‹ Celles qui les attendentChapitre 6 sur 16 · L ENFANT · texte numérisé non relu

L ENFANT

temps le petit garçon s'était jeté dans ses bras.

— C'est maman !

Le soldat s'était avancé.

— Je m'excuse, Madame, dit-il de sa voix brève, avec une parfaite politesse. Je me suis permis de m introduire chez vous en votre absence. Mais je suis arrivé hier au front, j'y retourne demain, et (ileut une imperceptible rougeur)... j'avais un grand désir de revoir cette maison...

Il fît une pause. La jeune femme, étonnée, le regardait.

— Ce que j'ai fait est d'un sans-gêne inexcusable, et c'est sfupide.je le sais, maison a parfois des faiblesses... Enfm^ Madame, je suis né dans cette maison, il y a trente-sept ans. Je l'ai quittée lorsque j'avais huit ans et, depuis lors, je n'y suis jamais revenu avant aujourd'hui...

— Je comprends bien, dit la jeune femme.

— Moi, je ne comprends pas comment j";:! pu me permettre cela, interrompit-il. Mais, quand j'ai apprisque nous devions nous arrêter Jaiis cette ville avant de retourner au feu, j'ai EU une émotion qui ne m'est pas habituelle. .Je Qc suis ni un sentimental ni un tendre et n'ai jamais été enclin à une sensibilité excessive. Je vis seul, et habituellement à l'étranger, d'une

vie aclive. Mou excuse, c'est que je ne nie souviens pas d'avoir été heureux depuis que j'ni vécu ici, quand j'étais un enfant que ses parents gâtaient. Et c'est ici que mon père est mort, ruiné. Alors, on m'a emmené ailleurs... el c'a été la vie... et j'étais jeune pour l'apprendre... Enfin, ici, j'ai été très heureux... et je n'ai pu m'empêcher de revenir, étant dans la ville... J'ai trouvé votre enfant, ici, gâté comme je l'étais moi-même. J'ai retrouvé l'écho de mes impressions, de mes joies et de mes émotions enfantines... J'ai retrouvé les marques faites par mes parents pour mesurer ma taille, à côté de celles que vous avez faites vous-mêmes .. Alors, votre enfant...

Il s'interrompit. Sa voix s'était un peu assourdie. Il ne dit pas que l'enfant, qui était là, était, à ses yeux, lui-même, tel qu'il était, il y avait trente ans. Il mit seulement sa main sur la tête bouclée du petit, salua la jeune femme et s'en alla.

Elle était émue et balbutia quelques mois pour le retenir; mais il avait repris son air froid.

— Non, merci, Madame. 11 faut que je rentre. Demain, nous retournons au feu... Je vous

l'enfant 127

remercie, encore une fois, de m'avoir excusé...

Il salua de nouveau et partit.

Quand il fut dans la rue, il se retourna. Sur le perron, l'enfant lui faisait des signes d'adieu. Il crut se revoir lui-même, jadis. Mais la jeune femme, debout près de l'enfant, regardait, elle aussi, le soldat s'éloigner. Et, tout à coup, une sorte d'épouvante la bouleversa, elle saisit le petit, l'étreignit contre elle comme pour le garder à jamais et l'emporta dans la maison.

M. PIEDUNOIS

Ce matin-là M. Piédanois, aj^ant constaté, en cirant ses bottines, un commencement de fente à l'empeigne de Tune d'elles, éprouva une petite angoisse. Il avait vendu ses autres chaussures comme, peu à peu, tous ses vêtements de rechange et tout ce qu'il y avait de portatif dans son petit appartement des Ternes, si coquet auparavant. Mais il eut un haussement d'épaules insouciant. Ses bottines iraient bien encore un peu. Après on verrait. Ce n'était pas dans le caractère de M. Piédunois de se tourmenter pour l'avenir.

Jadis, il avait été le beau Piédunois, il avait eu un peu de fortune et il avait fait du théâtre. Pas longtemps, car sa santé, disait-il, était trop

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délicate et ses nerfs trop vibrants pour les fatigues de la scène, où il se donnait tout entier. Alors, comme il était à peu près ruiné, n'ayant jamais su dire non aux autres ni à lui-même, il avait accepté avec joie de tenir une classe de déclamation pour jeunes filles riches dans un cours très chic du quartier de l'Etoile. En outre, il était acteur mondain, à demi professionnel et à demi amateur. Il dirigeait les répétitions, réglait les mises en scène, indiquait les maquillages et les intonations dans les représentations de salon. 11 disait aussi quelques pièces bien choisies et d'émotion nuancée qui convenaient à sa minceur élégante, à son teint pâle, à ses cheveux noirs, à ses mains qu'il avait belles et à sa voix un peu faible, dont il prenait grand soin. Ainsi il gagnait de quoi vivre et il vivait heureux, puéril et élégant, dépensant tout au jour le jour en vêtements, en cravates, en voitures, en fleurs pour les maîtresses de maison qui l'invitaient, en bonbons pour ses élèves qui l'adoraient. A leurs yeux à toutes, le prestige du théâtre l'environnait toujours ; il leur faisait son cours en homme du monde complaisant, avec des galanteries, des coquetteries et des familiarités courtoises,

empressées, sans arriére-pensée, un peu artificielles comme lui-même, comme ses dents qui n'étaient blanches que parce qu'elles n'étaient pas à lui, comme ses cheveux qui n'étaient noirs que parce qu'il les teignait, comme sa taille qui n'était svelte que parce qu'il portait un corset, car, sans vouloir y consentir, il vieillissait.

