‹ Celles qui les attendentChapitre 8 sur 16 · UN CAPRICE · texte numérisé non relu

UN CAPRICE

A la terrasse d'un café des boulevards, dans une douceur brumeuse daprés midi tiède, M. Plautin père et M. Plaulin fils qrt ô'n appelait Doudou, étaient assis côte à côté. Us se ressemblaient autant qu'Un enfafit de huit ans et un homme de cinquante ans peuvent se ressembler. Us avaient le môme genre de vêtements confortables e^ chers, le même air de richesse, de saine santé, et de Calme solide et bien nourri. M. Plautin lisait un journal ; Doudou regardait les passants avec une moue d'enfant gâté qui s'ennuie et cherche un caprice.

Il tira son père par la manche.

— Papa !

— Doudou?

M. Plautin avait tourné la tête avec un peu d'anxiété. Il se trouvait bien là et craignait que Doudou voulût s'en aller. Il était veuf depuis plusieurs années, très riche, inoccupé et avait toujours gâté ses enfants, surtout celui-là, venu tard. Maintenant que son autre fils, Armand, qui avait vingt-deux ans, était à la guerre, il ne savait plus rien refusera Doudou par lequel il se laissait tyranniser avec une admiration ravie.

— Je veux des pailles, comme le monsieur d'à côté, pour boire mon sirop, dit Doudou.

Doudou eut les pailles, M. Plautin reprit son journal. Ce fut pour peu de temps.

— Papa I

— Doudou ?

— Voilà qu'il pleut ! Ici on est à l'abri... C'est amusant... Regarde la grosse dame qui traverse... Dis donc, est-ce qu'il pleut aussi, là où il est à se battre, Armand !

M. Plautin dit non, à tout hasard et se remit à lire. Doudou, vexé, s'essaya, d'un air rechigné, à faire des jets d'eau avec ses pailles et arrosa un voisin qui protesta.

Tout à coup, retentirent des accents discordants. Devant la terrasse, indifférent à l'averse, nu-tête, son chapeau sous le bras gauche, sa main droite sur le cœur, un gamin d'une dizaine d'années, vêtu de velours brun élimé, chantait de toutes ses forces, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et avec une énergie si déterminée qu'il en était pourpre et qu'on se demandait comment un tel volume de voix pouvait sortir de sa poitrine maigre. Des passants s'arrêtèrent ; M. Plautin posa son journal ; Doudou avait lâché ses pailles.

Quand le gamin eut fini sa chanson, à laquelle on ne pouvait comprendre un seul mot, il se glissa, soa chapeau à la main, entre les tables.

M. Plautin lui donna cinquante centimes et l'interrogea pour l'édification de Doudou.

— Dites-moi, mon petit ami, n'avez-vous donc pas de parents pour qu'on vous laisse vagabonder ainsi ?

Le gamin eut un regard de côté mais il lut poli, pensant qu'un monsieur qui donnait cinquante centimes avait droit à quelques égards, même quand il se mêlait de ce qui ne le regardait pas.

— D'abord, je ne vagabonde pas. Je chante pour amuser le monde. Y a pas de mal.

— Sans doute, mais vous seriez mieux à l'école, dit M. Plautin avec conviction.

— Ça se pourrait, mais aujourd'hui j'ai pas le temps. Y a maman qui s'est foulée la cheville, alors elle peut pas aller travailler. Alors faut bien que je me dégrouille... Excusez, je vas en pousser une autre...

Il recommença aussi fort qu'avant. Sa figure redevint pourpre ; ses accents furent aussi discordants. Lorqu'il eut jeté son dernier cri, il repassa parmi les tables et M. Plautin ne crut pas pouvoir faire autrement que de lui redonner cinquante centimes.

— Merci beaucoup, dit le gamin avec une grimace d'allégresse pour Doudou. Vous êtes ainateur à ce que je vois. Je chante bien, n'est-ce pas ? S'agit de crier fort, et en mesui e si on peut, sans s'occuper des paroles... Alors ça va... Avec vos vingt sons ça me fait cinquante-six sous que j'ai faits depuis midi, ajouta-t-il tout joyeux.

— Qu'est-ce que vous allez faire de cet argent-là ? demanda M. Plautin.

— Oh ! je vas vous dire, c'est pas pour ma»-

nian ni moi.., Nous, on s'arrange toujours... Mais cest mon Irère Auguste qu'est là-bas dans l'Est... Alors, faut bien lui envoyer des trucs, pas ? Et c'est pas bon marché... Alors, de temps en temps, je chante comme ça, aux terrasses des cafés chics... D'autant plus, ce mois-ci, que maman elle peut pas gagner... Ça se pourrait pas qu'il ait rien, Auguste... Et vous parlez si je suis content quand je porte son paquet rue du Bouloi... Au revoir, m'sieui', merci bien... Je file... Y me faut encore vingt-cinq sous.

Avant que M. Plautin ait eu le temps de porter la main à .sa poche, il s'était éloigné parmi la foule : M. Plautin reporta son regard sur Doudou. Celui-ci restait assis, très sage, l'air absorbé. M. Plautin reprit son journal.

Il y était plongé depuis quelques minutes quand, tournant les yeux, il sursauta : la chaise auprès de lui était vide. En même temps, de faibles sons rauques et plaintifs frappèrent son oreille, et il y reconnut la voix de Doudou. Il bondit. 11 vit, devant l'autre extrémité de la terrasse, Doudou, debout, rouge foncé, son chapeau sous le bras, la main sur le cœur, la bouche fendue jusqu'aux oreilles... chantant...

M. Plautin, sufToqué, courut, le saisit.

— Petit malheupeux ! Qu'est-ce que tu fais là !

— Laisse-moi ! laisse-moi, je te dis ! — Doudou trépignait. — Je veux faire comme le petit garçon ! Je veux chanter pour gagner des sous !

— Mais tu es fou I Pourquoi faire, des sous ? Tu ns tout ce que tu veux !

— C'est pour envoyer des trucs à Armand ! Le petit garçon, il envoie à son frère ! Je veux envoyer au mien !

— Mais envoyer quoi? Nous lui expédions toutce qu'il lui faut, tu le sais bien... Enfin, puisque ça te fait plaisir, tu vas choisir toimême ce que tu veux pour lui. 11 en sera très content. Tiens, voilà vingt francs.

Mais Doudou, enragé, trépignait de plus belle.

— C'est pas la même chose ! cria-t-il. J'en veux pas de tes vingt francs ! Je veux chanler aussi ! Je veux de l'argent que j'aurai gagné !

M. Plautin resta déconcerté. C'était le premier caprice de son fils que sa fortune ne lui permettait pas de satisfaire.

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