M. VITRUVE POLLION
On peut dire que le destin de l'architecture a été pareil en France à celui qu’elle a eu autrefois parmi les Romains. Car de même que cette nation belliqueuse, qui dans ses commencements semblait n’avoir d’inclination que pour les armes et pour le grand art de gouverner les peuples, devint enfin sensible aux charmes de tous les autres arts, ainsi la France, qui durant tant de siècles n’a été possédée que de son humeur guerrière, a fait connaître en nos jours que les nobles inclinations de la guerre ne sont pas incompatibles avec les belles dispositions qui font réussir dans les sciences.
Pendant que les Français se sont persuadés que les vertus militaires étaient les seuls talents qu'ils pouvaient faire valoir, et que les autres peuples avaient les sciences en partage, il ne faut pas s'étonner si leurs esprits, quoique capables des plus excellentes productions, sont demeurés infertiles : ces peuples, accoutumés à vaincre, ont eu de la peine à s’appliquer à des choses dans lesquelles on leur a fait croire que les étrangers les devaient toujours surpasser.
Cette opinion s'est d’autant plus aisément insinuée dans leurs esprits, qu'ils sont naturellement enclins à présumer tout à l'avantage des étrangers, par ce principe d'humanité, d’hospitalité et de courtoisie qui les a fait autrefois appeler xénomanes, c’est-à-dire, admirateurs passionnés du mérite et des ouvrages des autres nations. Mais cette défiance de pouvoir réussir dans les beaux-arts n’a pas été la seule raison qui nous a jusqu’à présent empêchés de nous y adonner ; le peu d'estime que l’on en a toujours fait en France en a détourné presque tout le monde; les courages même les moins relevés n'ont pu se résoudre à embrasser une profession si peu considérée; et ceux que la naissance ou une puissante inelination y avait engagés ont passé leur vie hors du commerce des honnêtes gens , dans l'obscurité où la honte de la bassesse de leur condition les a retenus.
| Or ce n'est point seulement J’honneur qui nourrit les arts ; la conversation avec les honné- |tes gens est aussi une chose dont ils ne peuvent