Maintenant M. Piédunois avait cinquantecinq ans^ et c'était la guerre. 11 n'y avait plus de cours, plus de représentations en ville, plus d'appointements, plus de cachets et plus de cadeaux. Ayant vendu tout ce qui était chez lui vendable^ M. Piédunois n'avait, pourexister, qu'une somme de cinquante francs par mois, rente viagère insaisissable et inaliénable que lui avait laissée un parent. Il s'en contentait, incapable de quelque travail que ce soit. Chez un marchand de vins lointain où il pouvait déjeuner pour seize ou dix-huit sous, et où il entrait en se cachant, il allait chaque matin. Le soir, il dînait chez lui d'une tranche de pain et d'une tasse de cacao léger; puis, aussitôt, il se mettait au lit pour économiser la lumière et parce qu'il faisait froid. Mais ses cols étaient propres et il pouvait, presque chaque

M. PIÉDUNOIS 131

après-midi, aller dans un café des boulevards où, élégant, affable et digne, il retrouvait des amis, lisait les journaux, commentait les nouvelles et prenait part à la vie aussi longtemps qu'il lui était décemment possible de rester en face d'une seule consom*mation.

M. Piédunois, rasé de près et correctement mis, — il soignait ses derniers vêtements avec ferveur, n'osant penser à ce qui arriverait lorsqu'ils seraient usés, — descendit. Il passa, raide. mais sans hâte, devant la concierge avec laquelle il était mal pour des questions pécuniaires, et gagna la rue.

Il faisait beau et M. Piédunois s'en allait nonchalamment le long du trottoir, lorsqu'il entendit prononcer son nom. Il tourna la tête et vit deux messieurs qu'il connaissait, deux messieurs importants qu'il avait jadis rencontrés dans le monde et ensuite retrouvés au café qu'il fréquentait.

— Enchantés de vous rencontrer, monsieur Piédunois, dit lun d'eux. Précisément nous

allions chez vous. (M. Piédunois frémit.) C'était une démarche peut-être un-peu indiscrète...

— Nullement, nullement, dit M. Piédunois. — ... Mais le motif nous excuse. 11 s'agit

d'une œuvre créée pour venir en aide aux artistes, si éprouvés... Vous êtes un artiste, vos sentiments de solidarité sont connus et nous savons que vous ne nous auriez pas pardonné de ne pas nous adresser à vous. Quand on a réussi, on est si satisfait de secourir les moins heureux et les moins doués... Voici les statuts de l'œuvre. Nous venions vous demander l'appui de votre nom et de votre approbation... Comme vous pouvez le voir, la cotisation est uniformément fixée à dix francs. Nous nous sommes arrêtés à cette somme minime pour réunir un grand nombre d'adhérents.

M. Piédunois frémit encore, non pas à l'idée de donner les dix francs, mais à l'idée que si on les lui avait demandés le lendemain, il n'aurait pas pu les donner, et aurait été déshonoré. D'un œil un peu égaré il parcourait la feuille qu'il tenait. Il y voyait, avec son nom déjà marqué, des noms connus. Il était flatté et atterré. Il n'eut pas l'ombre d'une hésitation.

— Merci de tout mon cœur ! C'est une œuvre

M. PIÉDUNOIS 133

fort belle. Je suis enchanté, enchanté... Vous permettez ?...

Il se fouilla. Deux billets de cinq francs passèrent dans les mains du monsieur, qui remercia. Après quelques phrases cordiales et courtoises, on se sépara.

M. Piédunois, tenant encore les statuts et le reçu qu'on lui avait remis, marchait machinalement. Il n'avait pas déjeuné. Il lui restait en tout- et pour tout une somme de soixante centimes. Chez lui, il n'y avait plus rien à vendre, et six jours le séparaient encore de la date où on lui enverrait sa mensualité. Sa position l'ahurissait.

Soudain, un souvenir le fit tressaillir, il tâta ses poches et fut rasséréné. Pendant ces six jours, il n'irait pas au café; le soir, il mangerait du pain sec, mais, au moins, chaque jour, il déjeunerait suffisamment. Une de ses élèves — il ne pouvait s'empêcher de sourire en pensant combien elle était jolie ~ faisait partie d'une œuvre qui donnait, pour cinquante centimes le cachet, des repas aux personnes nécessiteuses qui se faisaient inscrire. N'imaginant pas une seconde quelle pouvait être la réalilé de la situationde M. Piédunois, elle lui avait demandé,

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comme à tous ceux qu'elle connaissait, sa ' souscription et M. Piédunois, qui avait encore J dans ce temps-là quelques ressources, avait " été trop heureux de lui faire plaisir. Il avait eu droit ainsi à un certain nombre de cachets de repas. Il en avait donné plusieurs, mais il luien restait quelques-uns qu'il avait dans sa poche. '^^ Pourtanjt, il hésita une seconde. Lui, Piédunois, ,; en être réduit à cette demi-mendicité... Mais il haussa les épaules ; c'était dans un quartier perdu, derrière le Panthéon... Aucun de ceux qui allaient manger là ne le connaîtrait... t^

Il se mit en route, inquiet pour ses bottines ^ de la longueur de la course. Il arriva au bout de trois quarts d'heure, fatigué et ayant très faim 11 entra sans pouvoir vaincre un sentiment de gone. II vit une salle pleine, donna son cachet et chercha des yeux une place libre.

Tout à coup, il devint très rouge^ puis très pâle. Une jeune fille était devant lui, son élève, celle-là même qui lui avait demandé de souscrire, et dont le seul souvenir le ravis- ^ sait.

Un tlot de honte puérile, mais cruelle, suffoqua M. Piédunois. La jeune fille l'avait vu. Elle eut un mouvement de surprise,

M. PIÉDUNOIS 135

M. Piédunois, dans un effort suprême, retrouva sa présence d'esprit. Il salua avec aisance.

— Trop heureux, Mademoiselle... Comment se portent vos parents ?

— Bien... bien... merci... balbutia-t-elle, ahurie, et embarrassée pour lui, de le rencontrer là.

Et elle ajouta :

— Vous voyez, je suis de semaine. Toutes les fondatrices servent à tour de rôle.

Il le savait. Comment 1 avait-il oublié ? Il lut dans ses yeux un apitoiementqui lui fit horreur. Elle murmura :

— Vous cherchez une place ?

Il rit, un peu étourdi pourtant par l'odeur des mets appétissants et simples.

