‹ Celles qui les attendentChapitre 7 sur 16 · AUTRES RÉCITS · texte numérisé non relu

AUTRES RÉCITS

Yvonne, ayant cousu le dernier point, posa la poupée debout sur une chaise devant elle, et l'admira.

— Elle est épatante ! La petite sera enchantée ! Sa tante, qui travaillait à côté d elle dans le

petit salon, ne put retenir un léger tressaillement ; certains mots la choquaient incurable ment. Elle vivait auprès d'Yvonne depuis que la mère de celle ci était morte, trois ans auparavant, et elle était aussi sèche, aussi jaune et aussi figée que la jeune fille était jolie, fraîche, élégante, remuante.

— Pour qui est cette poupée ? demanda la vieille demoiselle.

— C'est pour la petite... Attends... Comment s'appelle-t-elle donc ? Nous en recevons tant au vestiaire !... Ah ! oui ! Lavaud, Emma Lavaud. Tu l'as vue sûrement. Sa mère est venue avec elle trois ou quatre fois à mon œuvre.

Involontairement, Yvonne avait mis un peu d'emphase dans le dernier mot. Elle continua :

— Ce sont des réfugiés du Nord. On leur a donné du linge et des chaussures. La mère semble très bien... Comme elle sait broder, je vais lui faire faire la couverture de berceau pour le bébé de ma cousine Jacqueline... Moi, je nai pas le temps, et puis ça m'assomme. Alors, je vais l'en charger et je lui ai promis un cadeau pour sa petite fille...

— C'est une de tes poupées ?

— Oui. J'en ai huit ou dix au fond d'une armoire. J'ai choisi la plus belle. Ça lui fera plaisir à cette petite, elle n'a jamais rien... Et, tu vois, je l'ai mise à la mode ! Regardemoi ça !

— C'est toi qui l'as habillée ?

— La femme de chambre a fait les coutures, mais j'ai arrangé l'ensemble, et le chapeau est de moi. Ça m'a amusée. Je vais la porter de-

main après-midi, avec la couverture à broder.

— La porter... toi-même... chez cette femme?...

— Oui. Tu viendras avec moi... Du reste, il faut se rendre compte des choses, et maintenant, à l'œuvre, nous avons décidé de faire les enquêtes nous-mêmes, sur place.

— Où est-ce ?

— Au fond des Gobelins. J'ai l'adresse sur mon carnet. Un quartier perdu... Non, tante, ne gémis pas ! tu sais bien que papa, pour les questions d'œuvres, me laisse faire ce que je veux. Et puis, nous irons avec l'auto. On ne nous mangera pas !

La nuit tombait dans un brouillard aigre quand, le lendemain, elles descendirent d'auto.

La rue était sale, la maison sordide. La tante eut un léger recul, mais elle suivit Yvonne qui, chargée d'un gros paquet, s'engageait résolument dans une allée noire, au fond de laquelle clignotait un papillon de gaz.

Les poings aux hanches, debout au seuil d'un

étroit taudis qui était la loge, une formidable concierge, pleine de curiosité, les renseigna avec familiarité : M"* Lavaud, c'était au quatrième, la troisième porte à droite dans le couloir à gauche. On y allait les j'eux fermés ; fallait seulement prendre garde aux carreaux de par terre qui étaient en morceaux... Mais si ces dames voulaient qu'on fasse la commission?...

Déjà Yvonne gravissait l'escalier obscur, couvert de boue gluante et d'épluchures où on glissait. A travers les portes on entendait des criailleries. Trois gamins, qui se battaient, faillirent, au deuxième palier, renverser la vieille demoiselle. Au-dessus, elles durent se courber pour passer sous des cordes où dégouttaient des haillons. Plus elles montaient, plus il faisait noir et plus ça sentait le moisi, le graillon et la crasse.

— Comment peul-on vivre là-dedans ! murmura, avec irritation, Yvonne, qui était sans indulgence pour la saleté.

Au quatrième, se trompant tout d'abord, elle frappa à une porte qui, n'étant que poussée, s'ouvrit. Yvonne entrevit un vieillard hirsute, la pipe à la bouche, assis sur un grabat et tout

environné d'ordures qu'il triait à la lueur d'un lumignon fumeux. Une odeur sans nom la suffoqua. Elle referma la porte précipitamment et frappa en face.

Cette fois, c était là. Une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une mince robe élimée, un fichu noir sur la tête, leur ouvrit. Effarée d'abord, puis comprenant, elle devint très rouge, remerciant, s'excusant de la chambre oti entraient ces dames.

C'était une pièce étroite, carrelée, glaciale, qu'éclairait mal une lampe à essence. Il y avait un lit de fer réparé avec de la ficelle, deux chaises usées, une table en bois blanc, un poêle éteint et un petit buffet de cuisine peint en noir. Le tout parfaitement propre.

Une petite fille de huit à neuf ans é'ait debout devant un petit banc qu'elle venait du quitter et où elle s'amusait avec de vieux bouts d'étoffe qu'elle tenait encore.

