L'ENFANT
Seul il s'en alla dans les rues de la vieille ville. Il y était arrivé la veille avec le détachement, après des mois passés dans le Nord, et il devait, le lendemain, rejoindre, ainsi que les autres,, un nouveau secteur du front.
C'était un homme de trente-cinq à trente-sept ans, grand et large d'épaules dans la capote ample. Une cicatrice profonde et fraîclie encore coupait sa face dure et maigre, à la moustache noire, aux yeux froids «ous le casque enfoncé. Il marchait lentement, mais paraissait savoir son chemin. 11 s'arrêta près du beffroi pour écouter l'heure qui sonnait. Puis il se répéta encore une fois : « A quoi bon ? >; d'un ton agacé.
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et faillit revenir sur ses pas et rentrer, mais il ne put s'y décider.
îl reprit sa route. Dans un quartier nouvellement bâti, il se perdit un moment, reconnut enQn un mur dégradé par-dessus lequel des ar])res passaient leurs branches, longea le mur, suivit une rue, et, dans un coin désert et paisible où l'herbe, entre les pavés, poussait, il s'arrêta en face d'une maison, une petite maison assez ancienne, en pierre grise drapée de lierre, à un seul étage, au milieu d'un jardin que fermait une grille.
Le soldat resta quelques instants immobile. Enfin, brusquement, il s'avança et sonna à la grille.
Personne ne répondit tout d'abord ; il eut un léger haussement d'épaules ; il allait s'éloigner quand la porte de la maison s'ouvrit. En haut des marches parut un entant, un petit garçon IVais et bouclé qui, fourrant ses mains dans ses poches, regardait le soldat avec une attention qui lui faisait tirer la langue.
— Bonjour, Monsieur ! cria l'enfant.
Le soldat avait eu un léger tressaillement.
— Est-ce qu'il n'y a personne dans la maison? demanda-1-il.
— Il y a moi. Maman, elle est sortie pourvoir une dame qui est malade. Ma bonne, elle vient de s'en aller aussi. Alors je suis tout seul.
— Ouvre-moi, dit le soldat.
— Je veux bien !
Le petit descendit le perron et vint ouvrir la grille en se haussant sur la pointe des pieds.
-' Maman m'a défendu d'ouvrir, observa-t-il ; mais puisque tu es un soldat... Baisse-toi, queje vois mieux tes croix.
Le soldat avait refermé la grille. Au lieu de se baisser, il éleva l'enfant dans ses bras. Le petit, avec satisfaction, toucha les décorations et puis posa doucement son doigt sur la cicatrice de la joue.
— Ça te fait encore mal?... Tu t'es beaucoup battu?...
L'homme ne répondit pas. Il l'avait remis par terre et regardait la maison et le jardin.
— Comment l'appelles-tu ? dit-il enfin.
— André Sordler ; j'ai six ans et demi.
-- Ta mère sera longtemps avant de rentrer ?
— Oh ! oui, je crois...
— Alors... Le soldat hésita. —Je veux entrer dans la maison. J'ai quelque chose à voir, acheva-t-il brusquement.
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Le petit prit un air grave.
— Je veux bien. Je vais te mener... Maman ne sera pas fâchée, sûrement...
Il s'élança, en sautant, vers le perron. L'homme le suivit.
Dans le vestibule, le petit le prit par la main.
— Tu vois, c'est le vestibule. La porte, là, c'est le salon. On n'y entre pas, mais je veux bien t'ouvrir. Là, c'est la salle à manger et, au bout du couloir, c'est la cuisine. Tu veux aller en haut ?
Ils parcoururent la maison jusqu'au grenier. Le soldat, suivant l'enfant qui bavardait de sa petite voix claire, regardait autour de lui sans mot dire. En redescendant, il murmura seulement :
— Comme c'est petit !... Comme c'est plus petit!...
— Et là, tu vois, continuait l'enfant, comme ils se retrouvaient en bas, c'est la porte de la cave. C'est pas la peine d'y aller... C'est pas intéressant, les caves...
Le soldat l'interrompit.
— Mais il y a autre chose... Oui. . Cette porte-là. . La petite pièce aux placards...
— Oui ! oui ! cria le petit en sautant de joie. Je la gardais pour la fin î C'est à moi ! C'est ma chambre à joujoux 1
— Oui. La chambre à joujoux, dit l'homme. L'enfant avait ouvert la porte. Ils entrèrent
dans une pièce étroite, aux murs nus, meublée de deux chaises de jardin et d'un petit fauteuil en bois, et toute pleine de bibelots et de jouets, presque tous cassés. Deux grands placards étaient entr'ouverîs sur un fouillis d'autres joujoux. Par terre, dans des creux du carreau, il y avait des billes.
— Tu vois, c'est chez moi ! dit le petit. Tout est à moi. C'est mes affaires !
Le soldat restait silencieux. 11 s'approcha du mur; des marques y étaient tracées.
— C'est ma taille, ça ! dit l'enfant. Maman marque avec la règle, et puis elle met le jour. Tu vois comme j'ai grandi vite !
Le soldat, penché vers le mur, regardait, quand, derrière eux, la porte s'ouvrit.
— André, tu es là ? dit une voix. Ah !... Une jeune femme dune trentaine d'années,
à l'air calme et doux, mise avec simplicité, avait ouvert la porte. En voyant le soldat^ elle avait reculé avec un petit cri de surprise. En même