— Une place ? Non, Mademoiselle 1 J'ai laissé un cachet pour un ancien ami... Une relation de théâtre, vous savez... Il est fort à plaindre... Moi, je suis venu voir l'organisation... C'est remarquable. Tout cela paraît excellent... (Il baissa la voix, devint confidentiel avec un galant respect.) Et je suis surtout venu pour donner à mes yeux cette précieuse fête de voir ma charmanie élève dans le plus beau des rôles de la

femme... On supporterait bien des misères pour être servi par ces jolies mains...

La jeune fille eut un rire léger. La galanterie de M. Piédunois était, parmi ses élèves, proverbiale.

— Mais je ne veux pas, Mademoiselle, vous ravir plus longtemps à votre noble tâche...

Incliné, il lui baisa les doigts avec grâce et s'en alla plein d'élégance.

Au-dessus de ki porte il y avait écrit, en lettres à demi effacées par le temps et la crasse : Ménessier, em railleur en tous genres. Dans la boutique, c'était un fouillis inextricable. Il y avait, moisis, poussiéreux et délabrés, tous les produits de la taxidermie. A la devanture, dans des bocaux confisaient de longs vers blafards.

Le naturaliste, un vieux en blouse grise très sale, à la face jaune sous un toupet blanc hérissé, des lunettes sur le nez, triait des os de seiche tout en parlant à un chat noir qui, assis en face de lui, le regardait en clignant des yeux comme s'il comprenait.

Dans la rue, il y eut une ruée soudaine, une galopade tumultueuse. Avec des cris sauvages,

une troupe d'enfants, conduits par un galopin roux d'une dizaine d'années, tomba sur la boutique. Par des vitres cassées, parla porte ouverte, une grêle de détritus s'abattit, accompagnée d'invectives :

— Tête de loup ! Tête de loup ! Déterre ton argent ! Va te faire enfermer, t'es piqué ! Donne ton chat qu'on le pende, eh ! Tête de loup !

Le vieux, en courroux, saisit un gourdin posé à côté de lui, courut à la porte. Le chat, posé d'un saut sur un comptoir, cracha, hérissé furieusement. Déjà les gamins étaient loin. L'homme revint, soufflant de colère.

— Hein, t'as vu ? dit-il à son chat qui, sur le comptoir, se léchait maintenant d'un air ofTensé. T'as vu ! C'est de pire en pire... J'y résisterai pas... Qu'est-ce qu'on leur a fait? Pourquoi que leurs parents les excitent ?

Il étendit la main et gratta entre les oreilles le chat, qui ronronna.

— Toi, t'es gentil. Si je t'avais pas, avec qui que je causerais ?... Les gens se fichent de vous... ou bien ils essayent de savoir vos affaires... Avec moi, ça ne prend pas...

il eut un rire méfiant, alla chercher une bouieille dans un placard et but.

— Demande pardon... dit une voix.

Un soldat était à la porte, qu'il emplissait de sa forte stature. Il découvrit, au milieu du fouillis, le vieux et s'avança, portant la main à son casque,

— Votre nom c'est Ménessier, continua*t-il. Je l'ai vu sur la porte. Alors, moi, je m'appelle Théophile Mail...

— Hé ! Tète de loup ! Têle de loup ! t'es piqué, va te faire enfermer !

A travers une vitre cassée, le gamin roux avait passé sa tète et grimaçait hideusement.

— Qu'est-ce qui te prend, à toi? dit le soldat, surpris de cette intrusion.

Le gamin, étonné, arrêta sa grimace pour répondre :

— C'est vrai qu'il est piqué ! Y cause à son chat comme à une personne. Et puis, c'est un vieil estampeur, le père Tête de loup, tout le monde le dit bien. Il a plein d'argent dans sa cave... On ne savait pas que vous étiez là, m'sieu le soldat, ajouta-t-il, tout en observant avec prudence, du coin de l'œil, le vieux qui avait fait un mouvement pour se précipiter sur lui, mais s'était arrêté.

Le gamin retira sa tête et on l'entendit qui criait à sa troupe :

— Faut filer ! Y a un poilu avec lui.

— Hein I dit le vieux au soldat, vous avez vu ces canailles I...

— C'est des gosses... Pourquoi qu'ils vous en veulent ?

— Est-ce que je sais ? Je crois que c'est la boutique qui veut ça. C'était pareil avec mon prédécesseur. Moi y m'appellent Tète de loup à cause de mes cheveux, ces bandits...

— Faut pas vous laisser faire... Alors, comme je vous expliquais, mon nom c'est Théophile Mail... Ça ne vous dit rien? Mais si, voyons, rappelez- vous... On est cousins.

— Hein !

Le vieux semblait ahuri.

— Oui. Pas de très près. Mais comme, de toute la famille, on n'est plus que nous deux, ça compte tout de même. On ne s'est pas vu depuis que j'étais petit. Je savais que vous étiez étabh à Paris, dans cette rue-ci. Alors, me trouvant en permission, je suis venu à tout hasard... Comme je vous disais, j'ai lu le nom, Ménessier, sur la porte. Came fait bien plaisir de vous voir.

— Oui, sûrement, sûrement...

— Vous comprenez, avant, j'étais ouvrier dans le Nord... Je me disais toujours que si jamais j'allais à Paris, faudrait que je passe vous serrer la main... Maintenant, je m'en vais, ajouta t-il après une pause.

— Pas du tout ! — Le vieux s'était décidé. — Au contraire. Vous restez avec moi. Ça me fera plaisir. J'ai des chambres libres au-dessus de la boutique. On mangera ensemble.

— Ça vous fera du dérangement.

— Pas du tout... Et puis, entre parents... Manquerait plus que ça que je vous laisse partir... C'est alors que... Vous restez, hein?

— Ça va, dit le soldat avec simplicité. Entre parents, faut pas de façons?...

Le vieux l'installa avec beaucoup de soin dans la plus belle chambre, puis alla aux provisions. Il stupéfia le boucher en achetant un gigot. Il cuisina un dîner excellent. Après, dans l'arriére-boutique nettoyée, le soldat lui fit des récits en fumant sa pipe. Tous deux s'entendaient à merveille. Cependant lorsque le vieux se fut étendu sur son grabat, il resta perplexe, et dit à son chat dont les yeux tachaient devant lui l'ombre de deux petits disques verts.