— Je suis venue pour le travail dont je vous ai parlé, disait Yvonne à la mère... Et puis, pour tenir ma promesse... Eh bien! Emma, tu ne me reconnais pas?...

— Mademoiselle, vous êtes itrop bonne.,.

Vraiment, vous déranger ainsi. . . Allons, Emma, ne sois pas si timide...

Elle s'empressait, débarrassait les chaises, Yvonne éprouvait une gêne confuse. Jusque-là elle n'avait vu la misère que dans la crasse, le désordre et le laisser-aller. Cette indigence convenable et nette l'impressionnait.

Mais elle vit la petite fille dont les yeux étaient ardemment fixés sur le paquet. Elle rit ci se mit à le défaire.

— Oui, c'est ta poupée ! Et je vais te la donner tout de suite !

— Emma, voyons... gronda la mère. Made moiselle, excusez-la, depuis que je lui ai dit que vous auriez la bonté... elle en rêve... mon Dieu, mais c'est trop beau !...

Du paquet était sortie une grande poupée resplendissante. Elle avait une magnifique robe, courte et à godets, en salin tose brillant, un boa au cou et, sur sa perruque fauve bien coiffée, un joli petit chapeau de velours blanc avec une aigrette noire.

— Elle est jolie, n esl-ce pas? dit gaiement Yvonne à la petite. Elle a été ma fille, tu sais, et c'est moi qui lai habillée... Eh bien ! lu es contenle?

Mais l'enfant était trop bouleversée pour répondre ; elle regardait la poupée ; elle la reçut des mains de la jeune fille, balbutia un remerciement, et tremblante, la tenant avec respect, l'emporta vers le coin où étaient son banc et ses chiffons.

La mère intervint.

— Emma, veux-tu dire merci mieux que çal... Mademoiselle, excusez-la... Elle est folle dejoie... Vous savez, les enfants... Pensez que» depuis dix-huit mois^ elle est privée de tout. Dame il faut que je paie mon loyer... et la vie est si chère... on arrive bien juste à manger... Et puis, la petite n'est pas forte, ça occasionne des frais... C'est pour cela que je me suis permis de venir à votre œuvre. . . Et, je vous assure, j'ai hésité ; pensez, quand on n'a jamais demandé... Nous ne manquions de rien chez nous... Mon mari gagnait bien.

— Où est-il? demanda Yvonne.

— Je ne sais pas. — Elle eut un geste vague et résigné. — Quand la guerre a commencé, il était en Belgique pour du travail... J'espère qu'il est seulement prisonnier... Et lui non plus, sil... vit encore, il ne sait pas ce que nous sommes devenues. Il a fallu nous sauver.

On est parties à pied.., avec quelques sous... .Je ne sais pas comment nous sommes arrivées Jusqu'ici... Et, à Paris, nous ne connaissions personne. Nous nous sommes trouvées perdues toutes les deux, seules, sans rien... Mais je suis trop contente maintenant que je trouve un peu de travail de temps en temps, reprit-elle après une pause. Alors, Mademoiselle, vous voulez bien me confier une broderie?

— Oui, dit Yvonne, je vous l'ai apportée. La tante produisit la couverture de berceau

qui était dans son sac.

— Vous êtes bonne brodeuse? reprit la jeune fille. Il faut que cela soit très joli. C'est pour un cadeau. Voilà le dessin. Pour les guirlandes...

Elle expliqua minutieusement ce qu'elle voulait. La tante donna son avis. La jeune femme écoutait religieusement et, comme Yvonne fixait un prix inespéré, elle remercia beaucoup.

Les dames se levèrent.

— Au revoir, Emma ! cria Yvonne. Et la poupée, vous vous entendez bien ensemble ?

La petite fille était agenouillée devant son banc qu'elle cachait. Elle se releva et se re-

178 CELLES gui LES ATTENDENT

tourna, radieuse, sa poupée dans les bras.

— Ah ! l'horreur ! s'exclama Yvonne stupéfaite. Mais qu'est-ce que tu lui as fait? Ah, par exemple !..

La poupée n'avait plus ni robe rose ni chapeau blanc. Elle avait un chifïon noir épingle à la taille comme jupe, un autre croisé sur les épaules en guise de corsage et un troisième noué en fichu sur la perruque fauve. Cela lui donnait l'air pauvre et triste. On eût dit une petite caricature d'indigence.

~ Mais tu es folle, Emma ! cria la mère terrifiée en voyant le mécontentement d'Yvonne. Toi qui es toujours si sage, qu'est-ce qui t'a pris?... Mademoiselle, excusez-la...

L'enfant paraissait ahurie. Elle regarda sa mère, les deux dames, la robe rose qui faisait une tache claire dans le coin, et enfin sa poupée.

— Mais puisque c'est ma fille, faut bien qu'elle soit comme nous, dit-elle.

Sa mère avait un peu pâli. Ses lèvres tremblaient, mais elle fit un effort.

— Mademoiselle, vous lui pardonnez ! Elle est folle, je crois... Les enfants, ça ne sait pas...

— C'est vrai .. c'est vrai... balbutia Yvonne d'un« voix étranglée. On ne sait pas...

Page 1