bien lui témoigner, qu'une camaraderie spontanée, et, peut-être, qu'une petite coquetterie tout à fait sans conséquence, qu'il sera étonné de susciter et qui lui montrera qu'il doit se rassurer... Je sais que sa fiancée ne variera pas, elle l'aime trop sincèrement pour cela... Mais Robert a besoin d'être persuadé qu'il peut plaire, qu'une jeune femme peut s'intéressera lui... Je sais que vous êtes bonne, Mademoiselle, et il est, je vous assure, très malheureux... »
Elle s'arrêta. M"= Marie, les j^eux baissés, hésitait. Seule au monde, et aux gages des autres depuis huit ans, après une adolescence triste dans une pension pauvre, elle n'avait jamais
connu d'autre existence que celle d'institutrice ou de dame de compagnie, assistant à la vie, au luxe et à la richesse sans y prendre part et passant, sans afîectalion ni regret, de famille en famille.
— J'essayerai, Madame, balbutia-t-elle, n'osant refuser et surprise de compter assez pour qu'on lui demandât cela.
Robert de Brange arriva le lendemain et M"^ Marie le vit au déjeuner. Ils rougirent tous deux : elle, parce qu'elle savait le rôle qu'elle allait jouer; lui, parce qu'il était toujours gêné par un regard étranger, surtout par un regard de femme, à cause de sa blessure.
Cette blessure, M"* Marie ne la trouvait pas si terrible d'aspect qu'elle l'avait crue, et Robert avait vraiment des yeux très beaux.
Après le déjeuner, il regagna sa chambre, mais, le soir, M''^ Marie commença sa tâche de son mieux et, deux jours après, ils causaient en camarades.
Leur amitié grandit vite. M"' de Brange, heureuse, voyait son fils redevenir lui-même. M""= Marie, elle aussi, était changée. Elle parlait et souriait d'un sourire qui laissait voir qu'elle pouvait être jolie et vivante sous le masque
habituel de sa réserve professionnelle. Il y avait des minutes où elle ne songeait plus qu'elle était seulement une lectrice salariée et où il lui semblait qu'elle était une femme. Robert, sans arrière-pensée, se laissait aller à la douceur d'une attention féminine et de cette camaraderie douce et franche.
Quinze jours passèrent ainsi, et alors M"'*^ de Brange pensa qu'elle pouvait écrire à M. Tavanne.
La famille Tavanne arriva à la fin de la semaine : le père, solennel, un garçon bruyant, et Suzanne.
M"^ Marie vit un joli visage délicat, des cheveux noirs en boucles lourdes, de grands yeux clairs, une taille souple.
Robert fut d'une froideur polie en causant avec M"^ Tavanne et ne retrouva son aisance et son amabilité qu'auprès de la lectrice.
Le soir, M""^ de Brange, se trouvant seule dans le salon avec celle-ci, la pria d'aller prévenir ses hôtes que le thé était servi.
M'"= Marie descendit dans le parc et, ne voyant personne, fit quelques pas dans l'ombre. Tout à coup, à travers un rideau d'arbustes, elle entendit deux voix.
LA LECTRICE il 9
— Mais si... mais si, Suzanne, c'est pour cela, je vous jure, disait Robert... Je n'ai pas le droit de vous imposer...
Kt la voix un peu tremblante de M"e Tavanne répondit : .
— Vous êtes fou... Cela ne se voit pas... C'est trop mal de m'avoir laissé croire que vous ne m'aimiez plus, que vous ne pensiez qu'à cette M"-^ Marie...
Les voix sefondirent en un murmure heureux. M'^' Marie regagna le salon.
— M. Robert et M"' Suzanne sont ensemble dans le jardin, dit-elle, répondant à une question de M"'" de Brange.
Malgré ses eiîorts, sa voix était étoiifïée. M'-'' de Brange la vit si pâle qu'elle comprit et lut émue.
— Ma pauvre enfant... commença-t-elle.
— Désirez- vous que je vous fasse la lecture ce soir, Madame ? interrompit M''" Marie.
Elle avait repris son ton glacé d'avant. Elle avait honle de sa souffrance ; elle pensait qu'elle était faite pour voir vivre les autres et qu'elle était bien sotte de l'avoir oublié pendant quinze jours.