— Quinze francs déjà, et c'est que le commencement.. . Mais il est brave garçon. . . Et puis, tu comprends... si ça réussit...

Le lendemain, toute la journée, le vieux attendit l'attaque quotidienne des gamins, mais elle ne se produisit pas, et le soir, lorsqu'il sortit pour ses achats, le galopin roux l'aborda avec contrition :

— On ne savait pas que vous aviez quelqu'un qui était poilu... Si on avait su, on vous aurait pas embêté... Et ce qu'il est chic avec sa médaille et sa croix ! Ce qu'il a dû en faire.

Pendant cinq jours, le soldat demeura avec le vieux, qui le soigna de son mieux. Ils se trouvaient tous deux parfaitement satisfaits l'un de l'autre, et, quand la permission fut finie, ce fut avec émotion qu'ils se séparèrent.

Le vieux, seul dans sa boutique, s'approcha de l'établi, où son chat méditait.

— Ça y est, murmura-t-il, le v'ià parti... Ça me fait quelque chose .. C'est vraiment un brave garçon... Mais tu sais, ajouta~t-il en ii%-

gardant la bête aux yeux verts qui, sérieuse, écoutait, tu sais, c'est pas du tout mon cousin. Je ne mappelle pas Ménessier, le nom est sur la porte, mais c'est celui de mon prédécesseur qui est mort... Alors, Théophile Mail, c'estpas du tout mon parent. Je lui ai laissé croire pour qu'il reste... Je pouvais pas le renvoyer, ce garçon,

— Et puis, vois-tu, maintenant nous vivrons ranquilles dans le quartier, acheva-t-il en voyant le gamin roux qui, passant devant la boutique, le saluait avec déférence.

Pour les autres dames de la ville, — une calme petite ville où il n'y avait guère de distractions, — M"® Ancelle constituait une énigme irritante et insoluble.

Tout le monde pouvait voir que c'était une jeune femme de vingt-huit à trente ans, réservée et efîacée, à la figure insignifiante et pâle, aux yeux gris, aux cheveux blonds cendrés. Depuis trois ans, dans un pavillon isolé au bout d'une petite rue endormie, elle vivait seule avec son petit garçon, Paul, qui avait maintenant sept ans, el une servante morose, réfractaire aux questions.

Hors cela, sur M"' Ancelle, on ne savait rien du tout. Elle ne s'était liée avec personne et

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n'avait jamais échangé avec qui que ce soit la moindre visite. Elle éludait les avances avec une détermination timide, mais formelle, qui ne permettait point d'insister. 11 était très probable d'ailleurs qu'elle ne soupçonnait pas la curiosité qui l'entourait. Elle semblait vivre dans une sorte d'indifférence distraite dont elle ne sortait que pour s'occuper de son petil garçon.

C'est par lui qu'elle resta en contact avec la vie extérieure. En janvier, elle le mit au collège de la ville comme externe. Elle avait longtemps hésité : il était vraiment très petit et elle songeait que les journées seraient bien longues quand il ne serait plus là. Mais ce fut ce dernier sentiment qui détermina M"'*' Ancelle, car elle avait pris l'habitude de considérer avec défiance tous ses désirs personnels et de trouver coupable ce qui lui était agréable. Elle ne voulait avoir aucune faiblesse, qu'on pût lui reprocher plus tard, si jamais quelqu'un avait le droit de lui faire des reproches. Paul était, auprès d'elle, trop seul et trop gâté ; il lui fallait la société d'autres enfants, robligalion des jeux et des études.

Paul, qui était d'une nature sociable et qui

s'ennuyait dans le pavillon triste, fut assez content d'être au collège. 11 acquit à ses propres yeux une importance nouvelle et fut extrêmement flatté en voyant qu'il avait du succès auprès de ses camarades. Tous, même les grands, rivalisaient, en efïet, d'amabilité. Paul, bourré de berlingots, de chocolats et de sucres d'orge, comblé d'images à découper, de pastels et de gomme à claquer, répondait de son mieux, — et en inventant quand il le jugeait utile, car il était vaniteux et d'imagination vive, — aux questions qu'on lui posait. Il attribuait tant d'empressement à ses mérites personnels, sans soupçonner que ces enfants avaient trop entendu parler du mystère Ancelle par leurs parents, pour ne pas s'y intéresser aussi.

Bientôt, Paul fut invité pour un dimanche avec trois autres camarades, et il pria tant sa mère qu'elle n'eut pas le courage de refuser. C'était chez M"'= Floriot, dont les deux fds, Maurice et Francis, qui avaient huit et dix ans, étaient au collège. S'il faisait beau, on jouerait l'après-midi dans le jardin, et puis on goûterait. M""" Floriot serait très heureuse si M""' Ancelle voulait bien venir en personne chercher son charmant petit garçon.

M'"° Ancelle, acceptant pour Paul, n'osa refuser pour elle-même car son éducation et son tempérament lui interdisaient de se montrer impolie, et, le dimanche, elle arriva vers cinq heures chez M""^ Floriot.

^|œe Ancelle refusa de prendre du thé, mais elle dut s'asseoir quelques instants dans le salon, on face de M'"® Floriot, qui déclara que ces chers enfants étaient retournés dans le jardin après le goûter, et qu'ils sa musaient tellement que ce serait criminel de ne pas les laisser profiter des dernière minutes du jour d'autant plus que la température était presque tiède.

M"»* Floriot était une dame importante et imposante, dont les opinions, pour tout son entourage, étaient définitives. Elle avait voulu être seule pour recevoir M'"e An celle, afin que nulle portion de ce succès ne rejaillit sur autrui. En voyant chez elle, assise dans un de ses fauteuils, cette personric qui, depuis trois ans, déjouait toutes les curiosités, elle ressen tait une joie profonde. Du reste, la physionomie de M"' Ancelle lui était vraiment sympathique ; celle-ci semblait triste et M"""^^ Floriot adorait consoler.

En attendant d'en venir là. M""' Floriot, Icul

en brodant auprès de la fenêtre ouverte, discourait sans interruption. Ayant parlé des lourdes responsabilités de son mari, qui était un des plus hauts fonctionnaires de la ville, ;^^me p-ioiiot parla de la ville elle même, de ses agréments et de ses désagréments, puis elle parla de ses relations, et elle mentionna les deuils de la guerre .

Après une pause, elle dit :

— Enfin, vous, Madame, qui vivez seule depuis plusieurs années, vous êtes bien heureuse ; vous ignorez, n'est-ce pas, ces angoisses, ces souffrances?

C'était une question, mais M'^^ Ancelle n'eut pas le temps de dire si, en effet, elle était bien heureuse. A ce moment, on entendit, venant du jardin, la voix des enfants. Ils avaient cessé déjouer et, groupés non loin de la fenêtre du salon, ils causaient.

— Papa est capitaine, vous savez, criait une petite voix aiguë, toute vibrante d'orgueil, et il en a fait ! il en a fait ! Il a toutes les croix, papa!...

— Ben moi, c'est mon frère Jean, repartit une autre voix. Il est aviateur ! Aviateur, c'est mieux que tout ! Il en a déjà descendu trois !

l'explication 149

Oui, trois avions ennemis, à lui tout seul ! Maman est dans des transes...

— Et ton père à toi, Paul, où est-il ? demanda soudain, au fils de M""" Ancelle, Francis, l'aîné des deux Floriot.

M""* Ancelle devint affreusement pâle ; elle eut un mouvement pour se lever, mais la voix de Paul répondait déjà :

— A la guerre I

— A la guerre? Ben oui, tu nous l'as déjà dit. Mais où ça? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi qu'il n'est jamais venu en permission?

Il y eut un silence bref, Paul devait hésiter, mais les autres attendaient, les autres qui avaient tous des pères ou des frères, importants, glorieux...

Et Paul, très vite, parla :

— Il se bat, papa ! Il a été blessé. C'est pourquoi il ne vient pas et n'écrit pas ! La dernière fois il a été très blessé... C'est pourquoi maman est si triste... II est en danger... et même...

Paul s'arrêta, cherchant un eff^et qui le fît valoir, lui, qui le rendît plus intéressant que les autres :

— Et même, acheva-t-il, on croit qu'il est mort !

Dans le salon, il y eut un cri d'horreur. M™' Ancelle s'était jetée vers la fenêtre.

— Paul ! Qu'est-ce que tu dis ? Mais tu es fou !...

— Mon Dieu, mon Dieu, balbutia M"'^ FIoriot, si j'avais su cette terrible chose...

Mais M^=^ Ancelle se retourna, si bouleversée qu'elle pouvait à peine parler.

— Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai ! Paul nient ! Il invente I C'est horrible ! Mon mari n'est pas mort ! Il m'a quittée il y a quatre ans ! Quittée parce qu'il ne m'aimait plus... etmoi !... moi !,.. Mais il n'est pas mort ! J'en suis sûre ! Un parent me donne des nouvelles 1 Depuis quatre ans il nous a quittés et, ni Paul ni moi, nous ne l'avons revu !... Et Paul ne sait pas ! et il invente cette chose horrible !

Elle s'arrêta, elle sutïoquait, et, plus bas :

— C'est de ma faute s'il m'a quittée. J'étais trop différente de lui... 11 est si brillant, si charmant !... Malgré tout je l'attends... j'espère qu'un jour... plus tard... Et je \oudrais qu'il soit blessé pour aller le soigner, s'il le permettait ! Et je soulïre, je souffre plus que vous toutes ! J'ai toutes vos angoisses, puisqu'il est

là-bas, en danger, el je n'ai pas vos espoirs, puisque...

Sa voix se brisa. Elle ne trouva pas la force de dire qu'elle n'était pas sûre qu'il reviendrait jamais auprès d'elle, s'il revenait du champ de bataille. Elle avait honte de n'avoir pas pu .s'empêcher de crier sa soufïrance si jalousement cachée. Elle répéta encore : « Il n'est pas mort ! T> Elle se précipita dans le jardin, saisit Paul et l'emmena.

M'"' Floriot resta stupéfaite et désolée. On ne pouvait s'attendre à cet incident pénible. Elle avait seulement dit à Francis, sur le tact de qui elle comptait, de poser à Paul, discrètement, une ou deux questions sur son père.

Le soldat s'était renseigné au bourg et on lui avait indiqué la petite ferme isolée, à cinq cents mètres, là-bas, à la bifurcation des routes et au bord des cultures.

Entre les champs, où montait un brouillard léger, il reprit sa route de son pas allongé, les mains dans ses poches sous la capote retroussée, et son petit paquet noir serré sous son bras. Cependant, h mesure qu'il approchait, il ralentissait sa marche et sa face expressive et maigre, au teint hâlé, à la mince moustache brune, était assombrie par un embarras grandissant.

Arrivé à la ferme, il s'arrêta, eut une dernière hésitation et jura entre ses dents.

— Y a pas, faut y aller, se dit-il avec un mouvement d'épaules.

Il jeta sa cigarette éteinte et poussa la porte de la cour.

La cour était grande et bien tenue. Au fond, la maison, — une [maison propre, de paysan aisé, — la bornait A gauche, il y avait un puits et un hangar. A droite, la cabane aux cochons et un poulailler.

Un vieux qui, sur une échelle, était occupé à couvrir de paille le toit du poulailler;, tourna la tête et vit le soldat.

— Quéque vous voulez ? cria-t-il.

— C'est vous, m'sieur Martel ? demanda le soldat poliment, mais avec un léger accent faubourien.

— Oui, dit le vieux. Quéque vous me voulez ?

— J'ai quelque chose à vous dire...

Le vieux descendit. Il était en manches de chemise et reprit, en bas de l'échelle, ses sabots qu'il y avait laissés. Une casquette de drap s'enfonçait sur sa tête grise et des poils blancs et roides sortaient des mille rides de sa face ligneuse, mais ses petits yeux vifs luisaient de chaque côté de son nez fort et sa bouche serrée était défiante et énergique.

454 CFXLKS QUI LKS ATTENDENT

Un moment, les deux hommes se regardèrent.

■— Eh ben ? demanda enfin le vieux.

— Je viens de là-bas, commença le soldat. De là-bas, où est votre petit-fils...

— Alors ? dit le vieux, dont la face changea.

— Pierre Martel, n'est-ce pas... votre petitfils..

— Alors ? dit encore le vieux. Sa voix était plus rauque et il y avait des mouvements convulsifs dans son cou jaune et décharné.

— Alors... Je vois que vous ne savez pas... Alors... il lui est arrivé quelque chose...

— 11 est pas... ? Il est pas... ?

Le vieux, hagard, haletait. Le soldat voulut protester, atténuer la nouvelle, mais dans les yeux de l'autre il lut que c'était inutile et il baissa la tête.

Il y eut un silence que coupa un gémissement sourd. Le visage du vieux, soudain décomposé, grimaçait. 11 recula de deux pas, tourna sur lui-même comme s'il allait tomber et tout à coup se précipita dans la maison.

Le soldat le suivit et le retrouva dans une grande cuisine. Assis près d'une longue table,

il restait immobile et raide, regardant droit devant lui.

Des minutes passèrent. Le tic-tac d'une horloge au mur emplissait la pièce.

Le soldat, enfin, osa mettre la main sur l'épaule du père Martel.

— Faut nous faire une raison, balbutia-t-il d'une voix tremblante d'émotion. Faut être brave...

— J'avais que lui, râla le vieux.

Brusquement, il se mit debout et de ses

doigts, pareils à du bois durci, il saisit le soldat par le bras, si fort qu'il lui fil mal.

— J'avais que lui. tu entends ! Tous les autres ils sont morts dans le temps... Mais lui je l'avais et c'était assez I Et je l'ai plus ! Et quand moi je serai fini, nous serons finis !

Fébrilement^ il fit trois pas et revint.

— Tu crois peut-être pas, hein, que c'est pour moi que depuis vingt ans j'ai travaillé et économisé ? C'était pour lui I et j'ai rien regretté quand il a été grand et que j'ai vu ce qu'il était I... Et les terres que j'ai ajoutées aux terres, pour qui donc que ça aurait été d'autre, que pour lui ! et la maison que j'ai fait rebâtir il y a trois ans, c'était pour lui ! et quand je m«

refusais qtiéque chose dont j'avais besoin ou envie, c'était pour lui 1 et quand je m'échinais du matin au soir, c'était pour lui ! et quand je semais, c'était pour lui ! et quand je récollais, c'était pour lui ! Et maintenant v'ià que c'est fini ! Me v'ià tout seul ! A quoi que ça sert tout ce que j'ai fait? A quoi que je sers moi-même ? V^eux-tu me le dire ? J'ai qu'à crever ! Y a plus rien !

Il se laissa retomber sur son siège.

— Faut pas dire ça, murmura le soldat. Il y a des choses à faire...

Le vieux, après un long silence, releva la têle.

— Raconte comment c'est arrivé ?

— C'est arrivé comme ça arrive là-bas. C'est un obus. On était six en groupe. Martel et un autre ont été tués raides. Les trois autres ont été blessés. Moi, j'ai rien eu... C'était juste avant d'aller au repos...

Il fit une pause et poursuivit :

— (3n était copains. Martel et moi. On causait tous deux. Il me parlait de vous, et il me parlait de la culture, de la terre... il aimait ça, la terre, faut voir... Et il m'avait fait promettre de vous prévenir si quelque chose lui arri-

vait... Et de vous apporter ses affaires quand je pourrai... Alors, comme ça s'est passé il y a quelques jours et que je savais que j'allais avoir une permission .. au lieu d'écrire, je suis venu... mais je pensais que peut être vous auriez déjà eu la nouvelle... Les voilà, ses affaires, acheva-t-ii, en déposant sur la table le petit paquet noir.

Le père Martel mit la main sur le paquet, il frissonna, mais ne l'ouvrit pas.

— Je te remercie, malgré le chagrin que tu m'as fait, dit-il lentement. Il savait bien choisir ses amis, mon garçon. Je te remercie de tout mon cœur.

— C'est pas la peine. Je lui avais promis, n'est-ce pas, et ces choses-là on n'y manque pas.

Le vieux faisait des efforts pour se dominer.

— Et chez toi, dit-il. T'auras plus le temps d'y aller, maintenant que tu es venu ici, .si loin...

— J'ai pas de chez-moi. — Le soldat eut un mouvement d'épaules insouciant. — J'ai personne... Je suis des enfants assistés. Je mappelle Dufour, comme la rue où on m'a trouvé. Mon chez-moi, c'est le premier garno

venu. A Paris, je travaille faubourg Sainl-Aiitoine, dans la menuiserie... Mes camarades sont tous partis ici et là, où on se bat. . Alors, vous comprenez .. vrai, ça ne me prive pas... Le père Martel le regardait.

— Alors... t'as rien au monde ?...

Une expression indéfinissable passa sur le visage du soldat. 11 répondit à ce que le vieux n'avait pas dit.

— J'ai ma peau à défendre, dit-il simplement... Et puis aussi ce qu'on défend tous, hein ? Ce qui est à tout le monde, même à ceux qui n'ont rien...

Il y eut encore un silence.

— Tout ce que j'ai fait... tout ce que j'ai fait, murmura enfin le vieux... Tout ça... ça se peut pas que ça soit perdu... Puisque... puisque maintenant il est plus là... ça sera pour d'autres... ça sera pour tout le monde... mais faut que ça serve... Faut continuer... On en aura besoin... Faut se dire ça, hein, mon garçon ?... Faut Fe dire ça pour essayer d'avoir du courage... Mais c'est dur, vois-tu... c'est dur... Je peux pas y croire ! cria-t-il soudain dans un sanglot.

— Faut vous occuper, dit Dufour... Vous

devez avoir à faire... c'est le moment des semailles d'automne...

— C'est vrai ! Et puis faut veiller aux sillons d'écoulement, et puis faut récolter les légumes... et puis faut... Mais comment que tu sais ça pour les semailles ? demanda-t-il, surpris à la réflexion.

— Dame, c'est lui qui me l'a dit, expliqua Dufour. Il pensait qu'à ça, à la culture et à la terre. Il s'inquiétait de savoir comment ça allait ici, et si vous pourriez vous en tirer...

— IU'aimait... ill'aimait autant que je l'aime, la terre, gémit le père Martel. Et la terre, faut pas qu'elle pâtisse, vois-tu... Y aurait plus rien. . Tout serait fini... Ça se peut pas .. ça se peut pas... La terre, vois-tu, la terre...

Il répéta encore le même mot à voix basse, comme i)our ])ien se pénétrer de ce que cela signifiait pour lui. comme pour y puiser la force de lutter contre son désespoir.

Au nmr la pendule sonna.

— Faut que je m'en aille ! — Le soldat s'était levé. — Je reviendrai vous voir... après, quand ça sera fini, si je suis encore là... Maintenant, faut que je m'en aille. C'est l'heure de mon

train... Ça m'embête bien de vous laisser, mais faut bien...

— Où vas-tu ? demanda brusquement le père Martel.

Le soldat surpris le regarda :

— Vous savez bien... Là-bas... Je vais retourner me battre...

— Moi aussi — ! Le vieux s'était mis sur ses pieds. — Pas comme toi, mon garçon !... je ne pourrai pas I — Moi, je vais faire pousser de quoi manger !

Et comme le soldat retournait vers la guerre, le vieux retourna vers ses champs.

MONSIEUR PAPONEL

Les années, les déboires et la misère n'avaient pas réussi à émousser, bien au contraire, ce que M. Célestin Paponel appelait lui même, avec un peu de mépris railleur, sa sensibilité maladive. A cinquante-cinq ans, il retrouvait, malgré les épreuves accumulées depuis lors, la vivacité d'impression qu'il avait, trente ans avant, lorsqu'il était venu à Paris, rêvant la gloire. Des illusions de ce temps-là rien ne subsistait plus, mais il avait gardé, d'une façon aiguë, la faculté de souffrir. Il souffrait d'avoir perdu sa vie par faiblesse, intempérance et paresse. Il souffrait d'être un vieux bohème sans espoii-. Il souffrait d'être harcelé par des créanciers de jadis auxquels, par crainte du scan-

dale, il devait abandonner la majeure partie de ses faibles appointements. Il souffrait d'être seul au monde et de n'aimer personne, et de n'être aimé de personne II souffrait surtout, quotidiennement et cruellement, de la situation qui lui était faite à l'institution Bance.

L'institution Bance, que son directeur, l'imposant M. Nestor Bance, appelait une maison d'éducation de premier ordre, répondait à cet éloge, en ce sens que le prix de la pension était fort élevé et que les élèves, jeunes gens riches, que l'on préparait, selon les prospectus, au baccalauréat, étaient admirablement traités et jouissaient d'une grande indépendance. Ceux d'entre eux qui voulaient travailler pouvaient le faire avec d'excellents professeurs, car M. Bance avait une sorte de conscience, mais ceux qui préféraient ne rien faire en étaient parfaitement libres, car M. Bance^ soucieux de ses intérêts, se plaisait à considérer ses élèves comme des relations mondaines qu'il eût été de la dernière inconvenance de contrarier. Il était animé, pourtant, d'un vif besoin de despotisme, mais il avait Paponel pour le satisfaire.

M. Paponel, avant d'entrer à l'institution

MONSlJîUR PAPONEL 163

Bance, avait connu la plus affreuse indigence, et l'idée de perdre sa place le terrifiait. M. Bance savait cela et en abusait. Depuis la guerre surtout, les bénéfices de linstitution ayant diminué, ainsi que son personnel, la condition de M. Paponel, moins payé encore et accablé de plus de corvées, était misérable. M. Bance le traitait comme un mendiant, les professeurs l'ignoraient, les garçons de salle le méprisaient et le lui prouvaient. Mais c'étaient les élèves qui causaient à M.Paponel ses plus amers tourments.

Ce matin-là, M. Faponel surveillait la première étude. •

Les élèves étaient installés aussi à l'aise, dans la vaste salle confortable, que s'ils eussent été au café. Les uns parcouraient des journaux et discutaient les dernières dépêches, d'aulies sommeillaient sur les bancs du fond, quelquesuns écrivaient des lettres ; quatre, dans un coin, jouaient tranquillement au bridge ; deux créoles, pelotonnés contre une bouche de chaleur, fumaient des cigarettes, en regardant

avec horreur la pluie mêlée de neige qui fouettait les vitres ; un groupe enfin écoutait le jeune Robert Erlange, qui lisait des passages d'une lettre qu'il venait de recevoir. Il n'y avait vraiment aucun besoin de se gêner le moins du monde. M. Paponel n'était pas à leurs yeux. Sa longue personne décharnée, vêtue de noir élimé, son chapeau crasseux et verdi, sa face hâve au nez trop grand, à la barbe maigre, au front dépouillé, lui tout entier figurait comme un complément sans valeur du mobilier scolaire. Qu'il fût là ou qu'il n'y fût pas, c'était pareil.

Lui, assis à sa chaire, la tête dans ses mains, feignait de lire, essayant de ne pas les entendre, de ne pas les regarder, afin de conserver, croyait-il, une apparence de digjiité. Il se souvenait des heures et des heures analogues, subies, depuis des années, à cette même place. Il se souvenait des vaines tentatives faites jadis pour imposer un semblant d'autorité et qui avaient déchaîné un tel enfer qu'il avait failli, du coup, être chassé par M. Bance. Il se souvenait de tous les adolescents qui avaient passé dans cette étude et devant lesquels il s'était toujours senti désarmé, inférieur et humilié...

MONSIEUR PAPONEL 165

sans qu'il puisse jamais en prendre son parti.

Soudain, la voix du jeune Robert Erlange

s'éleva, interpellant, d'un bout à l'autre de

I étude, un élève.

M. Paponel ne pouvait pas ne pas entendre.

II eut un moment d'oubli, un sursaut de colère.

— Monsieur Erlange, taisez-vous ! cria-t-il, en tapant sur sa chaire avec une règle.

Ce fut une stupeur dans l'étude, mais Robert Erlange ne tourna pas la tête.

— Ce n'est rien, dit-il simplement. C'est Pîilapon.

Et il répéta sa question à son camarade.

M. Paponel devint rouge, puis pâle. Il fit un mouvement pour se lever, mais il se vit sur le pavé, sans pain, et remis sa tête dans ses mains, vaincu.

A force d'être en lutte avec de très jeunes gens, presque des enfants encore malgré leurs prétentions, il était peu à peu devenu puéril lui-même, et ce nom de Patapon constituait pour lui la suprême insulte. C'était Edouard Erlange, le frère aîné de Robert, qui le lui avait infligé trois ans avant.

Dans ce temps-là, Edouard Erlange était

élève de l'insUtiition Bance, et M. Paponel ne pouvait, sans frémir, penser à tous les tourments que ce garçon nonchalant, élégant, dédaigneux et sarcastique lui avait fait subir. Son frère l'imitait de son mieux, mais n'était que son pale reflet. C'était Edouard Erlange qui avait découvert qu'une insolence muette et assidue blessait plus que les révoltes tumultueuses M. Paponel ; c'était lui qui, le premier, avait feint d'ignorer que M. Paponel existât ; c'était lui qui avait définitivement abaissé M. Paponel dans l'esprit de l'institution Bance... Et puis il avait trouvé ce surnom, ce dérivé péjoratif, ce Patapon infâme qui avait si bien enlhousiasmé tout le monde que, pendant des semaines, il avait retenti d'un bout à l'autre de la maison, au point de faire sourire le majestueux M. Bance lui-même.

De toutes ces petites choses, M. Paponel avait trop souffert et souffrait encore trop cruellement tous les jours pour les trouver petites. Peu à peu, cependant, il se calma et l'élude passa.

Après le déjeuner, M. Paponel alla prendre la surveillance illusoire de la cour.

Les élèves s'y trouvaient déjà et tous, réunis,

MONSIEUR PAPONEL 167

formaient un groupe serré au milieu duquel M. Paponel distingua un uniforme. Il fit quelques pas en avant et, avec un tressaillement, reconnut Edouard Erlange. Acôté de celui-ci il y avait son frère Robert qui, rouge, bouleversé de joie, faisait tous ses efforts pour ne pas pleurer, et M. Bance, paternel et satisfait.

M. Paponel entendit quelques mots :

« Blessé... convalescent... Tu es officier, maintenant... Raconte... »

Le vieux répétiteur, sans s'approcher, les regardait. Il éprouvait une impression bizarre. Tous ceux qui étaient là lui paraissaient différents, non pas seulement, dans son uniforme fatigué, Edouard Erlange en qui il ne retrouvait rien de l'adolescent affecté et nonchalant de jadis, mais aussi son frère Robert, et les autres élèves, et M. Bance lui-même, dont une émotion sincère animait la large face.

Tout à coup, M. Paponel se sentit plus seul et plus misérable que jamais, et une amertume sans issue gonfla son vieux cœur. Il aurait voulu s'approcher lui aussi, mais n'osa pas, craignant, de l'un ou de l'autre, une insolence qui lui serait plus cruelle en ce moment-

là. Et le long du mur de la cour, il continua sa morche mécanique dans le vent aigre qui faisait claquer les pans de sa vieille redingote. Justement le groupe s'ouvrait ; M. Bance quittait la cour. M.Paponel revenait alors sur ses pas. Edouard Erlange le vit. Leurs yeux se rencontrèrent. Le jeune homme eut un léger mouvement et vint au vieux répétiteur, qui vit alors qu'il boitait un peu.

— Comment allez-vous, monsieur Paponel ? demanda Edouard Erlange, en tendant la

main.

M. Paponel fit un soubresaut, son visage grimaça, il eut un gloussement rauque et serra la main d'Erlange.

Erlange le regardait sans parler. Pour la première fois peut-être il comprit sa misère, sa vieillesse, sa faiblesse et son abandon. Peutêtre eut-il un remords confus ; peut-être, en souffrant lui-même, avait-il appris à ne pas faire suufïrir ceux qui ne vous ont rieri fait; peut-être seulement était-il si heureux d'être jeune, d'être brave et d être guéri, qu'il voulait être aimable pour tout le monde.

— Alors, vous êtes toujours là? dit-il enfin. Ça me fait plaisir de vous voir, monsieur Papo-

MONSIEUR PAPONEL 169

nel... On vous aime bien. (Il eut un rire un peu forcé ) On vous tourmente, mais ça ne fait rien, vos élèves vous aiment bien tout de même... J'ai pensé à vous souvent, là-bas...

Il n'ajouta rien. Les autres écoulaient ; il s'éloigna avec eux et partit bientôt. La cloche de l'étude sonna.

M. Paponel reprit sa place à la chaire. Il ouvrit un livre et, la tête dans les mains, s'apprêta à supporter l'habituelle épreuve.

« Vosélèves vous aiment bien toutdemême... J'ai pensé à vous là-bas... », se répétait-il.

Mais, dans le silence de l'étude, le jeune Robert Erlange, qui était revenu en hâte après avoir accompagné son frère, se leva.

— Monsieur Paponel, est-ce que vous voulez bien me permettre d'aller dans ma chambre prendre un livre que j'ai oublié ? demanda-t-il poliment.

M. Paponel dit oui, et connut que le fardeau s'était un peu allégé, qui pesait sur sa misérable destinée.

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